La guerre de Côte d

La guerre de Côte d'Ivoire

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Pourquoi la Côte d'Ivoire a-t-elle été attaquée le 19 septembre 2002 ? Pourquoi la ville de Bouaké n'a-t-elle pu être libérée malgré les offensives loyalistes d'octobre 2002 et de novembre 2004 ? Qui a ordonné le bombardement du camp français à Bouaké ? Pourquoi a-t-on tiré sur l'avion du premier ministre Soro ? Depuis le décès d'Houphouët-Boigny, Compaoré est devenu un pion central de la politique française d'Afrique de l'Ouest. L'auteur assemble ici les pièces du puzzle de l'épopée de la Résistance ivoirienne.

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Ajouté le 01 novembre 2007
Nombre de lectures 171
EAN13 9782296185562
Langue Français
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LA GUERRE DE COTE D'IvOIRE

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Louis Naud PIERRE, Haïti, les recherches en sciences sociales et les mutations sociopolitiques et économiques, 2007. Mbog BASSONG, Esthétique de l'art africain, symbolique et complexité, 2007. Mosamete SEKOLA, L'Afrique et la perestroïka: l'évolution de la pensée soviétique sous Gorbatchev, 2007. Ali SALEH, Zanzibar 1870-1972 : le drame de l'indépendance, 2007. Christian G. MABIALA-GASCHY, La France et son immigration. Tabous, mensonges, amalgames et enjeux, 2007. Badara Alou TRAORE, Politiques et mouvements de jeunesse en Afrique noire francophone, le cas du Mali, 2007. Pierre MANTOT, Matsoua et le mouvement d'éveil de la conscience noire, 2007. Pierre CAPPELAERE, Ghana: les chemins de la démocratie, 2007. Pierre NDOUMAÏ, On ne naît pas noir, on le devient, 2007. Fortunatus RUDAKEMW A, Rwanda. À la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, 2007. Kambayi BW A TSHIA, L'illusion tragique du pouvoir au Congo-Zaire,2007. Jean-Claude DJÉRÉKÉ, L'Afrique refuse-t-elle vraiment le développement?, 2007. Yris D. FONDJA W ANDJ!, Le Cameroun et la question énergétique. Analyse, bilan et perspectives, 2007. Emmanuel M.A. NASHI, Pourquoi ont-ils tué Laurent Désiré Kabila ?, 2006. A-J. MBEM et D. FLAUX, Vers une société eurafricaine, 2006. Charles DEBBASCH, La succession d'Eyadema, le perroquet de Kara, 2006.

Azarias Ruberwa MANYW A, Notre vision de la République Démocratique du Congo, 2006. Philémon NGUELE AMOUGOU, Afrique, lève-toi et marche I, 2006.

Anicet Maxime Djéhoury

LA GUERRE DE COTE D'IvOIRE La dernière expédition coloniale

Préface de Théophile Kouamouo

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-04428-9 EAN : 9782296044289

A Sullivan, Kévin, Maëlys, Isaac-Florent et Inès,

Sommaire

Le refus de l'impuissance par Théophile Kouamouo ... ..11 Pourquoi 7 1. Le 19 septembre, le Il + 8 ivoirien 2. Bouaké libéré 7 .15 . . . . ... 23 39

3. Moi Gbagbo, responsable des escadrons de la mort 7 47

4. Lejournalisme au garde-à-vous...... ...
5. B as les m asq u es!

...... ...59

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .75

6. Marcoussis et Kléber, les « deux vilains pains»
de Chirac... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 85

7. Un new deal franco-ivoirien 8. « Il y a des chars français chez Gbagbo ! »

l05 .117

9. Chaudes sueurs froides pour les « Africains blancs» 163 1O.Mbéki au secours L
Il. Eto' 0 fils a dormi

173

à 1 7h. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 185

12. Les artistes s'y mettent aussi L 13. Qu'est-ce qui est la vérité 7 14. Petites chroniques d'une révolte personnelle

201 213 229 9

Gbagbo à Bouaké, la guerre est finie! Annexes BibIi0graphi e Remerciem eots

255 261 273 275

10

Le refus de l'impuissance
Par Théophile Kouamouo

C'est bien évidemment un privilège pour moi de préfacer ce deuxième livre d'Anicet Djéhoury, «La guerre de Côte

d'Ivoire - la dernière expédition coloniale». Les hommes
sont ainsi faits qu'ils ressentent d'emblée de la sympathie envers ceux avec qui ils partagent des points communs, qu'ils soient purement familiaux ou qu'ils se fondent plus sur un vécu, des itinéraires, des conceptions du monde et de la vie, des convictions profondes. Anicet Djéhoury et moi ne sommes pas originaires du même village, ni du même pays. Il vient de Côte d'Ivoire, je viens du Cameroun. Nous sommes tous les deux des Africains. Des Africains de la même génération, nés dans les années 70, ayant étudié au début des années 90 dans les universités françaises - avec tout ce que cela charrie comme valeurs dominantes assimilées ou rejetées, interrogations identitaires et métaphysiques ressassées. Evoquer notre génération et notre continent d'extraction et les poser comme fondement de notre «affinité élective» ne relève ni du nombrilisme, ni d'une quelconque fantaisie. Il est un fait que l'Afrique noire, en plus d'une unité culturelle démontrée avec brio par Cheikh Anta Diop, partage un même destin depuis cinq à six siècles. On a souvent tendance à penser que la mondialisation a commencé avec la chute du mur de Berlin, la liquidation du communisme et la victoire, au plan mondial, d'un modèle occidental se vantant d'être fondé sur les libertés 11

politiques

et économiques.

Mais pour l'Afrique,

la

mondialisation - si on la voit comme le passage à une
vision de l'économie prenant la planète pour horizon et cherchant donc à transformer les différents pays du monde en marchés et en source d'approvisionnements, où l'on

peut vendre et acheter - a commencé avec la traite
négrière et la colonisation. La mondialisation a donc été, au départ, synonyme de soustraction de libertés et de passivité face à l'Histoire qui s'écrit pour les générations qui nous ont précédées. Venus à la vie après les indépendances - fussent-elles nominales -, nous avons pour caractéristique d'être le premier stock d'Africains, depuis plusieurs siècles, « à vivre son indépendance tout simplement comme une évidence », selon la formule de l'écrivain camerounais Patrice Nganang. Nous n'avons pas été brisés psychologiquement. Nous avons acquis, lors de nos études et de notre compagnonnage « naturel» avec des camarades Blancs tout à fait semblables à nous, la certitude de notre pleine

humanité - non négociable au demeurant. Nous avons
appris les violences et frustrations subies par nos aïeux et n'avons jamais imaginé que quiconque pouvait tenter de reproduire les schémas du passé aujourd'hui. Nous refusons de toutes nos forces l'impuissance. Nous ne pouvons pas accepter d'être étrangers à notre Histoire, d'être des spectateurs de la destinée de nos pays, d'être les avaleurs des mensonges rédigés par les autres pour habiller de moralité leurs prétentions hégémoniques. C'est ce qui justifie notre obsession, depuis le 19 septembre 2002, de contrecarrer le « plan» de l'ancienne puissance coloniale, qui a cru qu'elle pouvait en 48 heures changer le destin de la Côte d'Ivoire, la ramener dans son giron en écartant du pouvoir le président Laurent Gbagbo, qu'elle 12

trouvait gênant - sans se dire que l'enjeu dépassait les
querelles de pouvoir mais interpellait des millions de jeunes ivoiriens et africains quant à leur capacité à écrire eux-mêmes leur Histoire. Que faire quand la crise ivoirienne éclate, quand on est un jeune africain de nationalité française et qu'on travaille comme journaliste pour un des principaux quotidiens français, lancé dans une entreprise de justification de la politique de Paris? Claquer la porte, ai-je pensé le 5 octobre 2002. Claquer la porte pour pouvoir participer à l'invention d'une contre-écriture, d'un contre-journalisme. Se donner la liberté d'être le procureur d'un pouvoir chiraquien dont les confrères des grandes rédactions hexagonales se faisaient les avocats. Que faire quand la crise ivoirienne éclate, qu'on est un jeune ivoirien vivant entre la France et le Canada, et qu'on refuse l'impuissance, qui reviendrait à s'informer de manière passive à travers les dépêches des agences de presse internationales, puis à hausser les épaules? Anicet Djéhoury ne pouvait pas marcher dans les rues d'Abidjan, ni s'enrôler dans les Forces de défense et de sécurité. Il ne pouvait pas faire des discours dans les agoras et parlements, écrire des chansons patriotiques. Il a choisi l'arme de l'écriture. L'écriture à chaud, à travers des articles dans la presse ivoirienne et panafricaine. L'écriture décalée, à travers des livres. Anicet nous a montré qu'il savait faire dans le théorique et le purement démonstratif, avec « Marcoussis: les raisons d'un échec ». Dans le livre que vous avez entre les mains, il continue de démontrer, d'assembler les pièces du puzzle de l'Histoire pour comprendre et faire comprendre, débusquer les mensonges d'Etat qui ne peuvent pas tenir une ligne cohérente longtemps, retenir les vérités passées par le feu 13

du temps et qui ne peuvent plus être contestées. Mais il ouvre aussi son cœur, nous laisse entrevoir ses révoltes, la trame psychologique de son refus, le feu qui brûle en lui pour son pays. C'est un patriote responsable, lucide et informé, qui nous livre ici ses carnets de guerre, sa reconstitution scrupuleuse des moments forts de la crise, et ses récits des différents épisodes d'une épopée contemporaine: celle de la Résistance ivoirienne. Merci, Anicet, de faire œuvre de mémorialiste.

14

Pourquoi?
Le 19 septembre 2002 est le point de départ de la guerre qui a plongé la Côte d'Ivoire dans le chaos. If faut toutefois remonter jusqu'aux années 90 pour en connaître les véritables causes. Le pays connaît, à ce moment, sa première crise politique, économique et sociale. Sous la pression de la rue, Houphouët-Boigny, le premier président ivoirien, instaure le multipartisme. Ce qui ne l'empêche pas d'entamer, à 85 ans, son septième mandat aux dépens de Laurent Gbagbo, son premier adversaire politique. Un amendement constitutionnel précise, en novembre 1990, que le président de l'Assemblée nationale - à l'époque Henri Konan Bédié - assumera le mandat présidentiel en cas de vacance du pouvoir. Après les législatives, remportées par le PDCI - le parti présidentiel Alassane Ouattara, ancien gouverneur de la BCEAO, jusque-là inconnu des Ivoiriens, est imposé comme Premier ministre par le FMI. Il met en place une série de mesures destinées à redresser le pays. Parmi ces mesures, deux feront parler d'elles quelques années plus tard: l'instauration d'une carte de séjour payante pour les étrangers et le vote d'une loi anti-casseurs pour contenir les manifestations de l'opposition et principalement du FPI, le parti de Laurent Gbagbo. Au décès d'Houphouët en décembre 1993, les ambitions présidentielles de Ouattara, qui veut forcer son destin, et de Bédié, l'héritier constitutionnel, ouvrent une période d'incertitudes sur la Côte d'Ivoire. Grâce à l'arbitrage du général Robert Guéï, Bédié «hérite» du fauteuil présidentiel en vertu de l'article Il de la Constitution. 15

En 1994, Bédié fait voter un nouveau code électoral qui restreint les critères d'éligibilité. L' « ivoirité » est déjà au cœur du débat politique ivoirien lorsque Bédié remporte l'élection présidentielle boycottée par Ouattara et Gbagbo réunis au sein du «front républicain». En 1998, la modification de la Constitution renforce considérablement le pouvoir présidentiel. La préparation de la campagne présidentielle de 2000 se déroule encore sur fond de polémiques sur « l'ivoirité ». L'année 1999 est marquée par de nombreuses grèves et manifestations, notamment d'étudiants, qui sont relayés à l'automne par les militants d'opposition et par les partisans de Ouattara. Ces derniers, dont quelques dirigeants du RDR, sont arrêtés en vertu de la loi - à « effet boomerang» - anti-casseurs votée par... Ouattara à l'époque où il était Premier ministre. Le 24 décembre 1999, une mutinerie de soldats se transforme en un coup d'Etat. Le général Guéï, ancien chef d'Etat-major, annonce la destitution du président Bédié et la mise en place d'un Comité National de Salut Public (CNSP). Il prétend « être venu balayer le pouvoir avant de le rendre aux civils ». Alassane Ouattara, contre qui était lancé un mandat d'arrêt international, rentre en Côte d'Ivoire. Mais, touché par le syndrome « IBM »1, le général oublie ses promesses et se met à rêver d'un destin présidentiel. Le 18 mai 2000, les ministres RDR sont limogés du gouvernement. C'est la fin de la période de consensus. Les 4 et 5 juillet, une nouvelle mutinerie éclate

1

En 1996, le général nigérien Ibrahim Baré Maïnassara, qui avait

promis remettre le pouvoir aux civils à la fin de la transition militaire, s'est dédit d'une semblable promesse. 16

au sein de l'armée. Le général dénonce une tentative de coup d'État. Le 23 juillet 2000, un référendum pour le nouveau projet de Constitution est proposé. Si celui-ci édicte des conditions toujours restrictives à l'éligibilité des candidats, Alassane Ouattara n'en appelle pas moins à voter « oui ». Le projet est adopté à 86 % des voix. Le général ne dissimule plus sa volonté d'être candidat. Le 17 septembre 2000, une tentative de coup d'Etat échoue. C'est le «complot» du cheval blanc2. La résidence privée du général est attaquée par des soldats dissidents. Les numéros 2 et 3 de la junte militaire au pouvoir, les généraux Palenfo et Coulibaly sont limogés. Le 7 octobre 2000 après des débats passionnés, la cour suprême ivoirienne publie la liste des candidats aux élections présidentielles et écarte Ouattara et Bédié. Le 22 octobre 2000, l'élection présidentielle se déroule sans incidents majeurs. Le RDR et le PDCI ont appelé au boycottage du scrutin. Alors que les résultats semblent annoncer, dès le premier tour, une victoire de Laurent Gbagbo, le général Guéï tente un hold-up électoral. Après avoir décrété un couvre-feu et l'état d'urgence, le général interrompt la proclamation des résultats et s'auto proclame vainqueur des élections. Immédiatement plusieurs centaines de milliers de manifestants prennent la rue pour faire respecter le vote des Ivoiriens. La manifestation est réprimée dans le sang. On parle d'une centaine de morts. L'armée se rallie finalement aux manifestants et Guéï est contraint à l'exil.

2

A la fin de l'été 2000, la résidencedu général Guéï, où veille un

cheval blanc est attaquée. Le cheval blanc a été criblé de balles, les assaillants croyant que Guéi"s'était transformé en cet animal. Guéï quant à lui affirme avoir échappé à ses agresseurs en se rendant invisible. 17

La commission nationale électorale reprend le décompte des voix. Elle proclame la victoire de Laurent Gbagbo avec 59% des suffrages. Le nouveau président est officiellement investi le 26 octobre en fin d'après-midi mais le calme n'est pour autant pas revenu. Le Rassemblement des Républicains - le RDR - exige de nouvelles élections ouvertes à tous. Il demande à ses partisans de « récupérer le pouvoir qui se trouve dans la rue ». A l'aube du 26 octobre, ses militants, armés d'armes blanches (couteaux, machettes, gourdins, etc.. ..), envahissent les rues d'Abidjan. Des affrontements violents les opposent aux forces de l'ordre (police et gendarmerie). Ce jour-là, un « charnier» de cinquante-sept personnes est découvert à Yopougon, un quartier populaire du nordouest d'Abidjan, la capitale économique de la Côte d'Ivoire. Le 1er décembre 2000, la candidature aux élections législatives de décembre d'Alassane Ouattara est, une fois encore, rejetée par la chambre constitutionnelle de la Cour suprême. Son parti annonce qu'il ne participera pas au scrutin et appelle ses partisans à manifester à Abidjan. Le FPI de Laurent Gbagbo remporte les élections législatives avec 96 élus contre 77 au Parti démocratique de Côte d'Ivoire, l'ex-parti unique. Le RDR d'Alassane Ouattara a boycotté le suffrage. Dans de nombreuses circonscriptions du Nord du pays, largement acquis à la cause d'Alassane Ouattara, les élections n'ont pu avoir lieu. Les 7 et 8 janvier: une tentative de coup d'Etat fait 8 morts à Abidjan. C'est le complot de la« Mercedes noire »3
3 Les 7 et 8 janvier 200 l, une limousine noire, escortée d'un convoi de 4X4 qui, venant du Nord, fait route vers Bouaké, en même temps que des éléments armés à Abidjan, 450 Kms plus au Sud, attaquent la résidence du Président Gbagbo. Bilan 15 morts. 18

En mars 2001, les élections municipales constituent une revanche pour le RDR qui conquiert 64 communes. Le PD CI en remporte 58, les listes « indépendantes» 38, et le FPI du président Gbagbo 34. En octobre 2001 s'ouvre le « Forum pour la réconciliation nationale », censé mettre un terme aux tensions sociopolitiques. Alassane Ouattara, qui vit en France depuis novembre 2000, rentre à Abidjan pour y participer. Un certificat de nationalité ivoirienne lui est attribué. Et un gouvernement réunissant toutes les formations politiques significatives du pays, dont le RDR d'Alassane Ouattara, est formé le 5 août 2002. Pour les Ivoiriens, le bout du tunnel est proche. La fin de l'instabilité politique est imminente. Cependant, certains leaders ivoiriens ne jouent pas à fond la carte de la réconciliation nationale. Dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, des rebelles, se réclamant du Mouvement Patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), venus du Nord du pays, tentent de renverser le régime du Président Laurent Gbagbo. Ils avancent, comme principale raison, vouloir mettre fin aux souffrances des populations du Nord marginalisées. Après plusieurs mois d'enquête, cet ouvrage se donne pour objectif de répondre, dans le contexte des violences dont la Côte d'Ivoire a été le théâtre ces dernières années, à plusieurs questions centrales. Pourquoi la Côte d'Ivoire a-t-elle été attaquée ce 19 septembre 2002 ? Pourquoi la ville de Bouaké n' a-t-elle pu être libérée malgré les offensives loyalistes d'octobre 2002 et de novembre 2004 ? Pourquoi les escadrons de la mort ont-ils fait la une en ce triste automne ivoirien de 2002? Pourquoi une partie de la presse française a-t-elle délibérément choisi de désinformer? Pourquoi l'accord de Marcoussis est-il un 19

échec? Pourquoi Soro, Ouattara, et Chirac détestaient-ils autant Gbagbo? Pourquoi? Pourquoi? Et encore Pourquoi? Tel aurait pu être finalement le titre de cet ouvrage qui, sans langue de bois, loin de tous les clichés, répond à toutes ces interrogations qui complexifient la crise ivoirienne. Il n'a pas été aisé de résumer fidèlement, en une simple phrase, l'ensemble de l'ouvrage. Tant la crise ivoirienne demeure pleine de mystère. Tant elle est parfois brouillée. Tant elle peut être illisible. Et puis, à la mort de François-Xavier Vershave4, l'idée m'est venue de le relire, de « déguster» à nouveau La Fran çafrique, le plus long scandale de la République, Noir silence, Noir procès, De la Françafrique à la Mafiafrique... De tomber à nouveau sous le charme de cet « Africain ». D'apprécier encore et encore l'utilité de son association «survie », « cette oasis d'indépendance, de franchise et d'intégrité ». Vershave qui, le premier, a permis de cerner le «labyrinthe françafrique ». Cet ouvrage est donc également un hommage à Vershave, trop tôt parti. Vershave qui, quelques mois avant sa disparition, évoquait la crise ivoirienne et les sanglants évènements de novembre 2004 au sujet desquels il dénonçait la « dernière expédition coloniale ». La dernière expédition coloniale, tel est finalement le titre de cet ouvrage. En effet, au-delà du problème interne et de la crise "ivoiro-ivoirienne", cet ouvrage dénonce certaines responsabilités françaises dont l'interposition, par ailleurs humainement respectable, ne saurait exonérer. Pourquoi des chars français se sont-ils présentés nuitamment chez Gbagbo ? Pourquoi les Français ont-ils mitraillé le palais présidentiel ivoirien? Pourquoi ont-ils tiré sur des manifestants civils? Pourquoi la France maintient-elle contre l'avis des patriotes sa base du 43ème BIMA?
4 Vershave est décédé le 29 juin 2005. 20

Pourquoi le franc CFA est-il toujours versé dans les comptes d'opération du trésor français? Pourquoi l'avion de Soro a-t-il été attaqué? Pourquoi? Encore pourquoi? Au moment où les Ivoiriens se dirigent lentement mais sûrement vers la paix, il n'est bien entendu pas question, ici, de rouvrir les plaies, encore saignantes, de ces douloureuses années de guerre: Il ne s'agit pas non plus de ressasser, encore et encore, le passé mais d'en tirer, tous ensemble, les leçons afin de regarder définitivement vers un avenir meilleur. Concrètement, l'objectif de cet ouvrage est de décrypter un chapitre essentiel de I'histoire de la Côte d'Ivoire en revisitant tous les faits marquants de la crise ivoirienne: les attaques du 19 septembre, bien sûr, l'accord de Marcoussis, les évènements de novembre 2004, la nomination à la Primature de Soro Guillaume etc. Peut-être, savez-vous déjà tout de cette crise qui n'a plus aucun secret pour vous. Dans ce cas, je le confesse, ce livre ne vous sera pas d'une grande utilité. Sauf à connaître ma vérité. Une vérité qui s'appuie sur une retranscription fidèle et précise des évènements, sur des témoignages qui établissent ou rétablissent la réalité des faits. Peut-être existe-t-il, dans votre esprit, des détails qui demeurent troubles, des détails que vous souhaitez élucider. Vous y trouverez, je l'espère, les précisions qui vous permettront d'« intégrer» la première catégorie, celle des « sachants. » Peut-être, enfin, ne savez-vous rien ou seulement peu de choses de la crise ivoirienne. Ce livre vous est destiné. Vous pourrez, dès lors, mettre des noms sur: les victimes, les coupables et aussi les commanditaires de ce drame qui se joue, là, sous nos yeux impuissants, sur notre terre d'Ebumie. Et répondre enfin à la seule question que tout le monde se pose: pourquoi? 21

« Pourquoi? Qu'est-ce que la Côte d'Ivoire a fait pour mériter ça ? », s'écriaient des mamans ivoiriennes à l'aube du 19 septembre 2002. « Pourquoi? Qu'avons-nous fait à la France pour qu'elle nous punisse ainsi? », se demandait un jeune ivoirien en novembre 2004. Pourquoi? Encore pourquoi? S'il permet, à un seul lecteur, de mieux appréhender la réalité d'une crise complexe et volontairement brouillée alors, ce livre n'aura pas été écrit pour rien.

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1 Le 19 septembre, le Il + 8 ivoirien
« Il est plus facile defaire la guerre que la paix» GEORGES CLEMENCEAU

Il est 21 heures ce jeudi 13 septembre 2002 quand, après deux semaines d'un séjour au pays natal, je prends, dépité, la direction de l'aéroport: direction Paris. Dans mon esprit, les images se bousculent. Tout le long du trajet qui mène à Port-Bouët, au son du zouglou qui rythme les maquis de la capitale, je regarde nostalgique la ville qui m'a vu naître. Dehors, des enfants terminent, sur une pelouse ensablée, une rencontre de football. Abidjan, la ville du miracle ivoirien, surnommée «petit Paris» en raison de ses immenses avenues et ses buildings. Abidjan « by night », la perle des lagunes dont les illuminations du Plateau, le centre des affaires, et de l'Hôtel Ivoire à Cocody, éclairent, ce soir de septembre 2002, les eaux scintillantes de la Lagune Ebrié. Dans mon esprit, les souvenirs s'entremêlent. La famille, les amis, Débrimou mon village natal et ses fêtes traditionnelles « l' ayôb » et « low», Assinie et ses belles plages, Bassam et ses cocotiers. Et puis des rêves pour ce beau pays qu'est le mien, des projets pour mon avenir, celui des miens aussi. Je reviendrai c'est sûr, je m'installerai là, c'est décidé. II n'y a pas de doute, il n'y a plus de doutes. J'ai connu plusieurs villes, plusieurs pays et plusieurs continents. Mais nulle part ailleurs je ne ressens les émotions qui m'habitent ici. . . Je n'imagine pas un seul instant que des hommes préparent leur attaque, qu'ils se cachent depuis des 23

semaines dans la capitale. Je ne sais pas encore que des armes y ont été dissimulées. A 23h50, l'avion décolle. Depuis le hublot, je vois ma ville, mon pays, s'éloigner... La Côte d'Ivoire me manque déjà. Dans quel état la retrouverai-je? Jeudi le 20 septembre 2002, même lieu mais une ambiance complètement différente. Les maquis sont vides, les plages d'Assinie et de Bassam sont désertes. Des cadavres jonchent le sol, les impacts de balle décorent les murs de la capitale. Abidjan, la perle des lagunes, n'a plus rien du «petit Paris ». On se croirait plutôt à Bagdad, sous les feux croisés de la coalition et des kamikazes; ou encore à Monrovia, au plus fort de la guerre. Depuis 3h du matin, des détonations et des tirs à l'arme lourde ont sorti de leur sommeil, les riverains des camps de gendarmerie d'Agban et de Cocody. Du rêve au cauchemar, en effet, gendarmes et assaillants s'affrontent à coups de canons. « Le bruit des tirs était si proche qu'on avait l'impression que les affrontements se déroulaient devant notre porte », raconte Ebenezer Koudou, un riverain du camp Agban. Mais c'est au réveil que la majorité des Ivoiriens apprend la nouvelle des affrontements. Que se passe-t-il encore? Peut-on lire sur toutes les lèvres. Mutinerie ou coup d'Etat? Qui sont les assaillants et que veulent-ils? Qui sont les commanditaires de ces attaques? Les premières informations semblent indiquer une mutinerie des « Zinzins »5et des « Bahéfouès »6.En effet, un des combattants de la nuit surgit dans les brumes du petit matin: « Les autorités veulent nous renvoyer à la vie
5

6 Un bahéfouè est un sorcier.

Le terme zinzin signifie un fou.

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civile. Voilà deux ans qu'on est dans l'année. Nous ne sommes pas d'accord. Nous avons pris les armes pour qu'on nous entende et on ira jusqu'au bout », confie l'assaillant à l'AFP. Cependant, la précision des lieux attaqués- le camp de gendarmerie d'Agban, l'école de gendarmerie de Cocody, la brigade anti-émeute, le centre émetteur d'Abobo, le 3ème bataillon du génie de Bouaké, le camp militaire de Korhogo - contredit cette première version. La préparation de l'attaque est de surcroît minutieuse. Avant d'attaquer ces endroits stratégiques, les assaillants ont prévu de « neutraliser» trois personnalités. Le général Mathias Doué, chef d'Etat-major des armées; le ministre de la Défense Lida Kouassi; et enfin Emile Boga Doudou, le ministre de l'Intérieur. C'est Tuo Fozié qui dirige l'escadron chargé de neutraliser le général Doué, dont la résidence se trouve près de l'ambassade d'Israël. La garde personnelle du général aurait été décimée. Surprise par l'attaque, une dizaine d'entre eux est tuée. Le général, lui, s'en sort miraculeusement dans des circonstances non encore élucidées. Le général était-il présent à son domicile? S'est il réfugié dans l'ambassade d'Israël? Ou a-t-il discuté avec les assaillants comme le laissent entendre certaines sources? Le deuxième commando chargé de neutraliser le ministre de la Défense est dirigé par Zacharia Koné, un chef rebelle. Vers 3hlO du matin, le poste de police de la résidence du ministre réveille celui-ci. L'un des huit hommes qui montent la garde lui crie au téléphone « Chef, nous entendons des tirs dans la ville »7. Le ministre Lida prend son arme de service et réveille son épouse. Une
7

Fan/ômes d 'lvoire de PhiHppe Duval, Editions du Rocher, 2003. 25

première détonation éclate dans la maison, une roquette atterrit dans le salon. Puis, un tir à l'arme lourde en direction de sa chambre à coucher. Femme, homme et enfants se précipitent dans la cour intérieure. La femme du ministre est complètement affolée; il tente de la calmer en vain et lui demande de rejoindre les enfants dans leurs chambres à coucher. Le garde du corps rejoint le ministre qui lui donne l'ordre de prendre une arme plus puissante dans son bureau. Seul dans la cour intérieure, le ministre, entend les assaillants crier aux soldats en faction à l'entrée de sa résidence: « Ouvrez-nous, vous les militaires, vous êtes des frères d'armes. C'est le ministre Lida Kouassi que nous voulons ». Les assaillants tirent deux roquettes antichars sur le portail qui tombe avec fracas. Les soldats de garde prennent la clef des champs, abandonnant derrière eux, armes et munitions. C'est au pas de course et en tirant à la kalache que les assaillants pénètrent dans la résidence. Sachant sa résidence encerclée, le ministre se précipite dans son salon. Il y a un recoin où est installée une télévision à très grand écran dans un angle. Il s'y planque quand son portable se met à sonner. C'est Boga Doudou, le ministre de l'intérieur, qui tente sans succès de le joindre. Il est 3h20 ce mercredi 19 septembre 2002, la résidence du ministre de l'intérieur est également assiégée, attaquée à l'arme lourde par l'escadron dirigé par Wattao Issiaka, l'actuel chef d'Etat-major adjoint de la rébellion. «Ca tirait de partout» racontera plus tard le neveu du ministre. « Nous avons pris mon oncle et on l'a fait grimper sur le mur du jardin »8. En retombant de l'autre côté, dans la cour de son voisin, le ministre se fracture une jambe. Il parvient à se cacher dans un coin obscur. En communication avec un ami, à qui il demande on
8

Philippe Duval op. cil.

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l'imagine de l'aide, il est repéré par les assaillants. Le téléphone toujours en main, il s'écrie à son interlocuteur « Ils arrivent, ils arrivent, ils vont me tuer ». Puis, s'adressant aux assaillants, il implore dans un élan de désespoir «Ne me tuez pas! S'il vous plaît, ne me tuez pas ». En vain, une rafale de kalachnikov part, puis le silence.. .Boga Doudou, le ministre de l'Intérieur, est mort. Dans une mise en scène macabre, les assaillants suspendent la veste de son costume à un arbre du jardin, avec un large trou à l'emplacement du cœur. Le corps de Boga est laissé sur place, le thorax criblé de balles. A ce moment, Lida ignore que son collègue Boga vient d'être assassiné. Il reste, toute la nuit, accroupi dans sa planque. Les assaillants, qui sont toujours dans son domicile, récupèrent son épouse, ses enfants et tout le personnel domestique. Ils les font coucher dans la cour et les menacent. Depuis sa cachette, le ministre entend tout. « Montrez-nous où est caché le ministre ». Les assaillants s'acharnent sur la femme du ministre. « Où se trouve ton mari» lui hurlent-ils au visage. « Il n'est pas rentré ce soir. Apparemment, il a une maîtresse. Il découche souvent» répond la femme du ministre. Mais les assaillants, qui ont surveillé les allées et venues du ministre ce soir-là, savent que le ministre est rentré chez lui. « Tu mens» répondentils avant de la gifler et la battre à coups de godasse et de crosse jusqu'à ce qu'elle perde connaissance. Ils récupèrent le fils du ministre, âgé de seulement lOans et demi et l'interrogent. Ils le promènent dans toute la maison, au sous-sol, dans le jardin. «Où est caché ton papa? ». Calmement l'enfant répond «Maman vous l'a déjà dit. Papa n'est pas là ».Toute la nuit, les assaillants cherchent le ministre Lida. Dans sa chambre, ils tirent sur tout ce qui ressemble à une cachette, dans les rideaux, dans les placards, dans les plafonds. Même chose dans le 27

bureau. Dans le salon où le ministre est caché, par chance, ils tournent le dos à la télévision et tirent dans les rideaux. A ce moment précis, John, un des frères du ministre, sort précipitamment de sa chambre et traverse la cour en courant. Les assaillants se lancent à sa poursuite. Mais John réussit à sauter le mur et à tomber dans la cour du voisin. John a la même morphologie que le ministre, et les assaillants ont des doutes. Est-ce le ministre qui vient de s'échapper? Les assaillants semblent en être persuadés, ils arrêtent leur recherche méticuleuse dans la maison. A 6h45, les gendarmes de l'école de gendarmerie, à une centaine de mètres de la résidence de Lida Kouassi, parviennent enfin à mettre en déroute les assaillants qui les assiégeaient depuis plusieurs heures. Ils poursuivent ces derniers jusqu'aux alentours de la résidence du ministre. Un des assaillants qui monte la garde à l'entrée hurle: « il y a une contre-attaque ». Et leur chef de s'écrier: «ramassons les armes et partons d'ici». «Et son épouse? » interroge un autre. «Embarquez-la» rétorque le chef. L'épouse du ministre est jetée sans ménagements dans le véhicule des assaillants qui démarre en trombe. Elle sera relâchée quelques heures plus tard, traumatisée. Le ministre reste quant à lui encore quelques minutes dans sa cachette. Il craint qu'un assaillant soit resté en embuscade. A 7h, un véhicule arrive. «Monsieur le ministre, nous sommes des gendarmes. Vos enfants sont en sécurité. Si vous nous entendez, répondez-nous ». Au second appel, le ministre sort de sa cachette. L'un des gendarmes panique et tire par inadvertance une rafale. Les gendarmes s'inquiètent: «êtes-vous blessé monsieur le ministre? » Non, répond ce dernier.
Sauvé, Lida Kouassi va organiser bouter les assaillants hors d'Abidjan. la résistance qUI va

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L'hypothèse du soulèvement des mutins ne tient pas la route. Une simple révolte des mutins ne pouvait pas, à partir d'Abidjan, embraser tout le pays. Il s'agit bien d'une tentative de coup d'Etat. Les assaillants ont voulu tirer profit de l'absence du président Gbagbo, en visite officielle en Italie, pour attaquer les institutions de la République. Qui sont donc les assaillants et que veulentils? Très vite, «les Zinzins» et les «Bahéfouès » sont dépassés par l'ampleur du mouvement. A Bouaké d'ailleurs, ces derniers ont été très durement combattus par les rebelles. Ils décident alors de réintégrer la République et de se battre aux côtés de l'armée régulière de Côte d'Ivoire. Le premier visage de la rébellion apparaît le 1er octobre 2002, deux semaines après le début de la crise. C'est Tuo Fozié, ancien sportif de haut niveau. Ancien champion militaire de Côte d'Ivoire de 100 m et de saut en longueur. Pompier de son état avant le déclenchement de la crise, il avait déjà participé au premier coup d'Etat de 1999 qui a installé le général Guéï au pouvoir. En 2000, il participe, sans succès, au « complot du cheval blanc» qui avait pour objectif d'éliminer Guéï. En 2001, il a également fait partie du coup de « la Mercedes noire ». La limousine noire escortée d'un convoi de 4X4 qui, en provenance du Nord du pays, faisait route vers Bouaké, en même temps que des éléments armés à Abidjan, 450 Kms plus au Sud, attaquaient la résidence du président Gbagbo. Cette tentative de prise de pouvoir qui a tourné court est, avec le recul, une répétition générale de l'attaque du 19 septembre 2002. Auprès de lui, apparaît Chérif Ousmane, un autre habitué des mutineries et des tentatives de coup d'Etat. Tous les deux, tout comme l'ensemble des chefs rebelles, font partie de la «Cosa Nostra » - du nom du célèbre groupe mafieux italien. Un mouvement issu des FANCI qui regroupe des soldats majoritairement nordistes et politiquement proches d'Alassane Ouattara. Leur chef à 29