//img.uscri.be/pth/ecc327ad5478dec449f9016641013c6b1f066592
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La nouvelle revue de l'Inde N° 4

De
150 pages
Au sommaire de ce quatrième numéro de La nouvelle revue de l'Inde, notamment : une interview de Pierre Fournier, Consul Général de France à Pondichéry ; Cyber-terrorisme - la guerre par d'autres moyens ; Guerre cybernétique - l'Inde se prépare ; Changement climatique et stratégies en Asie du Sud. Rubrique économie : Jacques Attali livre un article sur "La microfinance en Inde". Rubrique culture : Comment comprendre la peinture indienne ? ; Les grottes d'Eléphanta ; Coup de projecteur sur Kollywood.
Voir plus Voir moins

ÉDITORIAL 2

ÉDITORIAL
Il existe une connivence secrète entre l’Inde et la France : nous aimons Bollywood, le curry, le yoga et les Français se rendent de plus en plus nombreux en Inde. Il n’y a pas si longtemps l’Inde faisait référence chez nous : Diderot, Voltaire, Malraux et d’autres encore, reconnaissaient que sa civilisation, sa culture, sa spiritualité, sa philosophie, ses sciences, ont influencé cette planète. Ne dit-on pas que le sanskrit serait la mère de nombreuses langues ? Le zéro, le yoga ou les échecs, ne nous viennent-ils pas de là-bas ? Aujourd’hui cependant, nous ne sommes que les onzièmes investisseurs en Inde, loin derrière les États-Unis, le Japon, ou même la Belgique. L’Inde, qui pourtant est à la croisée de l’Asie centrale et constitue le seul tampon face à la tentative d’hégémonie chinoise, ne figure jamais ou rarement dans la pensée géostratégique de nos hommes politiques. Il y a là une contradiction qui s’explique difficilement. Nous ne possédons pas par exemple la même affinité pour le peuple chinois, sa culture, ou sa littérature. Mais nous investissons dix fois plus en Chine qu’en Inde et nous nous gardons bien d’offenser les Chinois au sujet du Tibet, alors que nous n’avons pas la même sensibilité pour le Cachemire. Pourtant « l’autre » géant d’Asie offre des conditions de travail bien supérieures à celles de son voisin chinois : l’Inde possède par exemple un système juridique qui protège les contrats (ce qui n’est pas le cas en Chine), l’Anglais est parlé dans tout le pays, (idem) et depuis soixante ans, tous les séparatismes, révoltes, excès, ont déjà bouillonné à la surface sans affecter la trame démocratique de ce pays, preuve s’il en est de la stabilité future de l’Inde, qui assure sécurité et rentabilité aux investissements étrangers.

© Photo : Yves Pons

Vivant en Inde depuis plus de quarante ans, ayant parcouru ce pays de long en large de par l’exercice de mon métier de journaliste, je me suis souvent posé la question : pourquoi la France et l’Inde s’aiment-elles depuis si longtemps, mais ne se rencontrent-elles jamais ? Ceci est un peu le dilemme de la Revue de l’Inde : nous avons produit quatorze numéros de qualité – dix avec les Belles Lettres, quatre avec L’Harmattan – on nous aime, on apprécie la qualité de la Revue, mais nous sommes toujours à la recherche du succès et d’un lectorat conséquent. François Gautier

Écrivain, journaliste et photographe, François Gautier a été durant huit ans le correspondant du Figaro en Inde et en Asie. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’Inde : Un autre regard sur l’Inde (Le Tricorne, 1999) Swami, PDG et moine hindou (J. P. Delville, 2003) La caravane intérieure (Les Belles Lettres, 2005) Des Français en Inde (France Loisirs, 2008)

ÉDITORIAL 3

SOMMAIRE
SOMMAIRE 4

ÉDITORIAL POLITIQUE

2

6

Pierre Fournier, Consul Général de France à Pondichéry : a. choudhury, J.-y. LuNG Cyber-terrorisme – la guerre par d’autres moyens : Brahma cheLLaNey Guerre cybernétique – l’Inde se prépare : harsimraN siNGh, J. thomas phiLip Changement climatique et stratégies en Asie du Sud : cLaude arpi Nucléaire indien : FraNçois Gautier L’Inde : une puissance africaine : FraNçois LaFarGue Les naxalites – une menace pour l’unité de l’Inde : tieGo BiNdra

SOCIÉTÉ

30

Cultures indo-créoles – vitalité d’un métissage : phiLippe pratx La forêt de l’Inde – Shere Kahn se porte bien : JeaN-phiLippe puyravaud Vers un nouveau mariage indien : viJay NaGaswami Éducation Montessori en Inde : cLaire arGouiN L’Inde et la France – deux grandes nations, deux quêtes d’immortalité : Kireet Joshi

ÉCONOMIE

52

La microfinance en Inde : Jacques attaLi Économie – l’Inde peut-elle dépasser la Chine ? : p. G. thaKurta Entrepreneur social en Inde : cyriL roLLiNde

© Photo : Yves Pons

Les Nakarattars : JeaN-deNis ardoiN BNP Paribas en Inde – 150e anniversaire : Jacques micheL
74

CULTURE

Comprendre la peinture indienne : sri auroBiNdo Les grottes d’Éléphanta : ahaNa NaGda Coup de projecteur sur Kollywood : phiLippe pratx Theodore Baskaran – interview : phiLippe pratx Les bardes de l’Inde : aruNima choudhury
98

ESPRIT

Anupâya – La « non-voie » dans le shivaïsme du Cachemire : roBerto caputo Les deux bouts de l’expérience humaine – extrait : satprem Les Védas nous parlent encore : JeaN-yves LuNG Lamartine et l’Inde : roBerto caputo La lumière de l’Inde - extrait : aLphoNse de LamartiNe Danses sacrées du Tibet - spectacle : moNastère de Lamayuru
120

TÉMOIGNAGES

La seconde fin du Raj britannique : BertraNd puvis de chavaNNes À la rencontre des gurus : syLvie escarret Dasrath Manjhi – l’intouchable qui souleva une montagne : micheL testard Tawang – voyage à la frontière indo-tibétaine : FraNçois Gautier Impressions d’Inde : NicoLas BeaumoNt

SOMMAIRE 5

POLITIQUE 6

Politique
P. Fournier, Consul Général de France à Pondichéry : a. choudhury, J.-y. LuNG Cyber-terrorisme – la guerre par d’autres moyens : Brahma cheLLaNey Guerre cybernétique – l’Inde se prépare : harsimraN siNGh, J. thomas phiLip Changement climatique et stratégies en Asie du Sud : cLaude arpi
8 12 14 16

© Photo : Yves Pons

20 23 27

FraNçois Gautier :

Nucléaire indien FraNçois LaFarGue : L’Inde : une puissance africaine tieGo BiNdra : Les naxalites – une menace pour l’unité de l’Inde

POLITIQUE 7

Pierre FOuRnIER
COnSuL GÉnÉRAL DE FRAnCE À POnDICHÉRY InTERVIEW
POLITIQUE

par Arunima Choudhury et Jean-Yves Lung
Connaissiez-vous l’Inde avant de prendre vos fonctions ici ? Disons que je pratique l’Asie depuis longtemps. J’ai une formation en langue chinoise et ma carrière s’est déroulée principalement dans l’Asie « confucéenne » : le monde chinois – Chine, Taiwan et Hong Kong, et aussi le Japon. L’Inde était un rêve d’enfance. J’y suis venu à plusieurs reprises avant ce poste, à titre privé ou professionnel. Ce fut le coup de foudre dès la première fois, en 1986 je crois. Pourquoi l’Inde ? Je voulais échapper à une sur-spécialisation chinoise, élargir mes perspectives. En Inde, je ne me sens d’ailleurs pas en Asie, du moins telle que je l’ai connue en Chine et au Japon. Sans doute parce que l’on trouve ici des échos de notre propre culture indo-européenne, le sentiment d’un berceau commun. Entre l’Europe et le continent asiatique, il y a le souscontinent indien, avec sa spécificité, comme une troisième entité géographique, humaine et culturelle. En tous les cas, je ne me suis jamais senti étranger en Inde. Pourquoi Pondichéry ? Je connaissais déjà un peu les dossiers indiens car je travaillais au ministère sur des dossiers transversaux qui touchaient toute l’Asie. Deux postes se sont avérés disponibles, Delhi et Pondichéry, j’ai demandé en priorité le second, car c’est un consulat général avec de larges compétences, qui touche tous les domaines de la présence française, son rayonnement aussi bien politique, qu’économique et culturel. Et puis la population française y est très diverse, active, en pleine transformation : à Chennai, le nombre de nos compatriotes a doublé au cours des trois dernières années, tandis que la population historique des français de Pondichéry à plutôt tendance à décroître. C’est d’ailleurs une constante depuis 1963. Dites-nous les bons et les mauvais côtés de Pondichéry. Les bons cotés, c’est la diversité justement de cette population, qui est un facteur de richesse, et le mauvais côté, c’est peut-être le cloisonnement de ces différents cercles, qui se côtoient sans vraiment se rencontrer ni même se connaître. Quand la connaissance fait défaut, ce sont les préjugés et les clichés qui viennent combler le vide. Néanmoins cette ville a un énorme potentiel. Pondichéry pâtit encore chez nous de son image de belle endormie sur la côte du Coromandel. Mais il s’y passe beaucoup de choses, ça bouge et nous participons à notre manière à ce mouvement de renouveau pondichérien, à travers de nombreux projets, à commencer par un renforcement de la présence économique française.

8

Cela veut dire quoi d’être aujourd’hui un Pondichérien français ? Pondichéry est constitué de cercles différents, de populations, d’identités, d’histoires, qui co-existent sans vraiment se mélanger. Chacun contribue à sa manière au dynamisme de cette ville. Le Consulat a accès à tous ces cercles. J’ai à ce titre une place privilégiée et je me rends compte qu’il y a une grande diversité dans la façon de vivre l’identité franco-pondichérienne, à mi-chemin entre la communauté de destin qui fonde l’identité française et une singularité irréductible et sans doute nécessaire. Ce n’est pas en coupant les racines que l’on fait pousser les plus beaux arbres. Lorsque les Pondichériens s’exportent en France, apportent-ils une certaine indianité à l’Hexagone, ou bien se fondent-ils dans la masse ? Les Français de Pondichéry ne s’exportent pas, ils sont partie intégrante du tissu national et ne me semblent pas constituer, en métropole, une communauté recluse, bien au contraire. Pour le reste, le quartier indien de Paris, je devrais dire tamoul, est principalement constitué de populations originaires du Sri Lanka. L’argent dépensé à Pondichéry et en Inde dans les consulats, les Alliances françaises, est-il justifié ? Les Français en Inde ont les mêmes droits et devoirs que leurs concitoyens, où qu’ils vivent. Les citoyens n’ont pas un coût, ils ont des droits et des devoirs, c’est tout. Les Alliances Françaises en Inde sont excédentaires et génèrent des bénéfices. Elles connaissent une croissance exponentielle du nombre d’Indiens désireux d’apprendre notre langue. Nous manquons plutôt de formateurs, que ce soit à Pondichéry, Coimbatore, ou Chennai. La demande s’accroît aussi dans les universités. Au reste, les entreprises françaises emploient dans ce pays 170 000 indiens et le chiffre est en augmentation rapide. La connaissance du français est un plus qui permet d’ouvrir des portes aux jeunes diplômés. Enfin sur le plan des coûts, il est bon d’en finir avec quelques fantasmes : l’administration des Affaires étrangères (hors contributions obligatoires aux

organismes internationaux), représente 0,75% du budget de l’État. C’est très peu. La diplomatie coûte peu. Le parc immobilier s’autofinance et ne coûte quasiment rien au contribuable. Et l’activité visas rapporte de l’argent. Ne va-t-on pas plutôt vers une diplomatie européenne qui ne laisserait qu’une marge de manœuvre étroite à la diplomatie nationale ? Il est vrai que le traité de Lisbonne a élargi les compétences de la diplomatie européenne, néanmoins un certains nombre de services relèvent du niveau national, à commencer par l’état-civil. À Chennai, comme je vous le disais, la population française a triplé en deux-trois ans, avec 500 personnes sur place. Et la capitale du Tamil Nadu a accueilli tout récemment quelques-uns des plus gros investissements français en Asie, près d’un milliard et demi d’euros sur les trois dernières années. Cette projection de la France à l’étranger, qui est nécessaire à notre économie, a besoin d’être accompagnée par un minimum d’outils administratifs et logistiques. Sur le plan économique, les partenaires européens définissent un cadre stratégique et réglementaire commun, mais demeurent en compétition au niveau des entreprises dans de nombreux secteurs clés. Depuis peu, l’agence Ubifrance, spécialement destinée à soutenir la pénétration de ces marchés étrangers par nos PME,est particulièrement active en Inde, et c’est tant mieux : il faut admettre que ce travail des PME à l’export a longtemps été un de nos points faibles, en Asie en particulier. Je passe à cet égard la moitié de mon temps à Chennai, qui disposera bientôt de sa propre branche de la Chambre de commerce francoindienne : c’est un signe de dynamisme et de bonne santé. Est-ce que les Américains et les autres pays sont plus efficaces que les Français sur le plan des affaires ? L’ambassade a naturellement une bien meilleure vision globale que la mienne, je ne peux parler qu’à la lumière de mon expérience locale. À l’évidence, pendant très longtemps, l’Inde a eu du mal à exister dans la diplomatie

POLITIQUE 9

française. On peut difficilement nier, si l’on se penche sur notre histoire, qu’il y a eu une sorte de complexe indien de la France. L’histoire de notre présence en Inde depuis Dupleix est jalonnée d’intuitions individuelles fulgurantes qui jamais n’arrivent à se concrétiser dans une vision et une action collectives. La France n’a presque rien fait de ses comptoirs depuis la dernière restitution par les Anglais en 1817, les excédents étaient destinés aux colonies africaines. Et pourtant, il reste, dans la mémoire indienne, un attachement réel à notre pays pour la façon dont il a su respecter l’Inde, la comprendre. Rappelons que la première traduction des Upanishads dans une langue européenne est en français, elle date de 1776 et est due à Anquetil Duperron, ou bien encore que la première chaire de sanskrit en Europe a été créée au Collège de France en 1814. Il n’est pas exagéré de dire que l’indologie est pour une large part née en France. Il y a entre l’Inde et la France une compréhension intellectuelle profonde, qui a longtemps eu du mal à se décliner dans le monde des affaires. Peut-être les Français sont ils désarmés face à la complexité de la démocratie fédérale indienne ? Mais les choses changent et il y une volonté forte du président de la République dans ce sens : le volume des échanges est passé de deux milliards à six milliards d’euros, soit un triplement en dix ans. L’objectif est de le doubler en 2012, ou plus probablement en 2014 du fait de la crise. L’étude de nos parts de marché est également instructive. La Chine a considérablement progressé en Inde, passant de 2,5 % à 11,7 % de parts de marché sur dix ans. En proportion, les parts relatives de tous les autres grands partenaires économiques de l’Inde ont logiquement reculé, sauf celle de la France justement qui a le mieux résisté. Il y a une prise de conscience réciproque entre nos deux pays. Beaucoup a été fait et nous avons encore de beaux défis à relever. Faut-il miser sur l’Inde plutôt que sur la Chine ? La question ne se pose pas en ces termes, il faut miser sur plusieurs pôles de croissance différents. De plus, la présence de la France en
POLITIQUE

Chine ou en Inde ne se justifie pas seulement par des raisons commerciales. Le monde fait face à des défis globaux qui requièrent des réponses mondiales : le changement climatique, les crises financières systémiques, l’énergie, le terrorisme. Dans tous ces domaines, il ne peut y avoir de solution sans que la Chine et l’Inde soient à la table des discussions. On vient aussi ici pour avoir des partenaires stratégiques et établir un dialogue de confiance. Au demeurant, ce serait une erreur de reporter sur l’Inde le modèle de projection économique qu’on a connu sur la Chine au début des années quatre-vingts. L’Inde est un vivier technologique et je suis impressionné, comme d’ailleurs les entreprises françaises de pointe qui s’établissent dans la région, par la quantité et la qualité de ses ingénieurs et de son personnel qualifié. Nos entreprises trouvent en Inde toutes les ressources dont elles ont besoin pour s’exporter et conquérir les marchés locaux. Le pays ne manque pas non plus de capitaux propres. S’il fallait résumer cela dans une formule un peu choc, je dirais que l’Inde n’a pas besoin de nous, mais que nous avons beaucoup à y faire ! Ici, dans le Tamil Nadu, il faut donc que les entreprises inscrivent leur stratégie dans une logique d’opportunité et non pas dans une logique de nécessité. Il faut venir en Inde avec l’envie de faire quelque chose avec les Indiens, et ne surtout pas attendre qu’ils vous le quémandent. La qualité des relations individuelles est essentielle au succès. Y a-t-il une guerre des visas entre l’Inde et la France ? Vous savez qu’il est de plus en plus difficile d’obtenir un visa Français pour un Indien. Non, il n’y a rien de ce genre. Il faut rappeler que nous délivrons des visas Schengen qui sont régis par des règles européennes. Et puis il y a là encore un fantasme à éradiquer : le nombre de visas délivrés pour la France dans ma circonscription a augmenté de 50 % en cinq ans pour se situer autour 12 à 13 000 chaque année, et le taux de refus est inférieur à 10 % ce qui nous situe dans la moyenne basse de la communauté européenne. En revanche, il est vrai qu’il y a un accroissement

10

de la demande et que nous devons nous adapter. Nous sommes en train de restructurer le service visas du Consulat pour y faire face et mieux répondre à cette demande. Le visa est un outil au service de nos échanges, il n’est pas un obstacle. Même s’il requiert des démarches un peu laborieuses, il n’est pas vraiment difficile à obtenir, pour ceux qui respectent les recommandations et les délais requis, c’est-àdire plus de 90 % des demandeurs. Pondichéry doit beaucoup au grand sage indien Sri Aurobindo, et à la Mère qui était française. Quelle est votre relation avec l’ashram de Sri Aurobindo et Auroville ? L’école de l’ashram est de grande qualité et ses étudiants montrent souvent un degré de culture et de maturité remarquable. L’ashram ne délivre pas de diplôme reconnu mais du fait de la qualité de l’enseignement, nous aidons activement ses étudiants, avec le concours de l’ambassade de France, à rejoindre une université française lorsqu’ils le désirent. Auroville demeure un projet fascinant qui a su garder vivante l’utopie sans verser dans la chimère. La volonté d’inscrire la ville au patrimoine mondial de l’Unesco ouvrira certainement des perspectives intéressantes ; je m’efforce de suivre de près cette évolution. Quel rôle selon vous l’Inde va-t-elle jouer sur la scène internationale dans les années à venir ? L’Inde connaît un développement spectaculaire dans de nombreux domaines et son rôle sur la scène internationale doit correspondre à sa taille et à sa contribution. Les grands pays émergents, et en premier lieu les BRIC 1 sont passés du statut d’acteurs régionaux à celui d’acteurs mondiaux, c’est une chance et nous devons accompagner ce mouvement et ne pas nous recroqueviller. Les crises systémiques que nous connaissons appellent des solutions elles-mêmes systémiques incluant tous les grands pays. La France a d’ailleurs été l’un des premiers pays occidentaux à soutenir la candidature indienne à
1 Brésil, Russie, Inde, Chine.

un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Est-ce que votre expérience de l’Inde a changé certaines idées que vous aviez sur le pays ? Non, elle les a confortées. Je comprends que l’on peut avoir une relation quasi organique avec ce pays, même quand le métier que je fais requiert de garder la tête froide.
POLITIQUE 11

Quand vous aimez l’Inde, l’Inde vous aime et vous ouvre ses portes. Il faut savoir, ici, conserver sa capacité d’émerveillement.

CYbERTERRORISME
POLITIQUE

LA GuERRE PAR D’AuTRES MOYEnS
par Brahma Chellaney
Brahma Chellaney est professeur au Centre for Policy Research, un think-tank basé à New Delhi. Il fut aussi membre du Conseil de sécurité nationale et, jusqu’à récemment, membre du Conseil consultatif du ministère des Affaires étrangères. Il est considéré comme l’un des plus brillants analystes indiens sur les questions stratégiques. La menace cybernétique s’étend sur deux niveaux : le premier est national, comme l’ont montré les attaques menées contre les systèmes du National Informatics Centre (NIC), les services du conseiller pour la Sécurité nationale et le ministère des Affaires étrangères. En scannant et cartographiant certains des principaux sites officiels, la Chine a démontré sa capacité à dérober des données confidentielles et a ainsi obtenu un avantage asymétrique. Les intrusions cybernétiques en temps de paix permettent à la Chine de lire et de comprendre l’importance des différents réseaux indiens et par là de déterminer ceux qui doivent être paralysés en temps de guerre. À un second niveau, la menace vise des individus sélectionnés, depuis des fonctionnaires du gouvernement tibétain en exil jusqu’aux activistes de la cause tibétaine, en passant par les écrivains ou journalistes trop critiques à l’égard de la Chine. L’attaque la plus commune porte sur les comptes de courriels, mais elle peut comprendre des « chevaux de Troie » qui s’introduisent par courriel et visent à s’immiscer dans les disques durs pour dérober, supprimer ou corrompre des fichiers. Il n’est pas toujours aisé d’identifier le pays d’origine de telles attaques car il existe plusieurs moyens de brouiller les pistes, et de les

12

L

es capacités de l’Inde à prévenir des attaques sur ses réseaux et infrastructures informatiques sont au mieux rudimentaires. Bien que l’Inde ait démontré son expertise dans les technologies de l’information et celles de l’espace, elle reste loin derrière la Chine dans le domaine du cyberespace. Pire, elle n’a développé aucun moyen de protéger son infrastructure cybernétique en croissance rapide contre les entreprises d’espionnage économique et de déstabilisation. En temps de paix, la Chine cherche à intimider l’Inde par une guérilla cybernétique intermittente, alors même qu’elle accentue sa pression militaire le long de la frontière himalayenne. Si un conflit éclatait, la Chine pourrait paralyser les systèmes d’information indiens par une vague d’attaques cybernétiques. L’augmentation des intrusions hostiles sur les sites du Gouvernement, de la Défense ou des entreprises, visible depuis 2007, a fait de la protection des réseaux informatiques un enjeu prioritaire de sécurité nationale.

faire transiter à travers des ordinateurs d’un pays tiers. De même que certaines firmes pharmaceutiques chinoises ont exporté des médicaments frelatés vers l’Afrique sous des étiquettes Made in India – un fait reconnu par Beijing – de même certains hackers chinois ont utilisé des ordinateurs de Russie, d’Iran, de Cuba et d’autres pays pour lancer leurs attaques. Mais comme leurs collègues de l’industrie pharmaceutique, ces hackers tendent à laisser des marques d’identification qui permettent parfois aux enquêteurs de remonter jusqu’à leur source chinoise. Et dans certains cas, l’attaque venait directement d’un site chinois. Aussi les hautes sphères du gouvernement indien ont-elles de bonnes raisons de penser que la plupart des attaques cybernétiques proviennent de Chine. C’est aussi la conclusion à laquelle Google est arrivé quand l’entreprise a rapporté « une attaque hautement sophistiquée et ciblée sur les réseaux de la société en provenance de Chine » et menacé de mettre un terme à ses opérations dans ce pays. Les frappes cybernétiques ne sont que le dernier exemple d’une politique chinoise – depuis la manipulation de la valeur de sa monnaie jusqu’au dumping à large échelle de biens vendus à des prix artificiellement bas – qui contredit sa prétention de mener une « montée en puissance pacifique ». Soyons clairs : si la Chine peut lancer des attaques sophistiquées d’espionnage économique sur au moins trente-quatre sociétés américaines dont Google, elle a certainement dû percer les défenses élémentaires que l’on trouve sur la plupart des systèmes informatiques indiens. Aujourd’hui Google crie au loup mais l’entreprise a été très utile à Beijing pour établir un système de censure en ligne, en construisant pour la Chine un moteur de recherche qui expurge les résultats de toutes références et liens que Beijing considère comme inappropriés. Google est à présent devenu à son tour la victime des prouesses cybernétiques chinoises, un peu comme la politique d’apaisement à l’égard d’Hitler s’est finalement retournée contre la France et l’Angleterre.

Les hackers chinois ont soigneusement étudié les différents programmes afin d’en exploiter les faiblesses. Ainsi, ils ont trouvé le moyen d’infecter des ordinateurs par des documents piégés au format d’Acrobat Reader. Lorsque ces documents sont ouverts, un programme scanne et transfère tous les documents vers un site de stockage en Chine, qui fait partie d’un vaste réseau de surveillance, appelé « Ghostnet » par des chercheurs canadiens. C’est ce qui s’est produit lorsque les ordinateurs du gouvernement tibétain en exil à Dharamsala ont été méthodiquement attaqués l’année passée. Des porte-parole officiels des gouvernements allemand, britannique et américain ont reconnu que leur gouvernement et leurs réseaux informatiques militaires avaient subi une intrusion cybernétique de la part de hackers chinois. Il est improbable que les hackers qui se livrent à de l’espionnage et de l’intimidation systématiques soient le fait d’initiatives individuelles, indépendantes du gouvernement chinois. Il est plus probable qu’ils travaillent avec l’Armée Populaire de Libération. En situation de guerre, ce contingent de hackers constituerait l’avant-garde de toute action militaire contre l’ennemi. L’Inde est déjà aux prises avec un mode de guerre asymétrique, le terrorisme, qui continue à saigner le pays et l’expose comme une cible molle incapable d’aucune réponse effective. Une nouvelle forme de guerre asymétrique est à présent livrée contre l’Inde, non par des acteurs non étatiques mais par des États. Ces deux formes de conflits nous rappellent que des menaces non conventionnelles ne peuvent être combattues par des forces conventionnelles seules. Voilà pourquoi l’Inde devrait prendre le nombre croissant de ces attaques cybernétiques comme un signal d’alarme et se mettre très rapidement à prendre des contre-mesures pour colmater ses vulnérabilités. Il est rassurant à cet égard de constater que le ministère de l’Information et de la Communication a d’ores et déjà mis en place une équipe, le CERT (Computer Emergency Response Team), chargée de trouver les réponses adéquates aux menaces cybernétiques.

POLITIQUE 13