//img.uscri.be/pth/61780582ff77615fa16f7e8e2c996622ff276914
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La France est-elle gouvernable ?

De
219 pages
A bien des signes, et encore plus vue de l'étranger, la France semble difficile à gouverner. Le tableau de ses oscillations politiques est ici brossé : la succession de cycles montre qu'il n'y a aucune fatalité dans le destin ou le tempérament national. L'auteur cherche les causes de notre affaiblissement dans l'organisation de la société et la défaillance de ses structures. Il appelle à une nouvelle régulation sociale fondée sur un équilibre entre valeurs collectives et valeurs individuelles.
Voir plus Voir moins

LA FRANCE EST-ELLE GOUVERNABLE ?

© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13939-8 EAN : 9782296139398

Pierre Albertini

LA FRANCE EST-ELLE GOUVERNABLE ?

L'Harmattan

Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Derniers ouvrages parus Carlos Antonio AGUIRRE ROJAS, Les leçons politiques du néozapatisme mexicain, Commander en obéissant, 2010. Florence SAMSON, Le Jungle du chômage, 2010. Frédéric MAZIERES, Les contextes et les domaines d'interventions de l'Attaché de Coopération pour le Français, 2010. Noël NEL, Pour un nouveau socialisme, 2010. Jean-Louis MATHARAN, Histoire du sentiment d'appartenance en France. Du XIIe siècle à nos jours, 2010. Denis DESPREAUX, Avez-vous dit performance des universités ?, 2010. Vincent TROVATO, Marie Madeleine. Des écrits canoniques au Da Vinci Code, 2010. Ricciarda BELGIOJOSO, Construire l'espace urbain avec les sons, 2010. Collectif des médecins du travail de Bourg-en-Bresse, La santé au travail en France : un immense gâchis humain, 2010. Cyril LE TALLEC, Petit dictionnaire des cultes politiques en France, 2010. Steven E. Stoft, Dépasser Copenhague : Apprendre à coopérer. Proposition de politique mondiale post-Kyoto, 2010. Bernard OLLAGNIER, Communiquer, un défi français. De l'illusion du tout com' à la communication réelle, 2010.

« La France est un trop petit pays pour ce qu'elle a de grand et un trop grand pays pour ce qu'elle a de petit » Raymond Aron

Du même auteur : Le droit de dissolution et les systèmes constitutionnels français, thèse droit public, PUF, Paris-Rouen, 1978 La crise du politique, L'Harmattan, Paris,1997 Histoire du septennat 1873-2000 (avec Isabelle Sicart), Economica, Paris, 2000

INTRODUCTION

A l'occasion du premier anniversaire de son entrée en fonction, Nicolas Sarkozy se serait écrié devant un petit cercle d'invités, réunis pour la circonstance à l'Élysée : « c'est facile de gouverner ». Heureux et fier d'avoir conquis de haute lutte un pouvoir qu'il convoitait dès son jeune âge, il égrène alors les nombreuses réformes entreprises depuis mai 2007. Il en dénombre ainsi 55 ! En réaction contre le comportement de son prédécesseur, accusé d'immobilisme, il déclare à qui veut l'entendre qu'il a été élu pour exercer ses responsabilités et qu'il le fera. Pour lui, le temps de la rupture, symbolisé par l'intitulé de son projet présidentiel : « Tout est possible » est enfin venu. N'a-t-il pas demandé aussitôt à Jacques Attali de lui faire des propositions pour moderniser la France ? L'ancien conseiller de François Mitterrand à l'imagination foisonnante lui remet alors un rapport contenant pas moins de 300 mesures pour adapter la société française aux défis nouveaux. Si ce jugement rapporté par Jean-Marie Colombani dans Un Américain à Paris a bien été prononcé par le chef de l'État, il est à la fois inexact et présomptueux. Même en faisant la part de l'exaltation que procure l'accès à la plus haute marche de l'État et de l'autosuggestion qui fonde la bonne vieille méthode Coué, la réalité sur la conduite des affaires françaises est, au moins, plus nuancée. Elle n'a d'ailleurs pas tardé à rattraper le Président lui-même, en le rappelant à ses dures contraintes. Après l'anniversaire

enthousiaste de sa prise de fonction, il reconnaîtra cette fois combien il est difficile de gouverner un « pays régicide ». Dans un entretien accordé au Nouvel Observateur, en juillet 2009, il se confie en ces termes/ « Il faut un temps pour entrer dans une fonction comme celle que j'occupe, pour comprendre comment cela marche, pour se hisser à la hauteur d'une charge qui est, croyez-moi, proprement inhumaine ». Après l'ivresse de la conquête du pouvoir vient le temps, sinon de l'humilité, du moins d'une appréciation plus nuancée de la situation. Comme chacun le sait, sur la longue durée de l'histoire, la continuité l'emporte d'ailleurs, et de loin, sur la rupture. De ces deux opinions contraires formulées successivement par le chef de l'État, la seconde est, à l'évidence, la plus adaptée à un peuple prompt à se révolter et à défaire avec autant d'ardeur ce qu'il avait construit auparavant. S'il n'y a plus de tête à couper aujourd'hui, autrement que symboliquement, la direction politique de la France n'est pas chose aisée. Si les Français reconnaissent, sur le terrain des principes, la nécessité de s'adapter au monde nouveau, ils répugnent, en même temps, à prendre les mesures qui s'imposent. Ils offrent ainsi à l'observateur un double visage, celui d'un pays à la fois désireux de se transformer et crispé sur le maintien des situations acquises avant chaque passage à l'acte. Il y a là comme un déni de la réalité, un ultime réflexe de peur et de défense qui ressemble à de la schizophrénie. À observer, sur la toile de fond d'une inquiétude persistante, les crispations de l'opinion, la coalition des corporatismes, l'inertie des structures administratives, on dresse vite un constat sans complaisance : la France n'est pas réputée pour la stabilité institutionnelle et l'élan réformateur qui l'animent. Il y aurait là de quoi décourager les vocations, précoces ou non, à la diriger mais c'est tout le contraire qui se 8

produit : en dépit de cette faiblesse, les présidentiables ou ceux qui se voient tels n'ont jamais été aussi nombreux. Traversée par des fractures politiques, secouée périodiquement par des conflits civils, prête à s'enflammer pour des principes et des symboles, notre histoire moderne est « placée sous le signe contradictoire de l'union et de la division » (G. Antonetti : Histoire contemporaine politique et sociale). À l'étranger, notre pays n'est pas non plus réputé pour son aptitude à se transformer sans violences et sans secousses. C'est plutôt l'image inverse que nous offrons au monde : celle d'un peuple à la fois conservateur et frondeur, conscient de sa singularité, sinon de sa supériorité, plus prompt à donner des leçons qu'à appliquer les conseils prodigués aux autres. Ces caractères provoquent souvent l'irritation de nos partenaires qui nous rappellent régulièrement la parabole de la paille et de la poutre. Les serments sur la montagne, les manifestations, les grèves sontelles seulement un élément de notre folklore, un rite sacrificiel obligé ? Elles témoignent surtout, par leur récurrence, d'une difficulté chronique à nous adapter sans révolution, à anticiper paisiblement les nouveaux défis d'un monde qui est tout, sauf immuable. Cet accouchement dans la douleur de réformes arrachées plus que consenties fait légitimement se poser la question : notre pays est-il capable aujourd'hui de susciter et de supporter une action politique de longue durée, cohérente et unificatrice ? On entend par là, non pas l'accumulation de mesures ponctuelles, destinées à parer au plus pressé comme la scène gouvernementale en offre tant d'exemples, vite oubliés, mais la poursuite ordonnée d'objectifs s'inscrivant dans une vision de la société et du rôle de la France en Europe et dans le monde. En bref, une politique agissant résolument sur les causes, non sur les apparences. Une telle perspective, exigeante, implique que l'intérêt à long terme ne 9

soit jamais sacrifié aux satisfactions du moment. Elle suppose aussi que l'équité inspire la répartition des efforts demandés comme la distribution des fruits qu'ils produisent. Car si la politique est le choix des fins et des moyens, les unes comme les autres doivent concourir à l'amélioration de la performance collective et des conditions de vie des citoyens : ces deux dimensions inséparables conditionnent le renforcement de la cohésion sociale. Quels que soient les termes utilisés (conduite, direction, gestion, gouvernement, gouvernance) et sur lesquels on reviendra plus loin, c'est bien le coeur du sujet. La France d'aujourd'hui est-elle en état de générer une action d'envergure qui puisse en faire une société plus créative et plus solidaire et interrompre, sinon le déclin, du moins la perte d'influence que les statistiques et les enquêtes confirment depuis une trentaine d'années ? Vanité de l'exercice, diront les sceptiques qui sont légion.Analyse trop pessimiste, s'écriront les naïfs qui ne veulent pas voir la réalité en face. « La politique, écrit Max Weber, consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur. Cet effort exige à la fois de la passion et du coup d'oeil ». Qui ne souscrirait à ce jugement ? Cependant, en le formulant, c'est aux gouvernants que songe le sociologue allemand, plus qu'aux structures de la société et au comportement de ses membres. Or c'est au contraire à ces facteurs que s'intéressent prioritairement les pages de ce livre. Aujourd'hui, avec la personnalisation du pouvoir qui touche tous les régimes, démocraties ou dictatures, la réflexion se concentre souvent sur les dirigeants dont on scrute les qualités et les défauts, les aptitudes et les faiblesses. Sont-ils capables d'une vision large de l'histoire et de l'avenir, sont-ils prêts à concevoir et à conduire une politique ambitieuse et servant les intérêts supérieurs du pays ? En bref, ont-ils à la fois un pacte à 10

proposer, du charisme pour convaincre et une volonté pour lutter contre vents et marées ? La question agite les commentateurs dans tous les pays de liberté. Mais chez nous, avec d'autant plus de force que la France a souvent cédé au mythe du sauveur, de la personnalité providentielle prenant en main les destinées du pays. Jeanne d'Arc, Louis XIV, Napoléon et plus récemment de Gaulle incarnent cette propension à s'identifier à un héros dont dépendrait le salut national et auquel les dirigeants du moment sont souvent comparés. Il n'y a pas que Chateaubriand ou Victor Hugo pour confronter l'épopée légendaire et la réalité plus banale du moment, dans un exercice cruel destiné à ironiser sur les pâles imitateurs. La question de la dimension personnelle des gouvernants n'est évidemment pas dénuée de pertinence, elle alimente d'ailleurs une chronique inépuisable. Il n'est pas indifférent, surtout dans les périodes difficiles, que le sort du pays soit entre les mains d'hommes d'envergure ou, au contraire, de personnages falots. Mais même s'il n'est pas sans lien avec la problématique retenue, cet aspect est secondaire au regard de l'ampleur de la crise de confiance que traverse notre pays depuis quelques décennies. Dans une démocratie, on n'a d'ailleurs que les dirigeants qu'on mérite. La candidature y est libre, même si les chances de l'emporter ne sont pas égales, et le dernier mot revient aux électeurs lorsqu'ils choisissent leurs représentants. Il est donc trop facile de transférer sur d'autres la responsabilité d'une situation dans laquelle chacun a en vérité sa part. S'en remettre à une figure exceptionnelle et à la providence est-il digne d'un peuple de citoyens ? Les hommes d'État les plus légitimes et les plus visionnaires se sont eux-mêmes heurtés aux réticences capricieuses et aux volte-face de l'opinion. À supposer qu'une personnalité hors 11

du commun soit portée au plus haut sommet de l'État, cette circonstance ne suffirait pas à créer le climat propice au sursaut attendu. Le général de Gaulle, à deux reprises, a ainsi fait les frais, et le pays aussi, de ce brusque changement d'humeur. En 1946, la classe politique traditionnelle, trop heureuse de retrouver les ors de la République, a la mémoire bien courte et lui mesure chichement son concours/ la démission provocatrice du général n'entraîne ni remords ni clameur populaire. Peu avant lui, Churchill, catalyseur de l'effort de guerre dans les années cruciales, fut également remercié par des électeurs britanniques dont la gratitude n'était pas la principale qualité. En 1969, malgré ou sans doute à cause de son caractère profondément novateur, le référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation coalise tout ce que la France compte de petites féodalités et de défenseurs du statu quo. Et que dire encore de MendèsFrance qui, après avoir négocié les traités sur l'Indochine et la Tunisie, se heurta à l'hostilité de la droite et des communistes, unis contre nature, sans pouvoir mobiliser ses propres amis, attentistes, hésitants ou opportunistes. « Un ministère qu'on soutient est un ministère qui tombe », proclamait déjà Talleyrand dont l'habileté manoeuvrière ne laissait aucun répit à ses ennemis. L'ingratitude, même parée du manteau de l'indépendance d'esprit, ne change pas de nature. Cela vient de loin. Sous la IIIe République, déjà, les parlementaires avaient préféré Grévy à Gambetta, Carnot à Ferry, Deschanel à Clémenceau, les personnages effacés aux personnalités fortes. Il y a toujours plus à craindre des seconds que des premiers. Sans sous-estimer l'équation personnelle qui agit naturellement sur l'histoire, la question qui parcourt cette étude a une portée plus générale, plus sociologique. Au-delà du comportement des dirigeants, de leurs qualités et de leurs défauts, réels ou supposés, elle concerne plus globalement la 12

direction collective du pays, sa façon de gérer le présent et de préparer l'avenir. Or celles-ci n'obéissent à aucune constante, elles varient selon les périodes considérées : c'est précisément cette variation qui invite à en identifier les causes. Pourquoi, dans certaines circonstances, la France se transforme-t-elle à grande échelle, sans drame ni conflit majeur ? Pourquoi, dans d'autres au contraire, est-elle comme paralysée par la peur des réformes et du lendemain ? Comment expliquer cette alternance déconcertante d'un grand projet mobilisateur et d'un recroquevillement sur nous-mêmes ? Quelques précisions de méthode s'imposent ici. Cette recherche a en effet point de départ différent de celui des analyses habituelles des phénomènes de pouvoir : elle s'appuie sur la notion plus récente de gouvernance qui a fait son apparition dans les années 90. Appliquée à des réalités de dimension variable (une entreprise, une organisation internationale, une aire urbaine), celle-ci vise à définir les conditions d'une bonne gestion des hommes et des ressources, à mesurer l'efficacité et l'efficience des moyens utilisés. Elle permet par exemple d'évaluer la réussite de stratégies économiques, l'impact de programmes de modernisation ou encore de politiques publiques. Naturellement, le concept n'est pas sans lien avec celui de gouvernement mais son champ est plus vaste. Ainsi, la gouvernance interroge le fonctionnement des institutions politiques autour des questions classiques : qui détient le pouvoir dans le pays étudié ? comment s'équilibrent les divers groupes d'influence et d'intérêt en démocratie ? Quels sont le rythme et les effets de l'alternance ? Mais elle examine également leur aptitude à éviter la survenue de crises, à lutter contre les inégalités, à assurer un développement économique et social le plus harmonieux possible. L'exercice du pouvoir est ainsi confronté à la qualité de la gestion des risques et à la valorisation du potentiel du 13

système concerné. Comme le montre P. Moreau Defarges, dans La gouvernance, cette problématique, plus ouverte que celle de gouvernement, produit deux conséquences essentielles. D'une part, elle fait intervenir le comportement d'une pluralité d'acteurs : non seulement, les dirigeants au sens strict mais aussi les structures intermédiaires (partis, syndicats, groupes de pression, notamment) enfin les citoyens eux-mêmes, dont le degré d'implication, de participation est plus ou moins élevé. L'État n'est plus appréhendé comme un espace fermé, guidé par ce qui lui reste de souveraineté, mais dans un univers d'interactions constantes avec la population et les autres protagonistes du jeu. La relation entre le sommet (le pouvoir) et sa base (les habitants) est donc au coeur de la notion de gouvernance. D'autre part, celle-ci conduit à un jugement sur le fonctionnement global de l'ensemble étudié : son niveau de cohésion, d'intégration, sa capacité à s'adapter, à prévenir les conflits ou à en atténuer les effets, à éviter l'apparition de fractures sociales profondes, bref à améliorer le sort de tous et de chacun. À cet égard, les nombreuses tentatives de définition d'une « bonne » gouvernance insistent toujours sur plusieurs dimensions complémentaires : la stabilité politique et l'absence de violence, l'efficacité du gouvernement et de l'administration, les moyens d'expression des citoyens et le degré de responsabilité des gouvernants. On y ajoute souvent, pour caractériser plus finement la nature du régime, la qualité des règles de droit et le niveau de corruption observé qui doit être le plus faible possible. Comme on le voit, il s'agit bien d'un ensemble de facteurs qui mêlent étroitement institutions, comportement des dirigeants mais aussi des citoyens. De manière plus synthétique encore, l'accord de Cotonou qui, en 2000, scelle le partenariat entre l'Union européenne et les 14

pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) propose de la gouvernance la définition suivante : « la gestion transparente et responsable des ressources humaines, naturelles, économiques et financières dans des buts de développement équitable et durable ». On peut valablement s'inspirer de ces démarches convergentes pour répondre à la question que nous nous posons : la France actuelle est-elle en état de concevoir et de mettre en oeuvre, dans la durée, un véritable projet collectif ? Certes, l'exercice est toujours imparfait, aucune société n'est parvenue à secréter un modèle qu'on n'aurait plus qu'à imiter. Mais si l'objectif de perfection est hors de portée, est-ce une raison pour refuser de s'en inspirer ? C'est en plaçant sa barre toujours plus haut que le sauteur s'améliore, d'essai en essai. Si personne ne dispose de recette infaillible, du moins, les termes de l'équilibre à trouver sont connus de longue date : concilier unité et diversité, ordre et mouvement, création de richesses et solidarité, croissance économique et protection de la nature, bien-être collectif et accomplissement de soi. Éternelle réflexion depuis l'apparition de sociétés organisées et soumises au droit. C'est toute la question de la finalité du système politique qui est posée. Assurément, ce n'est ni le conservatisme ni le changement érigés l'un et l'autre en dogme. C'est la recherche, plus difficile et plus aléatoire, d'une juste proportion entre ce qui mérite d'être conservé et ce qui doit être changé. Construction qui menace toujours de se défaire par l'excès : résistance forcenée au changement ou tentation radicale ou brouillonne de tout remettre en cause. Chacune de ces postures contraires aboutit, paradoxalement, à un résultat identique : la dislocation du ciment qui unit les hommes, le passage d'une communauté structurée à une collection d'individus résignés et indifférents. On savait depuis Valéry que les civilisations sont mortelles, on sait aussi qu'un pays 15

peut se prendre en main ou au contraire se laisser aller. Deux facettes, l'une noble, l'autre cruelle, d'une même liberté. Comme l'écrivait, à juste titre, le juriste allemand Carl Schmit, fasciné par le suicide de la République de Weimar, « qu'un peuple n'ait plus la force ou la volonté de se maintenir dans la sphère du politique, ce n'est pas la fin du politique dans le monde. C'est seulement la fin d'un peuple faible ». Pour conjurer ce risque, le système politique doit respecter des fins supérieures. Au premier rang, figure la liberté, non seulement bien le plus précieux de l'homme mais aussi rempart et garant de la démocratie. Ensuite, la responsabilité et la solidarité qui en sont le complément naturel si l'on veut donner sens à la dimension sociale que nous portons tous. Certains comme Régis Debray proposent de les compléter par la fraternité ou la justice qui n'est pas tout à fait synonyme d'équité. Mais tous ces principes, ou si l'on préfère ces valeurs, n'épuisent sans doute pas le champ : ils pourraient être utilement prolongés par la référence à l'égalité, sinon de condition, du moins de droit ou de chance, à la dignité que toute personne humaine mérite, à la diversité qui implique une ressemblance entre la société civile et la classe dirigeante, à la participation ou même encore au pluralisme de l'information et des médias. Ils ne s'excluent nullement l'un l'autre mais font vivre au contraire une nation généreuse et ouverte au monde. Au-delà, une bonne gouvernance suppose enfin de répondre à l'impératif de cohérence, de constance (de durabilité mais le mot n'est guère élégant) dans l'action. Ce n'est pas seulement une question de continuité des choix effectués, c'est aussi de compatibilité avec l'impératif de bienêtre de la population et de protection de l'environnement dont les ressources sont de plus en plus rares. Il est inutile en effet 16

de souligner combien les capacités destructrices des techniques modernes menacent aujourd'hui la santé et le devenir des hommes et des autres espèces. C'est moins la planète que ceux qui y vivent qu'il s'agit de sauver. La démocratie est, par nature, le cadre le plus approprié pour trouver un équilibre entre nos passions contraires. Quelle que soit l'importance respective accordée à ces principes, ils ramènent à un point central : comment se combinent, dans les sociétés politiques, en particulier en France, la nécessité de maintenir des liens collectifs sans lesquels aucune communauté de destin et d'ambition n'est durable et l'aspiration légitime à l'épanouissement individuel de ses membres ? Comme l'écrit Robert Rochefort dans La France déboussolée, vivre ensemble est un « dosage entre la nécessaire « rassurance » que doit apporter la gestion collective et la mobilisation personnelle pour assumer par soi-même ses choix et sa destinée ». Cette problématique se pose aujourd'hui en termes nouveaux, ce qui explique notre difficulté à la résoudre. Elle suppose en effet que chacun de ces impératifs : solidarité et individualisme soit simultanément respecté, ce qui n'était guère le cas avant les années 80. Le fonctionnement social, plus hiérarchisé et structuré autour d'institutions fortes (famille, école, églises) reléguait au rang de rêve inaccessible, pour beaucoup, la recherche de l'épanouissement et des satisfactions personnels. Aujourd'hui, cette affirmation d'un parcours singulier, affranchi des contraintes, monte dans toutes les sociétés occidentales gagnées par la consommation de masse, l'ouverture des frontières et le développement des communications. Pourtant, au-delà des mutations qui se développent sous nos yeux, la solidité de ce couple de forces opposées, cohésion sociale et accomplissement individuel, unité et diversité, sera le signe le plus tangible du pilotage efficace, juste et dynamique de toute société moderne. 17

A cet égard, le constat qu'offre l'histoire de notre pays n'est, à l'évidence, pas uniforme. Ainsi, pour se contenter d'une comparaison rapide, la France a connu des phases contrastées de gouvernance, tantôt instable pour ne pas dire chaotique, tantôt au contraire relativement stable et cohérente. Ainsi, elle a été capable de soutenir, pendant plus de quatre ans, une guerre particulièrement atroce et sanglante, de 1914 à 1918. Elle a aussi entrepris, après l'humiliation de la défaite et de l'Occupation, un effort continu de reconstruction économique et sociale pendant vingt-cinq ans et, parallèlement à une douloureuse décolonisation, une stimulante reconversion européenne. À l'inverse, dans les années 20, la nation, affaiblie par la saignée démographique et les épreuves endurées, a été portée à célébrer la paix plus que la victoire et a trouvé dans une prospérité éphémère une aspiration collective à la jouissance de la vie. La Belle Époque, autour de la plus fastueuse des Expositions universelles, en 1900, n'a-t-elle pas été aussi le symbole même d'années agréables, faciles et insouciantes ? L'observation de ces périodes contrastées est d'autant plus utile qu'elle inspire des réponses différenciées. Sur un siècle, se succèdent en effet des phases alternées de dynamisme et d'effort et, à l'inverse, d'engourdissement et d'immobilisme. Cette évolution a toutes les apparences de cycles dont on ne peut prendre la mesure par avance. Depuis les années 1980, les sociologues et les politologues s'accordent pour dire que nous sommes entrés dans un moment prolongé de désarroi, de dépression, de perte de confiance dont on n'entrevoit pas encore la fin proche. C'est à cette période que nous nous attacherons principalement, en l'éclairant par une comparaison historique avec celles qui l'ont précédée, pour en percevoir mieux la singularité.

18

Si les signes de la fragile gouvernance de notre pays sont déjà largement repérés et connus, en revanche, les causes de ce phénomène qu'on espère conjoncturel méritent à l'évidence une investigation plus fouillée. Où les rechercher ? Moins dans l'aptitude présumée des dirigeants qui ne sont probablement ni meilleurs ni pires qu'auparavant. Moins aussi dans le tempérament national dont l'histoire atteste qu'il nous porte tantôt à l'énergie collective tantôt à la résignation dormante. Mais plutôt, à notre avis, dans l'organisation et le fonctionnement de la société actuelle et dans les rapports qu'ils font naître entre ses membres. Tel est le parti-pris de cette interrogation. Celle-ci s'accompagne évidemment de l'espoir d'un prochain cycle d'audace et d'innovation aussi bien individuelles que collectives, propice à une gouvernance plus stable et plus confiante. En identifiant les causes de la situation dépressive que nous traversons depuis bientôt trente ans, ce sont aussi les voies d'un retour à un ensemble plus vivant, plus équilibré et plus généreux que nous tenterons d'explorer. C'est au coeur de la société, donc en nous-mêmes, qu'elles se trouvent, non dans une fatalité dont nous serions les victimes désignées ou dans la folle espérance en un sauveur qui ne viendra pas.

19

Première partie

UNE GOUVERNANCE INSTABLE