//img.uscri.be/pth/91678898dc816acadb7e190b56bfab6704acf22b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,30 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La démocratie par le haut en Côte d'Ivoire

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 357
EAN13 : 9782296195400
Signaler un abus

LA DÉMOCRATIE PAR LE HAUT EN CÔTE D'IVOIRE

Du même auteur:

Côte-d'Ivoire,

une succession impossible, L'Harmattan,

1991.

TESSY D. BAKARY AKIN
Département de science politique

-Université Laval, Québec (Canada)

LA DÉMOCRATIE PARLE HAUT EN COTE D'IVOIRE
A

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

1992 ISBN: 2-7384-0539-8

@ L' Harmattan,

Pour Ahou Marie-Thérèse

«Je me regarde comme inique et détestable cette maxime qu'en matière de gouvernement la majorité d'un peuple a le droit de tout faire et pourtant je place dans les volontés de la majorité l'origine de tous les pauvres» Alexis de Tocqueville

«Un gouvernement légitime est celui qui a réussi à persuader les gouvernés qu'il est conforme à leur intérêt, à leur devoir d'obéir au petit nombre» Vilfredo Pareto

cA ceux qui regrettent qu'une part plus large n'ai pas été faite à la hDerté. je répondrai: la liberté n'a jamais aidé à fonder d'édifice durable; elle le couronne quant le temps l'a consolidé» Napoléon ill

Avant-propos

La rédaction du manuscrit de cet ouvrage a été achevée en octobre 1988; le retard avec lequel il paraît s'explique principalement par les difficultés liées à la publication d'un premier livre. En accord avec l'éditeur, j'ai pris le parti, risqué sans doute, de ne rien changer au texte original malgré les événements du début de l'année en Côte d'Ivoire. Les changements politiques intervenus depuis lors, semble-t-il, loin de remettre en cause l'économie générale du livre, rendent encore plus pertinentes les observations faites sur le processus de démocratisation, ses forces et ses faiblesses. Le retour effectif au pluralisme politique est brièvement analysé dans une postface. Ce livre, peut-être plus que beaucoup d'autres, est une entreprise à laquelle ont collaboré un certain nombre de personnes que je tiens particulièrement à remercier, mais comme il se doit, je suis le seul responsable de son contenu et du mauvais usage des conseils qui m'ont été prodigués. En premier lieu, mes remerciements vont à Jean-Marc Kalfleche, qui m'a donné l'idée d'écrire ce livre à la suite d'un article publié dans Géopolitique Africaine et dont le titre, «La Démocratie par le haut en Côte d'Ivoire» est repris ici. En second lieu, je voudrais remercier toutes les personnes qui, de près ou de loin, m'ont apporté une aide considérable dans la préparation du livre. Parmi elles, Maurice Robin, Jean-François Médard et Olivier Vallée, qui ont lu une première ve'rsion du manuscrit. Yves N'Goran Threckly, Luce Kassy, Jacques Ekra, Mariam Sakho, Lyne Romain, Judith Moubelet, «L.-P.» Tape, Muswaswa, Mariam Dosso, Charlot Coffie, Aïssatou et David Akassimadou, Lili Mai Maïgana, Marlène et Denis Pohe, pour l'ambiance amicale et chaleureuse qui a régné durant tout mon séjour à Bordeaux. Ces personnes trouveront sans doute au détour d'une phrase le ré-

7

sumé de l'une de nos nombreuses discussjons. Cet ouvrage ayant été conçu et rédigé au sein du Centre d'Etude d'Afrique noire de l'Institut d'Etudes Politiques de Bordeaux, je voudrais remercier tous mes collègues ainsi que le personnel administratif, pour le cadre plus qu'agréable de travail que représenta pour moi cette institution. En Côte d'Ivoire même, je voudrais très sincèrement remercier M. Ephrem Amani Koffi, qui m'a ouvert de très nombreuses portes; Rorence Brou qui, comme par le passé, a su prendre dans ses moments de loisir pour assurer la dactylographie d'une partie du manuscrit. Enfin, pour leur affection et l'aide qu'ils m'ont apportée à leur manière, je remercie mes enfants Jéhane, Walid et Olie. Mon épouse Marie-Thérèse, à qui ce livre est dédié, est la personne que je ne saurai suffisamment remercier, parce que je lui dois beaucoup, parce qu'elle a le plus souffert de mon «nomadisme» et de mes séances de travail qui n'en finissaient pas et que, malgré ma bonne volonté, elle va devoir encore supporter.

8

Introduction

Après les élections du 28 février 1988 au Sénégal, ses prolongements sociaux, juridiques et politiques et les «leçons» de démocratie «unipartiste» que des dirigeants africains ont jugé nécessaire de donner au président sénégalais, on trouvera probablement qu'il y a beaucoup de présomption et de prétention à parler de «démocratie pluraliste», à explorer et/ou inventer les voies de son possible ét de son cheminement dans un pays comme la Côte d'Ivoire. L'exercice est en effet très difficile!. Risqué même, car l'analyse et la réflexion où sans cesse se mélangent et interfèrent «langue ordinaire» et «langue savante», «connaissance pratique» et «connaissance savante», subissent consciemment et/ou inconsciemment les effets de censure des champs politique, social et culturel et intellectuel ivoiriens. «L'excès de proximité» et la volonté d'instauration d'une certaine distance par rapport à l'objet de la recherche, ainsi évoqués, constituent on le sait, un obstacle important à la «connaissance scientifique»2. Le travail d'écriture entrepris ici se veut objectif, même s'il ne traduit pas toujours la froideur et le détachement de l'observateur. Entre discours constatatif (c'est-à-dire plus ou moins répétitif des discours officiels ainsi remis en ordre) et «énonciations performa1. Les difficultés proviennent en grande partie du fait que si les études sur la croissance, la consolidation ou encore la restauration de !.a démocratie se sont multipliées ces dernières années (voir par exemple la série en quatre volumes de G. O'Donnell, P.-C. Schmitter, L. Whitehead, eds, Transitions from Authoritarian Rule: Prospects for Democracy, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1986}, elles portent toutes sur l'Europe du Sud (Espagne et Portugal) et l'Amérique latine. n n'existe donc pas d'ouvrages ou d'articles spécifiquement consacrés à une analyse approfondie de la redémocratisation des systèmes politiques africains post-coloniaux. Mais il est vrai que le phénomène est moins global que dans les continents précités, et qu'il est aussi un peu plus récent en Afrique noire (début des années 80) à l'exception du Ghana (1969), du Sénégal (1976) et de la Haute-Volta (1978). 2. Sur ce point précis, voir P. Bourdieu, Homo Academicus, 1985, et principalement «Un Livre à brûler'?», pp 11 ets. Paris, Editions de Minuit,

9

tives»3, ou encore, entre discours nonnatifet «prédiction créatrice». Entre les risques inévitables de trois types de «lectures intéressées» - discours «oppositionnel» pour les dirigeants, parce que la «démocratie pluraliste» constitue la principale revendication des opposants auto-proclamés; mise en ordre plus ou moins savante du discours officiel pour ces derniers; et enfin, «exercice de style» plus ou moins bien ou mal réussi pour les «spécialistes» -, les propos doivent sans cesse se frayer des chemins entre plusieurs écueils. Il y a, d'une part, les pièges du «diagnostic» et des «prescriptions» de celui qui, momentanément, pour des raisons professionnelles ou autres, s'érige en «spécialiste» d'un sujet. Ceux des idées reçues, des lacunes, des suffisances et des insuffisances de la littérature africaniste dominante. D'autre part, il faut sans cesse se prémunir contre la tentation facile des transferts ou des greffes institutionnels ou sémantiques. Contre l'assurance que confère à l'indigène4 «l'intuition intime de la familiarité»5, la connaissance intime, intuitive du contexte. Contre la crainte que les remises en cause (un discours hérétique6) de certaines analyses ou de certains usages de concepts, celle des parlers «autorisés» parce que «consacrés» (ou vice-versa) ne soit pas suffisamment étayée par des «savoirs spontanés» . La plus importa,nte entreprise de déconstruction concerne d'une manière générale l'idée que se fait l'Occident des systèmes sociopolitiques de l'Afrique noire, et que les médias diffusent à longueur d'année selon le caractère plus ou moins sensationnel ou dramatique des événements7. D'une manière plus précise, elle vise aussi la production des «spécialistes» sur le politique africain, qui d'une certaine manière entretiennent cette sociologie spontanée. Elle porte sur les sous-entendus et parfois les propos fort explicites sur l' «incompétence statutaire» des cultures africaines à la démo3. l-L. Austin, How to do things wilh words, Oxford, Oxford University Voir aussi P. Bourdieu, Ce que parler vew dire, Paris, Fayard, 1982. 4. 5. 6. Au sens d'autochtone. P. Bourdieu, Homo Academicus, op. cil.,p. 12. Press, 1962.

-

P. Bourdieu, Ce que parler vew dire. op. cil., pp 150-151.

7. L'Afrique noire des coups d'Etat et des dictatures sanglantes et bouffonnes a fait longtemps sensation. Celle des famines, des guerres civiles et de l'apartheid fait salle ou stade comble, comme l'a montré le concert de Wembley le 11 juin 1988, la plus grande «Birthday party» jamais organisée au monde. Les concerts qui se déclinent sur tous les thèmes musicaux (pop, rock, jazz, classique, gospel, etc.), les manifestations (course, art, etc.) pour aider l'Afrique se multiplient, et on peut se demander quand interviendront l'habitude (comme pour les coups d'Etat) et la lassitude des organisateurs.

10

cratie, la condescendance de certains écrits sur la «prédestination» des sociétés d'Afrique noire à l'autoritarisme et à la dictatures. Traiter de la démocratie en Côte d'Ivoire - et au-delà en Afrique noire - pose donc en filigrane, les problème important de l'existence ou de la constitution de pratiques discursives «autonomes», de politistes africains sur leurs pays. Il n'est pas sans intérêt que ce problème soit abordé à propos de la démocratie, car plus d'un quart de siècle après les indépendances, il paraît indispensable de s'interroger sur la production des Africains sur le politique. Les «idées de gauche» constituent l'idéologie «professionnelle», l'idéologie dominante des intellectuels et universitaires africains, souvent en réaction à la situation politique de leur pays respectif. On connaît leur attirance ou leur fascination pour les concepts, les approches et les analyses critiques de leurs sociétés, souvent au détriment de leurs vertus explicatives et heuristiques effectives. Il n'est pas possible de dire que l'usage des concepts et des approches «à la mode», la prise en compte des thèmes ou des sujets de recherche qui font recette dans la «science politique africaniste», s'accompagne toujours des ruptures épistémologiques nécessaires. L'effet de mode, le caractère porteur, les vertus heuristiques et explicatives, la valeur critique des uns et des autres, n'autorisènt pas à faire l'économie d'un exercice indispensable et salutaire9.
8. L'inconscient culturel de cette assurance «dominatrice» de la «supériorité culturelle» des sociétés occidentales, qui transparaît souvent dans des propos fort anodins ou très sérieux tenus à dcs Africains, montre à quel niveau les Européens souffrent aussi du «décalage colonia!». Il peut devenir plus choquant lorsqu'il apparaît dans les analyses savantes supposées objectives, scientifiques. Alors, on peut se demander s'il échappe vraiment aux auteurs ou s'il ne témoigne pas que l' «empreinte coloniale» fonctionne comme une image «sublimininale» pour les colonisateurs et les colonisés. A titre d'exemple, voir G. Hermet, Auxfrontières de la démocratie, Paris, PUF, 1983, pp 7-11 et spécialement pp 9-10. On observe aussi que le Traité de Science politique en quatre volumes de J. Leca et M. Grawitz, Paris, PUF, 1985,le principal «apport» de l'Afrique noire, n'apparaît semble-toil réellement qu'au chapitre des régimes autoritaires. 9. Parmi les ouvrages publiés récemment par les Africains francophones, on peut entre autres en citer quatre particulièrement intéressants. Il s'agit de A. Mbembe, Afriques indociles, Christianisme, Pouvoir et Etat et Société post-coloniale, Paris, Karthala, 1988; P.-P. Ngayap, Cameroun qui gouverne? De Abidjo à Biya, héritage etl' enjeu, Paris, L'Harmatl' tan, 1983; C.-M. Toulabor, Le Togo sous Eyadéma, Paris, Karthala, 1986; A. Touré, La Civilisation quotidienne en Côte d'Ivoire. Procès d'occidentalisation, Paris, Karthala, 1981. Le fait que les auteurs soient proches ou appartiennent à l'Association des chercheurs de politique africaine qui publie la revue Politique Africaine, n'est pas innocent. A un titre ou à un autre, chacun de ces livres (moins pour ceux de MM Ngayap et Touré) se situe dans la mouvance intellectuelle, conceptuelle, thématique et méthodologique de cette revue. Ils montrent aussi à quel point toutes les ruptures épistémologiques indispensables dans le choix des thèmes de recherche et l'usage des concepts, n'ont pas été effectuées. Il faut précisertout de suite qu'il est loin d'être sûr que le présent ouvrage, dans son thème comme dans

11

Les obstacles à la constitution de savoirs indigènes propres sur le politique africain, ne sont pas seulement d'ordre épistémologique et méthodologique. ils sont aussi liés, d'une part à la structure du champ de production intellectuelle de chaque pays, notamment le cursus universitaire, comprenant ou non des enseignements de science politique indépendants de ceux dispensés dans les facultés de droit, lettres et sciences humaineslo; d'autre part, à cette forme de division internationale du travail, le partage inégal du savoir, à la forte dépendance de la production des biens culturels des pays africains par rapport aux anciennes puissances colonisatrices, traduction de leur dépendance multiforme; aux pratiques et aux habitudes des chercheurs, des enseignants et autres experts en sciences sociales des pays occidentauxll. Les situations des pays africains sont cependant très variables, mais le principal clivage oppose les pays de colonisation britannique à ceux de colonisation française. Dans les premiers. comme le Nigéria ou le Ghana, indépendamment des variables territoriale, démographique et politique, les curses références conceptuelles jugée nécessaire et utile. et méthodologiques, francophone, ait totalement il n'existe satisfait à cette obligation de science poli-

ID. Dans aucun Etat africain tique autonome.

de dépanement

Il. Panni ces habitudes et ces pratiques, les plus choquantes sans nul doute: les espèces de «chasses gardées» que se constituent certains chercheurs «spécialistes» ès qualité des pays africains, et la fébrilité de certains producteurs de concepts qui ont peur de perdre l'objet de leur recherche et de leur expertise avec l'émergence des politistes africains. L'évidence même commande pourtant l'existence de discours des Africains sur leur pays. TIne s'agit pas de dire, on l'aura compris ou deviné, que seuls ces derniers sont «capables de comprendre» leurs propres sociétés. Ce serait remplacer un ethnocentrisme par un autre; car, comme cela s'est vu au Nigéria (cf. M. Stamland, «Democracy and Ethnocentrism» in P. Chabal ed., Political Domination in Africa, pp 52-70), la tentation est trop grande pour qu'un membre d'un groupe ethnique invalide les analyses faites par des personnes qui n'appartiendraient pas à sa communauté par une sone d' «incompétence statutaire» génétique ou biologique. Sur les aspects théoriques et méthodologiques du rôle des expens en sciences sociales, voir par exemple: P. BoiraI et al., Paysans, Experts et Chercheurs en Afrique noire, Paris, Kanhala, 1985; A. Schwanz, Colonialistes, Africanistes et Africains, Montréal, Nouvelle Optique, 1979. Quant aux dimensions de la dépendance de la production des biens culturels des Africains par rappon à l'Occident, on en prend la mesure au fait que les quatre ouvrages cités à la note 9 ont été publiés dans des maisons d'édition spécialisées basées en France, et que trois des quatre auteurs résident temporairement ou définitivement en France, ce qui n'est pas fonuit. L'audience de ces auteurs dans leur propre pays, leur consécration ou leur reconnaissance par leurs pairs nationaux ou non-nationaux, illustreront à leur manière ce degré de dépendance. On pense immanquablement au fait que le chenûn de la réussite des artistes, musiciens, comédiens «blacks», passe inévitablement par Paris, Londres ou Washington, tout comme celui des écrivains, romanciers et poètes; et on peut citer l'exemple de l'écrivain kényan N'Gugi wa Thiongo. Le parallèle, semble+il, peut être fait pour les politistes sus-mentionnés (et les autres), dont les succès ont été d'abord réalisés hors d'Afrique.

12

sus universitaires et l'existence de plusieurs universités Qiée en partie, en ce qui concerne le Nigéria, à l'étendue du territoire et à la population) ont contribué de manière détenninante, semble-t-il, à la production de savoirs propres, un «radicalisme» somme toute de facture très anglo-saxonne12, Dans les derniers, les Etats de colonisation française (Bénin, Cameroun, Côte d'Ivoire, Gabon, Sénégal par exemple), les traditions académiques, l'existence d'une seule université que ne commandent pas toujours la taille, la démographie ou les moyens des pays, font peu de place à la science politique, en dehors de quelques rares enseignements au sein des facultés de droit. L'absence de représentants de ces pays dans l' «Association Africaine de Science Politique», leur faible participation sinon leur non-participation aux réunions scientifiques et de cette institution ou de celles de l' «Association Internationale de Science Politique» et l'inexistence dans chacun de ces pas d'association nationale de science politique (que ne suffit toujours pas à expliquer ou même justifier le contexte politique), constituent des indices révélateurs sur le degré d'articulation de pratiques discursives indigènes autonomes13, Pour le moment, les essais de «parler vrai» ou de «parler autrement» du politique africain vont de la répétition (par opposition à «génération») ou de la chambre d'écho à «La Voix de son Maître» aux tentatives de «sevrage» intellectuel, conceptuel et méthodologique plus ou moins réussies, jusqu'au radicalisme marxisant de certains14 ou aux excès ethnocentriques à rebours des autres15,
12. Pour une idée générale, voir Y. Barongo ed., Political Science in Africa, A. Critical Review, London, Zed Press, 1983. 13. sur l'état et la constitution d'une science du politique en France qui expliquent en
grande partie l'état de cette discipline

Favre, Les Sciences d'Etat entre déterminismeel libéralisme;- «Emile Boutmy (18351906) et la création de l'Ecole libre des sciences politiques», RevlUifrançaise de sociologie, 22, 1981, pp 429-465; - «La scienèe politique en France depuis 1945», International political science Review, 2 (1), 1981, pp 95-120; - «L'absence de la sociologie politique dans les classifications durlcheimiennes des sciences sociales», RevlUi française de science politique, 32 (1), février 1985, 5-31; - "La Constitution d'une science du politique. Le déPI' placement de ses objets et l'irruption de l'histoire réelle» (1), Revue française de science politique,33 (2), avril 1983, pp 181-218; - (fi) même revue juin 1983, PP 365-402: «Histoire de la science politique» in M. Grawitz; - J. Lecas, Traité de science politiqlUi, tome l, op. cil., pp 3-45; - S. Hurtig, «Tableau sommaire des principales tendances de la science politique», Cahiers de la FNSP, Paris, Presses de la FNSP, 1969; - J. Leca, «La Science politique dans le champ intellectuel français», Revue française de science poluiqlUi, 32 (4-5), août-octobre 1982, PP 653-678; «Sciences politiques» in M. Guillaume (sous la direction

en Afrique noire francophone,

voir par exemple:

- P.

de), L'Etal des sciences sociales en France, Paris, La Découverte, 1986, pp 269-293. 14. Cf Y. Barongo, op. cu.

-

15. Certains travaux de C. Ake en portent les traces; voir par exemple Social Science as imperialism, Ibadan, Nigéria, Ibadan University Press, 1979.

13

Tous, à un degré ou à un autre, souffrent -les propos tenus ici n'y échappent pas assurément - des effets du «décalage colonia!», portent les séquelles de l' «empreinte coloniale»16. TIexiste donc des obstacles de toute nature à la constitution de pratiques discursives d'un corps de doctrine ou d'une pensée politique autonomes qui ne sacrifieraient pas au culte de la différence à tout prix, et ne succomberaient pas pOUfautant aux tentatives de l'universalisme1? Partant des «territoires réservés» aux «terres in16. R.-L. Sklar, The colonial Imprint on African political thought, O'Meara, eds, African Independance. the 1st 25 years, Bloorninghton, Press, 1986, pp 1-30. in G.-M. Carter, P. Indiana University

17. Sur les multiples dimensions de ce problème, notamment la science politique occidentale et l'Afrique noire ainsi que les manières d'approcher ou de penser le politique, voir entre autres: - C. Ake, Social Science as Imperialism, op. cit.; - D.-E. Apter, «Political studies and the search for a framework», in C. Allen, R.-W. Jonhson, eds, African perspectives Papers in the History. politics and economics of Africa, presented to Thomas Hodgkin, Cambridge, England, Cambridge University Press, 1970; - D.-E. Apter, S.-S. Mushi, «La science politique», RevU/! internationale des Sciences sociales. 34 (1),1972, pp 47-73; - Y. Barongo, op. cit. P. Chabal, «Thinking about politics in Africa», in P. Chabal, Political domination in Africa, op. cit. pp 1-16; - G. Chatillon, «Science politique du tiers monde ou néocolonialisme culturel», Annuaire du tiers monde, 1980, pp 114-133; - C. Chapham, «The context of african political thought», Journal of Modern african Studies. 8 (1), 1970, p. 113; - J.-S. Coleman, C.-R.-D. Haliski, «American versus relativism», African Studies Review. 26 (3-4), 1983, pp 25-62; - 1. Copans, D'un Africanisme à l'autre, op. cit.; - C. Coulon, «Système politique et société dans les Etats d'Afrique noire. A la recherche d'un cadre conceptuel nouveau», Revue française de science politique. 23 (5), octobre 1972, pp 1049-1073; - H. Eckstein, «The idea of political development. From dignity to efficiency», World Politics. 34 (4), 1982, pp 451-486; - w.-G. Fleming, «American political science and african politics», Journal Modern african Studies, 7 (3), 1969, pp 495-510; - J. Fonkane, Différence et Identité. Les SociologU/!s africains face à la sociologie, Paris, Silex, 1985; - L.-A. Jinadu, «Some african theorists of culture and modernization. Fanon, Cabral and some others», African Studies Review. 21 (1), aprill978, pp 121-138; - R.-W. July, The Origins of modern african thought, New York, Praeger, 1967; - I. Kabongo, «La science politique africaniste ou les culs-de-sac des modèles d'analyse ethnocentriques», Revue canadienne d'études africaines, pp 161-178; - M.-L. Lofchie, «Political theory and african politics», Journal of Modern African Studies, 6 (11),1968, pp 3-15; - A.-A. Mazrui, Cultural Engineering and Nation-building in East Africa, Northwestern University Press, Evanston Illinois, 1972; The Political Sociology of english language. An african Perspective, Mouton, The Hague, 1975; «The Trial of Christopher Okigbo», Heinemann, «Political theory and national involvrnent in East Africa», African Writers Series, n° 97; Cahiers d'études africaines, 9 (36), 1969; Political Values and the educated Class in Africa, London, Heinemann, 1979, et spécialement l'introduction: «Educated Africans in politics and society», pp 1-20; - M. Mencrasemay, «Political Theory, political Science and african Development», Revue canadienne des études africaines. 16 (2), 1982, pp 223-244;

-

-

-

-

- H.-M. Minguni, «African intellectuals and the development of affrican political thought in the 20th century», Présence africaine, 143, 3e trimestre 1987, pp 113-128; - M. Owusu, «Policy studies, development and political anthropology», Journal of modern african Studies, 13 (3), september 1975, pp 367-381; - J.-R. Scarrit, «The Explanation of african politics and society. Toward a synthesis of approaches», Journal of African Studies, 13 (3), Fall 1986, pp 85-93; - A. Schwartz, Colonialistes, africanistes et africains, op. cit.; - «La sociologie en Afrique ou les véritables enjeux du paradigme du développement international», RevU/! canadienne des Etudes africaines; «Science politique, political science», Présence

-

14

connues» et de ces dernières aux «terres reconnues», le jeu et la fonnation de cette volonté de savoir pourraient consister à définir son «dehors» pour structurer son «dedans»18. Il s'agirait, comme le dit M. A.-A. Mazrui, de définir ou redéfinir les tennes de l'importsubstitution en matière culturelle, c'est-à-dire «de ré-examiner ce qui doit être importé et détenniner jusqu'à quel point l'import-substitution est faisable si la dépendance doit être réduite»19. La brève évocation des difficultés à «penser le politique» en Afrique noire, a pour objet de signaler à l'avance les pièges, les limites, les handicaps - et sans doute les lacunes et les insuffisances - de l'entreprise d'exploration et d'invention du jeu et des enjeux des possibles démocratiques, de la transition vers plus de démocratie en Côte d'Ivoire. Des raisons profondes, indépendamment de toute prétention à un exercice de style plus ou moins dicté par des impératifs professionnels, incitent cependant à le faire. Les premières, de nature générale, tiennent à l'état de la réflexion en Afrique noire même sur la démocratie, avant et surtout après les élections sénégalaises. Alors que le débat politique autour de la démocratie demeure toujours aussi vif au Nigéria, malgré les ratés ou les échecs de l'expérience multipartiste dela Seconde République20, en Afrique noire francophone, Sénégal excepté, l'atonie et l'aphonie du débat et de la réflexion, malgré quelques légers frémissements, demeurent étonnantes. Les «sénégaléjades» du début de l'année 1988 témoignent de la nature ou du degré de consensus ou des compromis sur les règles
africaine, na 97. 1er trimestre 1976; - R.-L. Sklar. «Political science and national integration, A radical approach», Journal of Modern African Studies, 3 (1), 1967, pp 1-11; - The colonial imprint on african political thought, op. cit.; - L. Spitzer, «Interpreting african intellectual history. A critical review ofthe past decade 1960-1970», African Studies Review, 15 (1), april1972, pp 113-118; - M. Staniland, «Who needs african studies», African stu-dies Review, 26 (34), 1983, pp 77-93; - I. Wallerstein, «The Evolving role of the Africa scholar in african studies», Canadian Journal of African Studies, 17 (1), 1983, pp 9-33; C. Young, Ideology and development in Africa, New Haven, Yale, University Press, 1982. A titre comparatif, pour l'Asie, on peut par exemple voir: S.-H. Alatas, «L'asservissement intellectuel dans les études du développement. Quelques problèmes négligés et nécessité d'une tradition autonome des sciences sociales en Asie», Revue internationale des Sciences sociales, 34 (1),1972, pp 31-52. 18. Un peu à la manière de l'esprit l'âge classique, Paris, GallÙDard, 1972. occidental, cf M Foucault: Histoire de la folie à Values and

19. Cf Towards, «Cultural import substitution» in A.-A. Mazrui, Political the Educated Class in Africa, op. cit. pp 302-306; la citation p. 302.

20. Voir par exemple 1. Ibrahim: «The political debate and the struggle for democracy in Nigeria», Review of African political Economy, 37, december 1986, pp 17-39.

15

de la compétition politique, caractérisée par une fonne de jeu à somme nulle. Elles révèlent les comportements des acteurs, dirigeants et opposants, l'assurance dominatrice des premiers, les divisions des seconds; les réflexes conditionnés de tous par plus de vingt ans de domination d'un seul parti. Elles illustrent de manière étonnante le degré auquel tous, autant les uns que les autres, sont prisonniers de la mentalité du parti unique, à l'origine de la règle du «winner take all», qui veut que les uns entendent garder le pouvoir à vie pour eux et leurs amis, et les autres pensent que les coups d'Etat, la violence, constituent les seuls moyens de le conquérir Il convient donc plus que jamais de parler de démocratie pluraliste en Afrique noire, et en particulier dans un pays comme la Côte d'Ivoire. En effet, les élections presidentielles et législatives de février 1988 au Sénégal, et leurs conséquences, résument pour l'essentielles problèmes, les jeux et les enjeux auxquels devront faire face de «jeunes démocraties» instaurées après des intermèdes plus ou moins longs et autoritaires de régimes à parti unique ou dominant, civils ou militaires21. Les autres raisons - les plus importantes - qui poussent à réfléchir sur la transition vers la démocratie, sont relatives au contexte particulier de la Côte d'Ivoire. La trajectoire historique et politique de ce pays, sa situation économique et sociale, sa culture politique nationale et les cultures de sa population, les qualités et les défauts de ses habitants, les forces et les faiblesses de ses élites, de sa classe politique ou de ses dirigeants, etc., constituent autant d'indices et de sites à partir desquels peut s'articuler la problématique des cheminements possibles de la démocratie pluraliste sur la base des réformes politiques mises en œuvre en 1980. Pour prendre un exemple précis, le contexte politique général peut faire croire à beaucoup, Ivoiriens et non Ivoiriens, que «rien ne changera»: l'argumentaire classique du «multipartisme diviseur», plus que jamais d'actualité depuis les élections sénégalaises, pouvant être repris.

On observera cependant que la Constitution du 3 novembre 1960prévoit toujours le multipartismedans son article 7. Le divorce entre les textes constitutionnels et les pratiques politiques est une réalité quotidienne en Afrique noire, et il n'y a là rien de nouveau ou de spécifique. il faut alors ajouter que le chef de l'Etat de21. Réserve faite bien entendu des tropismes historique particulière de leur pays. culturels des Sénégalais et de la trajectoire

16

puis 1979,de manière explicite, n'exclut pas l'avènement du pluralisme politique. Même s'il ne fixe pas un calendrier précis ,pour cela, il n'existe pas de raisons particulièrespour ne pas le croire. Par ailleurs, si gouverner ou vouloir gouverner c'est aussi prévoir, il n'est pas incongru de réfléchir à l'avance à ce qui pourrait être possible. Mieux, peu de gens, en dehors de ceux qui étaient dans les secrets des dieux, auraient pu dire en septembre 1979 de quelles nature et étendue seraient les réfonnes politiques annoncées par le président de la République. On mesure aujourd'hui l'obsolescence des discours sur «la démocratie à l'ivoirienne» version 1960-1975,et des pratiques politiques d'alors. Il est à craindre encore que les discours sur la «démocratie» actuelle ne soient en porte-à-faux avec la «démocratieivoirienne» de demain, et que les acteurs politiques ne soient, une fois encore, pris de court comme en 1980. Les propos qui vont suivre ne se veulent pas nonnatifs. Ils sOnt cependant loin d'être neutres, car il n'existe pas de grammaire ou de syntaxe neutres. Parler ou penser le politique en Afrique, c'est aussi se cower dans une discipline. Articuler des mots pour traduire des idées, mettre en fonne un discours «pour qu'il y ait cohérence de sens, c'est se plier, se soumettre à une loi cachée, obéir à un ordre qui ne se dit pas»22,exprimer une certaine vision du monde, et plus précisément ici du politique. On saura donc où vont les préférences. L'objet des propos n'est pas véritablement de savoir si la CÔte d'Ivoire remplit les «conditions»pour devenir une démocratiepluraliste23,c'est-à-dire établir un diagnostic et donner un pronostic. Dans le cas de ce pays, comme d'ailleurs dans celui des autres pays africains, ce serait une démarche inhibitrice, peu fécondante intellectuellement. Il s'agit avant tout d'une tentative d'approche «enveloppante» du système de régu1ationsociopolitiqueprenant en compte les héritages pré-colonial et colonial et les pratiques politiques, économiques, sociales et culturellespost-coloniales. L'étude des perspectives d'évolution du pluralisme électoral, l'approche de l'invention démocratique en CÔted'Ivoire, l'acclimatation d'un modèle politique exogène, à la lumière des conditions (les variables culturelles et économiques) que l'histoire
22. A.-K. Marietti, Michel Foucault, Archéologie et Généalogie, Paris, LGF, 1985, p. 2.

23. Voir entre autres: G. Almond, J. Coleman, Politics of the developing areas, Princeton, Princeton University Press, 1960; A.-S. Banks, «Correlates of democratic peIformance», Comparative politics. vol.4 (2), january 1972, pp 217-230.

17

semble avoir imposées dans les démocraties fondatrices (Angleterre, France, Etats-Unis d'Amérique) ne constituent pas une tâche aisée, comme cela a été signalé. L'esquise qu'on en propose ici s'ordonnera de la manière suivante. L'invention d'un nouveau système politique signifie le passage de la «démocratie à l'ivoirienne» à la démocratie ivoirienne. Une évaluation sommaire des événements politiques africains importants des dernières années, permettra de s'interroger sur les véritables significations des mutations socio-politiques en cours, libéralisation ou redémocratisation. Ce débat ou cette absence de débat en Côte d'Ivoire, observable dans la production intellectuelle, donnera un aperçu de la culture politique nationale et de la place qu 'y tient la démocratie à travers les rapports que les intellectuels entretiennent avec la politique (première partie). La démocratie pluraliste peut apparaître alors comme une stratégie possible et souhaitable en tout cas, de certains acteurs sociaux. Cette approche semble-t-il, s'inscrit parfaitement dans la dynamique et la logique de certaines caractéristiques de l'Etat-PDCI (deuxième partie). Enfin, l'héritage du PDCI-RDA, la manière dont il sera géré et assumé, constitue un outil important et déterminant de l'invention démocratique, d'une éventuelle programmation d'une «démocratie à petits pas» (troisième partie).

18

PREMIÈRE

PARTIE

UNE DÉMOCRATIE À INVENTER. DE LA DÉMOCRATIE «À L'IVOIRIENNE» À LA DÉMOCRATIE IVOIRIENNE

La première formule voudrait très légitimement particulariser le système de régulation socio-politique ivoirien, et le distinguer ainsi de ceux usités ailleurs. Mais en réalité, elle a de très fortes connotations péjoratives, car en fait, pour beaucoup elle sert à désigner les «élections-nominations» d'antan, une absence de démocratie véritable, une démocratie de second ordre. La deuxième formule voudrait au contraire signifier l'avènement d'une démocratie authentique, conformément aux règles et aux principes les plus couramment et universellement reconnus. La construction d'une démocratie pensée et forgée par et pour les Ivoiriens, profondément enracinée dans leur culture politique nationale particulière et, de ce fait, acceptée et acceptable par eux, et défendue en cas de nécessité. La référence à la démocratie dans l'énoncé des deux formules désignant deux réalités différentes, traduit l'indétermination du concept. La démocratie servant donc à qualifier des systèmes politiques divers et parfois opposés, il faudra en proposer une définition générale et juste. On retiendra celle que suggère M. Claude Lefort, à travers les traits principaux qui, selon lui, caractérisent un système politique démocratique et qui sont les suivants:
«1. -La légitimité du pouvoir est assurée du fait que les dirigeants sont issus d'une consultation populaire qui permet à une majorité de se dessiner et de donner ainsi figure à la volonté générale; 2. - Cette procédure implique une compétition entre deux postulants au moins, hommes, équipes ou partis; 3. - La compétition suppose à son tour la liberté d'organisation et d'expression des partis; 4. - La répétition de la consultation à intervalles réguliers commande encore la protection de la minorité (ou des minorités) et, en particulier, sa représentation permanente dans la ou les assemblées où sont réitérées, dans ces intervalles, des consultations sur des mesures d'intérêt public; 5. - La puissance politique est limitée; elle garantit l'indépendance du pouvoir judiciaire, seule susceptible d'assurer dans les limites de la loi les libertés et la sécurité du citoyen;

20

6.

~

D'une façon générale, le pouvoir est lui-même soumis à

la loi; il revient à une assemblée représentative du peuple entier de modifier les lois ou d'en créer de nouvelles.1»

La démocratie dans sa version libérale, qui transpamî ainsi a été historiquement le produit d'un cenain nombre de circonstances particulières, d'une série d'accidents, mélange de hasard et de nécessité qui ont modelé les rapports entre l'Etat et la société dans le cadre du capitalisme en Europe de l'Ouest. L'auteur de «l'invention démocratique»2 précise la chaîne des signifiants du modèle: «Diversité des groupes et de leurs revendications, compétition de leurs représentants en vue d'une sélection des dirigeants, libre circulation des idées et des informations,libre association, contestation légitime du pouvoir établi, mobilitédu pouvoir et, plus généralement de la représentationpolitique, n'est nullement déterminé par un état des rapports de propriété ou des rapports de production, même si elle vient historiquementdans le cadre du capitalisme moderne.3» fi ajoute: «Il faut même reconnaître qu'elle peut se maintenir dans des conditions diverses, quels que soient les cadres dans lesquels se manifeste le suffrage populaire, queUesque soient sa forme et sa périocidité, quelle que soit la procédure du choix des gouvernants, et quel que soit enfin le degré d'inégalité des sujets politiques»4. Sur la base de ce qui précède, dans le contexte ivoirien, le glissement d'une formule à l'autre dans le référent démocratie n'est pas seulement sémantique. Parce que la Côte d'Ivoire est «aux frontières de la démocratie»5, géographiquement, économiquement et culturellement, le passage de la démocratie ancienne à la future traduit un saut qualitatif très important. Il postule l'existence ou l'avènement d'une autre culture politique, de mentalités, de personnalités, de comportements et de pratiques politiques, de discours et de rapports de pouvoir différents de ceux qui ont cours depuis la fin des années cinquante.

1. Qaude Lefort, E/éments d'une crilique de la bureaucratie, Paris, Gallimard (colection Tel), 1979; voir spécialement «Pour une sociologie de la démocratie», pp 323-348 et pp 3277328 pour la citation. 2. 3. C. Lefort, L'Invention C. Lefort, Eléments dimocratique, Paris, Fayard, 1981. op. cit., p. 329.

d'une critique de la bureaucratie,

4. Ibidem.
5. Guy Hermet, Auxfrontières de la démocratie, Paris, PUF, 1983.

21

En toute logique donc, la démocratie au IÙveau politique (comme à tous les autres niveaux6) en Côte d'Ivoire, sera spécifique. Parmi les cheminements singuliers possibles après la brève période du pluralisme dont on n'a pas encore mesuré tous les effets, à défaut d'une révolution créatrice par le bas, le schéma qui s'esquisse depuis 1980 (sinon depuis 1945 ou 1959) est celui d'une démocratisation graduelle par le haut. L'élitisme de la colonisation française, du mouvement nationaliste (le paradoxe n'est qu'apparent) et du processus de décolonisation, celui du régime post-indépendantiste avec la tutelle que le parti unique, instrument de domination des couches sociales privilégiées malgré sa rhétorique, a exercée et exerce sur l'Etat et la société, ont balisé les voies de cette «révolution» par les sommets. La dynamique du processus pour le moment n'est pas une question de théorie ou de forme institutionnelle. Elle sera fonction de la nature et des dimensions multiples des relations de l'Etat et de la société civile. C'est-à-dire, entre autres, du génie idéologique des Ivoiriens, des stratégies et des intérêts bien perçus, immédiats mais surtout à long terme des couches sociales au pouvoir, du travail de terrain des hommes politiques, etc.

6.

C. Lefort, Elémenls

d'une critique de la bureaucratie,

op. cil., pp 326-343.

22

Chapitre premier

De la démocratie au sein du parti unique au multipartisme: libéralisation ou redémocratisation

La problématique de la démocratie en Afrique Noire dans son ensemble, et en Côte d'Ivoire en particulier, qu'on aborde ainsi, est trop importante et fort complexe pour être épuisée en quelques lignes. Pour la compréhension de toutes ses dimensions, un certain nombre de réflexions menées avant tout par les Africains euxmêmes, on ne saurait trop insister sur ce point, autour du thème de l'acclimatation d'un système politique allogène, paraissent indispensables. Sur le plan théorique et épistémologique d'abord, elles porteraient sur les concepts du pouvoir et du politique dans les sociétés africaines contemporaines. Ensuite, des réflexions méthodologiques sur les données diverses pennettant d'analyser les pratiques des gouvernants, des gouvernés et de porter un regard critique sur les expériences démocratiques en cours. Dans le cadre général de ces réflexions, une attention particulière devrait être accordée aux changements de régimes politiques intervenus récemment en Afrique et aux partis ou systèmes de partis existants. Les premiers parce que leur interprétation pose des problèmes d'ordre théorique et méthodologique, et que l'intelligence de ces phénomènes révélera quelques aspects de la pensée politique africaine, éclairant un tant soit peu le débat, ou l'absence de débat politique en Côte d'Ivoire. Les seconds parce qu'ils constituent un invariant de la vie politique de la plupart des Etats, et qu'en tant qu'organisation, ils re-

23

présentent pour les pouvoirs établis et ceux qui le contestent, un moyen privilégié de domination (encadrement et orientation de la participation politique avec le parti unique) ou de réforme et de contestation (revendication du multipartisme).

A. LES CHANGEMENTS

POLITIQUES

A l'indépendance, après l'avènement du parti uniquel, conduisant à la généralisation et à la banalisation/routinisation de régimes plus ou moins autoritaires, la prolifération de coups d'Etat militaires et l'instauration de régimes politiques conséquents2 ont constitué une seconde vague d'uniformisation «institutionnelle» des pays africains. Les changements de régime de ces dernières années ont pris des formes diverses. 1°) La «démilitarisation» ou le mouvement de retour des civils au pouvoir sur la base d'élections pluralistes et compétitives: Ghana, 1969 et 1979; Nigéria, 1979; Centrafrique et Ouganda, 1980; Libéria, 19853.La démilitarisation a pris dans certains cas la forme d'une institutionnalisation de régimes politiques dominés par les militaires. Elle se fait en général par la création d'un parti unique, comme ce fut le cas au Bénin, au Congo, au Togo, au Zaïre; c'est une formule que tente de mettre en œuvre le général Kolingba en Centrafrique. 2°) Les aménagements politico-électoraux ont été de trois genres: le pluralisme électoral, la pluralité de candidatures, compatible avec le maintien du parti unique (Tanzanie, 1965; Kenya, 1969; Ouganda, 1970; Zambie, 1972; Côte d'Ivoire, 1980; Togo, 1985; Cameroun, 1986); le multipartisme constitutionnellement limité (Sénégal, 1976; Haute-Volta, 1978); le pluralisme politique ou multipartisme intégral (Sénégal, 1981).

1. A. Mahiou, L'Avènement du parti unique. L'Expérience pression française, Paris, LODJ, 1969. 2. Voir par exemple: M. Manin, La Militarisation Editions Naaman de Sherbrooke, Québec, 1976.

des pays africains politiques

d'ex-

des systèmes

africains,

3. Sur ce point, voir par exemple: - D. Austin, R. Luckham, eds., Politicians and Soldiers in Ghana, London, F. Cass, 1975; - P. Monkolo, «Démilitarisation et Démocratisation sous tutelle militaire. Les expériences du Nigéria, du Ghana et du Burkina-Faso (exhaute Volta»>. Thèse Science politique, Paris l, 1985.

24

3°) La remilitarisation (Nigéria, 1983) et/ou la radicalisation des militaires au pouvoir (Dahomey-Bénin, 1972; Ghana, 1981; Haute Volta-Burkina Faso, 1984)4. 4°) Le remplacement de leaders historiques et «naturellement» charismatiques à la tête de quelques Etats; succession politique sans drame au Sénégal (1980) et en Tanzanie (1985), dramatique au Cameroun (1982-1984), en Guinée Bissau (1972) et au Mozambique (1986), et quasi dramatique en Sierra Leone (1986-1987)5. Deux grandes tendances se dégagent de l'ensemble de ces mutations. D'abord, celle de la «tentation démocratique» plus ou moins forte et manifeste, phénomène récurrent dans la vie politique de nombreux Etats durant les années. soixante-dix. Ensuite, celle de la radicalisation ou du durcissement du caractère autoritaire dans d'autres Etats. Ces deux mouvements formellement contradictoires suscitent un certain nombre d'interrogations quant au fond et à la forme des changements politiques. Les premières sont relatives à la problématique du changement politique en Afrique noire, hasard ou nécessité plus ou moins liés à la nature et à l'état des rapports entre les sociétés politiques et les sociétés civiles. Les secondes concernent plus précisément la nature et les significations de la «tentation démocratique». Une question résume bien l'essentiel de l'un des aspects de la problématique générale du changement politique abordé ici: est-il vraiment de la nature des choses que les sociétés politiques africaines retardent de plusieurs décennies sur les secteurs les plus dynamiques de leurs sociétés civiles?
4. Voir The JOUTI'/(JI f communist Studies I (3, 4), september-december o 1985. «Special Issues on military maI'JÙst regimes in Africa»; ou l'ouvrage portant le même titre édité par J. Marlcakis et M. Waller, London, Franck Cass, 1986. 5. Voir par exemple Jeune Afrique n° 1370,8
sur la succession présidentielle,

avril 1987, p. 40 et 1971, 15 avril 1987,
de l'auteur:

p. 19. Voir ausssi,

-

«Elite

Transfonnation

and

political Succession» in I.W. Zartman, C. Delgado, eds., The political Economy of Ivory Coast, New York, Praeger, 1984, p. 21-56; - L. Anise, «Trends in leadership succession and regime change in African politics since independence», African studies Review, 17 (1974) pp 507-524; - J. Baguenard et al., Les Hommes politiques n'ont pas d'enfants, Paris, PUF, 1983; - F.-M. Hayward, «Politicalleaderslùp power and the State. Generalizations from the case of Sierra Leone», African studies Review, 27 (3), 1984, pp 17-45; - V.T. Levine, «Changing leadership and political images: some preliminary notes», JOUTI'/(Jlof Modern african Studies, 15 (4), 1977, pp 631-638; - G. Dauch, D. Martin, L'Héritage de Kenyalla. La transition politique au Kenya, 1975-1982, Paris, L'Hannauan, Presses universitaires d'Aix-Marseille, 1985; - O.-F. Natchaba, «La succession constitutionnelle du chef de l'Etat dans les régimes africains», Pel'/(Jnt, 796, janvier-mai 1988, pp 5-52; - B.-I. Obichère, «Passing the baton, the presidentiallegacy of jlÙius, K. Nyerere», JOUTI'/(Jlof african Studies, 14 (3), Fall1987, pp 89-94.

25

L'Afrique noire a effectué et effectue des sauts qualitatifs majeurs dans le domaine de la technologie (exemple de l'informatique qui, après les bureaux, entrera bientôt dans les écoles et sans doute dans les foyers), mais se refuse à le faire dans le domaine politique et intellectuel. Le «skyline» abidjanais et celui de quelques autres grandes villes, l'ultra-modernisme de certains buildings ou tours administratives, le mobilier «high tech» des bureaux des cadres du secteur public ou privé, jurent avec la vétusté des pratiques politiques, l'archaïsme des recettes institutionnelles. Les mots, les sons, les images, les technologies nouvelles utilisés stigmatisent la vieillesse des discours politiques, à qui ils font prendre des rides. Or, l'Afrique a «évolué» depuis les indépendances. Les mentalités ont changé. Le citoyen africain a mûri. il étouffe déjà ou étouffera sous peu dans des vêtements sociaux et politiques qui n'ont pas grandi avec lui. Les médias (la presse, la radio, la télévision, le cinéma) lui apportent des images, des idées d'autres régions du monde, et cela ne saurait ne pas avoir de conséquences tôt ou tard. Mais il semble que l'Afrique politique ne veuille pas ou ne puisse pas profiter de l'état d'avancement de la théorie politique universelle, de l'analyse des idéologies et des systèmes politiques existants6. Elle se trouve dans une situation paradoxale caractérisée par une pléthore d'intellectuels ou de gens se proclamant ainsi et une pénurie de moyens intellectuels d'interprétation du politique. Des intellectuels d'une certaine génération, notamment avec la négritude (quoiqu'on puisse en penser par ailleurs)?, ont annoncé, précédé ou accompagné des événements. Depuis lors, ceux qui les ont suivis et qui ont accusé leurs aînés de n'avoir pas été au bout de leur logique sur le plan politique (de ne pas avoir été capables de mettre sur pied des systèmes politiques enracinés dans les valeurs culturelles locales) retardent sur les événements. La résurgence ces dernières années du clivage «Afrique modérée», «Afrique progressiste» alors qu'on connaît la fragilité conceptuelle du clivage gauche/droite dans l'analyse politique
6. Voir par exemple: - R. Boudon, L'Idéologie, Paris, Fayard, 1987; - P. Birnbaum et al., Analyse de l'idiologie, Paris, Galilée, 1980; «Idéologies: le grand chambarde-

-

menl», Magazine Littéraire n° 239-240, mars 1987. Voir aussi: - Ali A. Mazrui, Africa between ideology and technology: Two frustated Forces of change; - J.-S. Saul, «Ideology in Africa, Decomposition and RecompositioID>, in G.-M. Carter, P.-P. Meara, eds, African Independance. The frrst 25 years, First Midland Book edition, Indiana University Press, Bloominghton, 1985, pp 275-300 et 301-329; - P. Chahal, «Thinking about politics in Africa», in P. Chabal, ed. Political Domination in Africa, Cambridge University Press, 1986.
7. S.-S. Adotevi, Négritude et Négrologues, Paris, Bourgois, 10/18, 1973;

«Negritude of black cultural nationalism», tober 1965, pp 321-348.

The Journal

of Modern

african Studies, 3 (3 J, oc-

-

A. Irélé,

26

classique, illustre un peu ces phénomènes. Ainsi, au travers des fonnes prises par certains changements, ou des propositons faites par exemple par des «opposants» ivoiriens et qu'on examinera plus bas, on constate que les sociétés politiques africaines n'ont pas vraiment mesuré la portée de ce qui s'est produit en France en mai 1981 et que mars 1986 et mai 1988 ont confinné8. A ces trois dates, la société civile a imposé un annistice idéologique, a mis fin à la guerre que se livraient les adversaires politiques qui cessent de se considérer comme mutuellement illégitimes. Cette pacification de la vie politique qui, assurément, a désacralisé et dédramatisé la politique, signifie en même temps son recentrage, le rejet des extrémismes9. Les intellectuels africains, collectivement ou individuellement, ont probablement partagé les espoirs et les illusions, et ont supporté les causes «perdues» de l'intelligentsia de gauche française et, à ce titre, mais à ce titre seulement, et dans les mêmes conditions, ils ont eu leur «Vietman intellectuel». Il ne semble donc pas slir que les changements de régimes politiques récents aient été préparés ou suivis d'un travail intellectuel sérieux et profond. Honnis le cas de la Guinée de Sékou Touré, qui avait des «circonstances atténuantes» en 1958 pour citer un cas ancien, et sauf au Nigéria, où le débat politique demeure toujours aussi animé10,l'histoire politique récente du Dahomey-Bénin, de la Haute Volta-Burkina Faso, et du Ghana dans une certaine mesure, le prouve amplement. Certes, il est vrai que très souvent, le contexte politique antérieur au changement y prédisposait très peu, mais il semble possible de s'interroger sur le rÔle des intellectuels dans les organisations politiques (clandestines ou non) les plus étroitement associées à la radicalisation des militaires au pouvoir au Bénin et au Burkina Faso. Le socialisme ne naît pas d'un coup d'Etat militaire, les Dahoméens-Béninois l'ont appris à leurs propres dépens et les Vol8. On pense ici principalement aux Etats de colonisation française, pourlesquels l'ancienne puissance demeure le premier «partenaire» culturel, politique et même idéologique. 9. De nombreux éditoriaux de journaux ont été consacrés depuis mars 1986 à ce phénomène. Parmi les ouvrages évoquant directement ou non le sujet, on peut citer entre autres: - J.-F. Kahn, La Guerre civile: Essai sur les stalinismes de gauche et de droite, Paris, PUF, 1982. - A. Lancelot et al., 1981, Les Elections de l'alternance, Paris, Presses de la FNSP, 1986. 10. Cf West Africa n° 3580, pp 768-769; 3581, pp 823-824; 3592, pp 1403-1406; 3593, p. 1457; 3598, pp 1724-1727; 3601, pp 1875-1876; 3602, pp 1915-1918; 3603, pp 19721974; - et aussi J. Ibrahim, The political Debate and the Struggle for democracy in Nigeria, op. cit.

27

taïques-Burkinabès en font l'expérience depuis 1984. De même, la démocratie ne naîtra pas d'un coup d'Etat, les Guinéens depuis avril 1984 s'en rendent compte tout comme les Libériens depuis l'arrivée de Samuel K. Doe au pouvoir en 1980. Me Abdoulaye Wade, le leader du PDS (parti Démocratique Sénégalais), principal parti d'opposition, sembla le croire puisqu'il en appela à l'armée en 1981, les «opposants» ivoiriens qui revendiquent le multipartisme le penseraient aussi puisque, selon certains, ils lorgneraient vers l'arméell. Tout cela témoigne de la grande fascination que les militaires et les coups d'Etat exercent à la fois sur ceux qui sont au pouvoir et sur leurs opposants. Elle s'expliquerait par le faible niveau de développement des institutions politiques et sociales, par ce qu'un journaliste nigérian a qualifié de «pedestrian political culture» et la conviction des militaires africains selon laquelle l'armée est la «garante de l'unité nationale»!2. Cette fascination pour un mode particulier de changement politique est un élément constitutif et en même temps une traducûon de ce décalage entre société politique et société civile, qu'il faut à présent essayer d'expliquer et de comprendre. n convient de préciser tout de suite qu'il ne s'agit pas d'une spécificité africaine, le retard du système politique sur les mentalités sociales a été une caractéristique importante d'un pays comme la France. L'arrivée de la gauche au pouvoir en mai 1981 et l'alternance intervenue en mars 1986 ont, en quelque sorte, modernisé la société politique en la mettant en phase avec la réalité économique et sociale, à l'instar des autres démocraties occidentales. L'histoire politique de la France, celle de la construcûon de son Etat et de sa logique, et des relations que les structures étatiques entretiennent avec la Nation, fournissent des éléments d'explication du hiatus entre l'Etat et la société civile!3. Les principales sources d'archaïsme politique dans les Etats africains post-coloniaux, ne sont pas faciles à trouver.
11. «Boigny's opponents looking at the anny», Africa Analysis, 14 qovember 1986, pp

6-7.
12. Analysant les motivations des auteurs des coups d'Etat et contre-coups perpétrés par les militaires africains, M.-F. David-West dit en conclusion que «si les politistes et les économistes ne peuvent pas s'emparer du pouvoir politique par la force (ils peuvent déclarer que le pays est mal en point et qu'ils constituent pour chacun le meilleur espoir, dans la mesure où la plupart des problèmes appartiennent à leurs domaines de spécialisation), alors les militaires ne devraient pas légitimement utiliser un tel argument pour commettre leurs traitresses félonies»; in West Africa n° 3593,14 july 1986, p. 1465. 13. Voir B. Badie, P. Birnbaum, SociologUi tk Birnbaum, La Logique tk l'Etat, Paris, Fayard, 1979. l'Etat, Paris, Grasset, 1979; et P.

28

On pourrait croire que les freins les plus importants à la modernisation des sociétés politiques se trouvent dans le dualisme de leurs sociétés civiles, l'opposition entre tradition et modernité, illustrée et symbolisée id~alementpar l'opposition villes-villages. Les limites de ce «pluralisme» de cette analyse dualiste sont connues, et on sait que la ville et les villages ne constituent pas deux mondes étrangers l'un à l'autre14. L'opposition tradition/modernitéconstitueraitun paradoxe au niveau politique, dans la mesure où on serait plus enclin à penser que le secteur «moderne»serait la société politique, alors que la société civile serait plus «traditionnelle».Mais il ne s'agirait que d'un paradoxe apparent. En effet, il est difficile sinon impossible de délimiter avec précision les frontières entre tradition et modernité, dont la distribution spatiale ou géographique et sociale semble avoir suivi le même cheminement que la colonisation du Sud-Est au Nord et d'Est en Ouest en ce qui concerne la Côte d'Ivoire. Plus précisément, tradition et modernité font l'objet d'une dispersion, d'un éparpillement territorial et social. Elles s'interpénètrent dans toutes les activités, leurs frontières traversent aussi bien tous les groupes sociaux verticaux et horizontaux que les individus dans leurs actes les plus quotidiens, témoignage d'une «ubiquité culturelle» étonnante. Pour expliquer le décalage entre la vétusté des formules institutionnelles et le dynamisme des mentalités sociales, le machiavélisme et le cynisme politiques des dirigeantsne sont pas suffisants. TIest possible en effet de stigmatiser la nature de «classe» des régimes mis en place dans les différentsEtats. Mais ce serait ignorer que, si dans la plupart des pays il existe des classes ou des couches sociales dominantes, une «politique de classe» ne semble pas constituer la caractéristiqueessentielle de ces régimes, dans la mesure où chaque «société politique est un réseau étroit et en expansion de liens entre patrons et clients qui servent à relier les communautésd'une manière pyramidale»15. Cette remarque devrait suffire en principe pour renoncer aussi à une vision simpliste, réductrice et caricaturale qui se résumerait à
14. Voir plus haut (Introduction) note n017. Et aussi: - L. Beltran, «Dualisme et pluralisme en Afrique tropicale indépendante», Cahiers Internationaux de Sociologie, 47, 1969, pp 93-118; - C. Coulon, Systèfll£ politique et Société dans les Etats d'Afrique noire. A la recherche d'un cadre conceptuel nouveau; in Rewe française de science politique 22(5) Octobre 1972 - L. Kuper, M.-G. Smith, eds, Pluralism in Africa, University of California Press, Berkeley and Los Angeles, 1969; - A.-R. Zolberg, Creating political order. The porty States of West Africa, Chicago, Rand Me Wally, 1966. 15. R.-A. Joseph, «Class, State and prebendal politics in Nigeria», Journal ofCommonwealth and comparative Politics, 21 (3), november 1983, p. 28. .

29

rechercher l'origine de ces régimes en même temps que les misères des Etats postcoloniaux dans les forces extérieures, nommément l'impérialisme occidental ou le néo-colonialisme. Cela revient à dire qu'il faut d'abord chercher les raisons d'être de ces régimes politiques dans les contradictions, les forces et les faiblesses, les compromis et les compromissions du processus constitutif des différents Etats, et des mécanismes générateurs de leurs nations. «Pourquoi la démocratie n'est-elle pas née avec l'indépendance? Pourquoi le nationalisme, l'anticolonialisme n'ont-ils pas concrétisé une force de liberté? Pourquoi notre univers politique nationale est-il devenu si fenné, si écrasant?» se demande Hélé Bedjil6. L'auteur trouve les raisons de la dégradation politique dans la philosophie de la décolonisation, dans les valeurs mêmes de la lutte anti-coloniale, qui n'ont ni été trahies par les bourgeoisies indigènes, ni récupérées ou dévoyées par l'impérialisme occidental. Le thème de l'identité culturelle qui constitua une force de libération s'inversa rapidement «en un instrument d'un enfermement intellectuel, d'une uniformisation politique sans précédent». En effet, si l'identité culturelle (le concept de culture fondement de la domination de l'Occident se retournant contre lui) permit aux colonisés de se libérer de l'envahisseur et d'affirmer leurs différence, elles les privait en même temps de tout pouvoir face à leur propre communauté. Car, écrit H. Bédji:
«Tant qu'il s'agit de me défendre contre la présence physique de l'envahisseur, la force de mon identité m'éblouit et me rassure. Mais dès lors qu'à cet envahisseur se substitue l'identité elle-même ou plutôt ma propre effigie (nationale) postée sur l'axe de l'autorité, et m'enveloppant de son regard, je ne devrais plus avoir en toute logique le droit de la contester»l?

L'unanimité et l'homogénéité devenaient donc pratiquemenet obligatoires parce qu'on ne se révolte pas contre soi-même. La possibilité des totalitarismes et des autoritarismes civils puis militaires, était de naissance inscrite dans les luttes nationalistes ou anti-coloniales telles qu'elles se sont développées dans la plupart des anciennes possessions européennes. Leur indépendance ne pouvait pas entraîner l'établissement de la démocratie ou l'épa16. H. Bedji, Le Désenchantement nationai. Essai SUT la décolonisation, Maspero, (Cahiers libres) 368,1982, pp 13-14. 17. Ibid., pp 118-119. Paris, François

30

nouissement du droit et des libertés, mais des totalitarismes mous, l'uniformisation des consciences et l'hypertrophie des structures partisanes. C'est pourquoi les régimes de parti unique qui ont essaimé partout, peu avant ou après les indépendances, constituent la traduction la plus logique et la plus adéquate du concept de l'identité culturelle. L'idée de nation ou, mieux, l'idéologie de la nation telle qu'elle se dégage de la philosoçphie de la décolonisation ou des luttes contre l'impérialisme occidental, pennet en priorité de comprendre la nature des régimes politiques post-indépendantistes. Mais celleci est imputable à une autre idéologie, l'idéologie du développement telle qu'elle s'articule dans le cadre des rapports de domination instaurés par l'indépendance. Cette idéologie que partagent de nombreux pays du Tiers monde peut être définie comme l'ensemble des idées et des croyances qui font du développement économique l'objectif prioritaire et le plus élevé de tout gouvernement. Le développement économique peut être entendu de plusieurs manières, mais en général il signifie amélioration du bien-être de la majorité de la population, c'est-à-dire élévation du niveau de vie en même temps que réduction des inégalités, l'idée étant fort répandue que tous ces objectifs doivent être atteints le plus rapidement possible. Mais, étant donné leur faible niveau de développement et la rareté des ressources disponibles, la plupart des Etats sont de nature patrimoniale, dans lesquels les positions politiques et administratives y constituent autant de prébendes. Les personnes appelées à occuper ces positions sont en général critiquées et enviées, mais aussi et en même temps, sommées de procurer quelques avantages matériels à leurs réseaux de parentèles et/ou de c1ientèlesI8. La domination est perçue et vécue essentiellement dans sa dimension politique, et l'Etat constituant le principal vecteur d'accumulation des richesses, la politique est donc un jeu à somme nulle, du «Winner take all». Alors le pouvoir devient un enjeu aussi considérable que tous les moyens sont bons pour le conserver. Ces différents éléments des Etats patrimoniaux africains rendent difficile l'émergence des régimes démocratiques, la culture politique dominante étant contraire ou difficilement compatible avec les nonnes et les principes de la démocratie.

18. J.-F. Medard, néo-patrimonia1isme?» pp 25-36.

«L'Etat sous-développé Travaux el Documents,

en Afrique noire: clientélisme politique ou n° l, Bordeaux, CEAN, 1982, spécialement

31

Comment alors interpréter et que signifie «la tentation démocratique» ou le passage du «Dry politics» au «Wet politics», caractéristique de quelques Etats ces dernières années? Le changement ou la transformation des systèmes politiques africains ont constitué, directement ou non, des thèmes de recherche depuis de nombreuses années. Ainsi, durant les années 50 et 60, l'analyse des élections organisées entre le lendemain de la Seconde Guerre mondiale et les indépendances, a permis de mesurer les effets de l'introduction de la démocratie pluraliste dans les anciennes colonies. Dans les années 60 et 70, des études ont été consacrées à l'émergence des partis uniques (pour quelques Etats dont la Côte d'Ivoire peu avant l'indépendance, mais pour la plupart au début des années 60) et aux coups d'Etat militaires des années 60 et 70. Elles ont contribué à fournir des éléments d'explication de la contraction de la vie et des activités politiques formelles, de l'instabilité politique naissante et surtout de la généralisation des régimes plus ou moins autoritaires et totalitaires et du recul consécutif de la démocratie, dont le caractère résiduel était ainsi attesté. Vers le milieu des années 70, des signes répétés sont apparus de libéralisation, de léger desserrement des autoritarismes antérieurs offrant une plus ou moins grande possibilité de participation politique formelle. La démilitarisation des systèmes politiques africains, leur libéralisation ou la formalisation des nouveaux modes de participation politique ou encore leur redémocratisation, n'ont pas constitué pour autant des thèmes privilégiés de recherche. Il est vrai qu'à la différence de l'instauration des régimes de parti unique civils ou militaires, il ne s'agit pas d'une tendance générale. Les reculs observés au Ghana, en Haute Volta et au Nigéria montrent la fragilité de la tendance et la situation économique de ces dernières années ne semble pas propice à la libéralisation de tous les régimes autoritaires africains. Cependant, ces changements, libéralisation/redémocratisation, réussie ou non, timide ou manifeste, n'en posent pas moins un certain nombre de questions. La première, d'ordre assez général, porte sur la signification réelle de ces changements: libéralisation, démocratisation ou redémocratisation? Dans l'analyse de la généralisation des régimes autoritaires africains, l'accent a été surtout mis sur l'étiologie des changements de régime. Mais si les raisons immédiates (intervention des armées étrangères) de la chute des dictatures en Centrafrique et en Ougan-

32