La France est-elle gouvernable ?

-

Français
219 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

A bien des signes, et encore plus vue de l'étranger, la France semble difficile à gouverner. Le tableau de ses oscillations politiques est ici brossé : la succession de cycles montre qu'il n'y a aucune fatalité dans le destin ou le tempérament national. L'auteur cherche les causes de notre affaiblissement dans l'organisation de la société et la défaillance de ses structures. Il appelle à une nouvelle régulation sociale fondée sur un équilibre entre valeurs collectives et valeurs individuelles.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 88
EAN13 9782296716957
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème








LA FRANCE
EST-ELLE GOUVERNABLE ?



















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13939-8
EAN : 9782296139398

Pierre Albertini





LA FRANCE
EST-ELLE GOUVERNABLE ?

























L'Harmattan

Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les «questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection «Questions
Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à
tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser
autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes
à la réflexion collective.

Derniers ouvrages parus

Carlos Antonio AGUIRRE ROJAS,Les leçons politiques du
néozapatisme mexicain, Commander en obéissant, 2010.
Florence SAMSON,Le Jungle du chômage, 2010.
Frédéric MAZIERES,Les contextes et les domaines d'interventions
de l'Attaché de Coopération pour le Français, 2010.
Noël NEL,Pour un nouveau socialisme, 2010.
Jean-Louis MATHARAN,Histoire du sentiment d'appartenance en
e
France. DuXIIsiècle à nos jours, 2010.
Denis DESPREAUX,Avez-vous dit performance des universités ?,
2010.
Vincent TROVATO,Marie Madeleine. Des écrits canoniques au
Da Vinci Code, 2010.
Ricciarda BELGIOJOSO,Construire l'espace urbain avec les sons,
2010.
Collectif des médecins du travail de Bourg-en-Bresse,La santé au
travail en France : un immense gâchis humain, 2010.
Cyril LE TALLEC,Petit dictionnaire des cultes politiques en
France, 2010.
Steven E. Stoft,Dépasser Copenhague : Apprendre à coopérer.
Proposition de politique mondiale post-Kyoto, 2010.
Bernard OLLAGNIER, Communiquer, un défi français. De
l'illusion du tout com' à la communication réelle, 2010.







« La France est un trop petit pays pour ce qu'elle a
de grand et un trop grand pays pour ce qu'elle a de
petit »


Raymond Aron




Du même auteur :


Le droit de dissolution et les systèmes constitutionnels
français,thèse droit public, PUF, Paris-Rouen, 1978

La crise du politique,L'Harmattan, Paris,1997

Histoire du septennat 1873-2000Isabelle Sicart), (avec
Economica, Paris, 2000






INTRODUCTION

A l'occasion du premier anniversaire de son entrée en
fonction, Nicolas Sarkozy se serait écrié devant un petit
cercle d'invités, réunis pour la circonstance à l'Élysée : « c'est
facile de gouverner». Heureux et fier d'avoir conquis de
haute lutte un pouvoir qu'il convoitait dès son jeune âge, il
égrène alors les nombreuses réformes entreprises depuis mai
2007. Il en dénombre ainsi 55! En réaction contre le
comportement de son prédécesseur, accusé d'immobilisme, il
déclare à qui veut l'entendre qu'il a été élu pour exercer ses
responsabilités et qu'il le fera. Pour lui, le temps de la rupture,
symbolisé par l'intitulé de son projet présidentiel : «Tout est
possible» est enfin venu. N'a-t-il pas demandé aussitôt à
Jacques Attali de lui faire des propositions pour moderniser
la France? L'ancien conseiller de François Mitterrand à
l'imagination foisonnante lui remet alors un rapport contenant
pas moins de 300 mesures pour adapter la société française
aux défis nouveaux.

Si ce jugement rapporté par Jean-Marie Colombani dans
Un Américain à Parisbien été prononcé par le chef de a
l'État, il est à la fois inexact et présomptueux. Même en
faisant la part de l'exaltation que procure l'accès à la plus
haute marche de l'État et de l'autosuggestion qui fonde la
bonne vieille méthode Coué, la réalité sur la conduite des
affaires françaises est, au moins, plus nuancée. Elle n'a
d'ailleurs pas tardé à rattraper le Président lui-même, en le
rappelant à ses dures contraintes. Après l'anniversaire

enthousiaste de sa prise de fonction, il reconnaîtra cette fois
combien il est difficile de gouverner un «pays régicide».
Dans un entretien accordé auNouvel Observateur, en juillet
2009, il se confie en ces termes/ « Il faut un temps pour entrer
dans une fonction comme celle que j'occupe, pour
comprendre comment cela marche, pour se hisser à la hauteur
d'une charge qui est, croyez-moi, proprement inhumaine».
Après l'ivresse de la conquête du pouvoir vient le temps,
sinon de l'humilité, du moins d'une appréciation plus nuancée
de la situation. Comme chacun le sait, sur la longue durée de
l'histoire, la continuité l'emporte d'ailleurs, et de loin, sur la
rupture.

De ces deux opinions contraires formulées successivement
par le chef de l'État, la seconde est, à l'évidence, la plus
adaptée à un peuple prompt à se révolter et à défaire avec
autant d'ardeur ce qu'il avait construit auparavant. S'il n'y a
plus de tête à couper aujourd'hui, autrement que
symboliquement, la direction politique de la France n'est pas
chose aisée. Si les Français reconnaissent, sur le terrain des
principes, la nécessité de s'adapter au monde nouveau, ils
répugnent, en même temps, à prendre les mesures qui
s'imposent. Ils offrent ainsi à l'observateur un double visage,
celui d'un pays à la fois désireux de se transformer et crispé
sur le maintien des situations acquises avant chaque passage
à l'acte. Il y a là comme un déni de la réalité, un ultime
réflexe de peur et de défense qui ressemble à de la
schizophrénie.

À observer, sur la toile de fond d'une inquiétude
persistante, les crispations de l'opinion, la coalition des
corporatismes, l'inertie des structures administratives, on
dresse vite un constat sans complaisance : la France n'est pas
réputée pour la stabilité institutionnelle et l'élan réformateur
qui l'animent. Il y aurait là de quoi décourager les vocations,
précoces ou non, à la diriger mais c'est tout le contraire qui se

8

produit :en dépit de cette faiblesse, les présidentiables ou
ceux qui se voient tels n'ont jamais été aussi nombreux.
Traversée par des fractures politiques, secouée
périodiquement par des conflits civils, prête à s'enflammer
pour des principes et des symboles, notre histoire moderne
est «placée sous le signe contradictoire de l'union et de la
division » (G. Antonetti: Histoire contemporaine politique et
sociale). À l'étranger, notre pays n'est pas non plus réputé
pour son aptitude à se transformer sans violences et sans
secousses. C'est plutôt l'image inverse que nous offrons au
monde :celle d'un peuple à la fois conservateur et frondeur,
conscient de sa singularité, sinon de sa supériorité, plus
prompt à donner des leçons qu'à appliquer les conseils
prodigués aux autres. Ces caractères provoquent souvent
l'irritation de nos partenaires qui nous rappellent
régulièrement la parabole de la paille et de la poutre. Les
serments sur la montagne, les manifestations, les grèves
sontelles seulement un élément de notre folklore, un rite
sacrificiel obligé? Elles témoignent surtout, par leur
récurrence, d'une difficulté chronique à nous adapter sans
révolution, à anticiper paisiblement les nouveaux défis d'un
monde qui est tout, sauf immuable.

Cet accouchement dans la douleur de réformes arrachées
plus que consenties fait légitimement se poser la question:
notre pays est-il capable aujourd'hui de susciter et de
supporter une action politique de longue durée, cohérente et
unificatrice ?On entend par là, non pas l'accumulation de
mesures ponctuelles, destinées à parer au plus pressé comme
la scène gouvernementale en offre tant d'exemples, vite
oubliés, mais la poursuite ordonnée d'objectifs s'inscrivant
dans une vision de la société et du rôle de la France en
Europe et dans le monde. En bref, une politique agissant
résolument sur les causes, non sur les apparences. Une telle
perspective, exigeante, implique que l'intérêt à long terme ne

9

soit jamais sacrifié aux satisfactions du moment. Elle suppose
aussi que l'équité inspire la répartition des efforts demandés
comme la distribution des fruits qu'ils produisent.

Car si la politique est le choix des fins et des moyens, les
unes comme les autres doivent concourir à l'amélioration de
la performance collective et des conditions de vie des
citoyens : ces deux dimensions inséparables conditionnent le
renforcement de la cohésion sociale. Quels que soient les
termes utilisés (conduite, direction, gestion, gouvernement,
gouvernance) et sur lesquels on reviendra plus loin, c'est bien
le coeur du sujet. La France d'aujourd'hui est-elle en état de
générer une action d'envergure qui puisse en faire une société
plus créative et plus solidaire et interrompre, sinon le déclin,
du moins la perte d'influence que les statistiques et les
enquêtes confirment depuis une trentaine d'années? Vanité
de l'exercice, diront les sceptiques qui sont légion.Analyse
trop pessimiste, s'écriront les naïfs qui ne veulent pas voir la
réalité en face.

« Lapolitique, écrit Max Weber, consiste en un effort
tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur.
Cet effort exige à la fois de la passion et du coup d'oeil ». Qui
ne souscrirait à ce jugement? Cependant, en le formulant,
c'est aux gouvernants que songe le sociologue allemand, plus
qu'aux structures de la société et au comportement de ses
membres. Or c'est au contraire à ces facteurs que s'intéressent
prioritairement les pages de ce livre. Aujourd'hui, avec la
personnalisation du pouvoir qui touche tous les régimes,
démocraties ou dictatures, la réflexion se concentre souvent
sur les dirigeants dont on scrute les qualités et les défauts, les
aptitudes et les faiblesses. Sont-ils capables d'une vision large
de l'histoire et de l'avenir, sont-ils prêts à concevoir et à
conduire une politique ambitieuse et servant les intérêts
supérieurs du pays? En bref, ont-ils à la fois un pacte à

1

0

proposer, du charisme pour convaincre et une volonté pour
lutter contre vents et marées? La question agite les
commentateurs dans tous les pays de liberté. Mais chez nous,
avec d'autant plus de force que la France a souvent cédé au
mythe du sauveur, de la personnalité providentielle prenant
en main les destinées du pays. Jeanne d'Arc, Louis XIV,
Napoléon et plus récemment de Gaulle incarnent cette
propension à s'identifier à un héros dont dépendrait le salut
national et auquel les dirigeants du moment sont souvent
comparés. Il n'y a pas que Chateaubriand ou Victor Hugo
pour confronter l'épopée légendaire et la réalité plus banale
du moment, dans un exercice cruel destiné à ironiser sur les
pâles imitateurs.

La question de la dimension personnelle des gouvernants
n'est évidemment pas dénuée de pertinence, elle alimente
d'ailleurs une chronique inépuisable. Il n'est pas indifférent,
surtout dans les périodes difficiles, que le sort du pays soit
entre les mains d'hommes d'envergure ou, au contraire, de
personnages falots. Mais même s'il n'est pas sans lien avec la
problématique retenue, cet aspect est secondaire au regard de
l'ampleur de la crise de confiance que traverse notre pays
depuis quelques décennies. Dans une démocratie, on n'a
d'ailleurs que les dirigeants qu'on mérite. La candidature y est
libre, même si les chances de l'emporter ne sont pas égales, et
le dernier mot revient aux électeurs lorsqu'ils choisissent
leurs représentants. Il est donc trop facile de transférer sur
d'autres la responsabilité d'une situation dans laquelle chacun
a en vérité sa part.

S'en remettre à une figure exceptionnelle et à la
providence est-il digne d'un peuple de citoyens? Les
hommes d'État les plus légitimes et les plus visionnaires se
sont eux-mêmes heurtés aux réticences capricieuses et aux
volte-face de l'opinion. À supposer qu'une personnalité hors

11

du commun soit portée au plus haut sommet de l'État, cette
circonstance ne suffirait pas à créer le climat propice au
sursaut attendu. Le général de Gaulle, à deux reprises, a ainsi
fait les frais, et le pays aussi, de ce brusque changement
d'humeur. En 1946, la classe politique traditionnelle, trop
heureuse de retrouver les ors de la République, a la mémoire
bien courte et lui mesure chichement son concours/ la
démission provocatrice du général n'entraîne ni remords ni
clameur populaire. Peu avant lui, Churchill, catalyseur de
l'effort de guerre dans les années cruciales, fut également
remercié par des électeurs britanniques dont la gratitude
n'était pas la principale qualité. En 1969, malgré ou sans
doute à cause de son caractère profondément novateur, le
référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation
coalise tout ce que la France compte de petites féodalités et
de défenseurs du statu quo. Et que dire encore de
MendèsFrance qui, après avoir négocié les traités sur l'Indochine et la
Tunisie, se heurta à l'hostilité de la droite et des communistes,
unis contre nature, sans pouvoir mobiliser ses propres amis,
attentistes, hésitants ou opportunistes. «Un ministère qu'on
soutient est un ministère qui tombe», proclamait déjà
Talleyrand dont l'habileté manoeuvrière ne laissait aucun
répit à ses ennemis. L'ingratitude, même parée du manteau de
l'indépendance d'esprit, ne change pas de nature. Cela vient
de loin. Sous la IIIe République, déjà, les parlementaires
avaient préféré Grévy à Gambetta, Carnot à Ferry, Deschanel
à Clémenceau, les personnages effacés aux personnalités
fortes. Il y a toujours plus à craindre des seconds que des
premiers.

Sans sous-estimer l'équation personnelle qui agit
naturellement sur l'histoire, la question qui parcourt cette
étude a une portée plus générale, plus sociologique. Au-delà
du comportement des dirigeants, de leurs qualités et de leurs
défauts, réels ou supposés, elle concerne plus globalement la

1

2

direction collective du pays, sa façon de gérer le présent et de
préparer l'avenir. Or celles-ci n'obéissent à aucune constante,
elles varient selon les périodes considérées : c'est précisément
cette variation qui invite à en identifier les causes. Pourquoi,
dans certaines circonstances, la France se transforme-t-elle à
grande échelle, sans drame ni conflit majeur ? Pourquoi, dans
d'autres au contraire, est-elle comme paralysée par la peur des
réformes et du lendemain? Comment expliquer cette
alternance déconcertante d'un grand projet mobilisateur et
d'un recroquevillement sur nous-mêmes ?

Quelques précisions de méthode s'imposent ici. Cette
recherche a en effet point de départ différent de celui des
analyses habituelles des phénomènes de pouvoir: elle
s'appuie sur la notion plus récente de gouvernance qui a fait
son apparition dans les années 90. Appliquée à des réalités de
dimension variable (une entreprise, une organisation
internationale, une aire urbaine), celle-ci vise à définir les
conditions d'une bonne gestion des hommes et des
ressources, à mesurer l'efficacité et l'efficience des moyens
utilisés. Elle permet par exemple d'évaluer la réussite de
stratégies économiques, l'impact de programmes de
modernisation ou encore de politiques publiques.
Naturellement, le concept n'est pas sans lien avec celui de
gouvernement mais son champ est plus vaste. Ainsi, la
gouvernance interroge le fonctionnement des institutions
politiques autour des questions classiques: qui détient le
pouvoir dans le pays étudié? comment s'équilibrent les
divers groupes d'influence et d'intérêt en démocratie? Quels
sont le rythme et les effets de l'alternance? Mais elle
examine également leur aptitude à éviter la survenue de
crises, à lutter contre les inégalités, à assurer un
développement économique et social le plus harmonieux
possible. L'exercice du pouvoir est ainsi confronté à la qualité
de la gestion des risques et à la valorisation du potentiel du

1

3

système concerné. Comme le montre P. Moreau Defarges,
dansLa gouvernance,cette problématique, plus ouverte que
celle de gouvernement, produit deux conséquences
essentielles.

D'une part, elle fait intervenir le comportement d'une
pluralité d'acteurs: non seulement, les dirigeants au sens
strict mais aussi les structures intermédiaires (partis,
syndicats, groupes de pression, notamment) enfin les citoyens
eux-mêmes, dont le degré d'implication, de participation est
plus ou moins élevé. L'État n'est plus appréhendé comme un
espace fermé, guidé par ce qui lui reste de souveraineté, mais
dans un univers d'interactions constantes avec la population
et les autres protagonistes du jeu. La relation entre le sommet
(le pouvoir) et sa base (les habitants) est donc au coeur de la
notion de gouvernance.

D'autre part, celle-ci conduit à un jugement sur le
fonctionnement global de l'ensemble étudié: son niveau de
cohésion, d'intégration, sa capacité à s'adapter, à prévenir les
conflits ou à en atténuer les effets, à éviter l'apparition de
fractures sociales profondes, bref à améliorer le sort de tous
et de chacun. À cet égard, les nombreuses tentatives de
définition d'une « bonne » gouvernance insistent toujours sur
plusieurs dimensions complémentaires: la stabilité politique
et l'absence de violence, l'efficacité du gouvernement et de
l'administration, les moyens d'expression des citoyens et le
degré de responsabilité des gouvernants. On y ajoute souvent,
pour caractériser plus finement la nature du régime, la qualité
des règles de droit et le niveau de corruption observé qui doit
être le plus faible possible. Comme on le voit, il s'agit bien
d'un ensemble de facteurs qui mêlent étroitement institutions,
comportement des dirigeants mais aussi des citoyens. De
manière plus synthétique encore, l'accord de Cotonou qui, en
2000, scelle le partenariat entre l'Union européenne et les

1

4

pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) propose de la
gouvernance la définition suivante : « la gestion transparente
et responsable des ressources humaines, naturelles,
économiques et financières dans des buts de développement
équitable et durable ».

On peut valablement s'inspirer de ces démarches
convergentes pour répondre à la question que nous nous
posons : la France actuelle est-elle en état de concevoir et de
mettre en oeuvre, dans la durée, un véritable projet collectif ?
Certes, l'exercice est toujours imparfait, aucune société n'est
parvenue à secréter un modèle qu'on n'aurait plus qu'à imiter.
Mais si l'objectif de perfection est hors de portée, est-ce une
raison pour refuser de s'en inspirer ? C'est en plaçant sa barre
toujours plus haut que le sauteur s'améliore, d'essai en essai.
Si personne ne dispose de recette infaillible, du moins, les
termes de l'équilibre à trouver sont connus de longue date:
concilier unité et diversité, ordre et mouvement, création de
richesses et solidarité, croissance économique et protection
de la nature, bien-être collectif et accomplissement de soi.
Éternelle réflexion depuis l'apparition de sociétés organisées
et soumises au droit.
C'est toute la question de la finalité du système politique qui
est posée. Assurément, ce n'est ni le conservatisme ni le
changement érigés l'un et l'autre en dogme. C'est la
recherche, plus difficile et plus aléatoire, d'une juste
proportion entre ce qui mérite d'être conservé et ce qui doit
être changé. Construction qui menace toujours de se défaire
par l'excès: résistance forcenée au changement ou tentation
radicale ou brouillonne de tout remettre en cause. Chacune de
ces postures contraires aboutit, paradoxalement, à un résultat
identique :la dislocation du ciment qui unit les hommes, le
passage d'une communauté structurée à une collection
d'individus résignés et indifférents. On savait depuis Valéry
que les civilisations sont mortelles, on sait aussi qu'un pays

1

5

peut se prendre en main ou au contraire se laisser aller. Deux
facettes, l'une noble, l'autre cruelle, d'une même liberté.
Comme l'écrivait, à juste titre, le juriste allemand Carl
Schmit, fasciné par le suicide de la République de Weimar,
« qu'unpeuple n'ait plus la force ou la volonté de se
maintenir dans la sphère du politique, ce n'est pas la fin du
politique dans le monde. C'est seulement la fin d'un peuple
faible ».

Pour conjurer ce risque, le système politique doit respecter
des fins supérieures. Au premier rang, figure la liberté, non
seulement bien le plus précieux de l'homme mais aussi
rempart et garant de la démocratie. Ensuite, la responsabilité
et la solidarité qui en sont le complément naturel si l'on veut
donner sens à la dimension sociale que nous portons tous.
Certains comme Régis Debray proposent de les compléter par
la fraternité ou la justice qui n'est pas tout à fait synonyme
d'équité. Mais tous ces principes, ou si l'on préfère ces
valeurs, n'épuisent sans doute pas le champ: ils pourraient
être utilement prolongés par la référence à l'égalité, sinon de
condition, du moins de droit ou de chance, à la dignité que
toute personne humaine mérite, à la diversité qui implique
une ressemblance entre la société civile et la classe
dirigeante, à la participation ou même encore au pluralisme
de l'information et des médias. Ils ne s'excluent nullement
l'un l'autre mais font vivre au contraire une nation généreuse
et ouverte au monde.

Au-delà, une bonne gouvernance suppose enfin de
répondre à l'impératif de cohérence, de constance (de
durabilité mais le mot n'est guère élégant) dans l'action. Ce
n'est pas seulement une question de continuité des choix
effectués, c'est aussi de compatibilité avec l'impératif de
bienêtre de la population et de protection de l'environnement dont
les ressources sont de plus en plus rares. Il est inutile en effet

1

6

de souligner combien les capacités destructrices des
techniques modernes menacent aujourd'hui la santé et le
devenir des hommes et des autres espèces. C'est moins la
planète que ceux qui y vivent qu'il s'agit de sauver.

La démocratie est, par nature, le cadre le plus approprié
pour trouver un équilibre entre nos passions contraires.
Quelle que soit l'importance respective accordée à ces
principes, ils ramènent à un point central: comment se
combinent, dans les sociétés politiques, en particulier en
France, la nécessité de maintenir des liens collectifs sans
lesquels aucune communauté de destin et d'ambition n'est
durable et l'aspiration légitime à l'épanouissement individuel
de ses membres? Comme l'écrit Robert Rochefort dansLa
France déboussolée,vivre ensemble est un « dosage entre la
nécessaire «rassurance »que doit apporter la gestion
collective et la mobilisation personnelle pour assumer par
soi-même ses choix et sa destinée». Cette problématique se
pose aujourd'hui en termes nouveaux, ce qui explique notre
difficulté à la résoudre. Elle suppose en effet que chacun de
ces impératifs: solidarité et individualisme soit
simultanément respecté, ce qui n'était guère le cas avant les
années 80. Le fonctionnement social, plus hiérarchisé et
structuré autour d'institutions fortes (famille, école, églises)
reléguait au rang de rêve inaccessible, pour beaucoup, la
recherche de l'épanouissement et des satisfactions personnels.
Aujourd'hui, cette affirmation d'un parcours singulier,
affranchi des contraintes, monte dans toutes les sociétés
occidentales gagnées par la consommation de masse,
l'ouverture des frontières et le développement des
communications. Pourtant, au-delà des mutations qui se
développent sous nos yeux, la solidité de ce couple de forces
opposées, cohésion sociale et accomplissement individuel,
unité et diversité, sera le signe le plus tangible du pilotage
efficace, juste et dynamique de toute société moderne.

1

7


A cet égard, le constat qu'offre l'histoire de notre pays n'est,
à l'évidence, pas uniforme. Ainsi, pour se contenter d'une
comparaison rapide, la France a connu des phases contrastées
de gouvernance, tantôt instable pour ne pas dire chaotique,
tantôt au contraire relativement stable et cohérente. Ainsi,
elle a été capable de soutenir, pendant plus de quatre ans, une
guerre particulièrement atroce et sanglante, de 1914 à 1918.
Elle a aussi entrepris, après l'humiliation de la défaite et de
l'Occupation, un effort continu de reconstruction économique
et sociale pendant vingt-cinq ans et, parallèlement à une
douloureuse décolonisation, une stimulante reconversion
européenne. À l'inverse, dans les années 20, la nation,
affaiblie par la saignée démographique et les épreuves
endurées, a été portée à célébrer la paix plus que la victoire et
a trouvé dans une prospérité éphémère une aspiration
collective à la jouissance de la vie. La Belle Époque, autour
de la plus fastueuse des Expositions universelles, en 1900,
n'a-t-elle pas été aussi le symbole même d'années agréables,
faciles et insouciantes ?

L'observation de ces périodes contrastées est d'autant plus
utile qu'elle inspire des réponses différenciées. Sur un siècle,
se succèdent en effet des phases alternées de dynamisme et
d'effort et, à l'inverse, d'engourdissement et d'immobilisme.
Cette évolution a toutes les apparences de cycles dont on ne
peut prendre la mesure par avance. Depuis les années 1980,
les sociologues et les politologues s'accordent pour dire que
nous sommes entrés dans un moment prolongé de désarroi,
de dépression, de perte de confiance dont on n'entrevoit pas
encore la fin proche. C'est à cette période que nous nous
attacherons principalement, en l'éclairant par une
comparaison historique avec celles qui l'ont précédée, pour
en percevoir mieux la singularité.

1

8

Si les signes de la fragile gouvernance de notre pays sont
déjà largement repérés et connus, en revanche, les causes de
ce phénomène qu'on espère conjoncturel méritent à l'évidence
une investigation plus fouillée. Où les rechercher? Moins
dans l'aptitude présumée des dirigeants qui ne sont
probablement ni meilleurs ni pires qu'auparavant. Moins
aussi dans le tempérament national dont l'histoire atteste qu'il
nous porte tantôt à l'énergie collective tantôt à la résignation
dormante. Mais plutôt, à notre avis, dans l'organisation et le
fonctionnement de la société actuelle et dans les rapports
qu'ils font naître entre ses membres.

Tel est le parti-pris de cette interrogation. Celle-ci
s'accompagne évidemment de l'espoir d'un prochain cycle
d'audace et d'innovation aussi bien individuelles que
collectives, propice à une gouvernance plus stable et plus
confiante. En identifiant les causes de la situation dépressive
que nous traversons depuis bientôt trente ans, ce sont aussi
les voies d'un retour à un ensemble plus vivant, plus équilibré
et plus généreux que nous tenterons d'explorer. C'est au coeur
de la société, donc en nous-mêmes, qu'elles se trouvent, non
dans une fatalité dont nous serions les victimes désignées ou
dans la folle espérance en un sauveur qui ne viendra pas.

1

9










Première partie

UNE GOUVERNANCE INSTABLE