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Le socialisme, l'idée s'est-elle arrêtée en chemin ?

De
161 pages
En 1976, le Parti socialiste lançait une grande campagne de communication sur le thème "le socialisme, une idée qui fait son chemin". Plus de trente ans après, dont une quinzaine de gouvernement, l'idée fait-elle encore son chemin ? A partir de l'histoire contemporaine du socialisme français, ce livre montre que la pensée socialiste est en mouvement et doit toujours être contextualisée. Le contexte actuel de mondialisation appelle une réflexion sur ce que peut être le socialisme du XXIe siècle.
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Le socialisme, l’idée s’est-elle arrêtée en chemin ?

Pour Leïla

Préface

La pensée socialiste est une pensée en mouvement. Elle a un socle – la volonté de changer la société au bénéfice des plus défavorisés – autour duquel elle réinvente, époque après époque, période après période, des pratiques politiques. La pensée socialiste est praxéologique. Il n’est donc pas étonnant qu’elle donne lieu, de manière récurrente, à des débats au rythme des grandes évolutions que connaissent le monde et les sociétés. C’est là sa richesse. Renvoyer ces débats, comme le font nombre d’observateurs, à une querelle toujours recommencée entre anciens et modernes est une manière trompeuse de présenter les choses. Loin d’être critiquable, le goût du débat que partagent les socialistes est sain. Il exprime cette volonté optimiste de changements fondamentaux que refuse toujours la « pensée dominante ». Par définition, les « dominants » cherchent à protéger, avec un fatalisme gourmand, le monde tel qu’il est et auquel il conviendrait de s’adapter. Il ne faut donc pas avoir peur de ces débats, même s’ils donnent le sentiment, à court terme, de n’être que des batailles d’ambitions personnelles. Trente ans après qu’il a eu lieu, le grand débat du congrès de Metz entre François Mitterrand et Michel Rocard peut apparaître à certains comme ayant été un débat entre deux ambitions. Sans doute fut-il aussi cela. Mais il fut bien autre chose. La question centrale était celle de la
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réinsertion ou non du parti communiste (et de l’électorat communiste) dans la vie politique française en tenant compte de ce qu’il représentait intellectuellement et politiquement. Il s’agissait de se projeter dans l’avenir pour fonder les bases d’une pensée socialiste, si ce n’est unifiée, du moins porteuse d’une aspiration commune soutenant une politique. Quand on se souvient de l’inféodation, à l’époque, du parti communiste à l’Union soviétique, on mesure la portée prophétique du choix fait par François Mitterrand. Réunifier la gauche autour d’une pensée socialiste adaptée à son temps, telle était la volonté de François Mitterrand. Tel était le sens du slogan qu’il avait lancé : « Le socialisme, une idée qui fait son chemin ». C’est de ce constat qu’est parti Bernard Morel pour refaire le chemin parcouru depuis 1976. Pour unifier la gauche au milieu des années 1970, il fallait d’abord tenir compte de ce qu’avait été, quelques années auparavant, Mai 68. On dit beaucoup de choses, en ce quarantième anniversaire, de Mai 68. Mais ce fut avant tout et paradoxalement, au-delà des divisions nombreuses qui parcouraient le mouvement, un extraordinaire moment d’unité autour de l’identité morale de la Nation. Unité dans le débat. Et du débat jaillit une politique. Bernard Morel montre, dans cet ouvrage, que la plupart des grandes revendications de 1968, résumées par ces slogans provocateurs qui firent le tour du monde, ont reçu une réponse en 1981 après la victoire de Mitterrand. Le « Mitterrand, du soleil ! » lancé sous la pluie par les militants réunis à la Bastille au soir du 10 mai 1981 fait écho au « Soyons réalistes, demandons l’impossible » du 13 mai 1968. Mais l’exercice du pouvoir a ses contraintes. Des choix s’imposent. Pour Bernard Morel, celui qui fut déterminant est le choix de l’Europe fait, en 1983, au moment où la rigueur s’est imposée. Comme il l’écrit, « Le nouveau pacte social naissant et gros d’espoir fut sacrifié sur l’autel des contraintes extérieures et d’une Europe qui, à l’époque, ne s’était encore donné aucune règle de gestion économique, hors l’ouverture des frontières et une politique monétaire balbutiante. » Mitterrand a beaucoup hésité. Il a choisi la construction politique de l’Europe et ses contraintes. On comprend ce choix de la construction de la paix sur le continent européen marqué, depuis des siècles, par les divisions et les guerres.
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Mais la recherche de l’unité européenne avec des partenaires qui ne partageaient pas les objectifs politiques et éthiques historiques de la France ne pouvait conduire qu’à un alignement plus ou moins marqué sur les politiques libérales. On en est là encore aujourd’hui comme en a témoigné le débat sur le traité européen de 2005. Ce choix fut conforté par l’effondrement, en 1989-1990, du communisme à l’Est de l’Europe. Ce séisme d’une amplitude maximale fut suivi par une série de répliques qui n’ont pas cessé depuis lors. Elles affectent profondément le mouvement socialiste dans son ensemble. On aurait bien tort de considérer que seul le parti communiste fut touché. Toute la gauche, et pour longtemps encore, sera marquée par ces événements. Ils ont remis en cause l’ambition d’un changement radical. L’idée selon laquelle le libéralisme économique et le capitalisme constituent « un horizon indépassable » s’est imposée, y compris là où cela paraissait le plus improbable, comme en Chine. L’acceptation passive d’une mondialisation libérale débridée en est une des conséquences les plus dramatiques. A l’optimisme de raison qui nourrissait la pensée socialiste a succédé un fatalisme des contraintes, si propice à toutes les dérives du repli. Bernard Morel ne se résout pas à ce fatalisme. Les exigences du court terme dans la gestion des affaires ne sauraient faire fi de la nécessité de se projeter dans le long terme. Cette recherche d’une conciliation entre l’exigence d’un dessein qui porte un élan et les réponses à apporter aux demandes contemporaines est au cœur des travaux qu’il a conduits depuis plus de trente ans à différentes échelles. Sa thèse ne portait-elle pas sur les relations en économie entre la prévision à court terme et la prospective ? Dès lors, au terme de ce cheminement intellectuel, il considère qu’il faut mettre à jour la pensée socialiste en reformulant l’idée démocratique et républicaine et dans un contexte mondialisé sans précédent dans l’histoire. La pensée économique dominante voudrait imposer cette imposture selon laquelle capitalisme et démocratie vont de pair, comme si l’emploi du mot libéralisme, pour l’un et pour l’autre, constituait un viatique suffisant. C’est contre cette idée que Bernard Morel s’insurge en
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considérant que la meilleure manière, et la plus efficace, de repenser concrètement le socialisme est de réinventer la démocratie et son fonctionnement. Pour lui, cette réinvention doit porter sur quatre axes : la démocratie territoriale, la démocratie sociale, la démocratie environnementale et la démocratie mondiale. C’est à cette condition que le socialisme retrouvera son chemin d’avenir. Cette manière de rompre avec l’économisme ambiant pour retrouver les valeurs de base qui ont fait la pensée socialiste depuis trois siècles me semble particulièrement opportune. J’en mesure, tous les jours, la nécessité aussi bien dans ma Région que dans les régions méditerranéennes dont les peuples aspirent à un autre monde, possible.

Michel VAUZELLE Député des Bouches-du-Rhône Président de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur

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Introduction

En 1976, le Parti socialiste lançait une grande campagne de communication. Une affiche, étalée sur tous les murs de France, montrait François Mitterrand aux bords de l’océan et un slogan : « Le socialisme, une idée qui fait son chemin ». C’était il y a trente-deux ans ! Au lendemain de l’élection présidentielle perdue par la gauche, malgré tout l’espoir mis en Ségolène Royal, une question m’est ainsi venue, une seule : le socialisme, l’idée s’est-elle perdue en chemin ? Avant de vouloir s’engager dans la reconstruction d’un projet, il convient d’y répondre. Cela suppose un retour en arrière pour essayer de comprendre ce qui s’est réellement passé au sein du mouvement socialiste français au cours du dernier demi-siècle. Il faut donc, d’abord, déconstruire le discours de la gauche en le rapportant aux différents contextes. Tel est l’objet de ce livre, ni livre d’historien ni livre de militant, mais peut-être des deux : un essai pour parcourir un demi-siècle à partir d’un vécu de militant et d’observateur à la fois. A l’heure où tous les partis de la gauche, et plus particulièrement le Parti socialiste, cherchent à s’interroger sur le projet à proposer aux Français pour reconquérir le pouvoir perdu, il serait erroné et sans doute présomptueux de ne pas tenir compte de l’expérience passée. Régulièrement, on nous assène comme modèle à prendre en exemple telle ou telle expérience étrangère : les démocraties nordiques ou
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le Royaume-Uni. Encore faut-il aussi, avant de regarder ailleurs, examiner notre propre expérience. Sans crainte et sans regret. Depuis plus de quarante-deux ans, je suis militant d’un parti socialiste, du PSU d’abord, du PS ensuite. Je n’ai jamais exercé le moindre mandat électif, même si j’ai pu, par amitié et par conviction, exercer auprès de hauts responsables politiques des missions qui, d’une certaine manière, relevaient de l’exercice politique. Je suis et je reste avant tout un universitaire, attaché à mon métier d’enseignant et de chercheur. Ayant dépassé la soixantaine, ayant communié à toutes les espérances de la gauche, il ne m’a pas semblé inutile de revenir sur cette période de la vie politique française. Un pied dedans, un pied dehors. En 1981, la gauche l’a emporté avec François Mitterrand parce qu’elle avait un vrai projet alternatif à proposer aux Français. Ce projet venait de loin. Il s’était construit petit à petit en coalisant des idéologies et des forces qui, a priori, n’avaient en commun que le refus du système dominant. C’était l’aboutissement d’un long processus qui avait mobilisé pendant plus d’un quart de siècle des militants divers dont l’engagement tenait à l’urgente nécessité de changer le cours des choses. Pour beaucoup de jeunes de notre génération, ce n’était pas pour « faire de la politique » que nous nous mobilisions. C’était les conditions de la vie ouvrière au temps des Trente Glorieuses qui ne l’étaient guère pour ceux qui étaient rivés à la chaîne ; la situation de ce qu’on appelait à l’époque le tiersmonde ; le rejet d’un pouvoir personnel qui nous semblait aux antipodes de la démocratie à laquelle nous aspirions ; la sale guerre du Vietnam… Pour beaucoup d’entre nous, ce fut une réaction morale de refus, voire de révolte, contre « le désordre établi » – dont Mai 68 reste le symbole le plus fort – qui nous a conduits à l’engagement partisan. La force du nouveau Parti socialiste et le talent de François Mitterrand ont été de capitaliser cette attitude morale pour la transformer en force politique. En une phrase, lors du congrès d’Epinay de 1971, il avait résumé ce passage du moral au politique. « Le véritable ennemi, j'allai dire le seul, parce que tout passe par chez lui, le véritable ennemi si l'on est bien sur le terrain de la rupture initiale des structures économiques, c'est celui qui tient les clefs […] c'est celui qui est installé sur ce terrain-là, c'est celui qu'il faut déloger […] c'est le Monopole ! terme extensif […] pour signifier toutes les puissances de
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INTRODUCTION

l'argent, l'argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui écrase, l'argent qui tue, l'argent qui ruine et l'argent qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes. » Le désordre établi contre lequel nous nous mobilisions, c’était donc le capitalisme. L’alternative, c’était le socialisme. Pour la plupart, le socialisme auquel nous aspirions n’était en rien celui de l’Est, dont nous savions ou pressentions qu’il n’était qu’une dictature déguisée en progrès social. Pour autant, rien ne nous interdisait de trouver dans les penseurs du socialisme – et plus particulièrement dans Marx, qu’il ne serait pas inutile de relire aujourd’hui – les éléments d’analyse les plus porteurs. Néanmoins, vouloir construire le socialisme, c’était une manière d’affirmer qu’il fallait inventer un autre monde. Bref, nous avons rêvé d’une véritable alternative. Quarante ans après avoir rêvé, vingt-cinq ans après avoir cru que le rêve était devenu réalité, voilà que nous regrettons d’avoir, une fois encore, « raté l’alternance ». Certes, tout a changé… mais pas l’essentiel. Economiquement, socialement, technologiquement, le monde et nos vies ne sont plus les mêmes. C’est une évidence. Mais, plus que jamais, les forces de l’argent sont là et gouvernent le monde. La mondialisation figure la victoire absolue du capitalisme et des valeurs sur lesquelles il est fondé. Le capitalisme le plus dur triomphe. Mais les raisons de la colère d’hier sont toujours là. Le monde est de plus en plus riche et les riches de plus en plus riches. Mais la précarité et la pauvreté sont plus présentes que jamais et même si quelques pays ont amorcé leur processus de développement, beaucoup d’autres se sont enfoncés dans la misère la plus totale, la maladie ou la guerre. La guerre d’Irak, après bien d’autres, a remplacé le Vietnam… D’autre fléaux, tel le désordre environnemental, dont la responsabilité incombe aussi à la croissance capitaliste, sont en outre apparus. Pas de quoi pavoiser. Tout ce qui avait motivé nos engagements reste d’actualité. Dans ces conditions, pourquoi ce qui avait été notre espérance d’hier ne le serait plus aujourd’hui ? Quel est ce raccourci intellectuel qui amènerait à considérer que l’échec souhaité des régimes communistes et dictatoriaux de l’Europe centrale devrait nous conduire à renoncer à « la construction d’un autre monde », à rechercher les voies d’un nouveau socialisme ? Doit-on se résoudre à l’idée que le capitalisme est indépassable, que le capital prime sur le travail, que la démocratie ne saurait se mêler de
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la gestion des forces financières ? Si oui, pourquoi l’alternance ? Prenons acte qu’il convient de « laisser faire, laisser aller » la gestion de l’économie par le capital, veillons simplement à trouver des instruments de régulation sociale et politique qui évitent la colère des pauvres, réorganisons la société en tribus autogérées. Si la construction du socialisme n’est pas la voie pour trouver une alternative au capitalisme, la politique n’est qu’un jeu de pouvoir et l’alternance qu’un moyen de gérer les transitions générationnelles. Si nous renonçons à lutter pour une véritable alternative en nous contentant de rechercher l’alternance, nous perdons notre idéal de jeunesse. Dans les jours qui suivirent la défaite de 2007, de nombreux responsables socialistes sont venus nous dire « qu’on ne pouvait pas perdre cette élection » – comme d’ailleurs en 2002. « On aurait pu gagner » avaient-ils dit en 1995. Mais on a perdu en 1995, en 2002 et en 2007. Ces petites phrases ne servent en fait qu’à faire porter la défaite sur la candidate ou le candidat et sur les campagnes qu’ils ont pu faire. Dès lors, pourquoi changer le fond puisque la responsabilité est… conjoncturelle ? On dirait que le programme n’y est pour rien, que l’absence d’un vrai projet n’y est pour rien, que c’est « la faute à la campagne », autrement dit que « si cela avait été moi… » De ces discours, les militants et tous ceux qui veulent un vrai changement en sont las. Quand avons-nous perdu le cap ? Quand nous sommes-nous contentés de rechercher l’alternance plutôt que de penser l’alternative, de renoncer à proposer un véritable projet ? Pendant les années soixante-dix, les responsables socialistes avaient puisé les ressources du programme dans tout ce que l’intelligentsia française produisait de mieux en termes d’analyse de la société française. Aujourd’hui, la gauche a peur des intellectuels, peur qu’ils lui fassent part d’analyses qui ne sont pas exactement conformes à celles que prêche la vulgate. Elle ne fait appel à eux qu’au dernier moment, pour boucler les éléments d’un programme ou, plus rassurant encore, pour signer le manifeste d’un comité de soutien. Assurément, la droite de Nicolas Sarkozy, comme celle de Chirac en 1995, a été plus avisée. De son côté, la pensée socialiste se montre souvent d’une pauvreté accablante – les discussions de la base des sections au sommet des conseils nationaux en sont les révélateurs les plus évidents.
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INTRODUCTION

Rien ne nous conduit à renoncer à l’idéal de notre jeunesse. Bien au contraire, tout devrait nous inciter à renouer avec cette ambition, puisque aucune des raisons qui nous avaient porté à l’engagement n’a reçu la réponse qu’on attendait. Il faut retrouver le sens du projet, d’un véritable projet alternatif. Cela ne se fera pas en un jour. Le socialisme du XXIe siècle réclame une vraie réflexion et une authentique ambition pour changer le monde. « Le socialisme, écrivait Léon Blum, est né de la conscience de l’égalité humaine1. » Ce n’est pas seulement une attitude défensive, visant à se protéger contre les méfaits du capitalisme, c’est une volonté positive. Il ne s’agit pas cependant de se lancer dans une nouvelle utopie ou de proposer un programme dont on sait à l’avance qu’on ne l’appliquera pas. Il ne s’agit pas de « faire croire » dans l’opposition pour faire l’inverse une fois au pouvoir. Il s’agit de construire un projet qui tienne compte du monde tel qu’il est. Le fondement de ce projet ne saurait se perdre dans les méandres d’un programme précis. Il doit offrir une perspective à long terme et un chemin pour le court terme. Les temps ont changé, mais l’objectif reste le même : renforcer la démocratie. « Quiconque souhaite le renforcement de la démocratie devra souhaiter également le renforcement et non pas l’affaiblissement du mouvement socialiste 2 », écrivait Rosa Luxembourg. C’est donc à partir d’une réflexion sur la démocratie que peut se construire le projet socialiste. Si Ségolène Royal a su, avec talent, capter l’attention des socialistes et de la population, alors que rien ne l’y prédisposait, c’est précisément parce qu’elle a su poser la question de la démocratie comme base de son projet politique. Il faudra repartir de ce constat. Cela suppose qu’au préalable, on examine le passé.