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La Russie européenne

174 pages
Les Russes ont à maintes reprises puisé dans la culture occidentale pour se moderniser. Pierre 1er avec Vauban, la Grande Catherine avec Voltaire. Aujourd'hui la Russie a fait de nouveaux choix. A l'heure de la globalisation et de la normalisation du capitalisme, quelle sera la Russie de demain ? Comment peut se faire l'alchimie entre les valeurs du passé et celles de l'avenir ? Français et Russes apportent ici des éléments de réponse.
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L'HARMATTAN,2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

(Ç)

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan(aJ,wanadoo. harmattan 1(aJ,wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-05487-5 EAN: 9782296054875

LA RUSSIE EUROPEENNE
Du passé composé au futur antérieur

Collection « L'esprit économique»
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux eUou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Sophie BOUTILLIER Dimitri UZUNIDIS
(sous la direction)

LA RUSSIE EUROPEENNE
Du passé composé au futur antérieur

L'HARMATTAN

Tableau de couverture Jacques CHAPIRO

Jacques CHAPIRO (1887-1972), fils d'un sculpteur sur bois, a été élève à l'École des Beaux-Arts de KHARKOW en 1915, et de l'Académie des Beaux-Arts de KIEV, en 1918. Il a poursuivi ses études à l'Académie de LENINGRAD en 1920. Établi à Paris depuis 1925 (donc faisant partie de la seconde vague migratoire, pour raisons politiques), où il s'installe comme de nombreux compatriotes à La Ruche, cela jusqu'en 1930. Il a pris part depuis 1926 aux différents Salons d'Automne, des Indépendants, et celui des Tuileries. Il est un de ceux qui vont régulièrement participer aux différents Salons de peinture. Cet artiste peintre est venu en France attiré par Henri MATISSE et Pierre BONNARD. Toute sa vie, il restera un fervent défenseur de l'École de Paris.
Collection Dominique WYPYCHOSKI

SOMMAIRE
PRESENTA TION GENERALE La Russie: une Histoire, des histoires Par Sophie BOUTILLIER et Dimitri UZUNIDIS

9

PREMIERE PARTIE L'HISTOIRE REVELEE. POUVOIR ET POLITIQUE CHAPITRE l La capitale et la consolidation du pouvoir Pierre le Grand dans la Flandre Occidentale Par Pavel Alexandrovitch

19

KROTOV

21

CHAPITRE II Le pouvoir des lettres et l'Etat Catherine la Grande selon Voltaire et selon Diderot
Par Jean-Michel RA YNA UD

29

CHAPITRE III Le pouvoir par le commerce. Les voyages de Taibout de Marigny et de Gamba au Caucasse russe Par Sébastien HA ULE CHAPITRE IV Le pouvoir par le symbole. Nicolas II ou la « com» réussie d'un rendez-vous presque manqué Par William MAUFROY

39

55

DEUXIEME PARTIE LE TEMPS HISTORIQUE.

CUL TURE ET POUVOIR

65

CHAPITRE V Aux temps des Lumières. Giacomo Casanova à Saint-Pétersbourg Par Maria G. VITALI- VOLANT CHAPITRE VI Aux temps de l'exil Le « Paris russe» des arts plastiques et les avant-gardes de Montparnasse (1910-1940) Par Alban GOGUEL d'ALLONDANS CHAPITRE VII Education et modernisation Le pouvoir du savoir Par Irina PEAUCELLE

67

87

et Natalia KUZNETSOVA

115

CHAPITRE VIII La modernisation sans les Lumières. Le pouvoir de l'Histoire Par Golik NADEJDA

147

TROISIEME PARTIE « L'ŒIL NARA TIF » Par Nicole PERIGNON

et Anne MULPAS

157

8

PRESENTA nON La Russie:

GENERALE

une Histoire, des histoires Sophie BOUTILLIER Dimitri UZUNIDIS Université du Littoral Côte d'Opale

21e siècle. La Russie est toujours à la recherche de son
capitalisme...l Les quelques éléments d'analyse sur la longue période que les auteurs présentent dans ce livre nous conduisent à mettre l'accent sur une constante de l'économie russe: le poids de l'Etat. Par rapport aux grandes puissances émergentes actuellement au premier rang desquelles se trouve la Chine, la Russie ne peut de prévaloir d'avoir été depuis des siècles, voire davantage, une grande puissance sur les plans économique, culturel scientifique, technologique, etc. Les travaux d'A. Maddison2 nous enseignent que si la Chine a été pendant près de 3000 ans, une grande puissance économique, politique et culturelle, la
I Voir S. Boutillier, I. Peaucelle, D. Uzunidis (éd.), L'économie Russie depuis 1990, De Boeck, Bruxelles, 2008. 2 A. Maddison A., L'économie mondiale, une perspective millénaire, OCDE,2001.

Depuis des années 1990, la Russie a entrepris un ensemble de réformes économiques, politiques et sociales, visant à faciliter la transition du socialisme vers le capitalisme. La Russie en tant qu'ensemble politique et social désire se conformer aux normes qui dominent la scène internationale. Toutefois, dans le contexte d'incertitude dans lequel nous nous trouvons, nous ne pouvons que dresser le constat de l'état de transition dans lequel se trouve l'économie russe en ce début de

puissance économique et politique russe naît avec la dynastie des Romanov qui monte sur le trône en 1613. En Russie deux personnalités politiques majeures émergent au cours du l7e et du l8e siècle: Pierre le Grand (1682-1725) et la grande Catherine (1762-1796)1. Tous deux participent au renforcement du rôle de l'Etat, agrandissent, avec l'aide des cosaques, l'Empire et jettent les bases du développement économique de la Russie, avec le développement des manufactures d'Etat. Pierre le Grand, ouvre le pays à la mer Baltique après la victoire contre la Suède. Il fait construire Saint-Pétersbourg qui devient à compter de 1712 la nouvelle capitale symbolisant l'ouverture du pays vers l'Europe. Une puissante industrie métallurgique, la première d'occident à l'époque, est édifiée dans l'Oural et permet de soutenir l'effort de guerre. Catherine II de Russie, autocrate éclairée, achève la conquête des steppes situées au bord de la mer Noire après avoir défait l'empire ottoman et le khanat de Crimée. L'Empire s'étale vers l'ouest en s'appropriant une partie de la Pologne. Durant toute cette période, les cosaques occupent progressivement la Sibérie et atteignent l'Océan Pacifique en 1640. Sous le règne de Pierre le Grand, l'industrie travaille principalement pour l'armée et le nombre de manufactures fut multiplié par quatre. Ces manufactures d'Etat n'étaient pas des entreprises au sens capitaliste du terme. Dans la plupart des cas, elles ont été fondées par l'Etat; celui-ci pouvait les diriger luimême par l'intermédiaire d'un ministère, par exemple. Ces unités pouvaient également être exploitées par des entrepreneurs privés. Dans ce dernier cas, l'Etat en conservait le droit d'entière propriété. Les entrepreneurs privés jouissaient d'un droit de possession qui ne leur était octroyé aussi longtemps que le gouvernement était satisfait de leur gestion. La main-d'œuvre qui travaillait dans ces manufactures était réquisitionnée. Dans un premier temps, il s'agissait de condamnés, de vagabonds, de prisonniers de guerre, d'épouses de soldats, de prostituées. Très vite cette source de maind'œuvre devint insuffisante, il déplaça depuis la Russie centrale vers l'Oural des villages entiers de paysans. Puis, en 1721, il publie un édit accordant aux marchands le droit d'acheter des villages dans le but d'acquérir des serfs pour les manufactures et les mines. Avant cette date, seuls les nobles, l'Eglise et l'Etat
I Les dates indiquées monarques concernés. entre parenthèses 10 sont celles du règne les

avaient le droit de posséder des serfs. Ces derniers étaient condamnés à travailler dans les manufactures et les mines. Ils constituent un embryon de la classe ouvrière russel. Plus tard, Catherine II poursuit l' œuvre de Pierre 1er en modernisant l'administration du pays2. Le règne de Catherine II marque une rupture avec la politique des manufactures d'Etat et un début (timide) de libéralisme (et qui ne remet pas fondamentalement en cause le poids de l'Etat dans l'économie): le décret d'octobre 1762 reconnaît aux individus de toutes catégories le droit d'ouvrir librement des manufactures. Le servage ne fut aboli qu'en 1861, alors que l'économie russe est largement sous-développée. Le servage généralisé a bien entendu des racines rurales. Contrairement à l'évolution de la question agraire en Europe occidentale, le servage est institué en Russie en 1649. Le paysan et sa famille sont attachés au propriétaire terrien; celuici étant soumis à son souverain. Mécontentant les paysans, Catherine II renforce ces dispositions. Ce système dépassé provoquant des révoltes paysannes et ouvrières est en contradiction avec la modernisation entreprise par les deux souverains: accueil de la main-d'œuvre scientifique et technique étrangère, développement des industries et de l'enseignement et diffusion du savoir. Dans l'industrie, le cas particulier des serfs-entrepreneurs est tout à fait significatif, même si ce n'est pas une exclusivité russe, mais dont on constate l'existence pendant l'antiquité grecque et romaine. A la fin du 1ge siècle, des serfsentrepreneurs participent cependant à la modernisation de l'économie russe. Ils emploient des milliers de travailleurs principalement dans le textile, industrie motrice du 1ge siècle. Certains de ces serfs-entrepreneurs deviendront millionnaires, achetant eux-mêmes des serfs, avant de pouvoir acheter à prix d'or leur propre liberté. Leur ascension s'explique largement avec la convergence avec les intérêts de la noblesse car l'enrichissement des serfs-entrepreneurs garantit aux nobles le paiement régulier de la redevance imposée au village. De
I Pipes R., Pierre le Grand: le réformateur tout-puissant, L'histoire, Les collections de L 'histoire, La Russie des tsars, n019, pp. 38-44, 2003. 2 Carrère d'Encausse H., Catherine II : un homme d'Etat ?, L'histoire, Les collections de L 'histoire, La Russie des tsars, n019, pp. 52-57, 2003. Il

l'autre côté, le serf-entrepreneur trouve avantage à développer son activité sous la tutelle d'un nom prestigieux. L'industrie textile qui se développe en Russie suit alors les innovations du moment (tissus imprimés en coton), parfois avec le soutien d'investissements étrangers (notamment anglais mais aussi suédois et français pour l'exploitation pétrolière dans le Caucase!). Cette industrie se développe généralement en milieu rural à proximité de la production des matières premières agricoles (coton et lin, notamment). Ces manufactures rurales se développent en relation étroite avec les ateliers familiaux dans les villages. Le travail à façon apparaît également. Le retard cependant vis-à-vis de la révolution industrielle anglaise reste important. Les serfs-entrepreneurs n'ont accès à tous les secteurs d'activité, la métallurgie par exemple, leur est interdite. Mais, leurs activités se diversifient avec la création d'entreprises de navigation ou de produits chimiques. La dynamique économique engendrée par les serfs-entrepreneurs n'a pas été suffisante2, d'autant que l'existence d'une maind'œuvre servile n'est pas institutionnellement compatible avec le développement du capitalisme. De plus, l'exode rural provoqué par l'abolition du servage vers la fin du 1ge siècle a aggravé les problèmes créés par une industrialisation de faible échelle: manque d'emplois, conditions de vie difficiles, concentration des revenus, etc. Révoltes et Révolution ont rythmé la société russe tout au long du 20e siècle. Les changements intervenus sont liés à la
1

siècle, Les Russes commencent à l'exploiter le pétrole au 19ème

d'abord pour la consommation intérieure. A cette époque, le pétrole servait essentiellement pour l'éclairage. Il faut attendre la fin du 19° pour qu'il devienne une source d'énergie. Les gisements russes sont beaucoup plus riches que les gisements américains, leur débit moyen est de 280 barils par jour, contre 4 pour les gisements américains. Les Frères Nobel créent une compagnie pétrolière et se lancent dans cette activité. Ils achètent une raffinerie à Bakou et la modernisent. Ils innovent aussi en mettent au point un procédé de distillation inconnu aux Etats-Unis. Ils développent grâce au soutien de l'Etat russe (construction d'une ligne de chemin de fer) le transport et la commercialisation du pétrole. Ils construisent également des oléoducs. Ces investissements, très élevés, sont financés par la banque Rothschild de Paris (Ezran M., 2007, John D. Rockefeller. La naissance d'une multinationale, L'Harmattan, pp. 186-187). 2 Asselain J.-c., Le capitalisme était bien parti, L 'histoire, Les collections de L 'histoire, La Russie des tsars, n° 19, pp. 78-83, 2003. 12

logique qui veut que l'Etat en Russie est instigateur et refuge. Le renouveau du capitalisme russe à la fin du 2üe siècle est autant lié à une certaine remise en cause de la routine politique et à la rigidité de ce même Etat que l'instauration d'un certain régime socialiste était liée à l'hésitation et au conservatisme des élites. Les auteurs de ce livre revisitent la Russie à travers des témoignages, des faits et des idées faisant revivre des grands moments de l'histoire de cet immense pays. Le but n'est autre que de souligner les constantes et les ruptures afin de livrer au lecteur un ensemble d'analyses sur les processus basiques qui mettent en mouvement dans le temps historique la société de ce pays. En entrant par la porte principale - celle du pouvoir - la première partie ranime le politique: Pierre le Grand, Catherine la Grande, Nicolas II... Quels points communs entre SaintPétersbourg et Dunkerque? Quelle question! Aucun. Pourtant, pour P. A. Krotov (premier chapitre), ils sont nombreux et Dunkerque retint tout particulièrement l'attention de Pierre le Grand visitant les Flandres en raison de ses puissantes fortifications construites par l'illustre Vauban, et par ses canaux. C'est en se rendant à Paris qu'il visita Calais et Dunkerque. Les chroniqueurs de l'époque ont tous souligné l'intérêt que le monarque russe témoigna aux cités du Nord. Lorsqu'il fut rentré en Russie, il supervisa la construction la construction des fortifications de Saint-Pétersbourg qui devint selon ses propos la plus grande place fortifiée du monde. Catherine II, dite la « grande Catherine », fut un personnage central de l'histoire de la Russie ainsi qu'un cas d'exercice du pouvoir. Femme érudite, elle avait une grande culture et contribua à faire connaître les philosophes de Lumières en Russie. Diderot, mais surtout Voltaire, l'a côtoyèrent de près. Et plus encore, car comme l'écrit Jean-Michel Raynaud (chapitre II), Voltaire sera pour Catherine ce qu'Aristote a été pour Alexandre le Grand, son élève. Le fait que Voltaire ait été choisi pour cette fonction mérite une explication. Aux yeux de ses contemporains, Voltaire est en effet à la fois le plus grand auteur tragique de tous les temps et le plus grand poète épique. Il est ainsi à la fois Sophocle et Virgile, et, à ce titre, il sait concevoir des héros au sens mythique du terme. Il lui est donc demandé de construire un personnage héroïque, une tsarine 13

imaginaire, mythique, qui pourra être mIse sur la scène du grand théâtre du monde. L'européanisation progressive de la Russie, via les guerres et le commerce, est présentée par Sébastien Haule (chapitre III), à travers les voyages de Taitbout de Marigny et de Gamba au Caucase russe durant le 1ge siècle. L'isthme caucasien, entre Mer Noire et Mer Caspienne, se trouve intégré entre 1801 et 1829 à l'empire de Russie, suite aux guerres opposant les russes à la Sublime Porte et à la Perse. Le Caucase, « terra incognita », en parallèle de cette conquête militaire, est sillonné par de nombreux « voyageurs» européens, pour des motifs divers: il s'agit d'officiers, de diplomates, de scientifiques, d'aventuriers... qui vont peu à peu préciser la connaissance et la cartographie de la région. Le déplacement dans la région de ces deux voyageurs français visait à développer cette nouvelle route commerciale entre Europe et Asie. En quoi s'intéressent-tils dans la région traversée, quels sont les éléments qu'ils mettent en avant auprès des milieux d'affaires? Quels éléments nouveaux apportent-ils à la connaissance du Caucase en Occident en ce début de 1gesiècle? L'assise du pouvoir dans un pays tourmenté est aussi obtenue par la symbolique... L'événement relaté par William Maufroy dans le chapitre IV est à ce sujet révélateur. Pierre le Grand est venu à Dunkerque en 1717, et Nicolas II en 1901. Le court séjour de Nicolas II en 1901 (moins de quatre jours) fit ainsi apparaître le tsar en trois sites dans le Nord, en Picardie et en Champagne en dépit des distances. Les sites concernés de Dunkerque, Compiègne et Bétheny avaient tous à des titres variés une raison déterminant de célébrer ce passage, mais il s'agissait aussi d'affirmer au plus grand nombre de témoins la réalité mesurable de l'engagement des alliés. Le 18 septembre, la ville est donc pavoisée et ornée de portes monumentales et d'arcs de triomphe. L'amitié franco-russe est d'un prix élevé: la municipalité, qui a voté le 22 août un crédit exceptionnel de 50000 francs, a invité toutes les sociétés locales civiles et militaires à contribuer à l'accueil. Les rues et places principales comme l'entrée du port sont décorés de lanternes, symboles et couleurs françaises et russes. Culture et éducation: les deux piliers de la modernisation de la société russe. La seconde partie du livre met en avant les 14

relations entre la culture, l'éducation et le pouvoir grâce, notamment, l'intervention des despotes éclairés. Dans le chapitre V, Maria Vitali- Volant, se penche sur les relations contrastées des occidentaux de renom avec la cour. Mais qu'estce qui oblige Giacomo Casanova, l'aventurier, à aller en Russie? Dans la mythologie du ISe siècle, c'est un pays pauvre et barbare qui dirigent des seigneurs et des souverains riches et éclairés. On peut donc y faire fortune rapidement. Mais l'impératrice veut réformer son immense pays et demande à ses sujets «l'exécution exacte et non apparente de leurs devoirs, l'aversion pour une vie oisive passée dans la débauche et d'autres vices destructifs des mœurs ». Catherine II, suivant les principes économiques des physiocrates, considère l'agriculture comme la source essentielle de la richesse. Malheureusement le despotisme impérial était loin des doctrines de Montesquieu et le rêve de Russie s'avère être un échec pour les hommes des Lumières, ainsi que pour les aventuriers comme Casanova. En 1765, Casanova aspire au titre de favori de l'impératrice mais ses causeries savantes avec elle ruinent ses prétentions car Catherine II n'aimait que les esprits pratiques. Mais la culture russe enrichit aussi l'occident. Dans le chapitre VI, Alban Goguel d' Allondans, s'arrête sur l' œuvre des artistes d'origine russe qui ont travaillé en France dans les années 1910-1950. Tous ces artistes, parisiens d'adoption, ont renouvelé une façon de voir «l'Ecole de Paris ». Leurs recherches artistiques sont multiples, les courants esthétiques se répondent ou se contredisent, se croisent ou se chevauchent. En trait général, les artistes russes, au départ influencés par les avant-gardes occidentales, évoluent constamment, et font preuve dans l'ensemble d'une grande liberté d'inspiration. L'expérimentation devient le mot d'ordre. Rétrospectivement, on ne peut qu'être séduit par ce tourbillon imaginatif rendu possible par l'ouverture à toutes les nouveautés et influences de cette époque foisonnante. Ce qui retient l'attention est l'apparition de nombreux mouvements sur un temps relativement court (resserré entre 1906 à 1930): néoimpressionnisme, cubisme, futurisme, rayonnisme, suprématisme, constructivisme, etc. Le recul est aujourd'hui suffisant pour retrouver courants et écoles auxquels ont adhéré des artistes russes, lesquels s'insèrent dans les grands courants mondiaux artistiques du 20e siècle. 15

La modernisation et la « bonne» exercice du pouvoir passe par l'éducation. Education (et formation) des élites ou éducation des masses? Le chapitre VII (Natalia Kuznetsova et Irina Peaucelle) porte sur l'évolution du système éducatif russe. Le point de départ est le 17e siècle avec les soins prodigués à l'école par Pierre le Grand. La fin du 1ge siècle est marquée par quelques grandes réformes qui visent à démocratiser l'enseignement et à développement l'enseignement des sciences. La période soviétique s'inscrit dans cette tendance marquée par la démocratisation de l'enseignement primaire et supérieur. Les auteurs prolongent leur analyse jusque aujourd'hui. Elles s'interrogent sur la situation actuelle du système éducatif russe et sur les conséquences de la libéralisation de l'économie sur son évolution. Le système éducatif est-il en adéquation avec les besoins de l'économie, avec les besoins sociaux? Que nous enseigne I'histoire du pays? Mais la culture du pouvoir a, pour Nadezda Golik dans le chapitre VIII, un aspect hautement idéologique. Considérant que le terme «modernité» a deux origines forgées au 1ge siècle; celle de l'image héliocentrique du monde et celle appuyée sur l'idée que la personne humaine est un individu moral autonome, le pouvoir en Russie a déformé ce terme suite à des tentatives de l'imposer de force. La première tentative de modernisation a été faite par Pierre le. Son ambition était d'imposer l'idée à une société non préparée sur le besoin d'absorber la connaissance et l'expérience occidentales. Les réformes de Pierre ont été ainsi non éclairées. Il a été de même au tout début du 20e siècle lorsque, pour le parti communiste, la science et la technologie devaient être les forces motrices sociales essentielles. La modernisation commencée par M. Gorbatchev, a elle aussi été biaisée. La foi dans le miracle américain, comme le plus grand tournant dans I'histoire du monde a éteint à son tour les Lumières éclairant la route de la modernisation de la société russe. La troisième partie est constituée de mots et d'images: « L'œil naratif». Nicole Perignon et Anne Mulpas invitent le lecteur au voyage... « La Russie. Ce que j'en sais et que je tiens pour vrai, je l'ai connu et éprouvé en lisant. J'aurais pu me fier à des articles, à des essais, ou des reportages, mais je souhaitais faire quelques pas dans les pas d'autres auteurs et témoigner 16

d'émotions vibrantes et actuelles. J'ai donc laissé les mots se rassembler, se composer en poèmes courts qui permettraient à la typographe Nicole Pérignon de jouer à masquer et démasquer dans ses affiches mes clins d'œil à Boulgakov, Dostoïevski, Tchekhov, Tsvetaeva, Pasternak... Par les gravures, les mots se

découvrent en de multiples formes permettant au lecteur - quel
autre terme employer pour celui qui regarde une affiche et s'y plonge? - d'autres voyages que celui du sens premier, de découvrir et ressentir ce que furent l'Avant Garde Russe, Tziga Vertov, Rodtchenko, El Lissitzky, ses grands faiseurs d'images au cœur de la politique révolutionnaire. La Russie en affiches offre ses diversités, ses grandeurs et décadences, ses forces et fragilités et demeure avant tout terre d'histoires» (Anne Mulpas). Les auteurs insistent sur le processus cumulatif de I'Histoire. Les histoires (faits, vies, idées) racontées et rencontrées dans ce livre ont pour but et pour résultat de tracer la trajectoire de la Russie. La grande innovation sociale vécue par ce pays tout au long du 20e siècle, ainsi que le «retour» de I'histoire à la fin dudit siècle, s'inscrivent dans un même contexte d'émulation qui combine et recombine les fonctions, les attributions et les stratégies des acteurs économiques et sociaux pour former et reformer l'ensemble. Les transformations et les changements sociaux sont dus à la complexité et à la recomposition du passé; le futur, donc, n'est que la projection des recompositions antérieures.

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