La démocratie libérale en procès
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La démocratie est sur toutes les lèvres, hante les discours politiques. Fonctionnant comme sésame et mot d'ordre, il suffit de l'énoncer pour faire consensus et réduire au silence. Que masque ce rapport incantatoire à la démocratie ? La démocratie n'est plus seulement un régime politique, mais surtout un état social. Peut-on encore parler de démocratie sans faire référence à son fondement même : le "peuple" ?

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Date de parution 01 mars 2006
Nombre de lectures 53
EAN13 9782296142770
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Introduction : La «démocratie des
Anciens» et la «démocratie des Modernes».
Les Grecs sont considérés comme les "inventeurs" de la
démocratie. Ils en formulèrent le concept tout en donnant lieu
aux premières expériences démocratiques. Comme le remarque
Moses I. Finley dans Démocratie antique et démocratie
moderne, "ce sont les Grecs, somme toute, qui ont découvert
non seulement la démocratie, mais aussi la politique, l'art de
parvenir à des décisions grâce à la discussion publique, puis
d'obéir à ces décisions, comme condition nécessaire pour une
1existence sociale civilisée." La réforme de Clisthène, en 508
av. J.C., établissant dix tribus nouvelles en remplacement des
2quatre tribus "gentilices" , est l'un des événements fondateurs de
la démocratie athénienne. Celle-ci impliquait une nouvelle
organisation du "démos" (du peuple) et l'affirmation de sa
liberté, par la participation égale de tous les citoyens aux
processus de décision. C'est ce que l'on nommait "l'iségoria", le
droit de chaque citoyen à prendre la parole lors de l'assemblée.
Il s'accompagnait du "graphé paranomon", introduisant la
possibilité de juger un individu pour une proposition illégale
faite à l'assemblée. L'objectif de cette mesure était double. Elle
permettait de modérer le droit à la parole, en investissant son
détenteur d'une grande responsabilité. Mais elle permettait aussi
3au peuple de revoir des décisions prises auparavant. La
démocratie athénienne postulait deux qualités chez tous les
citoyens, indispensables à son bon fonctionnement : la
"responsabilité civile" et une "probité loyale dans l'appréciation
4de la loi et des preuves" . Elle reposait sur une participation
directe des citoyens, rendue notamment possible par la présence
de travailleurs esclaves, n'ayant pas accès à la citoyenneté.

1
Finley Moses I., Démocratie antique et démocratie moderne, Paris,
Payot, 1976, p. 141.
2
Ibid., p. 23.
3 Ibid., p. 77.
4
Ibid., p. 143.Par différence avec la "démocratie antique", la "démocratie
1moderne" se caractérise par une prise de distance des citoyens
à l'égard de la politique, qui se professionnalise pour gérer au
mieux leurs intérêts. Dans cette mesure, on peut qualifier la
démocratie moderne de "libérale", puisqu'elle poursuit un
mouvement d'émancipation des individus de toutes les
structures traditionnelles bridant l'expression de leur liberté.
"Démocratie antique" et "Démocratie moderne" s'opposent en
quelque sorte comme la "liberté des Anciens" et la "liberté des
Modernes", telles que les définit Benjamin Constant dans De la
liberté des Anciens comparée à celle des Modernes. La "liberté
des Modernes" se comprend comme la "jouissance paisible de
2l'indépendance privée" . Chez les Anciens, au contraire, la
liberté trouvait exclusivement à s'épanouir dans le domaine
politique, dans la participation au pouvoir. "Chez les anciens,
l'individu, souverain presque habituellement dans les affaires
3publiques, est esclave de tous les rapports privés." Cette forme
de liberté ne peut plus être prioritaire, aux yeux de Constant,
pour notre modernité, tout simplement parce que les conditions
de sa mise en œuvre ne sont plus réunies. La population est trop
nombreuse pour qu'un individu singulier puisse percevoir les
effets de son action, et donc jouir d'une liberté politique. Elle lui
semble vaine, infime. Par contre, la poursuite de ses intérêts
propres, sous la garantie d'un Etat assurant la sécurité, lui
apparaît plus avantageuse. Elle représente une forme de liberté
plus en accord avec ses potentialités actuelles. Constant ne
signifie pas par là que la liberté nouvelle doit effacer la liberté
politique. Il enregistre simplement un changement de priorité.
L'Etat ne porte plus les fins ultimes de l'action individuelle.
Celle-ci se déploie désormais dans la sphère de la "jouissance
privée" :

1
Nous n'employons pas ce terme dans son sens historique strict,
comme renvoyant à la "période moderne" (1453-1789), mais comme
synonyme de contemporain. La "démocratie moderne" désigne les
mouvements démocratiques dont sont issus les régimes politiques
contemporains, amorcés notamment par les révolutions américaines et
françaises.
2
Constant Benjamin, "De la liberté des Anciens comparée à celle des
Modernes", in Ecrits politiques, Paris, Gallimard, 1997, p. 602.
3
Ibid., p. 595.
- 10 -"L'exercice des droits politiques ne nous offre donc plus
qu'une partie des jouissances que les anciens y
trouvaient, et en même temps les progrès de la
civilisation, la tendance commerciale de l'époque, la
communication des peuples entre eux, ont multiplié et
1varié à l'infini les moyens du bonheur particulier."
La politique ne peut plus constituer le foyer principal des
motivations individuelles. Au regard de ce changement,
Constant identifie deux dangers majeurs qui ont vu ou
pourraient voir le jour. Le premier, dont il incrimine les
révolutionnaires français s'inspirant de Rousseau et Mably,
correspond à une forme de "républicanisme", à la volonté de
réintroduire de force la "liberté des anciens" dans un contexte
qui pourtant lui est défavorable. L'aboutissement d'une telle
entreprise n'est autre que le régime de Terreur imposé par les
révolutionnaires français à partir de 1793. Le deuxième danger
réside dans le travers inverse, le désinvestissement de toute
action politique au profit d'un repli sur la vie privée. Laisser
libre cours à un tel penchant serait préjudiciable à la liberté et
ce serait méconnaître le rôle fondamental des institutions dans
2l'éducation des citoyens . La démocratie moderne doit donc
composer avec ces deux dangers qui la menacent, liés à la
forme de liberté qu'elle privilégie.
Par conséquent, si la "démocratie antique" peut servir de
contrepoint pour comprendre la spécificité de la "démocratie
moderne", elle ne peut être érigée en idéal. Ce serait
méconnaître la singularité du phénomène démocratique
moderne et réintroduire de force une forme de liberté dont les
conditions ne sont plus réunies. Il faut donc admettre que nous
sommes comme devant "deux humanités distinctes", pour
3reprendre l'expression de Tocqueville. "Il faut donc bien

1
Constant Benjamin, "De la liberté des Anciens comparée à celle des
Modernes", op. cit., p. 602.
2
Ibid., p. 618 : "L'œuvre du législateur n'est point complète quand il a
seulement rendu le peuple tranquille. Lors même que ce peuple est
content, il reste encore beaucoup à faire."
3 Tocqueville Alexis de, De la démocratie en Amérique, vol.II, Paris,
Gallimard, 1961, p. 454. La référence à cet ouvrage de Tocqueville se
fera désormais sous la forme abrégée DA suivie du volume en chiffres
romains et de la page en chiffres arabes.
- 11 -prendre garde de juger les sociétés qui naissent avec les idées
1qu'on a puisées dans celles qui ne sont plus." Ce conseil de
Tocqueville, à l'extrême fin de son ouvrage, nous servira de
garde-fou pour tenter d'analyser la démocratie des modernes. Il
marque la résignation d'un aristocrate à penser la modernité
pour elle-même, sans abonder dans le sens des réactionnaires,
qui continuent à défendre des modèles politiques antérieurs.
Cette nouvelle acception de la liberté, comme
"indépendance dans la jouissance privée", modifie
considérablement l'approche conceptuelle de la démocratie. Elle
va prendre un sens nouveau, lié à la relative indépendance
octroyée par les libéraux à la société civile. Autrement dit, la
démocratie va devenir le qualificatif d'une société, avant même
de désigner un régime politique particulier. Elle ne désigne plus
seulement le régime dans lequel le peuple est détenteur de la
souveraineté, mais «s'incarne» dans ce que Tocqueville nomme
un "état social". Elle devient une dimension de la vie sociale, et
consacre une certaine autonomie de la société par rapport à
l'Etat. La politique devient un métier à part entière et la pratique
démocratique se médiatise, entraînant un recul de "l'iségoria".
Nous devons l'inauguration officielle de ce "tournant
sémantique" à Tocqueville, comme le souligne Pierre
Rosanvallon :
"Le mot va prendre avec eux [les libéraux doctrinaires]
un sens nouveau. Il va désigner la société égalitaire
moderne et non plus le régime politique associé aux
républiques grecque et romaine, ou à l'idée
d'intervention directe du peuple dans les affaires
publiques. Le tournant sémantique est consacré, en
1835, lorsque Tocqueville publie la première partie de
2sa Démocratie en Amérique."
Il nous semble donc légitime de qualifier la démocratie
moderne de «libérale», dans la mesure où son concept se
modifie au sein du libéralisme. Les théoriciens libéraux
proposent corrélativement la légitimation d'une certaine forme
de liberté et une acception sociale du terme de démocratie.

1
DA, II, 454.
2 Rosanvallon Pierre, La démocratie inachevée, Paris, Gallimard,
2000., p.127 (nous soulignons).
- 12 -Néanmoins, l'association entre démocratie et libéralisme n'est
pas immédiate. Elle a même pu paraître contradictoire à certains
1auteurs libéraux, comme Bagehot par exemple, qui
considéraient que la démocratie était foncièrement incompatible
avec le libéralisme, car elle se soldait inévitablement par le
"césarisme". Mais postuler une telle incompatibilité nous
semble insuffisant. Ce serait méconnaître l'évolution conjointe
de la démocratie moderne et du libéralisme vers un
entrerenforcement de leurs valeurs respectives. On peut même
affirmer, avec Norberto Bobbio dans Libéralisme et démocratie,
que "la démocratie peut être considérée comme le
développement naturel de l'Etat libéral à condition qu'on la
considère non pas du point de vue de son idéal égalitaire mais
du point de vue de sa forme politique qui est, comme on l'a vu
2la souveraineté populaire." En effet, la démocratie peut devenir
liberticide lorsque la revendication égalitaire prime sur la
défense des libertés, mais cette tension est interne à la
démocratie. Elle possède une tendance "illibérale" qui n'épuise
pas sa nature pour autant. Celle-ci est conjurée, pour Norberto
Bobbio, lorsque la démocratie se donne comme une forme de
gouvernement. Dans cette perspective, l'égale participation au
pouvoir par le vote est garante du respect des droits individuels.
Et inversement, la défense des libertés individuelles est le gage
3d'une souveraineté populaire légitime . L'interdépendance entre
démocratie et libéralisme est devenue inévitable. "Aujourd'hui
des Etats libéraux non démocratiques ne seraient plus
4concevables, ainsi que des Etats démocratiques non-libéraux."
Cette association s'effectue au prix d'une réduction de la
démocratie à un processus de gouvernement. Celui-ci est certes
déterminant, mais il demeure insuffisant pour décrire la
démocratie moderne, car il passe sous silence sa redéfinition
comme "état social". Notre hypothèse est que cette redéfinition
doit se traduire par un ensemble de conduites, que l'on
considèrerait comme proprement démocratiques. Il ne suffit pas

1
Rosanvallon Pierre, La démocratie inachevée, op. cit., p. 236.
2 Bobbio Norberto, Libéralisme et démocratie, Paris, Cerf, 1996,
p. 50-51.
3 Ibid., p. 51.
4
Ibid.
- 13 -de conjurer la tendance illibérale par une défense des droits
individuels pour que la démocratie moderne soit viable comme
démocratie. Autrement dit, le libéralisme met aussi en "danger"
la pratique démocratique, et pas simplement en remettant en
question l'égalité des citoyens. C'est la réalité même du peuple
qu'il nous semble remettre en question.
On se demandera donc si l'on peut encore parler de
"peuple", lorsque la seule entité valorisée est l'individu. Les
régimes démocratiques ne remettent-ils pas en question
l'existence du "peuple"?
On s'interrogera aussi sur les implications de l'autonomisation
du social vis-à-vis du politique : la démocratie libérale peut-elle
se contenter d'une forme représentative, sans se mettre en
danger? Ne peut-on pas identifier d'autres formes d'expression
de la "souveraineté populaire", plus à même d'être en
adéquation avec le sens nouveau qu'a pris la démocratie?
Il nous semble que la "souveraineté populaire" est mise
en danger par une démocratie réduite à un "Etat minimal" et au
mécanisme de la représentation. Ce sera l'objet de notre
première partie que de représenter les insuffisances de
l'approche libérale de la démocratie, à partir de l'analyse de
"l'état social démocratique" que propose Tocqueville, tout en
essayant de la prolonger par l'analyse de phénomènes plus
contemporains, modifiant considérablement cet "état". Elle se
conclura par une critique de la conception libérale de l'Etat.
Dans un deuxième moment, nous tenterons de trouver des
éléments de réponse aux différents problèmes de la démocratie
libérale, en se demandant s'ils relèvent d'une approche plus juste
du libéralisme ou au contraire d'une ébauche de nouvelles
perspectives politiques.
Mettre la démocratie libérale en «procès» implique
ainsi, en un premier temps, d'évaluer le fonctionnement, les
différentes tendances constitutives de "l'état social
démocratique", et non de s'interroger in abstracto sur une
éventuelle essence de la démocratie. Nous voulons voir la
démocratie libérale à l'œuvre et non la juger en référence à une
image idéale qu'elle devrait approcher.
- 14 -Première Partie : PROBLEMES DE LA
DEMOCRATIE LIBERALE.
I. L'émergence de l'«homme
démocratique».
Alexis de Tocqueville peut être considéré comme l'un des
premiers théoriciens de "l'état social démocratique". Ses
considérations sur la démocratie en Amérique, comme
contrepoint de l'Europe, s'avèrent d'une grande importance pour
comprendre le phénomène démocratique. Il y met en œuvre une
méthode qui renouvèle l'objet de la science politique. Parce que
la démocratie n'est plus seulement un régime politique mais
aussi et surtout un "état social", la science politique doit quitter
les considérations essentialistes traditionnelles pour élaborer
son objet au cœur même des sociétés. Il apparaît à ce titre
comme l'un des précurseurs de la sociologie, en ce qu'il ne
dissocie pas l'analyse de la nature humaine de celle d'un état
social qui lui donne un visage particulier. Il effectue un
va-etvient constant entre éléments particuliers (liés au contexte
propre d'une société et qui n'ont pas de valeur en dehors de ses
frontières) et généraux (qu'il qualifie en termes de "pulsions",
"tendances", "instincts"). Il inaugure la méthode sociologique
en analysant l'état social qui l'a rendue possible.
"Tocqueville, tout au contraire, constate certains
caractères liés à l'essence de toute société moderne ou
démocratique, mais il ajoute qu'à partir de ces
fondements communs, il y a une pluralité de régimes
politiques possibles. Les sociétés démocratiques
peuvent être libérales ou despotiques. Elles peuvent et
doivent prendre des caractères différents aux Etats-Unis
ou en Europe, en Allemagne ou en France. Tocqueville
est par excellence le sociologue comparatiste, qui
essaie de dégager ce qui est important, par confrontation
des espèces de sociétés appartenant à un même genre ou
1
à un même type."

1 Aron Raymond, Les étapes de la pensée sociologique, Paris,
Gallimard, 1967, p.223-4 (nous soulignons).Tocqueville est d'ailleurs bien conscient du caractère novateur
de sa méthode d'analyse, et rattache sa légitimité à la nouveauté
même du monde qu'il se propose de décrire. "Il faut une science
1politique nouvelle à un monde tout nouveau." Ce "monde tout
nouveau" se caractérise par l'avènement de "l'état social
démocratique", fruit d'un long processus séculaire et révélé à la
face du monde par les deux révolutions, américaine et française.
Pour le comprendre, on ne peut se contenter de reprendre les
éléments antérieurs d'analyse, les anthropologies passées, car
l'homme qui voit le jour est perçu par Tocqueville comme un
"homme nouveau". Seule la méthode descriptive, l'étude de
terrain, nous permettra d'en dresser le portrait et ainsi de sortir
la tête de ce "fleuve rapide" qui nous entraîne. L'étude
sociologique est d'autant plus nécessaire que la virulence de ce
processus, sa temporalité propre, rend difficile une vision
surplombante. Il semblerait qu'on ne puisse en saisir que des
bribes.
"Mais c'est à quoi nous ne songeons guère : placés au
milieu d'un fleuve rapide, nous fixons obstinément les
yeux vers quelques débris qu'on aperçoit encore sur le
rivage, tandis que le courant nous entraîne et nous
2
pousse à reculons vers les abîmes."
Sans une "sociologie comparatiste", nous nous condamnons à
subir le phénomène démocratique, sans le comprendre dans sa
nouveauté, et donc sans se donner les moyens d'en maîtriser les
effets pervers. Le voyage en Amérique est pour Tocqueville le
3moyen de conjurer cette "terreur religieuse" qui le saisit à la
vue de l'ampleur du processus à l'œuvre en Europe, de ce
mouvement irrésistible "d'égalisation des conditions".
La méthode tocquevillienne épouse la singularité de son
objet ; elle se fait sociologique parce que la démocratie est
ellemême devenue ce qu'il nomme un "état social". Elle cesse de ne
définir qu'un type de régime politique parmi d'autres possibles
pour caractériser le socle, le "roc" de l'histoire humaine. Elle
devient un fait social incontournable, qui permet de rendre

1 Tocqueville Alexis de, De la Démocratie en Amérique, vol. I, Paris,
Folio, 1961, p.43
2 DA, I,43.
3
Ibid., p.42
- 16 -compte du mouvement des idées et des mœurs, de l'évolution
des lois. En considérant la démocratie comme "état social",
Tocqueville lui accorde toutes les prérogatives d'un "fait
générateur" et explicatif.
"L'état social est ordinairement le produit d'un fait,
quelquefois des lois, le plus souvent de ces deux causes
réunies ; mais une fois qu'il existe, on peut le considérer
lui-même comme la cause première de la plupart des
lois, des coutumes et des idées qui règlent la conduite
des nations ; ce qu'il ne produit pas, il le modifie.
Pour connaître la législation et les mœurs d'un peuple, il
1
faut donc commencer par étudier son état social."
On ne peut cerner la nature de l'homme démocratique qu'en
étudiant l'état social dans lequel il voit le jour et se développe,
puisque cet "état" est un facteur explicatif majeur de ses lois et
de ses mœurs.
2L'étude des "mœurs" est en outre centrale dans la
mesure où elles permettent de mesurer la cohésion d'un peuple.
Elles représentent les dispositions affectives et intellectuelles
des individus et modèlent leurs comportements. "Les lois sont
toujours chancelantes tant qu'elles ne s'appuient pas sur les
mœurs ; les mœurs forment la seule puissance résistante et
3durable chez un peuple." Le choix méthodologique de
concentrer son analyse sur l'état social et sur les mœurs se
justifie par le primat du social sur le politique, indépendance qui
rend possible l'approche sociologique.

1
DA, I,94
2 Par "mœurs" Tocqueville entend l'ensemble des habitudes touchant
le comportement et le raisonnement. Leur étude est donc essentielle
pour comprendre l'état social démocratique. Elles en sont comme
l'élément moteur. Cet attrait pour les "mœurs" est d'ailleurs
caractéristique de sa démarche sociologique, par différence avec la
philosophie politique traditionnelle, se prononçant à partir d'une
nature humaine immuable.
3
DA, I,406.
- 17 -1. L'état social démocratique et son
modèle américain.
Tocqueville se propose, dans les deux volumes de La
démocratie en Amérique, de mettre au jour la nature de la
démocratie, envisagée comme "état social", à partir de son
étude de la société américaine, jugée paradigmatique.
"Il est un pays dans le monde où la grande révolution
sociale dont je parle semble avoir à peu près atteint ses
limites naturelles ; (...).
J'avoue que dans l'Amérique j'ai vu plus que
l'Amérique; j'y ai cherché une image de la démocratie
elle-même, de ses penchants, de son caractère, de ses
préjugés, de ses passions ; j'ai voulu la connaître, ne
fûtce que pour savoir du moins ce que nous devions
1
espérer d'elle."
La société américaine est un modèle pour penser la nature de la
démocratie, car elle n'a pas connu d'autre état social. Elle est
née de l'implantation des mœurs démocratiques sur le continent
américain, vierge de toute civilisation. Dès lors, on peut l'y
observer à l'état naturel vu qu'elle ne subit pas l'influence des
modes antérieurs d'organisation sociale. La "révolution
démocratique" qui bouleverse l'Europe ne rencontre pas
d'obstacles en Amérique. On peut donc en mesurer toute
l'étendue et les limites. Le continent américain constitue une
"Terre promise" pour l'expérimentation des mœurs
démocratiques, pour leur évaluation. Elle doit permettre en
retour de mieux comprendre les changements sociaux
d'envergure qui marquent l'Europe, de découvrir ce vers quoi ils
tendent. Tocqueville espère découvrir l'avenir de l'Europe au
Nouveau Monde, prendre la mesure de ce "progrès vers le
2nivellement universel". L'Amérique joue le rôle de
«révélateur» des tendances principales qui animent l'état social
démocratique. Elle en est comme le laboratoire.

1 DA, I,50-51.
2
Ibid., p.40.
- 18 -A. L'égalité des conditions.
L'analyse de "l'état social démocratique" s'amorce par la
découverte d'un "fait générateur" : "l'égalité des conditions".
Dès l'introduction du premier volume, Tocqueville insiste sur le
caractère central de cette découverte. "L'égalité des conditions"
doit permettre à elle seule de rendre compte des éléments
fondamentaux de la société démocratique, de les expliquer. Elle
constitue le fondement ultime de l'analyse sociologique, le fait
fondamental dont tout devrait découler.
"Ainsi donc, à mesure que j'étudiais la société
américaine, je voyais de plus en plus, dans l'égalité des
conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier
semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant
moi comme un point central où toutes mes observations
1venaient aboutir."
"L'égalité des conditions" permet donc de comprendre et de
relier ensemble la pluralité des faits constitutifs de la société
américaine, de façon à définir la société démocratique dans sa
spécificité.
Celle-ci est le résultat d'un long processus amorcé en Europe
dès le XIème siècle, que Tocqueville nomme la "révolution
démocratique", à ne pas confondre avec la Révolution française,
comme événement. Il dégage dans l'histoire de la France quatre
facteurs majeurs, qui ont permis à l'égalité de s'inscrire peu à
peu dans les idées et les mœurs, en attendant de prendre forme
dans les structures sociales (ce qu'a achevé la Révolution
comme événement). Ces quatre facteurs sociaux sont l'Eglise,
par la notion de communauté de fidèles, les légistes étendant la
portée de la loi sur tout le corps social, le commerce venant
contrebalancer des inégalités de classe, et les idées des
Lumières, introduisant la supériorité de l'intelligence. Ces
quatre éléments sont autant de jalons dans l'histoire de France
qui permettent de comprendre comment s'est constitué pas à pas
l'état social démocratique et sa caractéristique dominante :
"l'égalité des conditions". Celle-ci est d'autant plus patente en
Amérique qu'elle a été en quelque sorte «importée» du
continent européen et qu'elle peut s'y développer sans entrave.

1
DA, I, 37.
- 19 -Elle se traduit au niveau politique par le principe de la
"souveraineté du peuple". Chaque individu étant l'égal de tous
les autres, il ne peut se prévaloir d'une autorité, d'une influence,
sur les autres. Il n'exerce un pouvoir que comme co-détenteur
de cette souveraineté du corps social sur lui-même. La société
est souveraine dans la mesure où nul ne peut s'en extraire pour
la diriger. Elle est entièrement maître de son destin, et s'exprime
principalement au travers du pouvoir législatif. Lui seul semble
à même de donner corps, par l'intermédiaire du vote, à
l'expression de la volonté générale.
"Il y en a d'autres [pays] où la force est divisée, étant
tout à la fois placée dans la société et hors d'elle. Rien
de semblable ne se voit aux Etats-Unis ; la société y agit
par elle-même et sur elle-même. Il n'existe de puissance
que dans son sein ; on ne rencontre presque personne
qui ose concevoir et surtout exprimer l'idée d'en
chercher ailleurs. (...). Le peuple règne sur le monde
politique américain comme Dieu sur l'univers. Il est
la cause et la fin de toutes choses ; tout en sort et tout s'y
1
absorbe."
La souveraineté du peuple est donc la traduction politique de
l'égalité des conditions comme "fait générateur" de la société
démocratique.
Mais on ne peut considérer comme exclusive cette séparation
entre le social et le politique. L'état social démocratique se
caractérise par un double mouvement paradoxal. D'une part, il
assure l'indépendance de la société civile sur l'Etat, il sépare le
social du politique. Mais d'autre part, il introduit une approche
politique du lien social, puisque l'état social, à lui seul, suffit
pour incarner une souveraineté politique. Tocqueville "dessine
ainsi l'image d'un régime où le lien social est immédiatement
2politique" . Le paradigme de cette détermination politique du
lien social réside, pour Pierre Manent, dans la commune. Elle
constitue d'une part la confirmation de la collusion entre le
social et le politique, et d'autre part, l'indice d'une naturalité du
lien social. "La commune est la seule association qui soit si bien
dans la nature, que partout où il y a des hommes réunis, il se

1
DA, I,109 (nous soulignons).
2 Manent Pierre, Tocqueville et la nature de la démocratie, op.cit.,
p.19.
- 20 -1forme de soi-même une commune." Tocqueville ne commence
pas par hasard son analyse du système politique américain par
la commune. Elle est la première forme d'organisation politique.
Dès lors, si la société américaine lui accorde une place centrale,
on peut voir là l'indice d'un rapprochement entre "état social
démocratique" et "état naturel". La démocratie prendrait en
charge l'accomplissement de cette socialité naturelle, à travers
le processus d'égalisation des conditions qui la caractérise. La
société démocratique introduit le règne du "semblable", chaque
individu étant pensé comme l'équivalent de son voisin.
Le primat de "l'égalité des conditions" comme facteur
explicatif introduit une nouvelle approche de la liberté, qui lui
est relative. Elle se définit comme indépendance à l'égard
d'autrui. Tous les individus étant égaux, personne n'a le droit
d'exercer une influence sur une autre personne, si ce n'est de
manière contractuelle. La définition de la liberté échappe donc
au couple commandement-obéissance, pour devenir un effet de
l'égalité des conditions. C'est à ce niveau que passe l'une des
différences majeures entre l'état social démocratique et l'état
social aristocratique, qui lui sert de contrepoint sans être décrit
pour lui-même. Dans ce dernier, la liberté ne se comprend que
comme affirmation d'un pouvoir sur autrui, expression d'un
privilège de classe. C'est en quelque sorte la liberté des
membres d'une classe qui fonde leur égalité. L'appartenance y
est donc centrale dans la définition de la liberté. Au contraire,
en démocratie, la liberté devient relative à l'égalité. Elle
s'apparente à un des droits fondamentaux d'individus pensés
comme naturellement égaux. L'indépendance des individus
fonde leur égale liberté. On observe ainsi une inversion du
rapport entre égalité et liberté dans la société démocratique.
Cette prégnance de l'égalité permet dès lors de comprendre
l'affirmation libérale du primat du juste sur le bien, telle que
peut le développer John Rawls, par exemple, dans sa Théorie de
la justice. Si le juste prime le bien, c'est parce que l'égalité est
une donnée plus fondamentale que la liberté, ou que du moins
la liberté se définit à partir de l'égalité. En cela, la
compréhension que la société démocratique a d'elle-même
apparaît bien comme libérale : l'égalité des conditions ne permet

1
DA, I,111.
- 21 -pas de se prononcer sur une définition commune du bien. Elle
enjoint seulement de préserver l'égale liberté de chacun de
1poursuivre son bien propre .
Cette dimension libérale de la société démocratique se
manifeste d'au moins deux manières. En premier lieu, l'égalité
relève d'un attrait plus fort et plus pérenne que la liberté :
"Il y a en effet une passion mâle et légitime pour
l'égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts
et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang
des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur
humain un goût dépravé pour l'égalité, qui porte les
faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui
réduit les hommes à préférer l'égalité dans la servitude à
l'inégalité dans la liberté. Ce n'est pas que les peuples
dont l'état social est démocratique méprisent
naturellement la liberté ; ils ont au contraire un goût
instinctif pour elle. Mais la liberté n'est pas l'objet
principal et continu de leur désir ; ce qu'ils aiment d'un
2
amour éternel, c'est l'égalité ; (…)."
Cette primauté de l'égalité sur la liberté s'explique par la relative
nouveauté de la première. Les hommes connaissent la liberté
depuis toujours, alors que l'égalité est un phénomène récent,
même s'il est le résultat d'un processus latent sur plusieurs
siècles. De plus, la liberté demande plus d'efforts que l'égalité.
Nous aurons l'occasion de revenir sur ce couple liberté/égalité,
quand nous analyserons les comportements politiques propres à
l'état social démocratique. En deuxième lieu, l'importance des
"légistes" dans la société américaine est l'indice de ce primat du
juste sur le bien. "Lorsqu'on visite les Américains et qu'on
étudie leurs lois, on voit que l'autorité qu'ils ont donnée aux
légistes, et l'influence qu'ils leur ont laissé prendre dans le
gouvernement, forment aujourd'hui la plus puissante barrière
3contre les écarts de la démocratie." La société démocratique
s'organise principalement autour de l'impératif de justice,
comme garantie du respect de l'égalité des conditions.

1 Nous reviendrons sur l'approche libérale du politique, dans le
troisième chapitre de cette partie, consacré au libéralisme rawlsien.
2 DA, I,104 (nous soulignons).
3
Ibid., p.392.
- 22 -Ainsi, aux yeux de Tocqueville, cette égalité est le "fait
générateur" de l'état social démocratique. Elle introduit à la
notion de souveraineté populaire et commande les
comportements individuels. Une fois ce fait dégagé, on peut
interroger ses effets sur les mœurs des américains. Quel type
d'homme est caractéristique de la société démocratique et
comment se joue le lien social?
B. La formation de l'«homme
moyen».
L'égalité des conditions orchestre l'émergence d'un
homme nouveau, en modifiant la nature du rapport social.
Chaque individu, de par l'amour qu'il porte à l'égalité, se pense
désormais comme le détenteur d'un droit inaliénable sur
luimême. Il se sent et se pense indépendant des autres et voit toute
relation inégalitaire comme une entrave à la liberté et à la
poursuite de son projet personnel. L'homme démocratique est
seul, même lorsqu'il évolue à l'intérieur d'un groupe. Il ne peut
se subordonner à personne puisqu'il est co-détenteur de la
souveraineté populaire. Il ne peut faire allégeance qu'à elle
seule, dans la mesure où ce faisant, il ne se soumet toujours qu'à
lui-même. Tocqueville nomme ce phénomène
"l'individualisme", qu'il différencie avec soin de "l'égoïsme". Ce
dernier est une passion, une pathologie, une inflation de l'ego,
jugé supérieur à tout ce qui l'entoure. L'égoïste se veut le centre
du monde. Au contraire, l'individualisme relève d'un certain
«pathos de la distance». L'individu s'isole pour faire cesser la
dépendance sociale ; il ne la perçoit plus comme légitime dans
la mesure où il se pense comme l'égal de tous. Il n'affirme pas
une supériorité mais une similitude ; et, à ce titre, nul ne peut
prétendre commander à sa liberté.
"L'individualisme est une expression récente qu'une idée
nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que
l'égoïsme.
L'égoïsme est un amour passionné et exagéré de
soimême, qui porte l'homme à ne rien rapporter qu'à lui
seul et à se préférer à tout.
L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui
dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses
- 23 -semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et avec
ses amis ; de telle sorte que, après s'être ainsi créé une
petite société à son usage, il abandonne volontiers la
1grande société à elle-même."
L'individualisme est identifié par Tocqueville comme un effet
de l'égalisation des conditions, un phénomène propre aux
sociétés démocratiques. Il est rendu possible par la dissolution
du lien social, par la caducité des relations hiérarchiques et
claniques qui caractérisaient l'état social aristocratique. La
revendication d'une égalité de droit entre tous les citoyens fait
apparaître tous ces liens comme conventionnels, artificiels, et
leur ôte tout pouvoir. La société démocratique considère tous
les hommes comme égaux et dissipe la dépendance
interindividuelle. Comment pourrais-je avoir besoin d'autrui,
autrement que comme moyen ponctuel, puisqu'il m'est en tout
point semblable? Son intelligence, ses droits n'excèdent pas
ceux que je détiens par nature. Au regard de son approche de la
commune notamment (considérée comme naturelle),
Tocqueville ne peut que penser ce "sentiment réfléchi" comme
2un "jugement erroné" . Cela n'enlève rien néanmoins à son
omniprésence dans les esprits. Il est un effet de l'état social et
dans cette perspective il est difficile, mais pas impossible, de
lutter contre. Il s'impose comme une évidence qu'il s'agit de
démasquer. Cette tâche est d'autant plus difficile qu'elle s'appuie
sur la revendication d'une naturalité. Autrement dit,
l'individualisme se présente comme un sentiment légitime
puisqu'il est issu de l'égalité des conditions, censée faire advenir
une humanité plus juste (plus naturelle). La société
démocratique recèle donc une tendance à l'autodissolution, dans
la mesure où une trop grande égalité entre les individus serait
synonyme de la dissolution de tout lien social. La démocratie
libérale, comme état social, met donc en danger l'existence du
peuple, comme réalité sociale et politique, au profit de liens
plus étroits, d'affinités. Cette dissolution relève plus de la
menace que de l'effectivité, mais concentre une grande partie
des inquiétudes tocquevilliennes quant à l'avenir de la
démocratie. En effet, une dissolution du lien social ouvrirait la

1 DA, II,143.
2
DA, II,143
- 24 -porte à tous les despotismes. Contre ceux-ci, même "l'opinion
publique", pourtant forte en démocratie, serait impuissante. En
effet, elle ne trouverait à s'incarner dans aucun corps.
Apparaissent ici les limites de la correspondance entre les idées
et l'organisation matérielle d'une société. L'opinion commune
est efficace pour modeler les pensées, restreindre les initiatives
individuelles, jusqu'à même constituer une réalité à part entière,
une interface entre les individus et le pouvoir politique. Son
emprise reste néanmoins limitée puisqu'elle émerge de
celamême qui menace la coexistence sociale : l'égalité et la
similitude des individus.
"Que peut l'opinion publique elle-même, lorsqu'il
n'existe pas vingt personnes qu'un lien commun
rassemble ; quand il ne se rencontre ni un homme, ni
une famille, ni un corps, ni une classe, ni une
association libre qui puisse représenter et faire agir cette
1
opinion?"
Mais cet individualisme n'a rien d'aristocratique : l'égalité
des conditions modifie les aspirations humaines. En dissolvant
les dépendances individuelles, l'état social démocratique
restreint et modère les ambitions individuelles. De manière
schématique, on pourrait dire que l'homme démocratique
développe une sensibilité matérialiste et utilitariste. Un certain
matérialisme transparaît dans la prévalence des enseignements
pratiques sur les enseignements théoriques. Pour Tocqueville, la
démocratie orchestre le déclin de la spéculation et du
symbolique ; les "Pascal" se feront de plus en plus rares dans les
2siècles à venir .
"Dans les sociétés démocratiques, l'intérêt des individus,
aussi bien que la sûreté de l'Etat, exige que l'éducation
du plus grand nombre soit scientifique, commerciale et
3
industrielle plutôt que littéraire."
Les individus se contentent d'idées générales, censées
correspondre à l'unité du genre humain (parachevée par la
démocratie) et se cantonnent dans la recherche de l'utile, du
"bien-être matériel". L'instabilité des situations instaure un

1
DA, I,463.
2 DA, II,66.
3
DA, II,93.
- 25 -1"matérialisme honnête" , qui se définit par une recherche
modérée de l'utile. Comment s'opère cette restriction des
aspirations individuelles à la sphère matérielle de l'intérêt
personnel? Ce phénomène est à rattacher aux effets de "l'égalité
des conditions", puisque c'est en elle que réside la clé
interprétative des tendances "lourdes" de l'état social
démocratique. Mais on le comprendra d'autant mieux si l'on
s'interroge sur les conditions de possibilité des aspirations les
plus hautes, du spiritualisme dans l'état social aristocratique.
Celles-ci pouvaient voir le jour car le bien-être matériel était
considéré comme acquis. C'était un privilège de classe,
inégalement réparti certes, mais qui apparaissait aux yeux des
plus favorisés comme un dû. Il était donc hors de question de
s'en préoccuper, d'y placer les fins ultimes de son action. "Le
bien-être matériel n'est donc point pour eux le but de la vie ;
c'est une manière de vivre. Ils le considèrent, en quelque sorte,
2comme l'existence, et en jouissent sans y songer." Ils peuvent
donc se concentrer sur des tâches plus hautes, plus spirituelles.
Au contraire, l'état social démocratique se caractérise par une
grande instabilité matérielle, liée à l'égalité des conditions.
Cette instabilité requiert une vigilance de chaque instant, mais
entretient aussi l'espoir d'une ascension sociale rapide. La
richesse se présente comme le seul différenciant reconnu, car
accessible à tous, sans distinction de classes ou d'origines. Le
bien-être matériel sollicite une double attitude, de ménagement
des acquis d'une part et de fructification. Il est ce qu'il faut à la
fois préserver et accroître, et concentre donc les aspirations
humaines. Elles n'ont plus le loisir de s'adonner à la spéculation.
L'égalité des conditions introduit le règne du commerce, du
«nég-otium», c'est-à-dire la négation de l'oisiveté, propice à la
spéculation. Celle-ci n'en demeure pas moins une aspiration
naturelle, mais elle ne trouve plus le lieu de son
accomplissement. Bien plus, cette monomanie du bien-être peut
se solder, par effet de retour, par une exacerbation des pulsions
mystiques individuelles. Le matérialisme outrancier ouvre en
quelque sorte la porte à tous les fanatismes.

1 DA, II,187.
2
DA, II,182.
- 26 -