La tragédie syrienne

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Français
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Une analyse approfondie de la crise syrienne démontre que, loin d'être une simple révolte populaire contre un régime tyrannique, le soulèvement est le fait d'une fraction du peuple, essentiellement sunnite, et mue par une soif de revanche depuis l'écrasement des fondamentalistes en 1982. Les minorités se sont tenues à l'écart. Dans ce pays multiethnique et multiconfessionnel, le conflit actuel est redevenu, comme dans le passé, une violente guerre intercommunautaire. En soutenant une coalition d'opposants dominée désormais par des islamistes, l'Occident n'a pas fait le meilleur choix.

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Publié par
Date de parution 01 mars 2013
Nombre de lectures 37
EAN13 9782296532380
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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RÉVOLTE
POPULAIRE
OU
COMPLOT
INTERNATIONAL








La tragédie syrienne


Jean-Pierre Estival








La tragédie syrienne

Révolte populaire ou complot international ?












































Du même auteur chez le même éditeur

Le marché mondial des ressources. La guerre fait rage, 2009.
Les nouveaux affrontements économiques entre les nations, 2011.
Le duel économique franco-allemand, 2011.
L’Europe face au printemps arabe, 2012.

























*































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00407-5
EAN : 9782343004075

In memoriam

En souvenir de mes anciens étudiants syriens engagés des deux côtés de
cette guerre et particulièrement à :
Jamil
qui, de confession chrétienne, est mort lors du siège d’Alep en
combattant du côté des forces du régime. Son dernier mail reçu fin
juillet était libellé ainsi : « Je ne comprends pas l’Occident qui a pris fait
et cause contre le régime actuel. Est-ce un crime que de nous avoir
protégés et permis de grandir dans la dignité ? Assad est le seul dirigeant
du monde arabe, je dis bien le seul, à avoir protégé les minorités, le seul
où les chrétiens ont pu vivre en paix et dans la dignité. Que préparent
e
les Frères musulmans? Nous faire retourner au XIXsiècle et faire de
nous des vassaux aux droits limités dans une Syrie islamisée? Est-ce cela
le combat rétrograde de l’Occident? Et ton pays la France, je le hais
pour n’avoir rien compris, absolument rien, au conflit de mon pays et
être en train de livrer notre pays aux hordes barbares d’Al-Qaeda. »
Et aussi à :
Ahmad
qui, de confession sunnite, est mort début décembre dans la banlieue sud
de Damas lors d’intensifs bombardements de l’armée du régime. Son
dernier mail reçu de lui fin octobre était libellé ainsi: «J’en ai assez de
cette dictature et de cette privation de liberté. J’étouffe dans mon pays et
je me battrai avec les sunnites, mes frères, jusqu’à la mort pour que ce
régime tombe, et le plus vite sera le mieux. Mon pays doit être gouverné
par un sunnite et par les principes de l’islam, la religion de nos pères. »
Puisse Dieu, en qui ils croyaient, les réunir.



« Il n’yaura pas de vainqueurs en Syrie. Nous sommes confrontés
aujourd’hui à la sombre possibilité d’une guerre civile de longue
haleine qui détruira le riche maillage de communautés intimement
liées. »
(Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations-Unies, dénonçant
la poursuite des combats)


« Leconflit ne connaîtra pas de vainqueurs, mais seulement des
vaincus s’il perdure. »
(Pape Benoît XVI présentant ses vœux aux ambassadeurs du
monde entier accrédités auprès du Saint-Siège, début 2013).

Avant-propos

« Dans nos pays arabes, nous n’avons jamais connu la démocratie, ni
dans notre histoire politique ni dans notre histoire culturelle. Au lieu
de faire des pas pour dépasser cet état de choses, on s’enlise. Et toutes
les forces européennes et occidentales favorisent l’enlisement des Arabes
à cause des intérêts économiques. La France aussi, malheureusement,
en soutenant des fondamentalistes en Tunisie, au Yémen, en Syrie ou
en Irak. Et pourtant, la France est un pays de culture, d’ouverture sur
l’autre. Je peux comprendre que l’Angleterre ou les États-Unis soient
du côté du pétrole, et de l’argent, mais la France, elle ne doit pas être
comme les autres ! »
1
Adonis

Selon les Phéniciens, l’eau des rivières près de Beyrouth avait pris la
couleur rouge du sang d’Adonis tué par vengeance par le dieu mythique
Aurès. Étrange prédilection pour le sort tragique de cette région du
monde, berceau de notre civilisation, sans cesse meurtrie au cours des
siècles, et dont l’Histoire s’est écrite jusqu’ici dans un interminable bain
de sang. C’est vrai de ces deux pays frères, le Liban et la Syrie, qui,
pendant longtemps, n’ont constitué qu’une seule et simple entité
politique. La Syrie d’aujourd’hui n’a pas dérogé à ce funeste destin.
Que reste-t-il aujourd’hui de la Syrie que j’ai connue et où j’ai
travaillé pendant de longs mois au sein d’une ONGI ? C’était pourtant
il y a si peu de temps. Cependant, à la vue des champs de ruines actuels

1
Interviewdu 10/01/2013 au «Nouvel Observateur» d’un des plus grands poètes
arabes contemporains, né en Syrie et exilé à Paris: Ahmed Saïd Esber dit Adonis,
auteur de la trilogie al-Kitâb.

et des destructions massives en tous genres, il me semble qu’il s’agit de
plusieurs siècles. J’ai eu la chance de connaitre ce beau pays si attachant
et dont les peuples très variés qui le constituent sont parmi les plus
raffinés du monde arabe. Ils sont héritiers d’une grande Histoire. De
Damas, je me souviens de la vie artistique et littéraire qui y régnait, des
prestigieuses universités où venaient étudier de nombreux étudiants
arabes appartenant à des pays qui se disent aujourd’hui « ennemis » de
la Syrie actuelle. À cette époque, même les étudiants américains
désireux d’apprendre l’arabe avaient déserté Le Caire pour Damas qui
était sur le point de devenir la ville de référence de l’enseignement de
l’arabe international. Il y avait une vie intellectuelle dense et attachante
dans cette ville multiethnique et multiculturelle, unique dans le
Moyen-Orient actuel trop autocentré sur la seule culture islamique. La
langue française y était très appréciée. Non seulement pas mal
d’intellectuels parlaient notre langue, mais ils l’aimaient, surtout ceux
qui avaient reçu une éducation dans une école privée ; ces écoles étaient
nombreuses dans ce pays qui se définissait comme laïque et ouvert à la
diversité des cultures et des religions. La langue française était d’ailleurs
enseignée dans nombre de collèges et lycées d’État, et parfois en
première langue. En tant qu’assistant, j’avais reçu, de la part du
gouvernement syrien, une demande officielle d’élargissement et
d’approfondissement de coopération universitaire visant à accroitre le
nombre d’assistants français en Syrie, demande que j’avais transmise à
l’époque au Ministère des Affaires étrangères à Paris et qui ne fut jamais
honorée. La télévision d’État, dans ses programmes internationaux, ne
manquait pas de diffuser un bulletin en français en plus de celui diffusé
en anglais. Lors de conférences, à Damas, il n’était pas rare d’aborder
des spécialistes syriens parlant français. Les femmes avaient pris dans la
société civile un poids évident qui honorait ce pays qui se qualifiait
pourtant d’arabe. Depuis 1973, la nouvelle Constitution garantissait
l’égalité de statut pour les femmes. Dans la première version de la
Constitution de 1973, il avait été même permis à un non-musulman
d’accéder à la magistrature suprême, situation unique dans un pays
arabo-musulman contemporain. Mais la pression des Frères musulmans
avait réussi par la suite à faire annuler cette ouverture libérale.

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Certes, nul n’ignorait, parmi les étrangers, que la minorité alaouite
avait pris le pouvoir et régnait sur le pays. Nul n’ignorait non plus que
les dissidents politiques, souvent de confession sunnite, pouvaient y être
pourchassés, torturés, emprisonnés et même éliminés. C’était l’autre
face cachée du régime. Une première rébellion organisée par les Frères
musulmans dans Hama en 1982 avait entrainé une répression sanglante
qui avait abouti à la mort de près de 20000 personnes. Nul ne
l’ignorait comme nul n’ignorait le fait que si révolte il devait y avoir,
elle proviendrait d’abord de Frères musulmans qui avaient une
revanche à prendre sur l’Histoire. Les Frères musulmans et les salafistes
étaient devenus l’obsession du régime bassiste et l’inverse est vrai. Cette
peur du régime à l’égard des islamistes se traduisait par des contrôles,
des surveillances et par la difficulté d’exprimer une opinion contraire à
celle du parti baasiste, parti unique qui se qualifiait pourtant comme
progressiste et socialiste, et il est vrai que sur certains points la Syrie
était progressiste eu égard aux sociétés moyenâgeuses ou rétrogrades qui
caractérisaient les régimes et la vie sociétale de nombreux pays arabes.
L’Université était gratuite, et remplissait une vraie mission de
civilisation répondant aux besoins d’une grande partie de la société
civile. Il en a résulté un haut niveau intellectuel de la population dont
beaucoup d’autres pays arabes étaient jaloux. La Syrie était certes un
pays arabe, mais était déjà un pays « autre », ce qui bien sûr attisait les
rancœurs des islamistes qui ne rêvaient que d’une Syrie musulmane. En
tant qu’étranger, cependant, je ne ressentais que faiblement la main de
fer qui régentait le pays, et il n’y avait pas un agent des services secrets
derrière chaque étranger ou derrière chaque citoyen comme la presse
occidentale en manque de sujets de sensation l’a fait croire pendant des
mois. Certains citoyens, par leur attitude, leurs écrits ou leurs propos
étaient certes la cible des services secrets. Mais c’était loin de représenter
l’ensemble de la population. Je n’ai d’ailleurs eu aucune tracasserie dans
le pays pendant mes séjours. Il est vrai qu’en comparaison à la chape de
plomb des pays de l’Est et de l’Union soviétique où j’avais effectué de
nombreuses missions professionnelles, la Syrie m’apparaissait, en tant
qu’étranger, plus tranquille en matière de contrôle. Certes, chaque fois
que j’arrivais à l’aéroport international de Damas, muni du visa

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obligatoire, je ne pouvais pas en sortir avant qu’un correspondant
officiel syrien puisse me récupérer. Mais j’avais connu pire à Moscou ou
à Berlin Est avec le jeu des visas d’entrée bien compliqués et celui des
visas de sortie sans lesquels on ne pouvait quitter le pays.

Pour moi, la vie à Damas fut calme et sans heurt pendant tous mes
séjours. Mais ce calme n’était qu’apparent pour celui qui voulait, un
tant soit peu, analyser la situation de la société civile syrienne en
profondeur. C’est cette analyse que j’ai pu faire en me rapprochant de
mes nombreux étudiants syriens, véritable échantillon de la société
civile du pays. J’avais pu constater parmi eux un manque total
d’homogénéité et de solidarité. J’avais remarqué combien la
communication entre chaque communauté religieuse, voire ethnique, était
délicate et manquait de spontanéité. C’était le cas des étudiants sunnites
qui ne parlaient que difficilement avec les étudiants alaouites, des
chrétiens qui évitaient leurs camarades sunnites et d’autres, comme les
Druzes, qui s’isolaient. J’avais affaire, non pas à des citoyens d’un pays,
mais plutôt à une mosaïque de citoyens, comme si plusieurs
communautés se juxtaposaient sans grande volonté de s’unir. Ce qui les
unissait était la langue, le système administratif, et aussi le service
militaire obligatoire toujours en vigueur.

Un jour, un étudiant chrétien a été jusqu’à m’affirmer: «Ne vous
étonnez pas, il n’y a pas un peuple syrien, mais il y en a plusieurs ; c’est
vrai qu’on ne s’entend pas, mais c’est vous, Français, qui en êtes la
cause. Votre protectorat d’après-guerre a failli complètement, car vous
n’avez pas trouvé les vraies solutions politiques à un problème
d’incompréhension qui dure depuis des siècles. » La bombe était lâchée,
et c’est vrai que le Mandat de la France n’a pas réussi à créer à l’époque
de sa mission des entités communautaires homogènes qui auraient pu
éviter tant de conflits, tant de sang et surtout la guerre actuelle. Elle
avait certes essayé de créer des entités homogènes et indépendantes sur
le plan religieux, mais elle y a en définitive renoncé, devant le caractère
ardu de la tâche. La notion du peuple syrien unique est une notion
abstraite, et pourtant, le régime actuel laïque, en essayant de poser les
bases d’une société areligieuse y aura contribué plus que n’importe quel

12

autre, s’attirant de ce fait les foudres des islamistes pour qui un régime
laïque ne peut exister dans un pays musulman. Il y a donc bien
plusieurs peuples réels qui cohabitent en Syrie, séparés par les barrières
de l’Histoire, des barrières communautaristes, religieuses, culturelles et
où le ressentiment à l’encontre des uns et des autres constitue la trame
de la société civile. C’est bien pour cela, à tout du moins pour tous ceux
qui ont une expérience profonde de ce pays, que la notion de
« soulèvementpopulaire »dont l’Occident se ressasse a quelque chose
d’irréaliste et d’exagéré. Certes, il ne faut pas ignorer que le manque de
liberté et une gestion critiquable des droits de l’Homme a constitué un
élément important dans les protestations qui se sont transformées avec
le temps en révolte. Cependant, il est faux d’affirmer que tout un
peuple s’est révolté. C’est avant tout une composante du peuple qui a
mené la révolte, comme j’ai pu le constater jusqu’au début de l’année
2012, à savoir, la composante sunnite de la population, à commencer
par les islamistes qui, de mois en mois, entrainèrent à leur tour des
sunnites plus modérés. Dans l’ensemble, les autres composantes
communautaristes se sont tenues à l’écart sans pour autant
nécessairement s’allier avec le régime. Certes, on trouvera dans ces
autres composantes des exceptions et il y en a eu, y compris chez les
chrétiens syriens, mais, numériquement, ces exceptions ne
représentaient que peu de monde. Début 2012, la plupart des experts présents
au Proche-Orient s’accordaient sur la règle des trois tiers : un tiers de la
population civile en révolte - la plupart sunnite -, un tiers favorable au
régime- et dans ce lot, on retrouve la majorité des membres des
religions minoritaires, mais aussi des sunnites comme les riches
commerçants ou certains habitants de villages du centre - et enfin un
tiers d’indécis ou de neutres hostiles à la guerre, mais demandeur de
réformes. C’est d’ailleurs parce que cela a été le cas, que Bachar al-Assad
a « tenu » jusqu’ici malgré les annonces tapageuses qui, dès la fin 2011,
lui donnaient seulement « deux mois de survie ». Malgré les exactions et
la violence croissante du conflit, ces pourcentages ne se sont pas
massivement modifiés dans le temps. L’agence américaine Reuters,
qu’on ne peut qualifier de « prorégime », a même publié à la mi-janvier
2013 une enquête sur les habitants de la ville martyre d’Alep, selon

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laquelle 70 % des habitants seraient partisans du régime alors que cette
proportion était bien moindre un avant. Tout ceci oblige à réfléchir.

Comment en est-on arrivé là ? Ce sont les Frères musulmans qui, en
2011, ont été les initiateurs du mouvement de protestation qui se
transforma en révolte, en souvenir des évènements de Hama, quatrième
ville de la Syrie, à majorité sunnite et haut lieu historique du salafisme
syrien, cité où les Frères musulmans ont été toujours nombreux.
Depuis des décennies, Hama a été au cœur de tous les soulèvements
contre le régime baasiste. Cette ville symbolise à elle seule l’opposition
historique et sanglante entre, d’un côté, les Frères musulmans, et de
l’autre, le parti Baas, dominé par le clan alaouite des Assad. En effet, à
partir du milieu des années 1970, les premiers ont tenté sans arrêt de
déstabiliser le régime baasiste en lançant des opérations hostiles, mais ils
se sont toujours heurtés à des représailles massives, ces révoltes ayant été
toujours réprimées dans le sang. La plus grande insurrection contre le
régime a commencé le 2 février 1982, il y a trente ans, et elle a duré
quatre semaines. La population de Hama, menée alors par 150 officiers,
s’est insurgée violemment contre le pouvoir en place, suite à
l’arrestation d’imams fondamentalistes. Les forces armées syriennes ont
répliqué en assiégeant et en bombardant la ville vingt-sept jours durant,
pratiquant la politique de la terre brûlée. Un tiers de la ville a été alors
détruit. Ces événements n’ont pas été, ou peu, relayés alors dans la
presse occidentale et n’ont pas soulevé l’indignation à l’étranger, car ils
ont été occultés par la fermeture du pays et la guerre froide. On estime
entre 20000 et 35000, selon les estimations, le nombre de victimes
lors de la répression de cette insurrection. Les Frères musulmans
vaincus furent emprisonnés et réduits au silence pendant trente ans. Ils
attendaient leur heure et cette heure est venue, grâce à l’éclosion et
l’extension du printemps arabe au Moyen-Orient, mouvement qui a
secoué l’ensemble des régimes du monde arabo-musulman. Les Frères
étaient assoiffés de revanche contre le régime. Profitant du désordre
engendré par le printemps arabe, ils ont vu qu’une fenêtre de tir leur
était donnée par l’Histoire. Ce sont eux qui ont allumé la mèche du
soulèvement qui dure depuis maintenant vingt-trois mois. La révolte a
été avant tout sunnite.

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On touche là un point que l’Occident a volontairement édulcoré,
peut-être pensait-il préparer ainsi psychologiquement le grand public à
une possible intervention. Le mythe de tout un peuple qui se soulève,
mythe repris par une partie de la presse occidentale- rendons hommage
à la presse allemande dont les analyses ont été toujours plus
équilibréesconstituait une raison suffisamment mobilisatrice pour justifier les
« bienfaits » d’une intervention militaire en Syrie. Les analyses militaires
ont montré par la suite que c’était une mission impossible, et début
2013, le monde occidental a commencé même à douter d’une victoire
clivante sur le régime. Même l’ex-ambassadeur américain à Damas,
Robert Ford, qui, jusqu’en octobre 2011, a œuvré puissamment pour la
cause de la rébellion, en est venu jusqu’à dire, en janvier 2013 : « Je ne
sais pas comment al-Assad va partir, même s’il va partir, et il se peut
qu’il ne parte jamais. »

S’il est vrai que ce sont les sunnites, en commençant par les
islamistes, qui se sont surtout mobilisés contre le régime, ce sont
surtout les classes défavorisées qui ont constitué l’essentiel de la révolte
et aussi les jeunes, comme j’ai pu l’observer de mes propres yeux dans
l’agglomération de Damas en 2011 et 2012. Il s’ensuit que les
contestations se sont d’abord développées à l’extérieur des villes, dans
les banlieues où vivent en majorité des gens moins aisés, et ce sont ces
zones suburbaines qui se sont soulevées principalement et non pas le
cœur des cités où résidaient des sunnites nantis, à savoir des sunnites
commerçants, entrepreneurs ou cadres qui, au mieux, aspiraient à des
réformes, mais pas à la révolution. D’ailleurs, à Alep, les insurgés,
pourtant sunnites, s’en sont violemment pris en été à ces strates de
citoyens qui partageaient la même religion, mais ne partageaient
nullement le besoin de faire la révolution. Ceci explique que les plus
gros conflits se sont concentrés en priorité dans la périphérie des villes
et non dans leurs centres, même si à la longue le conflit a été importé
par les insurgés au cœur des villes. Mais ce sont les stratégies des
insurgés qui expliquent ce phénomène nouveau, la bataille au cœur des
villes s’étant manifestée par ailleurs plus par des attentats aveugles que
par des combats conventionnels. Ainsi, même au sein du clan sunnite,
pourtant majoritaire dans le pays, il a préexisté un «effet de classe» :

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exigence de réforme pour beaucoup, mais rejet a priori d’un processus
révolutionnaire. C’est d’ailleurs parce qu’une partie du peuple ne s’est
pas soulevée que le régime a pu résister et demeurer en place. C’est
certainement en cela que réside sa longévité et peut-être son maintien
puisque beaucoup ont dû réviser leur pronostic de chute immédiate du
régime. Un soulèvement généralisé de l’ensemble de la population
l’aurait inévitablement emporté à jamais. C’est la meilleure
démonstration que l’on puisse faire, car, en définitive, ce sont bien les
peuples et non les armées qui font l’Histoire, d’autant que, début 2013,
tous les observateurs sérieux s’accordaient à dire qu’il n’y avait encore ni
vainqueur ni vaincu. Pourquoi l’Occident s’est-il prêté à une caricature
aussi peu réaliste et volontairement exagérée de la situation, faisant état
d’une révolte de l’ensemble du peuple, alors qu’elle n’était que partielle,
même si, au fil des mois de 2012, les exactions et carnages perpétrés ont
entrainé mécaniquement d’autres strates de la population dans la
bataille, le sang appelant, comme toujours, la vengeance? En toute
vraisemblance, c’est au nom d’autres motivations et d’autres intérêts,
objet de cet ouvrage, facteurs qu’il convient d’élucider.

L’essentiel était, dans un premier temps, de convaincre les citoyens
des pays occidentaux que le régime était assailli de toutes parts et qu’il
convenait d’accélérer la libération du peuple syrien en vue d’imposer un
autre régime «plus démocratique». Pour une grande part, cette
stratégie de communication relayée sans cesse par les médias
occidentaux, faisant état «du soulèvement généralisé du peuple syrien
contre une tyrannie» et de la nécessité d’aider ce soulèvement à tout
prix, y compris par la voie militaire, a fini par entrer dans les esprits. La
démonstration était simple et personne ne s’est posé la question de
savoir si ce théorème était juste et pourquoi ce dictateur devait tomber,
mais pas un autre ou pas les autres, pourtant fort nombreux encore
dans l’espace arabo-musulman. Il y en a tellement aussi ailleurs, comme
le rappelait avec malice l’ex-président Sarkozy: «S’il ne fallait plus
serrer la main de dictateurs il y aurait peu de dirigeants à saluer dans le
monde. »L’Afrique noire, les ex-républiques soviétiques de l’Asie
centrale, certains pays asiatiques en regorgent, mais s’ils sont des
« amis »géopolitiques de l’Occident, ceux-ci ont toutes les chances de

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demeurer au pouvoir. Au Kivu on meurt chaque jour dans le silence
total de la communauté internationale. Ne parlons pas du Bahreïn, de
l’Arabie saoudite. Mais, quand on est allié de l’Occident, une chape de
plomb diplomatique et médiatique protège automatiquement ces
régimes. On ne critique pas les amis dont on a besoin. Or, le régime
d’Assad avait un point singulier que les autres dictateurs de l’espace
arabo-musulman ne possédaient pas, même s’il est indéniable que l’on
arrête, que l’on emprisonne, que l’on torture et finalement que l’on tue
aussi à Damas. En fait, Bachar al-Assad est le leader d’un régime qui
tient tête à l’Occident, héritier qu’il est de la doctrine socialiste du parti
Baas et de son alliance stratégique avec les anciens pays communistes.
Tenir tête à l’Occident, surtout quand la Syrie affiche ostensiblement
son alliance à l’Iran, la Russie et la Chine, est une faute que l’Occident
ne saurait pardonner, et il ne sera rien pardonné à Bachar al-Assad.
Encore moins, quant au sein de la coalition hétéroclite qui le pourfend,
on trouve des États, comme l’Arabie des Saoud ou le Qatar, lesquels ne
lui pardonneront jamais le culte de la laïcité considéré comme une
transgression du Coran, pas plus qu’ils ne tolèrent le règne de la
minorité alaouite dont la religion est considérée comme une insulte au
vrai islam wahhabite de la péninsule arabique. C’est une question
d’honneur pour ces chantres du sunnisme pur et dur. De ce fait,
l’Occident est entrainé aussi dans une guerre de religion, qui n’est
pourtant pas la sienne, visant à consolider l’arc sunnite et défaire au
mieux l’arc chiite. Pourtant, on se souvient qu’il y a une trentaine
d’années, la France avait été le seul pays occidental à vouloir accueillir
l’ayatollah Khomeiny, mais voilà qu’elle se retrouve maintenant contre
l’arc que ce dernier avait édifié.

Mais Israël, non plus, ne peut pardonner au pouvoir syrien son rôle
pérenne dans l’appui militaire au Hezbollah chiite, un des pires
ennemis de l’État hébreu. Israël souhaite non seulement que ce régime
qui lui est hostile disparaisse au plus vite, mais de plus, il s’y emploie
activement. En effet, il est en faveur d’une stratégie du chaos en Syrie,
espérant que le régime affaibli à l’extrême ne pourra plus se remettre de
cette situation. Il a pour cela conclu une sorte d’alliance contre nature,
mais utile à court terme, avec les groupes djihadistes opérant en Syrie,

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qu’il ne renonce plus à armer comme le prouvent les nombreuses
caches d’armes israéliennes retrouvées en Syrie, et ce, même si ces
djihadistes sont viscéralement antisémites. Ainsi, on comprend mieux
les enjeux et les raisons de cet acharnement. Quant aux Occidentaux, ce
sont à la fois ses intérêts géostratégiques, les réserves énergétiques
prometteuses de la région et sa position-clé sur l’échiquier du
MoyenOrient qui constituent autant de mobiles inavoués. Et on ne saurait
sous-estimer non plus, pour tous ces pays, le désir de s’attaquer à l’arc
chiite du Moyen-Orient, considéré comme une menace pour tous les
protagonistes, prélude à un affrontement plus généralisé avec l’Iran puis
la Russie et la Chine, dans le cadre de la grande stratégie américaine du
« containment ».Le conflit syrien est devenu un laboratoire où
s’expérimente la mère des batailles futures contre l’Iran et ses alliés.
Riche en enseignements, cette guerre n’a que pour seul but inavoué,
celui d’en préparer une autre bien plus vaste et décisive. C’est pourquoi
l’Occident a besoin d’une Syrie soumise et sécurisée pour éviter, un
jour, toute attaque sur les arrières de ses corps expéditionnaires lorsque
l’Iran sera dans son champ de mire. Alors, pour l’Occident, il est vital
de conquérir la Syrie, en l’ayant au préalable brisée et détruite, quitte à
avoir recours à la résolution 1973 du Conseil de Sécurité sur une « no
fly zone », résolution longtemps évoquée, mais inopérante dans les faits
et provisoirement abandonnée.

La Syrie fait peur aussi à l’Occident, car elle a vécu longtemps dans
une sorte d’indépendance économique, loin des principes libéraux de
libre-échange. À cet effet, il convient de remarquer que la Syrie, qui
n’avait jusqu’ici pas d’endettement extérieur, jouissait d’une
indépendance alimentaire et pharmaceutique. Selon un adage souvent
prononcé en Syrie: «La Syrie produit ce qu’elle mange et mange ce
qu’elle produit.» Peu de pays arabes pourraient souscrire à un tel
slogan, beaucoup devant importer une grande part de leur
consommation élémentaire, voire la totalité. L’industrie
pharmaceutique locale couvrait pratiquement près de quatre-vingt-quinze pour
cent des besoins de la population avant la guerre. C’est pour cela que les
interventions des rebelles, et particulièrement des nébuleuses
djihadistes, ont visé particulièrement et systématiquement la destruction de

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cette autonomie: récoltes brûlées, silos de grains incendiés, industrie
pharmaceutique détruite, chemins de fer sabotés, relais électriques et
réseaux de distribution d’eau coupés, réserves forestières anéanties. Ces
destructions bien ciblées visaient à affamer la population et à abaisser le
PIB du pays, dans l’espoir que cet avilissement de la nation pousse le
peuple à se révolter. Mission en grande partie accomplie. La révolte
d’aujourd’hui est ainsi devenue duale : à la révolte politique et religieuse
d’origine d’une partie seulement de la population syrienne s’est ajoutée
un second type de révolte, celle de la pénurie alimentaire et de la
destruction des emplois, amplifiant ainsi le processus révolutionnaire
tant espéré de l’Occident.

Mais pour cacher autant de mobiles inavoués, il convenait de mettre
en avant un autre mobile plus simple et plus mobilisateur, qui justifie, à
lui tout seul, une action punitive: «Assad est un tyran qu’il faut
éliminer, la preuve en est que tout son peuple se révolte. » Et pour cela,
il était bon d’alléguer le concept d’une guerre juste, ce concept vague et
dangereux que saint Augustin avait été le premier à imaginer dans des
cas bien singuliers et qui a entraîné tant de dérives et de passe-droits
dans l’ordre international. Le conflit syrien serait devenu une guerre
juste si on en croit l’Occident, mais un véritable hold-up réussi sur une
nation souveraine si on en croit les tenants des pays qui se définissent
comme étant les pays de «la résistance» (contre l’Occident et Israël,
cela s’entend). La vérité est entre les deux. Mais le hold-up n’a pas
encore réussi et il y a tout à craindre que dans pareil cas, cette tentative
de subversion d’un pays indépendant et souverain tourne à la tragédie
et au bain de sang.

Ainsi, cela fait longtemps que ce conflit a cessé d’être un simple
conflit intérieur entre Syriens ; la communauté internationale en a fait
un conflit entre nations comme ce fut le cas de la guerre d’Espagne où
chaque pays avait cru bon d’intervenir pour appuyer un camp ou un
autre. Cette alliance hétérodoxe de pays qui ne partagent nullement les
mêmes valeurs ne saurait prospérer longtemps. De plus, chacun des
belligérants occidentaux ne s’est engagé dans la guerre qu’à travers une
« guerrede procuration», forme vraisemblablement futuriste des

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prochaines guerres d’intervention. Dans ce nouveau cadre de conflit
volontairement internationalisé au maximum, les nombreuses
nébuleuses internationales du djihadisme ont envahi le territoire syrien,
appuyées par les monarchies du Golfe qui sont aussi intervenues par
procuration. On compterait déjà, selon les sources, 75000 rebelles,
dont entre 10 et 20 000 djihadistes non syriens dans le pays, et les
États-Unis ne devaient réagir qu’en décembre 2012 à cet égard faisant
alors preuve d’une grande hypocrisie, exprimant même leur
étonnement face à l’opinion internationale et commençant à opérer
une distinction sémantique entre les « bons » et les « mauvais » rebelles
pour sauver la face alors que l’Amérique est le cerveau même de cette
offensive, et que, par définition, elle connaissait cette situation.

Le problème juridique de la violation de la charte de l’ONU pour
déclenchement d’une guerre non déclarée et pour invasion effective
quoique non officialisée d’un pays indépendant et souverain, est passé
au second plan et il est peu probable que ce problème attire désormais
l’attention de la communauté des nations, plus préoccupée par la
question : « comment sortir de cette guerre ? »

Ainsi, le peuple syrien est soumis, malgré lui, depuis bientôt 23
mois, à une stratégie de terreur quotidienne et de chaos programmé,
entretenu par les deux belligérants que sont le pouvoir syrien et ses alliés
et les rebelles et leurs alliés. Le pays renoue ainsi avec la tragédie des
siècles passés comme si son destin était condamné à être un destin de
sang, de larmes, et de feu. Le bilan des morts, impossibles à dénombrer
de façon scientifique, serait de l’ordre de 70 000 selon l’ONU, chaque
belligérant brandissant d’ailleurs ses statistiques pour satisfaire ses
propres intérêts dans le cadre d’une campagne de communication bien
orchestrée.

Lors de sa visite à la fin décembre 2012 à Damas, l’émissaire
international, Lakhdar Brahimi, a évoqué un plan «basé sur la
déclaration de Genève », prévoyant un cessez-le-feu, la formation d’un
gouvernement aux pleins pouvoirs et des élections, sans pour autant
évoquer le sort du président actuel. Dans le cas de l’abandon de ce plan,
l’émissaire évoquait « l’enfer pour la Syrie ». L’enfer existe déjà et il est

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probable qu’il se prolonge avec son bilan de morts à la hausse et son
cortège de réfugiés aux frontières du pays. La déclaration de Genève de
juin 2012 prévoyait bien un gouvernement de transition, mais
n’évoquait pas le départ du président Assad, condition sine qua non
posée par l’opposition pour toute négociation en vue d’un règlement
du conflit. Or, dans une interview accordée à une télévision russe et
diffusée début novembre 2012, Bachar al-Assad avait rejeté toute idée
d’exil en affirmant qu’il «vivrait et mourrait en Syrie» et que «les
urnes diraient très simplement au président de rester ou de partir ». M.
Brahimi a jugé pourtant ce plan susceptible d’être accepté par la
communauté internationale. Mais il était peut-être un des rares à y
croire et les perspectives d’un «après-Assad »vont bon train et ne
peuvent qu’inquiéter ; beaucoup d’observateurs l’imaginent comme un
scénario à la somalienne, car, en effet, tout changement de régime dans
une Syrie multiethnique et plurireligieuse où les haines sont à fleur de
peau, comme j’ai pu m’en rendre compte, n’a que peu de chance
d’aboutir à la fin des conflits. Pour le président actuel, le conflit
n’oppose pas « le pouvoir et l’opposition, mais la patrie et ses ennemis,
le peuple et ses assassins», ajoutant que beaucoup de ses ennemis
voulaient la partition de la Syrie. Il s’est dit en faveur d’un «dialogue
national », pour lequel il a affirmé ne pas avoir trouvé de « partenaire »,
faisant allusion à l’opposition qui refuse d’entamer toute négociation
avant un départ du chef d’État.

L’effondrement brutal de l’État actuel laisserait en effet
inévitablement la place aux insurgés islamistes dont le nombre se
compte par dizaine de milliers et dont les monarchies du Golfe et la
Turquie sont les premiers tuteurs et sponsors. Aucune force aujourd’hui
n’est capable de les juguler et encore moins des forces occidentales qui y
seraient envoyées en mission de pacification. On a vu le fiasco de ces
interventions en Somalie, au Liban, en Irak et aujourd’hui en
Afghanistan. Ces nébuleuses djihadistes n’hésitent pas à proclamer haut
et fort, en ce début 2013, que leur but ultime est la création d’un califat
en Syrie. Nul doute que nombreux, parmi les Syriens d’aujourd’hui, s’y
opposeraient. Une seconde guerre civile aux contours inconnus
éclaterait alors, ravivée par la haine séculaire entre alaouites et sunnites,

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ravivée aussi par la haine qui existe entre Arabes et Kurdes, tandis que
chrétiens et druzes essaieraient de sanctuariser des portions du territoire.
Déjà, à la veille de Noël, des groupes islamistes menaçaient des villages
chrétiens, tandis qu’après Noël des obus tombaient pour la première
fois dans le quartier chrétien de Damas. Dans l’optique d’un
«aprèsBachar », la Syrie, dans ce contexte, aurait toutes les chances de devenir
une seconde Somalie livrée à une autre guerre civile où opéreraient des
insurgés islamistes et autres organisés en gangs pour semer la terreur.
L’Occident qui semble n’avoir pas appréhendé à sa juste valeur la
complexification immense de la société syrienne, et dont les stratégies
reposent sur des schémas simplistes et grossiers, obnubilé par une
répétition «facile »du conflit libyen, a du souci à se faire. Déjà, les
comités locaux de coordination qui constituent un des acteurs de la
contestation populaire ont déclaré refuser toute initiative qui forcerait
les Syriens à choisir entre «un compromis injuste» ou la «poursuite
des crimes par le régime ». Les Occidentaux qui proclament de mois en
mois la chute imminente du raïs commencent à s’impatienter. Bachar
al-Assad a encore beaucoup de supporters dans le pays, à commencer
dans les minorités ethniques ou religieuses qui, ajoutées bout à bout,
constituent près de 40% de la population et il a à son service une
armée forte, disciplinée et motivée, surtout au niveau des corps d’élite
issus de la minorité alaouite. Il possède aussi une force aérienne
insoupçonnée. Une chute immédiate du raïs n’est pas d’actualité à
court terme, même si on est en droit d’évoquer cette hypothèse à
moyen terme, car, d’une manière ou d’une autre, il y aura bien un jour
un «après-Assad ».Déjà, les troupes du régime ont été chassées de
certaines zones du nord et de l’est du pays, tandis que l’armée loyaliste
tente désormais de conserver un axe allant du sud du pays jusqu’au pays
alaouite sur la côte ouest, en passant par Damas et sa périphérie. De
plus, la bataille de Damas n’aura pas probablement lieu, car la rébellion
n’a pas les moyens de l’engager, malgré ses vantardises habituelles. Ses
mentors ne lui ont pas fourni encore assez de mortiers, de
lanceroquettes, de lance-flammes, de fusils lance-grenades, et de missiles
antichars, même s’ils en possèdent un certain nombre provenant en
toute vraisemblance des monarchies du Golfe. D’ailleurs, si le régime

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avait fait donner ses chars (il dispose de 7 divisions) et son aviation,
ladite rébellion aurait été liquidée en peu de jours. Mais à cause des
faiseurs d’opinions étrangers, un recours massif et brutal à la force serait
aujourd’hui contre-productif pour le régime.
Deux scenarii sombres apparaissaient comme probables en ce début
2013.
Le premier scénario mise sur la victoire à moyen terme de la
rébellion, grâce à la présence de dizaines de milliers de groupes
islamistes radicaux. Ce scénario inquiète désormais la communauté
internationale, y compris les principaux soutiens à la rébellion. Dans
l’hypothèse de sa victoire - ce qui reste encore à prouver tant le régime
semble conserver de la ressource pour se défendre - ne faut-il pas
craindre des représailles massives contre les communautés ayant
soutenu, de gré comme de force, Bachar al-Assad? Au cours des
dernières semaines de 2012, plusieurs textes ont circulé sur internet
mettant en garde contre un génocide des alaouites, mais aussi les
chrétiens qui en seraient les premières victimes. Mais, les nébuleuses
djihadistes incontrôlées et peu structurées entre elles ne manqueront
pas de provoquer avec le temps des tensions, ce qui ne manquera pas
alors de les affaiblir les unes après les autres. Mais ce processus prendra
du temps.
Le second scénario repose sur le pourrissement lent du conflit, sans
vainqueur ni vaincu. En effet, la guerre civile syrienne, devenue
désormais communautariste peut très bien s’enliser, ce qui ne devrait
pas déplaire à Israël, partisan impénitent d’une stratégie du chaos
programmée de longue date, mais aussi à l’Amérique. Alors se poserait
l’attitude à adopter envers le régime iranien et son allié libanais du
Hezbollah, tous deux au ban de la société occidentale. L’extension du
conflit à ces nouveaux belligérants sans que le conflit syrien évolue
franchement serait susceptible d’attirer des djihadistes du monde entier,
et ce, au grand soulagement des pays dont ils sont originaires.
Quel que soit le scénario, si toutefois Bachar al-Assad venait à
disparaître à court terme, alors qu’il a déclaré le 6 janvier 2013 vouloir
rester au pouvoir jusqu’en 2014, n’envisageant une transition que sur la

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