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LA DIPLOMATIE INTERNATIONALE EN EUROPE CENTRALE

De
240 pages
Après 50 ans d'isolation, les pays d'Europe centrale et orientale retournent à l'Europe. La Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque ont en commun d'avoir partagé des tranches d'histoire commune, côte à côte ou en tant qu'adversaires. Cet ouvrage passe en revue les instruments diplomatiques dont ces quatre pays disposent pour achever leurs desseins et convie le lecteur à la découverte de cet écheveau qui porte en lui toutes les transformations du continent européen.
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LA DIPLOMATIE INTERNATIONALE EN EUROPE CENTRALE

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

Dernières parutions

MOQUAY Patrick, Coopération intercommunale et société locale, 1998. BOISSEAU DU ROCHER Sophie, L'ASEAN et la construction régionale en Asie du Sud-Est, 1998. AL WARDI Sémir, Tahiti et la France. Le partage du pouvoir, 1998. JULIEN Christian, Les politiques régionales de formation professionnelle continue, 1998. LEIBFRIED S., PIERSON P., Politiques sociales européennes, 1998. IHL Olivier, Cérémonial politique: les voyages officiels des chefs d'Etat, 1998. KALUSZYNSKI Martine, WAHNICH Sophie (dir.), L'Etat contre la politique? 1998. SAVARESE Eric, L'ordre colonial et sa légitimation en France métropolitaine, 1998. KINGSTON de LEUSSE Meredith, Diplomate, une sociologie des ambassadeurs, 1998. ENGUÉLÉGUÉLÉ Stéphane, Les politiques pénales (1958-1995),1998. BRECHON Pierre, CAUTRES Bruno (dir), Les enquêtes eurobaromètres : Analyse comparée des données socio-politiques, 1998. BORRAZ Olivier, Les politiques locales de lutte contre le sida, 1998.

Alice LANDAU

LA DIPLOMATIE INTERNATIONALE EN EUROPE CENTRALE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

~ L'Hannatlan, 1998 ISBN: 2-7384-7392-X

A Rachel et Max Korn A Hélène Glaiman et Simon Rudovich

Remerciements Mes remerciements vont à Victoria Curzon-Priee et à l 'Insitut Européen de l'Université de Genève qui, par leur soutien moral et .financier, m'ont permis de mener à bien ce travail. Mes remerciements vont également à tous ceux qui y ont conribué.

INTRODUCTION

L'Europe du centre, selon les mots de len6 Szucs et d'!stvan Bib61, est, d'une certaine manière, une victime de l'histoire. A la charnière de deux civilisations, Rome et l'église catholique, Byzance et l'orthodoxie, elle se situe aux confins de l'Orient et de l'Occident, entre l'Europe occidentale et l'Eurasie. Géographiquement, cette région ne constitue pas une entité homogène, mais une région frontière qui délimite d'un côté l'Europe de l'ouest et de l'autre, la Russie et la Turquie. Ce n'est pas une entité indivisible car elle se décompose en des sous-unités plus ou moins homogènes: les Balkans; les territoires du « milieu », situés entre l'Allemagne et la Russie la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie et la Hongrie (Etats de Visegrad); les Etats baltes au nord. Cet ouvrage porte plus spécifiquement sur les Etats de Visegrad, qui panni tous les pays de l'ex-bloc communiste ont les liens les plus forts avec l'ouest. Les processus de transition ont été plus rapides dans les pays de Visegrad qu'ailleurs. Ceux-ci jouissent par ailleurs d'une stabilité relative dans un environnement immédiat qui l'est moins.
L'Europe centrale: une région charnière

Historiquement, c'est une région charnière où se sont confronté l'empire ottoman, l'empire des tsars et l'empire

1 Bib6, Istvan (1986), Misère des petits Etats d'Europe de ['est, Albin Michel, Paris; Szucs, Jen6 (1985), Les trois Europes, Editions l'Hannattan, Paris, pp. 48-75. 9

austro-hongrois2. Romains catholiques et Chrétiens orthodoxes se côtoient dans cette Europe, sans pourtant qu'ils évoluent de concert. Polonais, Tchèques, Slovaques, Magyars, Croates et Slovènes adoptent la foi catholique; les Etats balkaniques (la Bulgarie, la Roumanie, la Serbie et le Monténégro) et la Russie optent pour l'Orthodoxie, d'autres encore sont musulmans. II s'agit bien, comme l'observe Joseph Rotschild, d'une Europe de la diversité qui réapparaît après la deuxième guerre mondiale avant de tomber sous le rouleau homogénéisateur de l'intermède communiste3. L'histoire, lourde d'invasions, d'annexions territoriales, d'occupations, de démantèlements est symbolisée par les multiples noms des villes. Bratislava, capitale de la Slovaquie, s'appelait Pozsony pour les Hongrois et Pressburg pour l'Autriche. Lemberg est en polonais Lwow, en ukrainien Lviv et en russe, Lvov; Wilno que se disputaient la Lituanie et la Pologne pour des raisons historiques et stratégiques, est respectivement Vilnius ou Vilna; Teschen que revendiquent la Pologne et la Tchécoslovaquie s'appelle, selon les protagonistes, Tesin ou Cieszyn4. A la frontière de l'Ukraine et de la Roumanie, en Bukovine, Chernivtsi, dominé par les Polonais puis par les Turcs, est intégré au XVIIIème siècle à l'empire austro-hongrois et se nomme alors Czernowitz, une des cités légendaires de l'Europe5.

2Delanty, Gerard (1995), Inventing Europe, Idea, Identity, Reality, Basingstoke: Macmillan Press, p. 49. 3 Rotschild, Joseph (1989), Return to Diversity: A political History of East central Europe since World War II, New York: Oxford University Press. 4 Teschen constitue la seconde difficulté qui se pose à la Tchécoslovaquie, en 1918. Situé dans la région de Silésie, Teschen dispose de ressources minières importantes et d'une large population polonaise (environ 11,2% de la population totale). La Pologne demande son annexion après Munich et l'obtient après la deuxième guerre mondiale, Bugajski, Janusz (1993), Ethnie Politics in Eastern Europe, A Guide to nationality Policies, Organizations and International Studies, New York: M.E. Sharpe, p. 295. 5 Appelbaum, Anne (1994), Between East and West, Across the Borderlands of Europe, New York: Pantheon Books, p. 251. la

Les pays d'Europe centrale partagent certes une histoire commune. Celle-ci est inscrite dans leurs territoires qui ont été découpés et remodelés au gré des multiples traités qui se succèdent au fil des siècles. Ils ont participé à toutes les étapes qui ont marqué l'histoire européenne. Jusqu'à une époque récente, ils ont été annexés par toutes les puissances qui ont fait J'histoire de l'Europe: Allemands, Autrichiens, Turcs ou Russes. Ils ont payé leur tribut de guerres, de pertes humaines, de souffrances qui ont marqué le continent européen, mais ils s'en distinguent pourtant. Ils appartiennent à l'Europe, mais doivent néanmoins en revendiquer l'appartenance. Ce double aspect de proximité et d'éloignement qui caractérise les Etats d'Europe centrale constituera un des fils conducteurs de cet ouvrage.
Le retour à l'Europe

Tous souhaitent maintenant retourner à l'Europe. Mais, ce retour pose en lui-même un dilemm~. Les pays d'Europe centrale s'identifient historiquement à la culture européenne; ils ont le sentiment d'avoir été un bastion de l'Occident chrétien tàce aux Mongols, aux Ottomans, aux Bolcheviks et pa11agent encore le sentiment que la paix du continent européen dépend de leur stabilité et de leur sécurité. C'est cette vision qu'exprime Vaclav Havel lorsqu'il déclare «qu'oublier que les pays de Visegrad et la Slovénie appartiennent à l'Europe ocddentale serait suicidaire pour toute l'Europe. Il faut vaincre la résistance perceptible dans l'attitude de la CE vis-à-vis de nos pays, son manque d'imagination parce que sans cet appui des forces destructrices et déstabilisatrices vaincront»6. Au contraire, la perception occidentale ne voit dans l'Europe centrale qu'une zone tampon entre l'Occident et la Russie. Dans une de ses élégies consacrées à l'Europe centrale, Milan Kundera déplore qu'en 1984, l'Europe centrale ne représente aux yeux de l'ouest:
6 Havel. Vaclav (3/4 1994), « A Call for Sacrifice, the Co-Responsability of the West », Foreign Affairs, p. 6. Il

« qu'une partie de l'Union soviétique et rien d'autre. Par le seul tàit de son système politique, l'Europe centrale est confondue avec l'est; alors que par sa culture, elle est l'ouest et parce que celle-ci est en passe de perdre sa propre identité culturelle, elle ne perçoit dans l'Europe centrale rien d'autre qu'un régime politique. En d'autres termes, elle ne voit dans l'Europe centrale rien d'autre que l'Europe de l'est (...). Personne ne se tàit plus d'illusions sur les pays satellites de l'Union soviétique. C'est cette tragédie qu'on oublie très souvent. Ces pays ont été rayés de la carte de l'Europe de l'ouest? Les pays d'Europe centrale ont souvent le sentiment d'avoir été les oubliés de l'histoire européenne alors qu'ils se « réclament de l'arbre généalogique de l'Europe, un arbre dont les branches orientales ont elles aussi les mêmes racines, se nourrissent de la même sève médiévale, de la ou des religions, de la Renaissance, du baroque; elle traduit aussi Je désir légitime de voir reconnu cet héritage commun malgr6 !es différences »8. Cet oubli n'est pas récent. Il n'est pas nécessairement le fait de ne pas avoir disposé d'assez de temps pour se forger une identité propre après la première guerre mondiale ou d'avoir été coupé de l'Europe, d'avoir été retranché de son histoire par l'intermède communiste. Au dix-septième siècle déjà, occupée par les conquêtes coloniales et commerciales, l'Europe occidentale se désintéresse en effet de plus en plus de son flan oriental, au moment où l'Europe centrale lutte encore contre la menace musulmane. Celle-ci se retrouve prise au piège du jeu qui se jouent la Prusse, la Russie, l'empire ottoman et l'Autriche pour la conquête de l'Europe. En 1692, les Turcs attaquent la Podolie en Pologne, puis avancent vers la Hongrie et l'Autriche, qui est affaiblie par la pression de Louis
7Kundera, Milan, « The tragedy of Central Europe », New York Review of Books, 26 April 1984, pp. 34-37. 8 Kis, Danilo (1990), Variations sur des thèmes d'Europe centrale pp. 77-102 in Danilo Kis, ed., Homo Poeticus, Paris: Fayard, p. 88. 12

XIV sur le Rhin. La Poiogne vient au secours de l'Autriche et réussit à contenir les Turcs qui battent alors en retraite. La Pologne récupère la Podolie. Pourtant, un siècle plus tard, en 1793, la Pologne est dépecée par les « trois partitions» entre la Russie, la Prusse et l'Autriche9. Réintégrée un moment dans la famille européenne par son «printemps des peuples », au XIX ème siècle, l'Europe centrale est divisée, agitée par la fièvre nationaliste. Les ressentiments générés par les nombreux morcellements territoriaux resurgissent en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en Pologne. La fraternité et l'égalité qui sont scandées par les peuples qui s'insurgent dans l'empire des Habsbourg, se transforment en récriminations contre la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Pologne. Les conflits qui réapparaissent au XXème siècle, sont déjà inscrits en filigrane dans les élans nationalistes du XIXème siècle. L'Europe centrale connait une effervescence politique et culturelle sans précédent. Figée dans l'empire austro-hongrois, l'Europe centrale se situe géographiquement au centre, coincée entre l'Allemagne naissante et la Russie qui s'affirme sur la scène européenne. Lorsqu'ils accèdent à l'indépendance après la première guerre mondiale, la Hongrie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, les Etats baltes, la Yougoslavie et la Roumanie ne peuvent résister à la pression des puissances totalitaires qui émergent alors sur la scène européenne. L'indépendance n'entraîne pas une plus grande homogénéité régionale. L'Entente baltique entre la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie, conclue en 1934, cède aux pressions de l'Union soviétique qui considère que la région constitue une avant garde stratégique nécessaire à sa défense et un contrepoids face à la menace nazielO La Lituanie rentre
9 Davies, Norman (1996), Europe: A History, Oxford: Oxford University Press, p. 650-655 JO Hovi, Kanlervo (1993), « The Neutrality of the Baltic States before the Second World War », pp. 147-153 in Jukka Nevakivi, ed., Neutrality in History, Proceedings of the Conference on the History of Neutrality, Hel~inki: Finnish Historical Society, p. 150 13

dans l'orbite allemande; l'Estonie et la Lettonie tombent sous la coupe russe. La Petite Entente, englobant la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Yougoslavie, fondée également en 1934, n'a aucun poids face à la politique expansionniste des pouvoirs hégémoniques et ne contraint pas ses membres à se porter secours. La Hongrie réclame la révision des traités de paix et trouve dans l'Allemagne lin p"rtenaire compréhensifll Les puissances occidentales négligeront l'Europe centrale par myopie politique. Elles sont secouées par la grande dépression, absorbées par leur situation politique, économique et sociale. Dans les années trente, la Grande-Bretagne ne répond pas aux appels des Etats de l'Europe centrale. Elle se soucie davantage de la prééminence de la France que de la menace nazie et du maintien de ses préférences impériales que de promouvoir le commerce avec l'Europe centrale. La France est prête à aider les pays d'Europe centrale, à soutenir les nationalités en leur promettant l'autonomie et l'autodétermination, mais elle ne traduit pas ses promesses ~n actes commerciaux, politique:> ou militaires. Alors que se discute de la possibilité de créer une fédération douanière danubienne, la France ne comprend pas "que cette fédération couronnerait de succès U!le politique qui vise à créer une Mitteleuropa pour contrer l'Anschluss"12
II Dobrinescu, Valeriu Florin, « Les neutralités de la Roumanie de 1914 à 1916 et de 1939 à 1940; étude comparative, pp. 99-105 in Jukka Nevakivi, op. cil.. p. 102 12 Les préférences accordées aux Etats d'Europe centrale heurteraient les intérêts agricoles du Canada et de l'Australie. En 1930. la Grande-Bretagne s'oppose à des préférences au nom de ses dominions; impose un tarif préférentiel impérial et Ètablit des quotas pour protéger son agriculture. En 1932, la conférence d'Ottawa où le Foreign Office est absent, entérine la nouvelle politique protectionniste de la Grande-Bretagne qui abandonne le libre échange, maintenu jusqu'alors. En 1931. un gouvernement français ultra conservateur dirigé par Tardieu impose des quotas d'importation sur tous les produits agricoles en provenance d'Europe centrale. L'Allemagne, quant à elle. conclut une union douanière avec l'Autriche ce qui lui assure des bénéfices autant politiques qu'économiques. Elle intime à la Tchécoslovaquie et à la Hongrie d'y accéder, malgré le fait que l'accession de nouveaux pays 14

L'initiative de la Tchécoslovaquie de former une vaste zone de coopération régionale en Europe centrale, englobant l'Autriche, l'Italie, la Hongrie et la Pologne, ne peut lutter à armes égales contre l'Allemagne. Pourtant, les exportateurs sont intéressés à reconstituer les conditions des échanges d'avant 1914. Ils espèrent pouvoir élargir leurs débouchés et raffermir les positions d'une Bohème industrielle et d'une Hongrie agroalimentaire face au commerce autrichien. Amputée de la province de Posen, de la Haute Silésie, de Memel, de la Lituanie et de Dantzig, l'Allemagne maintient et renforce ses intérêts économiques en Europe centrale. Elle conclut des accords commerciaux avec la Roumanie et la Hongrie et fait de sa position commerciale un instrument diplomatique puissant. Expression de considérations politiques, le commerce sert petit à petit les besoins du réarmement allemand à l'arrivée de Hitler au pouvoir. L'Europe centrale: entre l'Allemagne et la Russie

L'Europe, selon Milan Kundera, ne représente pas un phénomène géographique, mais une notion spirituelle, synonyme du mot « ouest». Cependant, dans le cas de l'Europe du centre, la géographie lui confère une caractéristique commune, celIe d'être situé entre deux pouvoirs dominants, j'Allemagne et la Russie. Certains d'entre eux sont plus protégés que d'autres mais, l'Europe du milieu est un territoire frontière; un territoire imaginaire, un territoire chamièn: entre deux mondes. Il existe bien une communauté de destin, mais est-elle suffisante pour créer une communauté centreeuropéenne? N'est-elle pas davantage l'expression d'une opposition commune contre un agresseur plutôt qu'une

serait désastreux pour son agriculture. L'inclusion de la Tchécoslovaquie dans le système économique correspond à un objectif de politique étrangère. En rejoignant l'union douanière, le contrôle de l'économie passe à la minorité allemande de Tchécoslovaquie et de Hongrie (au nombre de 700000). Kaiser, David (1980), Economic Diplomacy and the Origins of the Second World War, Germany, Britain, France and Eastern Europe, /93()-/939, Princeton: Princeton University Press, p.47-60. 15

expérience positive capable de rapprocher les pays qui en font partie. Et la première question ne serait-elle pas précisément de savoir qui en fait partie? Car les frontières orientales de l'Europe sont les plus floues. Selon Gérard Delanty, «II n'existe pas, de ligne géographique de démarcation. La frontière orientale n'a jamais été fixée. Le repère le plus au nord pourrait être localisé entre la Mer blanche et la Mer baltique. Celui plus au sud est plus mouvant: des montagnes de l'Oural, à la rivière Don, de la Mer Caspienne à la Mer noire ou la Mer Egée. Il y a toujours eu une question orientale »13 La carte politique de l'Europe varie selon les acteurs. Jacques Rupnick rappelle que les pays d'Europe centrale et orientale se font de l'Europe centrale des représentations mentales différentes. L'histoire individuelle des Etats joue un rôle important dans la construction de ces représentations. Les Hongrois, comme les Tchèques, rappelle Jacques Rupnick, «ont tendance à considérer le territoire de l'ancien Empire austro-hongrois comme le noyau historique de l'Europe centrale, qu'ils préfèrent appeler le domaine danubien». Ils récusent le titre qui leur a été attribué d'Européens de l'est. L'Europe de l'est se situe sur leur tlanc est et sud-est, en Russie, en Ukraine, en Roumanie et en Bulgariel4 Ils revendiquent leur appartenance à l'Europe du Centre. Mais, que faire des Slovènes, situés à la frange de l'Autriche, qui ont le sentiment d'appartenir au même espace ou des Croates qui ont appartenu à l'empire des Habsbourg ?15 Pour les Polonais, l'Europe englobe toute la région comprise entre l'Allemagne et la Russie. La véritable frontière entre l'est et l'ouest se situe au-delà des Etats baltes - limite
13 Delanty, Gerard (1995), Inventing Europe, Idea, identity, Reality, op. cit., p.38. 14 « The Return of the Habsburgs », The Economist, 18 November 1995. IS The Economist, 16 novembre 1996. 16

orientale de l'influence polonaise - dont certaines villes, telles Vilno et Lwow, sont toujours considérées comme des composantes historiques vitales de la culture polonaise16 Peut-être serait-il plus juste de parler de trois Europes. Bronislaw Geremek note que: «la troisième Europe, qui coexiste aux côtés de la première Europe des Quinze, unifiée par l'Union Européenne, et globalement par l'OTAN, et la seconde Europe, forte de quinze Etats post-communistes qui veulent adhérer à la première, est partagée entre une appartenance européenne et une pesanteur asiatique ». Plus à l'est, les représentations sont floues. Certains Etats sont plus difficiles à ranger. Leur inclusion ou leur exclusion de l'Europe dépend de leur positionnement par rapport à la Russie. L'Ukraine est également peuplée de Hongrois ce qui justifierait selon certains qu'une parcelle du territoire soit classifiée au Centre et le reste à l'est. Plus vulnérables, les Etats baltes réclament autant, sinon plus que leurs voisins leur appartenance à l'Europe. Ils multiplient leurs efforts pour ancrer leur identité européenne plus au nord au sein d'une communauté baltique, conjointement avec les pays sçandinaves et plus à l'ouest avec la Pologne et l'UE. Les Etats baltes sont importants pour la sécurité de la Russie et constituent une région distincte dont il faut préserver la spécificité en la maintenant plus éloignée des influences occidentales. A fortiori, l'Ukraine et la Biélorussie doivent rester dans un espace contrôlé par la Russie. Ils peuvent revendiquer leur indépendance mais comme un «phénomène temporaire », selon les dires de Dmitri Ryurikov, conseiller de Boris Yeltsine17 Pour les Etats-Unis, l'Europe centrale remplace désormais l'Europe de l'est qui est un concept obsolète. Le mot
16Rupnick, Jacques 1993), L'autre Europe, crise et fin du communisme, Paris: Editions Emile Jacob, p. 19. 17 New York Herald Tribune, 6janvier 1997. 17

"est" possède une connotation historique et politique trop forte. Selon eux, l'Europe centrale fait partie d'une même entité. L'UE préfère le terme Europe centrale et orientale. L'utilisation de deux termes implique que l'Europe située entre la Mer Baltique et la Mer adriatique et flanquée à ses frontières occidentales de l'Allemagne et orientale de la Russie, n'est pas indivisible. Selon l'VE, elle se partage en plusieurs zones distinctes dont la classification dépend de leur degré « d'accessibilité ». La fin de la guerre froide et la multiplication des conflits dans les Balkans et les anciennes républiques soviétiques imposent à l'VE qu'elle consolide son flan oriental. Plus que jamais, l'observation de William Wallace reste pertinente. L'Europe, selon lui, n'est pas" un territoire délimité, mais une carte mentale, un espace imaginaire, des régions et des communautés politiquement définies. Elle reste soumise à de constantes redéfinitions, au gré de la géopolitique et de l'idéologie "18 Et sur cette carte, Timothy Garton Ash souligne que « L'Europe centrale est une idée. Elle n'existe

pas encore. L'Europe de l'est existe - c'était la
partie contrôlée militairement par les Soviétiques -. La nouvelle Europe centrale est encore à construire. Mais elle ne le sera pas en scandant seulement les mots « Europe centrale» à la manière d'un slogan à la mode - de la Californie à Budapest -, ou en cultivant un nouveau mythe. Si le terme Europe centrale doit acquérir quelque consistance, il faut abandonner le déclamatoire, le sentimental, l'incantatoire pour aborder un examen rigoureux et sans passion de l'héritage réel de l'Europe centrale, de son histoire, qui est fait autant de divisions que d'unité, et des conditions véritables de

18 Wallace, William (1990), The Transformation of Europe, RIlA, Lonoon: Pinter Publishers, London, p. 7. 18

l'Europe Centrale et orientale qui est fait autant de différences que de similitudes »19 C'est à cet examen que nous voulons nous livrer. Le choix du sujet a ainsi été guidé par une série de considérations. La région qui s'étend aux pays de Visegrad et aux Etats baltes constitue une entité distincte parmi les anciens pays satellites de l'Union soviétique. Les premiers sont certes plus engagés dans le processus de démocratisation et de transition économique mais tous ont en commun d'avoir partagé des tranches d'histoires similaires, quelquefois côte-à-côte, quelquefois en tant que partenaires ou en tant qu'adversaires. Le poids de l'histoire pèse sur les relations actuelles que les Etats tissent entre eux. La Pologne possède un passé glorieux. L'Union de Lublin réunit la Lituanie et la Pologne. Aux lendemains de la première guerre mondiale, la Hongrie est traumatisé par le « diktat» du traité de Trianon. Ce passé continue à expliquer des attitudes et des réflexes nationaux. Les perceptions divergentes que chacun des acteurs ont de leur rôle dans la région façonnent leur politique. Les contentieux ne sont pas oubliés, les méfiances subsistent mais ils doivent être nécessairement surpassés. Un réseau d'alliances et d'accords se met progressivement en place qui témoigne de ces changements.
L'Europe présent centrale à la confluence du passé et du

La conjonction du passé et du présent rend l'étude de l'Europe centrale particulièrement stimulante d'autant plus que les transformations actuelles interviennent sur fond de globalisation et de régionalisation. Les pays d'Europe centrale doivent oublier la Realpolitik qui les a guidés si longtemps pour
19 Garton Ash, Timothy (1989 ), « Does central Europe Exist? », pp. t 91215, in George Schôpflin and Nancy Woods, eds., In Search of Central Europe, Cambridge: Polity Press, p. 212. 19

intégrer des structures dont ils rêvaient lorsqu'ils en étaient exclus mais qui deviennent soudain exigeantes et étranges lorsqu'elles sont enfin à portée de main. Les Etats d'Europe centrale ont en commun de se situer dans un espace géographique central: au centre de l'Europe entre l'Allemagne et la Russie. Ils occupent, de ce fait, une position stratégique. Ils appartiennent à l'Europe mais doivent en justifier l'appartenance en multipliant les actes d'engagement et les preuves de bonne foi. Ils utilisent des moyens diplomatiques similaires, maniant tour à tour ou en même temps le bilatéralisme, le régionalisme et le multilatéralisme qui portent en filigrane les changements plus profonds du continent européen. Parmi eux, la coopération régionale est un processus qui n'est certes pas nouveau, mais inédit par son ampleur, sa diversité, son extension géographique et son actualité. Il était ainsi intéressant d'en cerner les contours dans une région qui n'est pas prédisposée à en adopter les principes et à manifester sa solidarité régionale. Plusieurs siècles de divisons et de rivalités ont transformé les relations interétatiques. Les Etats de l'Europe centrale s'engagent dans un processus de coopération régionale alors que maintenant comme hier, ils restent dépendants de l'extérieur financièrement, politiquement et économiquement. La chute du Mur de Berlin ne marque pas la fin d'un processus, mais au contraire le début d'une situation nouvelle qui souligne davantage le rôle de l'UE, en tant que pôle de référence et d'ancrage dans un continent soumis aux turbulences. Les pays d'Europe centrale cherchent tous à adhérer à l'UE, à intégrer l'OTAN et à rejoindre le Conseil de l'Europe et l'OSCE. Toutes ces organisations ont un rôle spécifique à jouer dont aucun n'est substituable. L'UE leur procure un ancrage à l'ouest, des ressources économiques et une légitimité dont ils ont besoin pour mener à bien la transition qu'ils ont tous entrepris. L'OTAN est nécessaire à leur sécurité. Au travers d'elle, c'est la présence sécurisante des Etats-Unis qu'ils perçoivent. Le Conseil de l'Europe édicte des règles en ce qui concerne les droits de l'homme et les 20

minorités. L'OSCE constitue un forum dans lequel les tensions nationales et les conflits potentiels s'expriment. C'est en Europe centrale que s'exprime le mieux la multidimensionalité de la sécurité. Celle-ci englobe des considérations politiques, économiques, environnementales, sociétales et militaires. Chacune d'entre elles est interdépendante. La sécurité économique - c'est-à-dire l'accès aux ressources, financières et commerciales, est nécessaire à la consolidation de l'Etat. La démocratisation en dépend et de même que la formulation de politiques ethniques, environnementales et sociétales plus saines. La démilitarisation augmente le niveau de la sécurité militaire mais non celui de la sécurité économique2o. La stabilité de la région ne peut être garantie qu'en tenant compte de la multiplicité de ces menaces. La participation des Pays d'Europe centrale et orientale dans ces organisations transforme déjà le paysage européen et modifie les institutions qui doivent les accueillir. Après des années d'hésitation, l'OTAN va s'étendre à l'est mais les aménagements institutionnels et politiques doivent nécessairement tenir compte des réactions de la Russie. Toute réflexion sur la situation actuelle de l'Union européenne (UE) aborde l'élargissement aux pays d'Europe centrale et orientale (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Slovénie, Roumanie, Bulgarie et pays baltes). L'ampleur de la tâche exige de l'UE une politique multidimensionnelle et une vision claire qu'elle ne possède pas nécessairement; ceci au moment où elle amorce une étape déterminante de son existence. Les Etats membres de l'VE ne parviennent pas toujours à se débarrasser d'anciennes craintes. Ainsi, tant du côté des Etats
20 En Tchécoslovaquie, par exemple, Vaclav havel, a suspendu la vente des armes mais ce geste, idéaliste, a entrai né des difficultés pour la Slovaquie qui a eu du mal à reconvertir ses industries militaires, où sont employées 140 000 personnes; Herring, Eric (1994), « International Security and Democratisation in Eastern Europe », pp. 87-1 18 in Geoffrey Pridham, Eric Herring and George Sanford, eds., Building Democracy? The International Dimension of Democratisation in Eastern Europe, London: Leicester University Press, pp. 94-95. 21

d'Europe centrale que de l'VE ou de l'OTAN, les mutations sont profondes. Enfin, aborder la diplomatie de l'Europe centrale, c'est également réfléchir sur des problèmes fondamentaux de relations internationales qui dépassent le cadre régional. Les deux moitiés de l'Europe sont en train de redéfinir leurs rapports avec les deux grandes puissances non européennes qui ont été les pivots de l'ordre européen de l'après guerre. Les Etats-Vnis garantissent à l'Europe une protection militaire alors qu'elle ne se perçoit pas comme autonome sur le plan de sa sécurité. Ce sont ces multiples aspects qui rendent l'étude de la diplomatie de l'Europe centrale si stimulante et si fascinante. c'est la globalité des problèmes de Relations internationales qui sont abordés par le sujet

22

CHAPITRE 1

L'histoire mouvementée l'Europe Centrale

de

L'histoire, selon Patrick Hutton, est l'art de la mémoire parce qu'elle met en exergue les relations entre la présence inconsciente des traditions et les efforts conscients pour faire resurgir le passé21 Chaque période cherche ainsi à recréer le passé en fonction de ses besoins spécifiques. La période actuelle, chargée d'incertitudes, est celle d'une période de gestation, complexe, qui se réfère au passé par un rappel constant des mythes et de la mémoire22 C'est une période de construction nationale, de légitimité précaire, prompt a entrer dans une spirale d'un "dilemme de la sécurité", selon les termes de Barry Posen23, où toute tentative de contrôler les incertitudes de l'environnement le plus proche est vécue comme une menace qui entraîne une réponse immédiate des voisins. Comprendre la situation actuelle exige un bref aperçu historique. Les pays d'Europe centrale partagent un héritage commun, plus à même de les antagoniser que de normaliser leurs relations interétatiques ou de cimenter une solidarité régionale. Comme le note Istvan Bibo « les pays d'Europe centrale et orientale sont devenus des nations non pas par la décision d'individus parlant une même langue, mais à la suite
2lHutton, Patrick H. (1993), History as an Art of Memory, Hannover: University Press of New England, pp. 20-21 22 Michnik, Adam (1991), Identité nationale et défi des temps modernes, in Fritz Stern et al., eds., L'Europe retrouvée, Editions La Baconnière, Neuchâtel, pp. 259-262 23 Posen, Barry R. (1993), "The Security Dilemna and Ethnic Conflict", Survival, Vol 35, No 1, p.29 23

d'expériences historiques dont aucune ne leur est commune »24. Les divisions historiques se sont perpétuées dans la mémoire collective2s La partition de la Pologne ou de la Tchécoslovaquie, pour ne citer que ces seuls exemples, n'échappe pas à ce schéma. Au XIXème siècle, les Slovaques préfèrent garder un lien plus étroit avec une union tchécoslovaque plutôt que s'opposer au nationalisme linguistique hongrois, mais ils n'ont jamais réussi à regagner leur identité et se sont sentis marginalisés après avoir été réincorporés à la Tchécoslovaquie en 1918. Leurs attentes sont différentes de celles des Tchèques; ils cherchent la restauration de leur identité dans un Etat fédéral. Les Tchèques, quant à eux, espèrent que l'intégration des Slovaques sera un moyen de contrebalancer le poids de la minorité allemande.
La Pologne

L'histoire de la Pologne ne diffère pas de celle de ses voisins - la Hongrie, la République tchèque ou la Slovaquie -. Elle est faite d'occupations, de guerres, de partages territoriaux qui sont quelquefois suscitées par de mauvais calculs politiques, de mauvaises alliances ou des aléas géographiques ou historiques. Mais, la grandeur passé de la Pologne se reflète encore sur ses inclinaisons et ses choix politiques actuels. Selon Janos Czus, l'Europe du centre-est est inséparable des deux autres Europes: l'Europe de l'ouest et l'Europe de l'est. Le destin de l'Europe du Centre-est est lié
24 Bibo, Istvan (1993), Misère des petits Etats d'Europe de l'est, Albin Michel, Paris, p. 138 25 Wehrlé, Frédéric (1993), les chemins de la désintégration de la Tchécoslovaquie, in Alain Gresh, A l'est, les nationalismes contre la démocratie, Editions Complexe, Paris, pp. 90-95; see also Bibo, Istvan (1993), Misère des petits Etats d'Europe de l'est, op. cit., p. 138. Pour la Hongrie, Niederhauser, Emil (1993), The National Question in Hungary, in Mikulas Teich and Roy Porter, eds., The National Question in Europe in Historical Context, Cambridge University Press, p. 252 24