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Le Congo-Zaïre d'une guerre à l'autre de Libération en Occupation

De
233 pages
Cette chronique des origines du déroulement des conflits armés qui déchirent le Congo-Zaïre depuis 1996 est vue ici à travers le prisme kivutien. Ce travail essaie d'éclairer les motifs de base des deux conflits armés régionaux, la guerre dite de Libération et la guerre d'Occupation, ainsi que les tentatives de la Commuanuté Internationale dans la recherche d'une solution négociée.
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Collection « Mémoires

lieu de savoir

-

Archive congolaise»

dirigée par Bogumil JEWSIEWICKI

Vincent MBA VU MUHINDO

LE CONGO-ZAIRE D'UNE GUERRE A L'AUTRE
de Libération en Occupation
(chronique 1996 - Lusaka 1999 )

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris -France

L'auteur
Vincent MBA VU MUHINDO est né à Bukavu le 23 juillet 1963. Etudes primaires à Obaye (Walikale) ; études secondaires à l'Institut Buturande (Rutshuru). Diplôme d'Etat en Pédagogie Générale (1983); licence d'Histoire à l'Institut Supérieur Pédagogique de Bukavu (1989). Il a été professeur d'Histoire à l'Institut Faraji de Goma (1989-1994), assistant chargé de cours de Méthodes de recherche à l'Institut Supérieur de Gestion des Mfaires (1994-1998). Depuis 1994, il enseigne l'Histoire à l'Institut des Volcans de Goma (Nord-Kivu).

Carte en couverture: le déploiement approximatif des diverses forces militaires en R-D CONGO (source: IRlN/ICG 1999)

Copyright L'HARMATTAN ISBN: 2-7475-2938-X

2003

4

Remerciements de l'auteur
Nous adressons nos plus sincères remerciements au professeur Samuel Ngayihembako, sans lequel cet ouvrage n'aurait pas vu le jour. Qu'il trouve ici l'expression de notre profonde gratitude. Nous remercions également les frères Timothée Mushagalusa, Alexandre Kamasitha, Bovic Mulegwa... qui n'ont cessé de nous encourager à aller toujours de l'avant en dépit des nombreuses difficultés éprouvées par moment. Nos sentiments de reconnaissance s'adressent enfin à Léonard Nduhira qui, bienveillamment, a accepté d'illustrer notre récit par des cartes et à Gérard Mabili pour avoir corrigé le manuscrit de départ.

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Deployment

of Forces in the DRC (Source: IRIN)

Carte en couverture: le déploiement approximatif des militaires en R-D CONGO (source: IRlN/ICG 1999)

diverses forces

4. Les fronts militaires: RDC/Alliés, MLC, RCD/APR

6

AVANT -PROPOS

« L'Afrique a besoin d'hommes de bonne volonté pour fouiller ses entrailles et y lire le mieux son destin» (Michel Amengual)

Nous ne saurions demeurer indifférent face aux multiples interpellations des amis et élèves qui n'ont cessé de nous répéter: « Cette fois-ci vous les historiens, vous avez beaucoup à écrire... ». Face à cette demande évidente, nous n'avons pas voulu rester insensible. Depuis 1996, l'ex-République du Zaïre devenue en 1997 République Démocratique du Congo est entrée dans la phase la plus sombre de son histoire récente: deux guerres successives en l'espace d'à peine 2 ans! La première guerre menée par l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL-C) en octobre 1996, tout comme la seconde déclenchée en août 1998 et menée par le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCDGoma) présentent bien des similitudes et notamment en ce sens que les principaux et véritables acteurs directs sont les mêmes. Le présent travail essaie d'éclairer les motifs à la base de ces deux conflits armés régionaux, ainsi que les tentatives de la Communauté Internationale dans la recherche d'une solution négociée. De la guerre dite de Libération à la guerre d'Occupation, le Congo a sombré dans un marasme socio-économique et politique dont les Congolais subissent toutes les conséquences dans leur chair. Une dizaine voire davantage de belligérants nationaux et étrangers ont transformé le vaste pays en terrain de « guerre africaine ». Les contradictions entre Afrique francophone et 7

anglophone, modérés et radicaux, pacifistes et interventionnistes... sont révélées au grand jour. Quant aux incohérences, complaisances ou inclinations de la Communauté Internationale à travers des institutions telles l'OUA (devenue UA) et l'ONU, elles sont manifestes. Ces deux guerres du Congo ont découvert d'une part la faiblesse de telles organisations, incapables de s'élever à la hauteur de leur mandat, et d'autre part, la volonté expansionniste des Tutsi dans les perspectives de s'assurer le contrôle perpétuel du CongoZaïre de l'après-Mobutu. L'Histoire ne peut se concevoir paraît-il sans documents écrits. Notre sujet étant de grande actualité, l'approche de la méthode de «l'histoire immédiate» nous a servi à appréhender les faits. La démarche adoptée a consisté à collecter les événements jour après jour, grâce principalement aux informations livrées par les chaînes internationales d'informations radio-télévisées, à l'instar de la BBC (G-B), la VOA (USA), Canal Afrique et surtout RFI (France). Nous n'avons nullement la prétention d'avoir réalisé un travail complet, car il nous a fallu œuvrer dans la clandestinité. Ainsi, n'avons-nous pas pu obtenir d'interviews des personnalités les mieux indiquées, par crainte de représailles. Les éléments statistiques nous ont fait cruellement défaut: effectifs des soldats engagés dans le conflit, quantité et qualité des biens pillés par les armées d'Occupation (bois, or, café, diamant, coltane...) etc. Néanmoins, nous espérons mettre ici à la disposition des chercheurs des éléments bruts qu'ils tenteront de débrouiller pour certains et d'expliciter pour d'autres. Nous sommes disposé à recevoir toutes les critiques quant à notre point de vue : relation et interprétation des faits et événements et analyses historiques. L'auteur

8

PREMIERE PARTIE

LA PREMIERE GUERRE UNE GUERRE DE« LIBERATION»
(octobre 1996 - mai 1997)

« Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois ne la comprirent point; ils virent une révolte là où ils auraient dû voir le changement des nations, la fin et le commencement d'un monde» (Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe)

9

Laurent-Désiré Kabila
Président de (17 la République mai 1997 Démocratique 16 janvier 2001) du Congo

10

CHAPITRE l

DES BANYAMULENGE A LA LIBERATION

1. ORIGINES DE LA GUERRE
En juillet 1994, un phénomène spectaculaire se produit dans la Région des Grands Lacs: le gouvernement du Rwanda et son armée en déroute traversent soudainement la frontière zaïroise en emportant la Banque Centrale, archives et documents de l'Administration Publique et des ministères, les moyens de transport en commun dont les autobus et autocars, tous les véhicules officiels ou privés, les appareils de télécommunication et tous autres biens récupérables. Les Forces Armées Rwandaises (FAR) ont carrément «décroché» du territoire rwandais pour s'installer au Kivu ! Plus des trois quarts des équipements militaires du Rwanda ont ainsi franchi la frontière pour atterrir en bordure orientale du Zaïre. .. A Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, les éléments des Forces Armées Zaïroises (FAZ) nettement inférieurs en nombre auront du mal à désarmer les FAR en fuite. Bon nombre de militaires rwandais ont pénétré au Zaïre avec leurs armes individuelles dissimulées, avant de se confondre ensuite avec les Il

centaines de milliers de civils rwandais qui eux aussi se sont enfuis du Rwanda et marchent à la recherche d'un refuge zaïrois. Cependant, une certaine quantité d'armement sera récupérée par les FAZ appelées en renfort dans la Région pour faire face à cette situation d'insécurité. Les armes et munitions de toutes sortes récupérées seront entreposées au camp militaire Katindo de Goma. Toutefois, un important lot d'hélicoptères et véhicules blindés seront évacués sur Kisangani sur ordre des généraux de Mobutu, Eluki et Baramoto. Lorsque deux années plus tard - soit en octobre 1996 - la guerre a éclaté, les généraux des FAZ ont crié au manque d'équipement, armes et munitions: l'impressionnant arsenal militaire rwandais en dépôt au Zaïre s'était... volatilisé 1.En fait, il avait été «négocié» (vendu !) par les généraux mobutistes. Cet esprit mercantile justifiera amplement quelques mois plus tard la débâcle et l'effondrement total de l'armée zaïroise en charge de la défense du pays. En septembre 1996, les services de renseignement des EtatsUnis ouvrent le dossier médical de Mobutu Sese Seko. Ses médecins y préviennent que le Président du Zaïre n'a plus que deux années à vivre parce qu'atteint d'un cancer de la prostate. Les responsables du département Afrique au Pentagone se sont alors mis à la recherche d'un nouvel homme fort pour l'après-Mobutu. L'intention de Washington en aidant indirectement Kabila à chasser Mobutu est de s'assurer le contrôle perpétuel de Kinshasa. Il leur faut donc trouver un autre Mobutu, un Tutsi certainement (soit Deogratias Bugera, soit Bizima Karaha Muheto dit Karaha, soit un autre). Laurent-Désiré Kabila, dans cette perspective, ne sera qu'un dirigeant de transition permettant de réaliser le plan de domination du Congo-K. Mais voilà! ledit Kabila a lui un autre agenda en tête... L'objectif du vice-Président tutsi rwandais Paul Kagame est tout aussi à double fond: se débarrasser des exilés ex-FAR ainsi que de l'intelligentsia hutu d'une part, et étendre l'espace national aux vastes terres fertiles et riches en minerais précieux de l'Est
Le Président malien Ahmadou Toumani Touré, mandaté par l'OUA, avait dirigé une commission chargée de superviser la relnise des équipements militaires emportés par les ex-FAR en fuite. Il n'en demeure pas moins que les lnatériels remis aux autorités rwandaises du FPR par le ministre mobutiste de la Défense, Mavua, étaient dérisoires par rapport à ce qui avait été précédelnment saisi. 12
1

zaïrois - que tout dirigeant rwandais, qu'il fût hutu ou tutsi, a toujours convoitées, d'autre part 2. L'Ouganda et le Rwanda - Etats agresseurs - seront appuyés par la logistique des Etats-Unis qui a transféré l'arsenal de la marine U.S. ayant servi en Somalie dans les bases militaires ougandaises et sur les îles du lac Victoria3. Sept cents jeunes zaïrois d'origine tutsi ont été recrutés à l'Est du pays par un certain Adriko Eriko pour une formation militaire en Ouganda4. Yoweri Museveni accuse Mobutu et ses généraux de soutenir les rebelles de l'ex-Président Idi Amin Dada qui opèrent le long de la frontière zaïro-ougandaise et sur le massif de Ruwenzori, côté zaïrois. Les FAZ soutiennent également la rébellion ougandaise opérant à partir du Soudan et dont les troupes passent sans problème par le Nord du Zaïre pour faire jonction avec les troupes d'Idi Amin opérant à l'Est du Zaïre. Le Président Museveni est persuadé que le Maréchal Mobutu veut le déstabiliser car le commandement des FAZ compose avec ses ennemis soudanais pour équiper les rebelles ougandais. Museveni détient les preuves de l'implication des quatre généraux mobutistes: Eluki, Baramoto, Nzimbi et Mavua dans le ravitaillement en armes des rebelles ougandais et des anciens militaires rwandais de feu le Président Habyarimana. .. * * * Laurent Désiré Kabila apparaît comme l'homme de la situation pour le Président Yoweri Museveni. Celui-ci va le dépeindre aux Américains comme un «redoutable adversaire historique de Mobutu» depuis... trente ans! Le nom de l'ancien «maquisard muléliste» sera placé comme un étendard/étiquette de (fausse) grande marque sur la scène politique, à la tête des Banyamulenge cela pour brouiller les cartes. Les véritables commanditaires sont connus de tous. Kabila ne sera ni plus ni moins que leur marionnette - du moins à l'époque, on veut le croire! Le Général Paul Kagame a rassuré le Président Bill Clinton par le canal de son ami personnel Kimonyi Alexandre, un Tutsi rwandais, que le Congo sera facilement maîtrisé: « Ici les gens ne
2

F. DaRCE, «Les denùersjours de Mobutu », Jeune Aln'que Economie du 18 au

31 janvier 1999, Paris, p. 13. 3 F. DORCE,.Art. cil., p. 13. 4 Ibid. 13

pensent qu'à la corruption, la bière, la musique et aux belles femmes », ajoute-t-il 5. Cependant, Washington a un souci: « Kabila était-il le disciple du terrible Lumumba ou est-ce un ancien maquisard que la chute du Mur de Berlin et ses conséquences ont transformé?» 6. Paul Kagame et Yoweri Museveni vont rassurer l'Exécutif des USA en affirmant que Kabila a bien changé depuis les rébellions mulélistes des années 1960! Le plan tutsi va donc pouvoir s'accomplir et réussir sans obstacle. Mais en quoi consiste ce Plan: . Les provinces du Kivu et du Haut-Zaïre (Province Orientale) deviendront des territoires sous autonomie rwandoougandaise. Les compagnies minières pourvoiront aux moyens logistiques permettant à Kigali et Kampala de se maintenir de force dans leurs nouvelles possessions. . Les compagnies minières constitueront des lobbies efficaces dans les médias pour désinformer et permettre à Kigali et à Kampala de se maintenir sur le sol de leur voisin zaïrois. L'Occident a exclu toute possibilité que les autres nationaux zaïrois se solidarisent avec l'Est de leur pays ainsi occupé. C'est sur ce pacte conclu secrètement entre Tutsi et Américains (USA), mais encore dissimulé à Laurent Désiré Kabila que la guerre pour chasser Mobutu du Pouvoir, commence en septembre-octobre 1996 à partir du Rwanda, avec pour prétexte la « revendication de la nationalité zaïroise par les Banyamulenge ».

2. EVOLUTION DE LA GUERRE

Le torrent ayant emporté comme fétu de paille le régime de Mobutu a donc déferlé depuis l'Est du pays: le Kivu. Après neuf mois d'hostilités généralement sans grande envergure, le système politique largement pourri était balayé.

5 Grands Lacs confidentiels, 6 Idem. 14

n° 10.

La première guerre a connu deux étapes principales. Au début, la« Rébellion» voulait semblait-t-il se tailler « simplement» un domaine dans la partie du Zaïre jouxtant ses frontières orientales mais de ce fait même elle menaçait l'intégrité territoriale et la souveraineté nationale du Zaïre. On l'appelait encore «la guerre de l'Est». La phase finale a consisté à assaillir depuis ces bases les autres régions encore sous contrôle du pouvoir de Kinshasa et le flux montant a gagné la capitale pour en chasser le régime de Mobutu, le 17 mai 1997.

A : A l'Est, Banyamulenge et may may
Les hostilités commencent dans la région d'Uvira où, en septembre 1996, la guerre éclate entre les populations tutsi Banyamulenge et les soldats zaïrois. Les révoltés réclament une reconnaissance nationale et prennent les armes pour l'obtenir. Le commandement de l'armée zaïroise lance un ultimatum en direction des rebelles Banyamulenge, leur demandant de «déposer les armes jusqu'au 20 septembre, faute de quoi des mesures coercitives seraient prises à leur encontre ». Cette déclaration ne fait que consolider la mobilisation des forces rebelles. La guerre continue à gagner du terrain sur les hauteurs d'Uvira. En quelques jours, des affrontements sont signalés dans la plaine de la Ruzizi au nord d'Uvira, aux alentours de Kiliba dont l'aérodrome est utilisé par les FAZ.

- De la révolte des Banyamulenge
Les Banyamulenge 7 sont des Nilotiques du groupe Tutsi établis sur le plateau de Mulenge non loin d'Uvira. Pour ce qui concerne la date de leur implantation dans ce milieu, les avis et témoignages sont discordants:

.

Pour les uns, les Banyamulenge

sont au Congo

depuis le siècle dernier. Ce point de vue a été avancé aussi par l'historien Marcel d'Herteferlt qui souligne: «Au cours du
7

Sur les Banyamulenge, lire Manassé (Müller) RUHIMBIKA : Les Banyamulenge
entre deux guerres, L'Harmattan, Paris, 2001 - ndé.

((~ongo-Zaïre)

15

XIX siècle, quelques lignages tutsi du Rwanda occidental ont quitté leur pays pour des motifs, semble-t-il, politiques. Ils se

sont établis dans les hauts plateaux de I 'ltombwe ... »8. . Pour d'autres, les Banyamulenge ont toujours été au Zaïre et donc sont des autochtones autant que les Babembe, les Bafuliro, les Bavira, etc. . Pour d'autres encore, les Tutsi de Mulenge ont été séparés des autres Rwandais par le tracé des frontières opéré au XIXème siècle. Sous cet angle, ils sont sujets zaïrois. . D'autres pensent que les Banyamulenge sont simplement des réfugiés rwandais qui auraient occupé la région de Mulenge par vagues successives. Le premier groupe se serait établi dans la région au début de la décennie 1950, au moment de l'éveil du nationalisme rwandais. D'autres, par la suite plus nombreux l'auraient rejoint après 1959, quand a été déclenché au Rwanda le premier massacre des Tutsi ayant forcé à l'exil nombre d'entre eux qui s'installeront au Congo-Zaïre ( nord et au sud du Kivu: Mulenge, Masisi, Kalonge, etc.), en Tanzanie, en Ouganda, etc. Les conflits de pouvoir récurrents et successifs qui se sont produits au Rwanda et au Burundi ont ainsi jeté hors de leur pays beaucoup d'autres réfugiés tutsi rwandais ou hutu burundais... De ce qui précède, il ressort clairement que si certains Banyamulenge sont au Congo depuis le siècle dernier, d'autres s'y seraient, par contre, établis plus tard et par petits groupes. Concernant la situation présente, la présence massive des réfugiés hutu à l'Est du Zaïre - consécutive à la victoire de la minorité tutsi au Rwanda en juillet 1994 ainsi qu'à la volonté de la minorité tutsi

de se maintenir exclusivement au pouvoir au Burundi - a certes
contribué à exacerber les conflits ethniques dans la sous-Région des Grands Lacs.

8 Marcel d'HERTEFELT, et al., Les anciens royaumes de la zone interlacustre mén'dionale : Rwanda, Burundi, Buha, Bruxelles, Tervuren, 1962; citant René BOURGEOIS: «Mœurs et coutulnes des Banyarwanda en territoire de Shangugu en 1935 » dans Bulletin des juridictions indigènes (1945), pp. 133-158; Jacques MAQUET, Le système des relations sociales dans le Rwanda ancien, Bruxelles, Tervuren, 1954, pp. 22-26 ; A. ARNOUX, Les pères blancs aux sources du Nil, Bruxelles, Namur, 1947, pp. 115-145; L. CLASSE, «Un pays et trois races », dans Grands Lacs, Bruxelles, Namur, pp. 135-139. 16

L'arrivée au pouvoir à Kigali du Front Patriotique Rwandais (FPR) - en fait avec l'hégémonie de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR) dirigée par Paul Kagame - a déclenché un sentiment triomphaliste dans le chef de nombre de sujets tutsi établis au Zaïre. Beaucoup ont voulu spontanément «rentrer» au Rwanda, et dès lors, ils ne cachaient plus leur identité. Un mouvement de retour massif s'est alors déclenché avec toutes ses conséquences... car d'autres Tutsi choisissaient de rester au pays et, du coup, voyaient leur citoyenneté remise en question. En effet, comment pouvait-on interpréter la double attitude des Tutsi du Zaïre: le fils devenait du jour au lendemain un rwandais parce qu'il avait décidé de partir rejoindre l'APR ou de s'installer définitivement au Rwanda après 1994, alors que le père lui était resté au Zaïre et revendiquait toujours la nationalité zaïroise! La confusion était totale. En septembre-octobre 1996, les éléments militaires tutsi « zaïrois» formés au Rwanda se sont joints aux civils tutsi du SudKivu - lesdits Banyamulenge - pour déclencher la rébellion contre Kinshasa, avec comme soubassement de leur cause la revendication de leur nationalité zaïroise.

- La création de ['AFDL
Le 18 octobre 1996 à Lemera, a été conclu un protocole d'accord commun entre différentes «forces» ou «mouvements»

luttant contre Kinshasa, entérinant les points suivants 9 :

. Création d'un cadre politique de collaboration dénommé 1'« Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Zaïre », en sigle A.FD.L. . Création d'un organe de décision dénommé le « Conseil d'Alliance», formé des représentants des partis liés par le Protocole. Les quatre partis formant l'A.F.D.L. sont: les Forces Démocratiques (FD) d'André Kisase Ngandu ; le Parti Révolutionnaire du Peuple (PRP) de Laurent Désiré Kabila; l'Alliance Démocratique des Peuples (ADP) de Deogratias Bugera ; le Mouvement Révolutionnaire pour la Libération du Zaïre (MRLZ) de Masasu Nindanga. . Désignation d'un porte-parole de l'A.F.D.L. en la personne de Laurent Désiré Kabila.
Syllabus du séminaire idéologique de l'A.F.D.L, 1997.

9

[ANONYME],

17

. Création d'un Bureau de Liaison de l'AFDL. La structure de direction définitive du mouvement uni de la Rébellion interviendrait ultérieurement.
Après la création de l'A.F.D.L., l'objectif des Banyamulenge qui était tout d'abord d' « acquérir la nationalité zaïroise» change: désormais leur guerre vise à « en finir avec le régime corrompu du dictateur Mobutu».

- Rapide progression Banyamulenge/APR
Après la chute d'Uvira le 25 octobre 1996, la progression des groupes armés dits Banyamulenge le long des frontières du Burundi et du Rwanda, côté Zaïre, va s'accélérer. En quelques semaines, les combats ont débuté dans la périphérie de Bukavu, chef-lieu de la province du Sud-Kivu. Le 29 octobre, cette grande ville est tombée après quelque résistance. Ce jour-là, il y a eu plusieurs victimes dont l'archevêque de la ville, Mgr Munzihirwa, assassiné de sangfroid à un barrage. A Goma (Nord-Kivu), lajoumée du dimanche 20 octobre a été inondée de rumeurs faisant état de la prise de la localité de Ndamugenga - en Territoire de Rutshuru - par des éléments armés provenant du Rwanda voisin. Le vendredi 25 octobre, la panique a gagné la population de Goma sous le coup de l'information suivante: une présence massive d'hommes armés est signalée à Kiwanja, qui font route vers le chef-lieu de Zone. Tels que décrits, ces hommes ressemblent fort aux éléments de l'APR. Effectivement, dans leur véritable «promenade de santé », cette troupe ne rencontrera aucun obstacle, les éléments de la Garde Civile de Mobutu pourtant sur place ont pris le large... Quelques jours plus tard, le camp de réfugiés rwandais de Kibumba essuiera les assauts perpétrés par des soldats descendus des montagnes du Rwanda. Les éléments du Contingent Zaïrois pour la Sécurité des Camps (CZSC) tenteront vainement de défendre le camp contre ces attaquants. La suite, c'est un immense camp de toile vidé en quelques jours de ses milliers de réfugiés qui ont choisi de fuir vers un autre havre installé à Mugunga 10. En accueillant les deux cent mille réfugiés de Kibumba, Mugunga est
10Le camp de Mugunga était situé à plus ou moins quinze kilomètres de Gama sur la route Gama-Sake. Il hébergeait au départ quelque 300 000 réfugiés hutu. 18

devenu par force le « 1er camp de Réfugiés du monde» avec ses
quelque 500 000 hutu rwandais. Bientôt, le camp de Katale fut lui aussi pris d'assaut par les malheureux réfugiés poursuivis par l'APR et alliés, entraînant tous ses occupants à prendre la route vers Mugunga déjà surpeuplé! De plus en plus, les tirs à l'arme lourde se faisaient entendre aux alentours de Goma, rendant très nerveuse la population. La route Goma-Rutshuru était déjà coupée par des assaillants non encore clairement identifiés. Ceux-ci ont incendié et pillé les véhicules en massacrant leurs passagers. Ce fut le cas des joueurs en provenance de Butembo et de plusieurs commerçants de Bukavu. Dès lors, on pouvait s'interroger sur le sort des Gomatraciens (habitants de Goma) qui n'avaient plus d'issue de secours! Le mercredi 30 octobre, personne ne pouvait plus douter de l'imminence du danger que courait Goma, lorsque les populations de Kibati fuyant les affrontements à l'arme lourde se sont dirigés massivement vers la ville! Mais ces fugitifs ont été canalisés et conduits vers l'UNIGO où un premier camp pour déplacés zaïrois a été du coup établi. Le 31 octobre, Goma s'est réveillée morose, en proie au désespoir. L' APR affrontait les FAZ dans l'aéroport à proximité du hangar de la société T.M.K. Ecoutant les échanges de tirs à l'arme lourde et la pétarade des fusils automatiques dans ce secteur ô combien stratégique de la ville, les habitants proches de l'aéroport ont dû faire rapidement leur baluchon pour se-sauver en direction de l'UNIGO, également. Vers la fin de la journée, un calme relatif était observé et la nuit suivante fut relativement sereine. ..

Au matin du vendredi 1er novembre 1996,alors que la situation
semblait revenir à la normale, ce fut le désastre! Dès l'aube, on a entendu des chants de victoire. Tout le monde s'est précipité aux nouvelles pour savoir s'il s'agissait d'un renfort venu à la rescousse des FAZ! Mais c'étaient les combattants May May, guerriers réputés invulnérables aux balles, dépêchés de Masisi pour secourir l'armée régulière zaïroise incapable de bouter hors des frontières l'agresseur étranger. Lesdits may may ont été quand même chaleureusement applaudis. Il faut dire que leurs pouvoirs surnaturels en effrayaient ou intimidaient plus d'un à Goma ! Rien ne leur résisterait, croyait-on. Aussi l'espoir commença-t-il à renaître dans la ville assiégée.

19

Vers dix heures, le secteur Nord de l'aéroport était une fois de plus aux mains d'une légion d'assaillants qui s'était dissimulée dans la bananeraie voisine avant de passer à l'offensive contre l'armée nationale zaïroise secondée par les invincibles guerriers May May. La débandade en ville fut générale! On se dispersa sans attendre son reste, qui avec bagages au dos ou matelas sur la tête, qui tirant sa chèvre, qui fuyant les mains vides, avec ou sans famille. Beaucoup cherchaient à s'éloigner de l'aéroport où se déroulaient les attaques pour gagner l'UNIGO, Mugunga, Sake et au-delà: des zones supposées hors d'atteinte des agresseurs.

En début d'après-midi de ce même vendredi 1er novembre, la

présence de quelques éléments vêtus de treillis et chaussés de bottes d'agronome a été signalée dans le quartier Mabanga. Le champ de bataille qui se déplaçait du nord vers le sud de l'aéroport - au cimetière de l'I.T.I.G. - a été du coup transféré à Katindo, puis près du lac où l'on venait de repérer les assaillants. Ceux-ci utilisaient des canons de tir rapide, fabriqués aux USA et provenant de l'armée de Kagame. Tirés depuis le Mont Goma, depuis Himbi où se trouvait la résidence de villégiature du Président Mobutu, et depuis le camp militaire de Katindo, les obus des FAZ tombaient en territoire rwandais constituant la base arrière des envahisseurs. Et expédiés du Rwanda par l'APR, arrivaient à leur tour sur la ville de Goma d'autres obus... En fin de la journée de ce vendredi, les tirs ont diminué d'intensité, mais personne ne pouvait réellement pronostiquer la victoire d'un camp sur l'autre. Le calme de la nuit a été interrompu à diverses reprises par des tirs sporadiques des deux côtés. Le samedi matin, des hommes en uniforme parlant un kiswahili d'Afrique Orientale, et plutôt avec un accent ougandais, étaient postés en divers points de la ville! Les points stratégiques étaient tous entre leurs mains: l'aéroport, les camps militaires de la place, le Mont Goma, etc. L'armée des FAZ avait battu en retraite, laissant derrière elle une ville entière aux mains de ses soi-disant « libérateurs». Les habitants de Goma ne savaient plus à quel saint se vouer. Toutes les autorités tant administratives que militaires avaient fui ou se dissimulaient. L'avancée victorieuse des «Banyamulenge» avait trouvé son point d'orgue. Ces derniers, paradoxalement, rassuraient la population qu'ils ne lui feraient aucun mal, qu'ils ne commettraient aucune bavure ni aucun tort à son endroit ~que seuls les soldats des FAZ, les ex-FAR et les miliciens hutu feraient leur 20

affaire! Sur ce, ceux qui avaient déserté leur habitation ont commencé à regagner leur foyer et ceux qui s'étaient cachés sont sortis de leur trou pour pouvoir apprécier la situation. Cependant, le désarroi était partout visible: à quelle sauce allait-on les manger, se demandait tout un chacun. Quel était ce nouveau régime politique imposé de l'étranger par les armes? Qui étaient les nouveaux dirigeants de Goma ? Le suspense a duré quand même quatre jours. Le mardi 5 novembre 1996, à 11h45 du matin, sur les ondes de Radio Star, remise en service la veille, un des quatre membres du Conseil d'Alliance, à savoir le Commandant André Kisase Ngandu, a lu une première déclaration retraçant les raisons profondes de la situation: « L'Alliance avait pris les armes pour combattre le régime de Monsieur Mobutu parce que toutes les voies de négociation avaient été épuisées. Les armes demeuraient le seul et l'ultime moyen de lutte(...), le seul langage que Mobutu écouterait facilement ».

- Sur les Routes de la Mort
Qu'est-il advenu des fugitifs zaïrois? Ceux qui ont quitté la ville de Goma pour échapper à la guerre, n'ont pas osé retourner en arrière pour s'enquérir de ce qui allait se passer maintenant que la capitale du Nord-Kivu était aux mains de l' AFDL/ APR. Leur souci majeur était de s'éloigner le plus possible et chaque jour davantage de la zone des combats. Ainsi, en atteignant Sake, deux possibilités se sont présentées à eux: atteindre (à pieds pour la grande majorité) Kisangani en passant par Masisi, Walikale, Lubutu... ou bien se diriger au nord vers Butembo en empruntant le tronçon de la route Sake-Kabati-Kirolirwe-Rushebere-Burungu-Kichanga-Mweso.. . jusqu'au bourg de Kanyabayonga. Le mercredi 6 novembre, quatre véhicules bondés quittaient Sake à destination de Butembo avec à leur bord des hommes, des
femmes, des enfants

- soit

entre 800 et 1000 personnes.

Arrivés à

Kirolirwe, à plus ou moins vingt-huit kilomètres de Sake, ce sera l'hécatombe: les passagers seront sauvagement massacrés à la massue, à la machette, au couteau, au fusil... et les véhicules brûlés. Les auteurs de ce crime de masse odieux sont vraisemblablement les miliciens hutu rwandais, connus depuis 1994 au Rwanda sous le terme lnterahamwe, qui ont acquis à l'époque du génocide leur célébrité dans ce genre de besogne... De toute 21

évidence, ils ont agi sous le commandement de Ndeze Irivuz'Mwami, chef de la collectivité-chefferie de Bwisha en Territoire de Rutshuru Il. Des familles entières de Zaïrois ont ainsi été décimées (père, mère, enfants), et dans beaucoup de cas, ce sont des mères qui ont été assassinées avec leurs enfants, le père étant resté à Goma. .. Nous ne croyons pas jusqu'à ce jour que ce massacre a été le fruit du hasard. L'animosité voire la xénophobie des Hutu à l'encontre des autres communautés que la leur, avait alors atteint son paroxysme en Territoire de Rutshuru et ce bien avant le déclenchement de la guerre dite de « Libération ». En effet, les militants (hutu) de la Mutuelle des Agriculteurs des Virunga MAGRlVI - avaient amorcé l'exécution sommaire des personnes n'appartenant pas à la communauté hutu du Rutshuru. Dans bien des cas, les opérations « de nettoyage» ou d' « épuration» étaient confiées aux « cousins» et « petits frères» interahamwe établis depuis juillet 1994 dans les camps des réfugiés rwandais bordant les frontières du Kivu. En bonne intelligence avec les Magrivistes, les miliciens criminels ont également concrétisé ce plan d'extermination à Rubare, en octobre 1996, en fusillant douze Nande sur les dix-huit couchés au sol et recouverts d'une bâche, les six survivants doivent remercier Dieu. La progression victorieuse des troupes de l'APRlAFDL signifiait le salut pour ces tribus ciblées par les génocidaires rwandais. Lorsque leur milieu fut investi par les troupes « libératrices» soit le 25 octobre 1996, Ndeze Irivuz' Mwami ainsi que l'Administrateur du Territoire de Rutshuru, Nyembo Kitenge, ont fui au Masisi voisin, avec les miliciens interahamwe. Rappelons que la région de Masisi était devenu le bastion hutu regroupant les réfugiés rwandais et les immigrés membres de la MAGRIVI 12. C'est dans ces circonstances que le mwami Ndeze, hostile à tout passant d'une autre tribu que la sienne, aurait autorisé voire ordonné le massacre de Kirolirwe... Goma a pleuré ses morts. Combien de veufs n'avons-nous pas enregistré, dont épouses et enfants furent assassinés à Kirolirwe ! Selon un rapport de la Croix-Rouge internationale, mis à part ce massacre, il y a eu 6 800 personnes massacrées à Goma et ses
Il P. WELLE, «Le pouvoir public impuissant pour châtier les auteurs des massacres de Kirolirwe» dans Le Ruwenzon' n018-25 septembre 1997, p. 3.

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P. WELLE,

Art. cil., p. 3.

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environs, innocentes victimes de la guerre de « Libération». Quant aux véhicules et aux biens mobiles de toutes espèces, ceux qui n'avaient pas jusque-là été « réquisitionnés »/volés/pillés par les FAZ , les ex-FAR, les interahamwe et d'autres délinquants de la ville, ou détériorés irrémédiablement par le conflit, ont servi carrément de monnaie d'échange pour payer l'effort de guerre des militaires de l'APR « venus aider leurs frères de l'AFDL à débarrasser le Zaïre du mobutisme ». C'est ainsi que nous, habitants de Goma, avons vu partir nos biens les plus précieux vers Gisenyi comme trophées de guerre emportés par nos « libérateurs» ! En vue de concrétiser leur rêve de conquête du pays tout entier, les Forces de l' Alliance/ APR se sont dirigées ensuite vers le Nord. Dans la nuit du samedi au dimanche 24 novembre 1996, elles marchaient sur Butembo sans rencontrer une quelconque résistance. Il semble bien que les habitants ayant appris les exploits des Banyamulenge, avaient jugé plus réaliste, voire utile, de faire la paix avec leurs envahisseurs... Mais à Beni, à cinquante kilomètres de là, les forces régulières de Kinshasa avaient érigé un rempart. Il faut dire que deux grosses personnalités du régime mobutiste (dont l'affairiste Bemba Saolona, le père de l'actuel Jean-Pierre Bemba, chef de la branche MLC/Ouganda de la Rébellion), avaient des intérêts importants à protéger à Beni. Du coup, d'importants renforts militaires issus de la fameuse Division Spéciale Présidentielle (D.S.P.) avaient été dépêchés sur les lieux. Les affrontement y furent décisifs. Les FAZ appuyées par la DSP ne pourront tenir tête aux assaillants « Banyamulenge» mêlés aux guerriers May May. Selon divers commentaires, les troupes ougandaises se seraient jointes aux hommes de l' Alliance/ APR lors de cette attaque en règle de Beni. C'est ce qu'affirmera depuis Kinshasa le gouvernement du Premier ministre mobutiste Kengo mais l'accusation sera aussitôt démentie évidemment par Kampala. Au Sud-Kivu, au moment où les Rebelles se rendent maîtres de Butembo, la cité minière de Kamituga tombe entre leurs mains. De là, les Banyamulenge vont poursuivre leur progression vers le Maniema, au sud. Mais revenons au Nord-Kivu. La prise de Bunia, le mercredi 25 décembre 1996, par les hommes de Kabila, soit une semaine après celle de Walikale rendra plus commode la progression vers Lubutu et Kisangani, au sud-ouest. 23