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Les dessous de la révolution voltaïque

De
468 pages
L'Afrique est malade de son armée. L'irruption éhontée de cette dernière sur la scène politique démontre à souhait son manque de formation, son impréparation à faire face à ses devoirs et obligations, et son manque de compétence. L'auteur reste convaincu que seule une gestion rigoureuse et rationnelle des cadres permettra aux Forces armées de bâtir une armée solide et structurée, au service du Burkina Faso et de ses habitants.
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Les dessous de la révolution voltaïque
Lona Charles OuattaraLa mélancolie de la victoire Excepté quelques rares payss comme lee Sénégal, ll’Afrique nnoire est
malade de son armée. L’irruption éhontée de cette dernière sur la
scène politique démontre à souhait son manque de formatiion, son
impréparation à faire face à ses devoirs et obligations, son immaturité, Excepté quelques rares pays comme le Sénégal, l’Afrique noire est
et sonn manque de professsionnalisme. Le compplexe d’inffériorité malade de son armée. L’irruption éhontée de cette dernière sur la scène Lona Charles Ouattara
déguiséé en compllexe de suppériorité de ses cadres vis-à-vis dde leurs politique démontre à souhait son manque de formation, son impréparation

homologues civils participe de cette fuite en avant inacceptable. L’on à faire face à ses devoirs et obligations, son immaturité, et son manque
est par exemple fier de se réclamer du statut militaire tout en abhorrant de professionnalisme. Le complexe d’infériorité déguisé en complexe de Les dessous servir l’armée. Dès lors, les subterfuges tels que « l’armée regorge de supériorité de Lona Chses cadres vis-à-vis de leurs homoloarles Ouattara gues civils participe
compétences qui demandent à être mis au service de la nation » sont de cette fuite en avant inacceptable. L’on est par exemple fer de se
légion. Dans une telle postuure, ni l’armmée n’est ccommandéee, ni les
réclamer du statut militaire tout en abhorrant servir l’armée. Dès lors, les
postes civiles usuurpées ne sont bien gérés. La compétencee réelle subterfuges tels que « l’armée regorge de compétences qui demandent de la révolution voltaïque manque tout simplement.
à être mis au service de la nation » sont légion. Dans une telle posture,
En très grand mal d’imposture, les pseudo-intellectuels et les Les dessous de la Révolution voltaïque ni l’armée n’est commandée, ni les postes civiles usurpées ne sont bien
intellectuels faussaires aident l’armée dans cette forfaiture gérés. La compétence réelle manque tout simplement.
permannente, notammment souss la révoluttion sankariste. Ils aideent à sa En très grand mal d’imposture, les pseudo-intellectuels et les La mélancolie de la victoire
politisaation, toute chose qui reste contrraire aux rèègles de neeutralité La mélancolie de la victoire intellectuels faussaires aident l’armée dans cette forfaiture permanente,
qu’elle se doit d’observer de manière stricte. L’armée ne peut et ne Les dessous de la Révolution voltaïque notamment sous la révolution sankariste. Ils aident à sa politisation, toute
doit être partisane en créant ou en adhérant à un parti politique sous chose qui reste contraire aux règles de neutralité qu’elle se doit d’observer
peine de remettre en cause le contrat social. La démocratie est à ce
de manière stricte. L’armée ne peut et ne doit être partisane en créant
prix caar, les partiss politiquess sont, par eessence, partisans et c cause de La mélancolie de la victoire ou en adhérant à un parti politique sous peine de remettre en cause le
divisionn de la sociiété, si des règles préccises ne gouuvernent leuur mode
contrat social. La démocra tie est à ce prix car, les partis politiques sont,
de fonctionnement. Le verbe latin « partire » ne signifie-tt-il pas
par essence, partisans et cause de division de la société, si des règles
diviser ?
précises ne gouvernent leur mode de fonctionnement. Le verbe latin

« partire » ne signife-t-il pas diviser ?










Aviateur ap près des formations en Angleterre, à Aviateur après des formations en Angleterre, à l’ENAC et
l’ENAC et à l’université d’Aix-Marseille, le Saint-à l’université d’Aix-Marseille, le Saint-Cyrien Lona Charles
CyCyrien Lonaa Charles Ouattara est Titulaire des Ouattara est Titulaire des doctorats d’anglais et d’aéronautique,
dooctorats d’aanglais et d’aéronautique, et est inngénieur
et est ingénieur en Télécommunications et en aéronautique
en Télécommunications et en aéronautique option
option avionique. Successivement Chef d’État-major du eravionique. Suuccessivement Chef d’État-major du 1 er 1 RIC, chef adjoint des moyens opérationnels de l’armée RIC, chef adjoint des moyens opérationnels de l’armée
de l’air, chef des opérations aériennes de l’ONU et directeur logistique de l’air, chef des opérations aériennes de l’ONU et directeur loggistique
de l’OIAC, le Colonel Lona Charles Ouattara est actuellement député et de l’OIIAC, le Coloonel Lona CCharles Ouattara est aactuellementt député
e e2 Vice-Président de l’Assemblée nationale de son pays le Burkina Faso.et 2 VVice-Président de l’Asseemblée natiionale de soon pays le BBurkina
Faso.






ISBN : 978-2-343-12704-0
L’Harmattan
39 e



L’Harmattan


Les dessous de la révolution voltaïque
Lona Charles Ouattara
La mélancolie de la victoire









Les dessous de la Révolution voltaïque
La mélancolie de la victoire






















































Légende de la photo de la couverture : Photo de l’auteur prise en 2008 à
Kinshasa alors qu’il était conseiller du ministre congolais des Transports

Lona Charles Ouattara









Les dessous de la Révolution
voltaïque
La mélancolie de la victoire













L’Harmattan























© L'Harmattan, 2017
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-12704-0
EAN : 9782343127040





Préface

Il n’est pas facile de rédiger la préface d’un livre écrit par un ami. Le
manque d’objectivité et le poids de certains mots peuvent constituer
des difficultés parfois insurmontables.
J’ai connu Lona Charles Ouattara en 1974 lorsque nous étions
élèves-officiers de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr à
Coetquidan, en Bretagne. Charles venait du Lycée Militaire d’Autun.
Pendant l’année que nous avons passée ensemble, il ne fit jamais
allusion à son enfance, à sa jeunesse et aux difficultés qu’il avait
rencontrées pendant cette période. Probablement par pudeur. J’ai donc
découvert avec beaucoup d’intérêt et de plaisir cette période de sa vie,
celle du petit Lougouzanga.
Très tôt orphelin de sa mère, Lougouzanga passa sa plus tendre
enfance près du champ de son père. Il montra très tôt un intérêt
certain pour l’éducation et les études. D’abord à l’école du village,
puis au Lycée de Bobo-Dioulasso et ensuite à l’École Militaire
Préparatoire Africaine. De là, il fut choisi pour aller en France
préparer le concours de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr à
Autun. Premier contact avec la France dans une région au climat
difficile. Ayant réussi le concours, il intégra l’ESM en septembre
1972. Les 2 années passées à parcourir la Lande bretonne semblent lui
avoir laissé de bons souvenirs malgré un petit goût amer, amertume
essentiellement causée par l’attitude de la hiérarchie lors d’un incident
qui l’avait opposé à l’un de ses camarades. À sa sortie de Saint-Cyr,
Charles opta pour les Transmissions dans un premier temps, mais
ensuite reçut l’ordre de sa hiérarchie de choisir l’Arme du Train. C’est
ainsi qu’il rejoignit l’École d’Application du Train à Tours fin 1974.
Sa scolarité fut brusquement interrompue par un évènement
imprévu : un conflit venait d’éclater entre le Burkina Faso et le Mali et

5
il était instamment prié de rentrer au pays pour se mettre à la
disposition des forces armées de son pays.
À la tête de son unité, Charles fit preuve de courage et de grande
compétence. À l’été 1975, à la fin du conflit, Charles retourna
terminer sa formation en France, puis en Angleterre deux années
après. Cependant, ce conflit lui avait permis de voir l’ambigüité du
comportement de certains officiers, plus enclin à défendre leurs
propres intérêts que ceux de leurs hommes ou de leur pays.
À partir des années 1982-1983, la situation du Burkina Faso devint
de plus en plus compliquée. La « dérive révolutionnaire » était chaque
jour un peu plus visible. La politisation de l’Armée entraina « la
descente aux enfers « du régime en place. Le comble fut atteint
lorsqu’on décréta que les officiers seraient dorénavant jugés et notés
par les soldats. Des règlements de compte violents apparurent au sein
des forces armées. Une véritable « révolutionnarisation » de l’Armée
se mettait en place
Pour Charles, c’en était trop ! Menacé dans sa chair, il prit alors la
décision la plus difficile que puisse prendre un officier : celle de
quitter son pays, sa patrie. Alors commença pour lui une longue
période d’exil. Fin 1984, ce fut d’abord au Mali puis ensuite en Côte
d’Ivoire. Enfin, en mai 1985, il arriva à Nairobi où sa famille
l’attendait déjà depuis longtemps.
À Nairobi, Charles entama une sorte de seconde carrière à l’ONU.
De 1985 à 1987, il devint consultant pour cet organisme, servi en cela
par les diplômes en aéronautique qu’il avait obtenus auparavant. Puis
il retourna à Aix en Provence parfaire ses connaissances
aéronautiques, ce qui lui permit ensuite de trouver des postes
intéressants auprès de différentes sociétés privées en rapport avec
cette spécialité.
Charles fut ensuite, nommé à partir de 1994, Chef des Opérations
Aériennes de plusieurs Missions de Maintien de la Paix au Rwanda,
en Angola, en République centrafricaine (MINURCA) et au Congo
RDC. Postes importants avec des moyens importants. Il y restera
plusieurs années. Quelques années passées à La Haye dans un

6
important poste logistique et quelques séjours en République
Démocratique du Congo au sein de la MONUC vinrent compléter une
carrière bien remplie dans les organismes de l’ONU.
En 2001, de retour au pays, Charles obtient sa réhabilitation
administrative et est réintégré au sein des forces armées… Mais
seulement avec le grade de capitaine ! Il devra attendre 2 ans avant
d’être promu commandant… Enfin, en 2008, lorsque sa carrière est
enfin reconstituée, il est nommé au grade de colonel rétroactivement à
ercompter du 1 avril 1996 !
Désormais à la retraite, Lona Charles Ouattara s’est à présent lancé
dans un autre combat, peut-être encore plus difficile : le combat
politique. Elu député, il est aussi 2e vice-président de l’Assemblée
nationale.
Toujours intéressé par les problèmes militaires et notamment ceux
de recrutement et de formation, il reste convaincu que seule une
gestion rigoureuse et rationnelle des cadres permettra aux Forces
Armées de bâtir une armée solide et structurée, au service du Burkina
Faso et de ses habitants.
Avec son parcours atypique, son haut niveau de formation et son
expérience internationale, Lona Charles Ouattara est un officier qui
s’est entièrement donné à ses idées et à son pays et cela, malgré les
difficultés nombreuses qu’il a dû affronter. Aujourd’hui plus que
jamais, dans un domaine différent, mais tout aussi passionnant, il
reste, comme il l’a toujours été, au service de son pays et de ses idées.
Puisse son parcours inspirer les jeunes générations de
Burkinabés…

Lieutenant-colonel (er) Christian CHAULET
Promotion De Linares (1972-1974)


7






Introduction


L’auteur du livre est né et éduqué par son père seul, à une époque où
l’éducation de type occidental n’est pas bien répandue en Afrique en
général et en Haute-Volta en particulier. Sa mère étant jugée trop belle
pour le père par les autorités administratives et coutumières, celle-ci
est contrainte d’abandonner son bébé au père pour épouser de force un
riche chef coutumier.
L’école primaire publique de Sokoroni qu’il fréquente dans le
canton de Tagouara, est une école régionale créée en 1939 bien avant
celles d’Orodara et de Sindou. À l’exception des enfants des
instituteurs et autres fonctionnaires, le recrutement est forcé. Ni les
parents d’élèves, ni les élèves eux-mêmes n’en veulent. Pour autant,
sans rien comprendre aux buts de l’école, l’auteur du livre qui abhorre
dans le plus grand secret les travaux champêtres, devient l’unique
candidat volontaire à la surprise totale et à la désolation du père.
Les études qui démarrent pour lui en 1956 se déroulent dans des
conditions d’une extrême brutalité. Les enseignants sont violents à
l’encontre des élèves peu doués, les plus grands élèves soumettent les
plus jeunes au régime des travaux forcés. Que l’on se le dise, les
souvenirs du régime de l’indigénat appliqué aux parents sous l’époque
coloniale restent encore vivaces. Pour autant, le parcours scolaire du
jeune élève est sans faute. Dès l’obtention du brevet d’études du
premier cycle préparé au Lycée Ouézin Coulibaly, le père veut qu’il
travaille pour lui venir en aide. Le fils n’obtempère pas et entre
brillamment en classe de seconde C.
Le régime de l’externat qu’il découvre cependant pour la première
fois, le déroute. Heureusement pour lui, le concours du prytanée
militaire de Kadiogo (PMK) lui est annoncé par l’un des officiers les
plus professionnels de la jeune armée. Il s’agit du commandant

9
Moumouni Ouédraogo. Il en profite et entre au PMK en compagnie de
ses anciens condisciples, Isidore Thomas Ouédraogo, Hien Sié Roger,
Guibila Edmond et Assane Sawadogo. Mais, le fait le plus marquant
des premiers jours de cette classe de Seconde reste le changement du
nom d’Isidore Noël Ouédraogo qui devient comme par enchantement
Isidore Noël Sankara. Les cinq lycéens retrouvent en seconde des
anciens de l’école militaire préparatoire africaine (EMPA). Il s’agit
entre autres, de Gnoumou Kani Gaston, Elola Kobié, Djiguimdé Tinga
Robert, Zongo Henri et certains plus jeunes comme Kouamé Lougué,
Ali Traoré de la classe de quatrième. Brillant élève, Gnoumou Kani
Gaston est intraitable quant à céder son rang de major de classe à qui
que ce soit d’autre, et ce, jusqu’au BAC qu’il obtient avec brio.
L’enseignement se fait dans les meilleures conditions possibles,
mais, sous un encadrement militaire très dur et éprouvant pour des
élèves arrivés fraîchement du lycée. Par ailleurs, le faible niveau
intellectuel de cet encadrement ne cadre pas avec celui des élèves.
Dans de telles conditions, la moindre remarque venant de la part d’un
élève que le chef de Section ne comprend pas, expose l’auteur de la
remarque à des jours d’emprisonnement militaire. C’est ainsi que
l’auteur du livre passe les épreuves du BAC en prison au Camp
Guillaume Ouédraogo.
Dans l’entretemps, Thomas Sankara se fait séduire par les activités
clandestines du professeur d’histoire-géo, Touré Adama du parti
africain de l’indépendance (PAI). Sans services de renseignements,
d’espionnage et de contre-espionnage crédibles, l’armée se laisse
facilement infiltrée par ce communiste, marxiste-léniniste notoire,
qu’elle accepte comme enseignant dans une institution supposée
neutre politiquement. Après le BAC, Sankara qui est initialement
admis à la vie civile pour y préparer un diplôme d’ingénieur textile à
l’université de Lille, se retrouve miraculeusement à l’école militaire
inter armes (EMIA) d’Antsirabé à Madagascar.
Le moins que l’on puisse dire, en réussissant ainsi sans difficulté, à
placer leur poulain au cœur de l’institution, les communistes se sont
joués de la hiérarchie militaire pour remporter une première victoire
capitale dans la quête du pouvoir d’état. Le manque de

10
professionnalisme du commandement militaire leur fait la part belle.
Sankara bénéficie ainsi, du plus spectaculaire passe-droit possible
pour se former dans une école militaire réservée par principe aux
sous-officiers aspirant devenir officiers. Mais, lui et ses mentors du
PAI ne s’arrêtent pas en si bon chemin. Le premier conflit du Mali
leur procure une autre occasion d’affirmer leur imposture. En 1975 en
effet, alors que les combats sont arrêtés, pour une action qui aurait dû
l’envoyer directement devant un tribunal militaire pour avoir détruit
une troupe malienne sans défense, il est fait héros par ses amis
communistes et des intellectuels faussaires à Ouagadougou. Affaiblie
par la gestion de la guerre, la hiérarchie n’a d’autre solution que de le
retirer du front pour le placer à la tête du centre national
d’entraînement commando créé par le brillant Saint-Cyrien Guébré
Fidel à Po.
Admis en 1972 à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr après le
concours préparé à la Corniche Mac-Mahon d’Autun, l’auteur
démarre la carrière professionnelle en guerre en 1974. Il retrouve sur
des fronts voisins, son condisciple du prytanée. Thomas est sur le
front nord tandis que lui est sur celui du sahel. Au tout début, les
conditions de la guerre sont exécrables, voire insupportables à un
Saint-Cyrien. L’impréparation des opérations et le manque
d’organisation déroutent tout officier de bon sens. L’armée manque de
tout: les cadres, le personnel, l’équipement, la logistique, etc. Mais,
très rapidement, le général Baba Sy, le généralissime, s’inspirant sans
doute des guerres coloniales d’Indochine, d’Algérie, monte une
organisation remarquable. Rapidement, le Mali qui a pris l’initiative
d’envahir le territoire voltaïque est non seulement chassé, mais aussi
contenu dans ses frontières. La marre de Soum et son emblématique
puits Christine sont libérées ainsi que les autres localités jadis
eroccupées. Profitant de la situation, le commandement crée le 1
régiment d’infanterie commando (RIC) à Dori en 1977. L’auteur en
est le premier chef d’état-major avant la reconversion en direction de
l’armée de l’air suite à deux formations successives d’ingénieur en
télécommunications et en avionique en Angleterre de 1977 à 1980.

11
Aux commandes de l’armée depuis sa création en 1961, les
officiers sortis du rang, secondés par ceux sortis de l’EFORTOM
(école de formation des officiers d’outre-mer) de Fréjus avec six mois
de formation adoptent l’EMIA comme mode de formation au grand
plaisir de Thomas Sankara et de ses comparses. Ni ces derniers, ni les
officiers du rang et ceux issus du rang ne veulent céder le
commandement aux Saint-Cyriens peu nombreux par ailleurs. Le
refus d’adopter des statuts propres à chaque formation installe
définitivement la chienlit dans la promotion des officiers au profit des
formations courtes. De formation intellectuelle et militaire plus
longue, les Saint-Cyriens avancent dans les mêmes conditions que
tous les autres officiers.
Les règles du temps de commandement n’étant pas respectées,
Salembéré Kouka est Aide de camp du président Lamizana depuis le
grade de sous-lieutenant jusqu’au grade de Lieutenant-colonel.
Mécontent d’avoir été nommé en 1980 au commandement d’un
régiment, le régiment parachutiste commando (RPC) de Dédougou, ce
dernier pactise avec le prisonnier Thomas Sankara pour renverser le
comité militaire de redressement pour le progrès national (CMRPN).
Conscient de la nécessité pour l’armée de rester neutre par rapport à la
politique, l’auteur refuse tous les appels de Thomas Sankara à prendre
la direction du secrétariat général national des comités de défense de
la révolution (CDR).
Sanctionné pour cela, il est reversé au programme populaire de
développement (PPD). Il décide de quitter le pays en quête d’espace
vital à Nairobi. Il offre deux ans de services de consultant aux Nations
Unies, avant d’aller suivre une formation de troisième cycle en
aéronautique et en anglais en France. Les cinq années passées dans
l’industrie aéronautique par lui s’avèrent être d’une grande utilité pour
sa carrière internationale. Cela lui permet de terminer sa carrière
professionnelle comme chef des opérations aériennes aux Nations
Unies.
Entretemps la clarification s’est faite à Ouagadougou entre
protagonistes dont le seul point de convergence représente les officiers
intègres bien formés et les intellectuels intègres. Les intellectuels

12
faussaires et les officiers communistes n’ont pas compris que le
monde change, et que sans tuteur surtout, leur sort est scellé. En effet,
avec la disparition du mur de Berlin, la fin de l’Union soviétique, la
révolution démocratique et populaire est morte. La conférence de La
Baule en France impose la démocratie représentative aux régimes
totalitaires d’Afrique. La IVe république en 1991 au Burkina Faso
reste un simple faire-valoir pour la France qui a repris son rôle dans le
pays. Sous le couvert du multipartisme, un méga parti, le congrès pour
la démocratie et le progrès (CDP) règne en maître absolu. Par
obligation, les fonctionnaires, les militaires, les magistrats,
l’administration publique, les élèves et les étudiants sont politisés.
Dans le même temps, les assassinats crapuleux qui avaient jadis cour
sous la révolution et le Front populaire sont légion.
Lorsque Blaise Compaoré s’avise enfin de reconstituer les carrières
des officiers intègres, il s’assure surtout qu’aucun de ses derniers ne
puisse commander un jour l’armée. Les carrières sont à bon escient
incomplètement reconstituées en ayant comme ligne rouge à ne pas
franchir, le grade de colonel au mépris de toutes les règles. L’armée
elle-même est divisée: d’un côté on trouve le gros de la troupe qui est
sans équipement, ni habillement, de l’autre, le régiment de sécurité
présidentiel (RSP) qui jouit d’avantages plus importants. Ce régiment
disparait avec le renversement du régime Compaoré, ce qui devrait
céder la place à l’adoption d’une politique audacieuse de réforme de
l’armée qui mérite d’être restructurée en brigades et en divisions.

13











Première partie

Daba et encrier











Chapitre 1

Les sortilèges


Il est un prénom, en Haute-Volta, pour dire la beauté féminine, l’or
cuivré d’une carnation, la délicatesse d’un grain de peau.
Tchifigué : femme Blanche.
Sa mère s’appelait Tchifigué.
En bambara on l’aurait surnommée Dougoutagamousso : la femme
avec qui l’on voyage, celle que l’on est fier de présenter.
Elle était Kositanga pour son père.
Kositanga… je marche dans tes pas.
Tchifigué la bien nommée, sa mère, était une des plus belles femmes
du pays Sénoufo.
La nacre de son sourire et la brillance de son regard l’illuminaient.
Quatre rangées de minuscules stries brunes étoilaient sa peau
mordorée et constellaient son front, ses joues, sa gorge, ses seins, ses
bras.
Sa beauté légendaire fut à l’origine de son malheur.
Tous les hommes l’admiraient et désiraient l’avoir pour épouse.
L’ami d’un notable de Sifarasso la convoita.
La chefferie traditionnelle la contraignit alors à abandonner et son
bébé et son mari pour satisfaire aux exigences de Foufouyo
Forcée d’épouser contre son gré cet homme funeste, ami du chef de
canton, elle se consuma de chagrin.
Son père, lui, fut soumis à toutes les corvées.

17
À cette époque-là, en Afrique Occidentale, sévissait le sanguélébara.
Ce travail obligatoire de forçat durait un an pour tous ceux qui y
étaient assujettis. Il dura plusieurs années pour son père coupable d’aimer
sa mère d’un amour partagé, fidèle et inaltérable.
Malheur à qui osait épouser une femme susceptible de plaire aux
notables.
Tous les récits se recoupent pour accréditer cette thèse…
Orphelin de sa mère à six ou sept mois, il devient un lourd fardeau
pour son père accaparé par le travail de la terre de l’aurore au coucher du
soleil et miné par le chagrin d’une séparation plus douloureuse que la
mort. Il l’emmène toujours avec lui. Arrivé au champ, il creuse dans le
sol, en guise de couffin, une petite cavité à sa taille et le dépose dans ce
nid improvisé. Au fur et à mesure que son travail progresse, de nid en
nid, il progresse au même rythme, à même distance, toujours sous la
protection de son regard.
Il alimente régulièrement sous une marmite le foyer en plein air qui
cuit leur pitance de gibier rapporté de la forêt proche.
À l’âge où tous les bébés du monde tètent au sein de leur mère, son
père lui donne la becquée avec le nec plus ultra des alimentations
carnées : de la venaison…
Son menu quotidien se compose essentiellement de viande de singe,
de phacochère, de gazelle, de buffle.
Oisillon bien calé dans des nids de terre, puis bébé quadrupède félin
dans des gîtes, il observe les gestes du travail, la cadence régulière des
outils, suit des yeux le vol des oiseaux dans le ciel, joue avec des insectes
inoffensifs choisis par son père et prélevés dans les mottes que sa daba
retourne : petits joujoux vivants, mutilés des pattes ou des ailes pour
rester en sa compagnie avant de finir en friandises goûteuses. Il devient
gourmet. Il apprécie les souris des champs grillées, se régale d’une
sauterelle ou d’un grillon rôti au feu de bois.
Quand il commence à marcher, il joue avec le casque de son
grandpère. De la case à la parcelle, de nid en nid, de gîte en gîte, de premier

18
mot en premier pas, de solitude en solitude, sa plus tendre enfance se
déroule dans le champ que cultive son père, près des cours d’eau où il
tend ses filets, non loin de la forêt où il traque les animaux sauvages.
Lors d’une chasse fructueuse, il abat une antilope géante.
De retour à la case, il accomplit le rituel des chasseurs. Il vide par
terre, à côté de la tête de l’animal, une petite calebasse d’eau fraîche en
guise de libation. Après quelques brèves et inaudibles prières, il coupe et
met de côté un bout de la queue, puis glisse la lame tranchante de son
couteau sous la peau fine, toute tachetée de points gris, noirs et blancs. Il
admire la dextérité avec laquelle son père dépouille l’antilope avant de la
dépecer.
Les cuissots, les épaules et la poitrine sont réservés pour la vente au
marché du lendemain.
Les tripes, le foie, la rate, les rognons, le cœur et les côtes atterrissent
dans une grande marmite où ils vont bouillir toute la nuit.
Au chef de village, qui le bénit, son père remet le cou. Le reste est
découpé en parts égales pour être distribué à tous les chefs de famille du
petit village.
Cette tâche plaisante incombe à Lougouzanga.
Enfin, son père étend la peau sur le grenier où elle va sécher.
L'enfant ne lasse pas d’admirer les cors. Ces deux magnifiques
trophées représentent d’utiles et précieux instruments dont se servent non
seulement les plus grands guérisseurs, mais les plus célèbres devins, ces
hommes savants qui soignent gratuitement les corps et les âmes.
Gratuitement…
Alors que, déferlent du diable vau vert à travers la planète des
faussaires qui monnaient très cher leurs impostures, il assiste à des
retours de chasse moins glorieux quand le canon du fusil indigène
explose à la suite d’une erreur de dosage de la poudre noire.
Plusieurs fois il voit revenir son père blessé, la main gauche en sang,
la paume déchiquetée.

19
Les Blancs interdiront le port et la fabrication des fusils, non pour
prévenir d’éventuels accidents de chasse, mais pour désarmer les
Sénoufos, ce peuple éminemment pacifique !
Sur leur lancée, ils jetteront dans leurs prisons les braves forgerons
dont la disparition ampute la culture sénoufo de la science et du savoir
ancestral.
À l’aube de sa cinquième année vient le temps de son initiation à
l’agriculture, unique avenir envisageable.
Pour mener à bien cet apprentissage précoce, il sacrifice son jouet
préféré et abandonne le casque colonial que son grand-père a rapporté de
la Guerre de 14-18. Comme il n'a pas de compagnon de jeu au village, on
imagine combien ce casque très lourd, autant par son symbole que par
son poids, a d’importance pour le petit…une importance égale à la
nounou, au Boy et au petit frère réunis pour l’enfant du Blanc…
Au cœur de cette année déterminante pour la réussite de sa vie
d’adulte, il découvre en même temps qu'il rejette le travail de la terre.
Il prend conscience de son incapacité à s’investir dans ces tâches
pénibles, rébarbatives, répétées inlassablement jusqu’au soir de la vie.
Il s’applique cependant à mener à bien ses premières cueillettes de
haricots, de piments, d’oseille, de gombo, sous la surveillance de son
père.
S’aperçoit-il que l’ennui et la lassitude gagnent son garçon trop lent,
trop distrait, trop maladroit, trop… ?
Son père ressemble au vieux laboureur d’une fable de La Fontaine
qu'il récita plus tard au Lycée : ce vieux laboureur qui, au soir de sa vie,
pour tout héritage, exhorte ses fils à travailler, travailler… sans jamais se
décourager.
« Remuer votre champ »…
« Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place où la main ne passe
et repasse. »

20
Les fils respectueux retournent le champ « deçà, delà, partout ». À
l’image du père maintenant disparu, ils « prennent de la peine » et au
bout de l’an récoltent les fruits de leur labeur et de leur persévérance…
Pour Lougouzanga, au contraire, ses premiers labours le confortent
dans sa conviction qu'il ne trouvera jamais le « trésor caché » dans la
glèbe…
Or, son village est un village agricole où la survie d’un homme
dépend de sa seule ardeur à cultiver la terre et de son habileté à manier la
daba, la faucille, le coupe-coupe et la hache.
Chaque famille reçoit trois champs du Darfolo, le grand organisateur
de la terre nourricière. Il veille à ce que chaque parcelle soit cultivée puis
laissée en jachère par cycles alternatifs de vingt ans. La mise en valeur de
la parcelle suivante dépend de son reboisement, le défrichement
s’effectue à la force des bras.
Le Darfolo, détenteur de l’Esprit de la terre, est aussi le protecteur de
la forêt. Pour en sauvegarder la luxuriance et en assurer la pérennité, il
interdit la coupe de nombreuses espèces végétales. La transgression de
cette règle risquerait de rompre l’équilibre de la nature et d’exposer à
terme le village à de terribles fléaux tels que la sécheresse, la famine, les
épidémies. Quiconque offense par un acte de désobéissance, Sig’nibi, la
divinité de la Terre, se voit condamné à des offrandes d’apaisement,
allant, selon la gravité de l’offense, du sacrifice d’une chèvre au sacrifice
d’un bovin.
À six ans il est trop jeune pour comprendre le bien-fondé des
coutumes qui régissent son pays, mais il acquiert la certitude que son
aversion pour les travaux champêtres est désormais rédhibitoire. Il est et
restera à jamais inapte à devenir cultivateur, et il pressent déjà combien
son avenir sera précaire.
Son père s’en inquiète.
Il fustige son indolence et sa paresse.
Il le gifle souvent, lui administre des fessées parfois.

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Non par cruauté, mais par désespoir de le voir rester à vie un piètre
cultivateur.
Lors des cérémonies initiatiques, il rêve d’être musicien, à écouter les
jeunes gens jouer du balafon et les jeunes filles jouer du Sitianè,
instrument de musique fait d'une petite gourde pleine de graines.
- Pas besoin de musique pour cultiver la terre, gronde le père.
Si son cas semble désespéré pour devenir son égal en tant
qu’agriculteur, au moins lui a-t-il transmis quelques petits talents de
chasseur.
- Pas suffisant pour nourrir une famille, rectifie le père.
En effet, son activité favorite le porte sur la pose de pièges au petit
gibier… Il s’applique à capturer des rats des champs, des écureuils, des
lièvres. Sa persévérance est récompensée le jour où un agouti de
plusieurs kilos se prend la patte dans un de ses pièges.
Il ignore tout de cet animal. Il ignore qu’il peut mordre.
Comment en venir à bout sans hache ni bâton ?
En le piétinant…
Mais à chaque tentative exterminatrice, il dérape sur le pelage lisse et
s’étale les quatre fers en l’air.
La lutte dure jusqu’à ce que le berger Bétin, dont les bovins paissent à
proximité, vienne à son secours et tue l’agouti.
Par la suite, le même Bétin lui apprend comment débusquer une
pintade et l’assommer d’un seul coup de bâton sans lui laisser le temps de
prendre son envol.
D’après les normes sociales des Sénoufos, il est non seulement
paresseux, mais poltron. Il répugne à entrer pieds nus, à cause des
morsures quotidiennes, dans une forêt infestée de serpents.
Il redoute par-dessus tout, les attaques des êtres malveillants
transformés en vipères ou en cobras pour atteindre leurs victimes.
À ces morsures-là, personne ne survit…

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À la crainte du serpent s’ajoute la peur de la panthère tapie au sommet
des grands arbres.
En quête d’animaux domestiques, celle-ci surveille les allées et venues
des paysans. Il lui arrivait de fondre sur l’un des chiens et de disparaître
sans laisser de trace.
Personne n’ose affronter la panthère à découvert avec le fusil indigène
à la poudre noire, mélange de charbon de bois résineux, de soufre et de
carbure.
Quelques rares chasseurs, parmi les plus expérimentés, la pistent dans
la brousse à partir des restes de sa proie. Pendant qu’elle s’abreuve à un
point d’eau, le plus audacieux fixe au bout de son canon, quelques
morceaux de viande reliés à la gâchette par une ficelle.
Si ce piège s’avère dangereux pour la panthère, il n’est pas exempt de
risques pour l’homme, vu qu’il n’existe aucune parade à l’attaque
fulgurante d’une panthère blessée.
Quant aux hyènes qui peuplent les environs du village, leur présence
terrorise les enfants de retour des champs.
Le soir, aucun d’eux n’a le cœur à jouer les éclaireurs ni à fermer la
marche. Et dès dix-neuf heures, tous les propriétaires d’animaux
domestiques rentrent à la hâte chèvres, moutons, ânes, chevaux et vaches
dans l’étable ou l’enclos.
Pour protéger les génisses dans les parcs, des hommes armés de
haches, de flèches, de gourdins, de fusils, montent la garde toute la nuit,
tout en sachant qu’aucun bataillon de vigiles ne pourrait suffire à capturer
des tiganfébi métamorphosés en hyènes capables d’ouvrir les portes
verrouillées et d’emporter les animaux les mieux gardés. Agents du mal
absolu, ces hommes et femmes des ténèbres sont également redoutés
pour manger les âmes.
Zéplé, un fieffé coquin, sème et exploite à son profit la peur
omniprésente.
Cette crapule défraie la chronique.

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Originaire de M’pébougou, sa réputation de gredin et d’escroc
dépasse la frontière du canton. Il est passé maître dans l’art de déjouer les
pièges qu’on lui tend.
Un soir, il se rend chez son ami Zéton, sous prétexte de lui acheter un
mouton.
- À combien peux-tu me vendre le mouton blanc, Zéton ?
- Zéplé… mon ami… Tu sais que les temps sont durs en ce moment...
Le sel gemme indispensable à l’engraissement du troupeau se fait rare. Il
n’a jamais été aussi cher. Je dois me rendre personnellement au Soudan
pour en chercher. Ce mouton te coûtera vingt cauris, soient deux tines de
mil… prix d’ami.
- Mais voyons, mes récoltes ont été désastreuses ! Et mes deux fils
sont en Basse Côte depuis bientôt un an ! Le sanguélébara en me les
prenant, m’a privé de mes bras valides pour défricher une nouvelle
parcelle. Mon champ actuel est épuisé en sels minéraux… Allons !
Cèdele moi à dix cauris, soit une tine de mil, ton mouton.
- Vingt cauris ou deux tines… À prendre ou à laisser, tranche Zéton,
qui refuse de... partager la mangue en deux.
Zéplé s’en retourne, écumant de rage.
La nuit suivante, un concert assourdissant de bêlements réveille le
village. Une hyène se livre à un rapt dans la bergerie de Zéton. On sonne
précipitamment l’alerte.
Les femmes et les enfants se terrent au fond des cases. Les hommes
armés accourent, encerclent la bergerie et s’apprêtent à donner l’assaut…
La hyène prisonnière ne leur échappera pas, elle vit ses derniers
instants.
Or dans cette foule excitée, deux jeunes gens devinent que c’est leur
oncle Zéplé qui se trouve à l’intérieur de la bergerie, pris à son propre
piège…
Bon sang ne saurait mentir ! Les deux colosses se postent de part et
d’autre de la porte bloquée, brandissant chacun une lourde hache

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tranchante… non pour trucider l’oncle hyène, mais pour lui offrir une
sortie de secours et berner tous les assaillants.
Un volontaire sans malice se propose d’ouvrir la porte avec un pied de
biche.
La porte cède… Crac ! La hyène fait voler le pilon entre les jambes du
malheureux, à l’endroit le plus sensible de sa personne. La douleur
l’aveugle et le cloue sur place, suffoquant, les deux mains crispées en
coquille sur son vananga… Il en voit trente-six chandelles tandis que la
hyène, d’un bond accompagné d’un dernier hurlement, se fond dans les
ténèbres de la brousse.
À part les neveux, chacun se perd en vaines conjectures...
Jusqu’au matin on épilogue sur l’inconcevable évasion du carnassier,
prisonnier, cerné, livré aux armes du village, à la hache de deux garçons
vigoureux et… cependant volatilisé dans la nuit noire, au nez et à la
barbe de tous.
Comment se douterait-on que le prédateur acculé dans sa retraite doit
la vie sauve à la complicité maligne des deux filous.
Aux aurores, une fois sa forme humaine recouvrée, Zéplé conserve de
son activité nocturne la plaie béante qu’il s’est faite au front en fonçant
dans la porte close de la bergerie.
Le vieillard garde le lit plusieurs semaines et les troupeaux ont autant
de répit…
Le souvenir de cet incident anéantit le courage de Lougouzanga
lorsque son père, par les nuits sans lune, l’amène chasser à la lampe au
carbure.
Dès que la torche capture dans son faisceau les prunelles
phosphorescentes d’un animal, son père, d’un signe, lui intime l’ordre de
rester immobile.
Alors s’engage une course poursuite entre l’animal cherchant à
détourner son regard de la lumière et son père cherchant à se rapprocher
au plus près, à bonne distance de tir. Parfois cette course poursuite dure
des heures.

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Il arrive que l’animal s’intercale entre son père et lui, et qu'il se trouve
dans la ligne de mire.
Immobile dans les ténèbres, il meurt d’une double terreur d’être
attaqué :
- Attaqué par un fauve…
- Attaqué par des tiganfébi, mangeurs d’âmes insatiables…
Ils rentrent au petit matin, bredouilles le plus souvent.
Malgré l'épuisement, l'enfant a du mal à trouver le sommeil, tant il
appréhende les cauchemars récurrents peuplés d’esprits assassins qui le
guettent et le poursuivent partout.
Et il redoute leurs subterfuges dès que tombe le crépuscule.
Un soir, son père leur demande à lui et Souleymane de rentrer seuls au
village.
Lui doit suivre le cours de la rivière Léraba, pour pister la gazelle qu’il
a blessée la veille.
Ils se résignent à affronter, seuls dans la brousse, le royaume
dangereux des ténèbres que se partagent les fauves et les entités
criminelles.
À mi-chemin, au confluent des deux rivières qui encerclent le village,
ils entendent rugir au loin une panthère.
Dans leur course éperdue vers le village, des branches les agrippent,
les griffent, les entravent.
Tout devient menace. Tout se fait danger.
Soudain l’horreur les fige dans leur élan, cheveux dressés sur la tête,
cris muets dans la gorge.
Des feux gigantesques et intenses embrasent la nuit, incendient le ciel.
Monstrueux, ils s’élèvent au-dessus des grands arbres pour se livrer de
cime en cime à une effroyable danse macabre et célébrer le sacrifice
imminent de deux enfants sans défense. C’est un rassemblement nocturne

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de tiganfébi qui a pris l’aspect de flammes pour subtiliser leurs deux
âmes.
Ils se rapprochent inexorablement.
Que faire sans son père ? Fuir… Fuir… plus vite et plus loin.
D’instinct, ils reprennent leur course folle, collés l’un à l’autre dans le
sentier trop étroit.
Les langues incandescentes s’apprêtent à happer ces deux vies.
Ils s'attendent à mourir d’un instant à l’autre, avant d’atteindre le
village, leur souffle aspiré par les tiganfébi, leurs deux corps livrés aux
fauves.
Le moindre effleurement d’herbe, le plus léger contact de branche est
assassin.
Pour comble de tragique, un écho de voix venues d’outre-tombe
décuple leur panique, s’élève dans le lointain, se propage dans leur
direction comme un message funèbre, alors qu’à leurs trousses s’activent
les feux toujours plus intenses.
Pris en étau entre deux périls mortels, ils foncent droit devant eux,
mus par l’énergie du désespoir.
Leurs jambes se dérobent… Souleymane trébuche sur une souche,
Lougouzanga l’aide à se relever… c’est à ce moment-là qu'ils perçoivent
le bruit cadencé des pilons. Le village n’est plus très loin.
Un jeune couple fait son apparition. Ils reconnaissent Zantio et Zana
qui les saluent et leur demandent s'ils ont vu les… les feux follets.
Sauvés !
Ils parcourent les derniers deux cents mètres qui les séparent du
village.
Des feux follets ! Ils ont cru voir des feux follets ! Quelle
inconscience ! Tout en déplorant le manque de discernement des deux
jeunes gens, Lougouzanga en conclurait que si l’amour rend aveugle, il
offre en échange une protection contre les mangeurs d’âmes, ces
tiganfébi qui ont une prédilection toute particulière pour lui, l’orphelin.

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Dans la journée, c’est la lassitude et la fatigue qui viennent relayer les
frayeurs de la nuit.
La culture attelée est inconnue dans l’ensemble du canton de
Tagouara. De toute manière, utiliser des bêtes pour travailler la terre
serait considéré comme le plus grand des sacrilèges et la plus coupable
des paresses.
Lui, il ne sait toujours pas, à l’issue de deux années d’apprentissage,
se servir de la daba qui lui blesse les mains et lui casse le dos comme au
premier jour...
Les autres enfants de son âge, y compris Souleymane, plus jeune,
travaillent maintenant avec aisance et efficacité.
Au moment de la floraison du maïs, il se relève à tout instant, seul à
souffrir de dermatoses, et il se lacère la peau pour tenter vainement de
soulager les démangeaisons insupportables et lancinantes qui parcourent
son corps.
Cette attitude excède son père…
À sept ans, il n'a plus aucune envie d’aller à la chasse à des heures où
tout le village dort tranquillement, il n'a plus envie d’affronter les
chimpanzés et les gorilles lors du gardiennage du champ. Il n'a plus
aucune envie de recevoir des gifles et des fessées chaque fois qu'il cultive
mal ou qu'il déserte son poste laissant les singes détruire les jeunes épis
de maïs et de mil.


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Chapitre 2
Le secret

Or, un soir de cet été 1956 le chef de village se présente chez son père.
L’autorité coloniale lui assigne l’ordre de fournir un élève à l’école
primaire publique de Sokoroni, située à quelque quarante kilomètres
du village.
Désigné d’office pour fournir cet élève, son père n’a d’autre choix,
sous peine d’emprisonnement, que d’accepter. Il est bien évident que
les chefs de villages dispensent leurs propres enfants ; tous ignorent le
rôle de l’enseignement et veulent échapper à cette institution du Blanc
qui les effraie et les affole.
L’obligation de se séparer de Lougouzanga, voire le perdre,
équivaut à la sanction suprême pour le père.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre.
Ce malheur alimente toutes les conversations.
Les ennemis du père jubilent.
Portio, cousine du père et voisine de case, fait une prière aux
ancêtres. Elle leur rappelle qu’il n'a ni frère, ni sœur. Pour cette raison,
ils ne doivent pas permettre à Navigué, le Blanc, de l’enlever. Le
statut d’enfant unique sans autre protection que celle de dieu, Clè,
n’est pas de bon augure en ces temps de familles nombreuses.
Un grand mystère plane et alimente les racontars, les peurs sèment
le trouble dans les esprits.

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Comment le Blanc, ou plutôt Navigué, comme on le nomme
communément chez les Sénoufos, a-t-il pu deviner l'existence de
Lougouzanga ?
L’état civil est inconnu… À l’insu de tous, le grand père, de
passage à Bobo pour sa maigre pension, a fait établir l’extrait de
naissance du petit fils né un jour plus tôt.
Il ne figure pas davantage sur les cartes de recensement, très
incomplètes, établies en vue de vaccinations collectives contre les
grandes endémies.
Si la date d’un tel rassemblement est connue à l’avance, les chefs
de famille cachent la moitié de leur descendance dans les champs et
dans les bois…
Sinon tout casque colonial aperçu de loin en loin signale, à l’insu
du Blanc, son arrivée inopinée. Aussitôt hommes, femmes et enfants
confondus disparaissent dans les forêts… Ne restent au village que les
vieillards et les invalides.
La scolarisation arbitraire de son unique fils rappelle au père des
souvenirs terribles de la conscription lors des deux Guerres mondiales.
L’arrivée du Blanc transporté en hamac de village en village
annonce alors des travaux forcés au compte du sanguélébara ou, pire,
l’enrôlement sauvage des jeunes gens aptes à combattre, dans le Corps
des Tirailleurs sénégalais des troupes françaises.
Pour échapper à ces razzias, les garçons, dès seize ans, s’enfuient
en Basse Côte, cherchant refuge dans les forêts vierges ou dans les
champs de cacao et de café… Ils reviennent au village une fois la
période de recrutement passée.
Il arrive que quelques malheureux se fassent prendre en Côte
d’Ivoire…
Ces rafles donnent lieu à des offrandes multiples à l’esprit des
ancêtres et à l’ange gardien de chaque jeune homme capturé puis
enrôlé de force. On les implore de protéger le malheureux des mauvais

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esprits pour qu’un jour il nous revienne bien vivant à la maison. Les
jeunes filles terrorisées pleurent et crient.
Le propre grand-père de Lougouzanga est un poilu de la Première
Guerre mondiale.
Chacun se souvient de l'épisode dramatique de son enrôlement.
Pélignan est en fête.
C'est porkibé, le vendredi le plus sacré en pays Sénoufo.
La première des deux cérémonies d'adoration en l'honneur de
Koundo, la divinité qui protège contre les tiganfébi, débutera ce soir
même à vingt-deux heures.
Le rite repose sur Siguina et cinq autres de ses camarades du même
âge, de jeunes gens de dix-huit ans qui attendent d’autres initiés de
plusieurs autres villages : Sayaga, Sountrou, Mpébougou,
Bayerbougou et Sarkandiala.
Pour l'instant le village dort.
Les femmes ont passé plusieurs nuits dans la brousse et dans les
cours d'eau pour délimiter leur territoire d'amendes de loki, de bwi, de
néré qui constitueront les réserves annuelles de beurre de karité, de
savon et de sissèrè, l'épice de base.
Or, tout travail champêtre est strictement interdit en ce porkibé, et
ce n’est qu’au premier chant du coq, que les femmes transgressent la
règle, rentrent avec leur cueillette nocturne de noix de karité, de
graines sauvages. Voici qu'elles tombent nez à nez sur des soldats et
des gardes embusqués dans le feuillage et les lianes de la rivière
Louwolo.
Elles sont immédiatement faites prisonnières pour les empêcher
d'alerter les habitants sur cette présence insolite. Quand, au deuxième
chant du coq, le clairon sort brutalement le village de sa torpeur, il est
déjà trop tard pour prendre la clé des champs…
Des gardes cercle surveillent l'issue de chacune des cases qui
abritent le grand-père Siguina et ses camarades.

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Menottés, les malheureux sont conduits sur la place du village puis
escortés par les hommes en armes vers Bobo, la deuxième ville où
sévit le pouvoir colonial.
Les femmes pleurent, les hommes prient. L'examen des viscères
d'un poulet offert en sacrifice à Koundo révèle la désapprobation de la
divinité à l'encontre des femmes du village d’une part, coupables
d’avoir rompu la trêve de ce jour sacré en continuant leur cueillette
au-delà de minuit et à l’encontre des hommes du village d’autre part,
tout aussi coupables d’avoir laissé poursuivre cette cueillette sans
intervenir à l’heure prescrite.
Koundo accepte le sacrifice d'apaisement d'une chèvre et révèle que
tous les jeunes gens reviendront sains et saufs du pays du Blanc.
Mais jusqu'à la fin de la Guerre, les familles restent sans nouvelles
de leurs fils, de leurs frères, de leurs maris.
Tout au plus, deux ans après la razzia circulent des rumeurs :
rumeurs avérées de la révolte des Bwabas contre la conscription,
rumeurs orchestrées sur la mort du grand-père.
Le chef de canton saisit l'opportunité de ce ragot pour obliger la
grand-mère à abandonner ses deux enfants - le père de Lougouzanga
et sa tante Kortio - et à épouser un membre important du village
d'Outila. De cette union naissent quatre garçons.
À la fin de la guerre, comme Koundo l'avait prédit, le grand-père
revient au village.
Djinignatièmè le rejoint.
Il a bien changé, s'est converti à l'Islam.
Il prédit de grands bouleversements dans la société Sénoufo :
bouleversements dans la construction, la culture, les règles du
mariage.
À écouter ces prophéties, la grand-mère imagine-t-elle ainsi l'avenir
de son pays, elle qui n'a jamais vu l'Europe ?
Sans doute…

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Elle s'appelle Djinignatièmè : connaissance du monde.
Lougouzanga ne peut se douter que ce prénom anticipe un
enseignement universel, lui qui ignore tout de l'école, comme
l'ensemble de la population. Mais en dehors de toute considération
humaniste ou philosophique, il retient une chose pendant l'entretien du
chef de village avec son père : il va abandonner les travaux de la
terre… Il va abandonner la daba…
Cette perspective l’enchante. Dès lors, il souhaite ardemment son
départ, fut-ce vers un inconnu inquiétant, incertain… Mais il prend
soin de dissimuler ses sentiments de crainte que son vœu n’échoue…
À quelque temps de là, au cours d’un repas, son père déclare d’un
air entendu, qu’il se soumettra à la sentence.
Il le conduira à Sokoroni, village situé à une dizaine de kilomètres
de la frontière soudanaise, pour le présenter au directeur de l’école.
Mais il ne rentrera pas tout seul au village. Ils reprendront, sur l’heure,
le père et le fils, le chemin du retour. Il tient sa revanche…
- Comment feras-tu ? S’étonne le voisin et époux de la cousine du
père.
- Je dirai que mon fils est sourd et muet… Le directeur en personne
se verra contraint de renvoyer Lougouzanga et de le déclarer à jamais
inapte.
Le tour semble joué d’avance.
Convaincue d’une issue heureuse, Portio encourage l'enfant :
- « Tu vois ! Il ne faut pas désespérer. L’esprit de nos ancêtres a
inspiré ton père en lui insufflant ce stratagème. »
Il est strictement interdit à un enfant de parler en mangeant… Il fait
oui de la tête, tout au bonheur de savourer la sauce de gombo.
Depuis sa tendre enfance, c'est son grand-père Siguina qui joue le
rôle de précepteur. Il se plait à lui transmettre son savoir : il aime
l'écouter. Il est curieux de tout apprendre, avide de tout comprendre.

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Il lui demande un jour s'il connaît la légende de la grandeur puis du
déclin de Soubon.
- « Non ! Grand-père ! Dis-moi ! »
- « Écoute, petit. Cette histoire, c'est l'histoire de ton village. »
Depuis la nuit des temps, il n’y a jamais eu, à vingt kilomètres à la
ronde, de village plus important que Soubon.
Il faillit s’éteindre et disparaître, annexé par la forêt vierge et les
fauves.
Férus à la fois de tiganbé et de science, les hommes de Soubon
avaient acquis tant de savoir, qu’ils se sentirent autorisés à défier le
dieu des Sénoufos. Ils lancèrent des pilons au ciel pour le repousser et
étendre leur propre influence.
Hélas ! Leur savoir ne laissait aucune place au doute, à la morale, à
l’humanisme, car tiganbé, ce mal absolu, avait investi tous les esprits,
si bien que leur arrogance causa leur perte et celle de Soubon.
Un jour deux vieillards, imbus de leur science et prisonniers du mal
eux-aussi, péroraient à propos de tout et de rien, assis sur un banc de
bois.
Vint à passer devant eux une femme enceinte qui revenait du
marigot, une jarre d’eau fraîche sur la tête.
Une violente dispute opposa les deux vieillards sur le sexe de
l’enfant à naître.
- « Un garçon ! Affirme l’un ».
- « Une fille ! Éructe l’autre. »
Le ton s’envenima. Chacun se voulait infaillible. Leur
outrecuidance se mua en folie meurtrière.
Ils commirent l’irréparable…
Ils ouvrirent le ventre coupable de garder le secret.
Le mari de la jeune femme suppliciée s’enfuit loin de ce lieu
maudit et fonda le village de Pélignan.

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Peu à peu les gens désertèrent Soubon. Il ne resta plus que trois
familles.
Clè, le dieu des Sénoufos se vengeait. Il exigea d’énormes
sacrifices avant que de revenir sous une forme nouvelle. Il enseignait
aux villageois ce que Lougouzanga apprendra de Rabelais :
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».
Le grand-père s'interrompt quelques instants, puis reprend :
- « Lougouzanga, demain c'est le cinquante-quatrième marché, le
dernier marché de l'année. Maintenant sais-tu pourquoi c'est le plus
important ? »
- « Oh oui grand-père ! Ce jour-là précède la fête en l'honneur de
Clé. »
Tout le monde vit dans l'effervescence des préparatifs. Le
grandpère oublie-t-il l'école ? Il n'en souffle mot et Lougouzanga ne rêve
qu'au marché et à la fête qui lui succède.
Sillonnant les pistes de brousse en files ininterrompues, les gens
affluent de toutes parts, du Soudan, de la Côte d’Ivoire…
Les uns apportent des céréales, d’autres du manioc, des patates
douces, des ignames, d’autres encore des outils, de la poterie, des
cotonnades. Ces cotonnades se vendent à prix d'or car, la fête exige
que les jeunes gens arborent des vanangas et des vandignès tout neufs,
en guise de cache-sexes et de hauts.
Les marchands de chèvres, de moutons, de volailles prennent
d’assaut leurs emplacements habituels au milieu des bêlements et des
gloussements. Des femmes attisent les feux qui vont cuire les galettes
de mil et les beignets de haricots, assises à côté de poêles en terre
cuite, œuvres de nos forgerons.
Dans ce brouhaha et ce tumulte, des éclats de voix et des rires de
plus en plus sonores signalent çà et là l’emplacement des vendeuses
de dolo. La bière de mil ainsi vendue commence à échauffer les
esprits…

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D’âpres marchandages, d’interminables conciliabules se tiennent
autour de pichets de vin de palme, à l’ombre des fromagers, des
figuiers, des manguiers.
Avec la montée du soleil, les pagnes et les vandignès colorés des
femmes et des hommes font de cette foule mouvante un kaléidoscope
géant.
Habituellement après les marchandises on échange les
commérages : rencontres, disputes amoureuses, réconciliations,
empoisonnements.
Mais ce jour-là, c'est la terrifiante nouvelle du départ de
Lougouzanga pour l’école qui alimenta toutes les conversations.
Les gens en parlent entre eux, par petits groupes et à voix basse,
comme s’il s'agissait du plus grand drame du siècle. On observe le
père à la dérobée.
En apprenant la catastrophe, les deux tantes, les épouses de
Gnoudèguè et de Tiona, viennent en larmes les saluer. Elles se
lamentent qu’un tel malheur se soit abattu sur Lougouzanga, pauvre
petit orphelin.
Pour les consoler, le père les met dans la confidence de la comédie
éclair qu'ils vont jouer devant le directeur de l’école. Le personnage
d’enfant sourd muet les amuse beaucoup.
Elles ne doutent pas du succès de cette farce. Lougouzanga y tient
le premier rôle, mais personne ne lui demande son avis, ni ne
s'inquiète de la façon dont il va jouer le personnage.
Pour l’heure, lui, pense aux tâches qui lui incombent pour les
préparatifs de la fête en l’honneur de Clè, le nouveau dieu. Chacun,
selon son âge, ses talents, ses capacités, se voit attribuer un travail
bien défini.
L'après-midi, les enfants vont à la rivière chercher du kaolin blanc,
rouge et bleu indigo. Parmi les adultes, les initiés décorent la case
abritant l’autel d’une multitude d’idéogrammes colorés.

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Ils nettoient la place rituelle sous le grand manguier. Les femmes
préparent du couscous de fonio, de la galette de pois de terre, des
frites de patates douces, des ignames sautées à l’huile de karité, du tô,
sorte de pâte de mil ou de maïs.
La nuit de repos est courte.
Dès les premiers chants du coq, l'atmosphère des grandes fêtes
plane déjà sur le village pris d’assaut par l’arrivée massive de parents
et d’étrangers venant de tous les horizons, tandis que sur la place on
attache à des pieux de fortune les chèvres, les poulets, les chiens
sacrificiels.
Au milieu des bivouacs se dresse bientôt une multitude de foyers
faits de trois pierres. Les jeunes filles parées de bijoux s’affairent. Les
unes allument des feux, les autres vont puiser de l’eau fraîche au
marigot.
Des senteurs de riz, de poissons, de viandes, d’épices emplissent
l’air.
Les hommes se ruent vers les tchielfébi qui lisent dans des cauris
blancs le sort de chacun. On s’assure de n’avoir rien sur la conscience
avant d’apporter une offrande. On consulte pour soi et pour sa famille.
Les voies du tchielfolo étant impénétrables pour les Blancs, ils le
surnomment charlatan…
À l’heure des offrandes, le kloufolo sort du village, escorté de deux
assesseurs. Il traverse le cercle des musiciens, se dirige vers la case de
la divinité protectrice. Il s’assied à gauche de la porte. Les assesseurs
placent devant lui les deux couteaux plantés à l’entrée : un couteau
réservé aux volatiles, un couteau réservé aux autres animaux.
Les cérémonies sacrificielles commencent aussitôt. Une file
interminable se forme. Chacun apporte une offrande, un poulet, une
chèvre, un chien et tous un plat de riz accompagné de sauce.
Avant d’immoler l’animal, le kloufolo le présente en offrande à
Clè. On dépose sur l’autel le sang et une poignée de riz. L’animal
sacrifié est jeté à terre. La position dans laquelle la mort le fige recèle

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les augures déchiffrés par le devin. Les viscères, à leur tour, livrent
d’autres messages.
Pendant que les musiciens jouent des airs à la gloire de Clè, des
hommes transportent les animaux immolés et éviscérés sur la place.
Les enfants, pour leur plus grande joie, se chargent de les nettoyer en
les passant à la flamme sur des feux de paille.
Les cuisinières n’ont plus qu’à les apprêter.
Après la dernière offrande, le repas est servi et la fête populaire
commence au rythme endiablé du balafon. De jeunes gens affluent des
villages les plus éloignés.
C’est au cours de cette soirée-là que se produit un événement
mémorable.
Un engin à deux roues mobiles propulsé par la force des jambes fait
son apparition.
Les danseurs délaissent la danse…
Les musiciens, dépités, cessent de jouer.
Une foule ébahie et admirative s’agglutine autour de cette
prodigieuse machine venue du pays du Blanc, de la Côte d’Ivoire.
Chacun se perd dans la contemplation de ce fabuleux moyen de
locomotion qu’Alidou, son glorieux propriétaire, a chevauché de
Kotoura jusqu’à Soubon !
On attribue à cette machine, objet de toutes les convoitises
masculines, le nom prestigieux de nèguèsso.
Nèguèsso, le cheval de fer…
Si les hommes jalousent secrètement Alidou, la gent féminine
s’extasie, folle d’admiration, bruyante, incrédule. Comment Alidou
peut-il tenir en équilibre sur deux roues ?
Lougouzanga aussi, partage l’émerveillement collectif. Et ce
soirlà, il se fait une promesse. Un jour, coûte que coûte, il fera
l’acquisition d’un cheval de fer.

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L’âne, à cette époque, est le seul moyen de locomotion chez les
Sénoufos…
Alors ! Un cheval de fer…
Après cet intermède, la fête reprend ses droits.
En marge des danses et du balafon, des couples se forment tout au
long de la nuit. De jeunes gens s’égaillent sous les greniers, dans les
recoins du village, le long des sentiers, pour se livrer au jeu de ganè.
Ganè – littéralement « bâtonnet » - (brin d’herbe, brindille, rameau,
fétu de paille arraché au toit de chaume...) remis à l’être désiré vaut
déclaration d’amour.
Un geste codifié rend réponse.
- Garde-t-on intact le bâtonnet offert, sans le partager en retour !
C’est un refus implicite : l’attirance n’est pas réciproque.
- Partage-t-on en deux parties le bâtonnet ! Une moitié pour soi, la
seconde moitié pour celui ou celle qui vient de vous l’offrir.
C’est un accord explicite… et l’aveu que le désir des deux
partenaires, à l’instar du bâtonnet, est partagé !
Le couple se constitue.
Aussi longtemps que la jeune fille n’a pas trouvé… sa moitié, la
quête amoureuse se poursuit, avec la même gestuelle érotique, faisant
l’économie du verbe, épurée à l’extrême, paritaire et codifiée par
ganè…
La conception Sénoufo de la vie conjugale encourage chaque fille à
marier, à tester chaque prétendant durant une semaine de vie
commune au domicile de ce dernier.
Il est d’usage et de bon ton de multiplier ces expériences
conjugales in vivo, dont le but ultime vise à optimaliser les chances de
réussir la meilleure union possible, union qu’une progéniture
nombreuse enrichira.

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Cette période transitoire d’expérimentation peut durer plusieurs
années.
La règle est connue et respectée de tous, le rituel immuable.
Pour chaque aspirant, le rendez-vous s’amorce chez les parents de
la jeune fille et se conclut au domicile parental du jeune homme où
elle s’installe pour une semaine entière.
Ce séjour constitue une phase d’exploration en trois points :
- Compatibilité d’humeur avec la belle-mère.
- Ardeur du jeune homme au travail.
- Prouesses au lit du futur mari.
La semaine écoulée, le jeune homme raccompagne la jeune fille
chez ses parents. À la lumière de cette expérience vécue, la jeune fille
sait, sans en souffler mot, s’il lui sera ou non possible de vivre en
bonne harmonie avec cette belle-mère, initialement une inconnue,
avec laquelle elle vient de partager toutes les tâches quotidiennes.
Elle sait encore, pour avoir observé le comportement du jeune
homme jour après jour, s’il est un bon cultivateur, assidu, matinal,
assez courageux pour nourrir une famille.
Enfin, au cours des ébats nocturnes, elle a eu tout loisir de prendre
la mesure de l’habileté de son partenaire, de sa force, de son
imagination, de son goût et de son talent pour les choses de l’amour.
Quand la jeune fille a arrêté un choix définitif, sans révéler à
quiconque le nom de l’élu, elle informe ses parents de sa décision.
Ceux-ci peuvent alors se préparer pour le jour du mariage. Un seul
jour nuptial dans l’année et commun aux jeunes filles du village.
À la date fixée, tous les candidats se présentent au domicile de la
jeune fille, chacun apportant la dot symbolique : un panier de riz, une
poule blanche.
Tenus dans l’ignorance du choix, ils attendent le verdict. La jeune
fille, coquette, espiègle, entretient le suspense. Elle s’approche de l’un

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d’eux, se ravise, se dirige vers un autre, fait volte-face, aguiche un
troisième, inspecte une dot, feint l’indécision.
Puis soudain, virevoltant, elle saisit le bon panier qu’elle place
devant son père.
Son choix est fait…
Tous les candidats évincés se lèvent et remportent sans haine, ni
amertume, les dots refusées.
Seul reste sur les lieux l’heureux élu.
Le père présente aussitôt le couple à Kouloubi, la divinité des
ancêtres. Il immole la poule blanche sur l’autel.
Par cette offrande, il demande à Kouloubi la protection du couple,
son bonheur et une progéniture nombreuse.
Aucun document officiel ne scelle cette union.
Au cas où la jeune femme veut la rompre, avant de partir, elle se
soumet au rituel du divorce, c’est à dire :
- elle nettoie avec soin le foyer après avoir ôté les cendres
accumulées entre les trois pierres.
- elle vide la jarre, pour la reposer sens dessus dessous sur le socle
en terre cuite en forme de coussin.
Le foyer nettoyé et la jarre retournée signifient à la communauté la
dissolution du couple. Le rituel est respecté. Le divorce est
consommé.
Mais les voisins musulmans des Sénoufos ainsi que Navigué,
l’homme Blanc, qui commence à imposer sa loi, voient ces coutumes
d’un très mauvais œil.
Ils les assimilent à d’infâmes débauches.
Des femmes et leurs nouveaux compagnons finissent dans la prison
du Blanc…
Après septembre sonne l’heure des préparatifs du départ pour
l’école, l’école du Blanc, l’école, cette grande inconnue dont le

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vocable ignoré jusqu’alors, fait ressurgir de la mémoire collective les
craintes liées aux exactions du colonialisme. Mais que s'effacent les
réminiscences ! Dans la mémoire de Lougouzanga s’est imprimé un
passé qu'il aura à cœur de transmettre un jour. Le jour où la nostalgie
le ramènera à cette civilisation méconnue et méprisée, infiniment
secrète, qui fut et restera la sienne, une civilisation bâtie sur
l’organisation de la famille, le culte rendu aux ancêtres, la sagesse des
anciens, le respect des aînés, la protection de l’ange gardien, la
voyance passée et future du devin, la vertu des hommes d’influence, la
probité des hommes de savoir, l’entraide des habitants au sein du
village, la protection de la faune et de la flore, la richesse de la
tradition orale.
Avec octobre, l'actualité exige du père l’exécution de la cruelle
sanction : l'école. La rentrée a eu lieu depuis quelques semaines.
Arrivé un mois en retard, il sera sans doute la dernière recrue.
Le père lui a fait confectionner un vananga et un vandigué de
cotonnade blanche avec une bande à pois gris, noirs et blancs,
symbole de son ange gardien, l’esprit de l’eau. Ses habits flambant
neufs doivent faire bonne impression sur le directeur, une personnalité
redoutée.
Ils parcourent les quarante kilomètres à pied en deux jours. Le
premier jour ils font une halte à Pélignan, le village de sa mère, une
autre à Outila, le village de ses oncles paternels. En arrivant chez sa
tante à Sifarasso, il est physiquement éprouvé. Il a parcouru quinze
kilomètres d’une traite. Ses pieds enflés font peine à voir.
À l’entrée de Sifarasso, une bande de garçons qui s’exercent à la
lutte, veulent tester sa force et demandent à son père la permission de
se mesurer à lui. Il est d’usage pour être admis dans un village
d’affronter tous les garçons de son âge à la lutte. Le refus catégorique
de son père lui permet d’échapper à une bagarre improvisée dont
l’issue le panique, vu son état d’épuisement…
Sa tante les héberge pour la nuit.
Le lendemain, après un bon petit déjeuner de galette de mil dans du
lait caillé, ils reprennent la route pour Sokoroni. À chaque halte, son

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père révèle à leurs hôtes tous les détails d’une comédie audacieuse
qu’il va jouer à ses risques et périls… avec la complicité tacite de son
fils. Cette supercherie peut lui coûter un an de travaux forcés pour
crime de lèse administration coloniale.
Mais leurs parents, confiants, l’encouragent. Tous l'approuvent et
tous attendent avec impatience leur retour dans les heures prochaines.
Chemin faisant, pour la dernière fois, son père lui fait ses
recommandations.
- « Prends bien garde, Lougouzanga. Tu ne dis pas un mot. Tu
n’ouvres pas la bouche. »
Il acquiesce…
Ils arrivent devant l’école, un imposant bâtiment en pisé blanchi à
la chaux, couvert d’un immense toit de chaume. Un homme grand,
fort élégant, d’un noir d’ébène, portant des cicatrices ethniques de
type Bobo les accueille.
Son père endosse son rôle avec une belle conviction. Il déplore le
handicap de ce malheureux fils qui l’accompagne et qu’il se voit
contraint de ramener avec lui au village. À regret bien sûr ! Mais que
pourrait-on d’un enfant sourd muet ici, à l’école, loin de sa famille ?
Monsieur Sanou Siaka écoute en silence la longue tirade et se contente
de hocher la tête par intermittence.
A-t-il ou non détecté la supercherie ? Lougouzanga espère de tout
son être qu’il ne sera pas dupe…
Dès que son père a fini de parler, monsieur Sanou Siaka l’appelle
par son prénom :
- Lougouzanga !
- Han !
Furieux, le directeur montre la porte au père qui disparaît sans avoir
pu lui dire au revoir.


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Chapitre 3

Le choc


Il attendit tout seul la fin des cours, assis sous d’immenses manguiers.
Dès que retentit une cloche assourdissante, les trois classes se vidèrent
précipitamment et tous les élèves prirent la direction de la rivière. Il
leur emboîta le pas. La plupart portaient une gourde gravée à leur nom
au moyen d’un tison.
Ce fut sa première leçon de jardinage.
Les enfants s'alignèrent en file indienne entre la rivière boueuse et
les planches de tomates, de choux, d’oignons, de carottes. La file des
jardiniers devait passer devant une rangée d’élèves du cours moyen
beaucoup plus âgés qu'eux, armés de fouets et de bâtons.
Soudain, les coups de fouets et les coups de bâtons se mirent à
pleuvoir sur les porteurs d’eau qui arrosèrent les planches dans un
mouvement de course incessant. Comme ses compagnons d’infortune
dépourvus de gourde, il dut aspirer l’eau avec sa bouche. Mais au
retour, avant même qu’il n’atteignit la première planche de légumes,
une gifle portée à toute volée sur ses joues gonflées, faisait gicler sa
collecte douloureusement gaspillée…
D’autres élèves, dans cette course éperdue, glissaient sur le sentier
détrempé ; les gourdes se brisaient.
Le jardinage se poursuivit tard dans la nuit.
Avant de mettre un terme à la corvée, les gardes-chiourme du cours
moyen rassemblèrent tous les sans-gourdes pour leur infliger une
dernière correction.
De retour à l’école, les élèves se dirigèrent vers la cantine : trois
foyers de pierres installés à l’air libre. Ils allèrent chercher, à la queue

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