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La Guinée en marche

De
336 pages
Malgré ses immenses potentialités, la Guinée est l'un des pays les plus pauvres du monde. La mal gouvernance en est la principale cause : les deniers publics sont pillés par une minorité, dans une administration en débandade. En janvier 2007 un immense mouvement s'attaqua au fondement du régime. Bravant une sanglante répression, la Guinée se mit en marche. Ce livre (qui sera en plusieurs volumes) se propose de suivre cette marche historique jusqu'à sa destination - l'institution d'un Etat de droit et démocratique.
Le volume 1 s'arrête aux accords du 27 janvier.
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La Guinée en marche
Volume 1 : Le départ tant attendu

Du même auteur

Escale forcée d'un imam à Bangkok (2006) : Éditions Le Manuscrit, (Roman)

Paris.

Learn to Read the Holy Qur'an in 7 Days (2003) : Éditions A.S Noordeen, Kuala-Lumpur, Malaisie. (Manuel technique) Glimpses of Life After Death (2001) : Éditions Ta-Ha Publishers, (Collection de hadîths) Scientific Research and Scholarly Writing in Islam (2001) iUniversity Press, Nebraska, États-Unis. (Manuel technique) Londres.

. Éditions

@

L'HARMATTAN,2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04710-5 EAN: 9782296047105

MAHMOUD BEN SAID

La Guinée en marche
Volume 1 : Le départ tant attendu Mémoires inédits d'un changement

L'Harmattan

Ecrire l'Afrique Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus Sylvie NTSAME, Mon amante, lafemme de mon père, 2007. Christian DURIEZ, Zamane, tradition et modernité dans la montagne du Nord-Cameroun, 2007. Géraldine Ida BAKIMA POUNDZA, Expatriés en Guinée Conakry, 2007. Alexandre DELAMOU, Les 32 jours de grève générale en Guinée, 2007. Edna MEREY-APINDA, Ce soir,jefermerai la porte, 2007. Emmanuel F. ISSOZE-NGONDET, Un ascète dans la cour, 2007. Thérèse ZOSSOU ESSEME, Pour l'amour de Mukala, 2007. Philomène OHIN-LUCAUD, Au nom du destin, 2007. Serge Armand ZANZALA, Les « démons crachés» de l'autre République, 2007. W. L. SAW ADOGO, Les eaux dans la calebasse. Roman, 2007. Jean-Marie V. RURANGW A, Au sortir de l'enfer, 2006. Césaire GHAGUIDI, Les pigeons roucoulent sans visa..., 2006. Norbert ZONGO, Le parachutage, 2006. Michel KINVI, Discours à ma génération. La destinée de l'Afrique, 2006. Tidjéni BELOUME, Les Sany d'Imane, 2006. Mamady KOULIBAL Y, La cavale du marabout, 2006. Mamadou Hama DIALLO, Le chapelet de Dèbbo Lobbo, 2006. Lottin WEKAPE, www.romeoetjuliette.unis.com. 2006. Grégoire BlYIGO, Orphée négro, 2006. Grégoire BlYIGO, Homo viator, 2006. Yoro BA, Le tonneau des Danaïdes, 2006. Mohamed ADEN, Roblek-Kamil, un héros afar-somali de Tadjourah, 2006. Aïssatou SECK, Et à l'aube tu t'en allais, 2006. Arouna DIABATE, Les sillons d'une endurance, 2006. Prisca OLOUNA, Laforce de toutes mes douleurs, 2006 Salvator NAHIMANA, Yobi l'enfant des collines, 2006. Pius Nkashama NGANDU, Mariana suivi de Yolena, 2006. Pierre SEME ANDONG, Le sous-chef, 2006. Adélaïde FASSINOU, Jeté en pâture, 2005. Lazare Tiga SANKARA, Les aventures de Patinde, 2005. Djékoré MOUIMOU, Le candidat au paradis refoulé, 2005. Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les rires du silence, 2005. Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les humiliées..., 2005. Amaka BROCKE, Lafille errante, 2005. Eugénie MOUA YINI OPOU, Sa-Mana au croisement des bourreaux, 2005.

A la mémoire

de toutes les innocentes victimes de la répression.

Préface
Pourquoi avons-nous écrit ce livre?
Vue au départ comme un fait presque ordinaire, la grève déclenchée par les syndicats le 10 janvier 2007 a abouti à l'un des plus grands changements que la Guinée ait connus depuis son indépendance en 1958. Les Guinéens de l'extérieur, grâce au nouvel outil de communication qu'est l'internet, ont suivi le déroulement des événements de très près, peut-être même plus près que certains Guinéens au pays. Ils étaient constamment en ligne. Dans une certaine famille, par exemple, à un moment donné il a été simplement décidé de ne plus éteindre l'ordinateur: le laissant en marche, le couple se relayait jour et nuit pour avoir les nouvelles de leur pays. En effet, comment pouvait-on se désintéresser de ces événements? Là-bas, au milieu des dangers qui sont venus comme une sauce accompagner le plat de la misère, depuis longtemps assis, n'avions-nous pas nos pères et mères, frères et sœurs, oncles et tantes, neveux et nièces, époux et enfants, amis et alliés? Mais les soucis pour nos familles n'étaient pas l'unique source de notre préoccupation. L'importance des événements, eux-mêmes, nous contraignait à les suivre. Même ceux d'entre nous qui vivent dans le luxe de Paris, New York ou Tokyo, pour ne citer que ces exemples, sentaient que bientôt ils seraient fiers d'être Guinéens. Dans une autre famille, soit dit en passant, l'un des époux, désespéré, avait engagé un processus de changement de nationalité; mais à l'aurore du renouveau il se désista, désormais fier de sa Guinée natale, et pour cause: Si l'on a l'espoir de trouver le vivre et le couvert et d'être traité dans ses droits, avec dignité, pourquoi choisirait-on une autre nationalité? Bref, une ère nouvelle pointait à l'horizon. La Guinée était en train d'écrire son histoire. Tous les espoirs étaient permis!

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Dans cette euphorie, donc, les sites internet nous transmettaient en permanence les nouvelles du pays et des réactions dans le monde. Toutefois, vu l'instabilité des documents sur l'internet, il nous est paru sage de mettre sur papier l'histoire qui était en train de s'écrire, afin de la préserver pour les générations futures. En effet, s'il y a des sites qui tiennent des archives bien organisées permettant d'accéder facilement à un document pendant des années, il y a par contre des sites très volatils, et ils sont de loin les plus nombreux. (Vous pouvez lire un article ce soir et quand vous voulez le relire demain vous ne le retrouvez nulle part sur le net.) Sachant aussi que bon nombre de nos compa-

triotes n'ont d'ailleurs pas accès à l'internet - pour le moment - nous
sommes sûrs que ce texte leur sera utile. C'est avec ces deux objectifs que ce projet de livre a vu le jour. Nous sommes certains qu'il y aura assez d'écrits sur ces événements historiques. Nous n'avons donc pas la prétention de produire quelque chose d'extraordinaire. La compilation est faite en guise de contribution. Dans les événements que nous retraçons, certains de nos frères et sœurs ont contribué en offrant ce qu'ils ont de plus cher, leur propre vie: nous nous sommes sentis moralement tenu d'offrir ce que nous pouvons, nous aussi. Ce livre est donc destiné à servir de complément à d'autres sur le même thème, pour qu'ensemble ils pérennisent notre histoire.

L'organisation du livre
La Guinée en marche est un livre prévu en plusieurs volumes. Ce premier volume, Le départ tant attendu, comprend onze chapitres qui suivent le mouvement de ses origines à la date historique du 27 janvier 2007, quand un protocole d'accords fut conclu entre les représentants du peuple et le pouvoir. D'autres volumes suivront, avec la volonté du Tout-Puissant. Le livre combine des textes de deux ordres: - Des textes originaux: Ils contiennent nos analyses et commentaires personnels. Placés au début de tous les chapitres et de certaines sections, ils sont enrichis d'informations puisées dans diverses sources, surtout les sites internet. - Des reproductions: Ce sont divers documents qui ont été déjà publiés sur le net. Après le traitement du texte, chaque document a été

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présenté sous un titre qui en indique la quintessence. En bas, une référence montre le site qui l'a publié, la date de publication et le titre original (celui sous lequel il a été publié). Pour plusieurs raisons les noms des auteurs n'ont pas été mentionnés dans les références. Tout d'abord certains documents n'étaient pas accompagnés de noms d'auteurs, soit parce que ceux-ci préféraient l'anonymat, soit parce que le site les a simplement omis. Ensuite, très souvent les usagers du net utilisent des pseudonymes: seraient-ils connus, ces pseudonymes ne serviraient pas à grand-chose. Pour uniformiser le texte, nous avons donc préféré omettre tous les noms d'auteurs.

Compilation et traitement du texte
Avant de choisir les documents à compiler, la première démarche a consisté, naturellement, à solliciter et obtenir l'autorisation de reproduction auprès des administrateurs des sites qui s'en réservent les droits. Guineenews.org, récemment classé premier site d'information sur la Guinée, et sa filiale Boubah.com ont fourni la majorité des documents. Dans le choix des documents à compiler, nous avons été guidé avant tout par la valeur de l'information. Toutefois, même avec une valeur appréciable, nous avons évité, dans la mesure du possible, les documents à caractère vulgaire, injurieux, ou portant atteinte à la vie privée. Une fois sélectionnés, les documents ont tous été corrigés d'une certaine manière. En effet, les textes en ligne sont généralement écrits à la hâte, sans soins particuliers. Avec l'internet, le facteur primordial est la vitesse de diffusion du texte, non pas le style du texte diffusé. Ainsi était-il nécessaire, tout d'abord, de réécrire certains textes. Par la suite, nous avons essayé de corriger les erreurs d'orthographe et de grammaire. Néanmoins, certains articles n'avaient besoin que des toutes dernières touches d'uniformisation, sur les graphies et la ponctuation par exemple. Dans certains cas la partie essentielle du document est accompagnée de texte n'étant pas en relation directe avec le sujet traité ou qui répète des informations suffisamment connues. Quand la structure du texte permet de le diviser sans inconvénients, nous avons omis les

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parties superflues. Évidemment les omiSSiOns ont toutes été signalées par des points de suspensions (...), placés soit au sein du paragraphe (pour l'omission dans le même paragraphe), soit en une ligne séparée (pour l'omission d'un ou de plusieurs paragraphes entiers). Il arrive que ces mêmes points soient utilisés simplement pour supprimer des passages qui n'ont pas du tout été compris, d'après notre humble lecture. De temps à autre vous verrez qu'un mot a été remplacé par des astérisques (***). Dans l'ensemble ces substitutions ont été faites au moment même de la publication du document sur l'internet, pour des raisons d'éthique essentiellement. Mais au lieu de remplacer un seul mot, ici nous avons parfois supprimé les phrases entières, pour leur substituer les points de suspension susmentionnés.

Insuffisances et points forts du livre
Nous nous sommes efforcés de sélectionner les documents qui, d'après notre humble jugement, sont, à des degrés variables, dignes de

confiance. Mais il faut avouer que nous ne disposons pas de moyens pas plus que les administrateurs des sites dont proviennent les docu-

ments - pour vérifier tous les faits mentionnés dans lesdits documents.
Avec l'internet n'importe qui peut écrire n'importe quoi, et, sans la moindre censure, mettre le texte à la disposition du monde entier en un clin d'œil. Une autre faiblesse du texte est que, en dépit des efforts surhumains fournis dans la correction, des erreurs ont pu nous échapper. Le livre étant un produit du net, il faut envisager sa lecture avec une certaine tolérance de ce point de vue. Malgré ces carences, nous espérons que la compilation atteindra ses objectifs, car elle a de grands atouts. L'arrangement méticuleux du texte par thème, la nature complète des documents compilés et leurs références représentent, ensemble, l'un des points forts du livre. Sans exagération, le livre que vous avez dans les mains est une ressource unique, en ce sens que certains documents qu'il contient ne se retrou-

vent nulle part ailleurs - pour s'en convaincre il suffit de se rappeler
que pendant la grève, la presse locale avait été obligée d'interrompre ses publications. C'est donc un réservoir hors pair, qui pourra servir la

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postérité de plusieurs manières, entre autres pour les recherches histonques. Mais le plus grand avantage de ce livre est peut-être le fait de combiner les contributions d'un très grand nombre de Guinéens, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. L'internet a ceci d'inégalable qu'il permet une communication universelle et remarquablement efficace. Avec le net, une fois qu'un débat est ouvert chacun peut participer, qu'il soit dans l'un des quatre coins du pays ou l'un des quatre coins du monde: à Macenta ou à Manchester, Siguiri ou Sydney, Koula-Mawndè ou Kuala-Lumpur, Wawa ou Ottawa.

Notre dernier mot
Nous remercions tous ceux dont les écrits ont été inclus en totalité ou en partie dans ce livre, de même que tous ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à la préparation de la compilation. Nous remercions très sincèrement les correspondants des journaux en ligne, qui courraient de grands risques dans la collecte, la transformation et la transmission des informations. Aux moments les plus chauds de la grève, alors que les journaux locaux avaient disparu des kiosques, nos journaux en ligne continuaient de nous informer, et ce grâce au dévouement de leurs correspondants. À un moment donné, comme la circula-

tion - même en bicyclette - était risquée, un de ces braves journalistes
de Guinéenews a dû faire un trajet d'une vingtaine de kilomètres à pied pour pouvoir nous informer à travers l'internet. Nous restons reconnaissants à tout le peuple de Guinée qui a su s'unir pour, en notre nom, initier ce grand changement. Nous sommes incapables de trouver les mots qu'il faut dans tout le vocabulaire de la langue française pour exprimer notre gratitude aux leaders syndicaux et leurs alliés des autres organisations de la société civile pour avoir su bien diriger le peuple, l'unir dans le combat et surtout résister à la pression et à la tentation jusqu'au bout. Seul le Tout-Puissant peut les remercier amplement et les récompenser de leurs œuvres. Nous nous inclinons avec piété et humilité devant la mémoire de toutes celles et de tous ceux qui ont péri sous la violente répression qui a caractérisé les événements. S'ils n'ont pas eu le plaisir de voir, de leurs yeux de vivants, ici-bas, le résultat de leur sacrifice, nous sommes confiants que le Tout-Puissant, par sa grâce, leur permettra de

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voir, de leurs yeux d'élus du Paradis très haut, les fleurs épanouies, puis les fruits succulents de la graine qu'ils ont semée et de leur sang arrosée. Reposez-vous en paix, ô martyrs, et surtout réjouissez-vous du fait que, grâce à votre sacrifice, notre pays ne connaîtra plus jamais ce qu'il a connu tout ce temps: Rien ne sera plus comme avant! Enfin, dans la préparation de cette compilation nous avons sans doute raté des documents de valeur ou commis des erreurs, indépendamment de notre volonté. Nous regrettons, très sincèrement, ces imperfections et vous présentons nos excuses du tréfonds du cœur. Aussi, nous vous prions de bien vouloir nous envoyer votre feedback (à travers l'éditeur) en vue d'améliorer le texte dans ses éditions futures. Vos idées nous aideront également dans la préparation des volumes subséquents de La Guinée en marche. Nous vous remercions de votre compréhension. Que Dieu bénisse la Guinée! Matsue le 19 octobre 2007 Mahmoud Ben Said

Chapitre 1 Aperçu historique: Entre septembre 1958 et janvier 2007
Ce chapitre pennet aux lecteurs d'avoir une idée générale du mouvement. Le texte original a été rédigé par le même auteur en un article intitulé « Grève de l'intercentrale : Comment le vieux général a-t-il été désarmé par les syndicats? » et structuré en quatre parties. Le chapitre a donc été divisé en quatre sections, à l'image du texte original. Les deux premières sections résument les causes de la grève (lointaines et récentes) et les deux dernières, ses moments forts et son aboutissement.

1.1 Les causes lointaines de la grève
1.1.1 Introduction
« Je n'ai jamais perdu une guerre », prévenait, au plus fort de la grève, le vieux brisquard en s'adressant, sous le fromager mythique du Petit palais, à une délégation syndicale conduite par le duo Rabiatou Sérah Diallo et lbrahima Fofana, respectivement secrétaire générale

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de la CNTG (Confédération nationale des Travailleurs de Guinée) et secrétaire général de l'USTG (Union syndicale des Travailleurs de Guinée). Cette fois, l'exception ne vient-elle pas confirmer la règle? C'est le moins qu'on puisse dire, suite au bras de fer historique qui a opposé le couple syndical CNTG-USTG, élargi à l'ONSLG (Organisation nationale des Syndicats libres de Guinée) et l'UDTG (Union des Travailleurs de Guinée), au général d'armée Lansana Conté. Comment en 18 j ours de face à face fratricide, les syndicats ont pu faire capituler, faire plier le redoutable vieux soldat qui pratiquement depuis 1959 n'a jamais perdu la face dans une bataille? Que ce soit sur le front des guerres d'indépendance menées en Algérie, en Guinée-Bissau, ou lors de la prise du pouvoir par l'armée sous sa direction en 1984, le complot Diarra Traoré du 4 juillet 1985, les mutineries des 2 et 3 février 1996, les attaques rebelles de septembre 2001 ou encore les événements du 19 janvier 2005 à Enco 5. Voici donc les causes [d'une victoire presque inattendue] de la classe ouvrière qui a ébranlé le régime Conté jusque dans ses plus profondes racines. Combien étaient-ils de Guinéens à avoir parié sur la réussite de cette grève à ses tout débuts? Il est difficile aujourd'hui d'avancer un chiffre précis pour répondre à cette question. Cependant une certitude s'impose au commun des mortels: Ils étaient très peu nombreux.

1.1.2 Les causes lointaines sous la première République
(. . .) S'il est une évidence que les mouvements syndicalistes ont, pendant la conquête de l'indépendance de notre pays, joué un rôle d'avant-garde, il n'en demeure pas moins que le nouveau maître du pays ne trouvera mieux que de les liquider plus tard, parce que préjudiciables à échéance à la survie de son régime. Autrement dit, si Sékou Touré s'est arc-bouté sur le syndicalisme pour bouter les colons hors de son pays, il retournera plus tard l'arme contre le même syndicalisme pour asseoir son pouvoir. Progressivement, cette mainmise de Sékou Touré sur la Guinée deviendra systématique. Il dirige le peuple d'une main de fer pendant 26 ans. Il réussit tant bien que mal à écraser toutes les forces qu'il es-

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time contre-révolutionnaires. C'est l'époque de la grande « complotite » à Conakry. Des [« complots contre le régime»] sont violemment réprimés dans le sang, avec de multiples pendaisons sur tout le territoire national. Le peuple, à la fois terrorisé et traumatisé, se résigne, impuissant, à la volonté de son chef. Ses dérives totalitaires conduisent à un isolement total du pays. Pour échapper à ce véritable goulag tropical, nombreux sont les Guinéens qui se sont exilés définitivement. Les moins chanceux parmi eux se retrouveront dans les prisons du camp Boiro ou de Fotoba, que certains observateurs n'hésitent pas de comparer à des camps de concentration nazis sous les tropiques. Le régime de Sékou arrivera à maintenir le peuple dans cette situationjusqu'à sa mort le 26 mars 1984.

1.1.3 Les causes lointaines sous la deuxième République
Le 3 avril 1984, une semaine jour pour jour après la mort du dictateur, l'armée, avec à sa tête un certain colonel Lansana Conté, élevé à l'ombre de son maître et prédécesseur Sékou Touré, s'empare du pouvoir. Un gouvernement militaire connu sous le nom de Comité militaire de Redressement national (CMRN) se met en place. Il prône une politique d'ouverture du pays, qui se caractérise par le libéralisme économique intégral. Nourri par le léger vent de liberté disséminé par la nouvelle junte aux affaires, le peuple se remet à croire enfin à un meilleur lendemain. Hélas! C'était mal connaître la nature de ce nouveau régime qui, en réalité, n'était rien d'autre qu'un prolongement déguisé du précédent. Entre les deux régimes, il n'y a qu'un changement d'hommes et d'accoutrements. À l'évidence, ils n'ont troqué que les grands ensembles de tergal contre les uniformes kaki militaires. Très vite, le CMRN fait siennes les anciennes pratiques de la révolution de Sékou Touré. Le 4 juillet de [l'année qui suivit], un complot visant à renverser le nouveau gouvernement a, dit-on, été déjoué. Voilà une opportunité pour se débarrasser dans la foulée de certains compagnons jugés trop gênants. Une purge s'en suit au sein de la hiérarchie militaire.

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Par la suite, le colonel Lansana Conté, devenu depuis général, en plus des anciennes méthodes de son prédécesseur, trouvera sa propre voie pour se pérenniser dans son fauteuil, affirment certains observateurs. Il s'agit, estiment-ils, de la politique du diviser pour régner. La première expérience de cette politique machiavélique a consisté à opposer les Soussous aux Malinkés, puis les Soussous aux Peuls. Ensuite les Malinkés et les Guerzés se massacrèrent, sans compter les déchirements entre Tomas et Toma-manyas.

1.1.4 Les causes liées à l'instauration multipartisme

du

Dans ce climat délétère, intervint en 1990 l'avènement du multipartisme intégral. Les formations politiques naissantes s'identifient, malheureusement toutes, soit à une ethnie, soit à une région donnée. Face à ce cocktail explosif, Lansana Conté apparaîtra, malgré tout, comme le moindre mal parmi les leaders politiques. Profitant de la division des partis d'opposition, il parviendra à sauver son fauteuil au terme d'élections chaque fois contestées par ses adversaires. Au lieu de tirer les leçons du passé pour faire face aux préoccupations majeures d'une population assoiffée de bien-être, le général continuera à gérer son pays comme bon lui semble. Il se moque éperdument des souffrances de plus en plus croissantes de ses concitoyens, qui se meurent d'amertumes et d'aigreurs contre un système devenu appauvrissant. Une nouvelle bourgeoisie prend naissance au sommet de l'État, se livrant à un pillage systématique des deniers publics. Elle se lance dans une course effrénée de transferts illicites de devises et de fonds vers des contrées d'Europe et aux États-Unis, où elle possède des comptes bancaires et de somptueuses villas. La mal gouvernance, la corruption, la gabegie, le népotisme prennent désormais le pas sur la bonne gouvernance et la notion de service public. Si au temps de la première République aucune forme d'opposition au pouvoir n'était tolérée, le Président Conté, quant à lui, placera ses opposants sous une liberté strictement surveillée. D'ailleurs, pratiquement tous ont connu les affres des geôles sous son règne, depuis 1990. La mise au pas de l'opposition lui avait tellement réussi que

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celle-ci était finalement devenue une vieille épave de faire-valoir démocratique pour son pouvoir.

1.2 Les causes récentes de la grève:
la guerre des clans
1.2.1 Introduction
Aux crises primitives étalées plus haut viennent se greffer d'autres plus récentes, qui sont d'actualité et qu'on peut à juste titre appeler les causes immédiates de cette fronde sociale du 10 janvier 2007, lesquelles se trouvent dressées dans le dernier avis de grève générale et illimitée de l'intercentrale CNTG-USTo. Au nombre de celles-ci, il convient de rappeler la violation flagrante du principe de la séparation des pouvoirs, qui se traduit, selon cet avis, par la libération, le 16 décembre de El hadj Mamadou Sylla et El hadj Fodé Soumah, inculpés dans l'affaire des 16 milliards de francs guinéens. À cela vient s'ajouter la dégradation de la santé du Chef de l'État, qui devient de temps à autre très critique. Son entourage, plus soucieux de sauvegarder ses intérêts égoïstes, exploite à souhait ce handicap. C'est l'expression de la lutte des clans à outrance. De multitudes de décrets et contre-décrets en font foi. D'abord, les 4 et 5 avril 2006, des flots de décrets qui se sont succédé ont emporté Cellou Dalein Diallo, le Premier ministre de l'époque. Après avoir réduit presque à néant l'opposition, le tour des ténors de la mouvance arrive. Certains observateurs l'appellent «le système d'autodestruction» du régime. Le premier malheur de Cellou Dalein a été, dit-on, le fait de s'être intéressé de trop près à l'imbroglio politico-économique des fameux bons de 22 millions de dollars US qui concerne le holding Futurelec de l'homme d'affaires Mamadou Sylla et l'État. Son second malheur est celui de s'être retrouvé au poste qui suscite la convoitise et la jalousie de certains dignitaires de l'époque comme Fodé Bangoura. En même temps, il est combattu par d'autres grands commis de l'État tel que Jean Claude Sultan, à l'époque ministre des P et T. Ce dernier, à

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l'instar de Chantal Colle [une femme d'affaires et protégée du Président de la République], lui disputait l'attribution de la quatrième licence GSM. Seul contre tous et assailli de toutes parts, il finira par mordre la terre pour, a-t-on signifié, faute lourde.

1.2.2 Alliance et divorce de Fodé Bangoura et Mamadou Sylla
Avec la brèche qui vient d'être ouverte, le nouveau clan victorieux, formé par le duo Mamadou Sylla-Fodé Bangoura, s'entendra parfaitement pour la répartition des différents postes ministériels du gouvernement à former. Du moins dans les principes. Car le pacte qui lie les nouveaux partenaires ne sera pas respecté comme il avait été convenu au départ. En fait, certaines propositions faites par l'homme d'affaires (...) ne seront pas maintenues. Les rapports entre les alliés de circonstance sentent fort le parfum de la trahison et commencent à se fissurer. Fodé Bangoura, pour s'assurer une certaine longévité à son poste va décider d'en découdre avec son désormais ex-allié, Mamadou Sylla, fidèle ami du Président de la République. L'aventure s'annonce certes périlleuse mais jouable. Il décide d'attaquer Mamadou Sylla dans les dossiers pour lesquels lui-même avait pris fait et cause en sa faveur, lorsque Dalein, qui était à la primature, avait décidé de confondre l'homme d'affaires. Il s'agit bien entendu des 22 millions de dollars US, des 16 milliards de francs guinéens ou encore de la SOGEPAM (Société guinéenne d'exportation des produits agricoles et miniers). Fodé Bangoura, jouant sur les nombreux avantages que lui offre son poste au sein du gouvernement, mine le terrain politique et économique. Il procède par harcèlement. Les ministres jugés à tort ou à raison d'être des proches de Mamadou Sylla seront tour à tour débarqués. Fodé Soumah et Kémo Charles Zogbélémou, respectivement ministres des Sports et du Contrôle économique et financier de l'époque, seront les premières victimes expiatoires de cette purge annoncée. Ainsi, dans ce bras de fer, il réalise le coup de poker le 6 décembre puis le 8 décembre en mettant sous les verrous Mamadou Sylla et Fodé Soumah. Une semaine plus tard, le général Conté vole au secours de ses amis en allant à la prison centrale les libérer en personne.

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Par ce geste insolite et assez compromettant pour sa réputation personnelle et pour celle du pays, Lansana Conté vient d'infliger un cinglant désaveu à son super ministre en charge des affaires présidentielles et de la coordination des actions gouvernementales. Cependant, cette attitude de son mandant n'entame en rien la détermination de Fodé Bangoura. Il poursuit sa purge contre les fidèles ou supposés tels de son grand rival Mamadou Sylla. Il s'en prend systématique à tous les ministres du gouvernement qui gardent des rapports étroits avec Sylla ou qui sont accusés de le fréquenter.

1.2.3 Les nouveaux appuis de Fodé Bangoura et leur complication
Pour réaliser son objectif, il quémande les services de Chantal Colle. Celle-ci annonce les couleurs de leur futur projet de remaniement de l'équipe gouvernementale au cours d'un point de presse qu'elle a tenu dans un hôtel de la capitale le 5 décembre. Chantal Colle a levé un coin du voile sur quelques noms de ministres à abattre très prochainement. Dans sa ligne de mire, l'éphémère

ministre de l'Information Aboubacar Sylla - celui que des observateurs de la vie politique guinéenne considèrent, sans flagornerie, comme étant le meilleur ministre de l'Information de tous les temps sous le régime Conté. Le 22 décembre 2006, ils lièrent l'acte à la parole. C'est le décret de remaniement partiel du gouvernement qui tombe, touchant trois ministères dont celui de l'Information. Le 26 décembre, contre toute attente, et très visiblement suite à des pressions, le Président Conté signe un autre décret très contesté qui rend son fauteuil au seul Alpha Ibrahima Keïra, ministre des Transports. Cet énième décret contradictoire du Chef de l'État est perçu par les syndicalistes comme une légèreté inadmissible de la part du Président de la République dans la gestion du pays. Un autre facteur non moins négligeable qui a aussi contribué à l'exacerbation du malaise social, c'est la dilapidation des réserves de la Banque centrale, conduisant à une dépréciation vertigineuse de la monnaie nationale et la flambée généralisée des prix des denrées de première nécessité.

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C'est la juxtaposition, l'amalgame de l'ensemble de ces éléments qui a conduit inéluctablement à la grève générale et illimitée déclenchée le 10 janvier 2007 par l'intercentrale CNTG-USTG élargie à l'ONSLG et à l'UDTo.

1.3

Les moments forts de la grève

1.3.1 La grève devient inévitable
Le gouvernement et tout le système politico-économique, qui sont indexés comme étant les seuls responsables de la misère du peuple, ne peuvent rien faire pour arrêter le courroux de la classe ouvrière. Misaient -ils sur l'essoufflement des travailleurs et de la population, déjà durement éprouvés par la situation apocalyptique de l'économie nationale? Si c'était le cas, c'était sans doute un très mauvais calcul et une bien mauvaise option, suicidaire, ont affirmé certains observateurs, face à l'événement. Finalement ce qui devait arriver arriva. Mercredi 10 janvier, l'appel des centrales syndicales est largement suivi par les travailleurs de tous les secteurs d'activité sur tout le territoire national. Fidèle à ses habitudes honteuses, le pouvoir se rabat sur les services des médias d'État pour faire échouer le mouvement de grève. Mais ce fut en vain. Cette campagne de démobilisation se révèle inefficace, et la paralysie provoquée par la grève continue de se renforcer, voire de se radicaliser. Aucune médiation, aucune négociation n'est entreprise dans un sens ou dans l'autre.

1.3.2 L'option suicidaire du ministre d'État Fodé Bangoura
Fodé Bangoura, alors ministre d'État chargé des Affaires présidentielles et de la coordination des Actions gouvernementales, se fait très

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discret et effacé. Tous les regards se tournent du côté du locataire du palais Sékoutouréya, [le Chef de l'État,] d'où rien ne sort, du moins dans l'immédiat. Le 12 janvier, il finit par recevoir une délégation de la classe ouvrière conduite par les quatre principaux leaders syndicaux qui ont lancé le mot d'ordre de grève. L'ambiance était détendue sous le grand fromager du Petit palais entre le Président de la République et les syndicalistes, mais cela ne suffira guère pour faire revenir les quatre centrales à de meilleurs sentiments. À la fin des entretiens, le Chef de l'État leur demande de noter les différents points de revendication et de les lui apporter. En attendant, les syndicats, de leur côté appellent le peuple à poursuivre la grève jusqu'à la satisfaction totale de leurs revendications. Nous sommes en fin de semaine. Le Conseil national des organisations de la Société civile guinéenne, à son tour menace, pour les mêmes raisons, de se mêler au mouvement le lundi 15 janvier à Conakry comme à l'intérieur du pays. Les Guinéens retiennent leur souffle. Le pire est à craindre.

1.3.3 Le gouvernement décide de répondre à la grève par la violence
La tension n'était pas de nature à empêcher la population de prendre la rue. Les forces de l'ordre sont sur le qui-vive dans le pays. Ce lundi, dès les premières heures de la matinée, les forces anti-émeutes et les escadrons de la gendarmerie mobile sont réquisitionnés. Ils campent sur les axes stratégiques de la ville pour dissuader et contenir les manifestants. À Ratoma, quartier de la haute banlieue communément appelé Bagdad à cause des tensions permanentes qui y règnent, des manifestants déterminés descendent dans la rue. Les éléments des forces de l'ordre, affolés, font usage de leurs armes, tirant à balles réelles et lançant des gaz lacrymogènes. Des morts sont enregistrés. Les échauffourées opposent des policiers à la population à Matoto également, faisant des blessés et des arrestations parmi les manifestants.

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1.3.4 La propagation du mouvement à l'intérieur du pays
Dans certaines villes de province telles que Labé, Mamou, Pita et Kankan, des accrochages violents ont été signalés entre population et forces de l'ordre. Ce jour tant redouté a tenu malheureusement toute sa promesse. Malgré les affrontements qui ont éclaté toute la journée, les responsables syndicaux poursuivront des entretiens, à leur quartier général de la Bourse du travail comme ailleurs. Ils rencontrent les chefs religieux, notamment les imams, les conseillers régionaux de la ligue islamique et du conseil épiscopal de Guinée, qui apportent leur soutien à la grève. Dans l'après-midi, conformément à sa demande, Lansana Conté a reçu une nouvelle fois la délégation syndicale, qui venait lui déposer ses propositions écrites de sortie de crise. Versatile et toujours imprévisible, le Chef de l'État répond étrangement à ses hôtes qu'il est lui aussi en grève et qu'il pourra examiner ces propositions dès que le mot d'ordre de grève des centrales syndicales sera levé. Cette attitude pour le moins incongrue ne plaira pas à ses interlocuteurs. Déçus, ils retournent bredouilles et abasourdis à leur base de la Bourse du travail pour répercuter l'étonnant message présidentiel à leurs mandants. Quelques minutes après, le Président Conté dépêche son chef de protocole auprès des syndicalistes pour récupérer ledit document avec promesse de leur répondre, au plus tard dans la nuit. Les syndicats acceptent ce mea-culpa du Président. Pour le reste de la journée, la promesse présidentielle ne viendra pas. Mardi 16 janvier, le général Conté décide enfin de réagir à la feuille de route des syndicats pour une sortie de crise. Pendant que sa proposition personnelle de sortie de crise est lue par Aboubacar Somparé, président de l'Assemblée nationale, Michel Kamano, président du Conseil économique et social est reçu à la Bourse du travail par les responsables syndicaux. Ils s'enferment dans le bureau de Rabiatou Sérah Diallo, mais l'entretien sera de courte durée. Les leaders des quatre centrales en sortent assez amers et très nerveux. Leur premier mot devant la presse est ceci: «Cette proposition est inadmissible, nulle et sans effet pour le peuple. Nous ne nous sentons pas concernés par ces mesures. Demain 17 janvier nous passerons à l'étape supérieure de notre plan. Nous descendrons dans la rue et donnerons l'assaut final au régime. »

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En signe de protestation, dans la matinée du 17, des responsables en tête d'une centaine de militants syndicalistes lancent le début d'une marche à partir de la Bourse en direction du Palais du peuple, où siège l'Assemblée nationale. Ils étaient porteurs d'une lettre ouverte adressée au premier président de cette institution. Au fur et à mesure que progressait le mouvement il grossissait, rejoint qu'il était par les habitants des quartiers traversés. La marche sera stoppée dans son élan au niveau du carrefour du marché Nyènguéma, qui débouche au camp Samory Touré. Les forces de l'ordre font usage de gaz lacrymogènes et tirent à balles réelles pour disperser la foule de marcheurs. Une femme qui sortait du marché prend une balle perdue en pleine tête et des nombreux responsables syndicaux seront brièvement interpellés avant d'être libérés.

1.3.5 Embrasement total à Conakry et dans certaines villes de province
Les banlieues de Conakry bouillaient au rythme des coups de crosses, de matraques, des balles réelles des policiers contre des pierres et des gourdins des manifestants. À l'instar de la capitale, des villes de l'intérieur (...) sont ébranlées par des vagues de protestation. On y déplore des morts et des blessés. À la tombée de la nuit, une nouvelle rencontre est organisée en catastrophe entre les syndicats et le Président de la République au camp Samory, principale caserne militaire de la capitale. Mais elle tourne au vinaigre. Lansana Conté digère mal l'intransigeance des meneurs de la grève, qu'il assimile à une défiance. Sa colère est sans commune mesure contre les syndicalistes. Il les menace en ces termes: «Je vais vous tuer tant que vous êtes. Je suis militaire... j'ai déjà tué des gens. » Devant ce dialogue de sourds et la menace de mort présidentielle, les syndicalistes décident de ne plus aller à des « parodies» de négociation.

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1.4 L'aboutissement de la grève
1.4.1 Le limogeage inattendu de Fodé Bangoura
Le 19 janvier à 19 heures 30, pendant que le peuple s'attendait au miracle par une réponse positive du Chef de l'État pour désamorcer la grève, le général décide de se débarrasser de son plus proche collaborateur parmi tous les ministres. C'est le limogeage de Fodé Bangoura, le tout-puissant ministre d'État chargé des Affaires présidentielles et coordinateur des Actions gouvernementales. Ce décret, quoique noyé et relégué au second plan à cause de l'ampleur de la grève, marque la fin d'une histoire, celle de la lutte des clans au sommet de l'État. Selon certaines affirmations, l'ex-ministre sera fortement, même s'il n'y a aucune preuve tangible reconnue contre lui, soupçonné d'être en intelligence avec le mouvement de grève. Quoi qu'il en soit, cela ne changera en rien la suite de la grève, et contribuera plutôt à radicaliser la fronde. Les centrales syndicales projettent d'organiser lundi 22 janvier une marche gigantesque en I'honneur des victimes tombées sous les balles des forces de l'ordre à Conakry comme à l'intérieur du pays. Ce lundi s'annonce comme le jour de tous les dangers au regard des farouches répressions que les autorités ont réservées aux grévistes lors des précédentes journées de manifestation.

1.4.2 Un lundi noir en Guinée
Lundi 22 janvier 2007 : Dès les premières heures, des manifestants à travers tout Conakry s'affairent chacun dans son secteur à ériger des barricades et enflammer des pneus sur les voies de la circulation routière. Des face-à-face éclatent partout et au même moment. Visiblement, pour une fois, les forces anti-émeutes subissent la loi de la pression populaire. 11 heures: Une marée humaine prend d'assaut l'autoroute Fidel Castro en direction de Kaloum. Les agents, tous corps confondus, sont mis à contribution, mais se retrouvent vite débordés. On a

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l'impression que le pouvoir allait s'écrouler d'un instant à un autre. Il vacille mais ne tombe pas car toute la famille de police, gendarmerie, des éléments du BASP (Bataillon autonome de la Sécurité présidentielle), lourdement armés campent puissamment au niveau du Pont du 8 novembre, à l'entrée de la presqu'île de Kaloum, où en réalité la survie du pouvoir était en jeu entre population insurgée et militaires restés loyaux à leur commandant en chef. Nez à nez, les hommes en uniforme tirent sans hésiter sur la masse déferlante. Sur place des manifestants s'effondrent, atteints par des balles. Cela va durer des heures. L'autoroute est jonchée de sang et de cadavres à différents endroits. D'épaisses fumées s'échappant de caoutchouc brûlé et de gaz couvrent la ville et rendent la respiration difficile. À Kissidougou, Kankan, Labé, Mamou, Télimélé, Pita, DaboIa, les foules réclament le changement et le départ du général Lansana Conté. La répression est excessive et féroce. Pourchassant des manifestants, les forces de l'ordre ont même lancé des gaz lacrymogènes dans l'enceinte de l'hôpital Donka, où étaient amenés des blessés. Les premiers bilans disponibles publiés par les stations de radio étrangères font état d'une trentaine de morts et de 60 blessés graves. Ces statistiques au fil du temps ne feront que croître.

1.4.3 Les habitants de Kaloum s'associent à la vague de protestation
Kaloum, jadis bastion imprenable du pouvoir, lâche à son tour des manifestants dans les rues pour réclamer le changement. Le siège de la CNTG, qui sert de quartier général des grévistes, connaîtra par deux fois la visite musclée des forces de l'ordre. En début de matinée un groupe de Bérets rouges, [la garde présidentielle, conduit, selon des syndicalistes, par le capitaine Ousmane Conté, l'un des fils du Président], fait irruption dans les bureaux, arrête quelques syndicalistes et les conduit à « Koundara » avant de les relâcher plus tard. Aux environs de 17 heures, un détachement de la CMIS [Compa-

gnie mobile d'intervention et de sécurité - un organe de la police] débarque et déploie tous ses muscles contre les grévistes, qu'il malmène. Des téléphones, des postes radios, des ordinateurs, des imprimantes,

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stabilisateurs ont été emportés ou saccagés. Même des chaises appartenant à la femme qui y vendait du riz n'ont pas été épargnées. Les leaders syndicaux ont été brutalisés, à telle enseigne que Dr Fofana avait reçu un sérieux coup dans l'œil, le blessant gravement. Les centrales syndicales indexent le directeur général de la police comme le seul instigateur de cette deuxième opération. La Guinée vit une situation insurrectionnelle au soir du 22 janvier, une journée rouge de sang, une journée particulièrement endeuillée.

1.4.4 L'implication personnelle de la Première dame
Au lendemain de ces carnages perpétrés par les forces de l'ordre et les Bérets rouges de la garde présidentielle sur les protestataires, la Première dame de la République décide de s'impliquer dans les négo-

ciations - qui sont au point mort - pour sauver à la fois la nation et le
fauteuil de son mari. Elle est épaulée par les chefs religieux du pays (catholiques et musulmans) ainsi que les présidents, très controversés, des institutions républicaines. Après deux jours de négociation et de nombreuses victimes, le Président de la République accède enfin à la principale revendication des syndicats: la mise en place d'un gouvernement de large consensus dirigé par un Premier ministre doté de pouvoirs élargis. Ce pas important franchi, les syndicats et les représentants du Chef de l'État travailleront sur le profil et les missions du futur Premier ministre.

1.4.5 Les syndicats suspendent la grève : Une nouvelle ère s'ouvre en Guinée
L'ensemble des détails techniques a été réglé le samedi 27 janvier 2007. Devant la bonne volonté affichée des interlocuteurs, l'intercentrale CNTG-USTG élargie à l'ONSLG et à l'UDTG annonce dans la soirée, par la voix de Dr lbrahima Fofana, la suspension de son mot d'ordre de grève générale et illimitée, à partir de ce jour sur toute

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l'étendue du territoire national. En attendant la promulgation du poste de Premier ministre sous forme d'un décret loi, précise-t-il. Par cette décision la classe ouvrière vient d'écrire une nouvelle page de l'histoire de la Guinée. Elle n'a concédé aucun point sur ses revendications initiales. Pour une fois, le général cède à la pression populaire. Même si le choix du Premier ministre tarde encore à se dévoiler, il faut reconnaître que le fait de prendre le décret reconnaissant désormais l'existence en Guinée d'un Premier ministre, Chef du gouvernement est en soit un progrès inestimable.

1.4.6 Quelles sont les conséquences?
Cela nous amène à présent à parler des conséquences de ce mouvement social historique dans notre pays. Cette grève de 18 jours a été un détonateur qui est venu réveiller le peuple de Guinée de sa longue torpeur héritée des deux régimes totalitaires que le pays a connus depuis bientôt un demi-siècle d'indépendance. - Les délices de l'unité nationale retrouvée: La grève a été un vecteur inouï pour la consolidation du tissu social, qui avait pris un sérieux coup à cause du comportement de certains démons de la division ethnique, régionaliste ou religieux. L'unité nationale en est sortie renforcée. Elle a aussi permis d'instaurer la culture de la revendication des droits civiques. - Un contrepouvoir: Également, un autre avantage de la grève a été le fait que plus jamais, quel que soit le régime, l'actuel ou un autre, celui-ci sait qu'il existe maintenant un contrepouvoir plus redoutable que l'Assemblée nationale ou la Cour suprême. Grâce à ce mouvement, le peuple réalise enfin que son salut ne dépend ni de la fameuse communauté internationale, ni de l'intervention parfois brutale de l'armée, encore moins de ses élus du parlement, mais de lui, de sa réelle volonté d'avancer. Le mythe qui faisait de l'armée le dernier rempart pour le changement dans ce pays est tombé avec cette grève. - Une aubaine pour les partis politiques: La grève a été une bouffée d'oxygène pour les partis politiques, qui étaient presque devenus agonisants et qui étaient en manque total de repère pour trouver un nouveau souffle. Tels sont les avantages immatériels de la grève.

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Comme avantages matériels échelonnés à court, moyen et long termes, il convient de citer l'augmentation générale des points d'indices salariaux aussi bien pour les travailleurs en activité que pour ceux en retraite, les diverses réductions obtenues sur la vente des produits pétroliers et des denrées alimentaires, l'interdiction de l'exportation des produits agricoles et halieutiques, le respect du principe de la séparation des pouvoirs, une justice équitable pour les citoyens. (...)

1.4.7 Les grands perdants de la grève et les rescapés qui peuvent se frotter les mains
Si le peuple sort grand vainqueur de ce bras de fer, en revanche, le Président Conté en restera le grand perdant. Affaibli par la maladie, il est obligé, à l'issue de la grève, de partager l'essentiel de son pouvoir avec le nouveau Premier ministre, qui est Chef du gouvernement. Ce qui n'était pas le cas depuis 23 ans. Au nombre de ces perdants, il faut mentionner les présidents des institutions républicaines qui ne sont plus crédibles aux yeux de la population. À côté de ceux-ci, il y a la grande muette et la police, dont certains quidams apprendront bientôt, à leurs dépens, qu'on ne peut plus tuer ou tirer à balles réelles sur des mains nues dans des manifestations pacifiques et populaires. Dans ce lot de personnalités proches du Président, les seules qui ont pu sauver la face sont (ce qui n'est pas très surprenant) la Première dame de la République et les leaders religieux. En filigrane, on retiendra que cette grève aura permis de remettre sur les rails une Guinée toute nouvelle. Réf: Guineenews.org : Articles. 7 fév. 2007. « Grève de l'intercentrale: Comment le vieux général a-t-il été désarmé par les syndicats? (1ère partie-4ème partie) ».

Chapitre 2 Le changement était prévisible: De par la dégradation à la base
Ce chapitre comprend six articles et deux interviews regroupés en trois sections. Tous montrent que le mouvement qui a vu le jour le 10 janvier 2007 était prévisible depuis des années, compte tenu de la dégradation des différents secteurs de l'administration: économique, social, politique.

2.1

Sur la dégradation des finances

Les deux premiers articles de cette section datent de 2004. Ils soulignent la dégradation de la situation financière du pays, notamment à travers les saignées à la Banque centrale, qui, accompagnées d'autres facteurs, abaissent le pouvoir d'achat des populations. Pendant que le commun des Guinéens a du mal à joindre les deux bouts, nous apprenons que dans la même année, une seule personne aurait retiré de la Banque centrale l'équivalent de plus de 91 milliards de francs guinéens sans aucune justification! Le troisième article confinue les prédictions des deux articles précédents et donne une excellente leçon de morale: Notre patrie, que certains d'entre nous maltraitent, est notre mère.

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2.1.1 Une lettre au général: Sur les saignées à la Banque centrale et autres malversations
« Le général », la montée des cours mondiaux du pétrole ne justifie que de façon marginale la vertigineuse augmentation de plus de 70 pour cent que vous avez instituée pour une essence qui coûtait déjà très chère, en Guinée. Sachez que l'augmentation dérisoire des primes de transport, accordée aux travailleurs, est bien loin de compenser la profonde détérioration du pouvoir d'achat de leurs bourses. Sachez aussi que les Guinéens comprennent très bien que l'inflation est la fâcheuse conséquence d'une longue et tragique « mal gestion» que vous avez organisée pour votre égoïste profit, avec la complicité criminelle d'une poignée d'individus autour de vous, qui n'ont aucun scrupule à assister, du haut de leur arrogante opulence, à la destruction de la Guinée, de ses hommes et probablement de son avenir. Votre mauvaise gestion a entraîné la Guinée dans un cycle inflationniste dont les conséquences les plus néfastes ne sont qu'à leur stade préliminaire de manifestation. Aujourd'hui les 200.000 francs guinéens, du salaire d'un haut fonctionnaire sont totalement absorbés dans l'achat d'un simple sac de riz, qui coûte 80.000 francs, et le coût du transport entre son domicile et son lieu de travail, qui s'élève à 3.000 francs par jour. Ce revenu ne suffit plus à couvrir les dépenses alimentaires quotidiennes, encore moins d'assurer les frais d'éducation de leurs enfants, ou couvrir les frais médicaux d'urgence. Si la vie est maintenant devenue difficile pour un tel cadre, que dire des nombreux travailleurs moyens, ouvriers, paysans et autres sans-emploi qui constituent la majorité de la population? La misère est une réalité qui a envahi tous les foyers guinéens et sape la santé et la dignité de tous, à l'exception de ceux qui, dans votre entourage privilégié, n'ont de gêne à s'exhiber audacieusement dans de luxueuses 4 x 4 climatisées, fruit des détournements et pillages de deniers publics. Vous semblez peu vous soucier que les Conakrykas soient aujourd'hui nombreux à longer, à pied, les rails de l'autoroute Fidel Castro pour se rendre en ville. Il est triste de constater que les Guinéens soient venus à subir cet état de fait sans y opposer une plus vive contestation. Dites-moi, comment avez-vous réussi, si arrogamment, à souiller l'amour propre d'un peuple si fier? Les Guinéens ont-ils égaré le sens de la noble et

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fière tradition de Soundiata Keïta, de Bocar Biro, de Samory Touré, d'Alpha Yaya Diallo ? La réalité de la flambée des prix et la détérioration du standing de vie des populations résident dans la toute simple explication que vous avez mis le pays en totale banqueroute. La Guinée n'a plus de réserves monétaires (devises étrangères) ; les réserves d'or de la Banque centrale ont été pillées; les autres actifs du pays, y compris les ressources minières, ont toutes été bradées; même le système écologique a [été détruit]. Les seules ressources qui y restent sont les billets de banque, flambant neufs, que vous importez par containers entiers et mettez en circulation, parfois même en dehors de l'autorité de la Banque centrale. Le dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI) révèle que les comptes de devises étrangères de la Banque centrale étaient négatifs de 10 millions de dollars US en décembre 2003. Ces réserves s'élevaient à 150 millions de dollars en l'an 2000. Ce même rapport suggère qu'étant donné un accroissement de la masse monétaire de 27 pour cent en 2003, le taux d'inflation est censé dépasser les 20 pour cent en 2004, et l'État serait incapable de supporter sa dette. Ces prédictions se concrétisent aujourd'hui par un début d'hyperinflation qui va ruiner le pays et détruire le peu de dignité qui reste aux Guinéens. Cette prédiction du FMI devient plus pertinente quand on prend en compte le document de passation de service entre les gouverneurs et vice gouverneurs entrant et sortant de la Banque centrale, faisant état de retraits de fortes sommes d'argent sur simples bons volants. Le document récapitulatif du directeur de la Sécurité et Control des opérations de la Banque centrale nous informe que les retraits non justifiés de l'ancien vice gouverneur, pour le courant de l'année 2003, se chiffrent comme suit : - Plus de 4 milliards de francs guinéens (4.591.001.175 FG) le 22 janvier 2003 - 2.500.000 francs guinéens le 5 septembre 2003 - 18.119.745 dollars US à une date non documentée - 401.865 euros le 25 septembre 2003 - 2.281.570 euros à une date non documentée - 1.347.105 euros le 26 septembre 2003 Ainsi un seul individu aurait, en l'espace de moins d'un an, retiré l'équivalent de plus de 91 milliards de francs guinéens, sans aucune

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justification. Récompenser un tel fossoyeur en l'élevant au rang de ministre est la plus claire affirmation de votre propre complicité dans ce criminel forfait. Encore plus grave est qu'il est de notoriété publique que des retraits plus importants en francs guinéens, en devises et en or brut ont été effectués par vous, vos épouses et leurs parents, sur vos propres instructions. Vous n'avez même pas épargné les réserves d'or que la Banque centrale avait stockées dans des banques étrangères, depuis le premier régime. Il se trouve que celles-ci ont aussi été troquées, et le résultat de ces ventes n'a jamais été comptabilisé au service du Trésor. Le malle plus infectieux réside plutôt dans l'insolence et la désinvolture avec lesquelles le pays a été hypothéqué au profit d'une poignée d'hommes. L'image la plus saugrenue de cette légèreté réside dans le fait qu'aujourd'hui l'endettement du Trésor vis-à-vis de la Banque centrale se situe à plus de 800 milliards de francs, alors qu'il n'était que de 240 milliards il y a à peine une année et de 70 milliards il y a trois ans. Ces chiffres représentent en fait les ressources de la Guinée qui ont été littéralement dilapidées par vous et vos siens. Le général, 20 années d'une telle gestion frivole auraient ruiné même l'économie d'un pays développé, à plus forte raison la Guinée, dont les ressources sont limitées. S'il est ordinairement connu de tous les Guinéens que vous avez accaparé d'innombrables actifs de l'État, tels les patrimoines bâtis, ou les avez cédés à vos épouses, amies et associés, un fait moins documenté est l'opacité sur les concessions minières et même pétrolières. Des sources bien informées jurent que certaines concessions, arrangées à votre seul profit personnel, ont été restructurées de sorte à détourner les recettes fiscales vers les comptes de sociétés de gestion installées dans des paradis fiscaux. Les questions que j'aimerais bien vous poser, le général, sont: « Qui contrôle ces comptes? Qu'est-il advenu des énormes sommes d'argent qui y ont été versées? Pourquoi ces recettes n'apparaissent-elles pas dans les comptes du Trésor guinéen? » Ces restructurations ont conduit à un point où les recettes minières de la Guinée, qui s'élevaient à 300 millions de dollars US par an, dépassent à peine les 70 millions de dollars de nos jours. À ce sujet l'exemple de l'ANAIM (l'Agence nationale d'Aménagement des Investissements miniers) est très poignant. Une société créée de toutes pièces après avoir résilié des contrats de gestion miniers datant de plus de quarante ans, l'ANAIM a été présentée

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aux Guinéens comme chargée de gérer les études sur les domaines miniers. Ce qui est moins connu est qu'elle avait ouvert des comptes offshore où une grande partie des redevances minières étaient versées. Vous avez, dit-on, fait d'énormes retraits sur ces comptes, sur simples instructions verbales. L'ANAIM détient aussi des comptes domiciliés en Guinée, où est versée annuellement la somme de 6,2 millions de dollars US au compte des frais de location des installations de l'ancienne CBG (Compagnie des Bauxites de Guinée). C'est à partir de ce compte que, sur vos instructions explicites, de larges sommes d'argent sont décaissées à vos épouses et leurs proches. Aujourd'hui les recettes minières déclarées de la Guinée ne s'élèvent qu'à la pitance de 70 millions de dollars US et proviennent exclusivement de la CBG, à Kamsar. Les recettes provenant des autres exploitations minières (Ruski Alumini à Kindia et l'ACG à Fria) ne sont pas comptabilisées, et le Trésor ignore complètement où ces dernières recettes sont versées. Les Guinéens se souviennent simplement que vous avez fait un déplacement spécial en Russie pour personnellement signer le contrat qui a validé le transfert des actifs de l'ancien OBK (Office des Bauxites de Kindia) à Ruski Alumini. Il demeure évident que plusieurs centaines de millions de dollars sont annuellement subtilisés aux comptes du Trésor. Vous devez donc comprendre que les Guinéens n'ont plus de retenue à huer vos cortèges de passage, même dans les fiefs de Conakry traditionnellement connus pour leur dévotion à votre règne. Le général, qu'avez-vous donc fait des vertus qu'incarnaient les dignes fils de la Guinée, qui se sont vaillamment opposés à l'invasion coloniale française, qui ont osé réclamer une indépendance totale quand tous les autres pays africains ont préféré succomber aux menaces du général De Gaule? Comment faites-vous pour réduire au silence toutes les voix courageuses qui ont osé défier une des plus dures dictatures d'Afrique? Comment faites-vous pour distraire les courageux soldats qui ont osé, le 2 février 1998, affronter votre propre dictature en vous emmenant à vous agenouiller au camp Alpha Yaya, où vous avez, sous la peur, pris des engagements que vous n'avez jamais honorés? Peut-être sont-ils parmi les personnes agacées qui huent vos cortèges? Peut-être sont-ils derrière les regards qui observent vos nerveuses allées et venues de Gbantama à Conakry? Peut-être sont-ils de ceux qui vous observent patiemment pendant les périodes de pertes

de conscience que de temps en temps le Bon Dieu vous fait subir comme pour vous rappeler qu'il n'y a d'éternel que Lui et que tôt ou