LE DIVORCE TCHÉCO-SLOV AQUE

Collection "Pays de l'Est" dirigée par Bernard Chavance

Roland, Economie politique du système soviétique, 1989. - Wladimir Andreff (ed.), R~forme et échanges extérieurs dans les pays de l'Est, 1990. - Pierre Dubois, Jena Koltay, Csaba Mako, Xavier Richet (eds.), Innovation et el1lploi à l'Est et à l'Ouest: les entreprises hongroises et.françaises .face à la lnodernisation, 1990. - Jacques Sapir (ed.), L'URSS au tournant. Une économie en transition, 1990. - François Bafoil, Entreprises et syndicats en RDA: une histoire de l'élnulation socialiste, 1991. - Commission des Communautés Européennes, La situation éconOl1zique et les r~forl1les en Union Soviétique: Stabilisation, libéralisation et dévolution de cOlnpétences, 1991. - Catherine Locatelli, La question énergétique en Europe de l'Est, 1992. - Michel Roux (ed.), Nations, Etat et territoire en Europe de l'Est et en URSS, 1992. - Krystyna Vinaver (ed.), La crise de l'environnelnent à l'Est: Pays en transition et expérience française d'une écononlie mixte,

- Gérard

1993.
- Elisabeth R. N ajder, Une histoire de la monnaie polonaise, 1918 - 1992. Contrôle des changes et convertibilité, 1993. - Marie-Claude Maurel, La transition post-collectiviste. Mutations agraires en Europe centrale, 1994.

@ L'HARMAITAN,

1994 ISBN: 2-7384-2609-3

Frédéric

WEHRLE

LE DIVORCE TCHÉCO-SLOV AQUE Vie et mort de la Tchécoslovaquie 1918-1992
Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

«Le mensonge ne rapporte rien, que ce soit en politique ou bien dans la vie courante.» - Tomas G. Masaryk cité dans Karel Capek, Entretiens avec Masaryk (La Tour d'Aigues : éditions de l'aube,
1991 )

A Tereze

Remercielnents

Je tiens à remercier ici tous ceux sans lesquels ce livre n'aurait pu être mené à terme. Bien entendu, j'assume seul la responsabilité du contenu. En premier lieu, cet ouvrage n'aurait jamais pu être écrit sans le soutien financier généreux de différentes institutions. Une allocation de recherche' du Ministère français de la Recherche me permit d'engager mes travaux durant les premières années préparatoires du manuscrit. Par la suite, deux bourses Lavoisier du Ministère français des Affaires Étrangères, une bourse de la fondation Arthur Sachs, ainsi que l'aide financière conjointe de l'Institut d'Études Politiques de Paris et de Harvard University, m'ont permis, pendant presque deux années, de continuer mes recherches à Harvard. Mes différents séjours en Tchécoslovaquie, au cours de la période 1990-93, ont été conjointement financés par le Ministère de l'Éducation de la République tchèque et le Ministère français des Affaires Étrangères. Le manuscrit lui-même fut rédigé dans ces quatre lieux: Paris, Boston, Prague et Brntislava. William E. Griffith, professeur de science politique au M.LT. et Adam B. Ulam, directeur du Russian Research Center à Harvard, ont lu des parties du manuscrit à des stades préliminaires; Houchang E. Chehabi, professeur de science politique dans le département de gouvernement à Harvard, l'a lu en entier dans sa version finale. Les commentaires de Houchang Chehabi, ainsi que la toujours grande disponibilité de Jaroslav Blaha m'ont été d'une aide précieuse. Je tiens également à assurer de ma gratitude Madame Hélène Carrère d'Encausse, de l'Académie française, pour la confiance qu'elle m'a accordée tout au long de mes recherches. De même, l'engouement de Madame Geneviève Seznec, de la Fondation Arthur Sachs, et de Serge François, du Ministère des Affaires Étrangères, pour la formation de nouveaux chercheurs français, a beaucoup compté. Je souhaiterais également remercier François Fejto, historien et ancien directeur de séminaire à l'Institut d'Études Politiques de Paris, qui fut à l'origine directe du choix du sujet du livre, mon ami Kenneth Weinstein, docteur en philosophie politique de l'Université de Harvard, qui me persuada de venir à Harvard, ainsi que Bernard Chavance, pour sa patience et ses conseils dans l'élaboration finale du livre. Quant à Helena Fisera, professeur de tchèque à Harvard, elle a toujours su me soutenir lors de l'apprentissage d'une langue qui m'a semblé, à de nombreuses reprises, bien difficile. Pour terminer, je ne peux pas oublier ma mère, née à Prague d'une mère tchèque et d'un père hongrois. Elle seule sait combien je lui dois.

Abréviations

CC CNR CNS CNT

CSFR CSSR
CST CSR CSR
eSTK CR eTK HSL'S HZDS Kes KDH KSC
KSS ODS ODU SDL SDSS SNR SNS SSR SR VPN

Comité central (du Parti communiste) éeska narodnl rada (Conseil national tchèque -CNT) Conseil national slovaque (abréviation française pour SNR) Conseil national tchèque (abréviation française pour CNR) éeska a slovenskafederativnf republika (République fédérative tchèque et slovaque) éeskoslovenska socialisticka republika (République socialiste tchécoslovaque) éeskoslovenska televize (Télévision tchécoslovaque) éeskoslovenska republika (République tchécoslovaque) Ceska socialisticka republika (République socialiste tchèque) Agence de presse tchéco-slovaque éeska republika (République tch~ue) Agence de presse tchécoslovaque Hlinkova slovenska l'udova strana (Parti populaire slovaque de Hlinka) Hnutf za demokratické Slovensko (mouvement pour une Slovaquie démocratique) Koruna ceskolovenska (Couronne tchécoslovaque) Kfest'anskodenwkratické hnutf (mouvement chrétien démocrate) Komunisitcka strana Ceskoslovenska (Parti communiste de Tchécoslovaquie) Komunisticka strana Slovenska (Parti communiste de Slovaquie) Obcanska demokraticka strana (le parti civique démocratique) Obeanska demokratickd unie (Union démocratique civique) Strana demokratické levice (Parti de la Gauche démocratique) SocÙilne demokratickd strana na Slovensku (parti socialdémocrate en Slovaquie) Slovenska narodna rada (Conseil national slovaque -CNS) Slovenska narodna strana (parti national slovaque) Slovenskd socialisticka republika (République socialiste slovaque) Slovenskd republika (République slovaque) Le Public contre la violence

Drl'sde

CI CI

'vIroclaw

Prague

Pays tcheques

Vienne

CI

c Budapes1 I I 1 00 km

Carte 1 - La République

Fédérative Tchèque et Slovaque (CSFR)

INTRODUCTION

«Le système fédéral a renforcé l'alliance fraternelle de nos nations et nationalités et l'unité de notre État.» C'est par ces mots que le Premier Secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque, et Président de la République socialiste tchécoslovaque, Gustav Husak, célébrait en novembre 1987 la réussite de l'intégration des peuples tchèque et slovaque dans l'État socialiste tchécoslovaque. Au début de l'année 1989, quelques mois à peine avant la chute finale du régime communiste en Tchécoslovaquie, son successeur à la tête du Parti, Milos Jakes, répétait une fois encore ce qui avait déjà été dit, en déclarant que «les relations fraternelles entre nos nations, leur coopération mutuelle, leur conscience d'appartenir à une communauté et la responsabilité partagée du développement et sort de la mère-patrie commune» avaient été «l'une des plus grandes réalisations révolutionnaires du socialisme.»1 Une autre réalisation révolutionnaire, à laquelle les dirigeants communistes ne s'étaient pas attendus, la révolution de velours de novembre 1989, balaya le régime politique totalitaire. Les no.uvelles élites de la Tchéco.slo.vaquie insistèrent toutes avec enthousiasme sur la belle unité qui s'était manifestée entre la Slovaquie et les pays tchèques pour mettre fin à plus de quarante années de marasme matériel et spirituel. Sans doute, avant même la chute finale du régime communiste, les Slovaques avaient insisté pour que, dans to.ute reconfiguration gouvernementale, il y ait un premier ministre fédéral slovaque au cas où le président de la République serait un Tchèque, mais cette attitude n'était qu'une relique des temps totalitaires passés, qui allait vite disparaître. Des priorités communes plus importantes se dressaient à l'horizon. Et puis, avant même le début du printemps 1990, il y eut la «guerre du tiret». Les dirigeants tchèques et slovaques se préoccupèrent considérablement de la question de savoir si le nom de l'État commun, désormais débarrassé du label «socialiste», devait être Tchécoslovaquie o.u Tchéco.-Slovaquie. Par la suite, au lendemain des élections parlementaires de juin 1990, le Premier ministre slovaque lança l'idée d'un «contrat d'État», qui serait passé entre la République tchèque et la République slovaque. Puis vinrent les propos séparatistes de certains intellectuels et dirigeants politiques tchèques et slovaques, et les appels en Slovaquie à la proclamation de la souveraineté nationale. Il y eut, enfin, les lendemains tumultueux des élections
1 Gustav Husak, Ceskoslovenska televize, 1300 GMT, 6 novembre 1987, Prague; discours de Milos Jakes à la session du 10 janvier de la commission du Parti et du Front national pour l'élaboration de la nouvelle constitution de la CS SR, Ceskoslovenskf rozhlas, 1700 GMT, 10 janvier 1989, Prague.

16 parlementaires de juin 1992 et le processus de désintégration de l'État commun. Le 31 décembre 1992, l'État tchécoslovaque mourait. Les deux peuples qui le composaient se séparaient et donnaient naissance à deux nouveaux États: la République tchèque et la Slovaquie. La manifestation soudaine et brutale du problème tchéco-slovaque a été mal comprise au-dehors. Le monde occidental, peu au fait qu'il existait «autre chose» que des Tchèques en Tchécoslovaquie, a été déconcerté par les événements post-révolutionnaires et cette séparation finale. Les occidentaux ont été surpris de voir à quel point les Slovaques aspiraient non seulement à leur identité, mais aussi à résoudre la question de rajustement de leurs relations avec le groupe tchèque. Plus de quarante années de langue de bois communiste avaient eu ~aison des voix nationales slovaques intérieures, devenues suffisamment peu audibles pour pouvoir attirer l'attention des démocraties occidentales sur un quelconque problème tchéco-slovaque. L'Occident en vint ainsi à négliger le fait que l'État tchécoslovaque était un État binational, baptisé précisément du nom des deux communautés le composant, la communauté tchèque et la communauté slovaque, chacune localisée sur des portions de territoires distincts, la Bohême-Moravie et Silésie pour les Tchèques, la Slovaquie pour les Slovaques. La Tchécoslovaquie évoquait pour la majorité des esprits une nation comme celles qui constituent la plupart des pays d'Europe. Nombreux sont ceux qui supposaient volontiers que ses habitants étaient des «Tchécoslovaques» (ou bien seulement des «Tchèques») et qu'ils parlaient non pas le tchèque ou le slovaque, mais le «tchécoslovaque» (ou bien le «tchèque»). Les plus avertis avaient eu connaissance de l'existence d'une «question tchéco-slovaque» (ou d'une «question slovaque») dans ce pays, mais la structure fédérale du pays, acquise en 1968, les avait définitivement persuadés que les deux peuples vivaient désormais en totale harmonie. Pour toutes ces raisons, la crise apparue après novembre 1989 a été mal appréhendée, facilement réduite à un mouvement participant au phénomène plus large de la réapparition des nationalismes passéistes et anti-démocratiques de l'après-communisme, à la faveur du vide politique laissé par l'effondrement des régimes totalitaires en Europe et en Ùnion soviétique. Que la crise entre les deux peuples se soit révélée pleinement après novembre 1989 n'est pas surprenant. Les régimes politiques successifs de la Tchécoslovaquie, démocratique dans rentre-deux -guerres, stalinien entre 1948 et 1968, puis «normalisé» et «consolidé» entre 1969 et 1989, ont toujours, les uns comme les autres, refusé de rediscuter en profondeur les principes fondamentaux de l'association des deux peuples, laissant de cette manière irrésolus les problèmes. L'année 1989, avec l'anéantissement simultané du communisme et du mur de Berlin, créa les conditions pour qu'émerge le contentieux entre les Tchèques et les Slovaques. A l'origine de cette séparation, on a coutume de penser que le renouveau nationaliste slovaque a été le seul responsable. Il est sans doute vrai, comm,e le constatait le Premier ministre tchèque Vaclav Klaus lors de la commémoration, en octobre 1993, de la fondation de la Tchécoslovaquie, que l'émergence de deux Républiques, slovaque et tchèque, indépendantes l'une de l'autre, fut la

17 conséquence directe du désir d'émancipation de la Slovaquie2. La crise qui s'est manifestée au grand jour entre les Tchèques et les Slovaques après la chute du régime communiste en novembre 1989 et qui aboutit à la séparation du 31 décembre 1992, fut toutefois le point culminant d'une séquence historique longue de plus de soixante-dix années, au cours de laquelle les deux groupes ont constamment défendu ce qu'ils regardaient comme leur intérêt national. La défense des intérêts nationaux a, pour cette raison, empiété sur toutes les questions et décisions politiques en Tchécoslovaquie. En dépit de déclarations périodiques faites sur le thème de la réussite de la solution apportée à la question nationale, le problème de l'ajustement des relations entre les Tchèques et les Slovaques a été un facteur permanent d'inquiétude politique pour l'Etat, depuis sa formation au lendemain de la Première guerre mondiale, jusqu'à sa disparition en 1992. Quatre grandes périodes ont marqué la courte histoire de la Tchécoslovaquie et des relations entre ses deux parties constituantes: la période d'avant -guerre et de la création de l'État tchécoslovaque, le régime parlementaire de la Première République de Masaryk (1918-1938), le régime socialiste (1948-1989) et la période de la transition démocratique, postérieure à l'effondrement du communisme (1989-1992). Au cours de ces quatre périodes, l'histoire de ce pays apparaît comme une série d'échecs et de malheurs dont les répercussions sur les relations entre les communautés tchèque et slovaque ont été déterminantes. Les Accords de Munich, en 1938, mirent non seulement fin à l'expérience de démocratie parlementaire de la Première République, mais aboutirent également au démantèlement complet de la Tchécoslovaquie, entamé en octobre 1938 avec la cession des territoires de la minorité allemande des Sudètes à l'Allemagne, qui s'accompagna, en mars 1939, de la proclamation de l'indépendance de la Slovaquie et de la transformation des pays tchèques en simple protectorat du Reich. En février 1948, ce fut le «coup de Prague». Il mettait un terme à l'expérience originale de coexistence parlementaire entre partis communiste et non-communistes, sur laquelle s'étaient jusque là entendus le Président tchécoslovaque Edvard Benes et le dirigeant soviétique Staline. En donnant l'ordre aux communistes tchèques et slovaques de s'emparer du pouvoir, Staline mettait ainsi fin au régime parlementaire rétabli au lendemain de la guerre. Ce fut alors, après la promulgation de la première constitution socialiste en 1948, l'époque des purges staliniennes que la mort du dirigeant communiste tchécoslovaque Gottwald en 1953 n'interrompit pas. Avec son successeur Zapotecky, le stalinisme devait être encore promis à une belle carrière dans le pays. A la mort de Zapotecky, Antonîn Novotny était élu Président de la République (17 novembre 1957), puis réélu en 1964, tout en conservant la direction du Parti communiste jusqu'en 1968, date à laquelle il fut remplacé, sous les coups de la destalinisation, par le réformateur slovaque Alexander Dubcek. Le processus de destalinisation en Tchécoslovaquie fut beaucoup plus lent et plus tardif qu'en Pologne ou en Hongrie. Trois facteurs aliaient finalement emporter le clan Novotny qui tenait l'appareil du Parti et de l'État: l'opposition
2 Discours de Vaclav Klaus à Brno à l'occasion de la fête nationale cité par l'agence de presse tchèque CI'K, 28 octobre 1993, Prague. du 28 octobre,

18 slovaque, mécontente de son statut dans la République; la persistance de la récession économique; l'opposition des intellectuels. Le remplacement de Novotny par Dubcek devait signaler le début du «cours d'après janvier» (le Printemps de Prague) qui allait s'achever tragiquement avec l'intervention des troupes des forces du Pacte d~ Varsovie sur le sol tchécoslovaque le 21 août 1968. Une sévère reprise en main de la société devait suivre sous le contrôle d'un autre Slovaque, Gustav Husak, qui allait s'attacher à épurer le Parti de ses éléments indésirables, à renforcer le rôle dirigeant du Parti et à recentraliser l'administration de l'État fédéral, gagné par les Slovaques dans la tounnente de l'occupation soviétique. Tout en perdant le poste de chef du Parti communiste tchécoslovaque en 1987, repris par le Tchèque Milos Jakes, Husak allait conserver la Présidence de la République jusqu'à son remplacement par l'intellectuel tchèque et ancien dissident Vâclav Havel, en janvier 1990, après que les populations tchèque et slovaque aient poussé le Parti communiste à renoncer à son rôle «dirigeant». La révolution de velours de novembre 1989, avant-dernier moment de crise de l'État tchécoslovaque avant la séparation de décembre 1992, devait ainsi tout à la fois signaler la fin de la dictature communiste, le retour de la démocratie parlementaire issue de deux scrutins libres, ceux de juin 1990 et de juin 1992, le passage à l'économie de marché, et, finalement, la fin de l'État tchécoslovaque. Qu'on ne cherche pas dans ce livre une histoire de la Tchécoslovaquie. Derrière le déroulement des évènements, des moments de continuité et de rupture, seul nous intéresse le fil conducteur qui a conduit un État créé au début du XXè siècle à se désintégrer quelques soixante-dix années plus tard.

PREMIERE PARTIE GEOPOLITIQUE, NATIONALISME ET RÉALISME AU CROISEMENT DE L'EUROPE
«... durant des siècles, la plupart des conflagrations européennes commençèrent et se terminèrent traditionnellement sur le territoire de la Tchécoslovaquie d'aujourd'hui, ou bien furent en rapport avec son espace... C'est compréhensible : que cela nous plaise ou non, nous sommes au centre de l'Europe...» -Vâclav Havel, Adresse au Congrès des États-Unis, Washington, 21 février 1990.

CHAPITRE FACTEURS EXOGENES

PREMIER POLITIQUE

ET PARTENARIAT

Les nations ne se développent pas détachées du contexte géopolitique dans lequel elles se trouvent et l'ascendant qu'exerce l'environnement international est potentiellement plus important dans le cas de petites nations comme les nations tchèque et slovaque. Le système international est un système dans lequel les acteurs sont inégaux. Dans ce système, les petites nations n'ont pas le privilège d'une continuité garantie de leur existence et l'activité nationale est déterminée pour partie par des facteurs exogènes, auxquels elle est souvent une réponse. En étudiant les relations entre Tchèques et Slovaques, on doit par conséquent essayer de comprendre ces variables émanant de l'extérieur, car elles ont incité les deux communautés et leurs représentants politiques à s'unir dans un État commun. Hobbes, dans le Léviathan avait souligné que «la cause finale, le but, le dessein que poursuivirent les hommes, eux qui par nature aiment la liberté et l'empire exercé sur autrui, lorsqu'ils se sont imposés ces restrictions au sein desquelles on les voit vivre dans les républiques, c'est le souci de pourvoir à leur propre moyen et de vivre plus heureusement par ce moyen1.» En d'autres termes, la remise au tiers s'était imposée comme la seule formule capable de satisfaire l'exigence de protection. Les travaux des historiens de la fin du Moyen Age et de l'époque moderne en Europe ont décrit avec rigueur ce processus de construction de l'État. En Europe centrale, au début du XXè siècle, si les responsables politiques tchèques et slovaques décidèrent d'unir leurs territoires respectifs au sein d'un cadre étatique commun, c'était bien afin de se protéger, c'est-à-dire d'échapper aux conséquences d'un environnement international jugé inquiétant. Ce n'est pas uniquement parce qu'ils partageaient l'idée que les deux communautés étaient très proches l'une de l'autre au point d'être des nations soeurs qu'ils cherchèrent l'union. Sans nul doute la proximité slave et même linguistique (les langues tchèque et slovaque sont proches au point que les deux peuples peuvent très aisément se comprendre) a-t-elle joué son rôle dans la décision de sceller le destin des deux communautés pendant plus de soixante-dix années. C'est cependant plus parce que les élites ont vu dans cette union un avantage mutuel, pratique, celui, par l'union politique, de protéger les peuples tchèque et

1 Thomas

Hobbes,

Léviathan

(Paris:

Sirey, 1971), p.173.

22

slovaque des nations voisines plus grandes et d'assurer leurs propres
développements internes, qu'elles décidèrent de s'unir.

1. Environnement géopolitique
Situer l'environnement géopolitique dans lequel les deux peuples ont évolué depuis les origines est une tâche essentielle pour mieux appréhender le partenariat tchèque-slovaque. Les nations tchèque et slovaque sont deux petites nations -c'est-à-dire deux nations numériquement faibles- qui se trouvent géographiquement au croisement de l'Europe, entourées par des nations plus grandes, et à la confluence de différents courants culturels, politiques et religieux. Situées au point d'intersection qui relie la Russie, la Turquie et la Méditerranée orientale à l'Europe occidentale et du Nord, leur position géographique cruciale «<Celui qui contrôle la Bohême contrôle l'Europe» avait dit Bismarck) a attiré la convoitise des puissances extérieures à maintes reprises. Les groupes slovaques se retrouvèrent sous domination magyare pendant un millénaire et leur région fut en partie occupée pendant plus de deux cent ans par les Turcs, après la bataille de Mohac en 1526. Avec la défaite de la Montagne Blanche, près de Prague, en 1620, les Tchèques rejoignirent leurs voisins slovaques dans le groupe des peuples soumis: pendant les 300 ans de domination étrangère qui s'ensuivirent, la Bohême, bien que conservant le nom de royaume, fut en fait une province domaniale des Habsbourg. Plus près de nous, durant la seconde guerre mondiale, les Tchèques, puis les Slovaques subirent le joug des Nazis. La Troisième République (1945-1948) fut quant à elle une période de semiindépendance, un système où la politique étrangère fut liée à la suzeraineté soviétique. Entre 1948 et 1989, aux côtés des autres nations d'Europe centrale, les peuples tchèque et slovaque furent l'enjeu de la guelTefroide et se trouvèrent sous l'emprise de l'empire soviétique: l'indépendance fut formelle et la domination, du Kremlin réelle. Dans une telle situation, les Tchèques et les Slovaques ont eu le sentiment d'avoir toujours à essayer de survivre face à une menace presque constante de destruction nationale et d'assimilation de leur culture au sein d'une culture plus large. Dans les mots de Vaclav Havel: «Que ce soit dans notre État à nous ou dans un autre État, nous avons vécu, Tchèques et Slovaques, dans une situation de menaces et de danger permanent. Nous sommes comme une éponge qui n'a cessé de s'imbiber et d'absorber des impulsions spirituelles et culturelles, nous sommes le lieu où sont nées et se sont formées différentes initiatives européennes.»2

La survie de la nation tchèque remise en question
Les premiers acteurs du «réveil national» tchèque (narodnf obrozenf), ceux qu'on a appelé les premiers éveilleurs, Josef Dobrovsky en tête, plus tard l'historien et politicien tchèque Frantisek Palacky, le journaliste Karel Havlicek, le premier Président de la République tchéco-slovaque Tomas
2 Vâclav Havel, p.157. Méditations d'été (La Tour d'Aigues : éditions de l'Aube, 1992),

23 Masaryk, ont tous posé la question de la survie de la nation3. En 1968, après l'occupation soviétique de la Tchécoslovaquie, dans un symposium sur «La question tchèque», un des participants observait que «les événements d'août [l'invasion soviétique] confirment une fois encore la validité permanente de la question -comment une petite nation peut-elle se maintenir et se développer dans le monde modeme?»4 Au cours des années de normalisation communiste, entre 1969 et 1989, cette interrogation resta la même. Tandis que Kundera y répondait de manière très pessimiste, parlant de la mort de la nation tchèque sous le règne de Husak, «le Président de l'oubli», le débat qui anima les intellectuels dissidents de Prague tourna autour de l'idée que les petites nations d'Europe centrale demeureraient faibles et vulnérables devant les grandes puissances aussi longtemps qu'elles n'intégreraient pas un cadre juridique plus large tel qu'une fédération danubienne. Carte 2. La République Fédérativetchèqueet slovaqueen Europe en 1992

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Lorsque Vaclav Havel, devenu Président de la République fédérative des Tchèques et des Slovaques, parla devant le Conseil de l'Europe d'une confédération européenne composée des parties orientale et occidentale de l'Europe, son discours procédait d'un sentiment identique. L'idée d'une
3 Voir Tomas G. Masaryk, Ceska otazka : Snahy a tuiby narodniho obrozeni [La ~uestion tchèque] (Prague: Nakladatelstvi svoboda, 1990). Cité dans H. Gordon Skilling, Czechoslovakia's Interrupted Revolution (Princeton: Princeton University Press, 1976), p.847.

24 confédération européenne était vue comme un contrepoids nécessaire au puissant voisin allemand réunifié et un antidote aux dangers d'un empire soviétique éclaté. C'était là une alternative à la vulnérabilité des petites nations centre-européennes, hier coincées entre l'Allemagne et la Russie, et aujourd'hui à nouveau écartelées entre une Allemagne réunifiée tentée par une éventuelle répétition du Drang nach Osten (l'expansion vers l'Est) et une Union Soviétique où, au moment de la chute du communisme en Europe centrale, chaque jour s'amplifiaient les menaces d'anarchie, de retour à un régime autoritaire, de dislocation de l'Union. Pour les nouveaux dirigeants de Prague, la nation tchèque ne pouvait pas se sentir en sécurité aussi longtemps que l'Union soviétique était instable. Lorsque Vaclav Havel disait devant les représentants du Congrès américain que la meilleure garantie pour l'indépendance de la Tchécoslovaquie était la démocratie en U.R.S.S., il exposait une conviction fondée sur l'histoire selon laquelle les petites nations d'Europe centrale ne peuvent survivre lorsque la tyrannie règne à leurs frontières5. Une partie de la population tchèque ne s'est pas plus sentie en sécurité à l'occasion de la réunification de l'Allemagne. Il faut dire, comme l'avait noté Havel lors d'une réflexion sur l'Europe centrale, que «dans un pays où le déclin moderne commence avec Munich, peut-on s'étonner de ce que les gens soient particulièrement sensibles à tout ce qui, ne serait-ce que de loin, leur rappelle la capitulation d'avant-guerre devant le mal?»6. L'unification de l'Allemagne en 1990 suscita chez beacoup la crainte d'une absorption économique de la Tchécoslovaquie par le capital allemand -en un mot la crainte d'un Anschluss économique- et ressuscita les vieux démons de la guerre, la mémoire du fascisme. Après tout, l'unification allemande dans la deuxième moitié du XIXè siècle n'enclencha-t-elle pas le processus de désintégration de IEurope centrale? Un intellectuel allemand aussi prestigieux que Günter Grass allait dans ce sens lorsqu'il avertissait que la réunification allemande pourrait donner jour à un dangereux et arrogant colosse en Europe 7. Et il vrai que ce type d'avertissement trouva une oreille favorable dans les pays tchèques où l'Allemagne a été vue, depuis le XIXè siècle, comme un problème central. L'extrême tiédeur avec laquelle une grande partie de la population tchèque accueillit le pardon officiel de Havel pour l'expulsion de la minorité allemande des Sudètes après la seconde guerre mondiale et les réactions suscitées dans les pays tchèques par la signature à Prague en février 1992 du traité d'amitié franco-allemand n'en furent qu'une des illustrations. Une majorité de citoyens en Bohême (58 pour cent) et en Moravie pensait en mars 1992 que les expulsions d'après-guerre avaient été

5 Vaclav Havel, «Adresse au Congrès des Etats-Unis (Washington, 21 février 1990»>, L'amour et la vérité doivent trionlpher de la haine et du mensonge (La Tour d'Aigues : éditions de l'Aube, 1990), pp.57 -58. 6 Havel, «Anatomie d'une réticence», Essais politiques (Paris: Calman-Lévy, 1989), p.208. 7 Günter Grass, «Don't Reunify Gennany», Without Forces or Lies: Voices from the Revolution of Central Europe in 1989-1990 (San Francisco: Mercury House, 1990), pp.203-207.

25
<<justes»; seulement 6 pour cent des personnes interrogées en Tchécoslovaquie estimaient que le déplacement forcé des populations avait été injuste8.

La crainte

slovaque

pour la survie de la nation

La crainte pour la survie de la nation a également hanté l'esprit des Slovaques. Comme l'écrivait en 1989 Martin Simecka, fils de l'intellectuel tchèque Milan Simecka, et grand connaisseur de la Slovaquie car y résidant, «qui veut comprendre la politique .slovaque aujourd'hui doit comprendre cet océan d'incertitude dans lequel elle baigne depuis si longtemps.»9 C'est au XIXè siècle que les élites slovaques commencèrent à faire prendre conscience à leurs compatriotes de leur situation géopolitique, de leur faiblesse numérique et politique. L'historien slovaque Daniel Rapant avait résumé cette position incertaine de la nation slovaque: «.. .les conditions internationales existantes et, en particulier, leur dynamique... [ont été] le facteur déterminant de notre développement national»10. Les dénonciations répétées, à différentes périodes de leur histoire récente, des atteintes qui étaient faites contre la vie même de la nation slovaque attestent de la perception qu'ont eue les Slovaques de leurs propres faiblesses. Le nationaliste Andrej Hlinka, en 1922, intitula un mémorandum adressé à l'ensemble des légations diplomatiques en place à Prague: «Cri de détresse adressé au monde civilisé par un pays condamné à mort, par une nation se débattant à l'agonie»I!. Sous le régime communiste, dans les années soixante, l'écrivain Vladimir Minac qualifia de «génocide» la politique des Tchèques à l'égard de la Slovaquie du temps de la Première Républiquel2. Gustav Husâk, quant à lui, avait vu dans la politique du secrétaire général du KSC Antonin Novotny une volonté de «dégrader» la nation slovaque. En 1968, le même Husak, revenant des pourparlers de Moscou qui se tinrent juste après l'invasion soviétique de la Tchécoslovaquie et durant lesquelles les autorités du Kremlin dictèrent leurs volontés aux dirigeants tchèques et slovaques, déclara à l'aéroport dé Bratislava: «Nous avons perdu», résumant ainsi le destin des petites nations du centre de l'Europe, trop souvent sujets et non acteurs de l'histoirel3.
8 Selon une enquête faite par l'Institut pour la Recherche sur l'Opinion Publique auprès de 1 206 personnes âgées de plus de 15 ans et citée dans l'agence de presse pragoise CSTK en anglais, 1858 GMT, 26 mars 1992. 9 Martin M. Simecka, «Stat' sa Slovakoln [devenir un Slovaque]», dactylographié, Bratislava (août 1989), p.1l. 10 Daniel Rapant, «Slovaci v dejinach : retrospektiva a perspektivy [Les Slovaques dans l'histoire: rétrospective et perspectives]», Slovenské poll/ady 4, avril 1967, pp.28-38. Il L'imprimé original du mémorandum se trouve dans République française, Ministère des Affaires Etrangères, Archives Diplomatiques, Europe 1918-1929, Tchécoslovaquie 35, Slovaquie II, janvier 1922-décembre 1929, série Z carton 864 dossier 6, folios 46-49. 12 Vladimir Minac, «Federace, demokratizace, abdikace [Fédéralisation, démocratisation, abdication]», Literarni listy, I, 9 mai 1968, p.7. 13 Husak cité dans Viliam Plevza, Ceskoslovenska statnost' a slovenska otazka v politike KSC [L'État tchécoslovaque et la question slovaque dans la politique du

26 L'inquiétude des peuples est-européens quant à leur existence est une donnée non-négligeable de cette partie de rEurope où, depuis longtemps, se rencontrent et se croisent les intérêts de puissants voisins. «Il est significatif, notait le sociologue Zdenek Strmiska en 1980, que l'existence nationale des peuples d'Europe centrale ne soit pas vécue comme une donnée allant de soi, n'ayant pas besoin d'une explication particulière. Au contraire, l'existence nationale est ressentie comme une réalité précaire, toujours incertaine et menacée. Le sentiment de l'insécurité nationale est un des premiers caractères communs aux pays d'Europe centrale. Ce fait se traduit par la conscience de la question nationale »14. Nationalisme et réalisme

L'objectif suprême des dirigeants nationaux, quels qu'ils soient, est le plus souvent l'État indépendant. Une connaissance même superficielle des mouvements nationalistes contemporains suffit pour comprendre que l'aspiration à la singularité, c'est à dire à l'indépendance au travers de l'État-nation qui en est son expression, reste le plus souvent le but ultime de ces mouvements. Les actions et revendications, au début des années quatre-vingt-dix, de groupes comme les Croates et Slovènes en Yougoslavie ou bien des Estoniens, Lettons et Lituaniens l'ont démontré. C'est là ce qu'a défini Ernest Gellner comme le principe nationaliste: celui «qui affirn1e que l'unité politique et l'unité nationale doivent être congruentes»15. Les dirigeants tchèques et slovaques, au XIXè siècle, s'étaient également donnés comme idéal l'indépendance de leurs nations respectives. Cependant, la contrainte géopolitique réussit à étouffer ce désir: confrontés à un environnement international agité, les dirigeants nationaux vinrent à reléguer leur objectif premier -l'indépendance pour la nation dont ils étaient ou se sentaient les représentants- delTière le souci d'assurer la survie de la communauté. Le chef du gouvernement tchécoslovaque en exil à Londres durant la seconde guelTe mondiale, Edvard Benes, n'avait rien dit d'autre lorsqu'il expliquait que la position géographique et politique de la nation tchèque avait conduit les Tchèques à trouver des moyens pour assurer leur avenir. Se référant à la nation slovaque, Daniel Rapant écrivait, en 1967, que «nous [les Slovaques] sommes une petite nation qui pourrait rester en vie, et qui pourra rester en vie dans l'avenir, seulement si elle poursuit une politique prudente et choisit prudemment ses partenaires, au moins aussi longtemps que le droit international ne se développe à un point où l'existence indépendante peut être tant garantie

KSC] (Bratislava: Prâce,1971), p.226 ; et dans Pavel Tigrid, La chute irrésistible d'Alexandre Dubcek (Paris: Le Seuil, 1969), p.181. 14 Zdenek Strmiska, «Nations de l'Europe centrale et identité culturelle: remarques épistémologiques et marginales», in Groupe de travail sur l'Europe centrale et orientale -Bulletin d'information, no. 3, M.S.H., Paris, juillet 1980, p.143. En italique dans le texte. 15 E. Gellner, Nations et nationalisme, trade par B. Pineau (Paris: Payot, 1989), p.ll.

27 qu'effectivement assurée pour les plus petites nations.»16 La contrainte extérieure fut à la fois une prescription et une proscription de certains types d'actions pour les deux nations. Elle proscrivit à plusieurs reprises leurs désirs d'indépendance complète; elle conduisit également les deux communautés à s'unir dans les limites de structures communes. Pour cette raison, elle mérite une attention particulière.

2. L'existence d'une menace: Tchèques et des Slovaques

facteurs

exogènes et union des

L'origine du partenariat tchèque-slovaque trouve ses racines dans le contexte du nationalisme moderne émergeant. Le nationalisme moderne, c'est celui que décrit Hans Kohn, un nationalisme qui ne remonte pas plus loin que la seconde moitié du XVlllè sièclel7. Les termes de nations tchèque et slovaque évoqués plus haut sont des concepts modernes qui n'acquirent leur sens actuel qu'au cours du dernier siècle. C'est au tournant du XVIIIè et XIXè siècle que les peuples de la monarchie des Habsbourg commencèrent à se définir en termes nationaux. L'ensemble de ces renouveaux nationaux partagèrent un certain nombre d'éléments communs, tels qu'une direction intellectuelle, la recherche d'assises historiques et un caractère défensif. Ce dernier élément commande toute compréhension de l'union politique intervenue en 1918 entre Tchèques et Slovaques. Benedict Anderson a montré que le fait d'affirmer sa spécificité nécessitait un référent: produit de l'imagination, celle de l'existence d'une communauté politique, la nation est en effet conçue limitée par des frontières au-delà desquelles se trouvent les autres nationsl8. De cette façon, il est plus facile de comprendre que l'histoire des nationalismes en Europe centrale fut, au moins en partie, un processus de réaction ou de défense contre la formulation d'autres nationalismes. La formation de l'État nation en Europe occidentale s'est souvent conformée à ce principe compétitif, dont la rivalité franco-britannique fournit l'archétype. En Europe centrale, le nationalisme magyar provoqua par contrecoup l'éveil de la nation slovaque, tandis que la conscience tchèque, comme la conscience allemande, s'incarnèrent dans des mouvements antagonistes. L'histoire du nationalisme tchèque est en effet aussi le processus de réaction à la prépondérance ethnique allemande dans la partie autrichienne de l'empire, perçue comme une menace pour le bien-être de la nation tchèque. Rivalités entre nationalismes tchèque et allemand

Les deux communautés auraient pu communier dans une fidélité au «passé Bohême». Elles l'avaient d'ailleurs fait pendant un temps. Le passé Bohême, c'était celui qui émanait de la continuité historique de l'ancien royaume de saint
16 Edvard Benes in His Own Words. Threescore Years of a Statesman, Builder and Philosopher (New York: Czech-American National Alliance, 1944), pp.17-18 ; Daniel Rapant, «Slovaci v déjinach», pp.28-38. 17 Hans Kohn, The Idea of Nationalism: A Study in its Origins and Background (New York: Macmillan, 1951). 18 Benedict Anderson, Inlagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism (Londres & New York: Verso, 1990), pp.15-16.

28 Venceslas, que l'incorporation dans différentes confédérations, puis dans la monarchie des Habsbourg en 1526 ne raya jamais vraiment de la carte de lEurope centrale19. Face aux tendances centralisatrices de l'impératrice Marie-Thérèse (17401780) et de Joseph II (1780-1790), Allemands et Tchèques de Bohême s'unirent dans un même combat: la défense des droits politico-juridiques du royaume. Cette collaboration ne survécut cependant pas à l'éveil national tchèque qui coïncida avec la croissance du nationalisme pan-germanique des Allemands de Bohême. A l'assemblée de Francfort réunie en 1848 dans le but de l'unification de l'Allemagne, les Allemands de Bohême s'enthousiasmèrent pour une Grande Allemagne qui aurait absorbé les pays autrichiens. Ils choisirent la loyauté envers la nation allemande, plutôt que l'allégeance à leur propre pays. De son côté, l'intellectuel tchèque Palacky , invité au parlement de Francfort en tant que représentant de la Bohême, refusa de s'y rendre: Palacky et ses sympathisants préférèrent affirmer leur singularité tchèque dans le cadre de la monarchie autrichienne, qui semblait s'avancer sur la voie de la fédéralisation, plutôt que sur celle d'une intégration à une Allemagne unifiée. Pour sauvegarder l'avenir de la nation tchèque face au nationalisme allemand qui inclinait à l'unification et au rassemblement de tous les Allemands dans un seul État, les dirigeants nationaux tchèques se mirent en quête d'un partenaire qui pouvait aider la nation tchèque à survivre. Le nationalisme pan-germanique des Allemands joua de cette façon un rôle central dans le rapprochement des Tchèques et des Slovaques et leur union au sein d'un État commun en 1918. Ce rapprochement prit, dans la pensée de ses principaux initiateurs, Tomâs Masaryk en premier, la forme de calculs d'algèbre: si l'on ajoutait aux 6 millions de Tchèques, vivant sur le sol de la Bohême, de la Moravie et de la Silésie, les quelque deux millions de Slovaques installés en Hongrie du nord, cela faisait près de 9 millions de «Tchécoslovaques» que l'on pouvait placer en face des 3 millions et demi d'Allemands de Bohême et Moravie. Depuis 1867, la plupart des dirigeants nationaux tchèques pensaient en effet que si s'offrait à eux l'occasion de créer leur propre organisation nationale et politique, cet État devrait, pour des raisons de droits historiques, d'avantages économiques et de sécurité militaire, respecter les frontières historiques de l'ancien royaume de saint Venceslas. Cette exigence avait l'inconvénient pour les Tchèques de leur donner une majorité, certes solide, mais non écrasante, sur les Allemands dans le nouvel État. Edvard Benes avait écrit en 1908: <<ûn ne peut songer à l'établissement d'un État tchèque si un tiers de la population du pays est résolu à le combattre et à ne jamais l'accepter en droit.»20 La solution trouvée par Masaryk pour pallier la présence d'une minorité allemande significative sur les territoires de la Bohême -présence qui, à terme, pouvait devenir dangereuse- fut ainsi d'unir aux pays tchèques les districts slovaques de Hongrie, en se basant sur l'argument d'une parenté ethnique entre les deux peuples. Dans les mots d'un proche de Masaryk, l'intellectuel tchèque Karel Kalâl : «Beaucoup de souffrances proviennent du fait que nous sommes une
19 Victor Louis Tapié, Monarchies et peuples du Danube (Paris: Fayard, 1969), p.280. 20 Cité dans Laurent Rainer, L'après-printemps de Prague (Paris: Stock, 1976), p.227.

29 petite nation. Avec les Slovaques, nous serions presque neuf millions et ce chiffre multiplierait notre confiance en nous et il renforcerait l'État aussi»21. De la même manière, au lendemain de l'occupation nazie de la Bohême, la réunion avec la Slovaquie allait être imaginée comme un moyen pour se protéger d'un voisin perçu comme historiquement hostile. Selon les explications d'Edvard Benes: «...une Slovaquie indépendante dans l'avenir ne serait en aucun cas acceptable pour les Tchèques qui ont 70 millions d'Allemands d'un côté... [Les Tchèques] ne peuvent pas, pour cette raison, tolérer une Slovaquie indépendante. C'est un problème vital pour l'existence des Tchèques comme nation et État et c'est aussi une leçon de Munich.»22 La carte du revanchisme, reprise ensuite par les dirigeants communistes., eut naturellement des implications à l'égard de la manière dont les Tchèques perçurent leur associa~ion avec les Slovaques. <<Lacampagne continue contre le revanchisme allemand évoqua de vieux souvenirs, l'incompréhension des affaires slovaques, des craintes envers leur existence et leur solution» expliquait l'historien tchèque Karel Bartosek au cours d'une discussion organisée en mars 1967 par l'Institut d'histoire du KSC23. Après to.ut, des Sudètes n'avaient-ils pas, à la tribune de rassemblée fédérale ouest-allemande, appelé à l'indépendance de la Slovaquie dans leur plan en trois étapes pour la solution du problème des Allemands des Sudètes et celui de la division de l'Allemagne?24 La menace du revanchisme rendit ainsi certains Tchèques plus .souples à l'égard du centralisme communiste et la conséquence pour la Slovaquie fut un ancrage toujours plus fort aux pays tchèques. L'historien slovaque Daniel Rapant fit référence de manière indirecte aux craintes côté tchèque devant tout éventuel affaiblissement de l'État commun et montra combien cela gêna toute discussion d'un réarrangement juridique des relations entre Tchèques et Slovaques: «Indiscutablement, à cet égard [dans la perspective pour la nation slovaque d'accéder à une complète indépendance ou bien dans celle d'un réarrangement constitutionnel entre les deux nations], la question allemande est le problème le plus important du point de vue de l'aspect de notre État.»25 La réunification des deux Allemagnes en 1990 devait reposer la question de la survie de la Bohême détachée de la région slovaque. Méditant sur les conséquences pour les pays tchèques d'une éventuelle séparation de la Slovaquie, le Premier ministre fédéral Marian Calfa disait: «La Bohême a une
21 Cité dans <dak budeme pracovati pro Slovensko ? [Comment travaillerons~nous pour la Slovaquie]», Nase Slovensko, 1ère année, cahier 3 (prosinec 1907), p.142. Voir aussi Karel PichHk, Bez legend [Sans légende] (Prague: Panorama, 1991), p.38. 22 Edvard Benes cité dans «Benes Hold Bloc Barred by Russia», The New York Times, 17 février 1947, p.10. 23 Karel Bartosek, «Diskusia -k cesko-slovenskym vzt'ahom» [Une discussion à propos des relations tchèques-slovaques], Historicky iiasopis No.15, 4 (1967), pp.561-562. 24 Pour ce plan présenté dans les années cinquante, voir Radomir Luza, The Transfer of the Sudeten Germans: A Study of Czech-GermanRelations, 1933-1962 (New York: New York University Press, 1964), pp.311-312. 25 Daniel Rapant, «Slovaci v dejinach», pp.28-38.

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conglomération économique géante près de ses frontières occidentales. Qui sait s'il existe quelque chose de plus fort que les deux États allemands, et il y a l'Autriche au sud -tout cela est un territoire germanique. Après tout, les Tchèques ont leurs propres expériences avec la germanisation. En d'autres mots, la division de la Tchécoslovaquie en tenitoires tchèques et Slovaquie est le début de la fin pour les pays tchèques et la Slovaquie.»26

Nationalismes

hongrois et slovaque en concurrence

Si la perception d'une menace allemande a été pour les Tchèques un facteur non négligeable, voire crucial, militant pour beaucoup en faveur d'une structure étatique commune avec les Slovaques, c'est avant tout la perception d'un danger venant de la Hongrie qui contribua à l'union des Slovaques avec les Tchèques en 1918. Jeter des ponts vers d'autres groupes nationaux était devenu vital pour les dirigeants slovaques au cours du XIXè siècle. Robert Seton- Watson avait estimé en 1931 que si l'empire austro-hongrois n'avait pas été vaincu en 1918, il Y aurait eu «une destruction virtuelle de la nationalité slovaque au cours de la génération suivante». Carile Macartney, d'après les informations recueillies auprès des dirigeants slovaques de tous les partis politiques sous la Première République, évaluait entre 250 et 1000 tout au plus le nombre de Slovaques qui avait une conscience nationale à la veille de la première guerre mondiale27. Outre l'aspect rudimentaire d'une intelligentsia slovaque qui ne représentait qu'un demi pour cent d'une population slovaque estimée à un million sept cent mille en Hongrie du nord en 1910, les sentiments nationaux des intellectuels ne pénétraient guère les populations en milieu rural. Comme l'a montré l'universitaire américain David Paul, le paysan slovaque, dans le dernier tiers du XIXè siècle, s'identifiait, en général, à un habitant des terres supérieures (la Slovaquie était alors connue sous le nom de Partes Hungariae Superiores), à un «trencinois» (un habitant du district de Trencsén) ou bien encore à un «sarissois» (du comté de SariS)28.Les gens qui ne se pensaient pas slovaques étaient fort nombreux et étaient en voie d'assimilation, en conséquence de la politique de magyarisation menée alors par le gouvernement hongrois. La magyarisation était une politique d'assimilation culturelle et linguistique des minorités et de transformation de la Hongrie -où les Hongrois ne représentaient que quarante-six à quarante-neuf pour cent de la population au tournant du siècle- en un État magyar ethniquement et culturellement homogène. Avec le mouvement national qui se développait en Hongrie depuis
26 Marian Calfa dans Mlada Fronta, 21 août 1990, p.3, Prague. 27 Robert Seton-Watson, «Introduction. Czechoslovakia and the Slovak Problem», dans Slovakia Then and Now: A Political Survey, éd. par R. W. Seton Watson (Londres: George Allen & Unwin ltd et Prague: Orbis, 1931), p.25 ; C. A. Macartney, Hungary and her Successors: The Treaty of Trianon and its Consequences, 1939-1937 (Londres: Oxford University Press, 1965), p.94; Owen V. Johnson, «Slovak History Reconsidered: A Sociocultural Perspective», Kosmas II, 2, (Winter 1983), p.19. 28 David W.'Paul, «Slovak Nationalism and the Hungarian State 1870-1910», dans Paul R. Brass, éd., Ethnic Groups and the State (Londres: Croom Helm, 1985), p.120.