Le statut de 1961 à Wallis et Futuna

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Français
531 pages
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Description

En 1959, le général de Gaulle revoit le statut des colonies. Élaboré « sur mesure » par le choix limité que présentait la structure wallisienne et futunienne, le statut de 1961 calque les nouvelles institutions sur les bases de la hiérarchie traditionnelle wallisienne et futunienne préexistante. Le territoire va très rapidement devenir l'arène des rapports de forces entre la coutume représentée par la chefferie traditionnelle fortement imprégnée de la religion et la modernité incarnée par les représentants de l'État.

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Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 794
EAN13 9782336272719
Langue Français
Poids de l'ouvrage 44 Mo

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LE STATUT DE 1961 À WALLIS ET FUTUNA
Genèse de trois monarchies républicaines


































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13871-1
EAN : 9782296138711
Allison Lotti





LE STATUT DE 1961 À WALLIS ET FUTUNA
Genèse de trois monarchies républicaines

(1961-1991)























Sommaire

REMERCIEMENTS ............................................................................. 7
SIGLES ET ABREVIATIONS ........................................................... 15
1RE PARTIE : DE LA MISE EN PLACE DU STATUT A UNE
REORGANISATION TOTALE DE WALLIS ET FUTUNA
(19621969) : L’EDIFICATION D’UN TERRITOIRE DE LA REPUBLIQUE
FRANÇAISE. ........................................................................................... 25
CHAPITRE 1 : LE STATUT DE 1961 : UNE SPECIFICITE PROPRE A
WALLIS ET FUTUNA .............................................................................. 29
A. Son contexte et sa mise en place ............................................................. 29
BB.. Les composants du statut du 29 juillet 1961 ........................................... 62
CHAPITRE 2 : LES NOUVELLES INSTITUTIONS ET LEUR APPLICATION
............................................................................................................ 111
A. La naissance du territoire des îles Wallis et Futuna ............................. 111
B. Wallis et Futuna : les derniers archipels du Pacifique à devenir un
territoire français ................................................................................................ 135
CHAPITRE 3 : QUELS CONSTATS DE CES HUIT PREMIERES ANNEES ?
(1961-1969) ........................................................................................ 147
A. Les incompatibilités de l’arrêté n°19 du 20 mai 1964 .............................. 147
B. Les premiers pas du territoire ................................................................... 162
2E PARTIE : COUTUME ET MODERNITE : DEUX ELEMENTS
D’UNE STRUCTURE GOUVERNEMENTALE INEDITE A L’AUBE
EDU XXI SIECLE (1970-1979) ............................................................. 193
CHAPITRE 1 : LA COUTUME EN ELLE-MEME : UNE NOTION
PROBLEMATIQUE ................................................................................. 197
A. Introduction lexicologique du terme ..................................................... 197
B. La coutume dans le reste du monde ...................................................... 202
C. Le rôle de la coutume en Océanie selon certains anthropologues du
Pacifique Sud ....................................................................................................... 211
CHAPITRE 2 : LA COUTUME ET LA MODERNITE : UNE COEXISTENCE
DIFFICILE ............................................................................................. 229
A. La société wallisienne et futunienne ...................................................... 229
B. La coutume : un pouvoir ? .................................................................... 252
C. L’apprentissage de la politique ............................................................. 281
CHAPITRE 3 : LES DIFFICULTES A CONCILIER TRADITION ET
MODERNITE ......................................................................................... 303
A. L’imbrication de la coutume dans la modernité ................................... 303 A.
B. La démocratie dans le Pacifique Sud : adaptation et évolution ............ 324
5 3E PARTIE : LE RAPPORT DE FORCE CONSTANT ENTRE LA COUTUME ET
LA MODERNITE VINGT ANS APRES LE STATUT DE TOM (1980-1991) ... 383
CHAPITRE 1 : L’ASSEMBLEE TERRITORIALE, L’ADMINISTRATION
SUPERIEURE, LA CHEFFERIE COUTUMIERE ET LA MISSION CATHOLIQUE :
QUELLE EST LA PLACE DE CHACUN DE CES PILIERS ? ........................... 387
A. L’évolution d’un système politique occidental dans une société
traditionnelle ....................................................................................................... 387
B. La gestion du territoire : une volonté mise à l’épreuve ........................ 404
CHAPITRE 2 : LE MICROCOSME DE WALLIS ET FUTUNA EST-IL
REVELATEUR DE LA POLITIQUE FRANÇAISE DANS L’OCEANIE ? ........... 433
A. La Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie : vers l’autonomie ... 433
B. Wallis et Futuna et la France dans le Pacifique ................................... 443
CONCLUSION GENERALE ........................................................... 467
BIBLIOGRAPHIE ............................................................................ 473
LES SOURCES ................................................................................. 481
1. LES ARCHIVES ............................................................................. 481
2. LES SOURCES IMPRIMEES ............................................................ 485
3. LES SOURCES NON IMPRIMEES .................................................... 486
4. LES SOURCES ORALES ................................................................. 486
LES PERSONNALITES COUTUMIERES ACTUELLES OU
ANCIENNES DU ROYAUME DE SIGAVE ....................................... 491
ANCIENNES DU ROYAUME D’ALO ................................................ 496
ANCIENNES DU ROYAUME D’UVEA ............................................. 501
INDEX ............................................................................................... 505
LEXIQUE .......................................................................................... 515
TABLE DES ILLUSTRATIONS ...................................................... 517
TABLE DES FIGURES .................................................................... 519
TABLE DES PHOTOS ..................................................................... 523
TABLE DES MATIERES ................................................................. 525
6 Remerciements

Durant l’élaboration de ma thèse, j’ai été amenée à travailler dans
quatre lieux différents : à Wallis, à Futuna, en Nouvelle-Calédonie et à
Bordeaux. Dans chacun de mes déplacements, ce fut un privilège de
rencontrer toutes les personnes citées qui m’ont accordé leur aide et leur
soutien. Elles ont toutes contribué à l’accomplissement de mon doctorat,
et je voudrais dire un grand merci à chacune d’elles.

Wallis

Je tiens tout d’abord à remercier vivement Atonio Kulifatai et Béatrice
Fine, qui m’ont été d’une aide précieuse quant à ma collecte
d’informations, ainsi que dans la fonction d’interprète auprès des
intervenants. Sans eux, beaucoup de mes travaux auraient été
irréalisables. Petelo et Anna Manuohalalo ont été tout aussi
indispensables pour les archives de l’administration supérieure. La famille
Ugatai (Josepho et Telesia, Amélia et son mari Petelo, François et Valérie
ainsi que Ivanhoe et sa femme Savelina) n’a pas été indifférente à mon
sujet de thèse, et m’a toujours encouragée dans cette voie. Je tiens à
remercier M. Xavier de Fürst, ancien préfet des îles Wallis et Futuna, qui
m’a ouvert la porte des archives de l’administration supérieure, et sans
qui ce travail n’aurait pu se faire. J’ai été également sensible à la
confiance que m’a accordée Faipule Kavahe’eaga, personnalité
coutumière du district de Hihifo, ainsi qu’à celle de sa femme Losa qui
m’a beaucoup touchée. Je leur serai toujours dévouée. J’ai également reçu
le soutien d’Alefeleto Kulifatai pour ce qui concerne la consultation des
archives de Lano, ce qui m’avait été refusé par deux fois auparavant. J’ai
pu ainsi, grâce à lui, compléter mes sources écrites. Les illustrations de
Kusitino Halagahu et de Sapolina Brial ont présenté l’exotisme de Wallis
et Futuna, et ont permis de donner vie à mes écrits en immortalisant les
visages et les couleurs de ces archipels. Je les en remercie encore. La
participation de Soane Taufana, délégué auprès du directeur régional de
RFO, a été des plus amicales et des plus sincères.
À tous ceux-là, s’ajoutent les mémoires vivantes de Leone Katoa et de
Mikaele Tuita qui ont perpétué la tradition orale. Leurs histoires
d’autrefois ont toujours été très enrichissantes pour ma connaissance des
personnalités wallisiennes et futuniennes. Un grand merci à Patita Lakina,
7 Mikaele Hoatau et Soane Malivao pour leur accueil ainsi que pour la
gentillesse qu’ils ont eue à répondre à mes questions, sans oublier Paino
Vanai et Jean-Marc Regnault pour leur soutien.

Je n’oublie pas toute l’équipe d’Atulau, pour leur soutien moral et
matériel, ainsi que leur bonne humeur qui me motivait durant mes séjours
à Wallis : Soane et Aniesi Muni, Samuela et Manuele Asi et enfin Suliana
et Soane-Malia Falevalu : je voudrais leur dire un grand merci à tous.

Futuna

Mon projet de thèse aurait été difficile à rédiger sans la présence d’une
partie de ma famille, à qui je dois beaucoup. Edmond et Lisa Fanene, qui
m’ont été d’un grand secours, non seulement dans ma collecte de
données, mais aussi dans la recherche et l’interview des personnalités
coutumières dans le royaume d’Alo. Ils m’ont soutenue et ont toujours été
présents quand j’avais besoin d’eux. Luisa et Pierro Begaud, ainsi que
Talila Jessop et Seteone Jessop, m’ont tous les quatre assistée sans
relâche pendant mes séjours à Futuna, et ont toujours veillé à ce que ma
récolte d’informations porte ses fruits. De même que Natalia et Falakiko
Kikanoi pour leur assistance et merci à Mikaele Pe’e.
Enfin, je voudrais citer les personnes interviewées à Sigave comme à
Alo, qui, grâce à leur dévouement, ont pu combler les carences en sources
écrites qui font beaucoup défaut à Futuna :
- Pour Sigave : Simione Manuohalalo, Meteliko
Atuvasa, Pasilio Keletaona, Lucia Pe’e, Nasalio
Fitialeata ainsi que Sosefo Vanai.
- Pour Alo : Sosefo Fanene, Soane Talise, Lukano
Mataele, Alefosio Vaitanaki ainsi que Kameli Katoa.

Nouvelle-Calédonie

M. Ismet Kurtovitch, chef des archives territoriales de
NouvelleCalédonie, a suivi mon travail du début à la fin. Ses conseils de rédaction,
de sources mais aussi de bibliographie m’ont été très précieux, sinon
indispensables pour mener à bien mon étude sur Wallis et Futuna. Je le
remercie grandement ainsi que sa femme Géraldine. La délégation de
Wallis et Futuna en Nouvelle-Calédonie n’a pas hésité à ouvrir ses portes
pour que je puisse consulter ses archives, grâce à l’accord de son chef M.
Savelio Felomaki qui a rendu ces recherches possibles. C’est aussi à toute
8 l’équipe de la délégation qui a su répondre à mes attentes,
particulièrement aux questionnements des journaux officiels de Wallis et
Futuna, à qui je dois mes remerciements. C’était tout un travail accompli
dans la joie et la bonne humeur, grâce aussi à Velonika, Malia, Telesia,
Sonia et Sosue.
Je n’oublie pas les efforts de mon ami V. Taua et de M. Wamytan, qui
m’ont renseignée sur le droit coutumier kanak et son fonctionnement.
Un grand merci à mes parents, Bernard et Palemila Lotti pour le
financement coûteux de mes nombreux voyages, sans quoi rien n’aurait
été possible, aucune bourse ne m’ayant été accordée, tant par le territoire
de Wallis et Futuna, le territoire de la Nouvelle-Calédonie que par
l’université de Bordeaux. Les déplacements entre la métropole et les
territoires d’outre-mer sont très élevés. Merci à mon frère Frédéric Lotti
pour les traductions ainsi qu’à mon frère Christophe pour ses
encouragements.
Merci aussi aux critiques constructives de Jean-Marc Regnault.

Bordeaux

Je voudrais remercier l’INSEE de Bordeaux, qui possède un trésor
fabuleux : les premiers recensements de Wallis et Futuna, introuvables en
Nouvelle-Calédonie ou à Wallis et Futuna. Melle Vonghes Charlène a été
très attentive à mon travail, et je la remercie pour les nombreux services
qu’elle m’a rendus. Je n’oublie pas de citer Melle Tikilagi Alakiletoa, qui
possède de nombreuses compétences qui ont été utiles à la mise en page
de ma thèse. Un grand merci à Christine Darrot pour sa relecture, ainsi
qu’à Yolande Kautai et Vairani Teriitehau pour leur soutien.
J’exprime ma gratitude à mes chers professeurs Mme Sylvie
Guillaume et Mme Claire Laux, pour leurs conseils, mais aussi pour la
confiance qu’elles ont voulu m’accorder durant ces trois années de thèse.









9




























Préface

Voici l’ouvrage attendu qui couvre pleinement la période historique du
territoire des îles Wallis et Futuna poststatutaire. Membre du jury lors de
la soutenance d’Allison Lotti, Paul De Deckker, disparu cet été, a
souhaité que cette thèse soit publiée sans remaniement. Si bien qu’à
l’exception de quelques corrections orthographiques et typographiques, ce
travail est publié tel qu’il a été soutenu en décembre 2008 à Bordeaux III-
Michel de Montaigne.
Paul De Deckker considérait en effet que ce travail devait devenir une
référence obligée pour les études sur Wallis et Futuna, le Pacifique
francophone et l’Océanie insulaire en général. Allison Lotti fournit en
effet une analyse approfondie des trente années qui ont suivi l’adoption au
Parlement français du statut de territoire d’outre-mer (1961-1991) de
Wallis et Futuna. Cette « bizarrerie » dans le dispositif institutionnel
français, qui contredit les cadres rigides de type jacobin voulus pour la Ve
République, est poussée à son paroxysme puisque la République a
reconnu et reconnaît en les validant en son sein trois « monarchies
républicaines », pour reprendre la juste formule de l’auteur…
Ce travail a nécessité des investigations approfondies dans les
archives, en métropole comme à Nouméa et dans les archipels concernés,
où les interviews ont comblé des sources écrites lacunaires. Il démontre
de la part d’Allison Lotti une maîtrise de la méthode historique, un esprit
de synthèse et une capacité, loin d’être négligeable, de décliner avec
beaucoup de clarté les évolutions et les contradictions, voire les paradoxes
que connaît l’histoire de ce territoire isolé.
L’ouvrage s’articule autour de trois parties consacrées à la mise en
place du statut territorial de Wallis et Futuna en 1961, puis à la
dialectique « coutume » / « modernité » inscrite au sein de la vie politique
2et sociale d’un archipel de 280 km de superficie, comptant près de
15 000 habitants – pour l’essentiel des Polynésiens d’origine et de
culture –, resté en marge des grandes routes maritimes, et enfin au rapport
de force existant dans les pratiques sociales découlant des deux concepts
précités. Comme dans les autres archipels du Pacifique Sud, toute la vie à
Wallis et Futuna tourne autour de la « coutume » qu’Allison Lotti analyse
avec beaucoup de finesse, se plaçant en cela dans la filiation de Paul De
Deckker.
Allison Lotti témoigne d’une bonne connaissance « de l’intérieur » de
ces sociétés. Elle relit un certain nombre de travaux de témoins antérieurs
dans une perspective de compréhension des valeurs conceptuelles
sous11 tendant les jeux politiques locaux, sans en faire un reportage
chronologique exhaustif. Elle a évité alors le piège des répétitions
qu’induit l’observation de la vie (hors du temps et de ses secousses
parfois brutales), dans un petit monde insulaire situé en dehors des
grandes routes de diffusions des hommes, des biens et des idées. Par ses
origines insulaires, Allison Lotti aurait pu, consciemment ou
inconsciemment, « survaloriser » le « local » au détriment du « général »,
déraper de l’historique critique vers l’idéologique partisan, ce qui aurait
forcément nui à l’évaluation de la grande qualité du travail fourni. Bien au
contraire, ainsi que l’avait souligné le recteur Jean-Pierre Doumenge lors
de sa soutenance, elle a su prendre le recul qu’on attend de l’historien en
s’extrayant de sa position de native de Nouvelle-Calédonie pourvue d’une
ascendance maternelle futunienne. Apparentée à la diaspora des
Wallisiens et Futuniens (qui s’impatiente de voir son « monde » laissé en
marge du monde contemporain et de ses grandes mutations), elle dévoile
par son écrit une sensibilité particulièrement utile au renouveau de la
présence française dans le Pacifique.
Allison Lotti étudie comment un petit « pays insulaire » océanien
réagissait par rapport à un « pouvoir central métropolitain » (en
l’occurrence parisien) et à son « interface nouméenne » (grande
pourvoyeuse de travail pour les insulaires). Le mandataire de la
République française domicilié en Nouvelle-Calédonie
(hautcommissaire) a en effet une proximité géographique telle, qu’il exerce un
ascendant institutionnel important sur le représentant de l’État en charge
de l’administration de Wallis et Futuna (résident). Ainsi voit-on
apparaître une triple « contrainte périphérique » dans la situation de
Wallis et Futuna, tant vis-à-vis du centre économique de Nouméa (en
Nouvelle-Calédonie) que du monde océanien anglophone (il n’y a pas de
connexion avec Honolulu, Auckland, voire Sydney, les trois métropoles
phares du Pacifique insulaire) et du pouvoir politique français (Paris).
Allison Lotti ne cache pas que dans le cadre du processus de
décentralisation des responsabilités publiques des organes d’État vers les
collectivités infraétatiques intéressant la France, dans sa double
expression métropolitaine et ultramarine, le régime territorial en place
pour Wallis et Futuna peut être jugé anachronique du fait de l’association
de « chefferies » préeuropéennes (les « royautés » pour reprendre un
terme occidental car cette traduction française ne reflète
qu’imparfaitement les fonctions du Hau/Sau) aux instances
d’administration de ce territoire d’outre-mer. Certes, la représentation
« démocratique » de la population de l’archipel et le respect
12 « dérogatoire » de ses coutumes existent, mais les mandataires de ce
territoire n’ont pas prise sur toutes les responsabilités qui pourraient leur
incomber, à savoir en tout premier lieu le « contrôle de l’exécutif »,
toujours sous l’influence directe du représentant de l’Etat, dont le siège
d’impulsion gouvernementale se situe à l’autre bout de la planète.
Le style est clair, précis et agréable à lire.
Un ouvrage important qui s’inscrit dans la lignée des incontournables
de la recherche océanienne.

Claire Laux,
Maître de conférences à l’université de Bordeaux III




























13
















Sigles et abréviations

AT Assemblée territoriale
BACC Baccalauréat
BE Brevet élémentaire
BEC Brevet d’enseignement commercial
BEPC Brevet d’études du premier cycle
CAP Certificat d’aptitude professionnel
CEP Centre d’expérimentation du Pacifique
CEP Certificat d’études primaires
CES Conseil économique et social
Cf. Confère (voir)
CFP Comptoir français du Pacifique
CIA Central intelligence agency
CNRS Centre national de la recherche scientifique
CP Commission permanente
DOM Département d’outre-mer
EFO Etablissements français d’Océanie
EHESS Ecole des hautes études en science sociale
ENFOM Ecole nationale de la France d’outre-mer
FED Fonds européen de développement
FF Franc français
FIDES Fonds d’investissement pour le développement
économique et social
Fut. Termes utilisés dans la langue futunienne
Ibid. Ibidem (au même endroit)
INSEE Institut national des statistiques économiques
européennes
INSEE Institut des statistiques des études économiques
JORF Journal officiel de la République française
JOWF Journal officiel de Wallis et Futuna
MRP Mouvement républicain populaire
NC Nouvelle-Calédonie
Op. cit. Opere citato (dans la même œuvre sur une autre
page)
R.P Révérend père
SFIO Section française de l’internationale ouvrière
TAAF Terres australes et antarctiques françaises
TOM Territoire d’outre-mer
15 UC Union calédonienne
UICALO Union des indigènes calédoniens et des Loyaltiens
français
Wall.Fut. Termes utilisés dans la langue wallisienne et
futunienne
Wall. Termienne
VAT Volontaire à l’aide technique
ZEE Zone économique exclusive
































16










À mes grands-parents Vaka et Malia Jessop

Introduction générale

« Les quelques évènements esquissés qui suivirent le référendum du 27
décembre 1959 font partie d’une nouvelle histoire, celle du territoire des
îles Wallis et Futuna, histoire encore à ses débuts, mais qui trouvera sans
doute plus tard son historien. »
Monseigneur Poncet

La prophétie de Mgr Poncet m’amène aujourd’hui à présenter une
thèse de doctorat qui s’inscrit dans une logique chronologique du thème
étudié en DEA : le passage du statut de protectorat à celui de territoire
d’outre-mer.

« Ce qui importait, c’était la capacité qu’avaient les sociétés stables
de maintenir sans pétrification à travers les changements leur profond
sens de la continuité, leur adhésion résolue à ce que les Grecs appelaient
nomos, et les Romains mos, la pratique ordinaire, l’usage, la coutume. »
Moses I. Finley

Finley exprime très bien comment la structure politique d’un empire
occidental reposait sur des traditions.

En effet, est-il possible de concevoir de nos jours un État où les nomos
feraient partie des institutions démocratiques ? Les Grecs, les Romains et
même les Égyptiens, en bref, les civilisations de l’Antiquité ont usé de la
coutume dans le gouvernement de leur empire ou de leur cité-État. La
période dans laquelle nous vivons voit d’un œil critique ce type de
gouvernement. Pourtant, les pays qui l’ont préservé ne sont pas rares : la
principauté de Monaco, le royaume de Jordanie, le royaume du Maroc, le
royaume d’Espagne ou enfin le royaume de Belgique.
La liste n’est pas exhaustive, mais tous ces pays sont des monarchies
constitutionnelles. Dans le royaume du Maroc, l’exécutif est aux mains du
ergouvernement et le roi nomme le 1 ministre. En Espagne, le roi est chef
de l’État et des armées, il nomme cependant le président du
gouvernement qui dispose de l’exécutif. En ce qui concerne la Belgique,
l’exécutif est partagé entre le roi et ses ministres. À Monaco et en
Jordanie, l’exécutif appartient tout entier au roi ou au prince, comme dans
l’archipel des Tonga. On voit ainsi se superposer des éléments de la
19 tradition avec des éléments de la modernité, symbolisés par la
Constitution.
Wallis et Futuna représentent le territoire d’outre-mer français pour
lequel nous essaierons d’approfondir le plus possible ce rapport. La
souveraineté sous laquelle elle se situe, c’est-à-dire l’État français, ne
pratique pas ce genre de brassage, car la Révolution de 1789 fut une
rupture brutale. Il s’agit en quelque sorte d’une nouveauté pour la
République. En effet, les ex-îles de la Société et dépendances, aujourd’hui
la Polynésie française, étaient un royaume. Mais l’annexion du 29 juin
1880 mit un terme à cela, et Pomaré V fut le dernier roi de Tahiti. La
Nouvelle-Calédonie n’est pas un royaume à l’origine, mais un ensemble
de tribus sous le pouvoir de différentes structures de chefferie. Elle a su
préserver sa coutume en partie, et celle-ci est désormais
constitutionnalisée. Wallis et Futuna sont les seuls royaumes au sein de la
République française. Mais si le statut de Wallis et Futuna intègre la
dimension coutumière, il n’en reste pas moins que cette dernière a
beaucoup de mal à s’organiser.
Le statut de 1961 à Wallis et Futuna : genèse de trois monarchies
républicaines est une période de l’histoire de ces archipels qui demeure
inconnue à beaucoup de chercheurs. Certes, des études ont été faites, mais
sur un laps de temps assez court et sur un thème unique comme le droit
coutumier, les relations politiques ou encore la tradition et la modernité.
En outre, ces analyses se font en englobant Wallis et Futuna dans un
ensemble insulaire ; d’une part afin d’effectuer une étude comparative
indispensable, d’autre part pour minimiser les erreurs d’interprétations
difficilement évitables compte tenu des sources peu nombreuses et
décentralisées entre les différentes institutions. Notre travail, quant à
nous, s’attachera ici à développer plusieurs thèmes : la politique,
l’économie, la coutume et la religion, par le biais d’une problématique
définie au préalable.
Les bornes chronologiques, 1961 et 1991, englobent trente années
d’histoire. Nous les avons choisies en fonction d’évènements précis qui
déterminent notre étude. L’année 1961 correspond à la promulgation de la
loi 61-814, qui transforme le protectorat des îles Wallis et Futuna en
territoire d’outre-mer. Cette prise d’intérêt de la part de la République
e française, V du nom, inscrit nos deux archipels dans une nouvelle ère
historique. Enfin, notre étude se termine en 1991, une année marquée par
une série de revendications, dont une seule demeure et qui ne cessera
jamais de faire partie des requêtes du territoire aujourd’hui encore : la
remise en cause de l’exécutif aux mains de l’administrateur supérieur.
20 Qu’est-ce que le statut de 1961 à Wallis et Futuna ?
Wallis et Futuna n’ont connu que deux changements statutaires au
cours de leur histoire : le protectorat en 1887 et le territoire d’outre-mer
en 1961. La menace méthodiste aux Tonga et aux Samoa pousse les
missionnaires catholiques, par le biais des souverains des archipels, à
demander la protection française en 1846. En 1958, la même situation est
reproduite, à la différence que cette fois, c’est l’État qui envoie ses
représentants formés et forgés par l’expérience des possessions françaises
en outre-mer. Sous l’influence de ces émissaires, les trois souverains de
Wallis et Futuna sollicitent officiellement le statut de TOM.
Si le protectorat est simplement une empreinte de la souveraineté
française et représente une période floue dominée par la « théocratie »
catholique, en revanche, le TOM est une intégration totale dans la
nouvelle République française. À partir de cette date, une structure
politique et sociale se met en place progressivement et fait entrer les
archipels dans une ère de modernité. Le statut de Wallis et Futuna est une
loi simple, adoptée par l’Assemblée nationale et le Sénat, et promulguée
par le président de la République le 29 juillet 1961. Elle n’est pas
organique, par conséquent elle peut être modifiée très facilement. Un
arrêté la complète en 1964 et des articles sont modifiés ou abrogés à partir
de 1995. Il en sera ainsi jusqu’à aujourd’hui. Notre travail s’appliquera à
l’étude détaillée de chacun des articles de ce statut, tel qu’il est écrit dans
le Journal officiel de Wallis et Futuna en 1962.
L’expression paradoxale de « trois monarchies républicaines » est
utilisée ici volontairement. Futuna est composée à elle seule de deux
royaumes : celui de Sigave et celui d’Alo ; en revanche, il n’y a qu’un
seul roi pour Wallis. Avant l’arrivée des missionnaires, les monarchies
wallisiennes et futuniennes étaient exemptes de toutes influences
extérieures au Pacifique. À Wallis, la royauté se transmettait de père en
fils, parfois de gens de la même parenté. Avec l’évangélisation, la
coutume a pris un nouveau tournant et les monarchies ont observé la
morale religieuse. Pendant près d’un siècle, l’autorité religieuse a
influencé les affaires publiques de ces archipels par le biais des
monarchies. En 1961, la présence d’un administrateur supérieur à Wallis
et d’un délégué à Futuna allait transformer cette pratique. On passe d’une
« théocratie » à « trois monarchies républicaines ». Pourquoi
républicaines ? Parce que désormais, les souverains conservent leurs
traditions au sein d’une République démocratique de tradition écrite. Ces
types de gouvernement sont antinomiques dans le principe : une
constitution écrite occidentale se place comme une autorité au même titre
21 que des coutumes de tradition orale polynésienne. La démocratie est sans
cesse mise au défi, car on a bien souvent essayé de l’imposer de
différentes manières dans ces sociétés traditionnelles. C’est pourquoi nous
étudions le commencement de ce TOM, exprimé à travers la notion de
« genèse », c’est-à-dire la naissance de Wallis et Futuna en tant que
territoire d’outre-mer.
Cette naissance est issue de la Constitution de 1958, qui signe elle
eaussi le début de la V République. Celle-ci offre deux choix à la
Communauté : soit le maintien dans la République française sous la forme
d’un territoire ou département d’outre-mer, soit l’indépendance avec
association.
En 1960, c’est la décolonisation : de nombreux pays d’Afrique noire
choisissent l’indépendance que leur propose l’État. L’Algérie, où le sang
est versé depuis 1954, n’a pas hésité à se détacher radicalement de la
souveraineté française. Dans le Pacifique, il n’y a pas de changement pour
la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie, hormis l’amputation par
le général de Gaulle de la loi-cadre Defferre qui leur conférait une
autonomie. Ainsi, la tendance qui se dessine est un repositionnement de la
France dans l’Océanie afin d’assurer la politique de défense française. En
effet, le général essaie de combler le vide que soulèvera l’indépendance
de l’Algérie. Cette dernière pousse la République gaullienne à trouver
d’autres sites pour les essais nucléaires, et c’est la Polynésie française qui
est choisie pour cela. Ainsi, l’État cherche à contrôler la
NouvelleCalédonie car pour la Polynésie française, c’est déjà fait. Les manœuvres
politiques qui tendent à modifier le statut de Wallis et Futuna s’inscrivent
dans cette reconquête du Pacifique Sud français, à rebours du courant
émancipateur en Afrique noire.

Les travaux historiques sur la politique de la France dans le Pacifique Sud
sont peu nombreux. Et ceux traitants de la perception insulaire de la
politique le sont encore moins. La recherche historique sur les territoires
1français a commencé très tardivement . Depuis une trentaine d’années, de
nouvelles études émergent mais cet élan reste encore réservé pour les
petits archipels comme Wallis et Futuna. Parmi les trois territoires, la
Nouvelle-Calédonie possède la bibliographie la plus abondante, devant la
Polynésie française. Les chercheurs privilégient le thème sur le Pacifique
Sud français d’un point de vue régional, cela alimente l’observation

1 Sarah Mohamed-Gaillard, « Historiographie des territoires français d’Océanie » in Oissila Saaidia et
Laurick Zerbini (dir.), De la construction du discours colonial dans l’Empire français, XIX-XXe siècles,
Paris, Karthala, 2009, p. 149-168.
22 comparative associée à la proximité géographique. En revanche, Wallis et
Futuna est bien moins représenté dans ces travaux historiques.
L’accessibilité aux sources y est plus difficile, ce qui implique des
contraintes inhabituelles pour son étude et engendre par conséquent un
retard dans la recherche. Mais le défi pour le chercheur est de toujours
trouver de nouvelles données à exploiter, et Wallis et Futuna renferment
une diversité d’informations encore méconnues aujourd’hui.
Notre étude s’inscrit dans ce nouvel élan historiographique de Wallis
et Futuna. Et pour cela, cous avons choisi d’analyser un des aspects
original de leur gouvernement : comment la tradition combinée à la
modernité administrent un territoire au sein d’une République
démocratique. Notre regard s’attachera à déterminer les motivations de la
France pour contrôler un territoire sans aucune ressource. Et nous
essaierons de découvrir celles des insulaires pour préserver, quel qu’en
soit le prix, leurs coutumes, au même titre que le pouvoir républicain
représenté par le préfet. Notre étude chronologique se décline en trois
parties.

La première se penche sur les années soixante. Elle décrit comment et
pourquoi le statut de 1961 fut rédigé. Sa mise en place relève du contexte
très particulier de la fin des années cinquante en France. Mais tout
d’abord, nous présenterons Wallis et Futuna dans l’espace géographique,
son histoire, depuis sa découverte jusqu’à son annexion. À travers cette
présentation, nous nous attacherons à analyser la spécificité du statut de
1961, les différents articles qui mettent en place et organisent les
institutions en prenant soin d’inclure la structure coutumière préexistante
et propre à nos deux archipels. Enfin, en dernier lieu, nous effectuerons
un bilan des huit premières années du territoire.
Notre seconde partie est un approfondissement de la notion de
« coutume ». Cette analyse détaillée, qui retracera l’évolution phonétique
et sémantique du terme, nous permettra de mieux nous pencher sur les
écrits des anthropologues qui l’ont étudié. En ce qui nous concerne, nous
associerons la « coutume » à la notion de « modernité » et essaierons de
décrire leur coexistence dans la République française avec l’exemple des
îles Wallis et Futuna. Notre thème sera alimenté par des exemples
illustratifs, wallisiens et futuniens, et afin de renforcer notre
argumentation, nous aurons l’occasion de citer d’autres archipels du
Pacifique.
Enfin, en troisième partie, nous sortirons du microcosme de Wallis et
Futuna pour effectuer une vue d’ensemble de l’action politique de la
23 France dans le Pacifique. La fin des années quatre-vingt du territoire est
empreinte de revendications. Il s’agit d’une remise en cause, de plus en
plus marquée, de la répartition des compétences de l’État, des élus
territoriaux et de la chefferie coutumière.



















24 1re partie : De la mise en place du statut à une
réorganisation totale de Wallis et Futuna
(1962-1969) : l’édification d’un territoire de la
République française.
































En 1961, Wallis et Futuna sont des archipels pratiquement inconnus en
France. Leur éloignement géographique et la faiblesse des moyens de
transport ne favorisent pas les communications avec le pouvoir central.
Pourtant, ces îles deviennent un territoire d’outre-mer en 1961, tout en
conservant l’intégralité de leur coutume.
La mise en place du statut résulte d’un contexte particulier. Depuis leur
découverte jusqu’à la fin du protectorat, ce sont les missionnaires établis
dans ces archipels qui ont le monopole de la représentation extérieure. En
1958, tout bascule en France : la nouvelle République recadre les DOM-
TOM. À Wallis et à Futuna, après quelques difficultés dans les royaumes,
c’est un « oui » massif qui accueille le statut de TOM. Pourtant, le projet
de loi n’est pas encore fixé : il est discuté peu après le vote avec les hauts
dignitaires coutumiers, puis adressé à l’Assemblée nationale et débattu au
Sénat. Enfin, rapidement examiné, il est promulgué en 1961, soit un an et
demi après le vote. Dès 1964, l’administrateur supérieur en constate les
insuffisances : il émet un arrêté à cet effet et réorganise les
circonscriptions administratives. Il instaure entre autres le suffrage
universel dans la nomination des chefs de village. Coutume et modernité
sont désormais les mots clés de l’administration de Wallis et Futuna. La
création des nouvelles institutions ouvre de nouvelles portes pour les
insulaires qui se lancent désormais dans la politique. L’autorité
coutumière, quant à elle, ne baisse pas les bras, et face à cette
effervescence de modernité, continue de s’affirmer en tant que telle. Les
premières années du TOM marquent un début à tout :
- La découverte par les insulaires d’un nouveau type de
gouvernement.
- Le développement des commerces, créant un nouveau régime
alimentaire.
- L’amélioration de l’habitat autochtone.
- La mise en place progressive des infrastructures de santé,
d’enseignement et de communication.
- L’apprentissage par les administrateurs supérieurs de la
collaboration avec l’autorité coutumière et religieuse.





27 Chapitre 1 : Le statut de 1961 : une spécificité
propre à Wallis et Futuna

Le changement de statut nous amène maintenant à nous pencher sur le
projet de loi et ses conséquences, positives ou négatives, dans la vie des
insulaires. La mise en place du statut du 29 juillet 1961 a procédé par
étape.
Exhortés par le résident Pierre Fauché et le délégué Camille Gloannec,
le 27 juin 1959, les trois rois de Wallis et Futuna demandent
officiellement au président de la République le statut de territoire
d’outremer. En octobre de la même année, Mgr Poncet remet au résident et au
gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, haut-commissaire pour l’océan
Pacifique, une ébauche de projet de loi incluant les pouvoirs coutumiers
dans un nouveau gouvernement territorial. Alors que le projet de loi n’est
pas encore bien défini, le décret du 4 décembre 1959 pris par le président
de la République organise la consultation des populations wallisiennes et
futuniennes pour le nouveau statut. Jusqu’en août 1961, à Wallis, les
débats et les inquiétudes se focalisent sur l’enseignement catholique et la
préservation de la coutume. Tandis qu’en France, il faut attendre le mois
de mai 1961 pour que le projet de loi soit soumis à la Commission des
lois. Ce n’est que le 11 juillet que l’Assemblée nationale débat du projet
de loi, pour enfin l’adopter officiellement le 29 juillet 1961.
A. Son contexte et sa mise en place
1. LE PROTECTORAT DE WALLIS ET FUTUNA OU LE TEMPS DE LA
PREPONDERANCE MISSIONNAIRE

Le changement de statut de domination à Wallis et Futuna s’opère dans
un renouveau politique français, et le général de Gaulle en est le principal
eartisan. Une fois la nouvelle Constitution de la V République votée et
son accession au pouvoir engagée, de Gaulle recadre le statut de la
Communauté. Aussi, c’est dans un contexte français peu stable que
Wallis et Futuna doivent décider de leur avenir.
Rappelons toutefois que les premiers Européens à fouler les terres de
ces archipels n’étaient pas des Français.


29  Deux grands explorateurs hollandais découvrent une
nouvelle route maritime : le cap Horn
Wallis et Futuna se trouvent dans le Pacifique Sud, et constituent
l’Océanie centrale avec les îles Fidji, Samoa et Tonga. Situés à 23 000
kilomètres de la France, ces archipels furent découverts respectivement
e epar un Anglais et deux Hollandais aux XVIII et XVII siècles.
Futuna est le premier des deux archipels que les Hollandais ont
aperçu.
Le 25 May de l’an 1616, deux bateaux quittent le port de Hoorn en
Provinces-Unies (aujourd’hui les Pays-Bas). Le premier est un grand
2navire d’environ 360 tonneaux et ayant pour nom Unité. À son bord, le
capitaine Guillaume Schouten, son principal marchand et négociant
Jacques Le Maire, ainsi que l’équipage composé de 65 hommes. Le
3second navire, baptisé Hoorn, ne fait que 110 tonneaux avec un équipage
de 22 hommes. Son capitaine Jean Schouten n’est autre que le frère de
Guillaume Schouten, et son marchand et négociant est Aris Claefz. Au
e XVII siècle, en plus des « maîtres mariniers » qui dirigeaient l’équipage,
souvent était présent un négociant expérimenté pour les échanges avec les
pays étranges et lointains. En effet, la principale motivation de ces
aventuriers, outre de découvrir de nouvelles terres en circumnaviguant,
était surtout de revenir de ces voyages avec beaucoup de richesses. Pour
le capitaine Guillaume Schouten, il y avait un autre défi à relever : les
Provinces-Unies avaient interdit à tous les marchands et habitants de
naviguer à l’est du cap de Bonne-Espérance, vers les Indes ou d’autres
4terres inconnues, ou de passer par le détroit de Magellan si renommé. En
fait, le principal objectif de l’entreprise de Schouten était de découvrir un
autre passage pour gagner les mers du Sud sans passer par le détroit de
Magellan. Il s’agit ici d’une initiative privée, particulièrement celle de
trois hommes qui ont réuni assez de fonds et de courage pour s’aventurer
dans cette épopée : Guillaume Schouten, Jaques Le Maire et son fils
Isaac.

2 Le tonneau (de jauge) est une unité de mesure dans la marine pour déterminer le
volume d’un navire. Un tonneau de jauge correspond à un volume de 2,83 mètres cubes.
3Ainsi, notre navire dispose d’une capacité intérieure de 1 018,8 m , ce qui correspond à
un navire de taille moyenne d’époque.
3 3 110 tonneaux correspondent à 311,3 m .
4 Fernand de Magellan est un navigateur et explorateur portugais. Il est connu pour avoir
effectué la première circumnavigation achevée en 1522, mais aussi pour avoir donné
l’appellation de Pacifique à l’immense océan qu’il traversa grâce au détroit qui porte son
nom (1520).
30 Le but est enfin atteint le 29 janvier 1616, soit huit mois après avoir
quitté les Provinces-Unies ; l’Unité traverse le cap que Guillaume
Schouten baptise « Hoorn » :
Nous passâmes outre vers l’Ouest Nord-Ouest et sur le soir nous
découvrîmes, derechef, la terre vers le Sud du détroit de Magellan,
s’étendant vers le Sud, étant fort haute et montagneuse et toute
couverte de neige, finissant vers le Sud en un cap fort aigu, situé sur
la latitude méridionale de 57 degrés 48 minutes, lequel nous
5appelâmes le Cap de Hoorn .

C’est ainsi que Schouten et Lemaire ont été les premiers explorateurs
aventuriers à découvrirent le célèbre passage qui les mena directement
dans les étendues des mers du Sud, et bientôt sur Futuna.
Désormais, l’Unité navigue dans l’océan Pacifique. Il longe la
Nouvelle-Guinée pour essayer de se ravitailler en nourritures, mais les
vents et les courants les éloignent de ce but. Le 19 mai 1616, l’équipage
aperçoit pour la première fois les îles Futuna et Alofi :
Le vent était Sud et le cours Nord : l’après-midi nous vîmes 2
îles au Nord-Est quart à l’Est de nous, environ à huit lieues, qui
paraissaient être affilées environ à un coup de canon l’une de
l’autre ; surquoi nous allâmes lors nordest, pour voiler par-dessus
6cette terre avec beau temps, mais peu de vent .














5 G. SCHOUTEN, Description du merveilleux voyage de Guillaume Schouten, Hollandois
natif de Hoorn, fait des années 1615, 1616 & 1617, 1618, p. 22.
6 Ibid., p. 49.
31
Illustration 1 : Île de Hoorn en 1616
























Source : Ibid., p.50.











Source : Ibid., p.50

32 La première estampe nous montre les deux îles : à gauche de l’estampe l’île
de Futuna et à droite l’île Alofi, avec une étroite séparation entre les deux, qui
est beaucoup plus marquée aujourd’hui. Nous pouvons apercevoir au premier
plan la chaloupe du navire avec quelques membres de l’équipage ouvrant le
feu sur les « naturels » en pirogue. Le paysage est très dense et les montagnes
élevées. Beaucoup d’insulaires sont sur le rivage et semblent regarder avec
étonnement le navire de William Schouten accoster dans la baie.
Les premiers contacts entre les Occidentaux et les Futuniens se passent
sans trop de heurts. Il y a néanmoins quelques blessés du côté des
autochtones. D’après le capitaine Schouten, les Futuniens avaient compris
que les « étrangers » n’étaient pas leurs ennemis, et qu’ils n’étaient pas
venus pour prendre leurs terres. Les échanges sont nombreux avec les
deux peuples, car plus les jours passent et plus l’entente est chaleureuse.
Dans son carnet de bord, Guillaume Schouten note :
Ce peuple est vaillant et grand de stature, les hommes communs
entre eux étaient aussi hauts que le plus haut de nous, et les plus hauts
d’entre eux surpassent beaucoup en hauteur les plus hauts des nôtres : ils
sont hommes forts et de belle facture de corps et de membres, bons
coureurs, experts nageurs ; d’une couleur brune jaunâtre, ils sont propres
et forts divers en leur façon de tresser leurs cheveux. […] Le roi avait un
long floqué au côté de la tête, qui lui pendait sur le côté jusqu’aux
hanches, liées avec un noeud ou deux. Ils vont tous nus, tant hommes
que femmes, seulement soit peu couverts devant les parties honteuses.
Leurs femmes sont forts difformes tant de face que de corps, et petites
par deçà, ont de longues mamelles pendantes, qui en quelques unes leur
pendent en façon de faux cuir jusqu’au ventre, sont forts impudiques,
exposent l’usage de leurs corps en la présence de tous les hommes, voire
du roi même, seulement dessous une natte. Nous ne pûmes observer que
ce peuple ait aucun Dieu, ou service de Dieu, ou peu ou grand, mais
vivent sans crainte comme les oiseaux du bois. Ils ne sèment n’y
cueillent, ni ne font aucune œuvre de leurs mains : la terre leur produit de
nature tout ce qui leur est nécessaire à la vie, comme les cocos, les
racines, bananes et fruits ; quand l’eau se retire, les femmes cherchent
quelques fois des lieux bas sur le rivage de la mer, du poisson, ou quand
il leur plaît, les prennent avec leurs hameçons, puis les mangent tous
crus : de fait qu’on peut voir là au vif, l’âge doré, duquel parle les poètes.
Nous donnâmes au partir, le nom de notre propre ville à cet île, à savoir
l’île de « Hoorn » et à la rade où était notre navire, la rade de la
7« Concorde » selon le nom de notre navire .

7 Ibid., p. 60-61.
33
Illustration 2 : La population futunienne en 1616
































Source : Ibid., p.56

34 La seconde estampe nous donne un peu plus de précisions sur la
physionomie des Futuniens. L’échange entre ces derniers et les étrangers
venus de la mer est amical. On peut voir les étrangers jouer de la musique
pendant que les insulaires discutent entre eux à l’extérieur ou sous le fale.
La description physique des Futuniens citée précédemment correspond
aux caricatures du dessin : les longues nattes ainsi que la morphologie
imposante des personnes au premier plan sont les caractéristiques de ces
archipels. Toutefois, seule la stature imposante représente un trait
futunien encore visible de nos jours. Les cocotiers sont nombreux et
représentent le seul arbre sur l’île, au moins sur le dessin. Les fale ont une
toiture végétale en forme de cône et possèdent une petite ouverture à la
base pour l’entrée, une forme qui, depuis, a connu une évolution si l’on
tient compte du réalisme du dessinateur.
L’équipage de Guillaume Schouten reste un mois sur l’île, qu’il quitte
le 21 juin 1616. Ces navigateurs hollandais n’ont pas pris possession de
cet archipel car leur voyage relève d’une initiative privée. Ils en sont
néanmoins les premiers découvreurs, et de ce fait, l’appellation « île de
Hoorn » pour Futuna est toujours restée sur les cartes géographiques
anciennes et récentes.
Un siècle et demi après, un navigateur français, le capitaine Louis
Antoine de Bougainville, l’aperçoit en 1768 et la surnomme « l’enfant
perdu ». C’est ainsi que nous trouvons Futuna sous ses deux appellations.
À 230 kilomètres de Futuna se trouve Wallis.
 Les échanges hostiles entre le capitaine Wallis et les
naturels d’Uvea
eLe matin du 16 jour du mois d’août en l’an 1767, le capitaine
britannique Samuel Wallis aperçoit pour la première fois l’archipel. Il
s’engage sans hésiter dans le lagon, jusqu’à approcher l’île principale :
Dès que nos bateaux se furent approchés de la côte, plusieurs
pirogues, qui avaient chacune six ou huit hommes à bord, allèrent à
eux. Ces Indiens leur parurent robustes et actifs ; excepté une
espèce de natte qui leur couvrait les reins, ils étaient entièrement
nus. Ils étaient armés de grandes massues, semblables à celle que
sur nos bateaux, on donne à Hercule ; ils en vendirent deux à notre
35 maître de vaisseau, pour un clou ou deux et quelques colifichets.
8[sic] .
Parallèlement à Futuna, les premiers contacts avec les « naturels » de
l’île ne se passent pas bien :

Pendant que nos gens cherchaient à entrer en conférence, ces
Indiens formèrent le projet de se saisir du bateau (il s’agissait sans
doute des chaloupes), et un d’eux se mit soudain à l’entraîner vers
le rocher. Nos gens tirèrent un coup de fusil à deux doigts du visage
du plus empressé à cette manœuvre. Ce coup ne fit aucun mal ;
mais l’explosion les effraya tellement, qu’ils s’enfuirent avec
précipitation.
[…] Les eaux étaient devenues tout à coup si basses, que nos
bateaux eurent beaucoup de peine à revenir au vaisseau. […] Les
Indiens tentèrent quelque temps de profiter de cette position
embarrassante pour les nôtres. Quand nos bateaux furent mis à
bord, nous courûmes environ quatre milles sous le vent, mais nous
demeurâmes en panne jusqu’au lendemain matin ; m’apercevant
alors que le courant nous avait mis hors de la portée de l’île, et que
nous ne pouvions plus l’apercevoir, je fis voile. Les officiers me
firent l’honneur de donner mon nom à cette île. L’île Wallis est
d d 9située au 13 18’ de latitude sud, et au 177 de longitude ouest.

Aussi, l’équipage du capitaine Wallis ne resta qu’une journée sur l’île.
Il ne chercha pas non plus à approfondir les échanges après ce face-à-face
tendu, comme l’avait fait le capitaine Schouten avec les Futuniens. Cela
ne nous laisse pas beaucoup de détails sur la manière de vivre des
Wallisiens, avant l’arrivée des Européens. Avant de poursuivre son
chemin, Samuel Wallis nous fait remarquer un dernier détail :
Quoique nous n’ayons trouvé aucune espèce de métal dans ces
îles, il est cependant remarquable que les habitants, lorsqu’ils
pouvaient obtenir de nous quelques morceaux de fer, se mettent

8 S. WALLIS, Voyages du Capitaine Cook, dans la mer du Sud, aux deux pôles, et autour
du monde, premier, second et troisième, accompagnés des relations de Byron, Carteret
et Wallis et d’une notice, ou nouveaux détails extraits de différents voyages plus récents,
sur la Nouvelle-Hollande, la Nouvelle-Zélande, les Îles de la Société, les Îles des Amis,
les Îles Sandwich, l’Indien Omaï, et la révolte de l’Equipage d’un vaisseau pour se fixer
à Taïti, De 1764 à 1804, Paris, 1811, p. 258.
9 Ibid., p. 259.
36 aussitôt à l’aiguiser et à le rendre pointu ; tentative qu’ils ne
10faisaient pas sur le cuivre .

Le terme Uvea, dont les origines sont inconnues, est l’appellation
indigène de cet archipel. Wallis est constituée d’une seule île entourée de
nombreux îlots ou motu, inhabités de nos jours. L’île principale de Wallis
a une superficie de 77,6 kilomètres carré, c’est-à-dire 14 kilomètres de
long et 8 kilomètres sur sa plus grande largeur. Elle est ceinturée par une
grande barrière corallienne qui forme ainsi le lagon de Wallis, et il est
précisé dans le livre de bord du capitaine Wallis :
[…] quand elles [les chaloupes] furent en pleine mer, ils [les
gens de l’équipage] trouvèrent des pointes de rochers qui
s’élevaient au-dessus de la surface ; excepté dans un seul endroit,
11tout le récif était à sec, et battu par des lames très fortes .

Venant d’Europe, le Hollandais William Shouten et le Britannique
Samuel Wallis étaient de véritables aventuriers pour naviguer ainsi sur
l’étendue de l’océan Pacifique. À une époque où les moyens de
navigation ne sont pas ceux que l’on connaît aujourd’hui, l’isolement de
ces archipels, comme beaucoup d’autres dans le Pacifique Sud, était un
fait.
 La place de ces archipels dans l’Océanie : l’isolement
est total
Futuna est constituée de deux îles : l’île Futuna, dont la superficie est
de 46 kilomètres carrés, et l’île Alofi, dont la superficie est de 17
kilomètres carrés. Cette dernière était habitée il y a longtemps, au temps
où Shouten et Lemaire l’avaient découverte, mais elle ne l’est plus
aujourd’hui. Il existe deux royaumes à Futuna : le royaume de Sigave et
le royaume d’Alo. À la différence de Wallis, Futuna n’a pas de lagon et
les navires l’abordent difficilement. En revanche, l’existence autour de
ces deux îles d’un platier à environ 100 mètres du rivage permet aux
femmes d’aller à la pêche nocturne à marée basse.

Les archipels de Wallis et Futuna disposent de la plus petite zone
maritime des territoires d’outre-mer, qui couvrent aujourd’hui une surface

10 Ibid., p. 260.
11 Ibid., p. 259.
37 d’environ 300 000 kilomètres carrés. La Polynésie française se situe en
première place avec 4 804 000 de kilomètres carrés ; vient ensuite la
Nouvelle-Calédonie avec 1 364 000 kilomètres carrés. Aujourd’hui,
l’ensemble des ZEE de tous les départements et collectivités français
d’outre-mer place la France au second rang mondial (11 035 000
kilomètres carrés) après les Etats-Unis (11 351 000 kilomètres carrés).

Le climat de Wallis et Futuna est tropical. Les étés sont chauds et
humides avec des températures variant entre 30 et 32 degrés. La saison
chaude s’étend d’octobre à mai, période où les pluies sont les plus
abondantes. L’humidité est présente constamment, quelle que soit la
saison. Tout comme en Nouvelle-Calédonie, c’est pendant cette période
que les cyclones se forment, particulièrement entre les mois de décembre
et de mars.


























38
Illustration 3 : Les villages dans le royaume d’Uvea en 1964
Ahoa
1 Km Conception : Allison Lotti

39
Illustration 4 : Les villages dans les îles de Hoorn en 1964


12Conception : Allison Lotti




12 Les échelles des cartes de Wallis et Futuna conçues ici sont calculées en fonction des
dernières cartes de l’IGN (Institut géographique national) en date de 1987.
40
1 Km  Le protectorat des îles Wallis et Futuna (1888-1958)
Les îles Wallis sont placées sous le protectorat de la France par un
décret du 5 avril 1887, ratifiant ainsi les traités conclus le 4 novembre
1842 et le 19 novembre 1886 avec les souverains. Un second décret
intervient le 27 novembre 1887 et les rattache administrativement et
financièrement à la Nouvelle-Calédonie. Toutefois, il faut attendre le 16
février 1888 pour que le protectorat soit étendu à l’île de Futuna, ratifiant
les déclarations des souverains les 13 novembre 1842 et 29 septembre
1887. Le protectorat commence ainsi dans une certaine confusion ; en
effet, celui-ci ne rassemble pas tout de suite les deux archipels et le
« protectorat des îles Wallis et Futuna » n’a pas encore d’existence
administrative, comme le souligne le ministre des Colonies :
En premier lieu, l’on doit remarquer que le décret du 27
novembre 1887, qui tend à donner aux îles Wallis un rudiment
d’organisation, ne s’applique pas à l’île Futuna, ultérieurement
placée sous l’influence française et qui demeure ainsi en droit, sans
13statut administratif .

Les débuts du protectorat sont une période floue de l’histoire des îles
Wallis et Futuna : Wallis est rattachée à la Nouvelle-Calédonie, mais
l’organisation n’en est pas améliorée pour autant :
En second lieu, ce décret du 27 novembre 1887 est d’une trop
grande imprécision. Il se borne à prononcer le rattachement
« administratif et financier » des îles Wallis à la
NouvelleCalédonie sans en indiquer les modalités, ce qui eût été cependant
indispensable, en raison des différences profondes qui séparent ces
territoires. […] Cette situation ne peut se prolonger. Notre
administration ne saurait non plus demeurer privée de tout moyen
d’actions. Le développement de l’archipel s’en est d’ailleurs trouvé
fâcheusement retardé : la population est restée à un état de
civilisation rudimentaire : les seuls Français qui y soient fixés sont
14les pères de la mission mariste […] .


13 Rapport du ministre des Colonies (Millies-Lacroix) et du ministre des Finances (J.
Caillaux) présenté au président de la République (Armand Fallières) à Paris le 10 juin
1909. Archives de la délégation de Wallis et Futuna en Nouvelle-Calédonie.
14 Ibid.
41 Ainsi, depuis 1887, Wallis et Futuna sont oubliées et laissées pour
compte jusqu’à ce que, dans un souci de clarification administrative, le
ministre des Colonies décide d’établir un rapport au président de la
République. Dans sa correspondance, il n’omet pas de joindre le décret
qui fixerait les nouvelles attributions du gouverneur de la
NouvelleCalédonie. En outre, pour la première fois depuis 22 ans, la France parle
des îles « Wallis et Futuna » sous un seul et même régime :
L’archipel [Wallis et Futuna] cesse d’être rattaché à la
NouvelleCalédonie, et l’autorité que vous continuez à exercer ne vous est
plus dévolue en votre qualité de gouverneur de la grande île, mais
en votre qualité de commissaire général de la République dans
l’océan Pacifique. Vos attributions à cet égard sont définies par le
décret du 28 février 1901 et vous remarquerez qu’elles ne sont pas
seulement d’ordre administratif mais également d’ordre judicaire ;
aussi se trouve comblée la lacune qui n’avait pas été jusqu’à présent
relevée du décret du 27 novembre 1887. Il vous appartiendra
d’ailleurs de déléguer vos pouvoirs dans une très large mesure, au
résident de Wallis, et de lui donner à cet égard les instructions que
vous jugerez utiles. […]
J’appelle en terminant votre attention, maintenant que
l’administration des îles Wallis et Futuna se trouve en grande partie
dégagée des difficultés qui l’avaient jusqu’à présent paralysée, sur
la nécessité de développer l’influence française dans ce petit
archipel et de favoriser son ascension progressive à la civilisation,
15ainsi que son essor économique .

16Ainsi, ce n’est qu’en 1909, précisément avec le décret du 10 juin , que
les deux archipels de Wallis et Futuna sont réunis en une seule entité sous
la coupe française : nous pouvons alors parler de « protectorat des îles
Wallis et Futuna ».
Le premier résident de ce protectorat est M. Chauvot.
Chauvot est déjà installé en tant que « chargé de mission » depuis le
mois d’avril 1887. Il n’est officiellement résident qu’à partir du 26 juin
1887. Le résident représente l’annexion par la France de Wallis et Futuna.

15 Correspondance du ministre des Colonies au gouverneur de Nouvelle-Calédonie
(Adrien Bonhoure, suppléant pour Richard), le 6 juillet 1909. Archives de la délégation
de Wallis et Futuna en Nouvelle-Calédonie.
16 Décret n° 1909-2350 réglant l’organisation administrative et financière des îles Wallis
et Futuna. Archives de la délégation de Wallis et Futuna en Nouvelle-Calédonie.
42 Il est en quelque sorte le gouverneur de ces archipels, mais il ne réside
qu’à Wallis. C’est peut-être cette distinction qui, progressivement,
donnera la prépondérance politique de Wallis sur Futuna. En effet, d’un
point de vue géographique, Wallis est le premier archipel qui se trouve
sur la route maritime en partant de l’ouest de la Nouvelle-Calédonie et en
passant par les îles Fidji. Futuna se trouve à 230 kilomètres de Wallis. De
surcroît, cette dernière dispose d’un lagon qui facilite l’accostage des
bateaux, alors seul moyen de transport à l’époque.
Futuna, L’enfant perdu comme l’a si bien baptisée Bougainville, reste
prisonnière de son isolement. Isolement que les habitants de l’archipel ne
ressentent pas, lorsque la France décide d’octroyer la fonction de
« délégué du résident » au révérend père de la mission catholique sur
place. Néanmoins, cette décision est le résultat de plusieurs constats.
D’une part, comme nous l’avons vu, Futuna est trop éloignée de la
Nouvelle-Calédonie et les communications sont pratiquement
inexistantes. D’autre part, depuis le martyr de saint Pierre Chanel le 28
avril 1841, la mission catholique détient pratiquement toute l’autorité.
Rappelons rapidement l’histoire de ce martyr. La tradition orale
affirme que le frère mariste Pierre Chanel, qui s’installa sur l’île en 1837,
gagnait le cœur de plus en plus de Futuniens par son évangélisation.
Voyant en lui une menace, le roi d’Alo Niuliki désapprouve le frère
mariste et cesse de lui offrir son hospitalité. Toutefois, le fils du roi
luimême se convertit au catholicisme, et ceci met l’étincelle aux poudres. Le
matin du 28 avril 1841, un groupe d’hommes conduits par Musumusu,
gendre de Niuliki, s’introduit dans le fale de Pierre Chanel et l’assomme à
coup de massue. La tradition orale attribue à Musumusu le dernier coup
qui acheva Pierre Chanel. Peu après le massacre, toute l’île devenait
chrétienne. Pierre Chanel, le seul martyr de l’Océanie mort à Futuna, fut
canonisé par Pie XII le 13 juin 1954. Depuis, la mission catholique n’a
cessé de dominer la vie des insulaires et ajouté à cela l’isolement
géographique de Wallis et Futuna qui protégea de beaucoup cette
suprématie.
L’histoire du protectorat de Wallis et Futuna est très peu
mouvementée. Durant cette période courte, les archipels représentent peu
d’intérêts pour Paris et à ce titre, la France ne s’en occupe pas. Ils sont
laissés de côté un certain temps après l’accord du protectorat, au moins
jusqu’à ce que la Seconde Guerre mondiale enflamme l’Europe et les
fasse revenir sur la sphère géopolitique française et internationale.

43 Après l’appel du 18 juin 1940, la Résistance s’active autour du général
de Gaulle en France, en Angleterre et dans les possessions françaises
d’outre-mer. À Wallis et Futuna, la mission catholique représentée par
Mgr Poncet joue la carte pétainiste. Alors, ces archipels ne rallient pas
tout de suite la France libre. D’après l’historien Jean-Marc Regnault :
Le protectorat des îles Wallis et Futuna conserve des liens avec
Vichy alors que les autres colonies françaises du Pacifique se sont
ralliées à la France libre. En réalité, ce sont pratiquement les seuls
Européens de l’archipel (l’évêque, le résident et son chancelier) qui
empêchent le ralliement, sans tenir compte de l’avis ou des intérêts
17des populations locales .

En attendant les secours improbables de Vichy, ces îles restent isolées
jusqu’à ce que la guerre du Pacifique pousse le général de Gaulle et ses
alliés américains à reprendre le contrôle de Wallis et Futuna.
Le général tient absolument, là comme ailleurs, à ce que la
souveraineté française soit reconnue par les alliés. C’est donc un
bateau français qui entre le premier dans le lagon de Wallis, suivi
par une flotte anglo-américano-australienne le 27 mai 1942. Cette
affaire illustre la complexité des rapports entre la France libre et ses
18alliés et le comportement de Vichy à l’égard des colonies .

C’est ainsi que Wallis et Futuna sont ralliées inéluctablement à la
19France libre . En 1942, les Américains entrés en guerre depuis l’attaque
de Pearl Harbor utilisent Wallis comme arrière base dans le Pacifique
pour contre-attaquer le Japon. Ils s’installent progressivement dans l’île
jusqu’à atteindre le nombre de 6 000, alors que les Wallisiens ne sont que
3 000. Les Américains utilisent la main-d’œuvre locale pour les besoins
20de la base . Pendant que ces derniers goûtent à une nouvelle vie, les
Futuniens quant à eux restent seuls et retirés, loin de tout contact. La

17 J.-M. REGNAULT, « Les instruments de l’échange », Outre-mers, 2004, T.92,
n°344345, p.181-200.
18 Ibid.
19 Le sujet sur l’alliance à la France libre de Wallis et Futuna, de la Nouvelle-Calédonie
et des EFO est traité en détail dans l’ouvrage de J.-M. REGNAULT, La France à l’opposé
erd’elle-même : essai d’histoire politique de l’Océanie, 1 volume : « Il y a un monde du
Pacifique » disait de Gaulle, Moorea, 2006, p. 19 et p. 77.
20 Consulter à ce sujet l’ouvrage de J.-C. ROUX, Wallis et Futuna : espaces et temps
recomposés : chroniques d’une micro insularité, Bordeaux, 1995.
44 présence américaine bouleverse la vie quotidienne des Wallisiens, et à
leur départ en 1944, ces derniers se retrouvent brutalement sans salaire et
sans autre choix que de retourner à leurs anciennes occupations,
c’est-àdire de retomber dans une économie de subsistance.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France octroie le statut de
territoire d’outre-mer à la Nouvelle-Calédonie et à la Polynésie française,
tandis que Wallis et Futuna demeurent toujours un protectorat.
2. LA SITUATION POLITIQUE FRANÇAISE ENTRE 1958 ET 1962
DETERMINE UN NOUVEL AVENIR POUR LES ILES WALLIS ET
FUTUNA

La guerre d’Algérie plonge la France dans une situation tellement
critique qu’il lui faut une nouvelle République et une nouvelle politique
pour gérer ses territoires et départements d’outre-mer. C’est une période
charnière, où l’on voit peu à peu se dessiner la politique gaullienne dans
le Pacifique. Ainsi, la situation française de 1958 annonce les préludes de
grands changements coloniaux. Il est important de relater le contexte qui
aura des conséquences directes sur le destin de Wallis et Futuna.
 Un renouveau politique français : la naissance de la
République gaullienne (1958-1962)
En 1955, Edgar Faure préside un gouvernement de centre-droit qui se
heurte à la montée du mouvement poujadiste. Il dissout l’Assemblée
nationale, mais il perd les élections législatives de 1956 devant le Front
républicain. En revanche, le nouveau gouvernement de Guy Mollet
relance la construction européenne et mène à son terme l’indépendance de
la Tunisie et du Maroc. Il fait adopter la loi-cadre Defferre qui ouvre la
voie à l’autonomie des possessions françaises d’Afrique noire et
d’Océanie (Nouvelle-Calédonie et Polynésie française). En revanche, il
ne réussit pas à ramener la paix en Algérie, où il engage les soldats du
contingent. L’enlisement dans la guerre d’Algérie aggrave l’instabilité du
gouvernement de Guy Mollet qui atteint son paroxysme. Le 13 mai 1958,
c’est la crise : le général de Gaulle revient au pouvoir grâce à un Comité
de salut public constitué à Alger par les partisans de l’Algérie française.



45  La guerre d’Algérie : le commencement de la fin
Afin d’éviter une guerre civile imminente, le président Coty fait appel
à de Gaulle, largement investi par l’Assemblée nationale, avec pour
mission de préparer une nouvelle Constitution. Inspirée par le discours de
Bayeux, la Constitution de 1958 est élaborée rapidement par une équipe
d’experts réunis autour de Michel Debré. Elle est adoptée par référendum
en septembre 1958, avec 80% des suffrages. Cette nouvelle Constitution
emet en place la V République, avec un renforcement de la fonction
présidentielle et un rôle du Parlement amoindri.
Les élections législatives de novembre 1958 permettent à l’UNR de
disposer de la majorité absolue avec le renfort des députés indépendants.
Après avoir été élu président de la République avec 78% des suffrages, de
Gaulle nomme Michel Debré au poste de Premier ministre. Revenu au
pouvoir grâce à la pression des partisans de l’Algérie française, le général
s’engagera dans un processus qui conduira l’Algérie à l’indépendance.
Elle est effective dès 1962 avec les accords d’Evian. Auparavant, il avait
achevé la décolonisation de l’Afrique noire en 1960.
Ainsi, les débuts de la République gaullienne sont difficiles : de Gaulle
essaie de sortir la France de l’enlisement dans la guerre d’Algérie. Il y
arrive, mais au prix fort, en perdant les partisans de l’Algérie française,
eux-mêmes se sentant trahis. De nombreux pays d’Afrique noire se
détachent de la France. Pour les archipels de la Nouvelle-Calédonie et de
ela Polynésie française qui restent au sein de la V République, il prend
soin de réduire leur autonomie, en supprimant la loi-cadre Defferre, et en
déstabilisant les dirigeants locaux à vocation autonomiste : Pouvanaa’a
O’opa en Polynésie française, et Maurice Lenormand en
Nouvelle21Calédonie .
Le général lâche du lest sur le continent africain, tandis qu’il se
positionne progressivement dans l’Océanie. Le moment d’actualiser la
situation des îles Wallis et Futuna est enfin arrivé. Mais la mainmise sur
ces archipels ne fait que commencer.





21 J.-M. REGNAULT, « La France à la recherche de sites nucléaires 1957-1963 », Cahiers
du Centre d’Etudes d’Histoire de la Défense, 2000 (Science, Technologie et Défense.
Stratégie autour de l’atome et de l’espace, 1946-1998), n°12, p. 29-54.
46 3. L’AVENEMENT DE L’ERE NUCLEAIRE DANS LE PACIFIQUE SUD
(1957-1962)

Lorsque le général commence à se positionner dans le Pacifique Sud,
le destin d’un Wallisien est en voie de s’accomplir. Il aidera à la
construction du futur territoire. C’est ainsi que l’accession au trône de
Tomasi Kulimoetoke s’inscrit dans une ère nouvelle de l’histoire des îles
Wallis et Futuna, et aussi de celle de la France.
Tomasi Kulimoetoke est né le 26 juillet 1918 à Ha’afuasia dans le
district de Hahake. Fils de Iloai Lasalo et de Tautu’u Telesia, il semble
que Tomasi Kulimoetoke était prédestiné à devenir roi : entre 1924 et
1928, un roi nommé pareillement a régné à Wallis. C’est la première fois
que deux souverains portent le même nom et le même prénom. En effet,
rappelons qu’à Wallis, la fonction royale ne se transmet pas de père en
fils, contrairement aux îles Tonga, qui est une monarchie constitutionnelle
héréditaire. Comment expliquer la similitude de ces patronymes alors
qu’aucun lien de parenté ne lie ces deux souverains ?
L’histoire orale affirme qu’au moment de son baptême à l’église, les
parents ne trouvaient pas de nom à donner à leur fils qui venait de naître.
Or, le prêtre ne pouvait donner l’onction sans cela. Mais ce jour-là, dans
l’église, un homme se tenait près d’eux à prier. Lorsqu’il entendit la
conversation, il proposa de donner son nom à l’enfant. Les parents
consentirent à la proposition et nommèrent leur fils Tomasi Kulimoetoke.
Mais il se trouvait que cet homme en prière allait devenir roi quelque
temps plus tard, en 1924. Et par des circonstances imprévisibles, celles où
parfois le destin des hommes se mêle aux instabilités de la vie politique et
sociale, qu’elles soient positives ou négatives, l’enfant baptisé Tomasi
Kulimoetoke en 1918 devint roi en 1959, à l’âge de 41 ans. C’est ainsi
que deux souverains, issus de la même dynastie des Takumasiva, portent
le même patronyme.
D’après les traces écrites qui nous sont parvenues, jusqu’au plus loin
où nous pouvons remonter dans le temps, Tomasi Kulimoetoke est le seul
roi de Wallis qui jusqu’à présent ait régné 48 ans. Auparavant, le roi
Manuka (1767-1810) avait régné 43 ans.
Le règne de Lavelua Tomasi avait pourtant débuté dans l’instabilité.
 L’instabilité royale de Lavelua Aloisia (1956-1958)
Wallis et Futuna étaient encore un protectorat de la France lorsque
Tomasi se fit connaître comme principal prétendant au trône. L’île Wallis
47 disposait d’un résident depuis 1887. Ce dernier était envoyé par la France
pour deux ou trois ans, et remplissait la fonction de gouverneur. Son rôle
ne signifiait pas qu’il était formé à cet effet. Avant 1958, les résidents
étaient à la fois médecins et capitaines. Ils avaient pour mission de
maintenir l’ordre public à Wallis comme à Futuna, et de contrôler le
budget limité des deux archipels.
L’isolement de Futuna et l’autorité de la mission sur cet archipel
faisaient que le délégué du résident à Futuna était le révérend père de la
mission catholique. Cependant, les relations entre la mission et la
résidence étaient souvent problématiques. Le résident de Wallis travaillait
toujours en étroite collaboration avec le gouverneur de
NouvelleCalédonie. Tout d’abord parce que le protectorat de Wallis et Futuna en
était une dépendance, mais aussi parce que la Nouvelle-Calédonie servait
d’intermédiaire entre le ministère à Paris et ces archipels éloignés. Les
nombreuses sources écrites en témoignent, lesquelles sont essentiellement
des rapports du résident destinés au gouverneur de Nouvelle-Calédonie.
Depuis le 5 novembre 1956, le médecin Jean Rougetet est le résident
de France aux îles Wallis et Futuna. Quant à la reine Lavelua Aloisia, elle
est sur le trône depuis le 21 décembre 1953. À Wallis, le terme Lavelua
est le titre honorifique du roi. Après son investiture coutumière, ce titre
précède le nom et le prénom du souverain et c’est ainsi que tout le monde
doit le désigner, tant qu’il le reste. Parfois même, on le nomme
uniquement par son titre. Lavelua Aloisia s’était mariée à un commerçant
européen alors installé à Wallis : M. Julien Brial, mais ce dernier décède
peu avant que son épouse n’accède au trône.
À la fin de l’année 1957, la situation politique et sociale est instable à
Wallis. Cette agitation prend sa source le 11 décembre 1953. À cette date,
peu après son intronisation, la reine Aloisia nomme Tomasi Kulimoetoke
comme conseiller en tant que Kalae Kivalu. La fonction de Kalae Kivalu
est primordiale à Wallis. C’est le conseiller du Lavelua le plus important.
Celui qui le devient est reconnu pour sa sagesse et sa droiture. C’est la
première personnalité coutumière après Lavelua, et Tomasi l’occupe
pendant plusieurs années. Cependant, en 1957, les rapports du résident de
Wallis nous affirment que le gouvernement de la reine n’est obéi que par
une minorité, face à une opposition grandissante dirigée par
Pelenato Fuluhea :
La reine organisa alors avec ses ministres des fonos de district,
et je crus comprendre que les affaires ne marchaient pas très bien.
On parla d’abord de mouvement d’opposition (reine et ministres
48 voulant signer tout ce que je leur demanderais à l’unanimité)
22mouvement soi-disant dirigé par 3 anciens rois, Kapeliele ,
23Pelenato et Leone . Cette opposition disait : « Lavelua épouse d’un
Français M. Brial, veut tout donner aux Français ; le clan Brial veut
livrer l’île de Wallis aux Français. […] Jamais une seule
24manifestation d’hostilité ne se produisit contre moi.

Pelenato était le principal opposant à la reine. Ce dernier était sur le
trône entre 1947 et 1950, mais son comportement lui a valu sa destitution.
Originaire du district de Mu’a dont il est aussi le chef
(1953-1961/19621964), Pelenato est un personnage d’intrigue que nous allons retrouver
dans plusieurs mouvements de protestation.
Dans une situation comme celle-ci où la population n’est plus en
mesure de la soutenir, la coutume veut que la reine démissionne.
Toutefois, cette dernière, âgée et malade, ne désire pas renoncer au trône.
Ainsi, en septembre de la même année, le Kivalu Tomasi Kulimoetoke la
dépose. Suivant en cela la coutume, la reine informe le résident
intérimaire, qui est alors le médecin et commandant Trucy, de son
intention d’abdiquer. Mais le résident refuse sa démission, car selon les
instructions qu’il avait reçues avant son départ de Nouvelle-Calédonie, il
doit veiller, à tout prix, à ce que la reine reste sur le trône. Aloisia se
présente alors devant ses conseillers et déclare qu’elle reste souveraine
selon la volonté du gouvernement français. Affligé par le fait que
coutumièrement, la reine n’est plus en mesure de régner, Tomasi
Kulimoetoke démissionne de sa fonction de chef coutumier kivalu le 16
octobre 1957. La reine en nomme aussitôt un autre : Soane Foloka. Elle
remplace plusieurs conseillers en choisissant des hommes ralliés à sa
cause, formant ainsi un gouvernement où toute opposition était éliminée.
La résidence a pour ainsi dire dérogé à la coutume wallisienne,
provoquant par cet acte délibéré une situation instable alimentée par la
montée progressive de l’opposition.
La tension s’aggrave, et en réponse au désaccord de la reine et de ses
conseillers, Tomasi crée une faction de partisans en s’alliant à l’ancien roi
déchu Pelenato Fuluhea. Les deux adversaires d’Aloisia, Pelenato et
Tomasi, ont pour seul but sa destitution. C’est dans ce contexte
d’instabilité et de division que le nouveau résident de France, M. Pierre

22 Kapeliele Tufele dit « Setu », roi de Wallis de 1950 à 1953.
23 Leone Manikitoga, roi de Wallis entre 1941 et 1947.
24 Rapport d’activité de l’année 1957 (avril – mai - juin) du résident médecin-capitaine
Rougetet. Archives de l’administration supérieure à Wallis, année 1957.
49 Fauché, arrive à Wallis, le 3 août 1958. Il devient le premier véritable
résident formé à l’ENFOM, et par la force des choses, le dernier des ts du protectorat des îles Wallis et Futuna.
eEn France, tout est prêt pour la mise en place de la V République.
 Le combat pour le statut de TOM à Wallis (1958-1959)
eLa Constitution de la V République prévoit en effet une nouvelle
organisation des territoires et des départements d’outre-mer, où le statut
de protectorat ne trouve plus sa place. Or, Wallis et Futuna restent les
seuls archipels dans l’Océanie à être encore sous ce régime. Il devient
indispensable pour la France de clarifier la situation, car les archipels ne
erentrent plus dans le nouveau cadre de la V République. L’arrivée du
nouveau résident Fauché à Wallis, en août 1958, est la conséquence
directe du changement de gouvernement en France.
L’enjeu est d’importance capitale, mais il faut que les Wallisiens et les
Futuniens acceptent ce nouveau statut. Le résident Fauché a un but
précis : en vue des prochaines élections qui feront peut-être de ce
protectorat un territoire d’outre-mer, il faut obtenir un oui majoritaire au
nouveau statut. Il doit convaincre les Wallisiens que leur nouveau statut
leur apporterait toutes les infrastructures dont ils ont besoin, ce que le
protectorat n’avait pas fait.
À Wallis, Aloisia ne l’entend pas ainsi. Son opposition farouche n’est
pas négociable : Lavelua est contre la mise en place du statut. Elle remet
déjà en cause le traité de 1910 qui fait du protectorat de Wallis et Futuna
une dépendance de la Nouvelle-Calédonie. Son gouvernement en conteste
la validité :
Nous ne voulons plus de cette convention parce que, au moment
où elle a été signée, nos grands-pères étaient ignorants et ne
savaient ni lire ni écrire ; nous n’acceptons pas davantage que ce
soit le résident qui commande ; nous refusons enfin de soumettre la
désignation du roi à l’approbation du résident et du gouverneur à
25Nouméa, comme le prévoit le traité de 1910 […] .

La marche vers le statut de TOM semble compromise. Le refus de la
reine peut s’expliquer par le fait qu’elle avait fait quelques séjours à

25 Rapport du résident de France aux îles Wallis et Futuna fait au haut-commissaire de la
République dans l’océan Pacifique, le 6 septembre 1958. Archives de l’administration
supérieure à Wallis.
50 l’étranger. Dans une correspondance adressée au gouverneur de
NouvelleCalédonie le 28 mars 1956, l’ancien résident de Wallis, Bernard Heintz,
affirme en parlant de la reine : « […] ses séjours à l’étranger lui donnent
26une largeur de vue rare ici. » .
Il nous est difficile de vérifier si effectivement la reine avait fait
beaucoup de voyages, car les sources écrites des années cinquante sont
incomplètes. Mais s’il est vrai qu’elle a effectué des séjours à l’étranger,
comme l’affirme le résident, ceux-ci développèrent surtout chez elle un
esprit critique encore peu répandu parmi les habitants de l’archipel.
C’est à partir de ce moment que Tomasi et Pelenato entrent dans
l’échiquier stratégique du résident. Fauché décide de s’allier à Pelenato et
Tomasi dans le but de démettre la reine. En dehors des divergences
politiques qui opposent Aloisia et ses rivaux, les raisons qui poussent ces
derniers à sa destitution sont principalement le non-respect des coutumes.
Mais les fautes coutumières ne sont pas précisées ; il y a en fait une
profonde volonté, empêchée depuis longtemps, de destituer la reine.
S’ajoute à cela « l’opposition aux projets de l’administration française
tendant à l’amélioration des conditions politiques et économiques de
27l’île » d’après le gouverneur de Nouvelle-Calédonie Grimald.
« L’opposition aux projets », comme nous l’affirme M. Grimald, signifie
surtout en premier lieu le refus de la reine de céder une propriété foncière
à Hihifo, terre dont l’administration a besoin pour en faire un terrain
d’aviation. L’aérodrome est en effet une importante infrastructure
indispensable pour resserrer les liens entre le futur territoire et le pouvoir
central, notamment sur le reste du monde. L’insularité et l’absence de
télécommunications sont les principaux freins au contrôle de ces
archipels.
Ces raisons font de la reine un obstacle à éliminer. Si Aloisia devait
rester sur le trône, toute la politique française dans le Pacifique Sud serait
remise en cause.
D’après les écrits du délégué de Futuna Gloannec en 1958 : « P.
Fauché avait fortement suggéré à la reine, réticente à l’évolution

26 Rapport du résident Heintz fait au haut-commissaire le 28 mars 1956. Archives de
l’administration supérieure à Wallis.
27 Note du gouverneur Aimé Grimald en avril 1957. Archives de l’administration
supérieure à Wallis, année 1957.
51 nécessaire, de démissionner en raison de son âge et de la fragilité de sa
28santé. » .
La tension monte à Wallis car les opposants à la reine, alliés à
l’administration, ne se cachent plus. Tomasi et Pelenato continuent de
rassembler de nouveaux partisans, et en mars 1958, les rapports de force
se présentent de la façon suivante :

• Dans le district de Hihifo : les villages de Vailele, Alele et
Vaitupu suivent encore la reine, mais ils ont une tendance à
passer dans la partie adverse.
• Dans le district de Hahake : les villages de Ha’afusia, Falaleu
et Ahoa sont contre la reine, tandis que les villages de Liku et
Mata Utu la soutiennent.
• Dans le district de Mu’a : tous les villages se réclament de
Pelenato et de Tomasi.

Jusqu’en août 1958, c’est-à-dire jusqu'à la reprise en main par le
nouveau pouvoir politique en France, le statu quo persiste, et la position
de l’administration française reste inchangée. Dans une de ses
correspondances destinées au gouverneur de Nouvelle-Calédonie,
Lavelua affirme que Fauché complote :
D’abord au lieu de m’aider, le résident s’allie avec l’opposition.
Il tient conseil avec des fous, comme Pelenato, Tomasi et d’autres.
Le but de leurs réunions est de me détrôner et renvoyer mes
ministres […] Quatre de mes ministres ne touchent aucun salaire.
Pelenato et Tomasi reçoivent une paie, alors que ce sont eux qui
causent le désordre. Le résident veut également m’enlever mon
pouvoir : il retient le voyage de mes sujets. Le résident m’a encore
affirmé que mes lettres vont rester sans réponse. Donc si cela est
29vrai, dites-le-moi, je tâcherai de trouver un autre à qui m’adresser .

Le résident insiste. Le temps n’est plus aux palabres, il faut réagir.
Déjà en France, les débats autour de la question algérienne commencent à
peser. La rue Oudinot s’en remet à son résident pour régler les problèmes

28 Mémoire de l’ancien délégué de Futuna C. GLOANNEC, Le passage du statut de
Protectorat à celui de T.O.M à Futuna 1959-1962, archives privées de M. Gloannec,
Rennes.
29 Lettre de Lavelua Aloisia au gouverneur de Nouvelle-Calédonie Grimald, datée du 18
mai 1958. Archives de l’administration supérieure à Wallis, année 1958.
52 des îles Wallis et Futuna. Fauché utilise les grands moyens pour affaiblir
la position de la reine. L’absence de versement des mensualités à la
chefferie coutumière est une méthode récurrente de la résidence pour
régler les affaires royales. Sauf qu’à cette époque, l’immense majorité de
la population vit dans une économie de subsistance. Les insulaires avaient
fait connaissance de l’argent avec les salaires versés par l’armée
américaine à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils s’étaient ainsi
découvert de nouveaux besoins et un certain pouvoir que l’argent leur
avait apporté, mais que la disparition presque totale de la circulation
monétaire ne pouvait plus combler au départ des Américains. C’est dire
l’importance que la monnaie engendre et le pouvoir qu’elle pouvait leur
apporter.
La résidence se comporte de façon indécise : comme nous l’avons
affirmé plus haut, la reine avait déjà donné sa démission en septembre
1957. Ainsi, la volonté de celle-ci à rester sur le trône n’est pas à remettre
en cause. En revanche, celle du ministère des DOM-TOM est bien plus
inacceptable. En attribuant des salaires aux ministres qui adhèrent à sa
cause, Paris crée ainsi une discorde au sein de la chefferie wallisienne et
fait pencher la balance de son côté.
L’opinion des Wallisiens varie régulièrement. Lorsqu’un roi ne
correspond plus aux critères pour lesquels il a été mis en place, il est
détrôné. Jadis, il existait une légitimité du sang dans les royaumes
européens ; celle-ci fut remplacée dans les démocraties actuelles par la
légitimité du suffrage universel. Ce qui confère la légitimité du pouvoir à
Wallis et Futuna, c’est la famille d’abord, la force ensuite, avec parfois la
force l’emportant sur l’origine familiale.
La reine est vieille et affaiblie ; de surcroît, l’argent, qui est sans doute
une partie de sa force et de son pouvoir, ne suffit pas à pallier les pertes
de salaire de ses conseillers. La monnaie est une garantie de subsistance à
une époque où Wallis et Futuna sont prisonnières de leur insularité et des
caprices du climat. En effet, rappelons que le bateau Moana ne fait
qu’une desserte mensuelle, lorsqu’il respecte cette obligation. Ce qui n’est
pas toujours le cas. Il faut compter avec les aléas climatiques
subtropicaux, les plantations détruites par les cyclones et donc les risques
de famine en résultant. Tout cela était chose courante à Wallis et Futuna.
Pour toutes ces raisons, la reine se retrouve isolée et la stratégie du
gouverneur et du résident aboutit à la victoire. Le 12 septembre 1958,
Lavelua donne une nouvelle fois sa démission sous la pression de ses
conseillers et de son fils, le futur député Benjamin Brial.

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