Le pari de la modernité
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Description

Paul Biya a accédé au pouvoir le 6 novembre 1982. Dès ses premières interventions publiques, il a placé la "modernité" au centre de son projet politique. Cet ouvrage revisite en détail les différentes déclinaisons et la mise en oeuvre de ce projet de "modernité politique". Cependant, la modernité ne devient une réalité que si les acteurs politiques s'en approprient les règles et les appliquent. L'auteur analyse également les crises de participation qui ont entravé l'élaboration de ce projet.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 267
EAN13 9782296697065
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE PARI DE LA MODERNITÉ
Dieudonné Oyono


LE PARI DE LA MODERNITÉ

L’expérience camerounaise


Préface de Philémon Yang
Du même auteur


Avec ou sans la France ? Paris, L’Harmattan, 1990
Colonie ou mandat international ? Paris, L’Harmattan, 1992
Un parcours vital. Essai sur le renouveau camerounais, Yaoundé, Edi’Action, 1996
Cameroun : les chantiers de la gouvernance (sous la direction de), Yaoundé, Services du Premier ministre, 2004
L’état de la gouvernance au Cameroun 2006-2007 (sous la direction de), Yaoundé, Services du Premier ministre, 2008


© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11571-2
EAN : 9782296115712

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
PREFACE
Au moment de sa toute première prestation de serment, le 6 novembre 1982, le président Paul Biya s’était engagé à promouvoir la modernité politique au Cameroun et avait promis à ses compatriotes d’agir pour l’intérêt général et pour l’avenir.
L’ouvrage que j’ai le plaisir de préfacer aujourd’hui, et qui s’intitule opportunément « le pari de la modernité », m’offre l’occasion de mesurer le chemin parcouru.
Ce qui caractérisa d’entrée de jeu ce projet était la crédibilité des objectifs . La rigueur dans la gestion, la moralisation des comportements, la libéralisation, la démocratisation et le développement économique et social étaient et demeurent des objectifs réalistes, en phase avec les attentes de l’ensemble du corps social.
Ces objectifs ont été accompagnés d’une remarquable souplesse des moyens . Le président Paul Biya est apparu, au cours des 28 dernières années, comme un grand pédagogue. Il a toujours pris le temps d’expliquer la complexité des problèmes, d’en étudier les causes et les conséquences, afin de les résoudre de manière efficace et durable.
Le dénouement heureux de l’affaire de Bakassi, véritable cas d’école dans la gestion pacifique des conflits, et dans laquelle le président Paul Biya a démontré sa stature d’homme d’Etat, en est une illustration.
Les objectifs que fixa le président de la République au moment de sa toute première prestation de serment ne pouvaient que s’inscrire dans la durée. Ainsi, grâce à la souplesse des moyens, il a pu adapter sa stratégie aux fluctuations de la conjoncture internationale et aux contraintes internes.
Cette crédibilité des objectifs, cette souplesse des moyens et cette progressivité des effets ont permis de concilier les idées, de réconcilier les hommes et de parvenir à une démocratie apaisée. Nos compatriotes peuvent ainsi aujourd’hui juger et évaluer l’action entreprise, avec recul et objectivité.
L’on peut ainsi affirmer que le président Paul Biya a organisé les règles du jeu pour la promotion de la modernité politique. La démocratie est devenue une réalité ; les conditions pour une participation des populations à la gestion des affaires publiques ont été réglementées, comme en témoignent la mise en place de la décentralisation, l’amélioration du cadre électoral, la promotion et la protection des droits de l’homme, la diffusion du droit. De même, un cadre pour une gestion efficace des affaires publiques a été organisé : une nouvelle répartition des rôles entre l’Etat, le secteur privé et la société civile rend aujourd’hui possible le partenariat entre ces trois acteurs du développement.
A côté de ces acquis, les défis prioritaires restent à faire des options de rigueur et de moralisation des normes de comportement.
Le présent ouvrage revisite donc cette tranche de l’histoire politique, économique et sociale du Cameroun. Il est également une interpellation de la conscience collective, car, l’atteinte des objectifs de « rigueur dans la gestion » et de « moralisation des comportements » impliquent la participation de tous.
Philémon Yang
Premier ministre, Chef du Gouvernement
INTRODUCTION
Paul Biya a accédé au pouvoir le 6 novembre 1982. Dès ses premières interventions publiques, il a placé la « modernité » au centre de son projet politique. Ce thème, depuis plus d’un quart de siècle, est en quelque sorte la poutre maîtresse de tous ses discours. Il constitue la « lettre de mission » des membres du gouvernement à chaque remaniement ministériel. Ses « Messages à la Nation », le 31 décembre de chaque année, en portent l’empreinte, tout comme ses adresses aux jeunes, la veille de la fête de la Jeunesse du 11 février. Ce thème est également le fil conducteur de ses discours de politique générale, lors des congrès du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), dont il est le président.
Le thème de la « modernité » en politique, cher au président Paul Biya, mérite quelques éclaircissements. En effet, celle-ci est loin d’être un concept clair. Comme tous les termes politiques, son acception a varié selon les époques et les contextes.
Ce thème est apparu pour la première fois pour expliquer, comme le démontre Machiavel, la rupture avec le monde médiéval. La querelle littéraire des « Anciens » et des « Modernes » en est le symbole.
L’on se souvient en effet que celle-ci opposa, d’une part Boileau, qui affirmait que l’Antiquité grecque et romaine avait atteint, une fois pour toutes, la perfection artistique, et devait constituer la principale source d’inspiration, et d’autre part Charles Perrault, qui soutenait que la création littéraire se devait d’innover et de s’adapter à l’air du temps et aux formes artistiques nouvelles.
Cette idée d’innovation a marqué la traduction de ce concept au plan politique au moment des révolutions américaine et française. La « modernité politique » fut associée à l’avènement des valeurs démocratiques et à l’Etat de droit, en rupture avec l’Ancien Régime. Elle incarnait l’idée de liberté, d’émancipation sociale et la volonté d’imposer la raison comme norme transcendantale à la société.
Enfin, le débat sur le rôle et la place de l’Etat dans la mondialisation a de nouveau remis au goût du jour la problématique de la modernité politique, en mettant en exergue deux règles du jeu fondamentales.
La première s’applique à la sphère publique et politique. Elle affirme que la « modernité politique » institutionnalise la libre expression des opinions et met en place des procédures d’arbitrage, à savoir le suffrage universel et la règle de la majorité.
La deuxième règle est d’essence libérale. Elle établit une frontière entre le public et le privé. Pour elle, le bon fonctionnement du marché et du social n’exige aucun accord substantiel. L’Etat, dans un environnement marqué par la globalisation des économies, est essentiellement un facilitateur et un régulateur de l’activité économique et sociale.
Il faut ajouter à ces deux règles procédurales la version substantielle de la modernité politique. Celle-ci affirme que les procédures n’engagent pas les choix : la modernité ne devient une réalité que si les acteurs politiques s’en approprient les règles et les mettent en œuvre. Cette version de la modernité oppose volontiers la « modernité comme procédure » à la « modernité comme culture ».
Depuis son accession à la magistrature suprême, Paul Biya a invariablement marqué sa volonté de promouvoir les valeurs démocratiques et l’Etat de droit. Le thème de « l’ouverture démocratique », qu’il prôna dès ses premières interventions publiques, apparaît ainsi comme la volonté de promouvoir la « modernité politique » au Cameroun.
Tout comme sa déclaration au congrès de l’Union nationale camerounaise (UNC) de Bamenda, qui donna naissance au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le 24 mars 1985 : « au Cameroun, on n’a plus besoin de prendre le maquis pour exprimer ses idées ».
Il en fut de même de son approche de gestion des affaires publiques. Les principes de « rigueur dans la gestion » et de « moralisation des comportements » constituaient désormais de nouvelles normes de comportement. Pour lui, les instruments du pouvoir devaient essentiellement devenir des moyens de régulation du jeu social. La raison devenait ainsi une norme transcendantale de la société.
Une quinzaine d’années plus tard, cette volonté de promouvoir le « modernité politique » connaîtra un second souffle, avec la problématique novatrice de la « gouvernance ». Partant de la volonté d’imprimer des principes d’une « gestion efficace des affaires publiques », celle-ci définit clairement les rôles de chaque acteur du développement (Etat, secteur privé, société civile), dans le cadre des relations de partenariat.
Dans ce processus, l’Etat est appelé à jouer un rôle économique stratégique. Il lui revient d’assurer la planification du développement, la régulation économique, l’appui et l’intervention pour accompagner le secteur privé, afin de lever divers blocages. Bref, l’Etat devient essentiellement un facilitateur et un régulateur de l’activité économique et sociale.
Dans ce contexte, la mission qui lui est assignée est de consolider le partenariat avec le secteur privé, tant national qu’étranger, par la concertation et le dialogue, afin que celui-ci devienne un acteur à part entière et soit effectivement associé à l’élaboration des politiques économiques.
De même, en une période marquée par l’aggravation de la situation des couches défavorisées de la population, l’Etat est également appelé à jouer un rôle de facilitateur et de régulateur des activités des organisations de la société civile, en restructurant leur environnement administratif, légal et financier et en améliorant le cadre légal de fonctionnement des associations.
Pour ce qui est enfin du partenariat avec les partenaires techniques et financiers étrangers, il vise à permettre au Cameroun de relever les défis de la mondialisation et de la globalisation des économies. Deux axes stratégiques ont été ainsi retenus : l’amélioration de l’efficacité de l’aide ; la diversification des partenaires économiques, notamment avec de nouveaux acteurs dont l’évolution peut servir d’exemple à la voie de développement du Cameroun.
Les chapitres qui suivent revisitent donc en détail les différentes déclinaisons et la mise en œuvre de ce projet de « modernité politique ». Cependant, comme on le sait, les procédures n’engagent pas les choix. Il n’est pas étonnant que ce projet ait rencontré des conduites de résistance. Les pages qui suivent analysent donc également les crises de participation qui, par moments et de diverses manières, ont entravé la mise en œuvre de ce nouveau projet de société.
PREMIERE PARTIE UN PROJET POLITIQUE MODERNE
Les premières années de pouvoir du président Paul Biya furent marquées par une querelle larvée entre ceux qu’on désignait sous le vocable de « politiques », symbole des « années Ahidjo » et ceux qui se définissaient comme des « technocrates », identifiés au régime Biya.
En effet, dans l’imaginaire de bien des acteurs de la scène politique camerounaise, la mutation intervenue à la tête de l’Etat, le 6 novembre 1982, s’identifiait à une mutation entre deux conceptions de la gestion des affaires publiques : sous Ahmadou Ahidjo, celle-ci aurait privilégié la « politique politicienne », l’unanimisme et la contrainte, alors que sous Paul Biya, elle était appelée à reposer désormais sur une claire définition des objectifs à atteindre et des moyens techniques pour les réaliser, sur la base du consentement de l’ensemble du corps social.
Il s’agissait donc, dans l’imaginaire collectif, d’un projet de changement des règles de la vie sociale. Les Camerounais étaient appelés à s’émanciper d’un autoritarisme vécu comme omnipotent, au profit d’un projet reposant sur le consentement de tous.
Aux yeux de nombreux Camerounais, de nouvelles dimensions culturelles et symboliques étaient appelées à réguler ce projet de société qui les émancipait d’une idéologie qui les avait transformés, à bien des égards, en spectateurs passifs de l’exercice de l’autorité.
Le thème de « l’ouverture démocratique », prôné par le nouveau pouvoir fut donc perçu par certains acteurs politiques comme une remise en cause de certaines pratiques qui, jusqu’à la démission d’Ahmadou Ahidjo, apparaissaient comme légitimes. Ils étaient désormais appelés à bénéficier des droits.
Le fondement des relations entre ceux-ci et l’Etat était appelé à reposer sur la possibilité qui leur était désormais donnée de participer librement à la vie publique.
CHAPITRE I D’UNE MAGISTRATURE A L’AUTRE
La démission d’Ahmadou Ahidjo de ses fonctions de président de la République, le 4 novembre 1982, restera pour longtemps encore une des grandes énigmes de l’histoire politique du Cameroun. Malgré quelques tentatives d’éclairage à ce sujet, aucune explication définitive n’a encore été donnée sur les véritables raisons de ce départ brusque, qui a déjoué les prévisions des observateurs les plus attentifs de la scène politique camerounaise.
Cette démission provoqua une vive émotion dans l’opinion publique.
La majorité de ses concitoyens crut voir dans le geste du premier Chef d’Etat camerounais, au pouvoir depuis environ un quart de siècle, la manifestation de la grandeur d’un homme qui fut craint par tous, adulé par certains et combattu par d’autres.
Car, s’il est vrai que la démission d’Ahmadou Ahidjo avait plongé certains dans la désolation, il est tout aussi vrai, en revanche, que pour nombre de Camerounais, ce départ fut salué comme une libération. En effet, le style de gouvernement de l’ancien président de la République pouvait justifier le soulagement.
Figure emblématique parée d’une autorité héroïque, Ahmadou Ahidjo apparaissait à ses concitoyens comme un être d’exception. Il se présentait doublement comme le « Père de l’indépendance » et le « Bâtisseur de la nation camerounaise ». Un tel souci de grandeur avait fini par créer la distance et éloigner Ahmadou Ahidjo des attentes de la majorité des Camerounais.
Et comme l’a démontré Roger Gérard Schwartzenberg pour ces cas de figure, « à l’Olympe, on finit par se couper des mortels ».
Il ne serait pas exagéré, à l’observation des vingt-cinq années de pouvoir d’Ahmadou Ahidjo, de faire un rapprochement avec l’éloquent plaidoyer de Créon dans la pièce de Sophocle, Antigone, sur le style de gouvernement de la Cité. Ainsi, pour le premier président de la République, le Cameroun, comme la cité de Créon, était une barque qui affrontait une mer houleuse. Le pouvoir en était le gouvernail. L’homme qui était à la barre devait maintenir l’ordre et la discipline des occupants par tous les moyens, y compris la brutalité et la force, et l’on devait tenir cette conduite pour légitime.
De ce fait, le premier président de la République avait transformé nombre de ses compatriotes en simples exécutants et en spectateurs passifs de l’exercice de son autorité.
D’un autre côté, son style de gouvernement n’offrait plus assez de perspectives aux Camerounais, las d’une gestion autocratique, et à bien des égards, peu rigoureuse et peu morale.
L’on comprend pourquoi l’accession de Paul Biya au pouvoir, le 6 novembre 1982, fut ressentie et vécue par nombre de ses compatriotes comme un nouveau départ. Il en résulta une acceptation spontanée, qui se manifesta dès ses premières sorties à travers le territoire national.
La visite officielle du nouveau chef de l’Etat à Bamenda, province anglophone du Nord-ouest, les 9 et 10 février 1983, en fut le témoignage. Il y fut accueilli dans une liesse populaire sans précédent. Le maire de la ville lui dit : « du fond du cœur, Monsieur le Président, nous vous aimons ».
Le mois suivant, il se rendit à Bafoussam, dans la province de l’Ouest, où son prédécesseur, Ahmadou Ahidjo avait durement réprimé, pendant environ une décennie, l’opposition armée, avant que la situation ne se stabilise. Des notabilités locales l’accueillirent en ces termes : « Votre prédécesseur avait fini par nous conquérir… Vous avez d’emblée gagné nos cœurs ».
Il en fut de même à travers l’ensemble du territoire national. Ce fut la même exaltation, le même transport, le même soutien.
Au terme de ces visites, le quotidien gouvernemental, Cameroon Tribune, releva : « l’accueil que les populations camerounaises, dans leur ensemble, avaient à cette occasion réservé au président Paul Biya, comme désormais à chacune de ses sorties publiques, est un plébiscite. Ces vastes mouvements populaires de sympathie, de soutien et d’encouragement traduisent, pour le confirmer, l’acceptation spontanée, enthousiaste, ferme et définitive de l’homme qui, depuis le 6 novembre dernier, incarne les institutions de la Nation ».
Diverses autres occasions de contact ou de consultations électorales apportèrent la preuve de cette adhésion populaire, à peine ébranlée par la querelle dite du « bicéphalisme », conflit de prérogatives entre l’ancien et le nouveau président, qui laissa pantois les observateurs politiques.
La même confiance fut préservée et affichée, notamment lors des tentatives de coup d’Etat d’août 1983 et d’avril 1984.
Il est possible d’expliquer cette acceptation spontanée, en se référant à la thèse que propose Serge Albouy, dans ses remarquables analyses sur l’offre politique. Pour lui, l’image politique idéale est celle qui se trouve en adéquation, à un moment donné, avec les attentes du public et de la société, telles qu’elles résultent du contexte politique.
Aux yeux de beaucoup de ses compatriotes, le nouveau président de la République représentait la mutation de la génération des « politiques », qui avait marqué la décennie des indépendances africaines et qu’incarnait Ahmadou Ahidjo, à la génération des « technocrates ».
Cette donnée était très importante dans un pays qui avait connu de profondes mutations sociologiques, au cours des vingt années qui avaient suivi son accession à l’indépendance, avec une augmentation croissante sur la balance politique du poids des diplômés de l’enseignement supérieur.
En effet, l’élite intellectuelle partageait beaucoup de points communs avec le nouveau chef de l’Etat. Il était bardé de diplômes. Paul Biya est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, diplômé de l’Institut des hautes études d’Outre-Mer, diplômé d’Etudes supérieures de droit public.
Ce sentiment de solidarité et de proximité avec le nouveau chef de l’Etat coïncidait avec un flux démographique d’une jeunesse fortement scolarisée, qui représentait déjà plus de la moitié de la population.
Pour les lycéens et les étudiants notamment, un ordre nouveau venait de se mettre en place. Telle fut, à titre d’illustration, l’interprétation faite des options de « rigueur dans la gestion » et de « moralisation des comportements » du nouveau président de la République : « L’Etat, sous Paul Biya, va mettre fin à certains errements du passé... en expulsant les incapables, les malhonnêtes et les corrompus », confia un étudiant de l’Université de Yaoundé, fortement approuvé par ses camarades, à l’hebdomadaire Jeune Afrique.
Dans le même ordre de perception, la publication, au mois de décembre 1982, d’une étude réalisée par les élèves de l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information (ESSTI), présentant Paul Biya comme un dirigeant venu de la base, allait mettre en lumière une autre adéquation entre les attentes des Camerounais et le nouveau chef de l’Etat.
Le peuple camerounais découvrit ainsi l’enfance de Paul Biya, ses premiers pas d’écolier, ses photos de classe aux séminaires d’Edéa et d’Akono, son parcours au lycée général Leclerc de Yaoundé.
Autant d’éléments qui donnèrent à nombre de ses compatriotes le sentiment que sa naissance, son itinéraire scolaire, universitaire et professionnel étaient bien ceux d’un jeune Camerounais de la base qui, après avoir quitté son village, s’était formé et s’était préparé à l’exercice des hautes responsabilités, et que le destin avait appelé à se hisser à la magistrature suprême, à force de travail et d’endurance.
D’ailleurs, dans ses allocutions publiques, le nouveau chef de l’Etat surprit ses compatriotes par sa capacité à s’adapter aux attentes de son auditoire.
Ainsi, au premier trimestre de l’année 1983, en tournée dans les provinces du Nord-ouest et du Sud-ouest, qui constituent la partie anglophone du pays, Paul Biya, à la surprise générale, s’adressa à la population en anglais, à la grande satisfaction des populations, qui écoutaient pour la première fois un chef d’Etat camerounais leur parler sans le concours d’un interprète.
Bien plus, les principes de « rigueur dans la gestion » et de « moralisation des comportements », prônés dans ses discours par le nouveau président de la République, étaient en phase avec les attentes de ses compatriotes.
En effet, pour beaucoup de Camerounais, Paul Biya apparut avant tout comme un homme d’Etat intègre. Son passé d’ancien séminariste renforçait dans l’opinion l’image d’un homme sérieux et droit. Plusieurs témoignages de ses anciens condisciples allaient ainsi édifier l’opinion sur les qualités morales du nouveau président de la République.
Interrogé sur ce qui caractérisait le jeune Biya aux séminaires d’Edéa et d’Akono, son ancien camarade de classe, Georges Ngango, répondit : « un goût prononcé pour la justice et la paix ». Pour Jean Mfoulou, autre camarade de ces années-là, c’était : « le calme, la douceur et l’amabilité qui caractérisaient le jeune Biya ». Pour Louis-Paul Ngongo, son condisciple au séminaire d’Akono, Paul Biya était « un être travailleur et rigoureux ». Pour Florent Etoga Eily, son camarade du lycée général Leclerc, la vie de Paul Biya était caractérisée par « une priorité accordée à l’intérêt général », à « l’exigence du travail bien fait, à « une éthique de l’effort dans la rectitude » et à « un sens prononcé de l’organisation ».
Son rapport à la famille et à Dieu donnait par ailleurs du nouveau président de la République l’image d’un homme vertueux et pieux.
S’agissant du rapport à la famille, sa mère porta à ce sujet un témoignage édifiant : « Paul était un enfant attachant. Il ne me souvient pas, depuis qu’il a grandi, d’être véritablement entrée en courroux contre lui. Je ne crois pas exagérer en affirmant que jusque-là, il ne m’a donné que des motifs de satisfaction. Tous les gens de ce village peuvent en témoigner ».
Quant à la croyance en Dieu, son ancien camarade Florent Etoga Eily rapporta cette confidence que lui livra le futur chef de l’Etat : « il me confiait, quelques semaines avant le 6 novembre 1982, à la sortie d’une messe, qu’il ne pouvait transiger sur la foi chrétienne et que quoi qu’il arrive, et quelque rayonnement qu’on ait dans la société, c’est à cette fidélité qu’il faut s’en tenir le plus fortement ».
D’ailleurs, le discours de celui que l’on présenta longtemps, du temps du président Ahidjo, comme « le plus pauvre des ministres », tenait du sermon évangélique. C’est ainsi que dans son message à la jeunesse, le 10 février 1983, il prêcha que « rien de grand ne peut se construire sans une certaine ascèse ».
On peut relever la même tonalité dans le discours qu’il prononça lors de sa tournée dans la province de l’Est. En rappelant aux populations les principes de « rigueur dans la gestion » et de « moralisation des comportements », il souligna qu’il s’agissait d’éviter les gaspillages et les détournements, en s’appliquant à gérer scrupuleusement les crédits affectés à la réalisation des projets inscrits dans le plan de développement ; de veiller à l’exécution scrupuleuse des marchés publics ; au plan social et moral, de combattre les abus susceptibles d’entraîner la dégradation des mœurs ».
Une telle image fit rapidement de Paul Biya un support à la projection des rêves et des aspirations du public. En effet, le succès que le nouveau président de la République rencontra auprès de ses compatriotes, immédiatement après son accession au pouvoir, venait du fait qu’il leur offrait un mélange fascinant d’images complémentaires. Il leur apparaissait à la fois semblable et différent, proche et distingué.
Deux aspects traduisaient cette perception.
Une première image présentait le nouveau président de la République comme un exemple de modestie : « Je fus envoûté par tant de disponibilité, de simplicité et d’humilité. Aucune outrecuidance. Nulle mégalomanie. Absence de volonté de mystifier. J’ai appris qu’il se comporte ainsi avec tous ses visiteurs. Il prend chacun de ses interlocuteurs pour ce qu’il est : une personne. Sans distinction de religion, de tribu, de race, d’idéologie, de sexe ou d’âge », confia un visiteur, après une entrevue avec Paul Biya, alors Premier ministre.
Parallèlement, une deuxième image présentait le nouveau chef de l’Etat comme un homme distingué, réputé compétent et intelligent. Ainsi, ces riches qualités, combinées à la prééminence de la fonction, permettaient à un grand nombre de Camerounais de rêver d’un grand avenir pour leur pays.
Une autre clé du succès que le nouveau président de la République eut auprès de ses concitoyens fut son style populaire. Il apparaissait avant tout comme un homme proche du peuple, qui incarnait des vertus communes, avec un talent magistral. Sa simplicité amenait la majorité des Camerounais à se sentir proche de l’homme et de la fonction, contribuant ainsi à désacraliser l’« Olympe » présidentielle.
On put ainsi observer que dès son accession à la tête de l’Etat, le nouveau président de la République réduisit les exigences du protocole à leur strict minimum. En effet, dans les jours qui suivirent sa prestation de serment, alors qu’il occupait encore la résidence du Lac, logement de fonction du Premier ministre, Paul Biya se rendait au travail tous les matins au Palais de l’Unité, à l’autre bout de la ville, sans cortège.
L’interview qu’il accorda à ce sujet à l’hebdomadaire Jeune Afrique donne un éclairage sur cette attitude. Interrogé sur la question de savoir s’il ne devait pas désormais renoncer à ses sorties, il répondit : « vous croyez ? Pour être chef de l’Etat, faut-il être loin du peuple ou se mêler à lui ? ».
La photographie officielle que le nouveau président de la République présenta à ses compatriotes accréditait également cette image de simplicité. Son portrait officiel rendit les Camerounais incrédules : absence de tenue d’apparat, absence de solennité. Photographie aux allures d’une belle photo d’identité, comme en possèdent des millions de Camerounaises et de Camerounais.
La même simplicité se retrouvait dans ses allocutions publiques. Point d’emphases, point de grandes envolées oratoires. Ses discours, d’un langage accessible à tout le monde, exprimaient l’opinion du citoyen ordinaire.
De même que dans ses relations avec ses compatriotes, le nouveau président de la république avait d’emblée voulu apparaître comme le président de tous les Camerounais.
Ainsi, s’adressant aux populations de l’ancienne province du Centre-Sud, dont il était lui-même originaire, le 11 juin 1983, Paul Biya avait déclaré : « oui, par la force des choses et par la volonté de Dieu, je suis originaire du Centre-Sud. Alors, si je me dois d’apprécier, comme autant de manifestations de soutien à mon égard, toutes les marques de sympathie et d’attachement que n’ont cessé de me témoigner mes compatriotes du Centre-Sud, il me paraît tout aussi nécessaire de déclarer haut et clair que si assurément je suis né dans le Centre-Sud, je suis le président de tous les Camerounais ».
La visite de Paul Biya dans le Centre-Sud clôturait sa tournée de prise de contact avec les populations des sept provinces que comptait alors la carte administrative du Cameroun. En récapitulant tout ce qui avait été dit depuis Bamenda, première étape de ce périple que Paul Biya entreprit à travers le pays, et qui le conduisit successivement à Douala, Bafoussam, Buea, Garoua, Maroua, Ngaoundéré, Bertoua et Batouri, le discours de Yaoundé apparaissait comme un discours programme. Il traçait les grandes lignes de la « feuille de route » du nouveau président de la République pour les années à venir.
En somme, une nouvelle conception de gestion des affaires publiques était appelée à se substituer à une autre. Le contexte politique, économique et social des années soixante et soixante-dix avait fait essentiellement de l’Etat, synonyme d’autorité. A cette conception autoritaire et omnipotente, qui avait prévalu du temps de son prédécesseur, Paul Biya substitua une approche organisationnelle.
L’Etat camerounais était désormais appelé à être essentiellement un ensemble de structures destinées à satisfaire en priorité les besoins de la population. Ainsi, à un Etat qui exerçait des pouvoirs devait succéder un Etat qui assumait des fonctions. Cette nouvelle approche de gestion des affaires publiques constituait une explication supplémentaire de la popularité de Paul Biya auprès de ses compatriotes.
CHAPITRE II UNE NOUVELLE APPROCHE DE GESTION DES AFFAIRES PUBLIQUES
Au moment où Paul Biya accéda à la magistrature suprême, le 6 novembre 1982, certains analystes, décrivaient le style de gouvernement de son prédécesseur comme régime opposant « un Etat de la coercition » à des « masses populaires opprimées ». A ce propos, Philippe Gaillard, dans un ouvrage qu’il écrivit sur Ahmadou Ahidjo, affirma que le système mis en place par le premier président camerounais procédait d’une adaptation, à l’échelle nationale, des lignes d’inégalité de la société peuhle, entre d’un côté, l’aristocratie et de l’autre, la population.
Ainsi, pour Jean-François Bayart, le système Ahidjo reposait sur un « projet hégémonique ». Il le décrit comme étant essentiellement structuré sur la base des rapports inégalitaires entre gouvernants et gouvernés. L’ancien chef de l’Etat avait ainsi mis en place un certain nombre d’appareils de domination sociale pour assurer la promotion de ce « projet hégémonique ».
Les analystes s’accordent pour affirmer qu’aux yeux de l’élite sociale de ces années-là, la masse de la population était considérée comme une « catégorie inférieure », sans pensée propre et condamnée à obéir aux ordres.
Le premier de ces appareils de domination était l’administration. Le système de recrutement, de promotion et de fonctionnement mis en place en son sein était essentiellement destiné à asseoir ce « projet hégémonique ».
Il n’était donc pas étonnant que dans le fonctionnement de cette administration, les administrés aient été placés en situation de sujétion et les usagers en position de quémandeurs. Analysant sans complaisance la situation, Jean-François Bayart fit ce constat : « l’humilité qu’affichent les usagers des administrations - bustes inclinés, voix déférentes auxquels répond le ton bourru, voire arrogant des fonctionnaires - frappe l’étranger dès ses premières démarches dans les services publics ».
Cette domination s’étendait également au plan politique. En effet, comme le releva Richard Joseph, « ce fut sur la base de la lutte contre les fractions les plus politisées de sa propre population que l’Etat camerounais indépendant établit son autorité ».
Les restrictions imposées aux populations, pourtant désireuses de s’organiser de façon autonome, s’inscrivaient dans ce « projet hégémonique ». Le régime de l’autorisation préalable avait été ainsi étendu à tous les secteurs de la vie des populations. Il était, en réalité, la manifestation d’une volonté de contrôle de l’ensemble du corps social.
Au plan politique, l’Union nationale camerounaise (UNC), parti unique, était une structure autoritaire d’encadrement des populations. Il imposait la discipline, la sujétion de tous et organisait la mobilisation instrumentale.
Sur le plan économique, les pouvoirs publics s’étaient arrogés la maîtrise de la commercialisation des produits de base, et mis en place un système de prélèvement des revenus du monde rural. Dans une économie essentiellement rurale, celle-ci s’opérait naturellement au détriment du monde paysan, qui représentait alors les trois quarts de la population. Ce phénomène d’accumulation primitive des richesses était donc également une autre forme de domination par les classes dirigeantes.
Faut-il conclure de ce qui précède que les Camerounais étaient des sujets passifs de leur propre histoire ?
Sur le terrain, la réalité était pourtant tout autre. En effet, il y eut des « conduites de résistance » au projet hégémonique. L’on peut relever au cours de cette période que les populations, bien que n’ayant pas affronté ouvertement le pouvoir, lui ont tout de même résisté sous diverses formes, y compris les plus insidieuses et les plus silencieuses.
Au plan de la résistance politique, le recours aux tracts hostiles à la personne et au pouvoir du président Ahidjo était devenu une forme d’expression pour beaucoup d’adversaires politiques. Ce fut notamment le cas de l’« Affaire des tracts », en 1976, dont on découvrit un vaste réseau dans certaines entreprises publiques, dans la fonction publique et dans le milieu universitaire.
D’autres résistances s’exprimaient sur le terrain religieux : sermons dénonciateurs des abus du pouvoir, comme en témoigne l’« Affaire du train de la mort », dans lequel les opposants au régime Ahidjo moururent par asphyxie en 1962 ; attitude politique engagée de certains hommes d’Eglise ou investissement de tel ou tel ecclésiastique dans le changement politique, à l’exemple de la condamnation de Mgr Albert Ndongmo, en 1970.
Au plan culturel, on pouvait observer l’expression d’un mouvement d’opposition insidieuse dans certaines créations littéraires, musicales et théâtrales qui tournaient en dérision le projet hégémonique, et tendaient à banaliser la domination.

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