Le nucléaire vu de l

Le nucléaire vu de l'intérieur

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Une information approfondie sur les aspects du nucléaire peut infléchir radicalement la perception et le jugement du public. Malheureusement, les débats concernant le nucléaire sont déséquilibrés, souvent dominés par des non-spécialistes aux analyses approximatives. Pourtant, des femmes et des hommes réagissent en demandant à être entendus, en publiant et en ayant intégré les nouveaux outils de la communication. C'est à eux que cet ouvrage donne une tribune. Vingt-neuf écologistes, ingénieurs, scientifiques et médecins parlent ici de « leur » nucléaire.

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Ajouté le 01 juillet 2017
Nombre de lectures 2
EAN13 9782336793221
Langue Français
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Nicole Colas-Linhart
Anne Petiet






Le nucléaire vu de l’intérieur

Écologistes, ingénieurs, scientifiques, médecins











Des mêmes auteurs
La saga nucléaire, L’Harmattan, 2015









© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-79322-1





À Marie et Pierre.
À Jacques-Olivier, Clément et Florent
qui ont tout fait pour nous soutenir dans ce travail.

Et à nos chats, Bibi, Calinou, Mimo et Suzy
qui ont tout fait pour l’en empêcher.A V A N T - P R O P O S
Quand on a raison, que c’est dur de prouver qu’on n’a pas tort.
Pierre Dac
On ne peut détruire une émotion, une peur que lorsque celle-ci est
opposée à des faits réels. Dans un problème ou accident de société, un
phénomène scientifique, l’arrivée d’une nouvelle technique, deux avis
sont généralement produits : il y a toujours ceux qui sont pour et ceux qui
sont contre. Le nucléaire échappe à ce schéma : ne sont entendus dans
les médias que ceux qui sont contre et ceci même lors d’anomalie ou
d’incident nucléaire avec une amplification irraisonnée des conséquences
comme le souligne un de nos acteurs Michel Gay : « Il est bien connu
qu’une échelle qui tombe dans une centrale nucléaire devient un accident
nucléaire… ».
Cette absence de « contradicteurs » fait que la perception du risque
nucléaire dans l’opinion est extrêmement exagérée. Combien savent que
notre Terre est radioactive depuis qu’elle est terre et que si cette
radioactivité avait été stérilisante, la vie n’y serait jamais apparue ?
Combien savent que nous sommes, comme tous êtres vivants du brin
d’herbe à l’homme en passant par la microscopique bactérie, constitués
pour une partie de cette matière terrestre radioactive ? Combien savent
que si la normalité sur terre est le plus grand nombre, et bien ce sont les
éléments radioactifs qui sont « normaux » et non les éléments stables ?
Combien savent que la Nature a inventé le réacteur nucléaire, deux
milliards d’années avant l’arrivée d’homo sapiens et a confiné ses
déchets sur quelques mètres jusqu’à aujourd’hui ? Combien savent que le
nombre de morts prématurées après l’accident de Tchernobyl n’est pas
supérieur à cent et que pour la centrale de Fukushima ce nombre est égal
à zéro et restera égal à zéro ? Malheureusement pas grand monde, bien
qu’il existe « pléthore » d’articles, de livres, de sites Internet et de
rapports scientifiques, notamment provenant de l’Organisation mondiale
de la santé (OMS).
Les scientifiques sérieux, honnêtes intellectuellement qui connaissent
bien le nucléaire, se voient reprocher de mal communiquer. Mais il faut
dire aussi, que lorsqu’ils ont un discours non médiatiquement et non
politiquement correct, les portes des télévisions et des radios leur sont
fermées : ce n’est pas du sensationnel. Occasionnellement, on leur offre
des colonnes dans de « petits » journaux et de « petites » émissions.Ils sont vingt-neuf, écologistes, ingénieurs, scientifiques et médecins
qui ont accepté de nous parler de « leur » nucléaire, comme ils disent. Ils
avaient besoin d’en parler, ils avaient tous besoin de contrer la
désinformation omniprésente dans les médias et la mésinformation à
propos du nucléaire dans l’éducation des générations futures. Dans leurs
propos, ils placent l’Humain avant tout. En effet, ils parlent de « leur »
nucléaire, celui au service de l’Homme, celui qui sauve des vies, guérit
des maladies, celui qui apporte de l’énergie propre sans gaz à effet de
serre à bon marché, celui qui est quasi renouvelable grâce à leur
ingéniosité.
Merci à eux.INTRODUCTION
Francis Sorin
Conseiller à la Société Française de l’Énergie Nucléaire (SFEN), membre honoraire du Haut Comité pour la
Transparence et l’Information sur la Sécurité Nucléaire.
Nucléaire : brèves réflexions sur les voies problématiques de la communication et du débat
D’abord un constat : dans ses applications potentielles l’énergie nucléaire est inéluctablement ambivalente,
guerrière ou pacifique. Et dans l’opinion que chacun se forge à son égard, cette double image est prépondérante. Dit
autrement, cela revient à constater que le nucléaire, quelle que soit l’application qu’on lui destine, traîne à ses basques
une sorte de péché originel qui le rend a priori suspect aux yeux du public. L’enseignement secondaire ou supérieur ne
contribue nullement à infléchir cette image. Et je me rappelle bien que lors de mes études à la Faculté de Droit et
Sciences Économiques puis à Sciences Po Paris, je n’ai été confronté au nucléaire que dans sa version guerrière !
Hiroshima, Nagasaki sont les premiers mots que, jeune étudiant, j’ai été amené à associer à cette forme d’énergie. Et
l’électricité ? Ah oui, le nucléaire peut aussi servir à en fabriquer ! Mais les cours et les manuels insistent bien moins
sur ce côté « atome pacifique » que sur la face destructrice de la fission ! Et finalement, toutes les enquêtes
sociologiques l’attestent : derrière la représentation paisible d’une centrale nucléaire produisant tranquillement son
électricité peut affleurer toujours, de manière plus ou moins évidente ou cachée et même après plus d’un demi-siècle,
le souvenir du drame japonais. Il faut bien se rendre compte qu’aucun jugement formé sur le nucléaire ne peut
s’affranchir de cette image anxiogène : elle s’affiche comme une balise psychologique incontournable tant pour le
profane que pour le spécialiste. Dans notre approche du nucléaire pacifique c’est bien cette référence à une énergie
violente que nous avons d’abord à gérer.
Au-delà de cette approche particulière, réfléchir à l’information nucléaire suppose aussi que l’on prenne la mesure
des tendances à l’œuvre dans l’opinion publique concernant le développement des sciences et des technologies d’un
point de vue général. L’image du nucléaire en est, comme on le verra, forcément impactée. Sur ce thème global on
peut à mon sens identifier trois grandes tendances venues nourrir abondamment le sentiment public et les motivations
militantes depuis une vingtaine d’années en France (et dans les autres sociétés industrielles démocratiques). Je les
évoque ici brièvement avant d’en venir aux aspérités de la communication et du débat contradictoire.
La première de ces tendances est une méfiance réaffirmée envers les avancées des sciences et des techniques.
Cette attitude n’est pas récente. Le mouvement antiscience est né avec les débuts de l’ère industrielle et fait partie,
depuis cette époque, du paysage mental de nos sociétés. C’est pour cela que je parle d’une méfiance non pas
« nouvelle » mais « réaffirmée ». Ce mouvement d’opinion a incontestablement gagné en ampleur et plus encore en
visibilité ces dernières années : sur les biotechnologies, les OGM, les nanotechnologies, les antennes-relais… Nos
concitoyens hésitent de moins en moins à faire valoir leurs réticences, voire leur opposition musclée. Cela ne veut pasdire que la confiance dans la science se soit délitée : dans un sondage Ipsos/Le Monde de 2011, les trois quarts des
Français interrogés approuvent l’assertion selon laquelle « la science et la technologie apportent des solutions aux
problèmes que nous rencontrons aujourd’hui ». Mais il reste que cette adhésion massive à l’idée de progrès
scientifique, jamais démentie depuis deux siècles dans nos sociétés industrielles, est maintenant quelque peu écornée
par ce que l’on pourrait dépeindre comme une mode de la technophobie désignant les avancées des sciences et des
techniques comme un accomplissement négatif porteur de danger et s’accompagnant d’un regard enamouré vers tout
1ce qui est estampillé comme « naturel » .
Dans ce champ de contestation, le nucléaire tient une large place, bénéficiant, pourrait-on dire, de l’antériorité : c’est
contre lui, à partir des années 60-70 que les nouvelles générations de technophobes se sont d’abord fait les dents.
Ressenti comme un concentré de technologie lourde, il a été la cible inaugurale emblématique du militantisme
antiscience revitalisé et reste un symbole à combattre quels que soient les services rendus.
L’autre grande tendance qui émerge clairement dans le contexte considéré est le refus du risque et l’avènement de
la Précaution. Notre société, beaucoup plus protégée qu’autrefois est devenue beaucoup plus craintive. Pour nombre
de nos compatriotes, l’idée même de risque est devenue intolérable. On ne l’accepte que proche du niveau « zéro » et
encore à la condition que le fameux « principe de précaution » (que la France, rappelons-le, a inscrit dans sa
constitution en 2005) puisse déployer, pour l’étouffer, ses dispositifs attentistes voire paralysants. Aujourd’hui, dès
qu’une innovation pointe dans tel ou tel domaine avancé des sciences ou des technologies les grands prêtres de la
« Précaution » peaufinent leur discours excommunicateur. Et là encore, le nucléaire a constitué le secteur inaugural où
cette attitude de pensée a fait ses premières armes sous l’impulsion d’un large réseau d’associations militantes
espérant que le curseur « risque acceptable » se dirige toujours plus bas et le curseur « précaution » encore plus haut.
Le mouvement est en marche dans bien des esprits, comme il m’a été donné de l’expérimenter très concrètement lors
de multiples débats et échanges sur le terrain ces dernières années. « Malgré toutes les dispositions prises le nucléaire
présente des risques, même minimes ? Alors, il faut l’abandonner avant un nouvel accident » voilà l’argument – phare
de ce nouveau culte de la précaution attisé par le mouvement antiscience pour contrecarrer les avancées nouvelles
dans le champ électronucléaire ou ailleurs.
Il faut noter enfin l’irrésistible ascension, dans nos sociétés industrielles, d’une exigence : celle d’installer le citoyen
en décideur final sur tous les grands projets d’équipement, avant les experts et les responsables politiques. Cette
tendance vers ce qu’il est convenu d’appeler la démocratie participative est à l’œuvre dans la plupart des pays
développés, présentée comme une forme moderne de la gouvernance… On ne s’en remet plus au jugement du
décideur traditionnel (le plus souvent l’Administration et/ou les élus) ni à la parole de l’expert ; c’est désormais le
citoyen, premier concerné et premier détenteur de la légitimité démocratique qu’il s’agit d’écouter prioritairement (fût-ce
aux dépens des spécialistes de la question). De ce point de vue, je garde en mémoire cette étonnante exclamation d’un
militant antinucléaire, en réponse à l’exposé très pointu et argumenté d’un dirigeant de l’Agence nationale pour la
gestion des déchets radioactifs (Andra) lors d’une réunion débat en 2005 à Paris, sur le stockage des déchets
radioactifs : « Pourquoi vous croirait-on ? » Ces quelques mots en disent long sur l’inclination émergente de ne plus
faire confiance a priori à la parole de l’expert, qui se trouve de ce fait dévalorisée et supplantée par le jugement du
citoyen. En mettant celui-ci au centre du jeu y compris durant les périodes non électorales, la démarche participative
qui s’esquisse va conduire les acteurs, au premier rang desquels experts et décideurs, à repenser le dispositif sociétal
2devant conduire à la réalisation d’un projet ou d’une politique. Avec la loi dite Barnier , les procédures d’enquêtes
publiques, l’instauration des Commissions locales d’information (CLI), la création du Haut Comité pour la Transparence
et l’Information sur la Sécurité Nucléaire (HCTISN), l’organisation de nombreux débats publics sur les grands projets
d’équipement, la France n’est pas restée indifférente à ce penchant de l’opinion. Elle y a fait écho, et particulièrement
dans le domaine nucléaire où les débats nationaux officiels ont été nombreux ces dernières années.
Au-delà des controverses et des arguments contradictoires échangés sur tel ou tel aspect particulier des
accomplissements nucléaires, il est utile de garder à l’esprit cette toile de fond sociétale et les tendances lourdes qui
s’y expriment : le regain des idées antiscience, la divinisation de la précaution, l’exigence de la participation citoyenne à
tous les stades de la décision (y compris par référendum), sont les marques d’une sensible évolution de l’opinion
concernant le progrès scientifique et technologique, son acceptabilité et sa gouvernance. Le nucléaire n’est pas
horssol ; tout comme les autres technologies avancées il est le champ même de ces évolutions. Il faut en être conscient
pour mieux informer et débattre plus utilement sur le sujet.
Lorsqu’on nourrit à son endroit une opinion favorable, informer et débattre sur le nucléaire n’est pas un long fleuve
tranquille ! C’est bien pour cela que je trouve l’exercice passionnant. Ce que j’ai pu expérimenter tout au long des
années durant lesquelles je me suis livré à cet exercice (relaté notamment dans mon livre Déchets nucléaires : où est
le problème ? EDP Sciences, 2015) pourrait inspirer de longs développements. Sans aborder le fond même des
arguments échangés, j’ai choisi d’évoquer ici ce qui m’est apparu au fil du temps comme les quelques contraintes
essentielles, auxquelles se heurte la communication nucléaire à destination du grand public et des médias, des
contraintes « fonctionnant » comme autant de difficultés auxquelles on n’échappe pas et qu’il convient de résoudre, ou
d’aplanir, à chaque étape du propos, sauf à être perçu comme un savant nébuleux ou un arrogant technocrate.
La plus évidente de ces difficultés tient à la complexité des thématiques abordées et à ce que j’appellerai l’exigence
de la brièveté. Pour le dire sans prendre de gants, les questions liées aux sciences et techniques nucléaires sont très
compliquées et le public n’y connaît rien… (et les médias si peu). Ainsi par exemple la radioactivité est un phénomène
complètement méconnu du grand public et très difficile à appréhender dans son principe et ses mécanismes. Mais il
est évidemment indispensable d’avoir quelques notions de base sur ce thème pour prendre la mesure de tel ou telévénement et ne pas se laisser gagner par le catastrophisme ambiant. De même ce qui se passe à l’intérieur d’une
centrale nucléaire est pour bien des gens un mystère absolu, beaucoup croyant qu’elle peut exploser comme une
bombe atomique !
Ces méconnaissances, cette complexité technique appellent nécessairement de la part de l’acteur nucléaire (et je
l’ai toujours bien ressenti en ce qui me concerne) un discours informatif et explicatif, suffisamment pédagogique pour
être compris mais pas trop, pour ne pas être assommant ! Très rares sont les circonstances où l’on peut échapper à ce
devoir d’explication. Ce qui ajoute à la difficulté de la tâche, c’est que dans la plupart des cas cette explication doit être
brève, tenir en quelques lignes (sauf bien sûr, si on écrit un livre) ou en quelques dizaines de secondes, si l’on
s’exprime sur une radio ou une chaîne de télévision. Il faut savoir que les médias ont une peur panique de ce qui est
long, de ce qui s’éternise. Si c’est le cas, l’auditeur/téléspectateur risque de décrocher, issue fatale ! On vous demande
donc – sur une radio – d’expliquer le stockage des déchets nucléaires « En 45 secondes, Monsieur Sorin, si vous
pouvez, pas beaucoup plus long en tout cas… » pour citer l’exemple le plus récent qui me revient en mémoire. Comme
3l’a bien analysé Gilles Finchelstein dans son livre l’urgence dans le monde contemporain « C’est tout, plus vite et tout,
tout de suite » et pour aller vite, il faut faire court. Les médias n’échappent pas à cette règle de la brièveté, ils en sont
même les premiers promoteurs.
Ainsi donc, en communication nucléaire il faut non seulement expliquer des choses très complexes mais en plus le
faire très brièvement… contrainte incontournable qui s’apparente parfois à la quadrature du cercle.
Une autre difficulté majeure tient au fait que le nucléaire est un champ inépuisable d’idées reçues, de rumeurs en
décalage complet avec les réalités techniques. Ainsi par exemple, comme je le notai plus haut, un Français sur deux,
indiquent les sondages, est persuadé qu’un réacteur nucléaire peut exploser comme une bombe atomique ! On peut,
certes, lui montrer assez clairement que ce n’est pas possible mais il n’est pas évident que ce démenti ponctuel amène
notre interlocuteur à abandonner durablement sa conviction première. Toutes les études sociologiques et les
expériences de terrain le confirment : les rumeurs sont formidablement difficiles voire impossibles à éradiquer
lorsqu’elles sont solidement implantées dans la population. J’ai été en permanence confronté à ce florilège de rumeurs
et d’idées reçues dans mes échanges avec les personnes du public, beaucoup étant par exemple convaincues que la
hausse des cancers de la thyroïde en France est due à Tchernobyl (ce qui est rigoureusement inexact) ou que les
centrales nucléaires émettent dans leur fonctionnement quotidien des rayonnements radioactifs capables d’atteindre
directement les personnes passant à proximité !
Cette lutte contre les rumeurs infondées, toujours catastrophistes, est tout à la fois une exigence fondamentale de la
communication nucléaire et une entreprise problématique lorsque l’on sait que combattre une rumeur peut parfois
aboutir à la renforcer. Bref, il faut régulièrement remettre l’ouvrage sur le métier sachant pertinemment que les
démonstrations les mieux argumentées, les démentis les plus solidement fondés se heurteront souvent à du
scepticisme, voire à de l’incrédulité ou à du déni, avant, peut-être de rencontrer aussi quelque acquiescement, le pire
n’étant pas toujours sûr !
Une troisième caractéristique, quasi caricaturale, du débat nucléaire est qu’il instaure entre l’« expert » et le
« prophète » un dialogue asymétrique inégal d’un type très particulier. Je désigne ici comme « expert » les
professionnels du secteur, chercheurs, ingénieurs, industriels, les responsables politiques et administratifs, les sociétés
savantes comme la SFEN, bref ceux qui entendent informer et débattre en se fondant sur les données réelles des
dossiers, sans les noircir ou les enjoliver. J’accorde le statut de « prophète » sinon à la totalité du moins à de nombreux
militants antinucléaires qui n’hésitent pas à forcer le trait, à annoncer, en matière de sûreté, des futurs cataclysmiques
bref, à diaboliser le nucléaire sans être trop regardant sur la validité technique de leur propos. Il est intéressant de
constater combien ces rôles s’assument clairement lors de la plupart des débats contradictoires en réunions publiques
ou dans les médias. Pour avoir tenu longtemps, avec bien d’autres, le rôle de l’« expert », j’ai pu mesurer à quel point
mes contradicteurs – tout au moins la plupart d’entre eux – revêtaient avec un naturel consommé les habits du
« prophète » ! Dans un tel face-à-face, les armes ne sont pas forcément égales. Ainsi par exemple, « La radioactivité
va fatalement remonter à la surface tôt ou tard et contaminer nos enfants ! » clamera le « prophète » lors d’une
discussion sur le stockage géologique des déchets : avec cette seule courte phrase (combien de fois me l’a-t-on
« servie » dans des formes plus ou moins approchantes), il instille dans l’âme des auditeurs, en quelques secondes,
l’angoisse de terribles lendemains et la défiance envers le stockage souterrain ! Pour rectifier cette proclamation
biaisée l’« expert » ne pourra faire appel qu’à la seule « arme » qu’il possède : l’argumentation rationnelle. Cela veut
dire qu’il lui faudra nécessairement se lancer, avec plus ou moins de maîtrise, dans un développement démonstratif
plus long, plus pesant, peut-être ennuyeux, avec données techniques et chiffres à la clé. Sous la pression du temps de
parole qui s’écoule – et qu’il ne faut pas dépasser – il devra, si on lui en laisse le loisir, expliquer comment ces déchets
sont conditionnés et confinés, évoquer la décroissance de la radioactivité, parler du déplacement des radioéléments
dans la roche d’accueil, donner la mesure des niveaux de contamination et de leur gravité… Bref, il devra asséner à
ses auditeurs toute une kyrielle de notions techniques au risque de les faire « décrocher » tandis qu’avec une seule
petite phrase combien plus courte et plus spectaculaire le « prophète » fera à coup sûr retentir le tocsin dans les
consciences de chacun ! Grandeur et servitude de la tâche de l’« expert » amené ainsi à assumer sa belle mission
d’informer en étant le plus souvent cantonné à la défensive et en endurant les emportements émotionnels d’un
« prophète » dont le premier objectif est d’entretenir les inquiétudes. Tchernobyl, Fukushima, les faibles doses, les
transports de combustibles usés, l’exposition des personnels travaillant sous rayonnement, l’impact environnemental
des centrales, la plupart des thèmes venant en discussion se prêtent à cette confrontation asymétrique très
caractéristique du débat nucléaire entre celui qui allume les incendies et celui qui cherche à les éteindre. Et de fait, tous
les grands débats nationaux officiellement organisés en France, ces quinze dernières années, sur des thèmesnucléaires comme Penly, le réacteur à eau pressurisée européen, les déchets, ont mis en scène ces schémas
particuliers de dialogue entre un imprécateur qui accuse et qui peut se permettre d’argumenter a minima car il touche
avant tout par l’émotion et un pédagogue dont la parole ne vaut que par la preuve.
Je mesure bien que les réflexions précédentes renvoient à des tendances sociétales ou à des disputes tactiques qui,
toutes, ajoutent à la difficulté de l’information/communication dans le domaine nucléaire. Faut-il pour autant rendre les
armes – les armes pédagogiques – et désigner comme inutiles les efforts de vulgarisation intelligente entrepris par les
« sachants » ? Dans ce champ clos où prolifèrent rumeurs et idées fausses y a-t-il encore place pour la transmission
sereine de données validées ? Autrement dit les efforts d’information et de transparence conduits depuis une vingtaine
d’années par les professionnels du secteur peuvent-ils rencontrer l’acquiescement des citoyens et être utiles ? Je ferai
deux remarques en forme de conclusion sur ce thème.
Je note en premier lieu que plus les citoyens sont informés sur le nucléaire et plus faible est leur inquiétude sur cette
forme d’énergie. Cela se vérifie dans les enquêtes, en France comme à l’étranger. Ainsi par exemple l’Eurobaromètre
42008 établit que les personnes ayant le moins d’inquiétude à l’égard du nucléaire se recrutent essentiellement chez
5celles qui ont les connaissances les plus élevées sur le sujet. En France une enquête IRSN/BVA montre que les
« leaders » d’opinion (chefs d’entreprise, élus, journalistes) qui sont censés être mieux informés que la moyenne de la
population sur le nucléaire sont 30 % à juger « élevés » les risques représentés par les déchets alors que ce niveau est
de 60 % pour l’ensemble du public – soit une inquiétude moitié moindre de la part des leaders.
D’autres exemples viennent montrer également qu’une information approfondie sur tel ou tel aspect particulier de la
filière peut infléchir radicalement la perception et le jugement du public sur le sujet. Je l’ai expérimenté assez souvent,
et par exemple lors du débat sur le stockage des déchets à vie longue, en 2015. En clôture de ce débat national, les
organisateurs avaient mis en place une expérience concrète de démocratie participative selon le modèle d’une
« Conférence de citoyens » inspirée des pratiques scandinaves : il s’agissait de recueillir l’avis d’un groupe
représentatif de citoyens : dix-sept personnes sans connaissances particulières sur les déchets, sélectionnées par un
institut de sondage. L’originalité de la démarche a consisté, avant toute chose, à expliquer dans le détail aux membres
du panel le principe et la technologie du stockage géologique tel que projeté à Cigéo (Centre industriel de stockage
géologique). Et cette formation intense, étalée sur plusieurs jours a été dispensée de façon pluraliste par des
promoteurs et des adversaires du projet, qui se sont partagés à part strictement égales leur temps d’exposés et de
réponses aux questions. Ce n’est qu’après avoir été informés contradictoirement et éclairés en détail sur tous les
aspects de Cigéo que les dix-sept citoyens ont été invités à élaborer un avis commun. Les observateurs s’attendaient,
tout au moins au départ, à ce que cet avis reflète l’inclination naturelle de l’opinion publique majoritaire exprimant sa
défiance à l’encontre d’un stockage souterrain couramment assimilé à une « poubelle » irradiant sous nos pieds pour
des millénaires. En fait, chacun était convaincu que les panélistes rejetteraient le principe même du stockage
géologique. À l’étonnement des observateurs et au désappointement des militants anti-Cigéo, il n’en a rien été. Les
« dix-sept » ont accepté à l’unanimité le principe du stockage en profondeur indiquant que « Le groupe n’est a priori pas
hostile à Cigéo, aux conditions que le temps soit pris pour la réalisation de tests en conditions réelles et grandeur
nature… »
Cette position collective montre qu’en dépit des difficultés inhérentes au débat nucléaire une pédagogie exemplaire
peut faire bouger les lignes, ce qui tend à confirmer que même bousculés par les « prophètes » les « experts » ne
parlent pas dans le désert ! Au bout du compte, le verdict de la Conférence rappelle tout simplement que l’information
peut dégonfler certaines caricatures et éclairer utilement l’opinion publique.
1 Voir sur ces questions Contester les technosciences : leurs raisons par Sylvain Boulouque et Contester les technosciences : leurs réseaux, par Eddy
Fougier sur www.fondapol.org.
2 Loi n° 95-101 du 2 février 1995 relative au renforcement de la protection de l’environnement, de Michel Barnier ministre de l’Environnement de
l’époque.
3 La dictature de l’urgence. Fayard, 2011.
4 Eurobaromètre 2008 et sondage CREDOC à la demande de l’Andra, 2010.
5 Enquête de l’IRSN avec BVA en 2011, et baromètre IRSN, 2012.1.
LES ÉCOLOGISTES, LA RADIOACTIVITÉ
NATURELLE, L’HORMESIS
Bruno Comby
Premier écologiste pour le nucléaire
Patrick Moore
Fondateur de Greenpeace et… pro nucléaire
Jean-Luc Salanave
Quatre souvenirs de mon aventure nucléaire
Michel Gay
Les contre-vérités « vertes »
Jerry Cuttler
Les effets bénéfiques sur la santé des faibles doses de
rayonnements vont-ils sauver le nucléaire ?Bruno Comby
Polytechnicien, ingénieur en Génie Nucléaire, Président fondateur de l’Association des Écologistes Pour le Nucléaire.
Bruno Comby (à gauche) avec le Pr James Lovelock, auteur de la théorie Gaïa et père historique de la pensée écologique.
Premier écologiste pour le nucléaire
1. L’évolution en écologiste pro nucléaire
J’ai cinquante-cinq ans et depuis toujours j’essaie d’améliorer les choses autour de moi. C’est le fil directeur de ma
vie. Lorsque j’étais étudiant je m’intéressais aux modes de vie, au sport, à la psychologie, à la performance, à
l’alimentation, à la relaxation, à la sieste, à voir comment on peut vivre mieux, pour soi, pour les autres et pour la
société en général. Ce n’est pas un engagement nouveau, cela remonte au début de mon adolescence.
Mon père Olivier, géologue pétrolier, travaillait dans le domaine de l’énergie. Son métier consistait à trouver où était
le pétrole. Il a terminé sa carrière en faisant de la prospective énergétique, et en travaillant sur les protocoles d’accords
sur le gaz naturel entre l’Europe et la Sibérie sur le gaz naturel sibérien entre l’Europe et l’URSS au sein d’Elf-Aquitaine
qui sera ensuite absorbé par le groupe Total. Très jeune, je posais déjà de nombreuses questions à mon père sur
l’énergie.
Parce que la France n’a pas de pétrole et que notre pays devait donc aller le chercher ailleurs, j’ai eu la chance de
beaucoup voyager dans mon enfance en accompagnant mon père. J’ai passé les deux premières années de ma vie au
Gabon, où mon père était responsable des premiers puits de pétrole. Nous habitions dans la jungle à proximité de la
plage dans des containers aménagés. C’est à cette époque, que l’on peut parler de mes premiers pas d’écologiste, au
sens propre du terme puisque c’est là-bas que j’ai appris à marcher. J’y ai découvert la vie au soleil dans la jungle
africaine, sur la plage, dans la nature sauvage, à manger des bananes, du poisson fraîchement pêché et de délicieux
fruits sauvages. Puis, après un passage en France, nous sommes partis aux États-Unis : les Américains ayant
découvert qu’il y avait du pétrole sous la mer. Nous avons donc passé deux années en Louisiane, à Lafayette puis à la
Nouvelle-Orléans où j’ai fait mes classes maternelles à l’école Montessori. Nous sommes ensuite revenus en France
quelques mois, le temps de mon Cours Préparatoire (CP), avant de repartir au Canada où j’ai passé sept années.
Ainsi, de l’âge de six ans jusqu’à l’âge de treize ans, J’ai vécu à Calgary dans la province de l’Alberta, province dont le
nord est « gorgé » de pétrole lourd. J’y ai fait du ski, construit des cabanes en rondins et des radeaux pour naviguer sur
les lacs, et j’y ai pêché et chassé.
Tous les week-ends, nous partions à la chasse dans les Grandes Plaines et j’y voyais ces grandes torchères quibrûlaient le gaz associé au pétrole : cela ressemblait aux flammes du diable, à l’enfer ! Je demandais à mon père
« C’est de l’énergie qui se perd. Pourquoi ne chauffe-t-on pas les maisons avec ? » Il m’avait répondu que ce n’était
pas rentable, que le tuyau pour amener le gaz jusqu’aux villes coûtait trop cher et que peut-être plus tard, cela serait
possible. Effectivement, c’est ce qui se fait actuellement puisqu’on amène maintenant le gaz sibérien jusqu’en Europe.
Mais dans les années 60, cela n’existait pas : le gaz est plus difficile à transporter que le pétrole. Je lui disais que c’était
dommage, que c’était du gaspillage et nous avions de longues discussions sur le monde énergétique de demain. De
ces discussions, j’avais retenu que le pétrole et le gaz étaient des énergies finies, non infinies et qu’elles allaient
disparaître dans un certain nombre de décennies. J’avais dix ans et je voulais savoir « Quand nous irions dans le
mur ? ». Il m’avait dit qu’il ne verrait pas le monde de l’après-pétrole mais que moi, je le connaîtrais.
Mon père me disait aussi « Que ferons-nous quand il n’y aura plus de pétrole, retournerons-nous vivre dans des
grottes, comme autrefois ? Non, heureusement, il y a une énergie pour prendre le relais, c’est le nucléaire ». J’ai
compris très jeune et n’ai jamais changé d’avis : j’étais pro nucléaire et écologiste ! J’aime bien creuser, comprendre.
De retour en France, étant bilingue, j’ai continué mes études au lycée international de Saint-Germain-en-Laye.
J’avais compris que c’était la science qui faisait avancer le monde, ainsi après « prépa » je suis rentré à l’école
Polytechnique puis à l’École Nationale Supérieures des Techniques Avancées (ENSTA, maintenant Paris-Polytech).
J’ai choisi comme section le nucléaire, car l’électricité est une énergie « ordonnée », propre, servant à tout, un moyen
facile, distribuée dans des fils : magique ! À un point tel qu’au début, on désignait l’énergie électrique comme la « Fée
Électricité » mais la fée est devenue « reine ». Au passage, on peut remarquer qu’il n’y a jamais eu de « guerre de
l’électricité » alors que les guerres du pétrole ou pour l’accès à l’eau se sont multipliées ainsi que les chantages sur le
gaz, notamment sur l’Ukraine.
En 1984, lorsque j’étais à l’ENSTA, le nucléaire était alors une technologie de pointe, très à la mode. Cela a bien
changé depuis, le nucléaire est presque devenu « honteux ». J’avais comme Professeur André Gauvenet, le premier
titulaire du poste d’inspecteur général pour la sûreté nucléaire d’EDF. C’était un passionné, mettant la sécurité au
premier plan. Je lui posais beaucoup de questions, et nous nous revoyions même en dehors des cours. Ce n’était pas
un militant, c’était un peu mon grand-père et il m’a beaucoup appris. Avec lui, j’ai visité l’usine de retraitement de la
Hague et la salle des réacteurs de la centrale de Paluel, alors en construction.
Puis, je suis entré à EDF, et j’y suis resté trois ans, la quittant en 1987. En effet, j’étais passionné aussi par la santé,
l’alimentation, le sport, la psychologie.
2. Écrivain « lanceur de concepts »
Pendant mes études, j’étais devenu moniteur de planche à voiles ce qui me permettait de vivre dans une caravane,
pieds nus, en maillot de bain deux mois par an. C’est à cette époque que j’ai fait mes premières expériences
nutritionnelles ; j’ai découvert le végétarisme, les graines germées, les cures de crudités, la cuisson à la vapeur.
Contrairement à maintenant, peu de gens étaient intéressés par ce style de vie. De plus, j’ai beaucoup voyagé pour
découvrir de nouveaux modes de vie. Tout ce que j’avais découvert, je voulais le partager et l’enseigner.
6En 1986, j’ai écrit mon premier livre « Comment vous libérez du tabac » , car à l’époque il n’existait pas de livre
pratique pour arrêter de fumer. Paradoxalement beaucoup de gens veulent arrêter de fumer mais n’y arrivent pas :
nombre de fumeurs se lèvent le matin en se disant « J’arrête de fumer » mais le soir, ils ont déjà refumé. J’avais pris
conscience de ce paradoxe en faisant des stages de monitorat de planche à voile à l’école Les Glénans. Je pensais
que j’allais y rencontrer des sportifs de haut niveau, ne fumant pas, ayant une bonne alimentation et un mode de vie
sain pour optimiser leurs performances… Pas du tout ! Je suis tombé sur de gros bras, très musclés, mais qui
mangeaient n’importe quoi, n’importe comment, qui fumaient comme des pompiers et qui le soir, au lieu de dormir,
faisaient de grandes fêtes en buvant des tonneaux de bière !
J’étais sidéré par ce comportement illogique, car entre-temps j’avais constaté sur moi-même une forte amélioration
de ma santé, avec mon nouveau mode de vie. Je me suis dit qu’il fallait jeter un pont entre la théorie et la pratique,
entre ceux qui savent comment s’y prendre et ceux qui sont esclaves. Il y avait à l’époque, près de vingt millions de
fumeurs en France, actuellement il en reste la moitié et même si c’est toujours beaucoup trop, j’ai plaisir à penser que
mon livre y est pour quelque chose. Effectivement, il s’est très bien vendu en France et nombreux sont ceux qui se sont
arrêtés de fumer en le lisant, dont Jacques Chirac, notre ancien président de la République. Toujours dans la lutte
antitabac, j’étais allé voir le Comité National Contre le Tabagisme (CNCT), dont le Directeur Yves de Givry m’avait appris
non seulement beaucoup de choses, mais aussi proposé d’être administrateur du Comité. Nous avons entre autres,
engagé des actions en justice contre l’industrie du tabac.
7J’ai écrit mon deuxième livre en 1988 sur le stress , puis j’ai décidé de devenir écrivain indépendant. C’est un drôle
8de métier, mais j’avais l’impression d’être utile… J’ai écrit mon troisième livre « Éloge de la sieste » puis « Délicieux
9insectes » .
J’étais une sorte de « lanceur de concepts » avec quinze ans d’avance sur tout le monde. Cependant, quand tout le
monde se préoccupe de ces concepts, et que cela devient une foire d’empoigne, cela ne m’intéresse plus du tout…
3. L’énergie : pétrole, charbon versus nucléaire
Nous vivons une époque formidable, avec des moyens de transport faciles, rapides, peu onéreux. Nous pouvons
téléphoner instantanément à l’autre bout de la planète avec nos téléphones portables. Nous vivons avec à notre
disposition une abondance de nourriture. Mais ce mode de vie fantastique repose sur nos ressources énergétiques.
Pour l’avenir, il faut rester prudent : rien de tout cela n’est garanti.
Dans les années 60, environ 20 % du pétrole était extrait des puits et les 80 % restant étaient considérés commeperdu, irrécupérable. Depuis, des modifications technologiques ont autorisé des forages plus profonds permettant de
récupérer 40 % du pétrole. De ce fait, les réserves de pétrole disponibles ont été multipliées par deux sans faire de
nouvelles découvertes, reculant de quelques décennies, l’échéance de la fin du pétrole.
Mais ce qui, très récemment, change encore plus la donne, ce sont « les pétroles de schiste », plutôt « pétroles de
roches mères ». Il s’agit de prendre le pétrole partout dans la roche elle-même, pas seulement de pomper les petits
lacs de pétroles souterrains qui se concentrent dans les anticlinaux lorsqu’il y en a, ce qui est relativement rare. Le
pétrole de roche mère est de la matière carbonée, vestige de la vie d’autrefois que l’on trouve un peu partout, dilué
dans le sol. Jusqu’à maintenant, nous ne savions pas comment faire pour le récupérer. Puis, est apparue la
fracturation, innovation technologique qui permet en brisant la roche de récupérer le pétrole même lorsqu’il s’y trouve
en quantités relativement faibles. De nouveau, ce procédé technologique permet d’augmenter considérablement, le
gisement potentiellement exploitable. Mais ce n’est pas infini pour autant…
En plus, ce pétrole pris dans les entrailles de la terre, nous le brûlons et le dioxyde de carbone (CO ) ainsi que les2
oxydes d’azote et de soufre qui en résultent sont envoyés dans l’atmosphère, considérée comme une grande poubelle.
Ce n’est pas une petite modification ou une pollution mineure, comme le serait un barbecue pour griller son bifteck ou
même un feu de forêt, il s’agit aujourd’hui de plus de trente milliards de tonnes de CO rejetées chaque année dans2
l’atmosphère. La nature n’arrive plus à digérer tout ce gaz ! Seule la moitié du CO rejeté est réabsorbée par les cycles2
naturels. Nous sommes dans un processus à la fois d’épuisement d’une ressource précieuse, le pétrole, que la nature
a mis plus de cent millions d’années à fabriquer et d’accumulation d’une pollution de plus en plus grande de l’air que
nous respirons. Pollution telle que la composition chimique de l’atmosphère de notre planète en est modifiée. Ce n’est
pas un petit problème, c’est un changement écologique global affectant l’ensemble de la planète, et nous sommes tous
embarqués sur ce vaisseau qui tourne autour du soleil.
Le nucléaire présente les avantages « élégants » de résoudre d’un coup ces deux problèmes globaux auxquels
l’humanité fait face : la finitude des ressources pétrolières et la pollution des rejets d’oxydes de carbone, de soufre et
d’azote. Quant au smog remarquable en Chine et autour des grandes agglomérations, la combustion du charbon en
produit plus que celle du pétrole, qui elle-même en produit plus que le gaz. Un peu moins polluant, c’est toujours
polluant, c’est juste moins mauvais !
Le nucléaire nous libère des problèmes géostratégiques liés au pétrole, tels que les guerres, les pressions, les
chantages internationaux, et les dépendances économiques. Autre sujet majeur, nous voyons bien que le pétrole
moyen-oriental finance en partie le terrorisme auquel la France et la Belgique doivent faire face. S’il y a des enjeux
économiques, il y a surtout des enjeux sécuritaires absolument majeurs qui se cachent derrière toute politique de
l’énergie. Il est absolument essentiel de ne pas se tromper dans nos choix énergétiques.
L’humanité vit en grande partie de l’énergie qui provient d’un petit bout du golfe Persique : c’est un talon d’Achille de
nos économies modernes. Une grande partie de la Marine de guerre américaine et française est mobilisée au
MoyenOrient, et c’est là que j’ai effectué mon service militaire en tant qu’officier dans la Marine Nationale. J’ai été affecté sur
l’aviso-escorteur Amiral Charner, un bâtiment de guerre. J’avais choisi cette affectation, car je pensais partir pour une
mission de représentation française dans l’Océan Indien, ce qui me promettait des vacances agréables durant un an,
en Australie, à Madagascar, aux îles Seychelles, à la Réunion, au Kenya, avec à chaque escale une visite des environs
et une petite réception dans les ambassades. Mais en janvier 1981, au début de la guerre Iran-Irak alors que je
m’envolais vers la Réunion pour rejoindre le bâtiment, le président Giscard d’Estaing a sifflé la fin de la récréation pour
la marine française. Notre navire a été alors affecté en extrême urgence à la zone de guerre du détroit d’Ormuz. En
effet, les Iraniens menaçaient de couper la route du pétrole aux Occidentaux et de couler les pétroliers qui passeraient
le détroit, ce qui risquait de mettre à genoux tous les pays développés ! De plus, les assurances des pétroliers (assurés
par de grosses compagnies d’assurances comme la Lloyds) étaient suspendues s’ils naviguaient en zone de guerre. À
l’époque tout comme aujourd’hui, il y avait de fortes tensions autour de cette région stratégiquement hypersensible :
l’Ayatollah Khomeiny avait pris le pouvoir à la suite du Shah d’Iran, les « fous de Dieu » menaçaient tout le monde et
menaçaient, notamment de couler le navire sur lequel je me trouvais ! Les principaux pays développés étaient présents
sur ce théâtre naval et s’étaient réparti les surfaces maritimes : les Américains y avaient dépêché plusieurs gros
porteavions (navigant au large en escadrille avec frégates), comprenant des hélicoptères et avions sécurisant en
permanence l’espace aérien, ainsi que des sous-marins qui eux, sécurisaient l’espace maritime. Il fallait à ces
10escadrilles être à plus de trois cents milles des côtes pour avoir la place nécessaire pour manœuvrer. Les Russes se
mettaient entre les Américains et la côte, les Français et les Britanniques naviguaient au plus près de la côte, jusqu’à la
limite des douze milles (eaux territoriales) mais par prudence, nous restions à quinze milles. De temps en temps, nous
croisions des bâtiments australiens Bref, nous allions jusqu’au contact, ou presque. Nous recevions des messages
radio des Iraniens menaçant de nous couler et quelque temps après, des avions équipés de missiles antinavires,
même parfois de missiles Exocet français, nous survolaient ! Nous étions parfois menacés d’être coulés par des
navires anglais, armés par les Français. Tout cela était un peu paradoxal, la bonne nouvelle, nous avions des
contremesures. Tous les jours, nous pouvions nous faire tirer dessus, mais cette petite puissance régionale n’osait pas
affronter les grandes puissances mondiales : Ils avaient peur. Depuis les attentats du 11 septembre, les terroristes ont
pris conscience de leur capacité de nuisance : il est beaucoup plus facile de détruire que de construire, d’attaquer que
de se protéger, plus facile de tuer que de garder en vie. Ils ont appris à « penser grand » et même à s’attaquer au reste
de la planète. Je pense que hélas, la zone du détroit d’Ormuz sera plus en plus instable et que le terrorisme a de beaux
jours devant lui, d’autant plus que notre dépendance à l’égard du pétrole est croissante.
L’énergie nucléaire nécessite que très très peu de matière première. C’est ce que j’appelle « le facteur un million » :
un gramme d’uranium produit autant d’énergie qu’une tonne de pétrole, ceci en raisonnant en termes de masse. Entermes de déchets les gaz de combustion sont si volumineux qu’il est illusoire de vouloir les confiner. Depuis ses
débuts, l’industrie gazière et pétrolière n’a donc jamais confiné ses déchets et la poubelle était et est toujours,
l’atmosphère ! À l’aube du réchauffement climatique, on s’est dit qu’il faudrait le confiner. Mais pas facile de confiner un
gaz, avec ses mouvements browniens de molécules « minuscules ». Les déchets nucléaires sont quant à eux, solides,
lourds, inertes. Tellement lourds que ce sont les éléments les plus lourds de la planète ! Ce sont des déchets qui ne
bougent pas : si on abandonne un tuyau de plomb dans son jardin avec un peu de terre dessus, après n décennies ou
siècles, le morceau de plomb sera toujours là. Évidemment, on ne peut pas en dire autant des gaz de combustion du
charbon ou du gaz naturel. Les molécules, c’est comme les obèses, plus elles sont grosses moins elles courent vite !
Comme le nucléaire consomme très peu de matières premières, la dépendance envers le pays producteur est très
faible. En outre et par chance, il y a de l’uranium un peu partout ! Quand Georges Pompidou et Valéry Giscard
d’Estaing ont lancé le programme nucléaire français, ce dernier a dit « Rien qu’avec l’uranium sur notre territoire
français, la ressource énergétique est supérieure à la valeur énergétique de tout le pétrole de l’Arabie Saoudite ». Ce
qui est exact, de l’uranium il y en a partout. Sur un jardin de mille mètres carrés et sur une profondeur de dix mètres,
nous avons un peu moins de cent kilos d’uranium soit sur la même superficie et sur une épaisseur de cent mètres de
croûte terrestre, nous en avons environ une tonne. Rien que dans mon terrain, j’ai des tonnes d’uranium, alors qu’il me
suffirait de quelques kilos pour mon usage ! Avec l’industrie nucléaire, il n’y a donc plus de risque de pénurie, pas de
dépendance économique, plus de dépendance énergétique.
Les enjeux géopolitiques sont aussi nettement inférieurs : le nucléaire consomme des quantités infimes d’uranium.
Bien sûr, il faut aussi du béton et quelques terres rares, terres rares essentielles aussi pour les énergies solaire et
éolienne, et pour les produits électroniques (batteries, écrans plats, disques durs etc.). Seul bémol, la Chine fournit
90 % des besoins en terres rares de l’industrie mondiale, ce qui constitue un quasi-monopole mondial.
Enfin, certains pensent que la Nouvelle Zélande ou l’Islande ne pourront jamais utiliser le nucléaire car ces îles sont
trop petites pour y installer des structures de centrales nucléaires. C’est faux, on sait faire du nucléaire miniature. On
sait faire de petites piles atomiques qui fournissent l’énergie nécessaire aux satellites et aux sondes envoyées dans
l’espace. De petits réacteurs sont utilisés dans les sous-marins à propulsion nucléaire, ainsi que dans les petites
centrales nucléaires sur barge flottante.
Le nucléaire est une industrie beaucoup plus propre que celle du charbon, son grand concurrent. Pour simplifier, on
peut dire que l’industrie du charbon est très polluante, très sale, très dangereuse, même quand tout va bien. Alors que
l’industrie du nucléaire à l’inverse, même quand on fait des bêtises est hyper propre, hyper sûre, et connaît très peu
d’accidents.
Au niveau mondial, il y a des accidents, souvent meurtriers, tous les jours dans les mines de charbon. Des
accidents nucléaires il y en a eu tellement peu, que cinquante ans plus tard, on en parle encore : Tchernobyl, le pire,
s’est passé il y a trente ans ! Lors du second accident le plus grave, Fukushima avec ses quatre réacteurs hors
d’usage, personne n’a été tué personne par la radioactivité ! Seuls trois ouvriers ont eu les jambes légèrement brûlées
par de l’eau contaminée qui s’était introduite dans leurs bottes. Les vingt mille morts dus au tsunami ont été oubliés.
Cent mille personnes ont été évacuées de la zone de Fukushima. Il était légitime d’évacuer très rapidement les
populations autour de Fukushima au moment de l’accident, pour les mettre à l’abri. Aujourd’hui, la zone pourrait être en
grande partie réhabitée : les doses de radioactivité ne dépassent pas les doses de radioactivité naturelle que l’on trouve
dans certaines stations thermales européennes ou villes comme Guarapari au Brésil et Ramsar en Iran. Il est
cependant très difficile pour un homme (ou une femme) politique de donner aux populations le signal de revenir habiter
la zone précédemment interdite, en effet si une seule de ces personnes développait plus tard un cancer et bien qu’une
personne sur trois meure d’un cancer sans avoir été exposé à la radioactivité, cette personne exposée pourrait traîner
cet homme (femme) politique devant les tribunaux, sur la base que l’exposition à la radioactivité est la cause de son
cancer.
4. Genèse de l’Association des Écologistes pour le Nucléaire
J’ai été un précurseur de la diffusion de plusieurs idées sur l’écologie. Durant les années quatre-vingt, les salons et
expositions « Bio » ou « Écologiques », se sont multipliés et j’y animais de nombreuses conférences. J’ai vécu par
l’intérieur le développement de ces idées et j’ai vu alors, la montée de l’anti nucléarisme primaire, viscérale. Beaucoup
de gens critiquaient le nucléaire dans les milieux écolos sous prétexte que selon eux, c’est sale, c’est dangereux, ce
n’est pas démocratique. C’était une haine absolue, sans aucun fondement. La critique du nucléaire se construisit ainsi
petit à petit, à l’intérieur de ces mouvements, et j’ai vu comment ces personnes avec ces propos commençaient à
grignoter, à envahir l’ensemble de la société en partant de pas grand-chose. J’ai aussi compris très tôt qu’ils avaient
gagné parce qu’ils étaient combatifs, parce qu’ils se battaient avec leurs tripes et avec un discours émotionnel. Je
11m’intéresse à la psychologie et comme l’écrivait Émile Coué , le père de la pensée positive, quand il y a un combat
entre la raison et l’imagination, c’est toujours cette dernière qui l’emporte.
Ce combat contre le nucléaire, fondé sur rien de scientifique (l’accident de Three Miles Island n’avait fait aucune
victime) était très dangereux. À un moment, cela a été un peu trop loin : l’Allemagne et les États-Unis de Jimmy Carter,
avaient mis un coup de frein à leur programme nucléaire et je voyais qu’en France, les Verts et leur radio phobie
s’avançaient dans les arcanes du pouvoir…
Je reliais cela au paradoxe du titre de mon livre « Délicieux insectes ». Les insectes sont une source de protéines
importantes prouvée scientifiquement, mais il existe une peur inconsciente des insectes fabriquée depuis l’enfance. Ce
même paradoxe existait pour le nucléaire : une énergie propre, produisant peu de déchets, confinés, mais cette énergie
est unanimement critiquée. J’ai décidé alors, de résoudre ce paradoxe en lançant un pavé dans la mare avec mon
12livre : « Un écologiste pour le nucléaire » . En fait, il y a deux mondes, celui des ingénieurs, et celui des écologistesqui ne comprennent rien mais qui sont contre tout. Deux mondes qui ne parlaient pas le même langage et qui donc, ne
se comprenaient pas.
Ce nouveau livre a été publié en 94, et on m’a invité sur les plateaux de télévisions pour en parler. J’y ai souvent été
pris entre deux feux : l’industrie qui ne faisait plus confiance aux écologistes et les écolos qui n’écoutaient plus le
monde de l’industrie. Je voulais mettre tout le monde d’accord, mais c’était une guerre de tranchées : j’étais debout au
milieu et tout le monde se tirait dessus ! Je me suis fait beaucoup d’ennemis des deux côtés, j’étais notamment le
diable pour les écolos. À partir de là, je n’ai plus été invité à débattre, on m’a même interdit d’exposer dans les salons
Bio. Puis, j’ai commencé à recevoir des menaces : un jour, à Tours lors de l’exposition « Horizon Nature », mon stand
a été violemment démonté et mes deux collaborateurs et moi-même, avons été agressés et insultés par des prétendus
pacifistes !
J’ai intenté un procès contre ces « antinucléaires » et les organisateurs du salon que j’ai gagné, mais personne n’en
a parlé.
J’avais des menaces de plus en plus tenaces, je commençais à avoir peur. Au cours d’émissions, on me disait
« Vous êtes tout seul, vous êtes un rigolo, un marginal ! ». Nous, dans notre organisation antinucléaire, nous sommes
cinq mille et plus, nous avons même un ministre, et vous, vous êtes « Monsieur Personne ! ». Un argument d’autorité !
Je ne voulais plus et ne devais plus rester seul.
Pays de Pierre et Marie Curie et d’Antoine Becquerel qui a découvert la radioactivité, la France est l’exemple qui
démontre au monde entier que le nucléaire civil, ça marche et même que cela fonctionne très bien grâce à AREVA et
EDF, compagnies nucléaires très performantes. En France donc, beaucoup de gens étaient d’accord avec moi. J’ai
créé l’Association des Écologistes pour le Nucléaire (AEPN) en 1996, pour réunir ces personnes et combattre les
manifestations haineuses de certains groupes antinucléaires. De plus, Il y avait des myriades d’organisations
antinucléaires, mais pas d’association nationale pro nucléaire, qui informe le grand public, les politiques, les médias.
J’ai donc commencé sans argent avec quelques copains et conçu un embryon de site web, seul moyen de
communiquer rapidement. Peu après la création de l’AEPN, Lionel Jospin Premier ministre, et Dominique Voynet
eMinistre de l’Environnement, prennent la décision d’arrêter définitivement Superphénix, réacteur de la 4 génération,
que même les Américains et les Russes n’ont pas su faire fonctionner à cette échelle ! La décision d’arrêter
Superphénix a stupéfié le monde entier. Il y a eu une action en justice pour arrêter cette décision, portée par deux
organisations, l’AEPN et le Syndicat Mondial des Travailleurs du Nucléaire (WONUC) avec son fondateur André
Maïsseu. Un jour, j’ai reçu un appel téléphonique de la CGT, m’annonçant pour le lendemain, la visite à Lyon de
Dominique Voynet et une manifestation contre l’arrêt de Superphénix : « On lui dira ce qu’on pense ! Venez avec une
banderole ». Me voilà préparant ma première banderole : j’ai fabriqué celle-ci avec deux gros piquets achetés au
magasin de bricolage du coin, et je me suis retrouvé en tête de la manifestation. La Ministre a demandé à recevoir une
petite délégation et je me suis retrouvé à discuter avec elle pendant plusieurs heures. Grâce à la banderole, l’AEPN a
été vue à la télévision ce qui lui a permis de passer rapidement de dix à mille membres !
Dans les années qui ont suivi, l’AEPN s’est développée dans différents pays, le Canada, les États-Unis, la Pologne,
l’Afrique du Sud, et des correspondants.
Le but est d’informer le public sur les bienfaits du nucléaire civil. Dix ans après, avec Hervé Nifenecker j’ai fondé
l’association « Sauvons le Climat » qui prône la lutte contre le réchauffement climatique grâce à la suppression de
l’utilisation des énergies fossiles et le maintien de l’électronucléaire.
5. Les « actions » de l’AEPN
5.1 Études des effets de la radioactivité naturelle
Une des activités de l’AEPN consiste à étudier la radioactivité naturelle. On nous serine souvent avec les nombreux
méfaits de la radioactivité artificielle de nos centrales, alors qu’elle n’a pas d’action directe sur l’homme. En effet, elle
est parfaitement contenue au cœur du réacteur, par trois enceintes de confinement. L’augmentation (minime) de la
radioactivité autour des centrales, est égale à un millième de la radioactivité naturelle.
La radioactivité naturelle a été peu étudiée. Pourtant, depuis la nuit des temps, le soleil est non seulement à l’origine
de la vie, mais aussi un grand réacteur nucléaire. Notre planète est radioactive : on y trouve entre autres, de l’uranium
et du thorium, qui sont les scories radioactives d’une supernova qui a permis la création du soleil puis des planètes de
son système. Nous retrouvons sur terre, les cendres de cette explosion dont les concentrations en ces actinides (en
fait, nous mesurons leurs descendants gazeux) varient beaucoup suivant les lieux. En France, dans la plupart des
régions, il y a à peu près trois grammes d’uranium par tonne de terre, qui produisent un bruit de fond moyen de l’ordre
de 0,1 microsievert par heure (débit de dose : µSv/h). Dans certaines régions granitiques, telles que la Bretagne, le
bruit de fond y est de deux à dix fois plus élevé. Dans le village de Ramsar (Iran) et la plage de Guarapari (Brésil), dont
je parlerais plus tard, j’y ai mesuré respectivement, 150 et 50 µSv/h, soit des bruits de fond de cent à mille fois plus
élevés que dans nos contrées. Cette variation dans les bruits de fond naturels de 1 à 1000, c’est beaucoup, d’autant
plus par rapport à une augmentation de 0.001. Cette variation « naturelle » est donc un million de fois supérieure à celle
« apportée » par les centrales ! Et on nous bassine dans les médias pour une augmentation un million de fois plus
faible que des augmentations que l’on rencontre dans la nature et dont personne ne se soucie !
En conséquence, j’ai décidé d’aller étudier ces lieux naturellement radioactifs. J’ai étudié quatre endroits. En France,
je suis allé à La Bourboule, station de cure thermale en Auvergne. J’y’ai mesuré jusqu’à 3 µSv/h dans la rue, en plein
13cœur de la ville, soit trente fois plus que la moyenne . Malgré cela, c’est une ville réputée pour notamment soigner les
maladies chroniques des enfants telles que l’asthme et les allergies.
En 2000, la Commission de recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité (CRIIRAD) relève un tauxde radioactivité supérieur aux valeurs moyennes sur la plage de l’Espiguette située à l’embouchure du Rhône. En 2003,
la plage de l’Espiguette fait de nouveau grand bruit : la CRIIRAD prétendait que cette radioactivité provenait de déchets
radioactifs déversés par le site nucléaire de Marcoule et voulait faire interdire cette magnifique plage, alors qu’elle est
idéale pour faire du kitesurf. Donc en juillet 2003, une petite délégation de l’AEPN (dont ma fiancée) s’est rendue sur
place pour étudier. J’y’ai mesuré des débits de dose de l’ordre de 1 µSv/h, soit dix fois plus que sur des zones proches,
mais quand bien même, dix fois plus que pas grand-chose, cela ne reste pas grand-chose ! Quant au mécanisme, il
était connu de longue date : En 1955, André Rivière un géologue, avait mis en évidence le transport par les eaux du
Rhône, de sédiments contenant des éléments naturellement radioactifs comme de l’uranium, et leur concentration sur
la plage de l’Espiguette. Cette étude a été publiée en 1956, soit deux ans avant le début de la construction du site de
Marcoule. À titre indicatif, le Rhône charrie une dizaine de tonnes d’uranium naturel par an. Les conclusions de notre
14étude ont été publiées sur internet , ce qui a mis fin à cette cabale : la CRIIRAD n’a pas insisté comme c’était l’AEPN
qui avait réalisé l’étude.
En 1999, je suis parti à Guarapari, au Brésil. Guarapari est située sur la côte sud de l’Atlantique, à l’embouchure
d’une rivière qui charrie des sables riches en thorium qui vont se déposer sur la plage dite du sable noir (praia areia
preta). On peut lire sur la brochure de l’office du tourisme, la phrase « cidade da saude » soit ville de santé. En effet,
c’est une ville célèbre pour ses bienfaits sur la santé et ceci avant même l’arrivée des Portugais : les Indiens
d’Amazonie venaient déjà s’enduire le corps de sable noir pour se soigner. Rapidement après la découverte de la
radioactivité, on s’est aperçu que cette plage était radioactive et à partir des années 1910, les bienfaits de sa
radioactivité ont été exploités. Les curistes viennent s’enduire le corps de sables noirs riches en thorium et restent ainsi
cinq minutes pour une première exposition, puis le temps d’exposition augmente sans dépasser une heure par jour. La
durée de la cure est d’environ vingt jours, et cela permet de guérir tous les phénomènes inflammatoires. Au niveau des
mesures, dès l’arrivée à la plage, on note une dose de 5 µSv/h soit cinquante fois plus élevé que le bruit de fond
habituel. À un endroit de la plage, j’ai pu mesurer 30 µSv/h. Ce sont des niveaux, où on commencerait à « s’affoler »
dans une centrale nucléaire ! Mais, à Guarapari, aucune « radio précaution » particulière n’est prise et personne n’a
peur de la radioactivité : la plage est peuplée d’enfants qui jouent et de touristes venus du monde entier. C’est de plus,
une ville très urbanisée. Avant d’arriver, je m’imaginais que c’était un petit village de pêcheurs, avec des cabanes en
bois… Pas du tout ! Cela ressemble plutôt à Nice avec sa promenade bordée d’immeubles. Les habitants sont fiers de
la particularité de leur ville, et on peut même se loger à l’hôtel du thorium ! C’est rafraîchissant contrairement à la
Bourboule où il ne faut pas prononcer le mot radioactivité ! De plus, ils étaient contents de voir que l’AEPN s’intéressait
à leur ville.
Économiquement parlant, on peut aussi dire que les bienfaits de cette radioactivité naturelle, ont sauvé Guarapari.
En effet en 1942, les Américains lorsqu’ils ont déclenché le projet Manhattan, ont décidé de récupérer le thorium de la
plage de sable noire pour fabriquer la bombe atomique. Ils ont donc pillé, vidé la plage d’une grande partie de son
thorium. Une usine installée sur la plage où la plupart des pêcheurs locaux ont été embauchés, permettait de séparer le
sable noir riche en thorium du sable blanc par densitométrie. Au rythme d’un bateau par semaine, des milliers de
tonnes de thorium sont parties vers les États-Unis. Il y a eu des mariages, des histoires, des constructions jusqu’au
moment où le projet Manhattan a décidé d’abandonner la voie du thorium. L’exploitation a donc cessé brutalement,
mettant en grande difficulté économique Guarapari. En tout cas, les États-Unis ont un très gros stock stratégique de
thorium en attente de servir à la réalisation des réacteurs du futur.
Enfin, j’ai cherché si ces doses « naturelles fortes » de radioactivité avaient eu des conséquences sur la santé des
habitants de Guarapari. Il existait trois études sur ce sujet établies par un père jésuite à vocation scientifique dans les
années 1920, et deux scientifiques brésiliens. Je suis allé voir les médecins de la ville, j’ai enquêté sur d’éventuelles
études de santé, ce qui m’a permis d’établir un protocole de recherche sur ce sujet. Malheureusement, je n’ai pas
obtenu de subvention pour le mettre en œuvre.
En 2006, je suis parti pour une autre campagne de mesures de radioactivité naturelle, au nord de l’Iran près de la
mer Caspienne, dans la ville de Ramsar. La radioactivité provient d’une cinquantaine de ruisselets qui traversent la
ville, dont les eaux blanchâtres, sont riches en carbonate de radium. Le carbonate de radium au contact de
l’atmosphère se solidifie au bord des ruisseaux en une poudre ressemblant à de la craie. Remplaçant efficacement la
chaux, ce carbonate de radium est utilisé localement comme ciment et enduit pour la construction de bâtiments. C’est
un peu le cas du Kerala en Inde, mais au Kerala il ne s’agit pas d’une seule ville, mais de tout un état qui est radioactif.
Le ruisseau le plus radioactif jaillit au niveau de l’ancienne école de Ramsar (cimentée avec du carbonate de
radium) et traverse la cour de récréation. J’y ai mesuré un débit de dose de 100 µSv/h. À ce niveau, dans une centrale
nucléaire ce n’est plus un début d’affolement mais la panique ! J’ai rencontré l’homme, probablement le plus exposé à
la radioactivité naturelle de toute l’histoire de l’humanité. D’une part, Monsieur Taichi habite la maison la plus
« radioactive » de Ramsar, qu’il a construite lui-même avec le fameux ciment provenant de l’école et d’autre part, il a
été l’instituteur de cette école durant toute sa carrière professionnelle. Lorsque je l’ai rencontré, il avait soixante-huit
ans et avait dépassé de dix ans l’espérance de vie moyenne du pays. On ne peut pas dire qu’il est mort
prématurément. Il se nourrissait avec les légumes et les fruits de son potager hautement « radioactif » : au contact des
oranges, je mesurais jusqu’à 4 µSv/h. À l’intérieur de sa maison, notamment dans la cuisine et la chambre à coucher,
j’y ai mesuré jusqu’à 150 µSv/h.
J’ai aussi travaillé avec des scientifiques du département de radiologie de l’hôpital et de l’université des Sciences
Médicales de la ville iranienne de Babol. Nous avons étudié les effets de cette radioactivité naturelle sur les mille cent
quatre-vingt-dix enfants ayant fréquenté cette école primaire, la plus radioactive au monde. Aucun effet négatif n’a été
observé à ce jour, ni sur la santé de ces enfants, ni sur celle de leurs descendants, malgré les fortes doses de
15radioactivité naturelle auxquelles ils ont été exposés .Enfin, j’ai fait une proposition : transformer cette école en musée de la radioactivité naturelle. On y évoquerait
l’hormésis, les différentes formes de radioactivité, les études sur ses effets, ce qui serait bien utile sur le plan
pédagogique. De plus, cela pourrait « booster » le tourisme. Malheureusement ce n’est pas simple, il faut trouver des
fonds…
Je suis aussi allé dans la petite ville de Boulder dans le Montana, où les anciennes mines d’or, sont actuellement
exploitées en « mines de santé ». Depuis les années 50, les gens viennent du pays tout entier mais aussi du Japon,
s’exposer au radon et des résultats positifs ont été obtenus notamment sur les maladies auto-immunes telles que
l’arthrite. Les « curistes » restent assis dans la mine d’une à deux heures sur sept à dix jours. C’est un peu comme à
Lourdes sauf qu’à Lourdes, il se produit un miracle tous les 10-15 ans alors qu’au Montana, chaque personne exposée
est un miraculé et repart soulagée ou guérie. Remarquons qu’à Lourdes, c’est aussi une grotte… Je devrais y aller
mesurer la radioactivité. Si cela fait du bien, faisons le savoir. Si c’est une arnaque, il faut le démontrer. La découverte
de la cortisone a nui à la pratique de la mine. Je suis allé visiter la Free Entreprise Radon Health Mine qui continue
cependant, à bien fonctionner : le propriétaire ne gagne pas des fortunes mais il est content. On notera que les autorités
américaines ont inspecté le lieu et ne l’ont pas fermé bien que le radon soit considéré comme un danger pour la santé
par ces organismes environnementaux.
Avant les années 60, les stations d’eaux thermales étaient nombreuses à mettre leurs agents curatifs radioactifs en
publicité et les eaux minérales comme Badoit, Perrier affichaient leur concentration en uranium. Actuellement, elles
sont « déradioactivisées ». C’est dommage, car on se prive des vertus des doses faibles de radioactivité. Nulle part au
monde, il a été montré que la radioactivité naturelle était dangereuse pour la santé. Au contraire, il semble qu’il y ait
une sorte de règle : aux doses naturelles et y compris jusqu’aux doses naturelles les plus élevées, la radioactivité soit
n’a pas d’effet, soit n’a que des effets bénéfiques.
5.2 La sécurité nucléaire
Pour l’AEPN, la sécurité particulièrement de l’électronucléaire est un sujet très important. Globalement, la sécurité
des centrales nucléaires est très bien faite par de très bons ingénieurs : les centrales sont très bien protégées, qu’ils
s’agissent d’attentats terroristes, de tremblements de terre, de chutes d’avions ou autres. Bien que l’on parle
uniquement du risque radioactif dans les médias, il existe d’autres risques qui ne sont pas ceux auxquels on pense en
premier. Il ne s’agit pas du risque nucléaire mais celui de manquer de courant, et que nos centrales soient mises en
état de ne plus fonctionner. Et, je rappelle que 80 % de notre électricité est produite par nos centrales nucléaires.
Fin octobre 2014, j’ai abordé ce sujet pour la première fois au cours de l’émission « Bourdin direct » sur RMC,
16émission animée par Jean-Jacques Bourdin . Il se trouvait qu’un drone avait survolé de nuit une centrale nucléaire, et
que quelque temps plus tard, cinq drones avaient survolé cinq centrales françaises au cours de la même nuit. Personne
ne savait pourquoi, ni la police, ni le gouvernement.
J’ai réfléchi aux différentes hypothèses en me posant une première question : Que peut faire un drone ? J’ai écarté
rapidement l’hypothèse attentat, un drone ne pourrait pas atteindre un réacteur nucléaire entouré de trois enceintes de
confinement, d’une épaisseur d’un mètre de béton : aussi bête et inutile qu’attaquer une voiture avec un moustique !
Par contre, le drone est capable d’observer et de cartographier. Ces drones ont survolé de nuit, donc ils étaient équipés
de caméra infrarouge. Ainsi, ils voyaient ce qui est « chaud ». Qu’y at-il de « chaud » dans une centrale. Il y a le cœur
de la centrale, mais comme nous venons de le voir, il est bien protégé. Un autre endroit « chaud », ce sont les
transformateurs « basse tension – haute tension », qui sont situés le long de la centrale, à l’extérieur des turbines. En
quoi cela peut être utile de les repérer et pourquoi ? Nous étions en période d’attentats terroristes : y avait-il un
rapport ? En outre, le fait que cinq centrales avaient été survolées simultanément la même nuit et que les autorités
avaient été défiées, démontrait qu’il s’agissait plutôt d’une organisation de professionnels.
Que pourrait-il se passer en cas d’attaque d’un ou plusieurs transformateurs ? Les transformateurs sont sans
protection, à l’air libre donc faciles à atteindre et à mettre hors d’usage. Il n’y a aucun risque nucléaire, par contre on est
privé d’électricité, un black-out total pour la population. Si un transformateur est hors d’usage, ce n’est pas
catastrophique, EDF a quelques unités de rechange et il suffirait de quinze jours à trois semaines pour le remplacer et
le mettre en route. Par contre, si cinq, dix, transformateurs sont mis hors d’usage simultanément, il faudrait en
fabriquer, et là les délais de remplacement sont d’au moins un an. C’est une ville, une région, la France, voire l’Europe
qui sera dans le noir, puisque la France est le « poumon » de l’Europe. Toute l’économie serait par terre, plus de
communication, de téléphone, les industries ne pourront plus fonctionner, il ne s’agira plus d’une question d’éclairage.
Ce scénario est-il réaliste ? En tout cas, la « neutralisation » d’un transformateur est plus facile et moins dangereuse
que de produire un accident nucléaire. Ce scénario est possible, en voici quelques exemples.
En avril 2013, à San José en Californie, un commando de snipers a tiré de nuit, sur dix-sept transformateurs les
17endommageant gravement. Auparavant, ils avaient coupé des câbles de télécommunications optiques . À ce jour, les
coupables n’ont pas été retrouvés, mais les États-Unis ont pris des mesures de protection, ce que n’a pas fait la
France. En Ukraine et en Iran, des attaques similaires de transformateurs ont eu lieu.
En Belgique début août 2014, à la centrale nucléaire de Tihange, une personne a volontairement vidangé l’huile de
refroidissement d’une turbine du réacteur Tihange 4. Le système de vidange de ce type de turbine est particulier, en
conséquence seul un agent infiltré connaissant ce système, a pu opérer sans problème. Depuis, les procédures de
sécurité ont changé : toutes les procédures de maintenance doivent être effectuées par deux ouvriers. La Belgique a six
réacteurs nucléaires qui fournissent 50 % de ses besoins en électricité. À l’époque de l’attentat, deux étaient déjà hors
de service pour contrôle et les journaux belges titraient : la Belgique passerait-elle l’hiver ? Un peu plus tard en
novembre 2014, curieusement un incendie s’est déclaré sur transformateur d’intensité produisant l’arrêt du réacteur
Tihange 3.6. Conclusion
La réputation de sérieux de l’AEPN construite grâce à nos études, m’a permis d’être de plus en plus souvent invité
dans les médias, radio et/ou télévision où il importe de rester calme face à nos contradicteurs. Nous comptons
actuellement douze mille membres et signataires répartis dans soixante-cinq pays sur les cinq continents.
Le travail de l’AEPN est immense et continu, informant sur les effets bénéfiques sur de la radioactivité naturelle sur
la santé, ceux sur l’environnement de l’électricité nucléaire, mais aussi sur l’efficacité de la radiothérapie notamment de
la protonthérapie, dans le traitement des cancers.
6 Bruno Comby, Comment vous libérer du tabac. Editions Dangles, collection Psycho soma, réédité en 1999.
7 Bruno Comby, Stress control : Comment vous libérer du stress par les méthodes naturelles.
Bruno Comby, Eloge de la sieste. Editions TNR. Préface de Jacques Chirac.
8 Editions Dangles.
9 Bruno Comby, Délicieux insectes : les protéines du futur. Editions Jouvence, 1990. Préface d’Albert Jacquard.
10 Un mille nautique = 1852 mètres.
11 Emile Coué (1857-1926) : psychologue et pharmacien français auteur d’une méthode de guérison et de développement personnel (la méthode Coué)
fondée sur l’autosuggestion.
12 Bruno Comby, Un écologiste pour le nucléaire. Editions la Compagnie du Livre 1994.
13 Bons baisers de la Bourboule : www.ecolo.org/documents/documents_in_french/hormesis-BOURBOULE-PetitJournal-6-fev-2012.jpg.
14 http://ecolo.org/archives/archives-nuc-fr/2003-09-11-plage-espiguette.htm.
15 S. Borzoueisileh, A. Shabestani Monfared, B. Comby, M. Khosravifarsani, PR. Shomal, M. Saeid Ramezani, L. Ramezani The highest background
radiation school in the world and the health status of its students and their offspring. Isotopes in Environmental and Health Studies. 2014. 50 (1) :
114119.
16 https://www.youtube.com/watch?v=yuiwbZF-_w0.
17 https://en.wikipedia.org/wiki/Metcalf_sniper_attack.Patrick Moore
Président d’honneur de l’Association des Écologistes Pour le Nucléaire Canada. Père Fondateur de Greenpeace à
Vancouver en 1971. Directeur de Greenpeace International durant sept ans puis fondateur et président de Greenpeace
Canada pendant neuf ans. Il quitte Greenpeace en 1990 et s’engage pour l’énergie nucléaire.
Fondateur de Greenpeace et… pro nucléaire
Je suis né en 1947, à Port Alice dans la province canadienne de Colombie-Britannique. J’ai grandi non loin de là, à
l’extrémité nord-ouest de l’île de Vancouver dans le petit village de pêcheurs et de bûcherons de Winter Harbour, dans
la forêt primitive humide sur les rives de l’Océan Pacifique. Ma famille (je fais partie de la troisième génération installée
en Colombie-Britannique) avait une longue histoire dans l’exploitation forestière et la pêche, d’ailleurs mon père était le
président des Truck Loggers, une association de bûcherons et de chauffeurs de poids lourds et avait été président du
Congrès de l’exploitation forestière du Pacifique.
Je ne me suis pas rendu compte de l’enfance bénie que j’avais eue, m’amusant sur les rives des torrents où
venaient pondre les saumons remontant les rivières à travers la forêt, jusqu’au jour où, à l’âge de quatorze ans, on
m’embarqua dans un bateau pour être pensionnaire à Vancouver. Mes parents m’avaient envoyé à l’école
SaintGeorges de Vancouver, car il n’y avait pas de lycée dans notre petit village.
Par la suite, j’ai étudié les sciences de la nature à l’Université de la Colombie-Britannique, où j’obtins un doctorat en
écologie de la faune. J’avais étudié la biologie, les forêts, la génétique et je découvris l’écologie scientifique par mon
professeur d’écologie végétale, Vladimir Krajina qui est à l’origine de la classification en zones bio géoclimatiques,
classification encore utilisée actuellement. Je pris donc conscience que la science me permettrait d’entrevoir une partiedes mystères de cette forêt primitive que j’avais connue et parcourue, enfant.
Et, je devins un écologiste dans l’âme. Vers la fin des années des années 60, je me suis transformé en écologiste
activiste partisan des méthodes radicales.
En 1971, comme de nombreux jeunes de ma génération, j’étais inquiet de la situation au Vietnam et de l’existence
de la bombe atomique : je craignais un conflit nucléaire généralisé. De plus, à peu près à cette époque, j’avais été
sensibilisé à l’écologie militante par le fait d’un projet de mine de cuivre, dont les déchets miniers devaient être
déversés en mer à proximité de Winter Harbour. Ce projet m’avait incité à étudier non seulement l’impact
environnemental de l’élimination des résidus miniers mais aussi le système qui avait accordé des permis pour le
processus. J’ai compris rapidement que le système d’accord de ces permis était très opaque.
1. Naissance de Greenpeace
Avec un groupe de compagnons sur cette même longueur d’onde (l’association Don’t Make a Wave Committee),
dans le sous-sol d’une église de Vancouver, nous avons préparé une campagne de protestation contre les essais
américains de bombe à hydrogène sur l’île volcanique d’Amchitka en Alaska, un lieu écologiquement très riche. Nous
avons donc embarqué vers l’Alaska dans un vieux bateau de pêche au hareng qui prenait l’eau, le Phyllis Cormak.
Nous fîmes la démonstration qu’un petit groupe d’activistes à l’allure un peu hétéroclite, naviguant sur un vieux rafiot
rebaptisé Greenpeace, pouvait changer le cours de l’histoire. En effet, si nous n’avons pas réussi à stopper l’essai
prévu, il a été attardé d’un mois grâce à l’intérêt suscité dans l’opinion publique. Les essais suivants seront abandonnés
et l’île sera finalement déclarée « sanctuaire » pour les oiseaux. Ce fut la naissance de Greenpeace.
2. Les années Greenpeace
En 1975 nous avons mis les voiles en direction de la haute mer, naviguant à travers l’Océan Pacifique pour affronter
les flottilles de « navires usines » soviétiques qui assassinaient les dernières baleines franches au large de la
Californie. Nous nous interposions devant les harpons dans des petits zodiacs gonflables et nous fîmes la une du
18journal du soir de Walter Cronkite sur CBS News. Cette action a vraiment lancé Greenpeace pour de bon. En 1979,
la Commission Internationale des pêches à la baleine interdit la pêche en « navires usines » dans le Pacifique Nord et
bientôt celle-ci fut interdite dans tous les océans du monde. À cette époque, pour moi, les centrales nucléaires étaient
les appareils les plus dangereux jamais créés par l’homme.
Vers le milieu des années 1980, Greenpeace, qui n’était au départ qu’un simple petit groupe se réunissant dans les
sous-sols d’une église de Vancouver, était devenu une organisation avec un chiffre d’affaires de plus de cent millions
de dollars, avec des bureaux dans vingt-et-un pays et plus de cent campagnes dans le monde entier, s’attaquant aux
déchets toxiques, aux pluies acides, à l’extraction de l’uranium, à la pêche aux filets dérivants, ou encore limiter le trafic
maritime de supertankers, en plus des thèmes initiaux. Nous avions gagné à notre cause une majorité du public dans
les démocraties industrielles. La protection de l’environnement était devenue un sujet de préoccupation quotidien,
même pour les présidents et les premiers ministres !
De 1971 à 1986, j’avais été Directeur de Greenpeace International pendant sept ans et Président de Greenpeace
Canada durant neuf ans. Pour moi, le moment était venu de changer.
Pendant ces quinze ans, je m’étais opposé à, au moins, trois ou quatre choses chaque jour de mon existence. Pour
changer d’ambiance, je décidai que j’aimerais bien être en faveur de quelque chose… J’évoluai ainsi de la politique de
la confrontation vers celle du consensus. Après tout, lorsqu’une majorité de la population se met à être d’accord avec
vous, il est probablement temps d’arrêter de leur taper sur la tête avec un bâton, et au contraire de s’asseoir et de leur
parler pour trouver ensemble des solutions à nos problèmes d’environnement.
3. Départ de Greenpeace
En 1986, je quitte donc Greenpeace. L’organisation non gouvernementale (ONG) avait pris pour moi, un virage vers
la gauche politique et évolué vers l’extrémisme et des programmes politiquement motivés. Greenpeace aujourd’hui dit
que nous pouvons éliminer à la fois les combustibles fossiles et l’énergie nucléaire, ne plus construire de nouveaux
barrages hydroélectriques, et que nous aurions seulement besoin de faire plus d’économies d’énergie, de construire
davantage d’éoliennes et de développer les panneaux solaires. Voilà un rêve bien sympathique, et je souhaite
sincèrement que ce rêve puisse devenir réalité, mais ce n’est tout simplement pas possible. L’énergie du vent et du
soleil est trop dispersée et l’électricité produite n’est disponible que lorsque le vent souffle (de manière erratique) ou
que lorsque le soleil brille (au mieux seulement la moitié du temps).
Quelle énergie respectueuse de l’environnement est capable de satisfaire une part importante de la demande
d’énergie dans les décennies à venir ?
4. Engagement pour l’énergie nucléaire : Use nuclear energy
Rappelons d’abord que la combustion des énergies à base de carbone (dites fossiles), charbon pétrole et gaz, émet
des gaz à effet de serre. La source d’énergie, fiable, qui SEULE ne produit pas d’émissions de dioxyde de carbone
(CO ) et sur laquelle on peut compter en quantités massives, et est nécessaire pour faire face aux besoins croissants2
d’énergie dans le monde et pour subvenir au développement de pays de la Chine, de l’Inde du Brésil et d’autres pays
en voie de développement est l’énergie nucléaire. Je suis donc devenu un fervent défenseur de l’utilisation de l’énergie
nucléaire en même temps que des énergies renouvelables (hydroélectrique, géothermique, biomasse).
5. Développement durable
Le terme de développement durable a été adopté pour décrire les enjeux nouveaux représentés par les valeursenvironnementales que nous avions rendues populaires, et les incorporer aux valeurs sociales et économiques
traditionnelles qui ont toujours régi les affaires publiques et nos comportements quotidiens. Nous ne pouvons pas
simplement baser toutes nos actions uniquement sur des valeurs environnementales.
Chaque matin plus de six milliards d’êtres humains se réveillent avec des besoins bien réels de nourriture, d’énergie
et de matériaux. L’enjeu du développement durable, c’est de satisfaire ces besoins d’une manière qui réduise leur
impact négatif sur l’environnement. Mais les changements à effectuer doivent aussi être acceptables sur le plan social,
autant que techniquement et économiquement faisables. Ce n’est pas toujours facile d’équilibrer les priorités entre
l’environnement, le social et l’économique. Des compromis et une large coopération impliquant gouvernement,
industrie, université et le mouvement environnementaliste, sont nécessaires pour parvenir à un développement
durable. C’est cet effort pour trouver un consensus entre des intérêts concurrents qui m’a occupé ces quinze dernières
années.
6. L’extrémisme écologique
Mes anciens collègues ne voyaient pas tous les choses de cette manière. Ils rejetaient la politique du consensus et
le développement durable pour favoriser la confrontation et un extrémisme toujours plus marqué. Les extrémistes
écologiques sont opposés à l’homme. Ils sont contre la science, la technologie et le commerce. Ils sont tout bonnement
anti civilisation. En dernière analyse, les éco-extrémistes mettent en avant une vision naïve d’un supposé retour à une
existence utopique dans le jardin d’Éden ; ils oublient bien à propos qu’autrefois les gens vivaient en moyenne
trentecinq ans, la famine concernait une bonne partie de la population et il n’y avait pas de dentistes…
7. Les avantages de l’énergie nucléaire
Qu’est-ce que l’extrémisme écologique a à voir avec l’énergie nucléaire ? Je pense que la majorité des activistes
écologiques, y compris ceux de Greenpeace, sont aujourd’hui tellement aveuglés par leur extrémisme qu’ils ne
réussissent pas à prendre en compte les avantages énormes et évidents de l’énergie nucléaire pour faire face aux
besoins croissants du monde et les satisfaire. Ces avantages dépassent de loin tous les risques. Il y a maintenant une
grande quantité de données scientifiques qui démontrent que l’énergie nucléaire bien conçue est un bon choix pour
l’environnement et la sûreté. À ce jour, l’énergie nucléaire satisfait 17 % des besoins mondiaux en électricité. La
demande en énergie électrique augmente constamment et va continuer à augmenter de plus en plus vite : dans les
décennies à venir, elle sera vraisemblablement de 50 % plus forte qu’aujourd’hui. À la fin de ce siècle, elle va
vraisemblablement doubler et peut-être même tripler. Si l’énergie nucléaire devait être exclue, le monde dépendrait
presque exclusivement des combustibles fossiles.
8. Les combustibles fossiles
Une réduction significative des émissions de gaz à effet de serre (GES) paraît peu probable eu égard à notre forte
dépendance des combustibles fossiles. Tout effort pour développer l’énergie nucléaire pourrait pourtant réduire de
manière considérable cette dépendance. Aux États-Unis, selon le Clean Air Council, les centrales de production
d’électricité sont responsables de 36 % du CO , 64 % du dioxyde de soufre (SO ), 26 % des oxydes d’azote (NOx) et2 2
33 % des émissions de mercure. Ces chiffres peuvent même être supérieurs dans les pays qui n’ont pas de réacteurs
nucléaires. Ces quatre agents polluants sont la cause de problèmes écologiques significatifs, dont les pluies acides,
des troubles respiratoires, des contaminations au mercure, et ce sont les plus gros responsables des émissions de gaz
à effet de serre. Parmi les centrales électriques, les anciennes centrales au charbon « sale » sont celles qui polluent le
plus. Toujours aux États-Unis selon le Clean Air Council, alors que 58 % des centrales en fonctionnement, marchent au
charbon, elles contribuent pour 93 % du NOx, 96 % du SO , 88 % du CO2 et 99 % des émissions de mercure de toute2
l’industrie de production d’électricité.
9. L’énergie nucléaire, une solution alternative qui a fait ses preuves
De fait, l’énergie nucléaire est déjà une alternative aux combustibles fossiles qui a fait ses preuves. Les États-Unis
couvrent déjà environ 20 % de leurs besoins en électricité et produisent presque le tiers de l’énergie nucléaire
mondiale.
Voilà maintenant plusieurs décennies que la France produit 95 % de son électricité sans carbone, grâce à 80 % de
nucléaire et 15 % d’hydraulique.
L’énergie nucléaire est d’ores et déjà le principal moyen dans le monde pour produire de l’électricité sans GES
(devant l’hydraulique).
L’énergie nucléaire permet aux USA d’éviter chaque année le rejet de sept cents millions de tonnes de CO dans2
l’air. En fait, les émissions carbonées du secteur électrique aux USA seraient d’environ 30 % plus élevées sans énergie
nucléaire, et en France elles seraient dix fois plus importantes sans réacteurs nucléaires ! Aujourd’hui, le nucléaire
permet d’éviter soixante fois plus d’émissions carbonées que l’éolien et le solaire mis ensemble. Ces énergies diluées
peuvent contribuer aux besoins de notre monde industriel, mais seulement pour une petite fraction. L’énergie nucléaire
a déjà contribué de manière significative à la réduction des émissions de GES en Amérique, en Europe et en Asie.
Mais il faut faire encore plus et l’énergie nucléaire nous montre le chemin à suivre.
10. Et la sûreté ?
La technologie a maintenant fait des progrès tels que la peur répandue par les activistes antinucléaires sur la sûreté
de l’énergie nucléaire n’est plus en rapport avec la réalité. Les réacteurs de Tchernobyl et de Three Mile Island mis en
avant par les activistes comme exemple de catastrophes nucléaires, étaient très différents de la technologie nucléaire àla sûreté rigoureuse d’aujourd’hui. Environ un tiers du coût de la construction d’un réacteur nucléaire est consacré aux
systèmes de sûreté et leur infrastructure. Le réacteur de Tchernobyl, par exemple, n’avait pas d’enceinte de
confinement. L’accident de 1986 doit être considéré davantage comme un accident soviétique survenant dans un cadre
nucléaire, plutôt que comme un accident nucléaire. L’accident de Three Mile Island en 1979 a été le pire que l’on puisse
imaginer : le cœur du réacteur a fondu et le combustible fondu repose toujours aujourd’hui au fond de la cuve du
réacteur. La radioactivité a été presque entièrement emprisonnée dans la structure de confinement et très peu s’est
échappée de la cuve du réacteur. Les fuites dans l’atmosphère ont été négligeables.
11. La prolifération
Le principal danger de l’énergie nucléaire réside dans le risque de prolifération d’armes nucléaires. L’uranium
hautement enrichi et le plutonium de qualité militaire (qui sont tous deux très difficiles à obtenir) risquent de tomber
dans des mains malveillantes et être transformés en bombe. Le risque de prolifération d’armes atomiques doit être
considéré avec sérieux. Le corps des inspecteurs et les efforts pacifiques déployés par l’Agence Internationale de
l’Énergie Atomique (AIEA) doivent être renforcés. Les usines de retraitement et d’enrichissement ne devraient pas être
multipliées et doivent rester sous le contrôle strict de l’AIEA. Mais il faut noter également que les réacteurs à eau
pressurisée ou bouillante qui représentent la grande majorité des réacteurs installés, produisent un plutonium qui n’est
pas approprié pour en faire des armes efficaces. Il faut noter également que dans plusieurs cas (Afrique du Sud,
Argentine, Brésil), la mise en route d’un programme nucléaire civil a mis fin à un programme militaire déjà bien avancé.
Comme dans tous les domaines touchant à la sûreté, une vigilance constante est de rigueur. Quant au terrorisme, il est
bien plus simple (et moins cher) d’utiliser des armes conventionnelles ou chimiques.
12. D’autres avantages de l’énergie nucléaire
En plus de la réduction des émissions de GES et le fait de s’affranchir de notre dépendance des combustibles
fossiles, l’énergie nucléaire nous offre deux avantages supplémentaires importants et respectueux de l’environnement.
Tout d’abord, l’énergie nucléaire nous offre un ticket d’entrée à la fois important et pratique vers « l’âge de
l’hydrogène ». L’hydrogène, comme combustible propre pour la génération électrique, nous offre la promesse d’une
énergie propre, verte, pour les transports. En utilisant la chaleur de réacteurs à haute température pour faire de
l’hydrogène, il est possible de développer une industrie de production d’hydrogène abordable, efficace et exempte
d’émissions. En second lieu, de par le monde, l’énergie nucléaire pourrait être utilisée pour remédier à une autre crise
qui se développe : le manque croissant d’eau douce potable pour la consommation humaine et utilisable pour l’irrigation
des cultures. Un peu partout, des procédés de dessalement sont utilisés pour produire de l’eau douce. Là encore, en
utilisant la chaleur en excès des réacteurs nucléaires, l’eau salée peut être rendue douce et les besoins d’eau douce en
augmentation constante pourraient être satisfaits.
13. Les écologistes antinucléaires sont la cause du problème
Aujourd’hui, quatre cent quarante réacteurs nucléaires fonctionnent dans le monde et produisent de grandes
quantités d’électricité propre et sans carbone, de manière fiable. Ce que nous devons faire est au moins triplé le
nombre de réacteurs nucléaires dans les décennies à venir, afin de réduire de manière significative la consommation
de combustibles fossiles et de réduire les conséquences du changement climatique. Greenpeace et d’autres
organisations antinucléaires multimillionnaires ont réussi à désinformer la population en matière d’énergie en répandant
des mythes et des histoires terrifiantes, sans fondement ou grandement exagérées au sujet de l’énergie nucléaire.
C’est l’opposition obstinée de groupes antinucléaires aux bienfaits de l’énergie nucléaire qui est actuellement le
principal obstacle à la réduction réaliste des émissions de gaz carbonique dans le monde, car ils s’opposent à la
meilleure et la plus raisonnable des alternatives aux combustibles fossiles. Il faut maintenant dire la vérité au public, lui
montrer le côté positif et les avantages de l’énergie nucléaire, aussi bien pour notre environnement que pour un avenir
plus durable, plus sûr et mieux assuré.
14. Conclusion
Notre civilisation est en danger et l’énergie nucléaire est à portée de main. Non seulement nous ne devrions pas
nous y opposer, mais nous devrions la prendre à bras-le-corps et la développer bien au-delà de ce qu’elle est
aujourd’hui – notre avenir sur cette planète en dépend.
18 Journaliste américain, décédé en 2009, présentateur du journal télévisé américain CBS Evening News.Jean-Luc Salanave
Ancien Directeur de l’Enrichissement, membre du Directoire d’EURODIF, Directeur
Délégué des Technologies d’AREVA ; et Professeur à l’École Centrale de Paris.
Écologiste convaincu plus que jamais pro nucléaire, il est membre de plusieurs
associations écologiques. Il s’occupe actuellement d’un projet de construction
bioclimatique et d’un projet de biomasse énergie et plus que jamais pro nucléaire.
Quatre souvenirs de mon aventure nucléaire
Lorsque les auteurs de ce livre sont venus me trouver pour solliciter quelques
souvenirs sur mon expérience nucléaire, je ne me suis pas fait prier. C’est tellement
rare que l’on nous donne la parole, à nous acteurs du nucléaire qui le connaissons de
l’intérieur. Nous, qui sommes fiers d’avoir bâti cette industrie ou pour les jeunes de la
faire fonctionner aujourd’hui, fiers de son excellence technique et environnementale
comme de la gestion exemplaire des déchets pour le compte de nos concitoyens qui