Le souverainisme : une idée certaine de la France

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Le souverainisme est-il une arrière-garde ou un avant-poste ? Se réclamant du legs des Anciens face aux déferlements européiste et mondialiste dont le monde moderne a accouché, ses partisans promeuvent la souveraineté, pierre angulaire d’une idée certaine de la France.
Ce livre étudie les soubassements intellectuels des souverainistes : des Anciens aux Modernes, de Bodin à Rousseau en passant par Maurras, de la nation à l’empire, il passe en revue les références historiques du souverainisme. Il se penche aussi sur son organisation institutionnelle et ses relais en France et en Europe. Il analyse la grille de lecture souverainiste sur la scène européenne (réunification allemande, minorités en Europe, tentation fédéraliste de l’Union européenne, Constitution européenne) et planétaire (impérialisme américain, islam, islamisme, racines chrétiennes de l’Europe, candidature turque, alliance avec la Russie).
Alors que le traité de Lisbonne a été ratifié, cet essai au ton vif présente le dernier sursaut des Anciens, confrontés aux grands enjeux internationaux contemporains qui secouent la France et l’Europe.
Philippe BOULANGER est né en 1974. Politologue, il a déjà publié Le Destin des Kurdes (L’Harmattan), La Bosnie-Herzégovine (Karthala) et Géopolitique des Kurdes (Ellipses).

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Date de parution 01 janvier 2008
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EAN13 9782849240786
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0188 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Le souverainisme
Une idée certaine de la France
Essai sur le crépuscule des AnciensLa collection « Essai » se veut ouverte aux nouveaux
regards portés sur les sciences, les faits de société et les
questions contemporaines.
Dans la même collection :
La jeunesse qui range sa chambre de Grégory Kapustin
Philosophie du ménage de Sébastien Groyer
L’écologie profonde de Roger Ribotto
La sexualité collective de Radu Clit
Chirurgie esthétique : les conseils d’un chirurgien de Vladimir Mitz
Psychologie de la fatigue de Jean-Louis Dupond
J’accuse la dérive de la psychanalyse de Sylvie Lanzenberg
© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-078-6Philippe Boulanger
Le souverainisme
Un idée certaine de la France
Essai sur le crépuscule des Anciens
Éditions du CygnePrologue
Le dernier combat des Anciens
Le manque de caractère n’est pas quelque chose qui peut être imputé à
la société. Qu’il y ait abandon culturel est indiscutable, mais pendant
combien de temps continuera-t-on encore à propager cette ineptie
d’essence totalitaire et qui témoigne clairement d’une victoire posthume du
fascisme, selon laquelle c’est à la société qu’incombe le "devoir"
d’assigner un but à la vie des individus ?
Romain Gary, L’affaire homme.
La France n’a pas sacrifié sa vertu à ses intérêts, elle a dédaigné ses
intérêts pour prostituer sa vertu.
Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution de France.
Depuis quelques années, le terme de souverainisme est
apparu sur la scène politique française. Surgi en 1999, il a
gagné une certaine légitimité en entrant en 2003 dans le
Dictionnaire Larousse : le souverainisme désigne le «
mouvement qui met au premier plan la souveraineté nationale,
s’opposant à l’Europe supranationale. » Le souverainisme est
passé dans le langage courant. Cet emploi de plus en plus
fréquent, et donc de moins en moins clair, montre bien qu’il
correspond à une certaine réalité, française avant tout.
La définition du Larousse est juste : il s’agit bien d’un
mouvement et non d’un parti, si l’on suit la distinction établie
par Hannah Arendt ; mais le souverainisme, bien que
s’opposant farouchement, il est vrai, à la construction d’une Europe
5supranationale, ne se limite pourtant pas à une contestation
simple de « l’Europe ». C’est une mobilisation qui fait appel à
de multiples ressorts idéologiques qui prennent racines dans
la singularité intellectuelle française. Le souverainisme est le
dernier combat en date mené par les Anciens pour résister à
la vague de fond des Modernes. Ce qui le fait ressortir, c’est
l’enjeu européen. Il faut déjà noter que la construction
européenne, jusqu’en 1992, n’avait guère intéressé les intellectuels
français, tout à leur combat contre ou à leur compagnonnage
avec le communisme : économiste et bureaucratique,
maintenue dans l’ombre de la guerre froide et des Trente
Glorieuses, la construction européenne, éloignée des
passions françaises, ne pouvait captiver l’attention des
penseurs qu’en dérivant du pragmatisme économique vers
l’ambition supranationale.
C’est en 1992 que la mobilisation souverainiste prend
forme, année durant laquelle les Français doivent se
prononcer par référendum sur le traité d’Union européenne,
dit traité de Maastricht. Minoritaire, emmenée par des
hommes politiques de droite et de gauche attachés à la
Nation et à la République et hostiles à une Europe
supranationale, elle est défaite de justesse au référendum du mois de
septembre. Aujourd’hui, cette mobilisation
républicanosouverainiste, animée par les derniers ambassadeurs du camp
des Anciens, occupe un créneau idéologique singulier,
incertain, dont un proche avenir nous dira s’il est ou non porteur
en termes électoraux.
L’apparition du souverainisme pose, à nouveau, la
question de la France dans l’Union européenne et celle de la
nation dans l’Europe. Les partis politiques français ont été
contraints de se redéfinir par rapport à cette double échelle,
qui semble, à première vue, opposer la France et l’Europe,
l’échelon national et l’échelon européen. Le souverainisme
n’a pas, il s’en faut, chamboulé la configuration actuelle de
6l’échiquier politique français, mais il a accompagné l’irruption
en France de la prise en compte, souvent modeste, parfois
passionnée, toujours brouillonne, de l’enjeu européen : la
campagne référendaire de mai 2005 a fourni à nouveau
l’exemple de cette remarquable incapacité française à
s’attacher aux faits et à délaisser la propagande européiste ou
chauvine. Campagne acharnée qui d’ailleurs s’est davantage
cristallisée autour de la « question sociale » que de la
souveraineté, comme en 1992 – même si l’une peut conduire à
l’autre.
Le souverainisme présente l’avantage appréciable d’avoir
revigoré en France le débat politique, intéressé l’opinion
publique à la construction européenne, bien que de façon
souvent caricaturale, et contribué à exposer, parfois de
manière biaisée, les enjeux économiques et politiques pour la
France dans l’Union européenne et la singularité de l’Europe.
« L’Europe, écrit Pascal Bruckner, est une question inlassable
sur son identité, ses frontières, sa fonction, elle est au c œ ur
1d’elle-même une énigme qui ne se comprend pas . » Les
questions européennes sont en effet nombreuses : quelle place
pour la nation dans l’Union ? dans l’Europe ? L’Europe
estelle composée seulement de nations, peut-elle devenir une
nation ? A-t-elle une identité floue, composite ou franche ? Y
a-t-il une incompatibilité entre la souveraineté française et la
supranationalité européenne ? Quelles limites pour l’Europe
face à l’islam, la Turquie, la Russie ? Militairement et
politiquement, l’Europe peut-elle s’émanciper de son tuteur
américain ?
Le souverainisme affirme représenter le seul courant
politique français capable de promouvoir véritablement l’action
politique dans toute sa noblesse et de défendre la nation. Ses
principaux inspirateurs, comme William Abitbol, Jean-Paul
Bled, Nicolas Dupont-Aignan, Philippe de Villiers,
JeanPierre Chevènement, Alexandre del Valle, Pierre-Marie
72Gallois et surtout Paul-Marie Coûteaux , estiment que les
transferts de souveraineté nationale aux institutions
européennes privent la France de moyens d’action lui permettant
d’agir ou de réagir à des enjeux nationaux, européens ou
internationaux de première importance : contrôle des
frontières et des flux migratoires, politique étrangère, relations
économiques et diplomatiques avec les États-Unis, lutte
contre le terrorisme islamiste, chômage, politique monétaire,
etc.
Plus que celle de la République, le souverainisme promeut
la cause de la nation, indissociablement liée à la démocratie.
« La réflexion souverainiste, écrit Paul-Marie Coûteaux, est
directement reliée à la question de la démocratie moderne en
ce qu’elle questionne non le contenu du pouvoir mais son
3cadre même, l’État-Nation . » Pour les souverainistes, la
République n’est qu’un régime politique minoritaire dans
l’Histoire de France ; la nation est, en revanche, le mode
d’existence même de la France, sa nature consubstantielle, la
condition indépassable de l’exercice de la démocratie.
Le souverainisme n’est pas un parti politique et il ne
compte pas de représentation officielle au Parlement. Le
Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers ne
compte pas sur l’échiquier politique français. La « gauche
républicaine » de Jean-Pierre Chevènement a été marginalisée
à la suite de ses échecs aux élections présidentielles et
législatives de 2002. Certains souverainistes ne cachent pas que
l’absence de parti politique souverainiste en France et la
faible personnalisation du souverainisme constituent plutôt
un atout qu’un inconvénient pour la diffusion des thèses
souverainistes : des personnalités politiques comme
Chevènement ou Villiers ont leurs partisans et leurs réseaux,
mais ils doivent également compter avec de puissants
détracteurs et une image pour le moins controversée dans l’opinion
publique. Le souverainisme est, pour l’heure, davantage une
8mouvance, un mouvement qui réunit des politiques, des
intellectuels, des universitaires, des journalistes convaincus
que « la France a encore des choses à dire » et que la nation
est le lieu d’exercice privilégié de la démocratie. Loin de
disposer d’une base populaire aussi solide que celle du Parti
socialiste ou de l’Union pour un mouvement populaire
(UMP), la mouvance souverainiste est principalement élitiste,
animée par des intellectuels dont les plus radicaux n’hésitent
pas, d’une part, à opposer les « patriotes » – les souverainistes
et leurs alliés – aux « renégats », c’est-à-dire les partis
classiques qui ont « vendu la France à Bruxelles » depuis vingt
ans, et, d’autre part, à établir un parallèle douteux entre la
défaite de 1940 et la situation présente.
Ces souverainistes radicaux se présentent comme des
dissidents qui conspuent les dirigeants européistes français.
Selon eux, ces derniers prennent leurs ordres à Bruxelles et
picorent leur culture à Washington. Parlant de l’Angleterre
soumise au feu nazi, George Orwell écrit, dans The Lion and
the Unicorn (1941), que son pays « constitue une famille qui a
aux commandes les pires de ses membres » (« England is a
family with the wrong members in control »). Si la France de
2008 n’est pas dans une situation aussi tragique que
l’Angleterre de 1941, un souverainiste pourrait écrire sans
peine à peu près la même chose de la « génération moderne »
qui a pris les rênes du pays en 1974. Orwell, dans ce texte
somptueux, attirait l’attention du lecteur sur la profondeur de
ce qu’il n’hésite pas à nommer le « caractère national » et le
patriotisme et en appelait à une révolution socialiste pour
remédier à ce qu’il voyait comme la déchéance de son pays.
Certains aspirent aujourd’hui à une régénération
souverainiste qui redonnerait sa grandeur à la France. Ce qui sépare
les souverainistes des socialistes et des ultralibéraux français,
c’est peut-être que les premiers croient moins en les Français
qu’en la France, alors que les seconds en ont fait leur deuil.
9Le souverainisme est, plus que les autres formations
politiques actuelles, constitué principalement d’intellectuels,
souvent brillants, reconnus dans un domaine de compétences
particulier (droit, histoire, diplomatie), intervenant dans les
affaires de la cité. La « disposition intellectualiste » du
souverainisme explique peut-être pourquoi il n’est pas encore
devenu un parti populaire et interclassiste, condition
incontournable pour conquérir et conserver le pouvoir en
France. Cependant, il se proclame, non sans contradictions et
atermoiements, comme un mouvement au-dessus des
querelles de chapelles qui agitent le monde politique français
axé sur l’opposition droite/gauche que les souverainistes
estiment surannée.
J’insiste déjà sur ce trait parce que le souverainisme est
hâtivement classé à la droite de l’échiquier politique français
et que Philippe de Villiers est présenté comme la principale
figure politique du souverainisme, ce que la campagne pour
le référendum de mai 2005 a, il est vrai, confirmé. Ce
classement est sans fondement : alors que l’extrême droite se
revendique, explicitement (« Je n’ai jamais crû que le
Maréchal Pétain était un traître », s’est exclamé un jour
JeanMarie Le Pen) ou implicitement (« L’occupation allemande
n’a pas été si inhumaine »), du régime de Vichy, dans le but
de le réhabiliter, les souverainistes proclament en
permanence leur attachement au gaullisme et évoquent la
Résistance. J’estime que le souverainisme mérite d’être
discuté sereinement et honnêtement, sans préjugés
favorables ou défavorables.
Il est déjà difficile – et il sera toujours difficile, dans les
mois à venir – pour les souverainistes de compter sur une
organisation partisane classique. Lorsqu’on enquête sur le
souverainisme, on rencontre des chevènementistes qui se
disent plus proches du député Nicolas Dupont-Aignan que
de certains leaders socialistes, mais qui hésitent – et, à mon
10avis, hésiteront encore longtemps, pour des raisons
historiques – avant d’assumer publiquement leurs convergences
de vues avec un homme de la droite dure comme Philippe de
Villiers. Pourtant, bien qu’il existe des divergences
idéologiques entre les souverainistes du MPF et les
chevènementistes (rôle de l’islam en France, laïcité), on peut
relever également des correspondances profondes (primauté
de la nation, de l’État et de la souveraineté, antiaméricanisme,
rejet de l’Europe fédérale). Mais la gauche souverainiste
éprouve bien du mal à tendre la main vers l’autre rive. L’idée
de « fusion souverainiste » entre le droite et la gauche est
encore un voeux pieux.
Plusieurs interrogations ont guidé ce travail. Le
souverainisme peut-il être classé à droite, alors que son inspirateur,
Paul-Marie Coûteaux, refuse cette classification commode
sur l’échiquier politique français classique ? Transcende-t-il
vraiment la droite et la gauche comme le prétend Coûteaux ?
Le souverainisme est-il un nouvel avatar du gaullisme ? Est-il
vraiment une nouveauté ? Si le souverainisme existe, les
souverainistes existent-ils eux aussi ? Peut-on identifier
l’apparition du souverainisme sur la scène politique française ?
Quelles sont les racines intellectuelles ? Quelle est sa grille de
lecture ? Quels discours adopte-t-il face à la Turquie et à la
Russie ? Quels sont les moyens d’actions de la mouvance
souverainiste en France et en Europe ? Quelles sont les
alliances qu’il préconise en politique étrangère ? Le
souverainisme est-il donc de droite, de gauche, du centre, ou bien ne
s’apparente-t-il pas, même de loin, au populisme
latinoaméricain ? Le souverainisme peut-il faire école en Europe ?
À toutes ces interrogations, le présent livre se propose de
prolonger la critique du souverainisme que j’ai déjà
4esquissée .
Alors que le Parti communiste et le Front national, deux
formations qui se présentent comme les garants, l’un de la
11souveraineté populaire, l’autre de la souveraineté nationale,
ont été laminés aux élections du printemps 2007, que la
gauche socialiste est aphone, embourbée dans ses querelles
de personnes et une crise identitaire profonde, que des
citoyens se tournent vers de nouvelles formes de
participation politique (comme l’altermondialisme), que la droite
gouvernementale européiste et anti-libérale, emmenée par le
président Nicolas Sarkozy, se trouve aux manettes du pays,
sans réelle opposition autre que la rue, la France est sur le
point de traverser une révolution de culture politique.
Cette révolution politique se nomme la querelle des
Anciens et des Modernes. Elle est plus violente en France
qu’ailleurs car elle n’est tout simplement pas résolue. Dans
cet essai, je vais montrer, à travers les analyses souverainistes
sur la France, la construction européenne ou les États-Unis,
que le souverainisme s’inscrit pleinement dans l’héritage des
Anciens, malmené par la modernité.Introduction
Genèse du souverainisme
De même que je refuse de me plaindre des autres Français, depuis que
je me sens de France, de même je ne conçois plus que la France se plaigne
du monde. Chacun est responsable de tous. La France était responsable
du monde. […] Si la France avait eu saveur de France, rayonnement
de France, le monde entier se fût fait résistance à travers la France.
Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre, 1942.
Après les Américains, les Français sont probablement les gens les plus
individualistes au monde. Mais, alors que l’individualisme américain est
fait d’une juvénile agressivité, dans le but de damner le pion à un rival,
l’individualisme français est résigné et défensif.
Arthur Koestler, Arrow in the blue.
En 1986, la construction européenne, sous l’impulsion du
président de la Commission européenne, le socialiste français
Jacques Delors, ancien ministre des Finances du
gouvernement de Pierre Mauroy, est relancée par l’Acte unique
européen. Sa signature se fait en deux étapes : le 17 février
1986, neuf pays sur douze (Allemagne, Belgique, Espagne,
France, Luxembourg, Irlande, Grande-Bretagne, Pays-Bas,
Portugal) le signent à Luxembourg ; suivent les signatures
danoise, italienne, grecque. En bref, l’Acte unique européen
comprend deux volets, l’un consacré aux modifications des
traités communautaires, l’autre à la coopération européenne
en matière de politique étrangère. L’Acte unique européen
13marque le début de la dérive idéologique de la construction
5européenne, selon Roland Hureaux , mais entre en vigueur
dans l’indifférence générale en France.
Il en va tout autrement de l’accélération que connaît la
construction européenne à la suite de l’effondrement du
communisme et de la réunification allemande, accélération
qui va conduire à l’instauration de l’Union européenne le
er1 novembre 1993. Plusieurs lectures de ces événements ont
été proposées : certains affirment que les principaux artisans
de cette relance débutée en 1986 et poursuivie en 1992, le
chancelier Helmut Kohl, le président de la République
française François Mitterrand et Jacques Delors, étaient
sincèrement animés par le désir d’approfondir la
construction européenne ; d’autres estiment que ce n’est pas la
volonté de construire une Europe unie qui a conduit les
gouvernants à élaborer le traité de Maastricht, mais la peur de
l’Allemagne réunifiée : il fallait avoir l’Allemagne européenne et
non l’Europe allemande. Le traité de Maastricht inclut plus de
300 articles, 17 protocoles et 33 déclarations, et institue trois
piliers : la Communauté européenne (le pilier communautaire
qui comprend l’Union économique et monétaire), la
Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et la
coopération dans les domaines de la justice et des affaires
intérieures. Les deux derniers piliers relèvent de la logique
intergouvernementale et non communautaire.
Le traité de Maastricht, écrit Dominique Wolton dans La
dernière utopie, livre qui fait aujourd’hui sourire, marquait la
6naissance de l’« Europe démocratique » , alors qu’il apparaît
surtout qu’il a conforté l’Europe technocratique. Pierre
Manent ne s’y est pas trompé : il estime que jusqu’à
Maastricht, « l’Europe » et les nations se développent
ensemble. Maastricht marque une rupture dont nous ne
7sommes pas encore sortis . « Dans le traité de Maastricht,
écrit Emmanuel Todd, on trouve certainement l’idée
d’aboli14tion des nations ; on ne discerne pas la volonté positive de
8créer une nation . » Si l’idée farfelue d’une « nation
européenne » n’est pas formulée par les concepteurs du traité,
l’objectif d’abolir la nation est à peine caché par les partisans
français de sa ratification. « On ne peut pas comprendre le
traité de Maastricht, par exemple, explique Michel Pinton, si
on ne perçoit pas le scepticisme inavoué d’une partie des
élites françaises face aux capacités du peuple français dans la
9compétition universelle . » Pour compenser les défaillances
des Français, il faut donc les diluer dans un potage européen
selon la bonne recette du fédéralisme américain.
Maastricht marque l’essor du fédéralisme européiste.
D’Amsterdam à Lisbonne en passant par Nice, du marché
unique à la mise en circulation de l’euro, les instances
communautaires et les gouvernements nationaux
s’appliquent à consacrer l’échelle européenne comme étant la plus
pertinente. L’universalisme européiste est cadencé et
ambitieux. « La monnaie unique, écrivent deux souverainistes, était
essentiellement à usage interne. Son ambition première était
de compléter le marché unique lancé en 1993. Cette fois
l’Union Européenne a pour objectif de défier le reste de la
planète. La stratégie de Lisbonne [en mars 2000] se propose
tout simplement de faire du Vieux Continent la pointe
10avancée de la croissance et de la recherche mondiale . »
Maastricht demeure le point de départ d’un nouvel
européisme qui prend en charge la reconversion des intellectuels
déçus par le communisme et désireux de se réinvestir dans
une nouvelle utopie universaliste.
Cette accélération de la relance de la construction
européenne à partir de 1992 contribue à l’activation d’une
mouvance hétéroclite d’hommes politiques de droite (les
gaullistes Philippe Séguin et Charles Pasqua, Philippe de
Villiers) et de gauche (Jean-Pierre Chevènement)
farouchement opposés aux abandons de souveraineté consentis par la
15France : il n’est pas anodin que le Mouvement des Citoyens
(MDC) de Chevènement ait été fondé en 1992. Selon
certains des opposants au traité, Maastricht validerait une
césure entre les deux Europe, comme si « au partage
intolérable imposé par le joug soviétique, on entendait substituer
un autre partage, cette fois décidé par Bruxelles », incarnation
11d’un système supranational, rétrograde et bureaucrate . Le
Front national de Jean-Marie Le Pen et le Parti communiste
de Georges Marchais partagent cette hostilité à Maastricht.
Le président François Mitterrand s’engage personnellement
en faveur du camp du « oui ». À La Sorbonne en septembre
1992, il donne la réplique à Philippe Séguin, qui mène la
campagne du « non ». La ratification du traité de Maastricht
est soumise à la procédure référendaire : le 21 septembre
1992, la France ratifie le traité de Maastricht d’une courte
tête, à la surprise générale, et cela en dépit de médias,
d’intellectuels et d’acteurs politiques majoritairement acquis au
« oui ». Le « oui » ne recueille que 51,04 % des suffrages
exprimés, le « non » 48,95 %, la participation ayant été
impor12tante : 69,68 % des électeurs inscrits .
En 1992, le terme de souverainisme n’existe pas encore :
ce sont des gaullistes ou des « républicains », les Anciens
égarés dans le monde des Modernes, qui rejettent ce traité,
qu’ils perçoivent comme une dérive idéologique vers la
constitution d’un État supranational, inspiré de la paix perpétuelle
de Kant. Ces opposants au traité de Maastricht sont alors très
marginaux dans les cercles politiques et intellectuels. La
mobilisation en faveur du « non » n’atteint pas alors celle que
nous avons connue en 2005, mais on constate déjà que
l’enjeu européen pénètre l’échiquier politique français et qu’il
bouscule les clivages et les alliances traditionnels. La
résistance à l’accélération de la construction européenne n’a pas
encore débouché sur des regroupements intellectuels,
comme la Fondation du 2 mars, ou sur une théorisation du
16souverainisme. L’arrivée presque à maturité du
souverainisme marque en France la prise en compte (malgré tout
encore très relative dans la population) de l’enjeu européen.
Septembre 1999 : le manifeste du souverainisme
Dans un long article publié dans Le Monde du 30
septembre 1999, Paul-Marie Coûteaux et William Abitbol,
tous deux élus aux élections européennes de juin 1999 sur la
liste emmenée par les duettistes droitiers Pasqua et Villiers,
jettent les bases du souverainisme. Disposant de la tribune du
Parlement européen, Coûteaux et Abitbol s’appuient sur leur
qualité d’élus européens pour lancer le débat français.
Le coup de trompette de Coûteaux et Abitbol s’intitule :
« Souverainisme, j’écris ton nom ». Il semble bien qu’il
s’agisse là du premier manifeste souverainiste rendu public
dans un organe de presse d’importance nationale, et qui n’est
pas d’obédience souverainiste ou « nationale-républicaine ».
Je vais en citer de larges passages, car cet article me paraît
fondamental pour bien cerner le socle doctrinal du
souverainisme qui éclot sur la scène politique française alors que la
construction européenne, à la suite des traités de Maastricht
et d’Amsterdam, semble s’accélérer.
Les deux députés européens dressent tout d’abord un état
des lieux, sinon alarmant, du moins pessimiste et
préoccupant. « Au moment où le discrédit de la classe politique est en
train de devenir discrédit de la politique elle-même, et tandis
que beaucoup se prenaient à penser que nulle dissidence et
bientôt nul authentique débat n’étaient encore possibles,
voici, comme toujours dans notre pays, que de ses
profondeurs surgissent des signes de résistance ». La révolte des
Anciens gronde. Le souverainisme se présente ainsi comme
une résistance – terme qui revient souvent sous la plume des
souverainistes – au penchant actuel qui semble privilégier,
17semble-t-il, l’érosion d’une croyance collective forte et
raisonnable – la Nation – et l’abandon de la souveraineté – la
République. Abandon : le mot est lâché par les deux
souverainistes. « Abandon : le mot n’est pas trop fort. État,
République, démocratie ne sont plus que des coquilles vides
qui n’ont plus d’autre fonction qu’incantatoire. […] En
réalité, notre pays n’a plus la moindre politique ni même les
moyens d’en avoir une, livré aux filets juridiques dans
lesquels il s’est laissé prendre, à Bruxelles, pour les grands
choix budgétaires et pour l’essentiel de sa législation, à
Washington pour sa politique étrangère et sa défense, à la loi
du marché pour tout le reste. » L’Europe, les États-Unis et le
libre-échangisme sont clairement montrés du doigt pour
justifier la nécessité d’une réaction, d’une résistance via le
rétablissement de la souveraineté de la France.
À lire Abitbol et Coûteaux, il semble que cet abandon de
souveraineté concerne de nombreux secteurs de la vie
économique, sociale, culturelle et politique française. La
disqualification de la souveraineté de la France apparaît pour
les deux auteurs du manifeste souverainiste comme un
dessaisissement total des attributions de celle-ci. Après
l’agro-alimentaire, la santé, la politique industrielle, les
services publics (des transports à l’audiovisuel), l’éducation,
la culture et, même, les affaires étrangères, qui engagent
l’ensemble de la relation au monde qui singularise la France,
toute action collective est désormais confisquée. Bref, privée
de ses moyens d’action, elle ne peut plus participer à la
marche du monde.
Le souverainisme se pose donc en s’opposant à cet
abandon de la souveraineté de la France. « Le souverainisme,
expliquent Abitbol et Coûteaux, n’est que la formulation
contemporaine de la révolte d’un peuple qui ne s’appartient
plus, s’en rend compte peu à peu, et ne l’accepte pas. » Le
souverainisme, loin d’être révolutionnaire ou conservateur, se
18présente comme un mouvement de révolte contre cette
dépossession de la souveraineté française. Mais cette révolte
ne peut-elle croître dans le cadre de la construction
européenne ? Les deux auteurs souverainistes paraissent y avoir
crû, un temps. « On a pu croire, écrivent-ils, que l’Europe
fournirait le cadre et l’instrument de ce refus. Mais la
mondialisation est allée plus vite qu’elle – d’autant que,
s’ajoutant à la discorde des États membres qui la paralyse sur
l’essentiel, on vérifia bientôt que plusieurs d’entre eux, et non
des moindres, n’entendaient nullement s’opposer à sa
logique. Comment le ferait-elle, d’ailleurs, cette pauvre
Europe normalisée, puisque, d’étape en étape, elle s’est ralliée
à la philosophie qu’elle prétendait combattre, le culte de la
concurrence généralisée dont elle n’est plus qu’un relais
tatillon. Si le mot d’ordre est de « libéraliser », alors la bonne
dimension c’est le monde, et non l’ensemble mal défini et
désuni qui usurpe le nom d’Europe, Euroland, sans volonté,
muet sur tous les grands problèmes du monde, incapable
d’opposer quoi que ce soit à l’Empire américain puisqu’il en
partage la philosophie même. »
Le souverainisme s’opposerait donc à l’« empire
marchand » que Washington travaille à étendre à l’ensemble
de la terre. Pour cela, les Américains entendraient «
normaliser », comme Moscou en son temps, les alliés et autres pays
frères. Parallèle entre le communisme et le libéralisme qui se
révèle troublant : car si le communisme est bien une
idéologie qui s’est imposée par le verbe et le bruit des bottes, le
libéralisme, lui, ne s’impose pas par la force militaire
(exceptions faites peut-être du Chili et de la Turquie) et ne nie pas
la liberté ; le capitalisme marchand, avec toutes ses
insuffisances, ne saurait être réduit à une déclinaison de l’idéologie
totalitaire communiste. Les partisans du souverainisme
n’hésitent pas à dresser des parallèles parfois très contestables.
Si les souverainistes se montrent si vindicatifs à l’encontre
19du libéralisme, c’est que celui-ci, selon eux, abolit les
frontières économiques, sociales et politiques de l’État-nation et
nie la patrie. « S’il est une idée, une seule, qui a traversé de
bout en bout le siècle parvenu aujourd’hui à son terme, c’est
bien celle que Drieu La Rochelle lançait en 1922, comme un
cri de victoire, dans son ouvrage Mesure de la France : le temps
des Patries est fini ! Tenace, constante et multiforme, elle a
réuni dans une commune utopie anti-nationale les trois
grandes idéologies du siècle, le communisme, le fascisme, et
le mondialisme marchand. » Encore une fois, le
rapprochement du fascisme et du communisme, d’une part, et du
mondialisme marchand, de l’autre, me semble quelque peu
abusif : des millions de morts au passif du communisme et
du fascisme établissent une distinction claire entre la
mondialisation et les deux totalitarismes.
L’acharnement contre les nations, contre les patries,
contre les frontières, ne date pas d’hier, selon Coûteaux et
Abitbol. Les communistes, les libéraux et les fascistes
semblent l’avoir partagée. « Semblable utopie mondialiste ne
faisait que rejoindre, au moins sur ce point, l’Internationale
rouge dans une dénonciation commune des Nations, dites
« archaïques » par les uns et « bourgeoises » par les autres. Peu
après, l’Homme nouveau qu’exalta le Futurisme italien se
proposait d’abandonner les traditions du vieux monde, à
commencer par celles des nations que la technique, assurait
le fasciste Marinetti, était en train d’engloutir. […] Haro sur
les Nations ! Ce fut, décliné sous les formes les plus diverses,
le grand mot d’ordre du siècle, et la cause de ses plus grands
drames. » Les souverainistes dénoncent ainsi des institutions
internationales susceptibles d’entraver la liberté et la
souveraineté des nations (ONU, OTAN) et de conforter le
libéralisme économique (OMC, OCDE).
Selon les deux souverainistes, le dépassement de la nation,
loin d’assurer une paix perpétuelle, placerait l’humanité dans
20une position délicate, sinon périlleuse. « Les hystéries
antienationales provoquèrent au XX siècle 18 fois plus de morts
epour faits de guerre que le XIX pourtant vilipendé pour le
primat qu’il accordait au principe national, que défendaient
les partis de gauche aussi bien que ceux de droite. C’est qu’il
existe une fonction modératrice des nations, d’abord en ce
qu’elles donnent corps au débat et par là à la démocratie,
ensuite parce qu’elles permettent de penser et d’organiser les
équilibres internationaux, œ uvre même de diplomatie. En
vérité, c’est le refus des Nations et l’acharnement
obsessionnel à vouloir les « dépasser » en de vastes constructions
idéologiques, qui a déchaîné les phénomènes de puissance,
accentué les déséquilibres, et ouvert la voie aux délires
impériaux. » La nation seule permettrait les conditions d’exercice
de la démocratie, alors que son dépassement par de vastes
constructions supranationales et impériales non seulement la
compromettrait, voire la dissoudrait, mais ferait également
courir de sérieux risques de conflits à l’ensemble du monde.
Le souverainisme se pose en recours à cette dérive
supranationale que constatent Abitbol et Coûteaux. Il n’est rien
d’autre qu’un combat pour redonner à chaque homme, par la
communauté nationale à laquelle il appartient, et par l’État
qui donne à l’action collective son principal instrument, une
part dans la marche du monde, ce qui s’appelle en France la
Liberté, participation au monde qui est, selon eux, la source
de toutes les libertés. Dans cette optique, la nation serait un
vecteur d’ouverture et non de fermeture au monde et elle ne
s’apparenterait en rien au nationalisme, auquel on l’a
étroitement associée, sinon identifiée, dans les années 1980.
L’ambition des souverainistes et l’enjeu auquel ils se
trouvent confronter sont présentés comme le « grand débat de
l’an 2000 ». La souveraineté des Nations est de dimension
mondiale. « Souveraineté ou barbarie : le grand choix des
années 2000 », n’hésitent pas à écrire les deux souverainistes.
21Et dans ce combat qui s’annonce, la France « doit jouer son
rôle au premier rang de cette grande coalition des
souverainetés parce qu’elle fut souvent son principal artisan dans
l’histoire, qu’elle en reste le principal symbole et qu’elle en
sera sans doute demain son signe de ralliement. » Ce principe
du ralliement au soleil français sera à nouveau évoqué lors de
l’attaque anglo-saxonne de l’Irak.
Enfin, Abitbol et Coûteaux précisent leur définition du
souverainisme, désireux de dépasser les lignes de clivage
partisan actuels et convaincus que la France doit occuper le
devant de la scène dans ce combat pour la souveraineté. « Car
la France n’a pas oublié qu’elle s’est constitué autour du mot
même de souveraineté le plus ancien mot de son vocabulaire
politique. C’est ce fil que veut renouer le souverainisme. Il
relie toutes les traditions politiques françaises, de droite
comme de gauche, d’abord parce que l’indépendance
nationale est la condition même du débat démocratique, dont
chacune est l’indispensable protagoniste, ensuite parce que,
même si l’on croit encore que droite et gauche gardent une
certaine signification en matière économique et sociale […],
il n’en va pas de même pour ce qui est l’essentiel, l’idée d’un
bien commun encore capable de rassembler chaque Français
dans une œ uvre collective. » La politique française actuelle,
comme les souverainistes le répètent pour la condamner,
n’est faite que de bricolages politiciens et de compromis
européistes. À quoi la régénération souverainiste, dans ce
monde tenté par la supranationalité et imprégné de culture
juridique anglo-saxonne et protestante, va opposer une
authentique politique des principes, à laquelle se rallieront
d’autres nations éprises de liberté.
La dernière partie du manifeste est intéressante en ce
qu’elle explicite encore un peu plus la texture du
souverainisme, qui entend s’appuyer sur ses deux composantes, la
souveraineté nationale et la souveraineté populaire : la
22première est tournée vers l’extérieur et les rapports de forces
dans le monde, la seconde est orientée vers l’intérieur et les
préoccupations sociales de la population. Mais les deux
souverainetés ne doivent pas s’exclure : bien au contraire, elle
doivent se compléter, se renforcer. Souveraineté : « Elle est
un tout, ou elle n’est rien. Pour cette raison le souverainisme
devra par construction faire travailler ensemble la droite et la
gauche, comme le fit jadis le gaullisme. Semblable logique
n’est d’ailleurs pas autre chose que celle de ce Bien Commun
qui s’appela longtemps Respublica et qui se nomme
aujourd’hui la République. »
Quelques mois avant la publication du manifeste du
souverainisme coécrit avec William Abitbol, Paul-Marie
Coûteaux avait posé de manière directe la question du
« sursaut de la France » dans La puissance et la honte : « C’est
donc l’heure de la grande question : oui ou non la France,
État-nation souverain depuis huit siècles (Bouvines), ou
peut-être dix (élection de Capet), à moins que ce ne soit
quinze (Tolbiac), va-t-elle continuer à vivre dans le troisième
13millénaire ? » Il semble y répondre dans le manifeste publié
dans Le Monde.
On voit là un premier ressort intellectuel du
souverainisme : la France est, à en croire ce texte, plus qu’une simple
construction politique récente ; elle est une Idée puissante
qui traverse les âges, se moque des modes idéologiques et
dispose de viatiques solides : la Nation et la République, qui
lui permettent de s’épanouir en démocratie. En un mot, le
temps long joue en faveur de la France. Mais quel temps long
? Quelle est la toile de fonds de ce débat qui semble très
franco-français ? Quels sont les concepts que les
souverainistes utilisent pour construire leur argumentaire politique ?I.
Les soubassements intellectuels
L’enjeu de l’antagonisme antique-moderne, c’est l’attitude des individus,
des sociétés, des époques à l’égard du passé, de leur passé.
Jacques Le Goff, Histoire et mémoire.
Dans l’éternelle querelle des anciens et des modernes, ce sont
régulièrement les anciens qui ont eu le beau rôle.
Alain Peyrefitte, Le Mal français.
1 – Toiles de fond
Éloge des Anciens, rejet des Modernes
« Je me propose de vous soumettre quelques distinctions,
encore assez neuves, entre deux genres de liberté, dont les
différences sont restées jusqu’à ce jour inaperçues, ou du
moins trop peu remarquées. L’une est la liberté dont
l’exercice était si cher aux peuples anciens ; l’autre celle dont la
jouissance est particulièrement précieuse aux nations
14modernes . » Lorsqu’il prononce ce discours à l’Athénée
Royal de Paris, en février 1819, Benjamin Constant ne se
doute évidemment pas qu’il inaugure une querelle politique –
et peut-être ontologique – qui va secouer la civilisation
occidentale et perdurer jusqu’à aujourd’hui dans les sociétés
européennes. En France, cette querelle est plus vivace que
jamais et ne correspond pas à une dispute futile
d’intellec25