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Le climat, la bataille et la guerre : des conflits limités aux conflits planétaires

De
315 pages
Le milieu physique joue un rôle fondamental dans sa relation avec les combattants, les matériels et la chaîne de commandement. Ce constat n'est pas totalement intégré dans l'art militaire. Le parti a donc été pris de montrer la pertinence de la relation avec le milieu physique, ici en particulier le climat, un des facteurs les plus ignorés dans l'Histoire militaire. Cette étude s'intéresse aux conflits dans l'Antiquité, durant le Moyen Âge et jusqu'à nos jours.
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Le climat, la bataille et la guerre: des conflits limités aux conflits planétaires

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05579-7 EAN : 9782296055797

Pierre Pagney

Le climat, la bataille et la guerre: des conflits limités aux conflits planétaires

Préface d'André Corvisier

L'Harmattan

Biologie, Ecologie, Agronomie
Collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l'Université de Paris XII, et Claude Brezinski, professeur émérite à l'Université de Lille Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des milieux naturels et de l'homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie.

Dernières parutions

Jean-Louis LESPAGNOL, La mesure. Aux origines de la science, 2007. Emmanuel TORQUEBIAU, L 'agroforesterie, 2007. Jean-Jacques HERVÉ, L'agriculture russe, 2007. Jean-Marc BOUSSARD, Hélène DELORME (dir.), La régulation des marchés agricoles internationaux, 2007. Jacques CANEILL (dir.), Agronomes et innovation, 2006. Gabriel ROUGERIE, Emergence et cheminement de la biogéographie, 2006. Ibrahim NAHAL, Sur la pensée et l'action. Regards et réflexions, 2006. Maurice BONNEAU, La forêt française à l'aube du XXlè siècle, 2005. Alain DE L'HARPE, L'espace Mont-Blanc en question, 2005. René LE GAL, Comprendre l'évolution,2005. Dr Georges TCHOBROUTSKY, Comment nousfonctionnons, 2005. Jean TOTH, Le cèdre de France, 2005. France Pologne pour l'Europe, Les enjeux de la Politique agricole commune après l'élargissement du 1ermai 2004, 2005. Louis CRUCHET, Le ciel en Polynésie. Essai d'ethnoastronomie en Polynésie orientale, 2005. Henri LOZANO, Le sens des choses. une logique d'organisation de l'univers,2005. Pierre PIGNOT, Europe, Utopie ou Réalité ?, 2005. Pierre DE FELICE, L'image de la terre: les satellites d'observation, 2005. André NEVEU, Les grandes heures de l'agriculture mondiale, 2005.

À mon père, René Pagney, à mon beau-père, Georges Pouret, anciens combattants de la Guerre de 1914-1918

Préface

Très souvent, le temps, disons l'atmosphère, a été rendu responsable de déconvenues, et particulièrement à l'issue des batailles. Pour ne rappeler qu'un exemple, la boue de Waterloo, provoquée par les orages, a pesé sur le destin de la bataille, en retardant les manœuvres de l'artillerie. Comme, pendant longtemps, la prévision raisonnable du temps n'a pas été possible, on a évoqué la fatalité ou la volonté divine. Le rythme climatique offrait davantage de possibilités de prévision. Aussi, avant le XX"siècle, ne s'est-on guère battu en hiver, que si les opérations en cours se prolongeaient au-delà de la date prévue, ou, exceptionnellement, pour créer la surprise. Le poids de la saison froide était tel que les hivers très rigoureux qu'a connus la Russie en 1812 ont suggéré l'expression de« général Hiver ». Il est évident, par ailleurs, que, sur mer, les circonstances climatiques ont joué un rôle déterminant, du temps de la marine à voile. Si les historiens ont souvent évoqué ces faits, ils n'ont commencé que très récemment à enfaire un sujet d'étude. Par cette distance à l'égard du fait météorologique et aussi à l'égard des dispositions du climat, ils ont suivi d'éminents stratèges, comme Napoléon ou Foch, pour qui la bataille et la guerre sont avant tout opérations de l'esprit. C'est au XX"siècle que l'intervention de l'aviation a imposé de s'occuper scientifiquement du temps. C'est ainsi que la météorologie, d'abord souci des paysans, est devenue une des préoccupations des chefs militaires de toutes armes, d'autant

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plus que les prévisions devenaient de plus en plus fiables. Elles ne pouvaient plus être négligées comme elles le furent au temps de Napoléon et de Foch. Ainsi, le temps et le climat constituent-ils un domaine de l'histoire militaire, longtemps entrevu mais rarement abordé et donc peu défriché. C'est que, exigeant la collaboration de l'histoire et de la géographie, voire un appel à d'autres sciences humaines, y compris la médecine et la psychologie, ce domaine n'est pas facile d'accès. Aussi convient-il de saluer l'initiative du Professeur Pierre Pagney pour combler cette regrettable lacune de nos connaissances. Nul n'était mieux qualifié que lui pour entreprendre cette recherche, parce que géographe universitaire, formé à l'époque où était imposée aux étudiants en géographie la même formation qu'aux historiens, lieutenantcolonel d'état-major honoraire, acteur de la Seconde Guerre mondiale, assidu aux activités des officiers de réserve et aux travaux de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) comme associé. Le climat, la bataille et la guerre est une œuvre pionnière qui s'appuie sur une analyse minutieuse des informations qu'un climatologue peut recueillir sur les batailles et les campagnes; ceci, non seulement en Europe, mais aussi sur les théâtres d'opérations lointaines, tels celui de la Guerre du Pacifique. D'une bibliographie foisonnante, l'auteur a retenu les œuvres essentielles. Ainsi nous est-il présenté un véritable corpus des circonstances climatiques, raisonné et classé, suivant les idées maîtresses dégagées par l'analyse. La problématique de cet ouvrage plonge jusqu'aux plus fondamentaux des problèmes de la recherche, avec la prise en compte du temps (durée) et de l'espace. Évitant les généralités rapides, Pierre Pagney prend toujours le soin de préciser le niveau et l'échelle des points d'observation: commandements, exécution. Ainsi discerne-t-on, d'un côté, les relations entre le temps court, les localisations ponctuelles et la bataille, et, de l'autre, entre le temps long, l'espace et les campagnes

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militaires. Il apparaît alors que la plupart des chefs subissent, et le temps et le climat, surtout quand, au départ, ils les ont négligés. Rares sont ceux qui, par décision mûrement réfléchie comme le fait Turenne dans sa campagne d'Alsace en 1674 ou de Lattre de Tassigny en décembre 1944 devant Montbéliard, bravent le temps et le climat. L'analyse objective n'exclut pas le vécu et, au niveau le plus humble, les souffrances du soldat, que ces souffrances soient dues aux causes immédiates (blessures) ou aux causes indirectes (maladies, syndromes...). Tous les aspects sont évoqués, chaleur, froid, humidité, sécheresse, d'où une large place faite aux aspects médicaux. Pierre Pagney maîtrise assez sa réflexion pour ne pas se laisser enfermer dans la climatologie qui est sa spécialité, puisque aussi bien temps et climats ne sont pas les seules composantes majeures de l'art militaire. L'histoire n'est jamais absente de son propos, avec l'accroissement des effectifs, la généralisation des armes à feu, l'emploi des armes automatiques et, naturellement, avec l'évolution des armements. C'est là que l'on retrouve l'influence du climat qui conditionne souvent l'emploi des armes, par la pluie, la boue, le gel. D'où le suivi des progrès de la météorologie militaire dont Le Verrier a posé les premiers jalons. L'ouvrage tient du kaléidoscope et de la fresque ordonnée, ne négligeant aucune période, dans la mesure où les sources le permettaient. Ainsi, sont couverts la plupart des théâtres d'opération, continentaux ou maritimes, sans négliger les récentes guerres de décolonisation. Cet ouvrage offre, notamment, une profonde réflexion à propos de la Seconde Guerre mondiale, du nucléaire, de la Guerre froide et des perspectives actuelles, en donnant aux responsabilités politiques la place qui leur revient. Ainsi Pierre Pagney ouvre-t-il un domaine de recherches originales quasi vierge, faisant un appel pressant aux historiens militaires, à qui il présente des voies balisées. Espérons qu'il sera entendu. Dans l'immédiat, en rassemblant des

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informations jusque-là dispersées et en y appliquant sa réflexion, il fait faire un énorme progrès à nos connaissances sur l'art militaire, considéré comme une science à la fois technologique, humaine et naturelle.

André Corvisier

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Avant-propos

Étudier le climat, la bataille et la guerre, c'est s'intéresser aux relations qui existent entre la guerre et son environnement, en insistant sur un paramètre essentiel du milieu naturel. Cependant, formulé ainsi, le propos est réducteur. C'est que, pour tenter de saisir le lien qui existe entre l'affrontement guerrier et les conditions climatiques, il convient d'aller plus avant que le simple rapport que suggère le titre de l'ouvrage. C'est, en effet, la guerre qu'il faut avoir sans cesse à l'esprit dans sa dimension spatiale et temporelle. La chronologie historique permet d'introduire une telle approche que nous considérons comme capitale. Les guerres de l'Antiquité et du Moyen Âge ne ressemblent bien évidemment pas aux guerres modernes et encore moins aux guerres contemporaines; ceci par la dimension des espaces d'intervention, la nature et la diversité des conditions humaines et des armements où le poids de la démographie prend de plus en plus de place au fur et à mesure que l'on avance vers l'Actuel. Il y a aussi la soumission au milieu naturel. Le climat, la bataille et la guerre s'inscrit donc dans l'Histoire (Ie temporel) et la Géographie (le spatial). Laissant pour l'instant le climat de côté, intéressons-nous à la guerre dans le temps et dans l'espace. Comme nous venons de le souligner, le temps historique est en phase avec l'espace dans lequel s'insère la guerre, ce qui constituera le fil conducteur de cet ouvrage. Il n'est cependant pas inutile de donner des échelles spatio-temporelles dans leur relation avec la guerre, une autre illustration: confrontation de la hiérarchie des commandements avec la vision spatiale de ceux qui jalonnent 11

cette hiérarchie. Durant un conflit, il n'y a pas identité entre la situation de tous ceux qui font l'événement. Évidence, mais que l'on aurait tort de considérer comme telle, sans plus l'approfondir. Comment s'organise donc cette hiérarchie, eu égard à notre propos? Les responsables gouvernementaux chargés de mener la guerre, la pensent en termes politiques (la victoire et la redistribution des cartes en matière de suprématie). Leur vision est globale. C'est aussi cette vision que doit avoir le patron d'un théâtre d'opération (Foch en 1918, Eisenhower en 1944). Bien que plus modestement, le commandant d'une grande unité (niveau de l'armée ou du corps d'armée) garde un regard synthétique sur la situation dans laquelle il se trouve. Cette vision perd de sa pertinence au fur et à mesure que l'on descend vers les échelons inférieurs. Or, cette hiérarchie dans les niveaux de commandement s'accorde avec une hiérarchie dans les niveaux territoriaux. À l'échelle gouvernementale, le regard est porté vers les États en conflit, c'est-à-dire vers des objectifs géopolitiques; à l'échelle du théâtre d'opération, la vision est celle d'un espace géographique généralement vaste et composé de plusieurs ensembles. L'espace cerné va en diminuant au fur et à mesure que l'on descend dans la hiérarchie du commandement. Au point que l'on en arrive, aux échelons inférieurs, à la perception du seul environnement local. On a donc affaire, pour un même événement 01erdun, Stalingrad) à des niveaux de perception entièrement différents selon que l'on a la responsabilité suprême, des responsabilités importantes, ou que l'on est engagé dans l'action de manière quasi individuelle (le soldat). Rien de comparable entre la position de Paulus après l'encerclement de ses troupes à Stalingrad et celle de ses hommes combattant dans le froid pour un pan de mur. Le soldat vit au jour le jour, alors que le généralissime anticipe les résultats de sa manœuvre pour laquelle il a besoin de délais. Si le temps qui s'écoule est statistiquement le même du haut en bas de la hiérarchie au cours d'un engagement, il n'empêche 12

qu'il ne fait pas l'objet du même vécu et n'a pas la même signification, selon la place qu'occupent les acteurs. L'auteur de ces lignes, qui fut acteur au niveau de la section puis de la compagnie, s'est souvent interrogé sur la signification des ordres qui lui étaient donnés; il n'en avait la clé qu'après coup. De cette perception d'un événement militaire, on a une célèbre illustration, dont l'écho se retrouve dans l'ouvrage du général Jean Delmas, Officier et Historienl. Il s'agit de l'aventure de Fabrice deI Dongo à Waterloo. Ce jeune aristocrate italien, c'est le héros de Stendhal, celui de La Chartreuse de Parme. À Waterloo où il arrive un peu par hasard, poussé par l'admiration qu'il porte à Napoléon 1er,il se trouve alors dans la situation de se demander s'il s'inscrit dans une grande bataille ou s'il n'est pas plutôt en présence d'une affaire sans conséquence. L'auteur de ces lignes qui avait, lui aussi lu Stendhal, s'est demandé à quoi il avait affaire lorsqu'il se retrouva, en novembre 1942 à Toulon, sur Le Strasbourg où s'affrontaient le Préfet Maritime et l'amiral de la flotte de Haute Mer,avant que celle-ci ne se saborde. N'était-il pas lui aussi un peu le Fabrice deI Dongo du roman, dans la mesure où il ignorait totalement que se jouait là l'un des événements les plus lourds de signification pour la poursuite de la guerre? Mais revenons à Fabrice. Il a seize ans et se retrouve à Waterloo au moment où son idole perd définitivement la partie. Imaginons donc Fabrice qui est là et qui, de l'endroit où il se trouve, ne voit décidément rien de cohérent. Au point qu'il se pose des questions: ai-je réellement assisté à une bataille? En somme, notre héros est au cœur d'une action qu'il ne comprend pas. Il n'est pas sans intérêt de revenir également sur l'expérience vécue par Jean Delmas, alors jeune homme et accompagné d'un camarade. À Waterloo, souligne-t-il, le héros de Stendhal, Fabrice dei Dongo, ne comprend rien à la bataille à laquelle il participe. En juin 1944, deux étudiants en Histoire,
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Jean Delmas (général)

: Officiers et historiens,

Economica,

2001.

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échappés de Paris dès le débarquement et qui ont rejoint à bicyclette les environs de Saint-Lô, ne comprennent rien à la bataille à laquelle ils assistent. Ils essaieront de comprendre, vingt ans plus tard, en analysant les comptes rendus. C'est ainsi que le général Delmas découvrira, avec son compagnon, que le général Bradley commandant la Première Armée US, a jugé nécessaire de mobiliser mille six cents bombardiers lourds, quatre cents bombardiers moyens, sept cents chasseursbombardiers, l'artillerie de la Première Armée, celle de trois corps d'armée et de six divisions pour perforer le dispositif allemand. Les deux Fabrice n'avaient rien vu. Les niveaux d'échelle d'action et de perception, lors d'un affrontement militaire, peuvent effectivement revêtir un caractère d'indépendance (et à tout le moins d'autonomie) indiscutable. Dans Le Fil de l'épée2, Charles De Gaulle en donne d'étonnantes illustrations. Aux échelons les plus élevés du Commandement, où les textes réglementaires ne fournissent plus que des indications générales, la faiblesse de décision prend la forme de l'inertie. Le chef n'a plus alors aucune influence sur la hiérarchie des événements qu'il a pourtant la charge de diriger. Napoléon III demeure à Magenta, toute la journée, muet et inactif; le général Canrobert, le 16 août 1870 à Rezonville, sachant quelle décision prendre, s'abstient de la prendre parce qu'il n'en a pas reçu l'ordre. Il s'abstrait alors, par ce manque d'initiative, de l'Instant que d'autres vont jouer sans lui. À Rezonville encore, ajoute Charles De Gaulle, le maréchal Bazaine ne prend, de toute la journée, aucune disposition d'ensemble, n'assigne pas de mission précise à ses corps d'armée qui débouchent successivement sur le champ de bataille, mais parcourt sans cesse le terrain et, dédaigneux du danger, s'occupe ici de conduire un bataillon, là de placer une batterie. À l'autre bout de l'échelle, l'autonomie existe également, comme De Gaulle le souligne: pendant la Grande
2 Charles De Gaulle (général) : Le Fil de l'épée, 1932, Plon, 1999.

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Guerre, le plus humble soldat, voltigeur d'une vague d'assaut, guetteur d'une tranchée, coureur d'une section, possédait en propre sa part d'action où tout dépendait de lui. L'indépendance des niveaux d'échelle peut se manifester aussi par le poids d'un commandement qui ignore les impératifs des échelons subalternes ou ne les prend pas en compte. C'est l'absence de maîtrise dont ces impératifs ont été l'objet qui explique, du moins en partie, le drame du Chemin des Dames. Le gouvernement français d'alors pensait devoir en finir avec la guerre par l'offensive que le général Nivelle avait charge de mener et qui avait été montée par le Grand état-major. Or, il apparut que l'entreprise était totalement déconnectée de la réalité du terrain, d'où le désastre. On ajoutera à cela cette sorte d'indifférence que le commandement français avait pour la capacité de réflexion et de résistance de l'ennemi. Nous y reviendrons en détail, le témoignage de Charles De Gaulle nous y aidera. L'événement guerrier ne saurait cependant être réduit à cet état de fait. Il se trouve, en effet, que par définition la bataille et la guerre doivent répondre avant tout aux règles de l'interdépendance comme le remarque, une fois de plus, Charles De Gaulle dans Le Fil de l'épée: dominer les événements, y imprimer une marque, en assumer les conséquences, c'est bien là ce qu'avant tout on attend du chef.. La masse s 'y trompe d'autant moins que, privée d'un maître, elle a tôt subi les effets de sa turbulence. La notion d'échelle spatiale (et temporelle) dont le politologue Yves Lacoste a montré toute l'importance en géopolitique, est une clé dont on retrouve la pertinence, quelle que soit la période de l'histoire militaire prise en compte. À travers les guerres de l'Antiquité, du Moyen Âge, du XVIe siècle, de Louis XIV, de Louis XV, de la Révolution française, du Premier Empire, des XIXeet xxe siècles, on voit augmenter sans cesse le nombre des combattants et les espaces d'intervention. Ce qui transforme les conditions des affrontements, d'autant qu'évoluent les armements et se 15

modifient les tactiques. Or, ces modifications ont un corollaire: la modification de la relation des combats avec le milieu physique, dont le climat. À partir de là, nous devons regarder dans trois directions: en direction des militaires, des historiens du climat, des historiens de la guerre. Nous n'insisterons pas sur le premier point. Simplement constaterons-nous que, s'il existe une relation évidente entre le climat, la bataille et la guerre, cette relation n'est pas systématiquement prise en compte dans la réflexion militaire, et en particulier, chez les terriens. TIa fallu que la guerre prenne possession de l'atmosphère par l'aviation et des océans par la marine, pour que les conditions météorologiques soient prises en considération. L'intérêt qui leur a été porté s'est timidement manifesté sous Napoléon ID (Le Verrier). En ce qui concerne les historiens du climat, Pierre Alexandre sera notre référence. L'auteur du Climat en Europe au Moyen Âge3 est, en effet, amené à critiquer ses collègues historiens qui, selon lui, ne se sont pas assez intéressés au milieu naturel. C'est ainsi qu'il parle de carences des historiens humanistes et du désintérêt des historiens pour l'histoire du climat, aussi bien que pour l'histoire des autres phénomènes naturels. Et pourtant, constate-t-il encore, l'importance des événements physiques pour les hommes ne saurait être niée. Et de conclure: nombre d'historiens se sont émerveillés àjuste titre de l'apport fourni à la géohistoire par diverses disciplines scientifiques telles que la palynologie, la dendrochronologie, la géomorphologie.. . Mais ont sous-estimé la contribution qu' euxmêmes auraient pu fournir à l'histoire de l'évolution du milieu naturel. Nous ne saurions assez adhérer à de tels propos. Le constat largement négatif de Pierre Alexandre dans l'apport des historiens à une thématique qui est la nôtre nous oblige, bien que les historiens ne soient pas complètement muets sur la question, à regarder du côté des météorologues
3 Pierre Alexandre: Le Climat au Moyen Âge, École des Hautes Études, Sciences sociales, 1987.

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(météorologistes). Certains ont, en effet, tenté de restituer des événements météorologiques et militaires, soit en relation avec une période passée, soit en relation avec des faits historiques ponctuels mais marquants. Là encore, Pierre Alexandre donne son sentiment. Pour lui, les auteurs de telles compilations n'ont aucun souci d'exigence critique. Ils ne vérifient pas leurs sources. Au demeurant, ces compilateurs recopient le plus souvent les compilations de leurs prédécesseurs. C'est donc à un jugement sans appel que se résout notre auteur: ces compilations météorologiques, établies sans aucun souci des règles de la critique historique n'ont absolument aucune valeur. Nous pensons cependant que certains témoignages donnés par de grands météorologues ne peuvent être écartés (Jacques Dettviller). Nous les intégrerons donc dans notre propre étude. Restent les historiens de la guerre. André Corvisier sera notre « grand témoin ». Cet historien reconnaît l'importance du climat dans l'affrontement guerrier. Il admet, cependant, que, sauf pour les actions hivernales (exceptionnelles, il est vrai, avant la Révolution française et le Premier Empire, du fait des quartiers d'hiver), l'Histoire n'a guère retenu cette relation. Tels sont les éléments liminaires que nous voulions mettre en évidence. L'analyse de la relation du climat et de la guerre est souhaitable. Cette relation s'inscrit dans les échelles de temps et d'espace. Nous verrons, à ce propos, l'importance de ce que nous appelons le temps court où le type de temps météorologique et la bataille sont, le plus souvent, en phase, et le temps long qui est, de préférence, celui de la guerre et du continuum climatique. L'étude détaillée des relations établies entre la bataille et le type de temps, puis entre la guerre et le climat, fera apparaître un lien très satisfaisant entre le vécu des conditions atmosphériques et l'ampleur des affrontements, dans le temps et dans l'espace. C'est ainsi que l'on distinguera le temps court, celui de la bataille et des conditions météorologiques du moment (illustré principalement par les conflits de l'Antiquité, 17

du Moyen Âge et des temps modernes), puis le temps long, celui de la guerre et de l'impératif climatique, dont les guerres contemporaines donnent l'exemple le plus démonstratif. L'entreprise ne saurait se confiner étroitement à ces liens. Ceux-ci ne peuvent, en effet, être approchés de manière féconde que dans la mesure où ils s'insèrent dans un contexte nettement élargi. On ne sera donc pas étonné de longs développements relatifs aux effectifs, aux événements militaires et à l'environnement politique. C'est que ces éléments ont, à l'égard de notre problématique, une incontestable valeur de soutien. Un mot encore. Le sujet nous a paru tout d'abord abordable de manière raisonnable pour le géographe climatologue et pour le militaire que nous sommes. Mais, au fur et à mesure que s'accumulait la documentation et que progressait la réflexion, il a révélé toute sa complexité. Ainsi n'avons-nous pas le sentiment d'un travail accompli mais bien plutôt d'un essai. TI est vrai qu'il ne peut en être autrement dans la mesure où le thème n'a jamais été abordé, ni dans la forme, ni dans les intentions qui sont les nôtres. On comprendra alors combien nous étaient nécessaires les informations, les conseils et les critiques. Nous avons largement fait appel à celles et ceux qui pouvaient nous aider à asseoir nos propres connaissances et nos propres convictions. Nous ne pourrons assez dire combien nous les remercions.

Remerciements

Nos remerciements iront tout d'abord à André Corvisier, professeur émérite à la Sorbonne. C'est lui qui nous a introduit dans la Commission Française d'Histoire Militaire. Notre gratitude va aussi, et conjointement, au général Jean Delmas, alors Président de cette commission, puisque c'est lui qui a bien voulu accueillir le géographe que nous sommes. Le moment est venu de dire à tous deux combien nous fûmes impressionné par l'érudition des membres de cette commission, dont seules des 18

raisons de santé nous ont aujourd'hui éloigné. Nous y avons puisé, avec beaucoup de modestie, par l'écoute, nombre d'informations et nombre d'idées. Bien que porté depuis fort longtemps, c'est-à-dire depuis le moment où l'Universitaire que nous étions entrait dans le Service d'état-major, ce livre n'aurait pas eu le sens qu'il a eu sans La Commission Française d'Histoire Militaire. Nos remerciements vont aussi aux amis de l'Association « Bourgogne» des Anciens Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale. N'étant pas ancien auditeur, mais du fait de nos titres universitaires et de notre état d'officier diplômé d'état-major, nous avons été accueilli généreusement dans cette prestigieuse association. Nous le devons tout d'abord aux colonels Gérard Mollet et André Reydellet. Ce sont eux qui nous ont introduit. Qu'ils en soient chaleureusement remerciés, ainsi que ceux qui, après, ont assuré la présidence: Daniel Milhiet et aujourd'hui Jean-Louis Messy. Si nous insistons sur notre présence à l'Association régionale des IR (l'AR/4), c'est parce que, au cours de contacts divers et passionnants, cette association nous a permis d'affermir certaines idées et d'aider à la mise en place de la vision que nous exprimons dans ce livre. Nos remerciements vont de même au Comité de lecture de la Société de Géographie et, en particulier, au Président de cette société, Jean Bastié, Professeur émérite à la Sorbonne. La Société de Géographie a, en effet, accepté de publier dans le numéro 122 (2000/II) de sa revue Acta Geographica, devenue La Géographie, un article que nous avions proposé: « Climat et stratégie: la bataille et la guerre ». TI s'agissait d'un thème nouveau, à notre sens du moins, dont nous fûmes heureux de le voir reconnu par cette prestigieuse société. Le présent ouvrage en tire très largement son inspiration. Nos remerciements vont également à toutes celles et à tous ceux qui ont bien voulu nous fournir des documents, accepté de relire une partie du manuscrit, et de nous faire part de leurs remarques. Nous citerons tout d'abord Météo France qui a autorisé la reproduction des cartes météorologiques de mai 19

1940 (La Météorologie, mai 1982), ainsi que les cartes d'observations météorologiques alliées et allemandes des 5 et 6 juin 1944. Nous citerons ensuite, à égale estime, par ordre alphabétique: Jean-Pierre Besancenot, directeur de recherche au CNRS; Jean-Pierre Chabin et Olivier Cantat, maîtres de conférences; Pierre Dalby, un ancien de la Première Armée française; Pierre Gounand, historien de la Seconde Guerre mondiale; Denis et Philippe Guichardaz, professeurs de lycée; André Groslambert (t), un ancien de la Première Armée française; le colonel Claude Irlinger (H) ; Ie colonel Bernard Jacquin (c.r.) ; le professeur des universités Denis Lamarre; le capitaine de vaisseau Paul Meyer (c.r.); le colonel Gérard Mollet (H); Gérard Potel, ancien auditeur de l'IHEDN; le colonel André Reydellet (H); Yves Richard, maître de conférences; le comte Charles Roche-Bruyn; René Rosez, secrétaire général d'université honoraire et Madame; Edwige Savouret, doctorante ; le colonel Antoine Viard (t). Nous terminerons en évoquant quatre personnalités à qui nous avons demandé une charge accrue et dont nous ne saurions assez dire combien nous leur sommes reconnaissant: le professeur André Corvisier, le spécialiste de l'Histoire militaire, et Stéphane Kotovtchikhine, Président de la Commission des Études et du Forum des Auditeurs de l'IHEDN, Vice-président de l'Association française des Études de Défense et de Sécurité. Tous deux ont accepté de relire intégralement notre texte. Pascale Laplace, du Laboratoire de Cartographie de l'université de Bourgogne, a eu la tâche délicate de concevoir, d'après nos esquisses, plusieurs figures illustrant ce volume. Michèle Dalby aussi. Elle fut notre collaboratrice au sein du Centre de Recherches de Climatologie de l'université de Bourgogne, laboratoire CNRS que nous avons créé. Elle nous y accompagna depuis l'origine. Elle a revu inlassablement les formes successives d'une étude souvent remaniée, avant la présentation définitive que nous livrons aujourd'hui.

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Première partie

Le climat, la bataille et la guerre:

une relation pertinente

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Le climat, la bataille et la guerre. une relation diversement perçue
1. La relation perçue par les théoriciens de la gue"e terrestre: une relation lointaine
La question du lien entre le climat et la guerre peut paraître banale, tant les exemples abondent de situations où le climat, ou plus simplement le temps d'un jour, sont intervenus, à travers l'Histoire, sur le déroulement des opérations ou des batailles, et ont pesé sur les grands acteurs et les combattants: campagne de Russie sous Napoléon rr, opération Barbarossa voulue par Hitler, attaque de novembre 1944 décidée par le général de Lattre de Tassigny dans la vallée du Doubs, guerres choisies, ou imposées, en milieux désertiques (campagne de Libye pendant la Seconde Guerre mondiale, Guerre du Koweit, etc.), souffrance des soldats dans la boue, la neige et le froid durant les deux conflits mondiaux, accablement des combattants occidentaux pendant la Guerre d'Indochine ou dans les déserts. Cette question n'est pourtant pas aussi banale qu'il y paraît. C'est ce que va montrer l'analyse de témoignages recueillis au plus haut niveau de la réflexion militaire. Ces témoignages seront exclusivement le fait de ceux qui ont charge de préparer la guerre, des militaires. Ils n'auront pas valeur exhaustive, le choix étant limité. Ils seront cependant suffisamment

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significatifs pour qu'on pUisse en tirer des tendances pertinentes. Nous donnerons, dans ce premier chapitre au climat et au temps qu'il fait le sens le plus large, d'ambiance imposée par l'atmosphère aux milieux physiques et aux hommes, sans tenir compte de la distinction à faire entre ce qui est météorologique et ce qui est climatique (distinction entre le temps et le climat). Ceci ne sera possible qu'après avoir abordé la question des échelles de temps et d'espace. Comme elle ne le sera que dans le deuxième chapitre, c'est à ce moment-là seulement que nous entrerons dans le nécessaire respect des termes. C'est à ce moment-là également que nous serons amené à établir la distinction entre la bataille et la guerre dans leurs relations avec les temps météorologiques et les conditions climatiques. Deux témoignages précédant la Première Guerre mondiale nous paraissent essentiels: celui de Clausewitz et celui de Foch.

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Carl von Clausewitz

Carl von Clausewitz est né dans une famille luthérienne en 1780 près de Magdebourg. TIdeviendra général et servira dans l'armée russe et l'armée prussienne. Son ouvrage De la Guerre, qui est donc celui d'un expert, constitue une réflexion majeure concernant tous les aspects de la guerre, qu'il définit comme un acte de la force par lequel il faut contraindre l'adversaire à se soumettre. Sa réflexion est à la fois concrète (les opérations) et philosophique. Hervé Guineret (Clausewitz et la guerre)!, parle à ce propos, d'un traité philosophique de la politique. Maintes analyses ont été faites des textes de Clausewitz. Nous nous appuierons sur celle du général Palat qui ordonne la pensée du grand «philosophe militaire» de façon fort démonstrative (général Palat, La Philosophie de la guerre d'après Clausewitz)2. L'auteur a rédigé l'introduction de son ouvrage à l'issue du grand conflit mondial, tout en constatant
Hervé Guineret : Cla1tsewitz et la guerre, PUP, 1999. Général Palat : La Philosophie de la guerre d'après Cla1tsewitz, Stratèges et stratégies, Economica édit, 1998.
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que ce conflit a confirmé les vues de Clausewitz. Les arguments du livre ne font aucune allusion à 1914-1918. Seules seront retenues ici les indications relatives au déroulement des opérations et, plus précisément, celles qui concernent l'environnement physique. À ce propos, on constate l'intérêt pris par Clausewitz pour le terrain, dont le conditionnement climatique est toutefois quasi exclu, si ce n'est l'intérêt porté à la nuit qui appartient, par son insertion dans le rythme solaire, au climat. Cela dit, il est noté que, outre l'heure du jour, le terrain et l'état de l'atmosphère exercent plus ou moins d'action sur le combat. L'appel au terrain est classique: reliefs et modelé, cours d'eau, marais, inondations, forêts. Mais, et c'est là où nous voulions en venir, si les conditions climatiques sont évoquées, elles ne se situent qu'à la marge. Qu'on en juge. Si l'on rappelle que l'hiver suspend presque toujours les hostilités (la campagne hivernale de Turenne en Alsace de décembre 1674 à janvier 1675 est une exception), on constate que« l'état de l'atmosphère peut avoir une influence marquée sur les péripéties d'un combat, surtout quand il s'agit de brouillard ». Vision fort restreinte de l'influence du temps et du climat, même si l'on fait brièvement allusion aux phénomènes exceptionnels, avec « le froid intense» et les «fortes pluies ». Au demeurant, ces facteurs jugés secondaires s'estompent, selon l'auteur, avec la Révolution française et le Premier Empire, au bénéfice des impératifs supérieurs. En effet, à partir de ce moment-là, la guerre est d'une si grande violence, elle exige une telle dépense d'énergie que l'on doit forcément négliger toutes les considérations secondaires et le général Palat d'ajouter: on fait abstraction du terrain aussi bien que de la saison et du climat. Ces dispositions draconiennes s'imposent en particulier dans les redoutables marches d'approche, au bivouac et au combat. L'analyse que donnera le général Palat de la campagne napoléonienne de Russie en 1812 sera une autre et éclatante illustration de ce concept négligeant les facteurs «naturels ». 25

Nous reviendrons en son temps sur ce point. Constatons pourtant que la campagne de Russie et Waterloo ont rappelé à Napoléon que s'il entendait s'abstraire des impératifs climatiques, ceux-ci se sont rappelés durement à lui. . Ferdinand Foch Ferdinand Foch est lieutenant-colonel au moment où il présente une série de conférences à l'École de Guerre, réunies dans Des principes de la guerre, puis général, commandant cette école, lorsqu'il publie De la conduite de la guerre: la manœuvre pour la bataillé. Dans Des Principes de la guerre, le lieutenant-colonel Ferdinand Foch rappelle que, si la guerre est affaire matérielle, elle est aussi chose de l'esprit. C'est par l'esprit (nous dirons, le caractère) que le guerrier doit affronter les difficultés, dont il est fait la liste au hasard: l'écoulement du temps, les impératifs du milieu, la température, la fatigue, les causes déprimantes et les malentendus. La température, seul paramètre climatique cité, entre dans les facteurs qui, comme les maladies ou les accidents, relèvent de l'aléa et se dérobent à toute prévision. Lorsque l'auteur veut faire comprendre la marche à suivre en phase d'économie des forces, il illustre son propos par la manœuvre allemande réussie autour de Dijon (face à Garibaldi) en décembre 1870 et janvier 1871. TIn'attache alors qu'un rôle extrêmement secondaire au froid qui règne dans la zone d'affrontement, constatant simplement que le 21 janvier 1871, il fait très froid et que vers la fin de la nuit, la neige s'est mise à tomber, tout en ajoutant que le vent souffle. Ces remarques laconiques ne lui inspirent aucune réflexion concernant la dureté des combats et leur déroulement. Pour qui entend en savoir davantage sur cette phase hivernale restée célèbre, dans laquelle s'inscrit la défaite de l'armée de Bourbaki et les souffrances imposées aux troupes en
Ferdinand Foch (lieutenant-colonel): Des Principes de la guerre, Berger-Levrault édit., 1903. Ferdinand Foch (général) : De la conduite de la guerre: la manœuvre pour la bataille, Berger-Levrault édit., 1909. 3

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retraite, il convient de se référer aux historiens. C'est ainsi que l'on apprend, par l'historien Pierre Gounand (1870-1871: l'hiver terrible ou la guerre presque oubliée en Côte d'Orf, que les soldats de Garibaldi, face aux Allemands (et les habitants de la ville de Dijon entre les uns et les autres), subissent des conditions climatiques exceptionnelles, avec une bise glaciale, une température autour de -lOoC et une importante chute de neige. De sorte que l'hiver 1870-1871 est apparu, pour la capitale bourguignonne et ses défenseurs, comme un hiver maudit. De toute évidence, le lieutenant-colonel F. Foch est préoccupé par la manœuvre dont il néglige l'environnement comme on néglige un facteur accessoire, son but étant de présenter le déroulement d'une tactique jugée exemplaire du côté allemand. L'abstraction à l'égard des conditions climatiques, même si les préoccupations de l'auteur sont celles d'un tacticien et d'un stratège, n'en paraît pas moins étonnante. D'ailleurs, les analyses tactiques et stratégiques qui vont suivre dans ce premier volume ne feront plus état d'une quelconque remarque climatique. Constat particulièrement significatif d'une absence d'intérêt pour la question, si l'on s'arrête sur les développements relatifs à la bataille moderne telle que la conçoit le futur maréchal: une conception offensive inspirée de la tactique napoléonienne à laquelle il se réfère, comme d'un modèle, conception où la préparation de l'attaque revient à l'artillerie, l'exécution à l'infanterie et l'achèvement et l'exploitation à la cavalerie. Rien sur l'environnement autre que le terrain, au sens de son modelé et de son couvert. Les conditions atmosphériques d'une bataille recherchée (ou subie) ne sont pas prises en compte. Est-ce à dire que l'aléa majeur qu'elles peuvent représenter n'entre pas dans l'analyse tactique ou stratégique?
Pierre Gounand: Il y a 130 ans, 1870-1871 : l'hiver terrible oubliée en Câte d'Or. article Journal du Dimanche. Dijon, 2001. 4 ou la guerre presque

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On veITapar la suite qu'il n'en est rien, l'opération Overlord en étant la plus brillante illustration. Cependant, Overlord se situe en 1944, au moment où les prévisions météorologiques sont devenues opérationnelles, et nous sommes, pour l'instant, en 1903, bien avant d'en être à ce stade. Par ailleurs, la guerre ne se fait pas encore avec l'aviation et, à plus forte raison, dans un contexte aéronaval. Le deuxième ouvrage, De la conduite de la guerre, la manœuvre pour la bataille, s'appuie sur les affrontements de la Guerre de 1870-1871. Là encore, les conditions climatiques sont complètement absentes du débat. Certes, l'objectif de l'auteur est de présenter la tactique et la stratégie à de futurs officiers supérieurs ou généraux appelés à exercer des responsabilités imposant un certain recul, au bénéfice des vues d'ensemble et des enjeux d'échelle globale. Le résultat est que, tout en évoquant le terrain (le modelé), celui qui est devenu le général Foch fait reposer son analyse, avant tout, sur les hommes et plus particulièrement sur le commandement. L'environnement climatique ne lui paraît donc pas un facteur décisif. Il faut dire que cet environnement est alors, scientifiquement, imprévisible. On peut cependant s'étonner d'une telle exclusion si l'on songe que les batailles napoléoniennes sont, pour lui, une référence et qu'elles ont montré que les conditions météorologiques ne pouvaient être négligées, ne serait-ce que par la réussite d'Austerlitz, les difficultés d'Eylau ou la tragédie de la campagne de Russie. Il est vrai que Napoléon lui-même n'a pas attaché beaucoup de prix au temps et aux climats dans sa réflexion relative à l'Art de la guerre. Aussi bien, dans sa quête d'une domination européenne permanente, n'avait-il pas le choix des saisons; de plus, il en était, au début du XIXesiècle, au point où en était encore Foch au début du xxe en matière de science météorologique et climatique. TI faut dire, cependant, qu'il a rejeté l'idée même de cette science, comme nous le verrons plus loin.

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Entre les deux guerres, nous retiendrons le témoignage de Charles De Gaulle. . Charles De Gaulle Dans Le Fil de l'épée Charles De Gaulle5 est amené (De l'action de guerre) à évoquer le terrain, évocation brève mais lumineuse: le terrain n'est jamais constant,. les événements portent l'action dans telle région, puis dans telle autre,. encore le terrain, tel qu'il est offre-t-illes conditions les plus diverses, suivant la direction, la vitesse, la façon dont on s'y engage. Les moyens que l'on commande n'ont aucune valeur absolue,. le rendement du matériel, la force morale des troupes varient dans d'énormes limites suivant l'occasion. Les circonstances atmosphériques exercent leur influence inconstante. Ceux qui combattent se trouvent donc perpétuellement en face d'une situation nouvelle et, en partie au moins, imprévue... Puisque la nature du terrain, son étendue, ses formes sont en rapport étroit avec la facilité des mouvements, la vigueur des chocs, l'efficacité des feux, il est bien évident que la connaissance raisonnée du terrain aide la conception. Comment ne pas voir là un pas décisif dans la direction où nous entendons mener le lecteur? Comment ne pas s'étonner, par ailleurs, que des exercices d'état-major aient continué à largement occulter de telles vérités, après même la Seconde Guerre mondiale, du moins parmi les terriens? Concernant l'approche retenue après la Seconde Guerre mondiale, nous nous référerons donc aux exercices d'étatmajor, en particulier tels que nous les avons vécus. . Les écoles de tactique et de stratégie militaires après 1945 L'année 1960 peut être choisie comme point de départ. Les années 1960 sont celles où l'opposition bloc contre bloc, entre les alliés de l'Otan et les alliés du Pacte de Varsovie, est bien installée. Ce sont également celles de la naissance de la doctrine d'emploi de l'arme atomique en France. TI s'ensuit, pour le général De Gaulle, alors au pouvoir, la nécessité d'une
5 Charles De Gaulle (général): Le Fil de l'épée, ouvrage cité.

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défense nationale devant reposer désormais, non seulement sur l'armement conventionnel, mais aussi sur des moyens nucléaires dont la redoutable nouveauté implique qu'on en possède les clés. La dissuasion nucléaire française se met donc en place, inaugurée par le lancement de la première bombe atomique à Reggane, en plein Sahara, le 13 février 1960. De nombreux exercices en salle et de nombreus'es manœuvres terriennes en ambiance nucléaire jalonneront par la suite la réflexion à l'adresse de ceux qui seront amenés à occuper de hauts postes de l'Armée ou à entrer dans les étatsmajors. Toutefois, si ces manœuvres prennent de plus en plus d'importance, la réflexion n'en continue pas moins au niveau du combat conventionnel. TIn'est pas sans intérêt de s'arrêter succinctement sur ces points, qui seront repris en détail par la suite. Une série de documents d'état-major des années 1970 révèle le contexte nouveau qu'imposent les armes spéciales dont les officiers de Défense NBC (aujourd'hui NRBC : Nucléaire, Radiologique, Bactériologique, Chimique) deviennent les spécialistes. La guerre moderne doit, en effet, compter désormais non seulement avec l'arme nucléaire (N) mais aussi avec les armes biologiques (B) et les armes chimiques (C), ces dernières déjà employées, il est vrai, durant la Première Guerre mondiale. Le combat conventionnel n'en demeure pas moins au centre des préoccupations, les armes spéciales, et principalement le nucléaire, s'y insérant progressivement. Parallèlement, on note l'amélioration de la puissance et de l'efficacité de l'armement classique. De sorte que, dans sa conception, donc dans l'éventualité de son déroulement, le combat terrestre connaît une irrésistible remise en cause. La question se pose alors de savoir dans quelle mesure le milieu physique et, en particulier, les conditions climatiques et la dynamique de l'atmosphère, profitent de cette nouveauté. Des exemples d'exercices d'état-major dévolus à l'action terrestre menée autour du combat d'infanterie, vont permettre de répondre. Laissant de côté le combat d'infanterie face à une 30

attaque chimique ou en autodéfense aérienne, où les conditions atmosphériques sont nécessairement prises en compte, retenons l'appui d'artillerie en accompagnement d'une attaque d'infanterie. Ici, le constat est clair. Dans un exercice présenté comme référence pour l'Armée française, il n'est pas fait appel, du moins de façon explicite, aux conditions météorologiques. Il y a là un point qui doit être souligné, dans la mesure où, dans le même cas de figure, les Soviétiques font grand cas du temps et de son évolution. Les documents de l'exercice signalent, en effet, que chez les Soviétiques, l'artillerie placée en appui d'un bataillon d'infanterie est informée en permanence des conditions météorologiques par une station donnant la situation toutes les heures paires pendant les dix premières minutes. Information assez remarquable si l'on pense que, du côté français, les régiments d'artillerie des brigades mécanisées ne disposent alors que d'un matériel « sommaire» d'optique qui permet l'observation précise jusqu'à trois kilomètres (cinq kilomètres dans d'excellentes conditions météorologiques). Le contexte météorologique est donc, dans ce cas précis, l'objet de préoccupations moins instantes du côté français que du côté soviétique. Ce qui ne veut pas dire que l'intérêt en soit nié. Quoi qu'il en soit, en combat classique, c'est le terrain, pris au sens de la topographie, du couvert végétal et des cours d'eau, qui fait l'objet quasi exclusif des préoccupations environnementaIes physiques dans les exercices d'état-major de l'époque. Comment la situation se présente-t-elle dès lors que l'on entre en ambiance nucléaire? Un exercice impliquant une action offensive, supposée menée en mai dans le nord de la France, appuyée par une frappe nucléaire de missiles Pluton, celle d'un régiment d'infanterie mécanisée agissant dans son cadre divisionnaire contre des éléments du Pacte de Varsovie (nord de l'Oise dans les parages d'Avesnes-sur-Helpe, donc en plaine), va donner la réponse. La mission demandée par le colonel commandant le régiment d'infanterie mécanisée à son officier NBC est d'analyser les principaux effets terrain de la 31