//img.uscri.be/pth/bb870501a395890e446cafe2023e272a349a472a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,13 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La Gauche au pouvoir en Amérique latine

De
231 pages
Peut-on parler d'un virage à gauche en Amérique latine ? Peut-on vraiment parler d'une gauche dans la région ? Aussi, l'Amérique latine d'aujourd'hui vit-elle un nouveau moment politique plein de questions, de doutes et d'expectatives. Cet ouvrage, résultat des réflexions d'un groupe d'intellectuels latino-américains reconnus, analyse les dynamiques politiques de chacun des pays dans lesquels la gauche est arrivée au gouvernement et cherche à comprendre les raisons de ce nouveau scénario politique mais aussi à rendre compte de ses perspectives.
Voir plus Voir moins

La Gauche au pouvoir en Amérique latine

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan1 @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03120-3 EAN: 9782296031203

Rodrigo Contreras Osorio
(Coordinateur)

La Gauche au pouvoir en Amérique latine

L'Harmattan

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
José PINEDA QUEVEDO, Espace et archéologie au Pérou. Lecture spatiale des sociétés préhispaniques, 2007. Porfirio MAMANI-MACEDO, La société péruvienne du xxe siècle dans l 'œuvre de Julio Ramon Ribeyro, 2007. J. GONZALES ENRIQUEZ, Les Yaqui. Mexique septentrional. Un manuel d'ethnographie appliquée, 2007 Rodrigo CONTRERAS OSORIO, Une révolution capitaliste et néoconservatrice dans le Chili de Pinochet, 2007. Renée Clémentine LUCIEN, Résistance et cubanité. Trois écrivains nés avec la révolution cubaine: Eliseo ALBERTO, Léonardo PADURA et Zoé VALDES,2006. Alexis SALUDJIAN, Pour une autre intégration sudaméricaine. Critiques du Mercosur néo-libéral, 2006. Philippe FRIOLET, La poétique de Juan GELMAN Une écriture à trois visages, 2006. André HERACLIO DO RÊGO, Littérature et pouvoir. L'image du coronel et de lafamille dans la littérature brésilienne, 2006. Marguerite BEY et Danièle DEHOUVE (sous la dir.), La transition démocratique au Mexique. Regards croisés, 2006. Marie-Carmen MACIAS, Le commerce au Mexique à l 'heure de la libéralisation économique, 2006. Ide lette MUZART-FONSECA DOS SANTOS et Denis ROLLAND, La terre au Brésil: de l'abolition de l'esclavage à la mondialisation, 2006. Miriam APARICIO (sous la direction de), L'identité en Europe et sa trace dans le monde, 2006. Annick ALLAIGRE-DUNY (éd.), Jorge Cuesta. Littérature, Histoire, Psychanalyse, 2006.

Au professeur Alain Touraine, en reconnaissance pour tout l'intérêt et l'amour qu'il porte à l'Amérique Latine.

Introduction
Les changements politiques qui ont marqué l'Amérique Latine lors des dernières années ouvrent une nouvelle période historique pleine de questions, de doutes et d'expectatives. Passé le cycle électoral de 2005-2006, une nouvelle carte politique de la région s'est dessinée, dont l'origine est à rechercher dans la crise du modèle de gouvernabilité politique et économique, défini à partir des postulats du "Consensus de Washington". Une nouvelle étape s'ouvre ainsi, marquée par des gouvernements qui, à partir de sensibilités et de tendances politiques différentes, représentent en termes généraux un effort pour obtenir plus d'intégration et plus de justice sociale. Audelà des différences qui les séparent, un élément commun émerge, une préoccupation commune pour tenter de répondre à une question toujours actuelle: comment, après une période de priorité absolue donnée aux acteurs économiques, peut-on construire des formes de régulation sociale et de contrôle politique de l'économie, qui soient en même temps compatibles avec une participation active dans l'économie mondialisée? Une grande partie des analyses menées sur le scénario politique actuel ont insisté dans un premier temps sur un virage à gauche de la région. Une fois mis en place les nouveaux gouvernements, les commentateurs ont commencé à évoquer une sorte de dichotomie entre d'une part, des acteurs qui défendent un discours de style social-démocrate proche du libéralisme, et d'autre part, ceux qui représentent des positions maximalistes et populistes. Néanmoins, ce type d'analyse conduit à une erreur, en premier lieu parce qu'il prétend regrouper dans la même catégorie des acteurs qui présentent de grandes différences du fait de la défense des intérêts de leurs pays respectifs, de leurs objectifs, et des stratégies politiques et économiques à mener par leurs gouvernements. En second lieu, parce que le fait de parler d'un "virage à gauche" aussi bien que d'une coupure entre une gauche dite populiste et une autre considérée comme réformiste, constitue une réduction que la pratique dément clairement. Ces gouvernements ne suivent pas une stratégie commune, et ne partagent pas une même orientation idéologique, comme autrefois le marxisme dans ses

différentes variantes, ou comme il y a peu de temps encore les gouvernements de Fernando Emique Cardoso au Brésil, et celui de Ricardo Lagos au Chili, en se réclamant d'une internationale socialiste guidée par la "troisième voie", et d'un discours social-démocrate rénové. Au contraire, nous nous retrouvons devant un scénario politique qui, malgré une origine commune, ne se définit pas par la position idéologique de ses acteurs, mais par une sorte de "réaction" de ceux-ci à la conjoncture interne et externe s'exprimant dans des positionnements sur de problématiques semblables, qui vont de l'hégémonie des Etats-Unis, à l'orthodoxie néo-libérale appliquée au travers des politiques du Fond Monétaire International (FMI), en passant, même, par la position à adopter face à la figure politique de Fidel Castro. Face à ces questions, les nouveaux gouvernements peuvent se rapprocher ou se différencier selon le cas. Dans certaines conjonctures quelques-uns pourront agir ensemble à partir d'une même "sensibilité de gauche", alors que dans d'autres conjonctures ils le feront séparément, se plaçant alors sous le signe du pragmatisme politique. Quoi qu'il en soit, le débat ne devrait pas en rester au "niveau des quantités des gauches existant" ni aux différences entre elles, mais plutôt se pencher sur la question fondamentale de savoir si ces nouveaux acteurs sociaux sont capables de résoudre ce qui est peutêtre le point le plus délicat de tout projet de gauche dans la région: l'absence de relations réelles, stables et autonomes entre les mouvements sociaux concernant les questions liées au travail, sociales et culturelles, avec des partis politiques disposés à relayer des thèmes de luttes sociales à l'intérieur du cadre institutionnel démocratique. L'expérience bolivienne montre des avancées significatives dans ce domaine, mais l'ensemble des acteurs "de gauche" semble bien loin d'avoir établi clairement ce lien. Au contraire, le mouvement que l'on note dans le cadre actuel de la région continue à reproduire une pratique et un discours purement "réactifs" à la conjoncture, sans projet de société fédérateur, voir même, dans le pire des cas, reproducteurs d'une conception du politique qui mélange discours nationaliste et pratique populiste. Ceci montre les difficultés à situer les acteurs sociaux émergents aujourd'hui, aussi bien que ceux qui ont accédé au

8

pouvoir, comme représentants d'une "gauche latino-américaine" comparable à celle que l'on connaissait par exemple il y a trente ans. Néanmoins, après la Guerre froide et l'échec des socialismes réels, après les déroutes politiques que la gauche latino-américaine a vécues jusque dans les années 1990, celle-ci se trouve de nouveau au pouvoir, ouvrant ainsi une nouvelle période qui permet la reconstitution et l'articulation des acteurs politiques et sociaux qui durant une décennie ont été exclus aussi bien du système politique que du partage des bénéfices qu'entraîne le simple fait d'être membre d'une société. Ainsi, l'Amérique latine se trouve-t-elle à l'aube d'un nouveau moment politique dans lequel des acteurs donnent le ton à partir d'une sensibilité "non-libérale", et d'une claire volonté d'approfondir la démocratie et d'avancer vers une distribution plus juste des ressources. Après une période de déroutes et de dispersion, les secteurs sociaux et politiques historiquement liés à ladite gauche latinoaméricaine se trouvent confrontés à une nouvelle possibilité de lancer un programme de transformations. Cependant, cela implique la capacité de le réaliser dans un contexte démocratique de manière efficiente et responsable, sans vouloir effectuer de "raccourcis" ou de
«

sorties à court terme».

Le grand défi de la gauche se trouve là, dans cette nécessité d'approfondir et d'élargir la démocratie. C'est d'une importance vitale précisément parce que l'un des traits caractéristiques des systèmes politiques latino-américains réside dans leur incapacité historique à créer une démocratie sociale et à impulser des réformes structurelles qui permettent d'assurer l'égalité des chances. Encore aujourd'hui les institutions démocratiques ne représentent toujours pas bien les réalités sociales, lesquelles ne sont d'ailleurs pas facilement représentables du fait de leur complexité et de leur fragilité. Il n'existe pas de lien entre les mouvements sociaux, s'appuyant sur les travailleurs du secteur urbain, ou même sur des groupes ethniques, et des partis politiques, qui acceptent de porter clairement les luttes sociales à l'intérieur du cadre institutionnel, disons au moins pour la forme, démocratique. Pour mener à bien ces défis, les gouvernements progressistes doivent promouvoir une conscience effective de la citoyenneté. Ceci implique de considérer l'exercice démocratique non pas

9

comme une expression politique formelle, mais au contraire comme la capacité de participer aux décisions qui concernent toute la société. L'approfondissement de la démocratie permettra alors d'élaborer une politique fondée sur les droits démocratiques, et d'entreprendre des réformes structurelles profondes dans un cadre ouvert et pluraliste. Telle est la stratégie qui pourrait permettre à la gauche latino-américaine de dépasser sa contradiction historique, son va-etvient permanent entre discours révolutionnaires et maximalistes d'une part, et un mélange confus de nationalisme et de populisme de l'autre, dont l'exemple le plus connu fut le péronisme. L'Histoire du )()(èmesiècle montre que cette oscillation a mené à un double échec: détérioration des systèmes politiques et absence d'une véritable transformation sociale. Le présent ouvrage prétend constituer un apport à la réflexion sur ces défis. Une réflexion de cet ordre implique de comprendre non seulement les raisons qui ont produit le scénario politique actuel, mais aussi de le mettre en perspective, aussi bien en relation avec le passé qu'avec le futur. Fondamentalement, cela signifie problématiser la gauche comme acteur en termes historiques et politiques. Dans cette perspective, peut-on parler de «nouvelle gauche en Amérique

latine? » Plus encore, quelle relation y a-t-il entre le processus actuel
que vit la région et les caractéristiques traditionnelles de la gauche latino-américaine, c'est-à-dire le populisme et le nationalisme? L'objectif de ce livre est de répondre à ces questions. Cela implique de discuter les raisons qui ont produit le nouveau scénario de même que ses perspectives, les caractéristiques des acteurs politiques qui interviennent en son sein, et les relations entre les pratiques actuelles de la gauche et ses paradoxes traditionnels. Ainsi, ce livre propose un ensemble de travaux sur la gauche latino-américaine divisé en deux moments: le premier présente les facteurs qui ont produit le scénario politique que vit aujourd'hui la région, ses principales caractéristiques, et la mise en perspective de son principal acteur, la gauche latino-américaine. Le second analyse les dynamiques politiques de chacun des pays dans lesquels la gauche est arrivée au gouvernement, les difficultés et les possibilités qui s'offrent à ces nouveaux acteurs pour approfondir la démocratie

10

et combler les attentes des citoyens qui les ont élus et qui voient en eux la possibilité d'une société plus digne et plus juste. *** L'idée de préparer ce livre trouve son origine dans ma relation de travail et dans les discussions sur la réalité latino-américaine que nous avons tant de fois partagées avec le professeur Alain Touraine. Beaucoup de ceux qui ont participé à ce travail collectif voient sans aucun doute en Alain Touraine et dans son œuvre une source d'inspiration et un guide pour continuer à scruter les éternels dilemmes de notre Amérique Latine. Si ce livre a vu le jour, c'est grâce à la collaboration de la Revue Nueva Sociedad. Je remercie donc José Natenson qui, par son amabilité et son intérêt pour ce projet, a tout fait pour que l'idée de départ, un peu floue, arrive à ce résultat. Je remercie Monsieur Gonzalo Abad Ortiz, Conseiller Régional Principal pour les Sciences Sociales et Humaines pour l'Amérique Latine à l'UNESCO, qui a permis le financement de la traduction de l'ensemble des articles en langue française, travail réalisé par Alexis Moreano et Madame Araceli Vandaele. Je remercie également Madame Joëlle Chassin, des « Editions L'Harmattan », pour son professionnalisme et pour sa patience. Dans ces remerciements je voudrais réserver une place spéciale à Madame Maria-Teresa Pontois, qui m'a tendu la main, m'a fait confiance, et m'a offert spontanément les clés de ce que je vous présente ici. Sans elle, ce projet n'aurait pas existé. De tout cœur et très sincèrement, merci. Enfin, je remercie de leur collaboration toujours désintéressée et généreuse mes amis: Laurence Bitoune, Yann Basset, Céline Cariou et Marie Pluet; tout simplement pour leur aide dans ces petites grandes choses... et merci, évidemment, à Bouka!

Paris, Belleville,

2006-2007

11

La nouvelle carte politique latino-antéricaine. Repenser les facteurs qui ntarquent les tendances politiques
Francisco Rojas Aravena
Les résultats électoraux montrent à quel point il est difficile de construire des majorités politiques en Amérique latine. La région a besoin de reconstituer des pactes sociaux au niveau national afin d'assurer sa stabilité et d'améliorer les conditions de gouvernabilité démocratique; pourtant, dans la plupart des pays de la région les fractures et les polarisations compliquent l'exercice du gouvernement et l'application des droits sociaux et économiques des citoyens. Dans ce cadre, les résultats électoraux illustrent les divisions qui séparent, dans chaque pays, la région nord, du sud, la capitale, des villes périphériques, la côte, de la montagne, etc. Presque partout, le mécontentement par rapport aux politiques gouvernementales de la dernière décennie s'est exprimé sous la forme d'un vote de protesta-tion ou dans l'expression d'expectatives nouvelles, quand le vote réclame une certaine continuité. Les résultats des élections récentes montrent un panorama mixte. Les parlements n'ont pas non plus de majorités clairement définies. Cela oblige à recourir en permanence à des négociations souvent infructueuses, ce qui entrave le développement du système politique. En conséquence, les gouvernants font fréquemment passer leurs lois par décret, ce qui accentue l'écart entre la population et les institutions démocratiques. La situation s'aggrave si l'on considère que ces conditions stimulent parfois la corruption, perçue comme le «chemin facile» permettant d'esquiver ces difficultés. Il est donc nécessaire de dessiner de nouveaux mécanismes afin de construire des accords nationaux effectifs, capables de refléter la pluralité des sociétés dans le cadre d'une démocratie guidée par les majorités, tout en restant respectueuse des minorités. C'est dans un tel scénario que certains auteurs ont cru percevoir qu'une nouvelle tendance de gauche était en train de se conso-

lider en Amérique latine. En réalité, la région est plutôt à la recherche de nouvelles options, de chemins qui ouvrent à des efforts nouveaux en vue de trouver une réponse différente aux problèmes d'exclusion sociale et politique qui affectent la grande majorité des citoyens. Les nouveaux gouvernements ont pour défi de surmonter et d'atténuer les effets des réformes structurelles mises en œuvre depuis une décennie. Les leaderships émergeants sont d'un type nouveau, qui ne permet pas de les identifier tous sous une même et unique identité de gauche.

Des démocraties érodées
Les études sur l'Amérique latine montrent qu'il existe un fort attachement de la région aux valeurs démocratiques. Malgré cela, il y a aussi une insatisfaction presque équivalente par rapport aux résultats affichés par les gouvernements démocratiques. Les citoyens ont perdu l'espoir qu'ils avaient en leurs dirigeants, les partis politiques et le pouvoir législatif, ce qui affecte naturellement la légitimité des institutions démocratiques. En ce sens, il faut remarquer que la démocratie n'est pas capable en elle-même d'assurer un bon gouvernement, même si elle permet de remplacer les mauvais gouvernements par des moyens légitimes - les élections démocratiques qui permettent l'installation de nouvelles tendances et la construction de nouvelles majorités. Pourtant, de nombreux présidents latino-américains ont été remplacés en dehors du cadre électoral, ce qui révèle la complexité du scénario de gouvernabilité. Ce phénomène n'est pas nouveau, mais c'est une réalité qui se prolonge depuis une décennie. Neuf présidents ont démissionné avant de conclure leur mandat. On compte sept cas d'instabilité dans la région andine: trois présidents ont été remplacés en Equateur, deux en Bolivie et un autre au Pérou, ce à quoi s'ajoute le coup d'état manqué au Venezuela. Les deux autres cas se sont produits au Paraguay, en 1999, et en Argentine, en 2001. Les remplacements de gouvernement se sont toujours effectués dans le respect des normes constitutionnelles, ce qui a permis d'éviter les sanctions de la communauté internationale.

14

Pour comprendre ces instabilités, il faut regarder le fonctionnement des systèmes politiques. En général, en Amérique latine les régimes présidentiels sont dominants (à la différence des pays de la Caraibe anglophone), c'est-à-dire, des systèmes dans lesquels la figure du chef de l'État a une importance primordiale. Les constitutions nationales, héritées de l'empire espagnol, ont placé la figure du président au centre du pouvoir en lui attribuant des pouvoirs très larges. Pourtant, dans de nombreux pays le président doit gouverner sans compter sur une majorité parlementaire. Tout au long de l'histoire latino-américaine, cette situation a généré des tensions politiques qui ont souvent conduit à l'intervention, explicite ou dissimulée de divers pouvoirs de facto, notamment militaires. Cela n'est plus envisageable à présent. Le consensus démocratique dans la région est très puissant, et la rupture de l'ordre constitutionnel peut donner lieu à d'importantes sanctions économiques. La Charte démocratique des Amériques et les clauses démocratiques dans les accords sub-régionaux ont contribué de manière fondamentale à éviter l'installation de régimes autoritaires. Certes, ces accords ne peuvent pas assurer par eux-mêmes la stabilité et la gouvernabilité démocratique, mais il faut reconnaître qu'ils projettent des encouragements positifs qui permettent de surmonter les conflits en évitant la rupture constitutionnelle. Les systèmes présidentiels latino-américains ont pour principal support un parti ou une coalition de partis. Il serait erroné de croire que les coalitions ont plus de pouvoir et de capacité que les partis dans l'articulation des projets de gouvernement. Par exemple, la parti péroniste argentin, dont le principal dirigeant est aujourd'hui le président Kirchner, constitue l'axe d'un système présidentiel de parti unique, dans lequel le radicalisme - la principale force d'opposition - est incapable d'articuler une proposition alternative. Au Chili, au contraire, une coalition puissante gouverne le pays depuis 1990, lui donnant une grande stabilité. Encore que, comme nous avons dit plus haut, les coalitions n'assurent pas forcément la cohésion ou la force. Les coalitions qui se sont formées en Bolivie, en Equateur ou au Guatemala ont été plutôt faibles et dépourvues d'un support parlementaire significatif.

15

Coalitions Coalitions Brésil Bolivia Colombie Chili Uruguay Venezuela Equateur Guatemala

Tableau 1: et partis politiques en Amérique Un parti fort Argentine F F (Péronisme) D Pérou D F F F F D D Costa Rica El Salvador République Dominicaine Nicaragua Honduras Panama Haïti Mexique D E F D F F D D Paraguay D

latine

Il est, en conséquence, impossible de tirer des conclusions générales sur ce sujet. Peut-être les coalitions renforcent-elles les systèmes politiques démocratiques et leur capacité de gouverner, ou ce sont peut-être les systèmes de parti unique qui confèrent la solidité et la stabilité démocratiques. Il n'y a pas de modèle de comportement général unique. Comme nous pouvons voir dans le Tableau 1, en Amérique latine il existe actuellement cinq coalitions fortes et trois faibles, tandis que l'on trouve trois systèmes de parti unique très forts et six faibles; dans le cas d'El Salvador, les forces sont partagées. La seule conclusion assurée concerne le fait que la construction de majorités capables de donner support au gouvernement et de renforcer ses capacités de gouvernabilité y est très compliquée, surtout dans le contexte de pays socialement et politiquement fragmentés. Les systèmes politiques latino-américains se sont montrés incapables de fixer des politiques d'État et de construire des majorités stables sur lesquelles s'appuyer. Ils n'ont pas su établir des politiques permanentes, ouvertes aux différentes options du parti ou de la coali-

16

tion au pouvoir, capables de transcender leur seule gestion. Nous parlons de politiques qui demandent un investissement de ressources humaines et financières, projetées et exécutées avec l'aide de la participation de la citoyenneté. En conséquence, les principales demandes ne sont pas satisfaites et les principaux problèmes à caractère politique ne trouvent pas d'issue. Au contraire l'exclusion et l'inégalité progressent, tout comme les déficits d'institutionnalisme politique, favorisant ainsi la polarisation et la désaffection. Sur le terrain économique, aucun consensus sur l'agenda de développement et de croissance ne peut être établi. L'incapacité de définir des normes qui faciliteraient les processus de concertation politique constitue un autre déficit important des systèmes politiques latino-américains. Une telle concertation permettrait de construire des visions et des objectifs partagés par plusieurs acteurs; les partis politiques, les mouvements citoyens et d'autres formes d'organisation sociale pourraient alors projeter leurs accords dans des programmes de gouvernement attentifs aux multiples intérêts nationaux dans le contexte de la mondialisation.

La pauvreté et l'inégalité: un défi capital
La pauvreté et l'inégalité restent les principaux problèmes de l'Amérique latine. En 1990, le pourcentage de la population vivant au-dessous du seuil de la pauvreté se situait entre 450/0 et 47°k. En 2006, ce pourcentage dépasse toujours 40%. S'il est vrai que la pauvreté a diminué de quelques points dans certains pays, et même si la relation entre pauvreté et indigence s'est un peu améliorée, les inégalités n'en sont pas pour autant moins dramatiques. La fracture sociale s'est approfondie, et l'exclusion et les différences économiques et sociales ont augmenté. La pauvreté se réduit très lentement, tandis que la distance qui sépare les riches des pauvres s'agrandit considérablement. En amont, les peuples indigènes n'ont toujours pas été intégrés, même dans les pays où ils représentent la majorité de la population. L'incidence d'une telle exclusion est considérable dans des pays comme le Guatemala, l'Equateur, le Pérou ou la Bolivie.

17

Dans la période 1995 - 2003, la croissance a été négative et l'économie a stagné dans plusieurs pays de la région. A partir de 2003, la courbe de la croissance commence à changer de signe, mais les chiffres restent trop significatifs pour que l'on puisse envisager une solution aux problèmes de pauvreté. Les taux de chômage constituent une autre variante à considérer (en particulier le chômage des jeunes, dont les indices sont deux fois plus élevés que chez les majeurs de 24 ans). Une donnée positive concerne le contrôle de l'inflation, résultat d'une responsabilité économique accrue dans ce domaine.
Tableau Croissance 2 : et les Caraïbes

du PIB 2004 2007 Amérique latine (taux de variation annuelle) 2004 2005 2006 Scénario Bas Proj ection Haut

-

-

2007 Scénario Bas Proj ection Haut 4.7 5.1 4.5 5.9 5.1 3.8 4.9 3.7 5.0

Amérique latine et 4.1 4.5 3.1 5.9 3.7 4.6 5.0 Caraïbes Amérique du Sud 4.4 6.9 5.1 3.8 5.0 3.0 5.6 Brésil 2.3 3.7 4.9 2.0 3.5 4.0 2.0 Cône Sud 8.4 5.4 8.3 6.0 6.9 7.3 4.3 Communauté Andine 9.5 4.4 7.0 4.8 5.7 3.1 6.5 Mexique et 4.2 3.1 3.3 3.6 3.3 3.6 3.8 Amérique Centrale Amérique Centrale 4.0 4.2 4.0 3.5 4.2 4.8 3.5 Mexique 3.5 4.2 3.0 3.3 3.5 3.7 3.3 Pays des Caraïbes 4.0 4.2 5.2 5.9 6.1 3.6 4.3 Source: CEP AL. "América Latina y el Caribe: proyecciones 2006-07". Santiago, avril 2006.

La cOTrJ-lption : un mal endémique

La corruption affecte de manière directe la vie quotidienne des populations ainsi que les institutions démocratiques et la santé économique des pays de la région. Elle se manifeste à différents degrés dans tous les états et toutes les sociétés latino-américaines. Quand elle est systémique, son impact affecte l'État dans son ensemble, le secteur public autant que le secteur privé. La corruption se trouve à la base de l'érosion du respect de la loi et des traitements discriminatoires. Tout cela affecte de manière substantielle la perception négative des systèmes politiques.

18

Une grande partie des mesures anti-corruption appliquées en Amérique latine n'ont pas produit les résultats désirés. Peu d'initiatives ont réussi. Combattre la corruption n'est certes pas une tâche facile, car elle demande d'importantes transformations d'ordre culturel. Mais l'importance politique de ce combat est de plus en plus significative. Le rôle qu'y joue la société civile est capital. Les organisations financières internationales sont de plus en plus attentives à la transparence et à l'organisation citoyenne pour assurer une fiscalité institutionnalisée et systématique. La corruption constitue de ce fait un facteur essentiel dans la perte de légitimité des systèmes politiques et de leurs dirigeants. Un sondage réalisé par la FLACSO - Chili dans plusieurs villes latinoaméricaines montre que la corruption est considérée comme un problème grave pour 800/0des citoyens de Brasilia, 70% des citoyens de Buenos Aires, 500k à Montevideo et 33% à Santiago. À Brasilia et à Buenos Aires, presque 1000/0des citoyens considèrent la corruption

comme un problème important. Ils sont 91% à Montevideo, et 88% à
Santiago. Les résultats de ce sondage confirment les perspectives signalées dans toutes les études d'opinion publique effectuées dans la région, y compris les indicateurs d'entités comme «Transparency International ».

Augmentation de la violence
Le respect de la loi est faible dans les démocraties latinoaméricaines. Cela signifie que, dans chaque pays, il existe des secteurs qui échappent au contrôle de l'État, où la violence est exercée par des organisations en dehors des appareils officiels, ce qui a des conséquences négatives sur la gouvernabilité démocratique. La violence augmente en partie à cause du trafic d'armes légères - ce qui comporte aussi une augmentation des enlèvements. Un pays qui se montre incapable d'imposer l'empire de la loi sur son propre territoire, de protéger les droits de l'homme, de veiller pour le bien-être des personnes et faire respecter l'ordre institutionnel s'expose à l'aggravation de la polarisation sociale et à une instabilité accrue. Les systèmes politiques, les institutions et les partis politiques n'ont pas su donner des réponses adéquates à ces problèmes. Dans

19

toutes les grandes villes latino-américaines, il existe des secteurs où l'empire de la loi et l'état démocratique sont absents. Ce sont des quartiers ou des zones contrôlées par des organisations liées à des activités illicites. C'est pour cette raison que la demande de sécurité citoyenne occupe à présent une place prioritaire sur l'agenda politique. Le manque de réponses adéquates de la part des partis et des pouvoirs politiques (de plus en plus dépendants de la coordination internationale dans ce domaine) a pour effet de générer d'autres

options qui renforcent la tentation de « faire justice» en dehors du
cadre juridique. Le crime organisé est un danger croissant. Les systèmes politiques latino-américains ont longtemps évité d'aborder ce problème, rarement inclus dans les programmes des candidats ou dans les objectifs politiques des partis. Pourtant, l'impact de la criminalité organisée à caractère national ou transnational ne cesse d'augmenter. L'adoption du concept de multidimensionnalité a permis d'aborder des phénomènes de sécurité complexes, en déplaçant l'attention des facteurs strictement militaires à la considération de nouvelles menaces. Cette conception élargie de la sécurité inclut des aspects politiques, économiques, sociaux, sanitaires et environnementaux. Le contrôle et la contention du crime organisé à caractère transnational demande une coordination accrue entre les états et l'action d'un institutionnalisme supranational. Dans ce dessein, les partis et les pouvoirs politiques des pays de la région doivent assumer le caractère prioritaire de la sécurité dans leurs propres pays, et développer une politique d'état adéquate avec la participation de l'ensemble des acteurs politiques.

Surprises et surpris. Sur la difficulté grandissante d'ausculter la réalité régionale
Les sondages constituent un important instrument d'interprétation de la réalité pour les analystes sociaux et pour les gouvernements. L'on tend à considérer que, s'ils sont réalisés de manière professionnelle, leurs résultats permettraient de pronostiquer les tendances sur les sujets émergeants et la valorisation des politiques. Les sondages sont de ce fait devenus une référence d'importance

20

singulière dans les moments décisionnels. Néanmoins, les processus électoraux récents en Amérique latine montrent que les sondages n'ont pas suffi à déterminer les tendances qui auraient permis de prévoir les résultats. Il semblerait qu'il existe, dans la région, une importante tendance à occulter les intentions de vote réelles, ce qui entraîne des conséquences qui vont bien au-delà des questions strictement électorales. Quand un gouvernement cherche à faire passer des mesures qui renforceraient la gouvernabilité, il élabore souvent des stratégies en s'appuyant sur les indicateurs d'acceptation ou de rejet citoyen issus des sondages. Il existe même des cas où les gouvernements répondent plus à ce que l'on pourrait appeler une démocratie médiatique, articulée sur la base de mensurations conjoncturelles, qu'aux intérêts à long terme propres aux démocraties fortes. Douze processus électoraux se sont suivis en Amérique latine entre novembre 2005 et décembre 2006. Dans certains cas, les résultats n'ont pas coïncidé avec les pronostiques des sondages, ce qui a généré des surprises et des surpris, mais indique surtout la nécessité d'améliorer les instruments de sondage en les combinant à d'autres indicateurs capables d'ausculter ce que la société pense réellement. Au Honduras, la victoire électorale de Zelaya a été contestée pendant plus de deux semaines. En Bolivie, il était prévu qu'Evo Morales atteindrait un score important, mais l'on ne s'attendait pas à ce qu'il gagne dès le premier tour avec 54ok des voix. Au Costa Rica, quelques jours avant les élections, les sondages donnaient le Parti Libéral Nationaliste d'Oscar Arias gagnant avec 48% des voix; or, les résultats montrèrent une parité virtuelle avec le candidat du Parti Action Citoyenne, Otton Solis (moins d'un point de différence, l'une des marges les plus étroites dans l'histoire du pays). Le compte des votes a duré plus d'un mois, avant de confirmer la victoire d'Arias. Les citoyens ont attendu patiemment l'annonce des résultats définitifs, ce qui illustre la solidité démocratique du Costa Rica. Au Mexique, tous les sondages pronostiquaient quelques semaines à peine avant le vote une large victoire d'Andrés Manuel Lopez Obrador. Quelques jours avant les élections, la différence s'est réduite, et certains sondages donnaient même gagnant le candidat Felipe Calderon avec une marge de 3°k, tandis que d'autres ratifiaient l'avantage de Lopez Obrador. Les résultats du 2 juillet ont montré

21

une parité technique entre les deux candidats. Deux jours après, Calderon fut proclamé vainqueur avec une marge de O,S6°k. Lopez Obrador a déclaré qu'il contesterait le résultat et a sollicité l'intervention des tribunaux. Il semblerait ainsi que le Mexique répète l'expérience de l'élection de George W. Bush aux Etats-Unis, où ce fut la Cour suprême qui décida finalement du triomphe de l'actuel président étasunien. Les résultats mexicains montrent aussi une grande polarisation entre le Nord et le Sud du pays. Des situations très différentes se sont produites au Chili et en Haïti, où les victoires de Michelle Bachelet et de René Préval étaient prévisibles. Dans le cas chilien, en raison de la configuration du spectre électoral, il était difficile que Bachelet puisse atteindre plus de Sook au premier tour, mais elle pouvait le faire au deuxième. En Haïti, Préval a obtenu environ 49% des voix dès le premier tour. Les différents partis se sont alors mis d'accord pour répartir de manière proportionnelle les votes blancs, ce qui lui permit de dépasser 50% et d'éviter ainsi un deuxième tour et l'installation d'une période de grande incertitude. Au Pérou, le résultat des élections était imprévisible: si Ollanta Humala apparaissait gagnant dès le premier tour, il n'était pas évident qu'Alan Garcia puisse disputer le deuxième tour en dépit de la candidate Lourdes Flores. A la fermeture du processus électoral - nuancé par les accusations d'intromission du président vénézuélien Hugo Chavez et son affrontement verbal avec Garcia - les résultats ont donné la victoire au candidat de l'APRA. Mais ils ont aussi montré un pays clairement divisé entre la côte et la montagne et entre Lima et les villes de l'intérieur. D'autres cas sont plus prévisibles. Par exemple, la réélection de Lula au Brésil semble de plus en plus probable. Le président a en effet réussi à surmonter l'impact considérable des accusations de corruption faites à l'égard de son gouvernement, à rétablir son leadership au sein du Parti des Travailleurs et à raffermir une coalition de gouvernement. Il est aussi probable que le président Hugo Chavez obtienne, en décembre prochain, une victoire équivalente à celle du référendum révocatoire. Dans ce contexte, il est important de rappeler ce que le président Chavez a signalé: si la constitution décide de boycotter le processus en ne se présentant pas

22

aux élections, il réalisera les changements constitutionnels pour pouvoir rester au pouvoir jusqu'en 2031.
Tableau N° 3

nécessaires

Les changements de tendances. Les élections en Amérique latine 2005 -2006 Honduras Bolivie Chili Costa Rica Haïti Pérou Colombie Mexique Brésil Equateur Nicaragua Venezuela Nov.2005 Déc. 2005 Jan.. 2006 Fev.2006 Fev.2006 Avr.2006 Mai. 2006 Jui. 2006 Oct. 2006 Oct. 2006 Nov.2006 Déc. 2006 Manuel Zelaya Evo Morales Michelle Bachelet Oscar Arias René Preval Alan Garcia Réélection Uribe Incertain Réélection Lula Incertain Incertain Réélection Chavez Surprise Surprise Prévisible Surprise Prévisible Surprise Prévisible Surprise Prévisible Incertain Incertain Prévisible

Les exemples précédents montrent que les résultats électoraux manifestent des tendances imprévues mais aussi certaines continuités. Il y a eu cinq cas surprenants et trois prévisibles. Parmi les élections à venir, deux semblent imprévisibles et deux paraissent plus claires. Dans la plupart des pays, les élections montrent une fragmentation territoriale dans laquelle les zones défavorisées expriment leur rejet du modèle économique et politique en cours. De la même manière, dans pratiquement toutes les élections la fragmentation parlementaire est très considérable. Tout cela imposera d'importants défis aux présidents élus, spécialement dans les pays où le système électoral ne prévoit pas un deuxième tour. Dans ces cas, les gagnants arrivent souvent au pouvoir avec un support populaire pratiquement minoritaire, si l'on considère les hauts taux d'abstentionnisme. C'est le cas du Honduras, du Costa Rica ou du Mexique.

Construire des indicateurs pour une nouvelle cartographie politique
En appeler aux concepts de gauche et de droite d'une perspective traditionnelle s'avère un exercice inutile dans le dessein 23