Les émeutes du renouveau
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Description

Cet ouvrage revient de façon exhaustive sur la genèse, les manifestations, les enseignements économiques et politiques des émeutes meurtrières qui ont ébranlé le régime du Renouveau à la fin du mois de février 2008. Des émeutes conduites pour la première fois par de jeunes camerounais nés sous le régime au pouvoir depuis 1985 et qui préfigurent les convulsions sociopolitiques qui entourent la perspective de la succession présidentielle au Cameroun.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 269
EAN13 9782296664128
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L ES ÉMEUTES DU R ENOUVEAU

Cameroun – février 2008
Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Pius NGANDU Nkashama, Itinéraires et trajectoires : du discours littéraire à l’anthropologie, 2008.
René-Pierre ANOUMA, Aux origines de la nation ivoirienne 1893-1960, Vol. III : Nationalisme africain et décolonisation française 1945-1960 , 2008.
Pierre KAMBA, Violence politique au Congo-Kinshasa , 2008. Hygin Didace AMBOULOU, Le notaire et le service public , 2008.
Fatimata MOUNKAILA, Anthologie de la littérature orale songhay-zarma. Saveurs sahéliennes , 4 tomes, 2008.
Jean-Baptiste Paluku NDAVARO, La communication et l’exercice de la démocratie en Afrique , 2008.
Amadou OUEDRAOGO, Rites et allégories de l’initiation. Visions africaines et caribéennes de la totalité , 2008.
Régine LEVRAT, Le coton en Afrique Occidentale et Centrale avant 1950, 2008.
Ismaïla Madior FALL, Le pouvoir exécutif dans le constitutionnalisme des Etats d’Afrique , 2008.
Charlotte FONTAN, Développer les filières vivrières en Afrique de l’Ouest. L’exemple du riz en Guinée , 2008.
Oumar Sivory DOUMBOUYA, Les ONG féminines en Guinée. Instrument au service de la promotion féminine , 2008.
Oumar Sivory DOUMBOUYA, La situation sociale des femmes en Guinée. De la période précoloniale jusqu’à nos jours , 2008.
Godwin TETE, Père de la nation togolaise , 2008.
Auguste OWONO-KOUMA, Mongo Beti et la confrontation. Rôle et importance des personnages auxiliaires , 2008.
Chaker LAJILI, Bourguiba-Senghor. Deux géants de l’Afrique , 2008.
Rosa Amelia PLUMELLE-URIBE, Traite des Blancs, Traites des Noirs , 2008.
Martin KUENGIENDA, Crise de l’Etat en Afrique et modernité politique en question , 2008.
Bouopda Pierre Kamé


L ES ÉMEUTES DU R ENOUVEAU

Cameroun – février 2008


L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN , 2008
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-06888-9
EAN : 9782296068889

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
REMERCIEMENTS


Me Nnomo Bella, Me Onambele, Me Song, tous avocats au Barreau du Cameroun, ont amicalement accepté de relire mon manuscrit. Je les remercie sincèrement pour leurs observations, leurs suggestions, et leurs critiques.
Je tiens aussi à remercier le Dr Augustin Fouda, pour les précisions utiles qu’il m’a apportées sur l’histoire sociopolitique de la ville de Yaoundé.
Je voudrais enfin, et pour terminer, remercier tous mes amis du café littéraire Le Cannibale à Yaoundé, pour les échanges passionnés et instructifs que nous avons eu au sujet des émeutes du mois de février 2008 dans notre pays.
Bien entendu, j’assume seul l’ensemble des réflexions et des jugements qu’il y a dans ce livre.


Bopika
A « Ongola »,
Ma ville natale.
« La société est tranquille, non point parce qu’elle a la conscience de sa force et de son bien-être, mais au contraire parce qu’elle se croit faible et infirme ; elle craint de mourir en faisant un effort ; chacun sent le mal, mais nul n’a le courage et l’énergie nécessaires pour chercher le mieux ; on a des désirs, des regrets, des chagrins et des joies qui ne produisent rien de visible, ni de durable, semblables à des passions de vieillards qui n’aboutissent qu’à l’impuissance. »
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I
RÉSUMÉ
Des rues désertées par les automobilistes et enfumées par des barricades en feu sur les chaussées. Des files interminables de piétons sur les trottoirs. Des bandes de jeunes gens agités et violents, qui défient les forces de l’ordre sur les artères principales et les grands carrefours. Des magasins pillés. Des bâtiments publics et des locaux d’entreprises saccagés. Des affrontements meurtriers. Des habitants apeurés. Une atmosphère insurrectionnelle à Douala, à Bafoussam, à Bamenda, à Nkongsamba, etc. Mais également à Yaoundé, traditionnellement calme.
Le régime politique du Renouveau fait face à l’une des crises les plus graves du Cameroun au mois de février 2008. Elle dure 7 jours, du samedi 23 au vendredi 29 février 2008. Quarante morts ; 1671 personnes interpellées ; 5 provinces affectées sur les 10 que compte le Cameroun ; 31 villes concernées. Tel est le bilan officiel des émeutes du Renouveau, c’est-à-dire, des émeutes des premières générations d’âges du régime politique au pouvoir depuis 1985 au Cameroun.
Plusieurs générations du Renouveau sont aujourd’hui majeures. Ce sont les jeunes nés entre 1985 et 1990. C’est la cohorte, ou la classe d’âges, qui est désignée, dans ce texte, la « génération du Renouveau » par commodité de langage. Cette classe d’âges renvoie toutefois à une catégorie sociale marquée, sur le plan politique, par le discours du Renouveau, et sur le plan économique, par la crise survenue après l’avènement du Renouveau.
Pour la « génération du Renouveau », le pluralisme et la stabilité politiques, la liberté de la presse, la paix civile, sont des acquis naturels. Ils ne sont pas nombreux ceux d’entre eux qui savent que ce sont des conquêtes récentes et fragiles. Les déchirements politiques des années 50 et 60 leurs sont étrangers. Ils méconnaissent aussi les termes et les enjeux de la crise politique et sociale du début des années 90. Autrement dit, la « génération du Renouveau » ne sacralise pas les principaux thèmes qui sont valorisés dans le discours dominant comme des réalisations politiques majeures du Renouveau. Leur vécu quotidien est plutôt dominé par des urgences économiques et sociales non satisfaites.
La « génération du Renouveau » c’est en effet la génération de la crise économique et de la régression sociale. Ceux de cette génération qui ont la chance d’être encore scolarisés appréhendent leur avenir professionnel. Ceux qui ne sont plus scolarisés sont majoritairement au chômage, ou réduits à faire des « petits boulots » dans le secteur informel. Dans l’ensemble c’est la précarité sociale. Ils ne sont pas autonomes, bien que majeurs. Ils vivent majoritairement chez des parents, eux-mêmes souvent au chômage, ou précocement en retraite. Pour eux, l’État providence et l’État de droit n’existent pas. Ils ont grandi dans la corruption. Tout se paye au prix fort : le travail, le mérite, la compétence, la justice, la science, etc. L’argent gouverne les rapports sociaux. Le reste, c’est la rhétorique.
Les plus âgés de la « génération du Renouveau » ont eu l’opportunité de voter, pour la première fois, aux élections législatives et municipales du 22 juillet 2007. Ils ont pu, à l’occasion de ces élections, évaluer par eux-mêmes la rhétorique politique dans leur pays, c’est-à-dire, l’art d’agir par la parole en politique.
Depuis la fin des années 80, en réponse à la multiplication des difficultés politiques et économiques, le discours officiel au Cameroun connaît en effet une dérive rhétorique.
Sur le plan politique, l’année 1992, qui marque le rétablissement du pluralisme électoral, initialise aussi, paradoxalement, le début de l’affaiblissement de l’opposition politique et de la dissolution de la concurrence électorale. Délivré de la pression concurrentielle en matière électorale, le pouvoir en place retrouve après 1992 le confort institutionnel des régimes de parti unique, et notamment une forme d’autonomie ou d’indépendance vis-à-vis du corps électoral. Dans un contexte de crise des finances publiques, les leviers d’actions politiques se sont progressivement affaiblis, et le discours officiel s’est vidé de contenus autres que formels. Plus d’engagements politiques contraignants pour les gouvernants. Plus de calendrier précis pour les réformes préconisées. A la place, l’expression d’ambitions politiques, de préférences politiques, d’orientations politiques vagues. Avec ce mode opératoire, le discours politique des gouvernants, et notamment celui du président de la République, produit à la longue, l’effet d’une « virtuosité creuse ».
Sur le plan économique, la dérive rhétorique du discours officiel est liée à la tutellisation internationale de la politique économique du Cameroun. Depuis 1988, la politique macroéconomique du Cameroun est sous régime international de tutelle du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Cet encadrement économique contraignant laisse très peu de marges de manœuvre aux pouvoirs publics dans le choix des priorités et des modalités pratiques de la conduite de la politique macroéconomique du Cameroun. Le FMI et la Banque mondiale ont, depuis 1988, élaboré des Plans d’ajustement structurel (PAS) et signé des Accords de confirmation que les pouvoirs publics camerounais mettent en œuvre avec plus ou moins de succès depuis cette période. Autrement dit, ils ont recensé et préconisé des réformes de structures, socialement coûteuses, mais censées améliorer, à moyen terme, les performances macroéconomiques du Cameroun. Ainsi, la politique macroéconomique du Cameroun est, depuis bientôt deux décennies, en grande partie définie au FMI et à la Banque mondiale, et mise en exécution par le gouvernement camerounais qui en assume en dernier ressort la responsabilité. Cette mise en exécution fait l’objet de revues périodiques des services techniques du FMI et de la Banque mondiale qui, à l’exemple des maîtres d’école, distribuent à l’occasion des félicitations ou des blâmes au gouvernement du Cameroun. Dans ce contexte assumé d’assujettissement macroéconomique, les gouvernants camerounais sont, au niveau du discours, réduits à la rhétorique économique. En apparence, ce sont des réalisateurs. En réalité, ce sont des acteurs d’un scénario générateur d’un profond malaise social.
Vingt ans d’efforts et de sacrifices vains ont en définitive épuisé les Camerounais. Entre 1988 et 2008, le Cameroun signe 8 accords avec le FMI et met en œuvre 5 programmes d’ajustement structurel. Ce sont, malgré tous les discours prometteurs, 20 années d’efforts et de sacrifices pour les Camerounais les plus modestes. Ce sont aussi des années de régression sociale au Cameroun, c’est-à-dire, des années de chômage pour un nombre de plus en plus important de Camerounais, de rationnements de toute nature, de privations diverses, et de dégradation visible de leur situation sanitaire.
Malgré le succès économique relatif de l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative des Pays pauvres très endettés (PPTE) en 2006, les discours officiels s’enchaînent par la suite, sans mesures gouvernementales concrètes pour répondre aux urgences sociales. L’atteinte du point d’achèvement de l’initiative PPTE avait pourtant été présentée comme la clé de la voie du progrès économique et social. Dès lors, pour les Camerounais modestes, l’attitude de leurs gouvernants, qui prospèrent paradoxalement dans cet environnement de misère, s’apparente à une forme d’insensibilité à leurs souffrances. Déjà, les efforts requis pour, dit-on, sortir de la crise économique, étaient inéquitablement répartis. Voilà que les gouvernants confisquent les retombées économiques et sociales de leurs sacrifices passés. Ce sentiment d’injustice sociale nourrit un malaise profond au Cameroun depuis l’atteinte du point d’achèvement au mois d’avril 2006. Au cœur de ce malaise social, les ressentiments nés de la corruption et des détournements de deniers publics. Une élite administrative et commerçante, dépourvue de convictions militantes et d’ambitions politiques, a en effet au fil du temps, fait main basse sur le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, parti au pouvoir), identifié comme un levier efficace de prédation. Ce sont les « rhétoriqueurs » du Renouveau. Il s’agit de hauts responsables du parti au pouvoir, de l’appareil d’État et des grandes entreprises privées et publiques, dont l’engagement politique est exclusivement motivé par les opportunités de corruption dans l’administration. Le développement économique du Cameroun et l’amélioration induite des conditions de vie des Camerounais ne les préoccupent pas. Ils s’inscrivent dans une logique d’enrichissement personnel aux dépens de la fortune publique. Ils érigent la corruption en fait de société et de culture. Ils lui trouvent même une utilité politique et sociale. A la fin des années 90, le comportement asocial des « rhétoriqueurs » du Renouveau prend une envergure qui entrave le développement du Cameroun, et alimente les frustrations et les tensions sociales. C’est dans ce contexte, et sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, que le président Paul Biya entreprend d’engager une politique active de lutte contre la corruption qui ébranle son propre camp.
A la fin du mois de février 2006, quatre anciens directeurs généraux de sociétés publiques sont placés sous mandat de dépôt pour faits de corruption et détournement de deniers publics. Parmi eux, un récent ministre, membre suppléant du Comité central du RDPC, et un directeur général de société d’État, membre titulaire du Comité central du RDPC.
La croisade présidentielle contre la corruption et les détournements de deniers publics reçoit un soutien populaire dans le pays et l’approbation des partenaires de développement du Cameroun. Elle est par contre décriée par les « rhétoriqueurs » du Renouveau qui avancent les arguments de l’utilité politique de la corruption, et du « tous pourris » pour se défendre.
C’est pour consolider, voire sauver le régime du Renouveau, que les « rhétoriqueurs » du Renouveau prétendent avoir posé hier les actes qui les incriminent aujourd’hui. Ils l’auraient fait sans enrichissement personnel, pour assurer la stabilité du régime et la paix dans le pays. De toutes les façons, si leur culpabilité est judiciairement établie, alors tout le monde dans le pays est potentiellement coupable. Ils ont agit à l’époque comme tous les hauts responsables politiques de ce pays. C’est donc le procès en corruption de l’ensemble du régime du Renouveau que le président de la République est en train d’instruire. Il est mal inspiré de s’engager dans cette voie suicidaire. « Cette affaire » peut éclabousser tout le monde, y compris son entourage familial. Il faut intelligemment sortir de ce piège tendu, entre autres, par les ennemis du Renouveau et les bailleurs de fonds internationaux. Peu importe pour la « génération du Renouveau ». Cette politique doit être malgré tout poursuivie. Les jeunes sont las de cette « stabilité sans force », de cette « tranquillité sans bonheur », de cette « industrie sans progrès ». Les ressources apaisantes de la rhétorique du Renouveau s’épuisent auprès de la « génération du Renouveau ».
La « génération du Renouveau » réclame dorénavant des mesures concrètes pour son mieux-être. C’est elle qui est en première ligne dans les mouvements de rue au Cameroun depuis plusieurs années. C’est elle qui constitue la majorité de la population des émeutiers de février 2008 au Cameroun.
Les émeutes du mois de février au Cameroun démarrent le samedi 23 février 2008 dans un contexte de revendications sociales et politiques.
Les revendications sociales naissent du renchérissement continu du coût de la vie depuis le début de l’année 2007. L’augmentation des prix à la pompe au début au mois de février 2008 est une illustration emblématique de cette « vie chère » dont se plaignent régulièrement les syndicats des transporteurs urbains, et une majorité de ménages camerounais. Quant aux revendications politiques, elles sont inspirées par le projet de révision de la Constitution, projet annoncé par le président de la République dans son discours de vœux à la nation du 31 décembre 2007. Ce projet de révision constitutionnelle est destiné à lever le verrou de la limitation des mandats présidentiels à 2 septennats consécutifs.
Le samedi 16 février 2008, c’est-à-dire une semaine avant le début des émeutes, des violences de rue sont d’ores et déjà enregistrées à Douala. Quelques mois plus tôt, d’autres villes du Cameroun sont aussi le théâtre de manifestations publiques violentes et meurtrières. A chaque fois, ces manifestations opposent de jeunes gens agités et déterminés aux forces de l’ordre. A chaque fois, ces manifestations dégénèrent en affrontements violents et souvent meurtriers, en pillages de magasins, en dégradation de biens publics, etc. Une bavure des forces de l’ordre ; une provocation des jeunes manifestants ; et c’est le début de l’affrontement et de l’émeute. Il faut remonter au mois de mai 1955 pour trouver des émeutes comparables en ampleur, et en bilans humains et matériels.
Ces émeutes renseignent en définitive sur les défis et les démons auxquels est confronté le régime du Renouveau au Cameroun après 23 ans au pouvoir.
Le premier défi est d’ordre économique. Il s’agit de réussir la sortie du régime international de tutelle économique auquel le Cameroun est soumis depuis plus de 20 ans. Cela conditionne le développement économique et social du Cameroun.
Le deuxième défi est d’ordre politique. C’est le sujet de la « succession présidentielle », que la révision constitutionnelle du mois d’avril 2008 au Cameroun n’évacue pas. Ce sujet s’inscrit dans un environnement social et politique habité par le démon du repli ethnique, qui inspire très souvent celui de l’épuration ethnique. Les tensions ethnoculturelles, entretenues lors des émeutes du mois de février 2008 par la théorie explicative de la conspiration politique, préfigurent les risques de dérapages, et les dangers importants qui entourent la perspective de la succession présidentielle au Cameroun. Au-delà des effets déstabilisants de cette grosse secousse sociale instantanée, les émeutes du mois de février 2008 exhument, avec épouvante, les visages terrifiants des vieux démons qui menacent réellement et durablement la stabilité politique du Cameroun.
LA DÉRIVE RHÉTORIQUE DU RENOUVEAU
L’art d’agir par le discours ou la parole. Telle est l’acception courante donnée à la rhétorique, qui est aussi une science du langage, et un sujet philosophique sur l’éloquence. Dans son acception courante contemporaine, la rhétorique intègre cependant une connotation péjorative. Celle-ci renvoie à l’art du discours en soi, autrement dit, à l’art du discours stérile.
Dans l’histoire de la littérature française, les « rhétoriqueurs » du XV e et XVI e siècles illustrent à merveille, dans leur poésie, le sens communément donné à la rhétorique. Le terme « rhétoriqueurs » désigne en effet, dans la littérature française, le groupe de poètes {1} , socialement assujettis et opportunistes, qui ont consacré leur poésie à la magnificence de la noblesse dirigeante française du XV e et XVI e siècles, dans l’espoir de recueillir en retour les libéralités des princes. Leur poétique prend la forme d’une exploitation abusive des ressources formelles du langage et produit, en définitive, l’effet d’une « virtuosité creuse » et d’une imposture. C’est dans ce sens, et dans cet esprit, que les termes de rhétorique et rhétoriqueurs sont employés dans ce texte. Il s’agit, en matières politique et économique, et depuis le début du 2 e septennat du président Paul Biya, jusqu’à la veille des émeutes de février 2008, d’illustrer, à travers le discours présidentiel, la dérive rhétorique des gouvernants, et l’épuisement visible des facultés apaisantes de ce mode opératoire sur les Camerounais.
Le discours politique
Depuis le début de l’affaiblissement de la compétition électorale au Cameroun, que l’on peut situer après 1992, le discours présidentiel intègre rarement des calendriers et des engagements précis. C’est le reflet de la personnalité du président de la République, qui exerce ses fonctions dans un environnement politique dédaigné. Pour éviter les « éclats de boue », le président arbitre, il ne joue pas ; il avise, il ne s’engage pas ; il préside, il ne gouverne pas ; il recommande des menus, il ne cuisine pas. Difficile dans ces conditions de confondre personnellement le président de la République. Ce sont ses collaborateurs, chargés de mettre en œuvre ses recommandations, qui endossent la responsabilité des manquements ou des échecs éventuels. Le président de la République n’est pas en cause. Il a bien dit de faire, et cela n’a pas été fait. La contrepartie de ce confort institutionnel, c’est le risque que le discours présidentiel soit assimilé à un exercice de rhétorique.
L’idée récurrente des « Grandes ambitions pour le Cameroun »
A la veille des émeutes de février 2008, le Cameroun est à mi-parcours du 2 e septennat du président Paul Biya. Ce mandat présidentiel démarre après le scrutin du 11 octobre 2004. C’est le septennat des « Grandes ambitions », selon le nom de baptême du programme électoral décliné par le candidat Paul Biya dans sa profession de foi. Le 5 octobre 2004 à Monatélé, lors du premier meeting de campagne électorale du candidat Paul Biya {2} , les électeurs camerounais prennent connaissance de la quintessence de ses « Grandes ambitions » pour le Cameroun. Elles visent à sortir définitivement le pays du sous-développement. Ces « Grandes ambitions » s’ordonnent autour de 5 axes directeurs :
▪ la modernisation du système démocratique camerounais ;
▪ la mutation de l’économie camerounaise ;
▪ le progrès social ;
▪ le maintien de la paix et de la sécurité ;
▪ la valorisation de l’image du Cameroun à l’extérieur.
Il s’agit en définitive de moderniser et d’approfondir la démocratie au Cameroun ; de transformer les structures de l’économie camerounaise pour relancer la croissance et donner un nouvel élan au progrès social ; de préserver la stabilité interne et la sécurité extérieure du pays ; et enfin de promouvoir son rayonnement international. Ce programme, qui comporte d’une part, un volet politique et diplomatique, et d’autre part, un volet économique et social, est finalement assez classique pour une élection présidentielle.
La thématique des « Grandes ambitions » est aussi récurrente chez le candidat Paul Biya. Il l’évoque depuis la première élection présidentielle pluraliste d’octobre 1992 :
« Camerounaises, Camerounais,
Mes chers Compatriotes,
Nous voici au terme d’une période de dix années au cours de laquelle nous avons mené la politique du Renouveau national.
Nous avions un projet de société, une grande ambition pour notre pays, des objectifs précis à réaliser.
Ce que nous avons pu accomplir dans un environnement difficile est appréciable. […] » {3}
Le thème des « Grandes ambitions » n’est donc pas nouveau chez le président Paul Biya, ni surprenant dans le cadre d’une campagne électorale.
Mais avant la campagne électorale pour le scrutin présidentiel du 11 octobre 2004, les « Grandes ambitions » présidentielles relèvent de l’audace au regard de toutes les contraintes économiques qui pèsent sur le Cameroun. Après l’élection de 2004, elles sont, de l’avis même du président-candidat, de l’ordre du réalisable. En somme, ce n’est plus de la rhétorique. Les Camerounais peuvent raisonnablement entretenir l’espoir d’un mieux-être pour les années à venir. La crise, dit-on, est derrière le Cameroun. Le président Paul Biya le sous-entend dans son message de fin d’année le 31 décembre 2004 :
« […] Mes chers compatriotes,
Au cours des dernières années, nous nous sommes efforcés, après les années de crise, de regagner le terrain perdu et de remettre les choses en ordre. Il nous faut maintenant voir au-delà de notre horizon immédiat et viser des objectifs plus élevés et plus lointains.
C’est la raison pour laquelle j’ai placé ce nouveau septennat sous le signe des « grandes ambitions pour le Cameroun ».
Je voudrais que vous sachiez que ce n’est pas là un simple slogan mais l’expression d’une forte volonté politique d’aller de l’avant. […] »
Ce n’est pas un slogan, c’est « l’Arlésienne ». Deux ans après la réélection présidentielle de 2004, les Camerounais attendent toujours les arbres, les branches, et les fruits de la politique des « Grandes ambitions ». Difficile du reste, de donner un contenu précis à la politique des « Grandes ambitions » en 2006. Peu importe, il faut se convaincre que ce n’est pas un mirage. Le président Paul Biya l’affirme avec conviction aux militants de son parti après l’énonciation d’objectifs économiques audacieux dans son discours d’ouverture du 3 e congrès extraordinaire de son parti qui se tient à Yaoundé au mois de juillet 2006 :
« Non, chers camarades. Rassurez-vous, je ne rêve pas ! » {4}
Le sujet de la réforme des institutions politiques
A la veille de la première élection présidentielle pluraliste de l’histoire politique du Cameroun, le candidat Paul Biya consacre un volet de son intervention radiotélévisée aux réformes politiques et institutionnelles qu’il envisage de mettre en œuvre si les Camerounais lui renouvelle leur confiance :
« […] Si le peuple camerounais me renouvelle sa confiance, j’entends proposer, et ceci en tenant compte des recommandations de la réunion tripartite de l’année dernière, une révision de la Constitution.
Sur la base de cette nouvelle Constitution verront le jour :
▪ un Sénat au Parlement ;
▪ un pouvoir judiciaire renforcé ;
▪ une Cour des comptes ;
▪ un Conseil d’État ;
▪ un Conseil constitutionnel.
Dans le cadre d’une large décentralisation, les régions et les communes bénéficieront de pouvoir très étendus.
[…] » {5}
Dans ce discours, les engagements du candidat sont précis : réviser la Constitution, instituer un Sénat, un Conseil constitutionnel, une Cour des comptes, etc. Nous sommes dans un contexte électoral très disputé au mois d’octobre 1992 avec une incertitude réelle sur les résultats du scrutin. Il faut, notamment sur ce sujet des réformes institutionnelles, décliner des avantages comparatifs identifiables et attractifs dans une campagne électorale dominée par la thématique de la démocratisation. Ce contexte concurrentiel oblige le candidat Paul Biya à prendre des engagements précis pour se différencier de ses concurrents auprès des électeurs. Et il tient les engagements pris.
Depuis le 18 janvier 1996, le Cameroun dispose en effet d’une nouvelle Constitution qui intègre notamment un Sénat et un Conseil constitutionnel. Au-delà des convictions personnelles du candidat, on retrouve dans cette diligence relative du président élu, l’effet de la force de rappel de la pression concurrentielle, ou pression démocratique. En son absence, ou lorsque cette pression concurrentielle baisse, les élus gagnent en autonomie, c’est-à-dire, en indépendance vis-à-vis du corps électoral. Pourquoi se risquer à des engagements contraignants dans cette hypothèse ? La déclinaison d’orientations politiques vagues est plus prudente, et même plus honnête en définitive, si l’on assimile, comme de coutume, la multiplication des engagements politiques à « l’électoralisme ». C’est ce qui semble se produire au Cameroun depuis le début de la dissolution de la concurrence électorale. Le président exprime des convictions et des ambitions politiques qui ne l’engagent manifestement pas. Ce sont des espérances, des préférences, des vœux, des enseignements qui reposent très souvent sur des diagnostics impressionnants de vérité et de lucidité. Mais ce ne sont jamais des engagements politiques précis qui s’inscrivent dans un calendrier identifiable.
Le 11 octobre 2004, le candidat Paul Biya est réélu sans surprise à la présidence de la République. Sa prestation de serment lui donne l’occasion de prononcer son premier discours programme en ce début de mandat. Le président Paul Biya prête serment le mercredi 3 novembre 2004. Il consacre un volet de son intervention aux réformes politiques et institutionnelles qu’il envisage pour son nouveau septennat. Ses recommandations en la matière ne sont pas des engagements qui s’inscrivent dans le calendrier septennal :
« […] Mesdames et messieurs les députés,
Au moment où commence ce nouveau septennat, je ne me dissimule pas l’immensité et les difficultés de la tâche. En effet, il ne s’agit ni plus ni moins que de sortir notre pays du sous-développement et de le faire accéder à la modernité.
Il serait bien sûr injuste de ne pas reconnaître les progrès accomplis au cours des dernières années. Nos institutions représentatives fonctionnent de façon satisfaisante. Votre Assemblée en apporte la preuve au cours de ses sessions et je suis heureux d’avoir cette occasion pour l’en féliciter.
Toutefois, il conviendra dès que possible de compléter notre système parlementaire par la création du Sénat, prévue, comme vous le savez, par notre Constitution.
Une des grandes tâches des prochaines années sera aussi l’application des lois de décentralisation que vous avez votées il y a quelques mois. Ce sera là une mission délicate car il faudra concilier le désir légitime des populations à être mieux associées à la gestion des affaires publiques et les prérogatives de l’État, garant de l’intérêt général. Il conviendra de trouver un juste équilibre entre ces deux exigences en évitant le risque de saper l’autorité de l’État et de compromettre l’unité nationale. Je fais confiance à nos compatriotes, aux législateurs que vous êtes et à notre service public, pour trouver le juste milieu.
Il nous faudra également progresser dans l’acquisition de cette culture démocratique qui assurera la pérennité du système que nous mettons progressivement en place depuis une quinzaine d’années. Sur ce plan, nous avons encore des progrès à faire. La critique systématique l’emporte trop souvent sur la recherche du consensus. . […] » {6}
Plus de 3 ans après, au mois de décembre 2007, le président Paul Biya revient sur le thème des réformes institutionnelles dans son message traditionnel de fin d’année. Ici aussi, les recommandations présidentielles n’ont aucun caractère contraignant. Les réformes envisagées ne s’inscrivent toujours pas dans un calendrier connu. C’est un processus dont l’appréciation de la durée est à la discrétion du président de la République :
« […] Par ailleurs, comme vous le savez, mon principal souci, depuis près d’une vingtaine d’années, a été de faire évoluer nos institutions vers une démocratie moderne adaptée à l’état actuel de notre société et conforme aux standards internationaux. Sur ce plan, peu à peu, nous progressons.
Dans la période la plus récente, l’Assemblée Nationale a adopté les lois sur la Décentralisation qui permettront aux Camerounais de participer plus directement à la gestion des affaires publiques. Les décrets d’application sont prêts et pourront prochainement être mis en œuvre. Je ne saurais trop insister sur l’importance des changements à venir. Il nous restera alors pour compléter ce dispositif à mettre en place le Sénat qui représentera au niveau national les collectivités territoriales décentralisées.
Enfin, nous donnerons sa forme définitive au Conseil Constitutionnel. […] » {7}
Difficile, à l’appui de ces discours, de pouvoir confondre le président Paul Biya, au terme de son septennat, sur le non respect d’un engagement pris. La contrepartie de ce mode opératoire politiquement habile, qui se justifie peut être par des contraintes techniques et financières qui entravent la mise en œuvre des réformes préconisées, c’est le risque, à la longue, d’une dévalorisation du discours présidentiel vidé de contenus autres que formels. Avec ce procédé, la finesse et la rigueur formelle des discours présidentiels, donnent en définitive l’impression d’une rhétorique, « une virtuosité creuse ». Autrement dit, « le président parle bien, mais il ne dit rien ».
Le sujet des élections libres et transparentes
Après la publication des résultats officiels des doubles scrutins des législatives et municipales du 22 juillet 2007, le président Paul Biya s’adresse à la nation. Écoutons le :
« Camerounaises, Camerounais,
Mes chers compatriotes,
Laissez-moi tout d’abord vous féliciter d’avoir accompli votre devoir électoral le 22 juillet dans le calme et la sérénité. La preuve est ainsi apportée qu’au Cameroun le processus de démocratisation a accompli des progrès décisifs et qu’il ne saurait être remis en cause.
Électeurs, candidats, partis politiques, tous méritent à cet égard les plus vifs éloges. L’administration, les forces de l’ordre, les organisations gouvernementales et non gouvernementales doivent également être remerciées pour leur contribution à la bonne tenue des scrutins en question.
Pour l’essentiel, les élections se sont déroulées de façon libre et transparente. Si quelques dysfonctionnements ont pu être constatés, ils n’étaient pas de nature à en modifier le résultat. Lorsqu’ils ont donné lieu à des recours devant la Cour Suprême, faisant office de Conseil Constitutionnel, celle-ci les a examinés en toute indépendance et pris les décisions qui s’imposaient.
Certains regretteront peut-être que la participation électorale n’ait pas été plus élevée, encore que les chiffres montrent qu’elle se situe dans une moyenne acceptable. Je pense qu’avec le temps l’enracinement de notre culture démocratique nous permettra d’améliorer nos performances de ce point de vue.
Enfin, ainsi que j’en avais exprimé l’espoir à la veille des élections, des majorités claires sont sorties des urnes, que ce soit à l’Assemblée Nationale ou dans les conseils municipaux. Je veux y voir la volonté des Camerounais de donner au gouvernement les moyens de mener une politique vigoureuse de progrès économique et social et à la plupart des conseils municipaux la possibilité de gérer les affaires locales en dehors des querelles partisanes.
Je souhaite à ce propos faire savoir aux partis qui n’ont pas obtenu les résultats escomptés qu’ils ne doivent pas pour autant se sentir exclus de la vie politique nationale. Ils y ont évidemment leur place et leur contribution peut être des plus utiles. J’ai toujours pensé – et je l’ai montré – que l’intérêt supérieur de notre pays exigeait le plus large rassemblement possible de tous ceux qui sont déterminés à mettre leur énergie et leur talent au service de notre combat contre le sous-développement et la pauvreté.
Il ne s’agit évidemment pas, comme certains l’ont dit, de recréer le parti unique qui appartient à une autre époque. Au contraire, l’idée que je me fais de la démocratie est de faire converger des forces venues d’horizons différents, mais qui s’accordent sur l’essentiel, c’est-à-dire sur la primauté de l’intérêt national. Comment pourrait-il en être autrement dans un pays comme le Cameroun où l’identité se conjugue avec la diversité.
[…] » {8}
Quelle éloquence ! De quoi s’agit-il cependant ?
Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), qui est le parti présidentiel, recueille à l’issue des élections du 22 juillet 2007, et à la grande satisfaction du président de la République, 153 sièges de députés sur

ÉLECTIONS LÉGISLATIVES



Évolution de la répartition des sièges entre le RDPC et les autres partis


les 180 que compte l’Assemblée nationale. Comparativement à la précédente législature, le parti présidentiel gagne 4 sièges de députés dans ce scrutin qui s’est déroulé, semble-t-il, de façon « libre et transparente », et avec un taux de participation qui se situe « dans une moyenne acceptable ». La majorité du RDPC, déjà très claire précédemment, est encore plus claire désormais.
L’exercice du pouvoir use dit-on. Faux ! Archifaux ! Au Cameroun il régénère, il revigore. C’est l’une de ses singularités. « Le Cameroun, c’est le Cameroun », comme chacun sait.
Ainsi, aux élections législatives multipartisanes du 1 er mars 1992, le RDPC au pouvoir, qui disposait jusque là de la totalité des 180 sièges de l’Assemblée nationale, perd la majorité absolue dans un scrutin boycotté par l’un des partis d’opposition les plus populaires à l’époque {9} . Le parti présidentiel recueille en effet 88 sièges de députés sur 180 dans ce scrutin. Cinq années plus tard, alors que la crise économique et sociale s’est installée

RÉPARTITION DES SIEGES A L’ASSEMBLEE NATIONALE
Scrutin du 1 er mars 1992