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LE TEMPS DES JEUNES

De
320 pages
Cet ouvrage veut décrire et comprendre les temporalités des jeunes dans un milieu urbain, à travers leurs discours, leurs pratiques, leurs raisons et leurs imaginaires, suivant le questionnement sur le temps résultant de leurs expériences et de leur conception du devenir. La notion du temps s'organise auteur de trois thèmes principaux : le rythme, la durée et l'instant, et les implications temporelles du mythe et de l'histoire.
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LE TEMPS DES JEUNES
RYTHMES, DURÉE ET VIRTUALITÉS

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Vincent VLES, Service public touristique local et aménagement du territoire, 2001. Sophie MAURER, Les chômeurs en action (décembre 1997-mars 1998),2001. G. Dominique BAILLET, Militantisme et intégration des jeunes d'origine maghrébine,2001. Frédéric ABECASSIS yt Pierre ROCHE (coordonné par), Précarisation du travail et lien social, 2001. Gérard FABRE, Pour uné sociologie du procès littéraire, 2001. Anne-Marie COSTALAT-FOUNEAU, Identité sociale et langage: la construction du sens, 20Ô1. Cédric FRÉTIGNÉ (en' collaboration avec Thierry PANEL), Sociologie de classe, 2001. Sandrine MARÉ-GIRAULT, L'organisation qualifiante, 2001.

Amparo LASEN

LE TEMPS DES JEUNES RYTHMES, DURÉEET VIRTUALITÉS

Préface de Serge Moscovici

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA my IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

«;)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0620-7

... à mes amis d'ici et de là-bas.

Préface
Mademoiselle Amparo Lasén a obtenu son doctorat en sociologie à l'université de Paris. Ce livre, le premier qu'elle ait écrit, est basé sur une étude de terrain menée panni des jeunes espagnols et français. Son écriture atteste d'un talent certain et son texte est d'une lecture rafraîchissante, tout en faisant appel à une vaste littérature. Ces qualités devraient le rendre parfaitement accessible à un large gamme de lecteurs, professionnels et non professionnels. Il est aussi élégamment présenté et illustré par le matériel recueilli. Ce matériel me paraît significatif pour un autre motif encore. Il présente, selon la méthode d'enquête, des interviews très vivantes qui reflètent la sensibilité de l'auteur à la parole et aux idées des autres. Cette impression que la signification se manifeste après que les mots soient dits, que des fenêtres s'ouvrent et nous permettent de regarder au-delà - cette impression est très romantique. Mais le romantisme dans les sciences sociales existe à côté d'un classicisme qui se voudrait dominante. Celui de Mlle Lasén nous frappe à travers les réponses qu'elle cherche à susciter, à travers le type de preuves qu'elle nous présente, et non pas à travers ses interprétations ou ses concepts. La façon dont ces jeunes composent leur autobiographies, affrontent leur existence de tous les jours avec ses mouvements et ses variations, aiguise notre curiosité, nous oblige à leur prêter attention. Et, à mesure qu'ils s'expriment, non seulement on les voit mieux, mais chaque dialogue les rapproche du coeur de la réalité, de leur réalité. Celle-ci, envisagée de leur point de vue, a une intensité émotive qui lui donne plus de couleur et de force. Nous souhaitons que tout doute, toute incertitude soient exclus de nos recherches. Nous jugeons nécessaire que les personnes et les matériaux nous soient présentés selon un ordre aussi net et aussi monotone que possible. Cependant cette recherche ni le 9

veut ni le peut. Et je ne crois pas que ce soit à cause de la méthode ou du penchant de l'auteur, mais à cause du thème lui-même. A savoir, le temps. Social ou non, nous avons une grande difficulté à le penser. C'est peut-être en effet la notion la plus singulière de la philosophie et de la science, soit parce que rien ou presque ne lui correspond dans la perception, soit parce que seul le langage de la musique ou de la mathématique peut l'exprimer. Ceci me paraît être la raison principale pour laquelle, afin d'échapper à cette singularité, soit on réduit le temps à l'espace, soit on ne l'étudie pas. De sorte qu'il est pratiquement absent de champ de recherche de nos sciences sociales. Dès que nous ouvrons un des rares livres qui lui ont été consacrés, celui de Norbert Elias, nous nous rendons compte qu'aucunes vision d'ensemble ne se dégage. Bien entendu, ses différents aspects - la mesure du temps, les rituels de fixation des chronologies, la technique, etc. - dont traités de façon magistrale. Néanmoins, parler de la genèse sociale du temps ne nous éclaire pas sur la dimension temporelle du social. Je n'ai pas choisi l'exemple d'Elias pour critiquer son oeuvre, mais pour souligner à la fois la rareté des ouvrages sérieux qui sont consacrés au temps et l'effet de singularité de la notion. Je ne connais pas de thème qui ait été débattu dans les sciences phsiques plus que celui du temps. Je ne dirai pas que Mlle Lasén a tranché le noeud gordien des paradoxes que la seule existence d'un passé, d'un présent ou d'un avanir soulève. Cependant, avec beaucoup de prudence et une habileté certaine, elle a eu le courage, je dis bien le courage, de vouloir cerner le sens de la durée, le sens du vécu de ce qu'on appelle temporalité. Elle est partie en quête de quelque chose qui fasse contraste avec l'éphémère et le monotone, le statique. Quelque chose qui touche à la créativité, à l'innovation dans la vie de chacun, à ce qui nourrit l'illusion que nous regardons les choses de manière nouvelle. Est-ce tout? Et si c'est tout, est-ce assez? Evidemment, ce n'est pas tout, puisque nous suivons les ramifications affectives, les impulsions et les ambiguïtés de l'époque quant à la problématique du temps. Ce malaise désagréable devant ce qui passe et dépérit ébranle notre croyance dans la solidité du monde alentour. Et l'expansion de celui-ci, si propre à la personne, ne satisfait pas, loin s'en faut, notre désir de le croire so10

lide, permanent. Certes, les interviewés disent leur vérité, mais elle ne les réconforte pas autant qu'ils le souhaiteraient. Ils savent, même sans le dire, qu'ils montent vers le sommet d'une courbe. Cependant l'imagination leur fait entrevoir l'autre côté, encore inconscient, de la courbe. Ainsi nous pénétrons d'emblée, avec eux, dans le climat de la temporalité. C'est-à-dire de l'inquiétant et de l'inconnaissable. Mlle. Lasén nous présente donc une vision phénoménologique, une phénoménologie fine et précise du temps social. Ses amples lectures, son souci du détail et de la théorie disciplinent les tentations de dispersion et de fusion des idées. Bien que notre plaisir de lecture soit moins franc que lorsque nous parcourons un volume de Prout ou de Bergson qui l'ont précédée dans l'exploration du temps social, Mlle Lasén a une manière, une écriture qui retient et charme. Intrigué, tranquille ou amusé, le lecteur la suit parce qu'avec enthousiasme et intelligence, elle s'adresse à une partie de nous-mêmes qui n'est jamais indifférente au temps qui passe. Certes, on peut se demander si je suis le plus qualifié pour écrire le préface de livre, car je ne suis pas un spécialiste en la matière. Mais je ne pouvais pas refuser de dire ce que je pense des qualités de ce livre, de sa pénétration et de son élan. je lui souhaite de nombreux lecteurs qui, par la même occassion, justifieront mon choix.
Serge Moscovici Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris.

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Introduction
La conception du temps est un des aspects de la construction sociale de la Réalité. La détermination de ce qu'est le temps constitue une façon de s'orienter dans le monde et dans le devenir mettant en jeu des processus sociaux et physiques. Le terme latin tempus, dont dérive le mot <<temps»,désigne le mélange, appliqué autant aux changements perçus, comme les phénomènes atmosphériques, qu'aux modifications ressenties, comme les états de conscience (tempérer, tempérament), qui se synthétisent en un metamélange global et abstrait, le temps (Ramos, 1990: 3). Ainsi le mot <<temps»est le symbole de la capacité d'un groupe humain de relier deux ou plusieurs séquences différentes de transformations, dont l'une sert de cadre de référence ou d'unité de mesure temporelle aux autres. Il s'agit de mettre en relation des positions et des périodes de ces processus changeants. Le processus choisi comme étalon de mesure sert de cadre de référence et permet l'établissement de jalons reconnaissables dans une série continue de transformations au sein d'une société. Il est le principe de segmentation, de différenciation, des activités. Les processus choisis comme cadres de référence peuvent être des processus naturels, comme les changements météorologiques ou les mouvements des astres ou, comme dans le cas du tcmps de l'horloge, un continu physique en devenir de facture humaine qui constitue le cadre de référence et de mesure des autres entités, continues ou changeantes, sociales et physiques (Elias, 1997: 52-53). Le caractère social du temps est énoncé par Durkheim (1960) et son école, spécialement par Henri Hubert (1909), Marcel Mauss (1904, 1909) et plus tard par Maurice Halbwachs (1968)1. Dans la sociologie anglo-saxonne Pitrim Sorokin et Robert K.
lpOUT une description en détail du traitement du temps en sociologie cf. Jacques, 1989; Sue, 1994: chapitres I et III; Pronovost, 1996: chapitre I; Tabboni, 1989: 159-239 ; Adam, 1990: chapitre 1. 13

Merton (1937), dans un article pionnier, reprennent la conception durkheimienne du temps: à la fois construction et institution sociale, qui exprime les changements sociaux et dont le sens vient donné par la référence à des activités collectives. Il s'agit d'un temps relatif et conventionnel, à l'opposé de la conception newtonienne du temps physique: absolu et vrai, qui s'écoule de manière égale, sans relation à quelque chose d'extérieur. La mesure du temps dépend ainsi de l'organisation et des fonctions du groupe et varie avec les changements dans sa structure. Le calendrier, qui d'après Durkheim (1960: 15) exprime le rythme des activités collectives, assure en même temps la régularité de telles activités. La mesure du temps sert à synchroniser les membres d'une société. Cependant les deux conceptions, d'une part l'introduction d'un temps mathématique unique et universel, le phénomène de la standardisation du temps accomplie par la modernité (Zerubavel, 1982), d'autre part les théorisations et les pratiques portant sur la multiplicité des temps sociaux (Gasparini, 1989), surgissent en parallèle dans les sociétés occidentales modernes. Cette séparation entre temps physique et social correspond à une représentation de la Nature comme un domaine immuable régit par des lois éternelles, à l'opposé du monde des hommes qui apparaît comme étant arbitraire, artificiel et déstructuré. La séparation entre ces deux temps correspond à celle entre nature et société, et à l'ascension des sciences physiques dans les sociétés industrielles modernes, où le temps des sciences devient le prototype du temps en tant que tel. Le temps social, à la différence du temps de la physique, est donc qualitatif. Il exprime les croyances, les valeurs et les coutumes du groupe. Cela implique une multi-dimensionnalité : une multiplicité de temps sociaux (Gurvitch, 1969: tome II) associés aux différents groupes et activités, doués de leurs propres rythmes et représentations. Les temps sociaux constituent la réalité des temps vécus, la multiplicité des conduites temporelles, c'est-à-dire les diverses manières de s'adapter aux conditions temporelles de l'existence. Mais ils expriment aussi les stratégies et les tentatives de contourner ces conditions imposées par les milieux physique, technique et social qui se modifient de manière incessante. En outre, si ces temps arbitraires et historiquement déterminés représentent une source de régularité et de conventions, leur pluralité et 14

distinction, voire leur contradiction, produisent des décalages, qui révèlent des mutations profondes dans les milieux économique, technologique et politique, ainsi que des changements et des ruptures dans les mentalités. La mutation des temps sociaux constitue un indicateur de l'émergence de nouveaux types de sociétés. Le décalage entre les temps sociaux, propres aux différents collectifs et activités, est un indicateur de mutations sociales, de la saturation de modèles hégémoniques et du surgissement de valeurs, d'attitudes et de comportements nouveaux. Le temps est un expédient de ce qui est en train de changer dans une société donnée. Ce livre prétend rendre compte de ces traits des temps sociaux concernant les jeunes en particulier: pluralité, signification, conception individuelle et collective, et indicateur des changements. Le temps ainsi conçu est un outil. Il est déterminé dans un contexte de tâches bien définies et répond à des finalités spécifiques. Les unités temporelles sont des symboles cognitifs et régulateurs qui contribuent à la connaissance du monde, à l'attribution de sens au changement et à la régulation de la sensibilité et des conduites humaines. De même, la détermination du temps dépend à son tour de tous ces facteurs. Les transformations du devenir social rendent possible la rénovation de la sémantique temporelle, en retour, les nouveaux concepts temporels servent à donner du sens, à interpréter la réalité sociale. Les conceptions temporelles ne sont pas des copies, mais des hypothèses qui se projettent sur cette réalité et deviennent des symboles qui servent de fondement aux identités individuelles et collectives. La conception du temps est un élément intégrateur et normatif faisant partie du processus de socialisation. Elle affirme des valeurs et véhicule des normes facilitant ainsi l'organisation sociale. Ces normes assurent l'organisation du travail et règlent la satisfaction des expectatives réciproques entre les membres d'un groupe ou d'une société. Le temps fait partie de la définition d'une culture et de sa vision du monde. Il est une partie constituée et constituante de la culture. La conception du temps serait, donc, le recours humain pour faire face à l'expérience du devenir à travers l'imposition d'un ensemble de normes, l'affirmation de certaines valeurs qui définissent une culture et la conception du monde qui la caractérise. Ces derniers aspects si-

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gnalés font de la définition et de l'organisation du temps un enjeu de conflit et de pouvoir. Les réflexions de Niklas Luhmann sur le temps dans le cadre de la théorie des systèmes peuvent nous aider à comprendre ce que l'on entend par temps social. L'auteur définit le temps comme l'observation de la réalité sur la base de la différence entre passé et avenir. Ces derniers constituent des horizons de possibilité, non l'ensemble d'événements arrivés ou à arriver, mais des «prestations sélectives du système» : des événements, des idées et des sentiments sélectionnés en fonction du présent. La construction de la dimension temporelle réside dans la possibilité d'observer simultanément la mutation et la persistance. Pour comprendre le temps, il faut se référer à l'entité qui réalise cette observation: l'individu, le groupe, l'organisation ou la société. Chaque observateur possède une relation distincte au temps, en fonction du type d'opération où il s'insère: organisme, conscience, communication. Le temps est ainsi une construction de l'observateur, une opération réalisée de manière concrète qui implique l'introduction d'une distinction. D'après Luhmann, la différence entre opération et observation est à la base de tous les paradoxes concernant le temps. En tant qu'opérations toutes les observations sont simultanée: tout ce qui arrive, arrive en même temps, ce qui se passe dans cet instant existe seulement maintenant, ni avant, ni après. Mais, en tant que distinctions, les observations introduisent la non-simultanéité. Toute observation marque des limites, sépare, distingue, et pour aller d'un terme à l'autre de la distinction il faut du temps. Ainsi le temps n'entre en jeu que lorsqu'une distinction s'opère, ce qui explique la dépendance du temps à l'égard de l'observateur. La création sociale d'un cadre de référence unique ou d'un processus de mesure du temps sert à réintroduire la simultanéité par la localisation des différents événements dans une même échelle, grâce à la datation par exemple. Si l'on emploie des schémas temporels tels que le passé et l'avenir, on renonce à la supposition que tout est simultané. On ouvre ainsi la possibilité d'imaginer d'autres possibilités en vue de ce qui est temporellement inactuel, virtuel ou intempestif. La perception du temps revêt la forme double de ce qui est simultané, actuel, présent, et de ce qui est inactuel, le passé et l'avenir. La 16

contraction de l'actualité dans le moment de l'événement, dont la durée ne peut pas être décrite par un observateur, est compensée par la construction du temps sous les différences entre l'actualité et la non~actualité ou entre le futur et le passé. Dans une théorie du temps où l'observateur intervient, il faut séparer les perspectives, individuelles, collectives, institutionnelles, tout en sachant qu'elles interagissent. Le présent des sociétés est placé sous une double pression: il doit garantir une synchronisation, que les organisations essayent d'assurer, tout en s'exposant à l'apparition de surprises, d'opportunités, de perturbations. Cette différence entre la synchronisation et la surprise constitue un des aspects de la problématique de la temporalité sociale (Luhmann, 1996: 157, 162, 168; in Geyer et van der Zouwen, 1978: 92-113). La notion du temps constitue alors une synthèse sociocentrique particulière, qui symbolise une large trame de relations des hommes entre eux et avec leur environnement, dans un processus comprenant divers niveaux interdépendants. En outre, il s'agit d'une institution sociale, fruit du savoir déjà existant sur la structure et la forme des symboles humains d'orientation dans le monde. Ce savoir sur le temps est transmis et appris depuis l'enfance, faisant partie du processus de socialisation. Il sert d'orientation dans tous les niveaux d'intégration des hommes: physique, biologique, social et individuel. Le temps est un aspect de la communication humaine à travers des symboles, à l'égal du langage, du contrôle des affects et des pulsions, des règles de civilisation ou de l'argent. Ce sont des formes que les individus partagent avec d'autres et qui, une fois intériorisées, font partie intégrante de leur personnalité. Le temps est, donc, une notion complexe. La conception et l'usage du temps sont cn rapport avec une pluralité de facteurs, dont la manière d'entendre l'identité, la vie quotidienne, les pratiques de la vie sociale, les interactions, les caractéristiques et les modifications des environnements physique, biologique, social et objectaI. La connaissance du temps dépend des rythmes naturels et sociaux, du traitement de l'information, de la capacité sociale de mémoire et d'expectative, de la socialité en tant que rencontre dynamique du changement et de la continuité, du langage et de la synchronisation sociale. En outre, les conceptions temporelles font partie de la communication sociale. Le temps reflète et construit les normes et 17

les valeurs sociales, il constitue aussi un instrument de contrôle social, d'autant plus puissant qu'il apparaît comme une réalité naturelle et objective. Les systèmes temporels sont des instruments d'interaction sociale, en tant que moyens d'orientation, de coordination et de synchronisation entre les hommes. Le temps dans nos sociétés actuelles possède un caractère à la fois de mesure et de sens, de limite et de ressource, de marchandise et de rythme, de croissance et de vieillissement. La nécessité du calcul ordonné et unitaire du temps varie suivant les caractéristiques de l'État, le degré de spécialisation sociale, l'extension des liens commerciaux et industriels et l'accroissement des enclaves urbaines. Cette nécessité s'accroît avec l'augmentation de complexité des sociétés, et paradoxalement cette même complexité rend plus difficile un calcul unitaire du temps. La dépendance à l'égard d'instruments de facture humaine pour mesurer et régler le temps est en relation directe avec l'autonomie à l'égard de la nature et des rythmes naturels. Le temps dans nos sociétés modernes devient mécanisme d'auto-régulation pour les hommes. La régulation sociale, qui a toujours été une des tâches des conceptions temporelles, s'individualise. Cela se produit avec l'apparition parallèle de la conscience personnelle du temps inscrite dans le corps. L'autorégulation d'après le temps mécanique de l'horloge requiert tout un travail de discipline, afin d'adapter les rythmes corporels aux rythmes du modèle temporel hégémonique. Le temps apparaît comme une contrainte totalisante et inévitable. On aboutit à une conception fétichiste du temps, à sa réification. Le symbole se libère des données observables et acquiert une vie propre. Ce temps fabriqué par les hommes devient une réalité extérieure à eux. Ainsi, d'après Norbert Elias (1997: 39), la construction sociale du temps moderne devient le type paradigmatique des contraintes imposées par le processus de civilisation. Dans le présent ouvrage, la conception temporelle moderne est confrontée à celles des jeunes, aux formes dont une population de jeunes, parisiens et madrilènes, conçoivent et expérimentent le temps quotidien et le temps biographique, dans un contexte de saturation et de perte d'emprise du modèle temporel moderne. Je pars du constat, établi par les travaux sociologiques actuels, du décalage entre ce modèle et les temps vécus au quotidien. Ce constat de18

mande à relever «le défi du terrain», la compréhension du temps vécu grâce au dialogue avec ceux qui peuvent nous révéler leurs références temporelles. Sans l'intégration des différentes sensibilités temporelles, de la socialité, il est impossible d'interpréter les temps sociaux, de construire une véritable sociologie du temps (Jacques, 1989). L'intérêt de la question du temps bute contre l'objection augustinienne: je sais ce qu'il est si personne ne me le demande, dès que je veux l'expliquer à celui qui me pose la question, je ne sais plus. On le sait, mais on ne peut pas l'expliquer. L'étude du temps a, donc, l'avantage de poser d'emblée la différence entre savoir et expliquer (Garcia Calvo, 1993: 107). Je m'attellerai à décrire et comprendre, plutôt qu'à expliquer, la temporalité des jeunes enquêtés, à travers leurs discours et leurs pratiques, leurs raisons et leurs rêves. Je me suis interrogée sur le temps qui découle de leurs expériences et sur leur conception du devenir, dans toute la complexité de ce terme. L'objectif est de cerner la «culture temporelle» (Gasparini, 1994: 407) des jeunes dans un milieu urbain, Paris et Madrid. C'est-à-dire l'ensemble de conceptions et de représentations qu'ils partagent, dont les orientations à l'égard du présent, du passé et du futur, les expériences et les pratiques typiques de leur vécu, et leur organisation du temps. Tous ces aspects sont considérés dans cette recherche et, pour contourner l'obstacle augustinien, ou mieux, pour le faire éclater, le montrer dans ses paradoxes, j'ai suivi le fil d'Ariane des discours de ces jeunes, égrené au long des entretiens qui forment le corpus de cette enquête. Ce corps me montre le nord et il est, en même temps, ma valise de départ. L'étude de la jeunesse à travers sa conception du temps permet de saisir la vie des jeunes dans sa globalité grâce au caractère synthétique de la notion de temps (Cavalli, 1985: 9). La comparaison de ces deux populations, de jeunes madrilènes et parisiens, permet aussi de commencer à construire l'hypothèse d'une temporalité commune à la jeunesse urbaine européenne. Car, au-delà des particularités nationales, concernant la structure familiale par exemple, les jeunes européens sc trouvent face à une situation semblable du marché du travail. Ils partagent aussi une même culture, un imaginaire commun, véhiculés par la musique, le sport, le cinéma, la télévision, la littérature ou l'Internet. 19

Ce texte comprend trois parties avec deux chapitres chacune. La première aborde la question du rythme. Dans le premier chapitre il est décrit le caractère enraciné du temps du rythme. Ce chapitre contient un exposé sommaire sur les rythmes biologiques et une description détaillée sur les différentes formes des rythmes anthropologiques, ainsi qu'une analyse des actions rythmiques des jeunes. Le second chapitre traite de l'arythmie à l'œuvre dans les sociétés modernes et de l'autodiscipline basée sur le temps propre à la modernité. L'alternance entre les différents temps sociaux quotidiens des jeunes et l'évaluation qu'ils font de ces temps nous permettront de voir ce qu'il en est de cette discipline temporelle pour eux. L'articulation entre la durée et l'instant, avec leur pendant la continuité et la discontinuité, occupe le troisième et le quatrième chapitre. Nous verrons comment les notions de durée et d'instant servent à comprendre la temporalité des jeunes et comment ils construisent la continuité dans leurs vies à travers l'assomption des ruptures et des discontinuités. Les deux derniers chapitres traitent du temps du mythe et du temps de l'histoire, toujours suivant la même manière de décrire les notions et de lire les entretiens à travers elles. Ces trois parties ne sont pas sans relation. Chacune recueille les éléments de la précédante, comme dans une sorte de construction emboîtée partant du temps incorporé du rythme jusqu'aux conceptions, des visions du monde, du mythe et de l'histoire. Ce livre n'est pas seulement le résultat de recherches et réflexions solitaires. Je tiens à remercier Michel Maffesoli et Ramon Ramos pour les conseils, critiques et remarques, ainsi que Serge Moscovici pour sa préface et ses commentaires. Je veux aussi remercier les apports précieux pour mon travail des échanges et des débats avec les amis du GREDIN: Oliv', Bertrand, Jean-Serge, Ugo, Fred, Philippe et Brigitte (www.gredin.com). Je ne veux pas oublier non plus les membres du séminaire «Dynamique des repères temporels», lRESCO, (CNRS). Cette recherche n'aurait pas été possible sans la participation de tout ceux qui ont accepté d'être interviewés, je leur suis profondément reconnaissante. Mes amis d'ici et de là-bas, de Madrid et de Paris, ont été une grande aide et soutien pour mon travail, comme pour ma vie, et je serais injuste si j'oubliais de les remercier. 20

LISTE DES JEUNES

INTERVIEWÉS

Entretien 1 : Angel, Espagnol, 23 ans, diplômé des Beaux Arts, travaille dans un atelier de design. Entretien 2 : Olga, Espagnole, 24 ans, études secondaires, employée de bureau. Entretien 3 : Juan Carlos, Espagnol, 21 ans, étudiant en première année d'Architecture. Entretien 4 : Olivier, Français, 23 ans, étudiant en D.E.A. de Chimie, stagiaire dans un laboratoire du C.N.R.S. Entretien 5 :Mc Cartney, Espagnol, 24 ans, musicien de rock. Entretien 6 : José, Espagnol, 28 ans, policier de la Communauté Autonomique de Madrid. Entretien 7 : Marta, Espagnole, 25 ans, étudiante de Sciences Politiques et de traduction. Entretien 8 : Enrique, Espagnol, S.I.D.A. 29 ans, serruner, malade du

Entretien 9 : Marta, Espagnole, 21 ans, étudiante dans une école privée de Gestion. Entretien 10 : Philippe, Français, 27 ans, employé dans une imprimene.

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Entretien Il : Dominique, Française, 23 ans, étudiante en D .E.A. de Philosophie qui venait de passer le concours d'agrégation. Entretien 12 : Estelle, Française, 21 ans, étudiante de Sciences Politiques,. Entretien 13 : Marie, Française, 25 ans, secrétaire dans le Service Social de la mairie du 17ème arrondissement. Entretien 14 : Thierry, Français, 25 ans, DESS Administration et Communication, cadre dans le Service de Personnel du Centre National des Etudes Spatiales. Entretien 15 : Luis, Espagnol, 29 ans, étudiant d'Architecture. Entretien 16 : Juanjo, Espagnol, 29 ans, journaliste. Entretien 17 : Yolanda, Espagnole, 25 ans, gendarme. Entretien 18 : Yolanda, Espagnole, 24 ans, maîtrise de Droit, membre active d'une association écologiste, la C.O.D.A. Entretien 19 : Luis, Espagnol, 21 ans, étudiant, membre de «La Demencia », groupe de supporters du club de basket madrilène Estudiantes. Entretien 20 : Fabienne, 24 ans, Française, D.E.A. de Economie, cadre à la Poste. Entretien 21 : Xavier, Français, 23 ans, diplôme d'une école de Commerce, cadre à la Poste. Entretien 22 : Eric, Français, 30 ans, maîtrise de Psychologie, producteur de spectacles au chômage, travail temporel comme caissier d'un supermarché; Entretien 23 : Joaquin, Espagnol, 21 ans, employé au Télécom.

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Entretien 24 : Virginia, Espagnole, 24 ans, employée au Télécom, supporter de l'équipe de football}' Atlético de Madrid. Entretien 25 : David, Espagnol, 25 ans, gérant et copropriétaire d'une agence immobilière.
Entretien 26 : Stéphane et autres membre des Dragon iS, groupe de supporters du club de football Paris Saint-Germain.

Entretien 27 : Charlie, Espagnol, 24 ans, ébéniste, membre des Ultrasur, groupe de supporters du club de football Real Madrid.

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Première Partie
LE RYTHME

l-Le rythme, temps enraciné et incorporé.
Au commencement était le rythme. Hans von Bulow

L'affinnation du directeur d'orchestre et ami de Wagner n'est pas qu'une boutade. Le logos, en plus du verbe, est aussi raison commune, rapport et proportion, donc rythme. Poursuivant l'analogie, le Verbe s'incarne, se fait homme, comme le rythme est incarné et incorporé aussi. La rythmicité est un phénomène universel qui relie les analyses biologiques à celles des organisations humaines et des phénomènes culturels. Il s'agit d'un comportement, d'une fonne de transmission à triple foyer; physique, biologique et anthropo-sociologique. Nous allons l'expliciter en donnant des exemples du fonctionnement des rythmes dans les différentes sphères et de leurs interrelations, sans pour autant tomber dans un rapport déterministe quelconque. Les traits structurels du rythme, les propriétés de la fonne rythme, se correspondent dans les trois domaines. Ils interagissent et peuvent s'inspirer les uns des autres (cf. la création rythmique musicale, notamment des percussions, qui prend comme modèle les battements du coeur). Pourtant il ne s'agit pas d'une détennination biologique des phénomènes sociaux, ni d'une métaphore non plus. Les rythmes sociaux enracinent car ils favorisent les liens sociaux et renforcent les liens communautaires, comme les rythmes biologiques, nous lient à un environnement, nous enracinent dans le milieu où nous habitons. Dans ce chapitre, nous voulons rendre compte du rythme en prenant en compte sa pluralité, sa «multiplicité interne» qu'on ne saurait unifier (Meschonic, 1982:146).

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I-Les rythmes biologiques
Les bases du caractère rythmique de la nature se trouvent dans le mouvement de la terre et de la lune par rapport au soleil, dont la double capacité, donneur d'énergie et de rythmicité, influence la nature cyclique de la vie. La lumière et la chaleur du soleil donnent lieu aux cadences jour/nuit et étélhiver, ainsi qu'aux rythmes météorologiques des vents et des précipitations, ou ceux des marées et des courants maritimes. L'activité rythmique est une propriété fondamentale de la matière vivante et constitue la manière dont la vie se manifestel. Tous les processus physiologiques de notre corps sont organisés et orchestrés temporellement, dans une multiplicité de cycles rythmiques qui relient l'organisme aux rythmes de l'univers, tels que la gravité, les champs électromagnétiques, les ondes lumineuses, la pression de l'air, l'alternance du jour et de la nuit, et celle des saisons. Parmi les rythmes biologiques, les rythmes endogènes sont ceux qui résultent des processus se déroulant au sein de l'organisme, plutôt que d'une variation dans l'environnement. Il s'agit d'une activité rythmique autonome, qui persiste quand l'organisme se trouve dans un milieu dont tous les facteurs sont constants. Ces derniers influencent, néanmoins, l'activité rythmique. Les variations du milieu peuvent révéler, inhiber, modifier ou masquer un rythme, mais ils ne peuvent pas le créer ou le déterminer. Ces rythmes, dits aussi horloges internes2, permettent aux organismes de s'affranchir des variations de leur environnement, et d'anticiper l'arrivée des facteurs défavorables. Des rythmes endogè1 Les infonnations de ce exposé sur les rythmes biologiques ont été puisées dans les livres suivants: Alain Reinberg, 1993, Arthur Winfree, 1994, Gabriel Racle, 1986. 2 Le mot «horloge» ne doit pas induire à erreur, les rythmes endogènes n'ont pas le caractère mécanique immuable des pendules. Ils sont réceptifs aux variations extérieures auxquelles leurs oscillations s'ajustent. Les pendules sont l'exemple par excellence des systèmes en équilibre, très rares dans la nature, alors que les êtres vivants se trouvent plutôt dans un steady state, état stationnaire de nonéquilibre. 28

nes facilitent la réponse anticipée aux variations périodiques de l'environnement, en assurant ainsi la relative constance du milieu intérieur. Grâce à eux les organismes peuvent bien réagir face aux phénomènes non périodiques, ne pas confondre l'été avec quelques jours exceptionnellement doux au milieu du mois d'octobre, par exemple. Ces rythmes constituent une sorte de «programme physiologique» qui contrôle les processus métaboliques. Ils donnent le moment opportun où les différentes activités biologiques doivent se déclencher. Ces rythmes internes sont périodiquement réajustés aux conditions de l'environnement, sans en être constamment dépendants. Le calendrier des êtres vivants résulte donc de la conjonction d'un programme interne avec la réponse à des signaux saisonniers, dans un cycle de sensibilité et d'insensibilité aux facteurs de l'environnement. Le cycle activité\sommeil des mammifères dépend d'une horloge interne dont la périodicité spontanée est synchronisée sur celle d'un rythme extérieur de référence, un Zeitgeber (donneur de temps), selon l'expression adoptée par le biologiste Jürgen Aschoff à la fin des années soixante. On appelle synchroniseur ou Zeitgeber, tout facteur dont les variations périodiques sont susceptibles de modifier la période et la phase d'un rythme biologique, par exemple l'alternance de la lumière et de l'obscurité. Leur importance et puissance varient selon l'espèce et les circonstances. Le cycle rythmique est entraîné par celui du donneur de temps grâce à des signaux réguliers, comme la floraison et la fructification sont entraînées par le cycle des saisons, en fonction de l'intensité du stimulus et du moment de son application. Les rythmes circadiens, dont la période est proche d'un jour, règlent notre température, la pression sanguine, le pouls, la respiration, la production d'hormones, le fonctionnement des organes et la division cellulaire, entre autres. Ils sont l'exemple de la manière où la lumière et l'obscurité nous synchronisent avec notre environnement. Cette symphonie corporelle se joue en syntonie avec tous les autres rythmes de l'environnement, simultanément et continuellement, dans la création d'un présent commun (Adam, 1990: 74). Le

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rythme n'est pas la répétition du même: les cycles circadiens, ainsi que les rythmes lunaires et saisonniers, peuvent varier, suivant les changements de contexte, des donneurs de temps. Les paramètres qui caractérisent un rythme circadien varient au cours de l'année et, réciproquement, les variations circadiennes influencent les rythmes circannuels. D'autre part, les différents rythmes circadiens de l'organisme, en rapport avec la température, l'activité et le sommeil, les sécrétions hormonales, etc., sont à la fois hiérarchisés et interdépendants, sans qu'il y ait d'horloge centrale dans l'organisme, commandant tous les rythmes, mais une pluralité d'oscillateurs à différents niveaux: cellules, tissus, organes et l'organisme dans son ensemble. Ils se font les relais des synchroniseurs hiérarchisés et interconnectés et répondent à leurs signaux par l'interprétation de l'information reçue et par l'émission de signaux à leur tour. Cette rythmicité circadienne permet aux cellules de surmonter l'impossibilité de tout faire en même temps. La succession programmée des opérations dans une échelle de 24 heures rend compatibles les activités enzymatiques et possible l'économie d'énergie. Les rythmes biologiques surgissent à partir des rythmes physiques, qui, chez l'homme, s'insèrent dans une sphère sociale complexe. Les synchroniseurs sont surtout socio-écologiques, dont le plus important est l'alternance du repos, lié à l'obscurité et au silence, et de l'activité, dans la lumière et le bruit, en relation avec les contraintes horaires de la vie sociale. Pour les être humains on peut parler d'une véritable socialisation des rythmes. La première semaine de vie, les nourrissons ne présentent pas vraiment une périodicité circadienne, mais une rythmicité ultradienne d'une période d'environ 90 minutes. Les rythmes circadiens vont se manifester, en désordre, sous l'influence de donneurs de temps journaliers et sociaux, dont le plus important sera l'alternance de la présence et de l'absence de la mère. L'apparition des rythmes circadiens se fera, tout au long de l'enfance, dans une évolution fluctuante, non linéaire, dans une progression qui suit la maturation des organes sensoriels. Ainsi, dans la petite enfance, on évolue progressivement vers un cycle d'environ 24 heures. Celui-ci sera abandonné, une fois atteint pour la première fois aux alentours des 20 semaines de vie, et

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les rythmes biologiques de l'enfant oscilleront autour de lui jusqu'à son adoption définitive. Les rythmes endogènes représentent donc un phénomène d'auto-organisation dans le temps; à partir de toute condition initiale, le système atteindra le même régime d'oscillations entretenues, qui constitue une véritable structure temporelle. Ceci s'apparente à des structures dissipatives temporelles3, maintenues en raison de la dissipation d'énergie permise par les échanges du système ouvert avec son environnement. Les organismes vivants doivent dissiper beaucoup d'énergie pour se maintenir dans un état de non-équilibre, en tant que systèmes complexes ils doivent garder un certain niveau d'indétermination pour pouvoir faire face aux changements de l'environnement. Loin de l'équilibre, des comportements collectifs complexes s'organisent, qui ne sont pas faits d'interactions élémentaires, mais des corrélations à longue portée concernant l'ensemble, où l'organisme forme un «tout» dont chaque partie est sensible aux autres, afin de garder la cohérence sans dépasser les limites énergétiques. La rythmicité permet d'économiser de l'énergie grâce à la succession des périodes fortes et faibles, d'activité et de repos. Les rythmes sont des régulateurs des êtres vivants face à des perturbations, à des bruits, de l'environnement. La rythmicité constitue un exemple de l'ordre par fluctuations décrit par Ilya Prigogine. Les fluctuations, les rythmes, permettent le passage à un niveau ou ordre supérieur, l'efficacité et l'économie dues aux rythmes facilitent la conservation de l'état antérieur et l'adaptation à de nouvelles disponibilités. L'organisme se sert, alors, des événements aléatoires comme des facteurs d'organisation. Ils ont, donc, des effets stimulants, selon la terminologie d'Henri Atlan, des effets organisationnels du bruit. De telle manière que le processus d'organisation n'est qu'un processus continu de désorganisation et de réorganisation (Atlan, 1979:56-57). Les rythmes apparaissent au-delà d'un point d'instabilité, d'une bifurcation d'un état stationnaire, d'une catastrophe. Un équilibre stable disparaît à la faveur
3 Sur le rythme conune structure dissipative temporelle cf. Goldbeter, 1988, et sur ce type de structures en général cf. Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, 1992, y 1986, chapitre VI, Ivar Ekeland, 1984, Cathy Nico1is et Grégoire Nicolis, 1988. 31

d'un autre après avoir franchi la frontière des valeurs catastrophiques, critiques, qui le définissaient. Il s'agit d'une oscillation autour d'un état d'équilibre, résultant d'une perturbation qui entraîne, de la part de l'organisme, une correction faisant appel à la notion de feedback. Le mécanisme moléculaire de nombreux rythmes biologiques est fondé sur des rétroactions positives. C'est-à-dire des rétroactions qui entretiennent et accélèrent les processus d'amplification des fluctuations\ donnant lieu à des instabilités suivies d'oscillations dans les systèmes biochimiques. Cette instabilité, cet éloignement de l'équilibre, brise doublement l'homogénéité temporelle. Il s'opère une rupture de la symétrie du système, une différenciation interne, par l'irréversibilité qu'implique l'apparition des structures dissipatives et par l'adoption d'un rythme propre, qui est toujours le «signe d'une instabilité»(Goldbeter, 1990: 3). Ce comportement périodique et régulier, une fois apparu, devient prévisible et stable par rapport aux fluctuations qui ont entraîné le système hors de son comportement usuel. Les rythmes endogènes, en tant que structures dissipatives, constituent le passage d'un stade stationnaire à un système autoorganisateur. Un véritable comportement collectif constitué de corrélations non linéaires, où l'effet réagit en retour sur la cause, dans une boucle rétroactive qui reflète intrinsèquement la situation globale loin de l'équilibre qui lui a donné naissance. Les rythmes biologiques sont un exemple de la relation d'autonomie et de dépendance relative, «l'autonomie dépendante» (Morin, 1977: 203), des êtres vivants, des systèmes auto-organisateurs, grâce à l'alternance de sensibilité et insensibilité aux conditions environnantes. La périodicité facilite un certain degré de prévision et permet de reconnaître le moment opportun, le kairos, pour les différents comportements. Les structures rythmiques favorisent l'intégration des fluctuations, du bruit, de l'aléatoire, le «hasard organisateur» de Atlan. Grâce à l'alternance rythmique le fonctionnement du système est plus effi4 Les rétroactions négatives annulent les perturbations, les déviances. Elles fonctionnent comme des mécanismes de correction des erreurs, tant que les rétroactions positives amplifient la déviance, la désorganisation s'accentue et s'accélère, le panique d'une foule en est un exemple (Morin, 1977: 219). 32

cace, plus «économique». C'est une réponse à l'impossibilité de tout faire en même temps. Cette efficacité ne se réduit pas à la dépense énergétique, mais aussi à la communication, plus efficace si discontinue. La synchronisation sociale rythmique présente cette même efficacité, doublé d'une efficace émotionnelle.

2-Les situations de reliance rythmique
Les rythmes sociaux, comme les rythmes biologiques, contribuent à la création d'un présent commun grâce à la synchronisation des individus et des groupes. Il faudrait dire des présents communs, propres aux groupes qui partagent une rythmique particulière à un moment donné. Le rythme est aussi une création humaine. D'après Aristoxenus Tarentinus (1990), c'est un arrangement des trois principaux moyens rythmiques: la parole, la mélodie et les mouvements corporels. Dans les arts rythmiques l'exécution et la reconnaissance donnent le rythme. Dans la danse ou la poésie une phrase ou un geste n'acquièrent de rythme que quand ils sont prononcés et exécutés. Des agents extérieurs pourvoient un rythme à l'arrangement des parties, une forme que l'on accorde aux vers ou aux mélodies (Ibid. 6: 5). Il doit être reconnaissable, reproductible et identifiable par l'auditeur ou l'observateur. Une multiplicité de rythmes s'offre au choix, mais seulement un nombre limité de combinaisons sont en accord avec la nature du rythme. Cette dernière est définie par l'auteur en fonction de la reconnaissance humaine. Il est conforme à la nature du rythme, et donc rationnel, tout arrangement rythmique perçu par les hommes(Ibid. 8: 5 et 21: 15). Le livre II du texte d' Aristoxenus, le seul fragment qui reste, a le double intérêt de signaler l'analogie entre rythme et forme et le caractère humain de la création des rythmes, création collective des interprètes et du public. Citant Archiloque et Eschyle, Werner Jaeger (1964:160-162) rappelle ce sens du rythme, qui dépasse celui de son étymologie, rhea, couler. Ce n'est pas un flux, mais une attache et une forme. Il impose des lois au mouvement et enserre le 33

flux des choses. Dans le même sens, Benveniste (1951) dit du rythme qu'il est la forme dès l'instant qu'elle est assumée par ce qui est mouvant, mobile, fluide. Il est la forme de ce qui n'a pas de forme organique, en somme une configuration sans fixité. C'est une autre façon de dire l'enracinement dynamique, mouvement et permanence, ce qui à la fois fait limite et permet à la vie d'être ce qu'elle est (Maffesoli, 1992: 148), à la vie sociale, mais aussi à la vie en général. La structure des rythmes biologiques participe de cette double nature dynamique et statique, en tant qu'un élément de l'ordre par fluctuations, d'oscillations autour d'un état d'équilibre, dans un ordre qui est un processus continu de désorganisation et de réorganisation. Le groupement rythmique est une caractéristique fondamentale de notre perception. Il s'agit d'une Gestalt, une structure prégnante, un tout relationnel, non seulement une combinaison d'éléments, de sons, de mouvements ou autre, mais quelque chose de nouveau, un type spécial d'agencement. Les rythmes constituent certains types d'ordres détectés dans les phénomènes de perception et de mémoire qui expliqueraient pourquoi nous reconnaissons un rythme plus facilement qu'une continuité absolue, mais aussi pourquoi nous imposons une structure rythmique là où il n'yen a pas. Ainsi, celui qui écoute des sons répétés et égaux, comme le tic-tac de I'horloge, leur accorde, inconsciemment, une configuration rythmique. Le rythme est produit dans l'audition même, la perception d'ensemble restitue les éléments manquants. Le rythme ne doit pas être réduit à la mesure, que ce soit dans la musique, la poésie ou l'organisation des temps sociaux, bien qu'ils aient en commun d'être deux manières de ponctuer un continu. La musique fut longtemps uniquement rythmée avant d'être mesurée, comme le prouvent la musique antique et le plain-chane. Le rythme est ordonnancement et modulation. Mais il n'implique pas une division symétrique, plutôt le contraire dans le cas des rythmes naturels. Il est répétition, mais aussi variation. Sa multiplicité hétérogène l'éloigne de la monotone homogénéité de la mesure.
5 Le récent grand succès populaire des enregistrements de chant grégorien est peut-être l'indicateur d'une sensibilité à cette forme de rythme sans mesure. 34