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La CEE, chance ou contrainte pour la transformation sociale

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 366
EAN13 : 9782296162006
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Forum de Delphes
LA C.E.E. chance ou contrainte pour la transformation sociale

Comité fondateur du Forum de Delphes

Il est composé de responsables politiques (hommes et femmes) et de scientifiques originaires des pays du Nord et du Sud, tels que: Samir AMIN (Forum du Tiers-Monde - Sénégal) Melo ANTUNES(UNESCO) B. BABIC (Institut de Politique et d'Économie Internationales Yougoslavie) L. CASTELLlNA(Députée au Parlement européen - Italie) C. COMELlAU(Commissariat Général du Plan - France) Joao CRAVINHO(ex-Ministre de l'Industrie, Député socialiste Portugal) P. EUTHYMlOU(journaliste - Grèce) G. GIANNAROS(journaliste - Grèce) T. GIANNITSIS(Université d'Athènes - Grèce) G. KATIPHORES(London School of Economics - UK - Grèce) M. IKONICOFF (Instituto para el desarollo econ6mico y la
cooperaci6n internationale, CNRS - Argentine-France)

Alain LIPIETZ (CEPREMAP- France) S. MApPA (Forum de Delphes - CREMID- Grèce-France)

N. MouzELls (London School of Economics

- UK)

T. PANGALOS(Ministre adjoint des Affaires Étrangères - Grèce). G. PAPANDREAU (Ministre de l'Éducation - Grèce) E. PISANI (ex-Ministre - chargé de Mission auprès du Président de la République française) G. SEFERTZIS(Grèce) C. VAITSOS(Université d'Athènes-Grèce) C. VERGOPOULOS(Université Paris VIII) I. WALLERSTEIN(Braudel Center-USA)

@ L'Harmattan, 1989
ISBN: 27384-0210-0

Forum de Delphes

LA C.E.E.
Chance ou contrainte pour la transformation sociale

PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DU MINISTÈRE GREC DE LA CULTURE

Editions l'Hamattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

PREFACE

Pour le responsable politique de gauche que je suis, penser la CEE (Communauté économique européenne) et son impact possible sur la transformation des rapports sociaux, au niveau européen et international, veut dire se pencher sur quatre ensembles de questions: la signification
de la CEE, celle de la gauche européenne, les relations de la CEE avec le Tiers-Monde, et le rôle de la CEE dans les rapports Est-Ouest. Ces questions ont d'ailleurs été posées au cours de la conférence de Delphes, et le Forum devrait sans doutt; les approfondir dans l'avenir. Penser la CEE et l'unification européenne demande, à mon sens, de sortir du débat théologique qui hante depuis longtemps une partie de la gauche européenne. Tant il est
vrai que la thèse qui veut réduire la CEE à une entreprise de

monopoles, que le mouvement ouvrier et ses formations politiques ne pourraient que combattre, relève de la pure théologie. De la même manière que la croyance en Dieu évite de se poser trop de questions sur certains problèmes existentiels, de même le refus de la CEE aide à avoir la conscience tranquille sans se poser les véritables questions: l'unification européenne est-elle une réalité figée qui s'impose à nous quoi qu'il arrive, ou est~elle au contraire quelque chose à construire qui devrait nous inspirer et guider nos combats ? En fait, au cours de ses trente années de vie, la Communauté européenne a connu des changements considérables. Ces changements lui donnent sa physionomie actuelle, que l'on pourrait caractériser en trois mots: élargissement, différenciation~ intégration. On peut affirmer 7

aujourd'hui, sans grande crainte d'erreur, que si les deux premières dimensions ont été réalisées, l'intégration souffre de sérieux retards et de graves insuffisances. L'Acte Unique Européen constitue une étape importante dans ce sens, puisqu'il crée les conditions positives pour une nouvelle impulsion dans le sens d'une union européenne qui

seraitfondée sur la « solidaritécommunautaire» et par la
participation équitable de tous les Etats-membres. Mais il faut rejeter, cela va sans dire, toute réglementation favorisant la différenciation des rythmes dans le développement de la vie communautaire, ainsi que toute forme de coopération inter-gouvernementale disqualifiant le caractèrecommunautaire des actions entreprises. Dans ce sens, la perspective de la transformation de la Communauté européenne en Union européenne passe notamment par les quatre objectifs qu'elle s'est fixés dans le court terme: l'instauration du marché intérieur, la promotion de la coopération monétaire, le renforcement de la cohésion économique et le développement de nouvelles politiques. Mais à moyen terme cette perspective ne peut devenir réalité qu'à une condition: la création d'un espace économique et social européen qui, par le biais d'une intégration positive, assure une répartition équitable des coûts et des bénéfices de l'union entre l'ensemble des pays-membres. Qui dit espace économique et social uni entend nécessairement: a) le renforcement de la cohésion économique et sociale, grâce à la convergence des structures économiques et des niveaux de développement; b) la rationalisation des politiques actuelles et le développement de nouvelles politiques communes visant à l'ajustement économique et technologique. du système européen et à sa plus grande cohésion; c) l'assurance dans le long terme de ressources nécessaires pour la réalisation de ces objectifs. Je ne peux terminer ces observations sur l'Union européenne à construire sans souligner encore une fois cette nécessité de la cohésion économique et sociale et de. la réduction des inégalités régionales. Et ceci pour trois raisons. 8

D'abord parce que les inégalités internationales et interrégionales au sein de la CEE se sont aggravées ces dernières années. Ainsi, dans le cas de la Grèce, le revenu par tête en 1980 représentait 59 % de la moyenne communautaire ,. la proportion était de 57 % en1985, et 53 % selon les chiffres les plus récents. Ensuite parce que l'instauration du marché intérieur et le renforcement de la libre concurrence aggraveront les inégalités régionales et provoqueront des tendances déstabilisatrices au sein des économies qui sont moins florissantes. Enfin, parce que la transformation des rapports actuels

entrepays-membres dans unefuture « union européenne »,
comme la prévoit l'Acte Unique Européen, ne saurait se réaliser sans l'accomplissement d'un grand degré de convergence des niveaux de développement et la création d'un espace économique et social unifié. Pour les mêmes raisons, le développement de nouvelles politiques communes est une condition sine qua non. de l'union européenne: sans elles, on risque d'aboutir à la création d'une simple zone de libre échange, à l'aggravation des inégalités, et, par suite, à l'échec de l'union politique. Même schématiques, ces interrogations conduisent à la question cruciale qui est au centre du débat du Forum de Delphes: quelle est la vision que la gauche européenne a de la CEEet de la construction de l'union européenne? Et en dernière analyse qui est de gauche aujourd'hui? La réponse est difficile si on ne la veut pas simpliste. J'avancerai cependant quelques réflexions personnelles. A mon avis, la préoccupation principale de la gauche dans l'ensemble des pays européens est - ou devrait être le bien-être des travailleurs. Des idées de type Pol Pot, par exemple, quiinspirent encore certainsgroupes et qui mettent l'accent. uniquement sur le bonheur. des générations à venir n'ont aucun espoir de survivre. Par bien-être je n'entends pas seulement l'élévation du niveau de vie. Celui-ci est certes un aspect important et s'est considérablement amélioré depuis la signature du traité de Rome. Avec des régressions, des retards, des politiques de stabilisation, des politiques de restriction de la demande, c'est-à-dire sans progrès linéaire, le niveau de vie des travailleurs s'est néanmoins sensiblement élevé,surtout au cours des trois décennies écoulées depuis le traité de Rome. 9

Mais bien-être signifie aussi - et c'est la question épineuse - beaucoup d'autres choses. Par exemple la participation de travailleurs dans les processus de la construction de l'espace économique uni. Et, il faut avouer que jusqu'à présent, trop peu d'attention a été accordée aux aspects sociaux du marché interne et à ses retombées sur les travailleurs. On se trouve ici en présence de profondes lacunes de la gauche européenne. A mon avis, son retard par rapport aux grands défis de la dynamique de 1992, ainsi que par rapport à ceux, plus spécifiques, concernant la revendication unitaire des droits de couches sociales que la gauche représente, ce retard relève en grande partie de l'absence d'une vision commune en son sein. Jusqu'à un certain point, cette absence est normale puisque, à l'intérieur de la CEE, s'expriment des intérêts nationaux souvent divergents. Mais c'est un paradoxe que la gauche soit aujourd'hui plus divisée que la droite, alors que par tradition elle est internationale. Peut-être, à l'intérieur de la droite, l'unification des intérêts des monopoles commerciaux et économiques a-t-elle suffisamment progressé pour permettre de les promouvoir d'une manière organisée. Par contre, les travailleurs et leurs organisations expriment une large gamme d'intérêts difficilement unifiables. Sans doute ces convergences devraient-elles être tentées d'abord là où les institutions existantes le permettent, au Parlement européen et à la Commission économique et sociale. La troisième question au cœur de notre débat est la plus difficile à cerner: ce sont les relations de la CEE aujourd'hui (et de l'union européenne demain) avec le Tiers-Monde, car l'union européenne émerge à un moment de polarisation croissante des contradictions au niveau mondial. L'appauvrissement absolu concerne actuellement un tiers de l'humanité. L'écart entre les pays développés et le Tiers-Monde se creuse alors que des problèmes qui n'existaient pas dans les mêmes termes auparavant - comme celui de l'alimentation - s'aggravent. La question qui se pose dès à présent est la suivante: l'existence de la CEE et son évolution en Union européenne serviront-elles de pont pour réduire les contradictions, ou vont-elles aggraver celles-ci? Mon sentiment personnel, sans pour autant que je puisse l'expliciter en détail, est

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qu'elles vont les aggraver. Les dîfférents protectîonnîsmes que nous sommes amenés à mettre en œuvre pour préserver le nîveau de vîe des travaîlleurs européens margînalîsent les pays du Tîers-Monde. Aînsî, si les pays du Tîers-Monde augmentent leurs exportations vers la communauté, nous verronS se fermer nos propres manufactures: pas seulement celles de la Grèce, mais aussi celles de l'Italîe et du Portugal, et des dîzaines de mîllîers de travaîlleurs se trouveront au chômage. Il y a aussi la question de la dette quî est étroîtement lîée avec le nîveau de vîe des Européens employés dans le tertîaîre. Ce fut, on le saU, un processus de surendettement conscîemment alîmenté, sî bîen qu'à l'heure actuelle on faU apparaître comme dette une somme quî est déjà payée, et plusîeurs fois, par les pays du Tîers-Monde. Voîcî quelques-unes des contradîctîons quî se posent à quelqu'un qui, comme moi, a la malchance tragique d'avoir une responsabîlîté polîtîque et de représenter des întérêts natîonaux dans un espace internatîonal. En tant que mînistre grec, je dois fermer les portes aux bîens manufacturés produUs par les ouvrîers sous-payés et affamés du TîersMonde. Et seule une refonte profonde des données de la coopération internationale peut amorcer des processus plus posîtîfs dans ce sens. Je souhaUerais termîner ces quelques réflexîons sur une note plus optîmîste et volontariste. Car je me réfère maîntenant aux relations Est-Ouest. A mon avis, îl est împensable que la communauté reste à l'écart, c'est-à-dîre qu'elle demeure îndécise et réservée, face aux efforts de deux grandes puissances dans le domaine de la réduction des armes nucléaîres. Le rôle de la gauche est décisîf dans ce sens. Il est urgent d'approfondîr le dîalogue avec les mouvements de paix, afin de formuler des proposUions spécîfîques sur la question du contrôle des armements, des zones dénucléarisées et du désarmement. D'autant plus que les accords Reagan-Gorbatchev ont créé un climat favorable.
Th. PANGALOS Mînîstre Adjoînt des Affaîres étrangères Athènes, juîn 1988

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INTRODUCTION

LE FORUM DE DELPHES: UN PROJET POLITIQUE

En livrant au lecteur francophone le deuxième volume des travaux du Forum de Delphes, nous avons jugé utile de lui fournir, au préalable, quelques éléments d'information sur la nature des objectifs qui l'animent et sur la problématique plus spécifique qui est sous-jacente à cette publication. * **

Le Forum de Delphes, appelé initialement «Forum international pour la sortie de la crise », a déjà son histoire: quatre ans de réflexions, de divergences, de tâtonnements, d'échanges, de rencontres... et l'institution d'une association internationale. Son sigle, chargé d'une valeur symbolique qui n'a pas besoin d'explications, indique l'origine de ses premiers promoteurs et le lieu principal de ses activités. A l'origine de l'initiative, une triple préoccupation, ou plutôt un triple malaise. Malaise tout d'abord quant aux propositions de la gauche officielle pour la sortie de la crise. Dans le débat sur la crise, la seule proposition de la gauche - celle qui a été formulée par une douzaine des partis 13

sociaux-démocrates européens et synthétisée par Stuart Holland dans son rapport intitulé Out of crisis - était foncièrement européo-centrique : elle négligeait la contradiction essentielle des rapports entre le Nord et le Sud, qui à notre avis se trouve au cœur de la crise. D'où le souci de réexaminer la crise sous l'angle des rapports Nord-Sud, et de la redéfinir sur cette base élargie. Souci qui a guidé les travaux et rencontres préliminaires du Forum, ainsi que sa

première session sur le thème « La sortie de la crise: pour
une nouvelle définition des rapports Nord-Sud» (1).

Un deuxième malaise, en corrélation étroite avec le
premier, venait du constat de /' absence de concertation et d'action commune entre les diverses gauches du Nord et du Sud. Face aux politiques dictées par les organismes de régulation de l'économie mondiale (FMI, Banque mondiale et autres porte-parole des centres dominants), la gauche au Nord comme au Sud n'a, nous semble-t-il, à proposer que sa propre crise, sa difficulté d'imaginer des solutions alternatives et réalisables, et le plus souvent son alignement sur les politiques néo-libérales et néo-coloniales ; notamment lorsqu'elle est au pouvoir. D'où la volonté de développer et de renforcer les rapports entre la gauche du Nord et la gauche du Sud, ou plutôt entre les gauches des différents Nord et celles de différents Sud, étant entendu que l'un et l'autre ne sont pas des blocs homogènes mais diversifiés. Le développement de ces rapports devrait permettre une réflexion commune sur les grandes tendances économiques, sociales, politiques et culturelles du système mondial en crise et les moyens à mettre en œuvre pour en sortir. Enfin, un troisième malaise à l'origine du Forum de Delphes était le constat de /' absence de concertation entre les chercheurs, scientifiques et universitaires, d'une part, et les responsables politiques, d'autre part. La rupture entre la pensée théorique - trop souvent académique ou spéculative - et la pensée politique - fréquemment piégée dans la gestion du quotidien et des politiques à courte vue, contradictoires, voire opposées à ses principes idéologiques -, cette rupture ne fait que mettre en évidence la crise profonde que traversent l'une et l'autre de ces pensées.
(1) Automorphossi 14

-

Publisud, Athènes

-

Paris, 1986.

La composition initiale du Forum de Delphes intellectuels engagés dans la praxis politique et responsables politiques. ayant des préoccupations théoriques reflète ce souci. Au fur et à mesure que ses travaux progressaient, des liens étroits se sont tissés avec les intellectuels organiques, les syndicalistes, les ONG, les verts et d'autres représentants des mouvements sociaux. Si l'objectif principal est de réunir les gauches des différents Nord et celles des différents Sud, - mais encore faut-il définir qui est de gauche aujourd'hui - dans une perspective de concertation et d'action communes, la question de fond est de comprendre le pourquoi et le comment de la crise de la gauche elle-même et l'échec des politiques qu'elle a prônées au cours des dernières décennies. Questions cruciales et souvent éludées dans le débat public, puisqu'elles mettent l'accent sur les facteurs internes et non pas externes de ces échecs. Tant il est vrai que le plus souvent la gauche a recours à des interprétations qui privilégient les facteurs externes

-

allant

du

clivage international défavorable jusqu'à l'action de tel ou tel impérialisme - et ne rendent pas compte de sa propre difficulté de se penser en tant que sujet autonome par rapport au système qu'elle conteste. Les symptômes de cette crise sont nombreux. L'appauvrissementde la culture de la gauche tout d'abord et la réduction de son discours dans un économisme croissant qui n'a rien à envier à celui des autres forces politiques qu'elle qualifie de conservatrices. Sa difficulté ensuite d'assimiler et d'introduire dans sa problématique la complexité du fait social en tant que produit sociohistorique irréductible à des rationalismes qui ignorent volontiers leur propre irrationalité. Piégée souvent dans un cartésianisme dépassé, elle reste réfractaire aux courants intellectuels qui cherchent le sens caché des réalités sociales: les représentations qui les animent, le poids de l'imaginaire dans leur institution, leur tendance à l'autodestruction - que l'on pense à la guerre ou à la destruction de l'environnement -leur relation avec le pouvoir - avec tout pouvoir -, leur adhésion aux principes les plus irrationnels et les plus destructeurs du système dominant: le sacro-saint principe de la compétitivité, du producti15

visme, de la concurrence... Autant de questions qui sont rarement posées, par peur (1) de sortir du schéma traditionnel qui veut que le peuple soit la victime innocente du pouvoir ou des multinationales. D'où l'absence de dialogue entre les différentes approches et disciplines sociales et la reproduction par la gauche et notamment ses intellectuels du cloisonnement du système qu'ils critiquent. Autre symptôme de la crise: sa réêupération répétitive par le système qu'elle est censée modifier. Récupération qui se situe à la fois au niveau de comportements sociaux, au niveau de la théorie et au niveau politique. En fait, les valeurs qui l'animent ont de la peine à se traduire dans des pratiques sociales qui auraient différencié ceux qui les véhiculent de ceux qui s'y opposent: les rapports avec le pouvoir, la relation dirigeants-exécutants, la relation avec l'argent, le profit, la compétition ou la compétitivité, la consommation, l'autre sexe, 1'« autre» tout court,... ne sont pas différents au sein de ceux qui les critiquent plus ou moins radicalement. Saurait-il en être autrement 1 Voilà un débat frappé d'interdit et pour cause. La reconnaissance de la difficulté de changement, au niveau de l'individu comme au niveau du groupe social, révèle la fragilité de solutions souvent radicales -« il n'y a qu'à» - que la gauche ne peut souvent s'empêcher de proposer... aux autres. La récupération théorique, difficile à cerner en quelques lignes sans tomber dans des réductionnismes simplistes, est néanmoins manifeste dans le cloisonnement et l'appréhension du fait social que l'on a évoqué, la difficulté de réaliser des outils conceptuels capables de le saisir dans sa globalité et sa diversité, l'attachement souvent religieux

aux dogmes, la fuite en avant, la croyance en la « vérité
objective» de chaque théorie proposée, la fragilité des paradigmes alternatifs qui souvent n'ont aucune capacité de mobilisation sociale. De toute évidence, la récupération politique est la plus visible par sa récurrence consternante et les déceptions

qu'elle inflige à ceux qui avaient cru à « autre chose ». La gestion du système, à chaque fois que la gauche se trouve au gouvernement, fût-elle plus intelligente et plus sensible aux inégalités sociales, est sans doute une question à débattre et dont il faut tirer les conséquences. Cette triple
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récupération constitue la raison d'être fondamentale du Forum de Delphes, même si tous les partenaires ne partagent pas le diagnostic de la même manière. Il ne saurait en être autrement. Il e.st évident que ces questions ne peuvent pas être élucidées par la seule démarche de l'introspection et de la concertation. La réflexion sur soi n'a de sens que si elle est menée de pair avec une réflexion sur la crise mondiale et l'effort consécutif de dégager des options alternatives réalisables. La montée du libéralisme, la crise de l'État et des institutions parlementaires, la crise des modèles de développement, l'effritement des valeurs «traditionnelles» sans pour autant que de nouvelles se dessinent clairement, le mal de vivre de notre époque, la détérioration progressive des relations Nord-Sud sont autant de signes de cette crise dans laquelle on voit souvent la fin d'une civilisation. La montée du libéralisme, présente aussi bien au sein de la droite qu'au sein de la gauche, apparaît aujourd'hui comme un mélange complexe, à la fois philosophique et politique, de la notion de liberté et de la notion du marché. Depuis la Chine jusqu'en Amérique latine, la « liberté» est mise en avant pour justifier la libéralisation du marché en escamotant la question cruciale: liberté pour qui, dans quel but et dans quelles conditions? La question de l'Etat et de son rôle dans le développement est intrinsèquement liée à ces tendances. La gauche qui a traditionnellement mis l'accent sur la nécessité de l'intervention de l'Etat comme. régulateur des forces aveugles du marché est amenée à la fois à défendre et à reconsidérer ses positions traditionnelles. Tant il est vrai que l'Etat étouffe la société, à des degrés certes différents selon qu'il s'agit de l'Occident, du Tiers-Monde ou des pays de l'Est: il devient souvent entrave plutôt que moteur pour le développement et l'épanouissement des forces sociales aspirant au progrès. De surcroît, sa crise institutionnelle, crise du système parlementaire en Occident, crise du parti unique dans le Tiers-Monde et les pays de l'Est, est loin d'engendrer de nouvelles formes d'institutionalisation coupant court avec l'opposition actuelle dirigeants-dirigés. La crise des modèles de développement, avec la 17

complexité de questions qu'elle pose, se trouve au cœur de la réflexion du Forum de Delphes; elle a constitué le champ privilégié de débats dans le passé (2), elle traverse la réflexion de ce volume et anime les travaux en cours (3). Sa clarification implique l'examen à la fois des grandes tendances mondiales - que l'on pense aux enjeux du développement de nouvelles technologies - et de la diversité de réalités nationales dans un système plus que jamais mondialisé. Dans ce contexte, les objectifs du Forum de Delphes pourraient se résumer de la manière suivante. Sa spécificité réside dans sa capacité de réaliser un dialogue entre la pensée scientifique et les propositions politiques afin:

- d'analyser les politiques actuelles dominantes du Nord et du Sud en montrant leurs objectifs, implicites ou explicites, et en étudiant leur impact au niveau social, économique, politique ou culturel;
- de présenter des scénarios alternatifs réalisables au niveau économique, social et politique de façon à montrer la possibilité de politiques économiques et de stratégies de développement alternatives; - d'étudier les conditions de la mise en place de nouvelles formes de dialogue entre les responsables politiques, les chercheurs et les responsables de la mise en œuvre des politiques nationales et internationales; - de rechercher de nouvelles formes de coopération Nord-Sud. Les analyses des politiques économiques seront à la fois globales et sectorielles, ces deux aspects devant être considérés comme complémentaires. L'analyse aura notamment pour buts: - d'identifier les questions fondamentales l'économie politique; posées par

(2) Cf. Critique des théories et des modèles de développement, Athènes, juin 1987 (à paraître) et Le Tiers-Monde: défis et perspectives, Delphes, novembre 1987 (à paraître). (3) Ces travaux portent sur les différents aspects de la coopération N-S et notamment celle des accords de Lomé IV dont la signature est prévue pour la fin 1989.

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--- de proposer systématiquement des actions résultant. de la comparaison des solutions alternatives; - d'essayer d'établir des liens entre le court, le moyen et le long terme;

- de souligner les relations entre l'ajustement conjoncturel et le développement structurel.
Si la concertation et l'action commune de la gauche du Nord avec la gauche du Sud - dans la diversité admise de l'une et de l'autre - se trouvent au cœur des objectifs du Forum de Delphes, on peut envisager diverses manières de délimiter l'espace géo-politique concerné par cette action. Première option proposée: privilégier l'espace géopolitique Europe-Afrique-monde arabe. L'argument politique avancé est celui d'une menace spécifique pesant sur cette région, en raison. de la stratégie poursuivie par les Etats-Unis et de la marginalisation qui en résulte, à la fois pour la Communauté européenne, et l'ensemble du monde arabe et des pays africains. Cette menace n'aurait pas été assez analysée par la gauche de la région qui serait privée de stratégie propre face à celle des États-Unis. En Europe, la société y compris la gauche serait incapable de se concevoir dans un rapport d'autonomie vis-à-vis des Etats-Unis et n'offrirait aucune résistance à la stratégie américaine. A son tour, le monde arabe et africain serait replié dans des attitudes plutôt réactionnelles que positives : intégrismes, dictatures, etc. Dans ce contexte, le Forum aurait comme mission d'animer une réflexion politique pour conscientiser l'ensemble des forces de gauche de la région dans une problématique commune: comment le socialisme peut~il par des politiques sociales, économiques, culturelles, écologiques, technologiques, etc., résister aux stratégies d'émiettement en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique, stratégies qui sont l'objectif d'une puissance qui n'appartient pas à la zone géo-politique visée? En d'autres termes, y a-t-il une réponse non stratégique c'est-à-dire échappant aux alignements politico-militaires -, mais sociale et endogène, à une attaque stratégique et exogène à la région? Certes, en formulant ainsi le choix, on risque d'évacuer 19

encore une fois les contradictions internes de la région en mettant l'accent sur les facteurs externes, c'est-à-dire l'impérialisme américain. Contradictions. qu'on pourrait résumer comme suit: contradiction de la gauche européenne par rapport à elle-même et sa perception de l'Europe, du Sud européen et du Tiers-Monde; contradiction de la gauche du Tiers-Monde et difficulté de se démarquer vis-à-vis des Etats-Unis et de proposer une stratégie alternative de coopération avec la gauche européenne. D'où la question cruciale: si la menace externe à cette région n'est pas la plus importante, est-il encore possible de justifier le choix d'un. espace limité à cette région? On pourrait certes invoquer des raisons techniques (les .

fondateurs du Forum viennent en grande partie de cette région), des raisons « paradigmatiques » (la région offre

l'éventail de questions posées par la contradiction mondiale Nord-Sud, ou plutôt elle en offre la meilleure illustration qui soit) *. Des raisons historiques, aussi, car les relations que la gauche européenne entretient avec son propre Sud européen et son Tiers-Monde peuvent se prêter .à un examen critique approfondi et à l'analyse d'un contreexemple de conception différente de la « coopération» Nord-Sud. Des raisons d'actualité, également, étant donné que cette région condense l'ensemble de problèmes Nord-Sud et Est-Ouest et qu'elle met en relief outre la menace qui pèse sur l'ensemble de l'humanité, le rapprochement possible entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest. Le dernier point mériterait une attention particulière puisqu'il offre à l'Europe la voie historique de sa réunification; elle permettrait d'éviter. la marginalisation face aux aspirations hégémoniques des Etats-Unis et du Japon, et d'explorer les méthodes de collaboration des forces socialistes de l'Europe de l'Ouest et de l'Europe de l'Est.
* Comme l'a souligné un participant parlant de l'Etat, y a-t-il un lieu au monde où l'on puisse mieux analyser les Etats traditionnels occidentaux dans leurs formes les plus différentes (France-RFA), ou cette forme de transcendance de l'Etat qu'est la communauté européenne, ou encore les deux conceptions de l'Etat, l'Etat institutionnel du Nord, l'Etat clientèle du Sud qui sort complètement de la conception que 20