La Chine conquérante
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Description


Faut-il craindre la Chine ? Après avoir réussi une émergence inouïe en moins de trente ans, ce géant de près d'un milliard et demi d'habitants se voit déjà en hyperpuissance mondiale et n'hésite plus à l'affirmer haut et fort.



En faisant partout déferler ses exportations, en siphonnant les matières premières de la planète, la Chine peut-elle infléchir la marche du monde ? Ses gesticulations militaires tonitruantes en mer de Chine vont-elles mener à un conflit international majeur ? Quelle est la véritable nature de ce curieux régime, à la fois totalitaire et capitaliste, où un Parti communiste de 88 millions de membres règne sans contre-pouvoirs ?



Jacques Gravereau décrypte avec beaucoup de finesse la Chine d'aujourd'hui et nous donne les clés pour comprendre de l'intérieur les modes de pensée de cette grande culture aux antipodes des standards occidentaux.



Voici un portrait détonnant de la Chine, de son impressionnante montée en puissance, mais aussi d'un désastre écologique majeur, de fragilités sociales préoccupantes, d'une fuite en avant économique de plus en plus problématique, d'un nationalisme dangereusement attisé par un Parti qui l'utilise comme recette pour sa pérennité.



Vivant et inspiré, sans langue de bois, ce livre fourmille de surprenantes histoires vraies. Il se lit comme un roman.




"LE grand livre sur la Chine que l'on attendait depuis longtemps. Un regard passionnant, nouveau et décapant." Eric Laurent, écrivain et grand reporter



"Avec l'acuité dont il a déjà fait preuve, Jacques Gravereau porte un regard très éclairant sur les ambitions de la Chine." Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères





  • Une réussite vertigineuse


    • Trente ans d'utopie


    • La seconde révolution de Deng Xiaoping


    • Fabrique du boom


    • Le monde accro à la Chine




  • Le prix du "toujours plus"


    • L'horreur écologique


    • Dans l'eau claire, pas de poisson


    • Les nouveaux coolies


    • Pas vu, pas pris ! Le juteux pillage mondial


    • L'empire du fric


    • Un état de friture perpétuelle




  • Des regles du jeu "aux caracteristiques chinoises"


    • "Servir le peuple"


    • Se servir


    • Lénine et Internet


    • Un "Etat de droit socialiste aux caractéristiques chinoises"


    • Penser autrement


    • Les intraduisibles




  • La Chine hyperpuissance ?


    • Colosse aux pieds d'argile


    • Innovation : encore un effort !


    • Chiens de faïence : la Chine et ses voisins


    • L' " émergence pacifique "


    • Un softpower chinois ?



Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 janvier 2017
Nombre de lectures 15
EAN13 9782212009088
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

R sum
F aut-il craindre la Chine ? Après avoir réussi une émergence inouïe en moins de trente ans, ce géant de près d’un milliard et demi d’habitants se voit déjà en hyperpuissance mondiale et n’hésite plus à l’affirmer haut et fort.
En faisant partout déferler ses exportations, en siphonnant les matières premières de la planète, la Chine peut-elle infléchir la marche du monde ? Ses gesticulations militaires tonitruantes en mer de Chine vont-elles mener à un conflit international majeur ? Quelle est la véritable nature de ce curieux régime, à la fois totalitaire et capitaliste, où un Parti communiste de 88 millions de membres règne sans contre-pouvoirs ?
Jacques Gravereau décrypte avec beaucoup de finesse la Chine d’aujourd’hui et nous donne les clés pour comprendre de l’intérieur les modes de pensée de cette grande culture aux antipodes des standards occidentaux.
Voici un portrait détonnant de la Chine, de son impressionnante montée en puissance, mais aussi d’un désastre écologique majeur, de fragilités sociales préoccupantes, d’une fuite en avant économique de plus en plus problématique, d’un nationalisme dangereusement attisé par un Parti qui l’utilise comme recette pour sa pérennité.
Vivant et inspiré, sans langue de bois, ce livre fourmille de surprenantes histoires vraies. Il se lit comme un roman.
« LE grand livre sur la Chine que l’on attendait depuis longtemps. Un regard passionnant, nouveau et décapant. »
Éric Laurent, écrivain et grand reporter
« Avec l’acuité dont il a déjà fait preuve, Jacques Gravereau porte un regard très éclairant sur les ambitions de la Chine. »
Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères
Biographie auteur
Jacques Gravereau est l’un des grands experts européens de l’Asie contemporaine et de la mondialisation. Président d’Honneur de l’Institut HEC Eurasia, qu’il a fondé et dirigé pendant vingt-cinq ans, il est l’auteur, entre autres, de La Chine après l’utopie , du Japon au XX e siècle et de L’Asie majeure .
www.editions-eyrolles.com
Jacques GRAVEREAU
La Chine conquérante
Enquête sur une étrange superpuissance
Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com
Réalisation des cartes : Bernard Sullerot
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2017
ISBN : 978-2-212-56653-6
Table des matières
Introduction
P ARTIE 1 Une réussite vertigineuse
C HAPITRE 1 Trente ans d’utopie
C HAPITRE 2 La seconde révolution de Deng Xiaoping
C HAPITRE 3 Fabrique du boom
C HAPITRE 4 Le monde accro à la Chine
P ARTIE 2 Le prix du « toujours plus »
C HAPITRE 5 L’horreur écologique
C HAPITRE 6 Dans l’eau claire, pas de poisson
C HAPITRE 7 Les nouveaux coolies
C HAPITRE 8 Pas vu, pas pris ! Le juteux pillage mondial
C HAPITRE 9 L’empire du fric
C HAPITRE 10 Un état de friture perpétuelle
P ARTIE 3 Des règles du jeu « aux caractéristiques chinoises »
C HAPITRE 11 « Servir le peuple »
C HAPITRE 12 Se servir
C HAPITRE 13 Lénine et Internet
C HAPITRE 14 Un « État de droit socialiste aux caractéristiques chinoises »
C HAPITRE 15 Penser autrement
C HAPITRE 16 Les intraduisibles
P ARTIE 4 La Chine, hyperpuissance ?
C HAPITRE 17 Colosse aux pieds d’argile
C HAPITRE 18 Innovation : encore un effort !
C HAPITRE 19 Chiens de faïence : la Chine et ses voisins
C HAPITRE 20 Une guerre pour la mer de Chine ?
C HAPITRE 21 L’« émergence pacifique »
C HAPITRE 22 Un softpower chinois ?
Postface de Léon Vandermeersch
Du même auteur
Bibliographie
Ouvrages
Études, rapports et articles choisis en français ou en anglais
Transcription phonétique des caractères chinois en pinyin
Remerciements
Index
La Chine (carte administrative)
Introduction
Le 3 septembre 2015, le président chinois Xi Jinping, debout dans sa limousine « Drapeau rouge » de fabrication locale, s’avance lentement sur l’immense place Tian An Men pour inaugurer le plus grandiose défilé militaire auquel Pékin ait assisté de mémoire d’homme. Il a troqué son costume-cravate quotidien pour une vareuse noire dépouillée de style Mao, attribut de sa position de chef des armées. Le temps est radieux. Il faut dire que le Parti communiste a déclenché cinq jours auparavant l’opération « parade bleue », en intimant l’ordre à 10 000 usines et aux multiples chantiers de cesser toute activité, afin de nettoyer le ciel de l’infâme pollution habituelle. 850 000 citoyens « volontaires » affublés d’un brassard rouge patrouillent les rues depuis une semaine pour qu’il n’y ait pas d’anicroche. Sur fond de troupes innombrables au pas cadencé et de rampes de missiles intercontinentaux chinois, il prononce un discours lénifiant à l’usage du monde : « Nous autres Chinois aimons la paix. La Chine ne recherchera jamais l’hégémonie ni l’expansion ». Ce mélange d’intimidation massive et de déclaration pateline est une forme d’humour très particulière, un peu délicate à décoder. Il y a là Vladimir Poutine, qui apprécie en amateur, et quelques autres, pour célébrer le 70 e anniversaire de la défaite du Japon lors de la seconde guerre mondiale. Cette cérémonie martiale est censée marquer le retour de la Chine sur la scène des grandes puissances mondiales.
Depuis que ses pairs l’ont coopté au pinacle du pouvoir fin 2012, il a invoqué de façon de plus en plus insistante le mot fuxing , terme générique qui évoque le renouveau, la renaissance, bref la « restauration » d’une splendeur chinoise ancienne. Il ne s’est sûrement pas concerté avec d’autres leaders autoritaires qui rêvent tout haut d’une restauration de la puissance mythique de leurs empires décatis, comme Vladimir Poutine qui se voit en tsar d’une nouvelle Union soviétique, ou Recep Erdogan qui caresse son rêve de sultan d’un empire ottoman autrefois brillant. Cette séquence nostalgie est dans l’air du temps : c’était tellement mieux « avant », quand le monde nous mangeait dans la main. Mais pour le président Xi, beaucoup plus que pour ses collègues autocrates, la restauration d’une dignité censément perdue est à portée de main, car la Chine a fait un formidable bond en avant depuis l’époque où lui-même était en culottes courtes, il n’y a pas si longtemps.
À la mort de Mao Zedong en 1976, âgé de 23 ans, il venait de sortir d’une longue relégation dans les solitudes glacées du nord-ouest du pays, laminé par une sauvage campagne de déportations déclenchée par Mao, pendant laquelle son père, autrefois « prince rouge » de l’aristocratie révolutionnaire, était passé à la trappe. Personne, et surtout pas lui, ne pouvait imaginer ce qui allait se passer à sa génération.
La Chine était alors indigente. Elle s’était enfermée sous le règne brouillon et cynique de Mao dans un isolement hautain et dans un déni de réalité assis sur des dogmes fumeux. Ni les photos savamment retouchées des bleus de chauffe asexués du peuple travailleur ni les distributions gratuites des magazines de propagande publiés dans toutes les langues n’arrivaient à masquer l’état dramatique de sous-développement de la Chine aux quelques étrangers qui pouvaient voyager sur place avec de parcimonieux visas et l’encadrement de sourcilleux cerbères.
J’ai eu la chance d’« aller à la Chine », comme disaient nos anciens, bien avant la disparition de Mao, à une époque où sa hargne à mettre le pays en coupe réglée était intacte. Pour sa « Révolution culturelle », qu’il avait lancée en 1966, il avait délégué à son épouse, la furieuse Jiang Qing, et à ses créatures sorties de nulle part, le sale boulot idéologique et répressif. Les années de plomb maoïstes ont été glaçantes, avec leurs hordes de gamins décérébrés arborant des foulards de gardes rouges , leurs campagnes de calligraphies murales dénonçant d’affreux ennemis, leurs chromos du président Mao nimbé d’un halo éthéré qui couvraient les murs, leur langue de bois dont on m’avait appris à déchiffrer les slogans débiles, les « écoles du 7 mai » qu’on m’a fait visiter, où étaient enfermés pour des années des cadres tétanisés « à rééduquer », les « opéras révolutionnaires » de madame Mao à toutes les sauces. Le brouillard idéologique exalté des maoïstes parisiens de cette période m’a toujours laissé de marbre, peut-être parce que j’avais une formation économique concrète, pas bien adaptée aux élucubrations hors-sol.
La résurrection de la Chine à partir des années 1980 a été très progressive. On ne savait pas trop, au début, où mènerait la politique de réformes et d’ouverture lancée par un petit bonhomme d’un mètre cinquante-deux, Deng Xiaoping, omniprésent en première page du Quotidien du Peuple bien que sa position officielle restât floue. La renaissance chinoise, chancelante les premières années, s’est ensuite consolidée peu à peu avec des résultats qui ont fait boule de neige. Les étrangers sont devenus bienvenus, surtout les représentants des entreprises modernes. Ils se concentraient alors au Grand Hôtel de Pékin, car il n’y en avait pas beaucoup d’autres. C’est de là que nous avons observé la naissance de l’entreprise privée, incarnée par une petite vieille qui, un beau matin de 1980, a installé sa carriole au coin de l’avenue pour vendre des glaçons parfumés baptisés « glaces ». J’ai pris la photo de cette pionnière anonyme, que je conserve précieusement. L’événement a cristallisé toutes les conversations : quelque chose d’extraordinaire se passait en Chine.
Au cours des années 1990, la machine s’est emballée. Partout sortaient de terre de nouveaux immeubles et de nouvelles autoroutes. Des dizaines de millions de paysans se sont mis à migrer vers les lumières de la ville pour se faire embaucher comme ouvriers d’une énorme machine industrielle qui s’était mise en marche de manière inexorable, surtout dans le sud proche de Hong-Kong et autour de Shanghai. Les villes sont devenues de vastes chantiers de construction où trimaient d’autres paysans miséreux. Autrefois d’une austérité grise de couvent, elles se sont couvertes de magasins, de restaurants et de lumières. L’ouverture s’est étendue également, très progressivement, au domaine des idées étrangères, beaucoup plus sensibles. Nous avons pu ouvrir sur place des formations de dirigeants à partir de 2000, auxquelles j’ai pris toute ma part et où la soif d’apprendre était enthousiaste. On évitait de parler politique, car nous savions que le Parti contrôlait tout – les conversations privées ne laissaient aucun doute à ce sujet – même si sa main de fer était pour nous revêtue d’un velours courtois. Dans le domaine économique, tout était possible, bercé par l’euphorie de taux de croissance qui, année après année, dépassaient 10 %. Les statistiques étaient mirobolantes : la richesse par habitant passa de 190 dollars en 1980 à 8 000 en 2015, ce qui, multiplié par la masse d’un milliard quatre cent millions d’habitants, est sidérant. Et même si l’on prenait ces chiffres avec des pincettes, on avait des yeux pour voir cette nouvelle révolution chinoise dans la rue.
Pendant ce temps-là, Xi Jinping, sorti de sa grotte de la province du Shaanxi à la fin de la Révolution culturelle, avait entamé son ascension de cadre du Parti communiste, d’une province à l’autre, pour arriver finalement au sommet à 59 ans. Il avait œuvré avec ses pairs aux grandes réformes initiées par Deng Xiaoping. Toutefois, Deng avait donné dès le départ un prudent conseil de profil bas, disant poétiquement qu’il fallait « masquer la lumière et nourrir l’obscurité ». La réussite économique fulgurante avait donc été menée sans trop de postures fanfaronnes, presque par effraction aux yeux du monde.
Mais le pays avait muté en profondeur et, en même temps, les ressorts du pouvoir chinois. Il y a trente ans, le Parti pouvait invoquer à loisir l’idéologie pour asseoir son autorité comme machine de gouvernement incontestée sur une société pauvre, égalitaire et largement rurale. Le rapide développement économique et l’urbanisation à outrance ont ensuite engendré une société constituée de nouvelles classes moyennes. Au fil du temps, celles-ci sont devenues plus éduquées, plus communicantes, beaucoup mieux informées par Internet, en un mot plus sceptiques, de plus en plus allergiques à l’arbitraire. Le recours à l’idéologie s’est alors affadi en rengaine rhétorique. Le Parti a certes réussi à fabriquer un progrès économique rapide, vérifiable, positif pour la grande majorité des gens, seul à même d’entretenir l’espoir de lendemains qui chantent. Cette croissance pouvait justifier le vieux concept impérial chinois de « mandat du ciel », qui légitime le monopole du pouvoir aux mains de la direction suprême pour autant qu’elle produise des résultats tangibles, ce qui avait été le cas. Mais la croissance remarquable des « trente glorieuses » chinoises commence aujourd’hui à se tasser sérieusement et durablement. La légitimité de la caste au pouvoir doit donc trouver de nouveaux points d’appui, faute de quoi elle se retrouvera en apesanteur. Elle doit faire preuve d’imagination pour s’assurer de sa pérennité, ce qui est son horizon absolument prioritaire.
Xi Jinping, dès son arrivée, prend l’initiative d’une rupture politique. Il bouscule radicalement les postures discrètes des décennies précédentes. Pour unifier à nouveau la société, il la fait s’embarquer dans un « rêve chinois » avec l’image d’un « grand rajeunissement de la Chine ». La reconnaissance par le monde de l’ineffable civilisation chinoise peut sans doute rassembler le peuple, sincèrement convaincu qu’elle est supérieure à toutes les autres sur la planète. Bien entendu, réaffirme-t-on, le Parti omniscient ne peut prendre que de sages décisions que nul ne peut discuter, quitte à le purifier de ses mauvais penchants pour la corruption. On affiche à l’intérieur des slogans nationalistes qui flattent des instincts simplistes et à l’extérieur des postures virulentes d’une Chine conquérante, au nom de la « restauration » de la grandeur chinoise. Les voisins asiatiques de la Chine ont de quoi s’en alarmer. L’Occident révise fébrilement ses stratégies vis-à-vis d’une Chine qui lui conteste de plus en plus son magistère sur le monde.
La Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale. Elle projette d’accéder bientôt au premier rang, en se dotant chemin faisant des attributs d’une hyperpuissance en matières technologique et militaire. Dans ce cas, la porte lui serait ouverte pour faire régner ses normes et son ordre sur le globe. C’est-à-dire sur nous. C’est l’ambition affichée dans son nouveau discours à l’usage du monde. Mais il peut y avoir bien loin entre le rêve et la réalité. Il n’est pas du tout certain que la Chine devienne cette hyperpuissance. Nous allons voir pourquoi.
Comment évaluer cette montée en gamme inexorable de la Chine et ses conséquences ? On peut en appeler à l’histoire, à l’économie, à la science politique, à la stratégie pour donner sens aux choses vues sur le terrain au fil des ans. Nous autres Européens avons également besoin, après nous être assoupis à l’issue de la guerre froide et avoir occulté l’Union soviétique, de redécouvrir la vraie nature d’un régime léniniste dans une Chine où l’on ne vote toujours pas, où le Parti unique a forcément raison, où Internet est sous cloche. Mais au fil de l’enquête, on reste encore sur sa faim. Car la Chine nous confronte aussi à une différence culturelle majeure, à des visions de l’homme, de la société, du pouvoir, des contrats, qui sont depuis toujours à mille lieues des paradigmes occidentaux, complexes à apprivoiser. Des incompréhensions de fond perturbent tout dialogue sérieux de part et d’autre. La Chine est une étrange superpuissance, étrangère à nos modes de pensée. C’est peut-être là le vrai danger.
PARTIE 1
Une réussite vertigineuse
Chapitre 1
Trente ans d’utopie
Le regard bonasse de Mao Zedong embrasse toujours l’immense place Tian An Men, le cœur mythique de Pékin. Mao n’a jamais quitté ce lieu où il avait proclamé l’avènement de la République populaire de Chine le 1 er octobre 1949. Au nord de la place, sur la porte rouge de la Cité interdite, son portrait sacré, un grand tableau d’une tonne et demie, domine les badauds. Au sud, sa dépouille embaumée est exhibée à la dévotion des foules dans un vaste mausolée d’architecture improbable. Nul n’échappe à Mao.
En 1949, la Chine revient sur la scène mondiale après plus de cent ans de soubresauts mortels, où « l’empire du Milieu » multimillénaire a bien failli être englouti. Le pays, enfin réunifié, va pouvoir retrouver un rang de nation respectable, avec tout son poids de 540 millions de citoyens à ce moment-là. Les défilés dans toute la Chine, sévèrement encadrés par les nouveaux maîtres communistes, témoignent d’un honneur retrouvé et d’une belle unanimité de façade. La Chine est de retour dans le concert des puissances. Désormais, le monde va devoir sérieusement compter avec elle, c’est du moins l’image qu’elle projette. Mais il faudra en réalité attendre une trentaine d’années de plus.
La situation à l’avènement de Mao est catastrophique. La guerre contre l’invasion japonaise, suivie de la guerre civile, a fait 60 millions de morts chinois depuis les années 1930. Il n’y a plus d’infrastructures d’aucune sorte. Les productions agricoles sont désorganisées et détruites. La pauvreté individuelle est au-delà du dramatique. La Chine n’est même pas membre de l’Organisation des Nations unies, car on lui a préféré l’ersatz de légitimité de l’ancienne République de Chine et de son leader Chiang Kaï-chek, réfugié à Taïwan. Il est vrai que l’on entre dans la guerre froide et que cette puissance communiste sœur de l’Union soviétique est traitée comme un paria. Cela va créer un lourd ressentiment à l’encontre d’une « communauté internationale » dominée par l’Occident, que la Chine retrouve sur son chemin après l’avoir subie sur son propre sol au cours du siècle qui précède la République populaire.
Les chantiers de Mao sont surhumains. Les slogans mille fois martelés annoncent des lendemains qui chantent. Mais il y a tromperie sur la marchandise. Car Mao ne se soucie ni d’économie ni d’organisation, ni d’un minimum de bien-être de sa population. Le seul « rêve chinois » qui vaille est sa vision de nouvel empereur paranoïaque. Il aurait pu être un grand et sage réformateur, même rude, comme Mustafa Kemal en Turquie. Il sera un deus ex machina cynique et sanguinaire, sur les traces de son « camarade » Staline. Il ne fait que de la politique, sans jamais se confier à personne ni prendre conseil, circulant d’une résidence à l’autre dans son train blindé, enfermé dans ses bibliothèques remplies de livres d’histoire, égayé par des danseuses du ballet de Pékin à son usage très privé. Le Parti communiste est entièrement à sa botte, derrière la façade d’une « direction collective ». Il l’a épuré année après année depuis qu’il en a pris les rênes en 1934, avec des purges plus vicieuses et sauvages les unes que les autres, qui sont sa marque de fabrique.
En 1950, il lance une grande réforme agraire. Celle-ci est certes nécessaire, mais la forme incroyablement brutale que les commissaires politiques lui donnent dans chaque village donne le ton. Deux millions de supposés « propriétaires » y laissent la vie, la plupart du temps dans des circonstances atroces. Ce n’est qu’un début. En février 1957, Mao Zedong prononce un grand discours : « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent ». Il encourage la critique des politiques menées jusqu’alors. La parole ne tarde pas à se libérer. Beaucoup d’intellectuels et d’étudiants vont s’enhardir à commenter la conduite des affaires de manière de plus en plus ouverte au cours des mois suivants. C’est un piège affreux. En juin 1957, une brutale « campagne de rectification » s’abat contre ces derniers, qualifiés de « droitiers ». 550 000 sont envoyés en camps de travail. Ils ne seront en général réhabilités qu’après la mort de Mao, s’ils n’ont pas succombé entre temps aux mauvais traitements.
En 1958, il déclenche le « Grand Bond en avant ». On commence par la collectivisation totale des terres agricoles, que l’on regroupe en 23 500 « Communes populaires », théoriquement autosuffisantes, dotées d’une bureaucratie imbécile. On mobilise ensuite par la propagande et la coercition toute la population, avec l’objectif affiché de rattraper la production d’acier de l’Angleterre en quinze ans par ses propres forces locales. La folie gagne les villages, qui doivent bricoler des hauts-fournaux de fortune dans lesquels on jette tout morceau de métal que l’on peut récupérer, y compris les outils et les poignées de porte. Les grains sont réquisitionnés avec la dernière sauvagerie, y compris les semences prévues pour l’année suivante. Il n’y a pas besoin d’attendre longtemps les conséquences. En deux ans et demi, toutes les productions s’effondrent. Il n’y a plus rien à manger d’un bout à l’autre du pays. Le bilan sera de l’ordre de 30 millions de morts de famine, dans la plus basse fourchette des estimations officieuses. On ne l’admettra jamais. Ce sujet reste tabou encore aujourd’hui : absolument interdit de l’évoquer. Comme si le Grand Bond n’avait jamais existé. Supprimé de la photo.
Mao est mis en cause par les hauts échelons du Parti après l’échec retentissant du Grand Bond. Il ne le supporte pas et décide de se venger. En 1966, il lance dans les rues des millions de gamins, dopés par son verbe et par un culte de la personnalité sans précédent, avec pour mot d’ordre de monter « à l’assaut du quartier général », qui enjoint de dégager tout l’establishment du Parti. C’est le début de la « Grande Révolution culturelle prolétarienne ». La violence aveugle s’abat de nouveau sur la Chine. Elle va durer dix ans, en passant par des phases et des péripéties multiples, jusqu’à la mort de Mao lui-même, le 9 septembre 1976.
Certes Mao a réunifié une Chine éclatée. Il l’a libérée de la prégnance étrangère, ce qui n’est pas rien. Il a mis la société au pas et au travail à coup de commissaires politiques. L’électrification massive est à porter au crédit de ces années, comme sans doute le décloisonnement des femmes dans la vie quotidienne. Mais la situation de la Chine après une trentaine d’années d’utopie maoïste est indigente. Il l’a fermée impitoyablement et a amplifié année après année un retard technique abyssal. « Compter sur ses propres forces », le slogan autarcique des années Mao, combat la crainte de la contamination venue de l’extérieur, mais laisse le pays exsangue. La pauvreté égalitariste et la mainmise bureaucratique tentaculaire, érigées en vertus « socialistes », contribuent à la stagnation dans des proportions inconcevables, au moment même où l’Occident surfe sur ses Trente Glorieuses économiques. À la mort de Mao, la richesse chinoise par habitant est 1/53 e de celle des États-Unis.
Le bilan de l’imperium dévoyé de Mao contre son propre peuple, en l’absence de guerre extérieure, est évalué entre 45 et 70 millions de morts violentes pendant ses vingt-sept ans à la tête de la République populaire 1 . Personne dans l’histoire n’a fait « mieux ». Sans commentaire.
Pauvre Chine ! Depuis cent ans, elle n’en finissait pas de s’enfoncer. Elle avait été rayée de la carte des puissances qui comptent. Sa splendeur passée était en mille morceaux. On rabâche encore aujourd’hui dans toutes les écoles chinoises l’injonction de « ne jamais oublier l’humiliation nationale » ( wuwang guochi ), pour rappeler ce déclin de la Chine depuis le XIX e siècle, mais qui remonte en réalité à bien plus loin.
L’ouverture de la Chine fut forcée par les puissances européennes. Dès le début du capitalisme occidental, de grandes compagnies internationales s’étaient créées et, profitant des progrès de la construction navale, s’étaient mises à sillonner les mers. Les Anglais avaient fondé la British East India Company dès 1600 et foncé vers l’Inde via le cap de Bonne Espérance. La compagnie néerlandaise des Indes VOC naquit en 1602. Colbert créa la Compagnie française pour le commerce des Indes orientales en 1664. Toutes envoyèrent leurs navires vers l’Orient pour en rapporter des produits chinois, indiens ou indonésiens. Nos ancêtres les mieux lotis étaient prêts à payer des fortunes pour acheter du poivre d’Indonésie (essentiel pour assaisonner la viande en l’absence de frigidaires !) ou de la porcelaine chinoise. Ces compagnies se dotèrent également de navires de guerre pour protéger leurs bateaux marchands des pirates et autres menaces. Elles créèrent des comptoirs dans les îles de l’océan Indien et sur les côtes, prémices de la colonisation, et poussèrent encore plus vers l’est. Dès 1557, les Portugais s’étaient établis à Macao. En 1619, la VOC hollandaise fonda Batavia, en Indonésie. Tout le monde établit des comptoirs, tels les Français à Pondichéry ou Chandernagor à la fin du XVII e siècle. Les Anglais vont peu à peu monter en puissance à partir de leur brillant apanage indien. Pour protéger ses actifs, la Company britannique aura jusqu’à 280 000 hommes de troupe à son apogée – première armée du monde ! – avant que l’État britannique se substitue à elle en 1858.
Les marchandises se payaient en or en Europe et en argent-métal en Asie. Les importations européennes dépassaient de loin les exportations, générant un lourd déficit structurel. Ceci amena les Européens à se retrouver à court d’argent, au sens métallique ! Pour contrer l’hémorragie de métal-argent, les Britanniques trouvèrent une solution : l’opium, facile à produire en Inde, et que l’on pourrait vendre en Asie… en taels d’argent. Le gouvernement de Westminster ferma les yeux, c’est une litote. À partir de l’Inde, les marchands anglais poussèrent vers la Chine et ne tardèrent pas à attirer une masse de clients d’autant plus fidèles qu’ils devenaient dépendants. L’empire chinois s’en alarma et prohiba l’opium dès 1729. Il n’empêche. En 1838, l’East India Company ne livrait en Chine pas moins de 2 600 tonnes du produit. Un grand mandarin de Canton en détruisit 20 000 caisses en juin 1839. Furieux, le lobby des entreprises britanniques appela à la rescousse son gouvernement, lequel expédia des navires de guerre en mer de Chine, au nom de la « protection du libre-échange ».
En 1840, la messe est dite : la flotte et l’armée chinoise ne peuvent rien faire contre la puissance des armes modernes occidentales. C’est la première « guerre de l’opium », qui ouvre le territoire chinois à l’appétit des marchands occidentaux, appuyés par leurs canonnières et disposant des renseignements précieux fournis par les missionnaires chrétiens implantés sur le terrain. Le port de Hong-Kong, îlot rocheux désert cédé lors du premier grand « traité inégal » de Nankin en 1842, en est le symbole le plus éclatant. Le commerce de l’opium fera florès puisqu’à la fin du XIX e siècle, 40 millions de Chinois s’y adonnaient, soit 10 % de la population de l’Empire.
S’ensuit pour la Chine un siècle de prédations étrangères, de désordres et d’humiliations, depuis l’avanie du pillage anglo-français du féérique Palais d’été en 1860, dans la banlieue de Pékin, jusqu’aux concessions territoriales multiples arrachées à un pouvoir impérial chinois déliquescent – à commencer par Shanghai –, à la floraison des consulats étrangers dans les profondeurs de la Chine, aux business douteux de toute nature dont tout le monde profite, à la guerre des Boxeurs en 1900, au diktat japonais des infâmantes « 21 demandes » en 1915, jusqu’à l’invasion japonaise en Mandchourie en 1931, puis dans le reste du pays en 1937 avec le terrible sac de Nankin.
Le récit national chinois attribue la descente aux enfers de la Chine aux vilains étrangers, et il est vrai qu’il y a matière. Mais ça n’est pas si simple. L’humiliation nationale, c’est d’abord pour les Chinois de réaliser brutalement leur infériorité à l’occasion de conflits entre des puissances industrielles dynamiques et une Chine stagnante refusant la notion même de « progrès ». La superbe chinoise, nourrie d’isolement, est atteinte à son tréfonds. Le Japon de l’empereur Meiji, à la même époque, est confronté aux mêmes constats, mais il en tire très rapidement des conclusions pragmatiques vigoureuses en se construisant une puissance moderne et en réformant ses institutions, non sans soubresauts violents il est vrai. Pas la Chine.
Le délitement de la dynastie des Qing d’origine mandchoue (donc « étrangère »), au pouvoir sur le trône céleste depuis 1644, n’est pas seulement dû aux incursions occidentales, lesquelles n’ont qu’un impact limité dans les profondeurs de l’immense Chine. Il suit un cycle, répétitif dans l’histoire millénaire chinoise, de montée en puissance symétriquement suivi d’un long affaissement de toutes les dynasties impériales, généralement sur environ trois siècles. L’effroyable révolte des Taïping, de 1851 à 1864, qui fit entre 20 et 30 millions de morts, est essentiellement une affaire intérieure chinoise de révolte millénariste prodigieuse contre la dynastie au pouvoir à Pékin. Il y a bien sûr nombre de « traités inégaux » imposés par les Occidentaux ou les Japonais, comme le rappelle à loisir l’histoire que l’on enseigne en Chine, mais pas seulement. La dynastie Qing sur le déclin a parfois des éclairs de lucidité lorsque des mandarins éclairés arrivent à faire valoir leurs vues, comme le recrutement du brillant Irlandais Robert Hart 2 qui dirigera les douanes chinoises pendant quarante ans à l’abri d’une corruption endémique, ou l’acquisition d’armes modernes avec des instructeurs compétents.
Le coup de boutoir fatal à la Chine est porté par les Japonais en 1894. Les armées du Mikado envahissent le royaume coréen tributaire de la Chine et le détachent de son suzerain historique. Les observateurs étrangers pensaient que l’armement chinois leur permettrait de résister sans difficulté à l’agresseur japonais. Mais, si équipement il y avait, les munitions, l’entraînement et la motivation manquaient cruellement. Le Japon fait une promenade militaire brutale en Corée – en y laissant d’ailleurs des milliers de morts sur le terrain – menace Pékin et s’empare par une manœuvre habile de la flotte de guerre chinoise du nord, plus puissante sur le papier mais faiblement commandée. Contrainte de signer l’humiliant traité de Shimonoseki en 1895, la Chine se voit amputer d’importants territoires (dont la grande île de Taïwan). Mais surtout, le Japon inflige à la Chine des indemnités monstrueuses de 230 millions de taels d’argent, là où toutes les guerres de l’opium du XIX e siècle ne lui en avaient coûté « que » 21 millions 3 . Ces indemnités détruiront l’économie chinoise plus sûrement que ce qui précède et accélèreront les troubles et les famines dans des proportions gigantesques. C’est ensuite la ruée. Dès l’année suivante, les puissances occidentales revendiquent et obtiennent des pans territoriaux entiers de la façade côtière chinoise, et plus seulement des concessions portuaires limitées. Cette agression japonaise finira de mettre l’empire chinois à genoux au début du XX e siècle. La Chine est alors partout surnommée « l’homme malade de l’Asie ». Le régime impérial des Qing finit par s’effondrer quand un médecin cantonais, le docteur Sun Yat Sen, proclame la République de Chine le 5 janvier 1912.
La mondialisation s’est invitée en Chine. Le mouvement du 4 mai 1919 émanant des grandes universités chinoises, fondateur d’une conscience nouvelle, rejette violemment les « traités inégaux » imposés par les étrangers mais témoigne aussi de la percolation de concepts extérieurs dans la société éduquée chinoise. La globalisation des idées est en marche, en tout cas pour une frange de la société chinoise. Mao Zedong lui-même absorbera volontairement le marxisme-léninisme soviétique d’origine étrangère pour structurer ce qui n’était au départ qu’une bande parmi d’autres de contestataires armés, et qui le conduira à prendre finalement le pouvoir en 1949 à la suite d’une vaste épopée sanglante où il faut à la fois se débarrasser de l’invasion japonaise – finalement résolue en 1945 par la victoire américaine dans la guerre du Pacifique – et des rivaux chinois dans une monstrueuse guerre civile. Dieu le Père de la République populaire, Mao a pour réflexe naturel d’endosser les habits d’un nouvel empereur, moins chamarrés que ceux des précédents, certes, mais selon un cycle connu : le leader d’une révolte paysanne cataclysmique finissait par devenir empereur omnipotent et omniscient. C’était conforme à la tradition des dynasties chinoises.
L’empire chinois serait enfin de retour ? C’est une illusion d’optique. Certains commentateurs de la remarquable émergence récente de la Chine invoquent une théorie de la « renaissance » d’une Chine splendide et mythique d’autrefois, censément la première civilisation du monde. Il y a de quoi être fasciné par la Chine ancienne, en effet, que de brillants savants occidentaux depuis Leibniz, instruit par les premiers missionnaires jésuites, ont décryptée pour nous. On ressort périodiquement un chiffre d’une fallacieuse simplicité : au début du XIX e siècle, la Chine était la première puissance économique du monde, nous dit-on, deux fois plus imposante que l’Inde, six fois plus que la France ou le Royaume-Uni de l’époque, dix fois plus que le Japon 4 . L’Amérique ne pesait encore rien, ou quasiment rien : un tiers de l’Angleterre. C’est le grand historien de l’économie mondiale, Angus Maddison, qui l’a calculé. La Chine ne ferait donc aujourd’hui que retrouver sa place historique naturelle dans le concert des puissances.
Mais au début du XIX e siècle, le monde était éparpillé en régions presque étanches les unes aux autres. Les échanges en Asie étaient réduits à quelques bateaux à voile européens transportant des épices indonésiennes ou de la porcelaine et de la laque chinoises. Les navires de guerre occidentaux avaient commencé depuis longtemps à sillonner l’Asie orientale, estafettes d’un basculement du monde. Le capitaine Cook avait « découvert » l’Australie, la Nouvelle-Zélande et bien d’autres îles du Pacifique. Car c’était l’Europe qui était montée en puissance depuis trois siècles, personne d’autre 5 . Au début du XIX e siècle, la Chine était technologiquement indigente et politiquement recroquevillée dans le carcan de rituels confucianistes impériaux d’un autre âge. L’impact de sa puissance économique ou militaire était nul, sauf peut-être à ses frontières terrestres immédiates. La puissance économique dont on se goberge est un leurre, car la richesse par habitant était plus que modeste. Bien sûr, multipliée par les 380 millions de Chinois de l’époque, cela produit ce résultat faussement brillant dont les cuistres s’emparent. Mais celui-ci n’a aucune portée.
Arguer d’une soi-disant puissance passée de la Chine est aussi pertinent que de comparer les médecins de Molière à la science médicale moderne, ou la montgolfière aux satellites, ou les courriers à cheval à l’iPhone. Plus grave, ce genre de rhétorique rejoint sans le savoir les slogans des dirigeants chinois actuels. L’invocation de la gloire ancienne de la Chine amène à gober tout cru le discours nationaliste contemporain de « restauration » déployé à Pékin, que la machine de propagande gouvernementale étale avec son rouleau compresseur, exactement comme dans tous les autres régimes totalitaires de l’histoire. Les « amis de la Chine », caressés comme tels par les Chinois dans le sens du poil, ont toujours été les « imbéciles utiles » chers à Lénine. Pour un régime léniniste, c’est pain béni, si l’on ose dire.
À la mort de Mao, il faut près de trois ans à ses successeurs pour consolider leur emprise sur le pays. Dès l’abord, ils se posent la question : que faire de son encombrant héritage politique ? Les nouveaux dirigeants ont tous subi dans leur chair les exactions monstrueuses de la Révolution culturelle dont Mao porte sans nul doute le chapeau. Mais s’ils dénoncent en bloc Mao, ils risquent également de déjuger le Parti communiste, au nom duquel Mao a agi, mais dont ils sont aussi des leaders historiques, forgés dans l’épopée de la guerre civile et de la prise du pouvoir de 1949. Ils ont suivi de près le « rapport Krouchtchev » de 1956 dans lequel le leader soviétique a vilipendé les horreurs de Staline. C’est pour eux un repoussoir. Comment le peuple pourrait-il continuer à croire dans une révolution qui a tué autant de personnes en son nom ? Ils subodorent que la dénonciation de Staline entraînera imprudemment celle du Parti, et que ce dernier risque de ne pas s’en remettre. Ils voient juste, avec dix ans d’avance : c’est le temps qu’il faudra pour que l’Union soviétique se disloque définitivement en 1991. Pas question donc de faire à Mao ce que Krouchtchev a fait à Staline. Pas question de rabaisser le Parti, c’est une question de survie politique. Critiquer la Révolution culturelle, les folies d’un vieillard, passe encore. Mais le reste ? L’avouable et l’inavouable ? Le plénum du Parti tranche en 1981 : « Le camarade Mao Zedong n’était pas un individu isolé, il était le leader de notre Parti jusqu’au moment de sa mort. » C’est encore la vulgate actuelle, sur laquelle repose la perennité du régime : le Parti est infaillible. Quant au père fondateur, on vote « à la chinoise » : le bilan officiel de Mao est « 70 % bon, 30 % mauvais ». Son portrait ne sera pas décroché de la place Tian An Men.

1 . L’expédition d’un million et demi de « volontaires » lors la guerre de Corée en 1950 s’est soldée par 400 000 morts et disparus chinois. C’est presque l’épaisseur du trait dans le livre noir de Mao.
2 . Robert Hart exerça ses fonctions d’inspecteur général des douanes à partir de 1863. Il vécut à Pékin jusqu’en 1908 et fut annobli par la cour céleste, avec effet jusqu’à la troisième génération antérieure. L’anoblissement en Chine a un effet rétroactif sur les ancêtres déjà morts, dont on modifie alors les tablettes votives avec les titres idoines. Vieille sagesse, où l’on ne s’encombre pas d’héritiers présomptueux !
3 . Un tael d’argent de l’époque équivaudrait aujourd’hui à environ 500 euros. La Chine, avec un PIB estimé par Maddison pour 1895 à 200 milliards d’euros, doit donc en payer 110 milliards. C’est comme si la France actuelle (PIB ~ 2 800 milliard d’euros) devait payer 1 700 milliards d’euros. C’est normalement impossible, même en étalant les remboursements. On pense au funeste « l’Allemagne paiera » des années 1920.
4 . Pour la richesse par habitant, en revanche, les classements sont tout différents. En 1820, calcule Maddison, le PIB par habitant de la Chine était de 600 dollars, contre 1 821 pour les Pays-Bas, 1 707 pour le Royaume-Uni, 1 257 pour les États-Unis, 1 230 pour la France, 759 pour le Mexique, 689 pour la Russie, 669 pour le Japon, 533 pour l’Inde (en dollars constants à valeur de 1990). La puissance chinoise globale n’est donc que la multiplication d’un PIB par tête modeste par les 380 millions de Chinois de l’époque.
5 . Pour ceux qui s’intéressent à la grande question « Pourquoi l’Europe est-elle montée en puissance à partir du XVII e siècle et pas la Chine ? », les réponses sont données dans la somme incontournable de l’historien californien Kenneth Pomeranz : « The great divergence », curieusement traduit par « Une » grande divergence (voir bibliographie).
Chapitre 2
La seconde révolution de Deng Xiaoping
Après Mao, la Chine va mettre quelques années à se réveiller d’une monumentale gueule de bois. La succession est chaotique, on ne sait par où commencer, les vieux crabes maoïstes s’accrochent, les rescapés des purges reviennent et revendiquent une place au soleil, la société est hébétée. En quelques mois va se détacher la personnalité charismatique de Deng Xiaoping, qui affirme sa prééminence définitive à partir de fin 1978. Il est confronté à un problème existentiel : la survie de la Chine, rien de moins.
Deng Xiaoping n’est pas un perdreau de l’année. Il est né en 1904 dans la grande province du Sichuan, à l’ouest du pays. Il est issu d’une bourgeoisie marchande d’origine Hakka, un groupe chinois minoritaire souvent bien éduqué. Dès l’âge de 16 ans, il obtient une bourse avec une centaine d’autres condisciples pour venir étudier à Paris. C’est une sorte d’âge d’or turbulent où de brillants jeunes Chinois sont envoyés à l’étranger pour apprendre de l’Occident moderne, tout comme de jeunes Japonais de l’époque du Meiji l’avaient fait dans la seconde moitié du XIX e siècle. Au lieu d’étudier, il travaillera à Paris dans une fabrique de chaussures, découvrira le marxisme et participera à la revue Lumière rouge , dont l’animateur n’est autre que Zhou Enlai, de six ans son aîné, qui sera plus tard l’emblématique Premier ministre des années Mao. Il devient membre du Parti communiste chinois (PCC), qui s’est créé à Shanghai en 1921. Il ira ensuite étudier le marxisme-léninisme à Moscou en 1925 et 1926.
À son retour en Chine, il participe à la lutte contre le régime républicain de l’époque, le Kuo-min-tang. Replié en 1929 dans l’une des zones intérieures contrôlées par le PCC, il sera le brillant et précoce commissaire politique de la 7 e armée rouge. Il participe ensuite à la fameuse Longue Marche en 1934-1935, et acquiert ainsi l’aura des dirigeants historiques. Dans les années 1950, Deng est un proche de Mao et occupe des postes de premier plan jusqu’à celui de secrétaire général du Parti communiste. Après la faillite noire du Grand Bond en avant de 1958-1960, il tentera de mettre un peu d’ordre mais le paiera de plusieurs années de relégation lors de la Révolution culturelle qui démarre en 1966. Revenu aux affaires en 1975, il est de nouveau évincé l’année suivante dans les tourbillons de l’ère maoïste finissante. Imposé par l’armée dès 1977, soucieuse d’une remise en ordre, il assoit dès lors son influence sans partage, ce qui lui permet de placer peu à peu ses hommes. Les tours et les détours du parcours de l’indomptable Deng sont tumultueux, mais c’est lui qui va être capable de lancer enfin les réformes indispensables dans les années 1980, jusqu’à son effacement dû au grand âge à partir de 1992. Petit, vif, brillant, caustique, fumant comme un pompier, il a 74 ans quand il arrive au pouvoir. Astucieusement, il ne s’affublera jamais du poste de président de la République populaire, ni de celui de secrétaire général du Parti. Il est « juste » président de la Commission militaire du Comité central, à savoir le patron de l’armée. Et accessoirement président de la Fédération chinoise des joueurs de bridge !
Dès 1978, Deng utilise le slogan des « quatre modernisations » qui rassemble l’agriculture, l’industrie, la science et la défense. La Chine est passée en trente ans de 540 millions à un milliard d’habitants. 90 % des Chinois vivent alors à la campagne. Il commence donc par l’agriculture. Avec un remarquable pragmatisme, il lance des expériences de réformes dans certaines provinces, qui consistent à grands traits à démanteler de facto le système bureaucratique étouffant enserrant la production agricole dans les « Communes populaires » inventées par Mao en 1958, auxquelles tout paysan chinois devait se soumettre impitoyablement. Peu à peu, en quelques années, les paysans pourront cultiver ce que bon leur semble et à leur rythme. Le succès est rapidement mesurable : les productions de céréales bondissent de 30 % par rapport à la période précédente. La méthode est révolutionnaire, en ce sens que l’on ne procède pas de haut en bas, mais en menant des expériences variées sur le terrain. Les unes sont décevantes, et on les abandonne dans une discrétion propice. Les autres réussissent et on ne tarde pas à les élever au rang de politique nationale. C’est du Sichuan que parviennent les bonnes nouvelles. Le secrétaire du Parti de la province, Zhao Ziyang, nommé par Deng, est comblé de louanges. Un dicton populaire spontané ne tarde pas à circuler : « Si vous avez faim, allez voir Zhao Ziyang », qui sonne si bien en chinois dans la comptine en vers Yao chi fan, Zhao Ziyang . Zhao y gagnera un poste de Premier ministre.
Les gouvernements ne savent pas tout, c’est une illusion technocratique dans laquelle se bercent des fonctionnaires routiniers, en Chine comme ailleurs. C’est d’autant plus extraordinaire dans un régime marxiste-léniniste où le peuple n’est jamais appelé à donner son avis, encore moins à voter, ni à l’époque ni maintenant. On a beaucoup glosé sur les slogans imagés inventés tout exprès par Deng Xiaoping : « Peu importe qu’un chat soit noir ou gris s’il attrape les souris » ; « Pour traverser la rivière, il faut poser le pied sur une pierre après l’autre ». La marque de fabrique de Deng, à laquelle ses successeurs souscriront, c’est le droit à l’expérience, le primat du tâtonnement salutaire. Seul le résultat compte. Et tant pis s’il faut tordre le cou à l’idéologie. Dans cette optique, les idéologues doivent suivre les résultats concrets du terrain, même si leurs théories convenues vont à rebours. À Pékin, l’Académie des sciences sociales, qui est le creuset intellectuel officiel formé des meilleurs esprits académiques, doit se faire violence. Au cours de toutes ces années, elle devra se soumettre aux directives du Parti en inventant, dans des circonlocutions ampoulées, des justifications idéologiques après coup aux politiques menées par le gouvernement. Le florilège est saisissant : telle politique, qui n’était pas « socialiste » le mois d’avant, le devient subitement le mois suivant, lorsque l’Académie des sciences sociales est amenée à résipiscence. Cette leçon de pragmatisme doit être méditée.
Il n’est en revanche pas question de mettre en cause la toute-puissance du Parti. Qui s’y frotte s’y pique et le paie d’une déportation dans les profondeurs du Laogaï , le goulag chinois, ou, pour les plus chanceux, d’un exil forcé. Dès 1979, encouragés par le climat ambiant d’ouverture, de jeunes intellectuels et ouvriers pékinois couvrent les murs de journaux muraux manuscrits – pratique des dazibao qui avait fait florès sous la Révolution culturelle – en flinguant tous azimuts. Au début, on trouve cela plutôt frais et tout le monde se presse pour lire. Mais quand un journal mural dit qu’il manque aux quatre modernisations une cinquième qui s’appelle « la démocratie », on ne joue plus. L’un des principaux leaders, un électricien du zoo de Pékin nommé Wei Jingsheng (qui rappelle un autre électricien nommé Lech Walesa), écope de quinze ans de camp de travail lors d’un procès à grand spectacle. Il sera ensuite contraint à l’exil aux États-Unis. Tout le monde comprend et se tient désormais à carreau. La recette du bouc émissaire fait partie du patrimoine national, on la ressortira constamment dans la répression de la dissidence, dans le bridage d’Internet ou dans la lutte anti-corruption.
Quant à céder aux sirènes occidentales sur les droits de l’homme, Deng Xiaoping renvoie la balle aux Américains avec son humour caustique particulier. En 1979, il fait une visite triomphale aux États-Unis, participe à un barbecue et à un rodéo, coiffe un chapeau texan pour la photo. Mais lorsque le président américain Jimmy Carter fait un long développement évangélique sur les droits de l’Homme et réclame que tout Chinois souhaitant sortir du pays se voit délivrer un passeport, le minuscule Deng se tourne vers le grand Carter, le regarde en souriant de haut en bas et de bas en haut et lui demande publiquement : « Vous en voulez combien ? Cent mille ? Un million ? ». Les médias américains sont estomaqués. Fin de la plaisanterie.
En 1989, l’affaire est plus grave. Les réformes de Deng battent leur plein depuis dix ans. L’énorme mutation ne se fait pas sans soubresauts économiques. Dès 1988, la croissance donne des signes de faiblesse et l’inflation bondit à + 20 %. En Chine, le souvenir lancinant de l’hyperinflation d’avant-guerre est ancré dans la mémoire nationale. Le Premier ministre Zhao Ziyang décide de freiner des quatre fers la machine. Le remède est pire que le mal. La croissance, qui avait été de + 11 % l’année précédente, plonge à + 4 %. L’inflation ne se calme pas et tape directement dans le portefeuille des citoyens, qui sont encore pauvres à l’époque. À Pékin, la rue gronde. Pas tant les étudiants que les jeunes adultes des nouvelles classes moyennes modestes. La mayonnaise monte jusqu’à un gigantesque sit-in sur la grande place Tian An Men, le cœur même de Pékin, en avril et mai 1989. Les manifestants occupent la place pendant un mois, de façon bon enfant d’ailleurs. Les slogans fleurissent dans un assaut de discours. La démocratie pointe à nouveau son nez. On érige une grande statue en plâtre de la « déesse de la démocratie » de cinq mètres, une femme douce qui a peu à voir avec la statue de la Liberté, et qui offre la démocratie de ses deux mains tendues vers le haut (les cadeaux sont toujours offerts à deux mains en Chine). Le Premier ministre Zhao Ziyang vient parler en personne au milieu de la foule et tente de négocier. Cette compassion va lui coûter sa place et sa liberté. La manifestation est largement médiatisée, retransmise sur la planète entière, pour la bonne raison que toutes les caméras du monde sont là pour couvrir la prochaine visite d’État en Chine de la star soviétique de l’époque, Mikhaïl Gorbatchev. On connaît la suite tragique : dans la nuit du 4 juin, les chars écrasent les manifestants et les mitraillent sans merci. La répression fait plusieurs milliers de morts, on ne saura jamais combien exactement. C’est Deng Xiaoping qui a donné l’ordre. Le 4 juin 1989 reste une date taboue en Chine : si on fait une recherche sur Internet, on obtient de la neige sur l’écran. La place Tian An Men est depuis lors ceinturée de barrières, de postes de contrôle de sécurité et farcie de civils étranges en lunettes noires qui se précipitent à chaque alerte potentielle.
En 1992, au seuil de la grande vieillesse, Deng Xiaoping fait une tournée triomphale dans le Sud du pays, sur la façade maritime où le boom économique a vraiment commencé à porter ses fruits de la manière la plus capitaliste qui soit. C’est une tradition de voyage au sud qu’ont pratiquée les grands empereurs au fil de l’histoire. Ce sont Guangzhou (Canton) et la ville nouvelle de Shenzhen, créée de toutes pièces aux portes de Hong-Kong, qui sont les locomotives de l’économie chinoise. On a peine à le croire aujourd’hui, mais Shanghai est encore endormie, empêtrée par des industries lourdes d’un autre âge, terne. Les stigmates de Tian An Men ont été enfouis par l’omerta officielle. Le boom économique chaotique des années 1980 a fait place à une irrésistible poussée continue d’industrialisation, d’exportations, d’investissements étrangers qui s’enhardissent de plus en plus en ce début des années 1990. Deng Xiaoping pavoise. Son grand œuvre est définitivement réussi. Il en profite pour fixer les règles du jeu de façon on ne peut plus claire pour qui sait les lire, et énonce son slogan majeur de « l’économie socialiste de marché ».
La presse occidentale jubile : ça y est, la Chine a rejoint l’économie de marché ! L’Union soviétique s’est effondrée il y a un an seulement. L’Amérique a gagné la guerre froide. Le marché règne en maître sur la planète. Francis Fukuyama publie au même moment son best-seller, La fin de l’histoire et le dernier homme , qui marque, pense-t-il, le triomphe définitif de l’Occident capitaliste et de la démocratie universelle ouverte et transparente. Doux rêve.
Oui mais… On a lu en voyant midi à sa porte, en gommant opportunément le mot « socialiste » du slogan, qui pourtant est placé avant « marché », que ce soit en français, en anglais ou en chinois. Les Chinois, eux, ne s’y trompent pas et décodent en cinq minutes ce qui se cache derrière. Ils ont l’habitude : ils ont toujours dû lire avec beaucoup d’attention dans les lignes et entre les lignes, car il pouvait y aller de leur survie. Ce qu’ils comprennent est simple, contenu dans la construction même du slogan. On peut vivre mieux, faire du business, pratiquer l’économie « de marché » pour la plus grande prospérité de chacun. Mais « socialiste » signifie que le monopole reste au Parti communiste. En clair : on peut s’enrichir de façon neutre, mais il n’est pas question de parler politique, encore moins de contester quoi que ce soit qui émane du gouvernement. Si mon voisin m’a fait du tort, si mon patron ne m’a pas payé mon salaire, c’est un grief individuel recevable. Mais si quelqu’un s’avise, comme chez nous, de dire que « tout cela, c’est la faute au gouvernement », on ne joue plus. Depuis 1992, on n’est jamais sorti de cette équation simple. On n’en parle même pas. Trop dangereux.
Deng met un point final aux quelque trente ans de pratique maoïste, qui plaçait la politique au premier plan. Il la remplace radicalement par une drogue qui ne pose pas de questions et qui est tout aussi addictive : l’enrichissement. Il connaît les invariants de sa Chine, dont le Jésuite Emeric de Chavagnac écrivait déjà en 1701 qu’elle est « une Nation qui ne craint que l’empereur et qui n’aime que l’argent ». Pour Karl Marx, la religion était « l’opium du peuple ». Pour Deng, l’opium du peuple c’est l’argent.
Chapitre 3
Fabrique du boom
Pourquoi certaines grandes décisions sont-elles des réussites et pourquoi d’autres ne fonctionnent pas ? Deng Xiaoping ne dispose pas de think tanks savants pour lui concocter des études ou des notes. Mais il a l’intuition d’un animal politique de haute volée, sans doute du calibre d’un Napoléon, avec lequel il partage quelques traits : son envergure intellectuelle, son avènement à la tête d’une grande nation à l’issue d’une période chaotique, sa vista , son cynisme aussi… et sa très petite taille. Deng décide de donner un grand coup de pied dans la fourmilière. On fera le tri après.
Il prend l’exact contrepied de ce qui n’avait pas fonctionné sous Mao, c’est-à-dire à peu près tout ! Cela va très vite, avec un slogan général attrape-tout, répété des milliers de fois, de « réformes » et d’« ouverture ». Deng n’est évidemment pas dénué d’arrière-pensées. Les vieux crabes du maoïsme sont encore nombreux et virulents en ce début des années 1980. Ils lui mènent la vie dure. Il lui faut s’en débarrasser progressivement, en plaçant des hommes à lui, avec une valse des leaders entrecoupée de plénums du Parti houleux et incertains, ce qui prendra tout de même une décennie.
Il n’y a pas de tabous aux réformes, ni pour l’agriculture ni pour l’industrie ni pour la bureaucratie ni pour la société. Deng bouscule radicalement toutes les priorités. Mao imposait l’autarcie ; Deng dit qu’il faut « apprendre de l’extérieur » et envoie des milliers de jeunes Chinois étudier à l’étranger, tout comme il l’avait fait lui-même au début du siècle. Mao pensait qu’il fallait « plutôt être rouge qu’expert », mettant l’idéologie marxiste-léniniste au premier plan ; Deng ressort à son compte un vieux slogan des années 1930 en le détournant astucieusement : « Cherchez la vérité dans les faits ». Mao prônait l’égalité absolue dans la pureté du dénuement ; Deng déclare que « le socialisme ne signifie pas la pauvreté partagée ». On lui a souvent prêté la formule « Il est glorieux de s’enrichir », mais celle-ci est certainement apocryphe. En revanche, la propagande sur les nouveaux « paysans à 10 000 yuans », symboles d’enrichissement, est bien réelle.
Il hérite d’une société bloquée dans les dogmes « socialistes » rancis. Tout le monde travaille en réalité pour l’État, sans aucune initiative individuelle tolérée. Les services sociaux sont indigents, mais gratuits. Les logements sont fournis gracieusement par « l’unité de travail ». Les salaires sont faibles, mais garantis et égalitaires. Il n’y a aucun chômeur, au moins sur le papier. La productivité est nulle, mais peinarde. C’est une économie de l’irresponsabilité. Traumatisé, chacun ne pense plus qu’à se protéger personnellement, en se taisant après la logorrhée ravageuse de la Révolution culturelle. Cette société, dans sa totalité, est en état de choc après les bouleversements inouïs qu’elle a dû subir sous Mao. Remettre cette société au travail, la libérer dans son élan vital, est une tâche de Sisyphe. Ce n’est pas un hasard si le démantèlement des Communes populaires dans les campagnes porte le nom officiel de « système de responsabilité ». C’est une notion qu’ont oubliée les Chinois.
Rien n’est épargné. Mao encourageait la natalité avec le slogan : « Une bouche de plus, c’est aussi deux bras pour travailler à l’avenir de la Chine ». Pour des considérations de démographie à long terme, Deng proclame en 1979 la politique de l’enfant unique. Ce n’est pas une aimable régulation des naissances mais une campagne très brutale. L’administration d’État du planning familial va envoyer dans les provinces ses sbires d’une sauvagerie inouïe, munis de tous les pouvoirs de répression, imposant les dénonciations, les avortements forcés sans considération de terme et les punitions arbitraires, qui font régner la terreur dans les foyers chinois. À la campagne, on est d’ailleurs obligé de lâcher un peu de lest, car les émeutes pointent. Cette politique aura des effets pervers immenses. Car si l’on est contraint, autant faire des garçons, qui reprendront l’exploitation, s’occuperont de leurs vieux parents et célèbreront l’antique culte des ancêtres (monopole mâle). Le vieux dicton paysan est cruel : « Élever une fille, c’est arroser le champ de son voisin », car la fille, appelée à quitter le foyer familial en se mariant, n’est d’aucun rapport. Il en résultera une préférence pour les naissances mâles, qui se traduit aujourd’hui par un déséquilibre dramatique du nombre de jeunes garçons et filles. Conséquence : cinquante millions de Chinois ne trouveront jamais dans leur pays de femme à épouser !
Comment provoquer un choc économique salutaire dans cette période initiale des années 1980 ? Deng pratique résolument « le déséquilibre de la marche ». Avançons d’abord, on verra bien après. « Dieu reconnaîtra les siens », comme on disait au XIII e siècle. Créons de la richesse d’abord avant de voir comment la redistribuer. Ce pari impulsé par Deng est osé. Il sera tenu avec un pragmatisme inouï, incroyable de la part d’un État se réclamant publiquement de la vulgate marxiste-léniniste-maoïste. Dans un système supposé suivre aveuglément tous les chapitres d’un plan quinquennal tatillon, on privilégie l’expérimentation locale – contrairement au Gosplan soviétique –, on débride l’initiative privée, sans trop faire d’introspection sur ce qui est « socialiste » et ce qui ne l’est pas. Ce n’est pas propre à la Chine. En Asie, tous ses voisins ont historiquement procédé de même au cours du XX e siècle : le Japon, la Corée, Hong-Kong, Singapour… La Chine ne fait donc que s’en inspirer. Dans une fraîcheur nouvelle, elle va pousser cette logique jusqu’à l’emballement.
Le nouveau contrat social de Deng est facile à comprendre. Le slogan de « l’économie socialiste de marché », claironné en 1992, peut avoir une traduction plus crue : « Croissance contre obéissance ». La croissance crée bien sûr de la richesse – mesurée, proclamée, magnifiée par les statistiques – mais elle alimente aussi l’optimisme collectif. Les dirigeants chinois ont subodoré que l’économie et la psychologie sont aussi complémentaires que le Yin et le Yang . C’est l’intuition géniale de Deng Xiaoping que de l’avoir compris, surtout avec ses antécédents dans un système fermé.
Les choix vont s’orienter dans deux directions : l’industrialisation et l’appel aux investisseurs étrangers. Dès l’arrivée de Deng sont créées quatre grandes zones économiques spéciales équipées de voirie et d’électricité. Ces zones sont situées en façade maritime, exactement en face de Hong-Kong, de Macao et de Taïwan. Un peu plus tard viendront les « ports ouverts » qui offrent en principe les mêmes incitations. C’est un copié-collé parfait des lieux ouverts au XIX e siècle aux « vilains » étrangers, ni plus ni moins ! L’histoire se répète malicieusement. La boutique est ouverte : on y invite les étrangers de tout poil. On y est bien accueilli, avec les touchantes et maladroites délicatesses de fonctionnaires encore encombrés de leurs réflexes maoïstes. Je me souviens avoir été reçu par des cohortes de ces cicérones qui, avant même que j’aie demandé quoi que ce soit, me serinaient douze fois « joint-venture », en ignorant complètement ce que c’était, mais parce qu’on leur avait donné ce mot magique comme instruction !
Les entrepreneurs dynamiques de Hong-Kong, ville libre et sous drapeau britannique, sont les premiers à traverser la frontière, à pied, par le petit pont mythique de Lowu. Ils sont originaires de cette même province de Canton, le Guangdong, dont ils parlent la langue. Ils vont d’abord se recueillir sur la tombe de leurs ancêtres, bon sang ne saurait mentir. Le maire du village offre un banquet à ses « compatriotes » et leur propose d’investir localement. Mais, quelques années auparavant, les mêmes avaient été également invités et beaucoup d’entre eux avaient été dénoncés ou emprisonnés dans la furie ambiante. Chat échaudé craint l’eau froide. On se renifle, mais on ne s’engage pas. Quelle certitude vont-ils avoir que maintenant, c’est différent ? Quelles garanties vont-ils avoir pour mener une entreprise selon leurs critères d’économie de marché, embaucher librement (il faut passer à l’époque par une administration d’État forcément effroyablement tatillonne), gérer librement leurs finances ? On se sourit de manière guindée, on se fait des cadeaux (gare si l’on arrive les mains vides !), mais pendant quelques années, les investisseurs hong-kongais restent à la porte, sans parler des Occidentaux. La boutique des zones économiques spéciales (ZES) reste vide de clients.
Le second choix, c’est celui de l’industrialisation. Il y avait bien quelques monstres obsolètes de l’industrie lourde, dans le nord-est du pays et dans la région de Shanghai, mais ces entreprises d’État – en réalité de vastes bureaucraties de type soviétique – rouillaient sur place. Personne n’était capable de produire une casserole ou un radiateur convenable, encore moins moderne. L’État joue son rôle, sans industriel privé il va sans dire. Il n’est pas complètement démuni, car la libération des initiatives agricoles dégage des recettes qui vont en s’amplifiant et que l’on peut réinvestir un peu partout. Les petites initiatives « capitalistes » s’enhardissent, dans ce nouveau climat ambiant où on laisse la bride sur le cou – de façon relative – aux individus. Cela commence par du petit commerce au coin des rues, dont la pionnière est ma vieille marchande de glaces favorite. Comme l’initiative agricole naissante a provoqué une hausse sans précédent des productions, plus de produits sont disponibles. La glaciation commence à se fissurer. La demande est là, même si les revenus sont encore faibles. Les petits ruisseaux mettront du temps à couler en grandes rivières, mais le déclencheur initial a fonctionné.
Le tout commence à se transformer en croissance globale à l’échelle du pays. Les taux ne veulent pas dire grand-chose, car la richesse part de presque zéro. Mais tout de même, + 15 % en 1984, + 13 % en 1985, cela finit par produire nettement plus que zéro. Tout cela reste un peu chaotique. Il y a des rechutes, il y a des menaces d’inflation incontrôlée, mais une mayonnaise à la chinoise est en train de prendre. Les individus sentent des améliorations dans leur vie quotidienne. La pauvreté lancinante commence à décroître. En 1980, les deux tiers des Chinois étaient sous le seuil de pauvreté absolue 1 . En 1987, on n’en trouve plus que 30 %. C’est un succès retentissant qui propulse la popularité de Deng et de son Premier ministre Zhao Ziyang (plus pour longtemps) au zénith. La réussite est tangible, massive malgré d’énormes disparités. Quand Deng livre son chant du cygne lors de sa tournée au sud en 1992, le boom peut commencer à être consolidé. Sur le plan macroéconomique, la suite est une marche triomphale.
Les deux décennies suivantes marquent le véritable décollage de l’économie chinoise. Les investissements étrangers commencent à devenir substantiels à partir de 1993. Les ZES prennent du poil de la bête. C’est un schéma gagnant-gagnant, terme à la mode. Les entreprises étrangères, et d’abord celles de Hong-Kong, trouvent une main-d’œuvre bon marché, dure au mal, quasi illimitée grâce au réservoir des profondeurs de la Chine. Ils créent des industries légères qui vont inonder le monde de produits de toutes sortes. Quelques années plus tard, à la fin des années 1990, toutes les chemises, tous les jouets, toutes les boules de Noël de nos magasins seront made in China , en attendant l’électronique et le reste 2 . La Chine est appelée « l’usine du monde ». Pour ses devises étrangères, c’est le bol d’air décisif car elle n’en a aucune en caisse au départ. Ce sont les exportations qui vont lui en fournir, avec lesquelles elle va pouvoir acheter des machines-outils indispensables ou des usines clés en mains. C’est le fondement de la suite : les réserves de change vont bondir de presque rien en 2000 à la somme faramineuse de 3 000 milliards de dollars en 2010, puis 4 000 en 2015, plus que la richesse globale de l’Allemagne actuelle !
Avec cette manne, le gouvernement chinois décide d’un gigantesque plan d’infrastructures. La fièvre du béton touche d’abord les provinces côtières, et un peu plus tard l’ensemble du pays. Rien n’est trop beau. On construit des routes, sur la foi aveugle que les liens entre les villes et les villages multiplieront les échanges et créeront de la prospérité. Shanghai n’a pas de port en eaux profondes ? On va en créer un à partir de zéro sur des îlots rocheux au large, desservi par une digue en mer de 40 kilomètres, et Shanghai deviendra le premier port du monde ! La Chine n’est plus qu’un immense chantier de ponts, de trains, de bâtiments de toutes sortes. Le début du boom a mis la Chine en marche. Des millions de paysans sont attirés par les lumières de la ville. En vingt ans, 500 millions d’entre eux deviendront des citadins s’agglutinant aux villes existantes, et on en attend encore 200 millions de plus dans les six ou sept années qui viennent. En 2040, il y aura un milliard de citadins en Chine !
Tout nouveau, tout beau. On ne fait aucune espèce de prévision de prix de revient. Le robinet financier est ouvert, sur ordre politique, par les grandes banques d’État. Les chiffres donnent le vertige : on coule chaque année , à la fin des années 2000, autant de béton que toutes les constructions et infrastructures existantes d’Île-de-France ! On construit chaque année 7 000 kilomètres d’autoroutes. Et comme il faut de l’énergie pour tout cela, on construit chaque année autant de centrales électriques que toute la capacité installée de l’Angleterre ! C’est la grande différence avec l’Inde, où les infrastructures restent lamentables, obérant gravement le développement de l’industrie : s’il n’y a pas de routes pour sortir les produits de l’usine, ni de port décent pour les exporter, que fait-on ? En Chine, on n’a pas ce genre de problème. Le despotisme, censément éclairé, des décisions chinoises est – horreur ! – plus productif que les palabres de l’Inde, « première démocratie du monde », au moins par le nombre des votants.
Une nouvelle religion officielle naît, avec comme Dieu le PIB (produit intérieur brut) : la religion des taux de croissance. Pour l’individu moyen, la religion populaire, c’est l’argent : on ne parle plus que de cela, jour et nuit. Le mantra de la croissance à tout prix séduit la société de haut en bas. Tout le monde a une idée pour améliorer son sort. Un chauffeur de taxi pékinois ou shanghaïen est moins tristounet que son homologue parisien et vous entretient volontiers du dernier projet de sa sœur ou de son cousin pour gagner de l’argent. Les nouvelles classes moyennes montent rapidement en puissance et peuvent jouir des bienfaits du matérialisme. Les moins bien lotis espèrent des lendemains qui chantent, et ils entrevoient que c’est possible. Leurs enfants vivront mieux qu’eux, c’est sûr.
Tous les responsables étatiques ne sont jugés qu’à l’aune de produire toujours plus de statistiques mirobolantes. Et celles-ci sont au rendez-vous. Dans les décennies 1990 et 2000, la croissance de l’économie chinoise va être annuellement de + 10 % 3 . C’est un chiffre abstrait, énoncé comme cela. Si l’on prend une calculette, cela signifie un doublement de taille tous les six ans et demi !
On sait bien, lorsque l’on compare avec le monde extérieur, que les grandes industries lourdes chinoises sont obsolètes, surpeuplées, en capilotade, laissées sur place par les produits étrangers modernes. Voici ce que peut faire un régime autoritaire qui ne s’embarrasse pas de dommages collatéraux. On décide de mettre le fer dans la plaie des grandes entreprises d’État en les passant à la paille de fer. Dans le Nord-Est de la Chine (l’ancienne Mandchourie), berceau historique desdites industries, la restructuration démarre à la fin des années 1990. Attachez vos ceintures : on y licencie 26 millions d’ouvriers en cinq ans ! On a beau être dans le pays le plus peuplé du monde, on se frotte les yeux. Ces ouvriers n’ont pas le recours aux filets de sécurité du chômage que le monde nous envie. On va se contenter de leur verser de minces allocations de survie. Le Dongbei, la Chine du Nord-Est, bascule en région massivement sinistrée. Ses habitants n’auront d’autre choix que de partir sur les routes à la recherche d’un emploi dans des endroits plus prospères, brassant encore un peu plus les migrations internes par millions. Le « Dieu PIB », cependant, veille cahin-caha. Tant que la croissance atteint + 10 % par an, on peut espérer éponger en partie la masse des laissés pour compte. C’est le « syndrome de la bicyclette » : lorsque la machine avance à grande vitesse, les problèmes peuvent être masqués, sinon résorbés. C’est quand la croissance baisse (de combien ? Personne ne le sait, mais on évoque en dessous de + 5 %) que la bicyclette commence à tanguer sérieusement et risque de se fracasser dans le mur. Mais bien sûr, les millions de drames humains individuels sont loin de ces considérations globales. La vie est dure en Chine.
La réforme des entreprises d’État n’a pas que des effets sociaux dévastateurs. Chaque « unité de travail » (terme consacré) possède en effet un vaste parc immobilier avec lequel elle loge les membres de sa communauté. Ce n’est souvent pas très confortable, avec un robinet d’eau froide à l’étage et un sol en ciment. Mais c’est garanti et gratuit. La nouvelle politique, au début des années 2000, est de privatiser les logements, sans prononcer le mot. Pratiquement, cela consiste à céder lesdits logements à leurs occupants, à un prix plus que symbolique, assorti – nouvelle révolution – d’un acte de propriété. Avec un tel papier, on peut vendre, transmettre à ses enfants, déménager. Les Chinois étaient jusqu’alors des assujettis, ils deviennent des propriétaires. C’est comme cela que se crée une classe moyenne, pas autrement.
En même temps, il devient plus facile de créer des sociétés privées en Chine, sujet autrefois banni. La création d’entreprises devient un sport national. Le basculement se fait rapidement entre une économie administrée et une économie relativement libérale, par un choix assumé et explicite des autorités suprêmes au nom des « réformes ». En 1990, il n’y avait pratiquement pas d’entreprises privées et très peu d’entreprises étrangères. Les entreprises d’État, sous diverses formes, représentaient 94 % des millions d’entreprises chinoises. Quinze ans plus tard, les entreprises d’État n’en sont plus qu’à 33 %. Les entreprises privées ont bondi à 67 %, dont 27 % pour les entreprises étrangères. Aucun pays n’a connu de mutation structurelle plus brutale.
Les étrangers se ruent sur le marché chinois à partir des années 2000. Car la Chine est en train de devenir rapidement le premier marché du monde dans beaucoup de secteurs. Les nouvelles « classes moyennes » urbaines représentent 400 millions de consommateurs dans les années 2000, et achètent du dentifrice, de la poudre à laver et tutti quanti en quantité « chinoise ». Parmi eux, une centaine de millions est dotée d’un pouvoir d’achat sympathique et se rue sur les magasins français Carrefour qui s’implantent à grande vitesse. Cela devient du dernier chic de faire ses courses au « bonheur de la famille », transcription phonétique chinoise ( Jialefu ) du mot « Carrefour ». C’est pain béni pour nos entreprises au moment même où la croissance européenne est durablement en berne. La masse chinoise multipliée par la vitesse du développement propulse les courbes sur des tendances hyperboliques. Il y avait 70 millions de téléphones portables en Chine en 2000, il y en a aujourd’hui 1 300 millions. On y vendait 1 million de voitures en 2000. On en est à 20 millions aujourd’hui, premier marché du monde devant les États-Unis, où les constructeurs étrangers occupent la part du lion, Volkswagen en tête. Les Chinois étaient claquemurés dans leurs frontières, sans passeport pour en sortir ; aujourd’hui, 120 millions de touristes vont à la découverte du monde chaque année. La Chine est devenue un milieu ouvert, ce qui est tout à fait remarquable quand on sait où elle en était il y a très peu d’années. Toujours le pragmatisme.
On parle moins de l’agriculture, mais celle-ci fait également sa révolution. La Chine réussit la performance remarquable de nourrir 20 % des habitants de la planète avec moins de 9 % des terres arables. Le droit à l’expérimentation continue à fonctionner. Afin d’alléger le sort des paysans et de conserver de la compétitivité, le gouvernement mène des expériences fiscales dans plusieurs provinces. L’une d’elles est prometteuse et l’on ne va pas tarder, au milieu