Les Etats-Unis de Bush à Bush : les failles de l'hyperpuissance

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L’Amérique dont hérite Barack Obama est née dans la période de Bush à Bush. Un legs en forme de cadeau empoisonné : une récession historique, deux guerres et des méthodes de lutte contre le terrorisme qui ont mis à mal la tradition démocratique américaine.
L’espoir des « dividendes de paix », né après la chute du mur de Berlin, a été enseveli dans les décombres des attentats du 11 septembre 2001. Ce qui n’a pas changé ? L’injustice à la source de l’embrasement de Los Angeles en 1994 : elle reste éclatante, une décennie plus tard, après la dévastation de La Nouvelle-Orléans par l’ouragan Katrina.
Dans l’intervalle, les années Clinton ont été celles d’une paralysie assurée par la « révolution conservatrice » de 1994, puis par l’affaire Lewinsky et la procédure de destitution du président. George Bush, le président « mal élu » en 2000, a gaspillé la bonne volonté mondiale et nationale de l’après 11-septembre aussi rapidement que son père avait gâché les chances de l’après guerre froide. Son second mandat, entamé sous le signe du doute sur les raisons réelles de l’invasion de l’Irak et terminé dans une récession économique sans précédent, a ouvert la voie à Barack Obama, improbable candidat au sauvetage du « rêve américain ».
Nathalie MATTHEIEM est journaliste indépendante aux États-Unis, auteure du blog « Americana ». Elle a été la correspondante du quotidien bruxellois Le Soir de 1991 à 2006, à Washington puis à New York.

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Date de parution 01 janvier 2009
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EAN13 9782849241189
Langue Français

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Les États-Unis de Bush à Bush
Les failles de l’hyperpuissanceCollection « Reportages »
dirigée par Sébastien Boussois
Parce que le monde d’aujourd’hui est plus complexe que du
temps de la guerre froide, à l’échelle d’un pays, d’une région,
d’une société, la collection « Reportages » s’est fixé pour objectif
de rendre clair et précis un sujet géopolitique en faisant appel
aux plus grands spécialistes de la question.
À cette mission de vulgarisation sans simplification, il faut
ajouter un autre objectif : celui de rendre compte aussi sur
plusieurs années du travail de cet auteur, journaliste ou
chercheur, en sélectionnant avec lui les articles qui reflètent le mieux
l’évolution du sujet traité.
Au-delà, et face à l’évolution des supports de communication
du monde moderne et l’envie insatiable de « faire vite », c’est
l’envie enfin de mettre à l’honneur journalisme et recherche de
qualité, sans jamais céder aux sirènes de la mondialisation et de
l’uniformisation de l’information
Les textes jusqu’en 2006 proviennent du journal Le Soir ; après cela, du
blog « Americana ».
Illustration de couverture : Nathalie Mattheiem
© Éditions du Cygne, Paris, 2009
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-118-9Nathalie Mattheiem
Les États-Unis de Bush à Bush
Les failles de l’hyperpuissance
Éditions du CygneDans la même collection :
Le nouvel Irak : Un pays sans État, de Georges Malbrunot
Palestine : une nation en morceaux, de Benjamin Barthe
Le Vatican et ses papes, de Bruno Bartoloni
Brésil : le réveil du géant latino-américain, de Annie Gasnier
Libye : la révolution comme alibi, de René Naba
Chine : au pays du capitalisme (presque) parfait, de Frédéric Koller
Balkans, la mosaïque brisée : frontières, territoires et identités, de
Jean-Arnault Derens
Italie, les années « Cavaliere » : de Berlusconi à Berlusconi, de Éric
Jozsef
Algérie : de la guerre à la mémoire : Paris-Alger : quel avenir ?, de
Florence Beaugé
Liban : chroniques d’un pays en sursis, de Roger Naba’a et René
Naba
L’Algérie des années 2000 : vie politique, vie sociale et droits de
l’homme, de Florence Beaugé
Yougoslavie : de la décomposition aux enjeux européens, de
Catherine Samary
Israël, une société bousculée, de Dominique VidalAvant-propos
L’élection de Barack Obama m’a réconciliée avec les
États-Unis, pour un temps au moins. Porteur de l’espoir né
des mouvements de base, il renoue avec cette Amérique
généreuse et créatrice qui, depuis la fin des années soixante,
est allée de désillusion en désillusion mais n’a jamais cessé de
se battre, engagée sur des causes spécifiques ou dans une
action de terrain locale. C’est l’Amérique la plus attachante
qu’on rencontre en marge de campagnes électorales qui,
selon la carte des « primaires » et l’origine des candidats,
entraînent les journalistes dans ces régions du fly-over country
qu’on survole généralement sans s’arrêter. C’est cette
Amérique que j’avais eu envie de raconter, avant tout, quand
j’ai commencé à tenir le blog « Americana » après avoir été
correspondante aux États-Unis pour le quotidien Le Soir, de
1991 à 2006. Je pensais ne plus avoir envie d’écrire une ligne
sur la politique américaine dont les mécanismes et les
méthodes m’avaient pourtant passionnée pendant huit
saisons électorales, ou sur l’érosion des libertés civiles,
symbole le plus fort de la perte des repères aux États-Unis
après les attentats du 11 septembre. Vrai, dans ce fly-over
country on rencontre aussi l’Amérique des clichés, celle qu’on
croit connaître par la propagation massive d’une culture
populaire qui n’a pas attendu la globalisation pour envahir le
monde. Pourtant, chaque étape sur la route américaine est
aussi l’occasion de vérifier que la réalité est souvent plus
complexe que ne le laisse supposer cette fausse familiarité et
plus chargée d’un passif historique que ne le ferait penser la
relative jeunesse de cette nation. C’est ce pays vaste comme
5un continent, divers et volontariste comme seule peut l’être
une nation d’immigrants que je voulais décrire, en dépit de
mon affection pour New York, la première ville où je me suis
sentie « chez moi », de mon long attachement pour New
Orleans et de ma curiosité pour Los Angeles. C’est de
Chicago, longtemps surnommée the second city, qu’a surgi la
surprise : un candidat qui, à lui seul, méritait qu’on
reconsidère ce qu’on croyait savoir de l’Amérique et des Américains.I. La décennie 1991-2001
A. Les années George H.W. Bush
Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait, après plusieurs
jours de marches pacifiques aux chandelles, en Allemagne de l’Est. Mon
incrédulité était nourrie à l’époque des circonstances particulières dans
lesquelles j’ai vécu l’événement : par les images de la télévision japonaise,
à la rédaction de l’Asahi Shimbun où j’avais été « échangée » tandis
qu’une journaliste japonaise travaillait à la rédaction du Soir – une
idée un peu folle lancée à l’occasion du festival culturel « Europalia » à
Bruxelles qui, cette année-là, avait pour thème le Japon.
Deux ans et demi plus tard, quand j’arrivais à Washington,
l’Allemagne était déjà réunifiée – depuis le 3 octobre 1990 – mais le
débat sur les « dividendes de la guerre froide » était toujours vif. On
avait pris, avec la « tempête du désert » lancée en réponse à l’invasion du
Koweit, la mesure de la puissance américaine et du pouvoir persistant de
ses outils de propagande. On avait aussi vu à l’ œuvre ces nouvelles
alliances que le monde d’après la guerre froide pouvait réunir.
La guerre est gagnée mais la mise en œuvre des résolutions qui gèrent
l’après-guerre s’avère une source de tension récurrente alors que d’autres
dossiers – la Yougoslavie, la Somalie – obligent les « membres
permanents » au sein du Conseil de Sécurité à redéfinir leur rôle et celui de
l’ONU. Les vieilles alliances évoluent : les Européens construisent leur
nouveau « pilier » au sein de l’OTAN sous l’ œil vigilant des
ÉtatsUnis. Le débat sur le partage des décisions et des coûts de la sécurité
s’ébauche, avec la conscience de part et d’autre que le frein aux différends
transatlantiques et aux rivalités économiques a disparu en même temps
que la menace à l’Est.
7En 1991, les États-Unis s’offrent malgré tout un beau défilé de la
victoire, célébration du moment mais aussi « réparation » pour les
combattants du Vietnam à qui l’on proposait de partager la fête. Il
s’agissait de tourner les pages, beaucoup de pages, pour entrer dans une
ère nouvelle. George Bush comptait être l’homme qui mènerait le pays
vers cet avenir, en décrochant un second mandat qu’il ne devrait qu’à son
propre mérite et dont on ne dirait pas, comme de son premier, qu’il était
« le troisième mandat de Ronald Reagan ». Il eut moins de chance sur
les fronts économique et intérieur.
1. La plus vaste réduction unilatérale des armes nucléaires : le
président Bush écrit l’Histoire (30 septembre 1991)
Le président Bush a voulu offrir l’inspiration pour une
paix durable ; dans un discours-surprise, il a annoncé la plus
vaste réduction unilatérale de l’armement nucléaire
stratégique et tactique jamais proposée par une grande puissance.
Une « vision » de fin de guerre froide en voie de devenir déjà
réalité : les B-52, prêts à décoller et chargés de bombes
24 heures sur 24 depuis plus de trente ans, sont rentrés au
hangar ce dimanche.
Les États-Unis prennent ainsi spectaculairement la tête du
« nouvel ordre mondial ». Parmi les réactions internationales,
la réponse prudente mais favorable de Mikhaïl Gorbatchev
satisfait le ministre américain de la Défense Dick Cheney.
Dans un premier temps, on ne peut espérer que ce genre
d’approbation générale.
Quelles que soient les considérations de politique
nationale qui ont pu influencer le message solennel diffusé depuis
le bureau ovale de la Maison-Blanche, il n’est plus question
désormais de s’interroger sur la capacité de George Bush à
prendre des initiatives audacieuses. Après la déception
qu’avait constitué pour beaucoup d’observateurs le discours
8devant l’ONU, cantonnant les transformations du monde à
une victoire du capitalisme, le projet américain apparaît
destiné à marquer symboliquement l’histoire même si les
analystes débattent déjà de sa portée concrète.
George Bush s’est saisi de ce qui apparaissait comme des
facteurs d’incertitude (la crainte qu’a inspirée le contrôle de
l’arsenal nucléaire soviétique lors du coup d’État) et de
difficulté (l’urgence à dégager de nouvelles lignes directrices pour
le budget de la Défense, enlisé devant le Congrès).
Conservant les axes essentiels de l’initiative de défense
stratégique (SDI, la « Guerre des étoiles » reaganienne), le
président cède sur d’autres points clés, tel l’armement nucléaire
des bâtiments de la marine.
Un changement révolutionnaire, estime Henry Kissinger,
mais le président du Conseil national de sécurité, Brent
Scowcroft, et le ministre de la Défense ont marqué les limites
et les objectifs de ces transformations. Les États-Unis
entendent poursuivre l’effort de réduction de leur budget militaire,
tout en maintenant des forces capables de l’emporter dans
tout conflit régional qui mettrait en péril les intérêts vitaux de
l’Amérique. Le général a coupé court à tout espoir de «
dividendes de paix » dans l’avenir immédiat : « Le rapatriement et
la destruction de notre armement nucléaire sera coûteux. »
Avis aux démocrates : ces derniers, dont les candidats à
l’élection de 1992 sont particulièrement faibles face à un président
qui cultive son aura planétaire, ont souhaité dès l’annonce du
plan Bush qu’une partie importante des économies réalisées
sur le budget de la Défense soit consacrée aux problèmes
sociaux du pays. Un repli peu glorieux sur le « front intérieur »,
où les chômeurs en fin de droits, au bout de six mois,
attendent en vain un geste du gouvernement ? C’est néanmoins le
seul angle d’attaque pour des candidats aux élections de 1992
confrontés à un président qui construit l’essentiel de sa
9popularité nationale sur le rôle nouveau de l’Amérique dans
le monde.
Triomphant sur le front international après la « Tempête du Désert »,
George Bush a eu moins de chance sur le plan intérieur. Premier signal
d’alerte, pour le président Bush : la défaite de son ministre de la Justice
Dick Thornburg, candidat au Sénat en Pennsylvanie, un État réputé
refléter l’humeur du pays. Il est battu sans appel par le démocrate Harry
Wooford, porté par ses thèmes socio-économiques et par une équipe de
conseillers dont on allait bientôt beaucoup entendre parler, menée par le
« ragin cajun » James Carville. Artisan de la victoire de Bill Clinton en
1992, il avait affiché au QG du candidat démocrate le « pense-bête » le
plus efficace de l’histoire politique récente : « It’s the economy, stupid !»
– car entre temps l’Amérique était entrée en récession. Les experts
parlent de crise fondamentale, de transformation de la production qui
entraîne des pertes d’emplois définitives ; en décembre 1991, le président
et le Congrès (démocrate) discutent de la « bonne formule » pour réduire
l’impôt.
Le pays est morose quand, le 29 avril 1992, les policiers blancs qui
ont tabassé l’automobiliste noir Rodney King (une affaire connue de
l’Amérique entière grâce à l’enregistrement vidéo d’un témoin) sont
acquittés. Les émeutes éclatent le soir même. La violence se poursuit
pendant six jours. La Garde nationale, revenue triomphante de la
guerre du Golfe, patrouille à Los Angeles et on prend la mesure de
« l’unité » du pays : la division de race et de classe est bien vivace.
2. Los Angeles panse les plaies ouvertes par les émeutes
(04 mai 1992)
Cinquante et un morts, 2.554 blessés : le couvre-feu a été
levé dans la « Cité des anges »
Le slogan de la cité sinistrée est devenu son défi : être,
malgré tout, « la ville qui rassemble ».
10Dimanche, une église de Los Angeles affichait pour titre
du prêche du jour : « Beyond forgiveness – not ! », empruntant
aux adolescents leur grammaire bancale pour souligner
l’emphase – « Pas du tout au-delà de tout pardon. »
Avant la réouverture des écoles et des bureaux lundi, le
travail de réconciliation était déjà lancé. Certains ont
commencé à l’accomplir par la prière, à laquelle avait appelé
le candidat démocrate Bill Clinton qui est passé dans deux
églises noires de Los Angeles dimanche matin. D’autres ont
préféré se vider de leurs angoisses par la parole : des
psychologues se sont relayés bénévolement au téléphone afin de
répondre aux appels vers les « numéros gratuits » créés pour
cette crise. Enfin, d’autres encore ont continué leur effort de
solidarité sur le terrain en déblayant les décombres qui,
parfois, s’embrasent à nouveau. Des centaines de volontaires
ont livré de la nourriture, des vêtements et des médicaments
ou ont aidé à installer des refuges de fortune dans des
gymnases d’écoles secondaires.
En dépit de ce désir de renouer avec la vie « d’avant
l’émeute », Los Angeles est loin d’avoir retrouvé un aspect
normal. Les hélicoptères continuent à surveiller la ville et les
troupes en tenue de combat sont partout présentes : devant
les commerces qui pourraient encore tenter les casseurs, mais
aussi devant les temples maçonniques ou les bâtiments
publics.
Dans la chaleur du printemps californien, cela donne lieu
à des scènes de genre : « Jeune fille latino offrant un soda
glacé à un garde national ». Mais le long des avenues
dévastées par trois nuits de combat, les passants n’en finissent pas
de faire l’inventaire de leurs déboires. Le propriétaire d’un
supermarché a annoncé qu’il ne rouvrirait jamais. D’autres
investisseurs, échaudés par les dégâts subis par le quartier de
Crenshaw, rénové pour plus de cent millions de dollars au
11milieu des années 1980, hésitent encore.
Le scénario est classique : les décombres laissés par les
émeutes de Watts sont restés à l’abandon de la même façon
que, dans les autres grandes villes, les quartiers défigurés par
les révoltes des années 1960 n’ont jamais été restaurés.
L’initiative de commerçants qui ont acheté une pleine page
dans les journaux locaux pour faire savoir qu’ils rouvriront et
participeront au renouveau de South Central prend dès lors
tout son sens, d’autant que dans certains quartiers tous les
magasins d’alimentation ont été réduits en cendres.
Même si les enfants noirs, latinos et coréens jouaient à
nouveau dimanche dans le parc Mac Arthur où les graffitis
appellent toujours au marxisme-léniniste-maoïste mais où ne
résonnent plus les cris de la colère, rien n’est encore « normal ».
Les dialogues qui se nouent à l’arrêt d’un bus ou sur le banc
d’un parc sont encore empreints de peur et d’amertume. Ces
conversations entre inconnus roulent presque invariablement
sur l’échange de conseils de sécurité ou le compte des
« programmes qui ne servent à rien » (la seconde ligne de
métro de la ville, notamment) et de ceux qui ont été
supprimés « parce que les pauvres ne votent pas » (l’aide à
l’emploi et à la formation pour les jeunes).
Après ce qui a été la dernière nuit du couvre-feu, les
habitants de Los Angeles commençaient à espérer reprendre leur
routine. Pour les enfants, une rentrée en douceur a été
programmée : beaucoup d’entre eux sont encore sous le
coup de nuits sans sommeil, dans le bruit des sirènes et des
mégaphones de la police. Pour les aider à surmonter les peurs
suscitées par les incendies et les violences, des équipes de
psychologues ont été détachées dans les écoles par la
Commission de l’éducation. Cette dernière a aussi demandé
à la Garde nationale d’être présente aux abords des écoles
afin d’assurer la sécurité des élèves mais d’accomplir sa
12mission de protection le plus discrètement possible, afin de
ne pas ranimer les craintes des enfants. La présence des
troupes continue en effet de susciter des sentiments
mélangés. Le malaise des soldats, avares de commentaires, est
manifeste : ces troupes d’élite qui patrouillent aujourd’hui
contre un « ennemi de l’intérieur » sont celles-là mêmes qui
sont revenues triomphalement de la guerre du Golfe, sous un
torrent de discours vantant « l’unité retrouvée » de
l’Amérique. La population, satisfaite de voir le calme revenir,
ne peut pourtant pas s’empêcher de se demander s’il était
indispensable d’imposer un état de siège, si la réaction de
solidarité d’un nombre impressionnant d’habitants de la ville
et des environs ou tout simplement l’essoufflement naturel
de l’émeute n’auraient pas suffi à ramener la paix dans les
rues.
L’absence de combats nocturnes, en dépit de l’alliance
annoncée entre les gangs rivaux des Crips et des Bloods,
n’apaise cependant pas toutes les craintes des autorités, qui
font remarquer qu’un nombre record d’armes de poing, de
fusils et de munitions circulent en ce moment après le pillage
systématique des armuriers. Les troupes devraient en tout
état de cause rester déployées trois ou quatre jours encore –
après quoi Los Angeles, déclarée « zone sinistrée » par le
président Bush et qui bénéficiera donc d’une aide nationale,
tâchera d’effacer le souvenir des premiers jours de ce mois de
mai. Reste à voir si elle arrivera à remplir la promesse de
richesse et d’harmonie de son slogan officiel : « Los Angeles
brings it together. » (« Los Angeles, la ville qui rassemble »)
3. Les oubliés de Los Angeles (5 mai 1992)
Les laissés-pour-compte qui dépérissaient silencieusement
au coeur des villes américaines viennent de réveiller
brutale13ment les États-Unis. Les émeutes ont résonné pour beaucoup
de noirs et de latinos comme la confirmation que,
décidément, leur vie et leur dignité humaine ne valaient pas
grandchose. Et, comme pour pousser cette conclusion jusqu’aux
limites de l’absurde, les plus pauvres se sont déchirés entre
eux, réduisant en cendres le peu qu’ils possédaient.
Effrayant ? Certainement. Les conditions de survie dans
les centres des villes américains le sont aussi ; le chômage, la
pauvreté, la violence y règnent. Mais ce n’est sûrement pas
une surprise pour le reste de l’Amérique, qui fait un effort
conscient pour ignorer soigneusement ses « intouchables » :
ces quartiers sont symboliquement coupés du reste des villes,
tel South Central encadré de quatre autoroutes. On en fait
des démons, pour mieux les dénoncer, ou on les contourne,
pour mieux nier l’échec patent des réformes lancées dans les
années soixante.
Aujourd’hui, après que les émeutes ont rageusement
interrompu le ronron de la campagne présidentielle, on se
bouscule pour distribuer les responsabilités ou pour annoncer le
triomphe de la « réconciliation ». La préoccupation première :
« Mettre ceci derrière nous et avancer ». Ou oublier ?
Le rêve de l’harmonie pluriculturelle, cher aux
progressistes, vient de subir un fameux coup : les membres d’une
minorité ont montré qu’ils pouvaient toujours trouver plus
minoritaires qu’eux. La foi dans la bonté innée de
l’Amérique, qui constitue la trame de bien des discours
présidentiels, est aussi passablement ébranlée. Cela n’a pas
empêché George Bush de dénoncer une fois de plus les
politiques sociales et les mécanismes de solidarité comme les
sources de tous les malheurs de l’Amérique : la
quart-mondisation des centres urbains serait due à l’abus des revenus de
substitution, pas aux conditions économiques générales. Mis
en garde à propos de la nature explosive du ressentiment qui
14s’accumulait dans les centres urbains, il avait écarté les
arguments de l’association des maires américains, qui
demandaient 5 milliards de dollars (le prix de dix jours de la guerre
du Golfe) pour un effort annuel indispensable, avaient-ils
plaidé. Mais le président ne s’est intéressé à la question
qu’après des émeutes d’une gravité sans précédent : il a annoncé
une aide fédérale de 600 millions de dollars pour réparer les
dégâts. Mercredi soir, il visitera à son tour Los Angeles, sur
les talons de Bill Clinton qui a déjà étalé son émotion à trois
semaines du scrutin. Rares sont ceux qui espèrent encore que
le Président insufflera l’espoir, la vision sociale et politique
indispensable pour réconcilier ces communautés à la dérive.
Les premiers signes semblent donc indiquer que les deux
candidats, virtuellement à égalité dans les sondages, sont
décidés à tirer un profit immédiat de l’événement – dans le
reste du pays. Effet repoussoir ou racolage : c’est loin d’être
la première fois que le discours politique tente de manipuler
les groupes ethniques qui, en dépit de l’émergence d’une
classe moyenne noire, sont de plus en plus des groupes
sociaux séparés, nourris de sous-cultures qui leur sont
propres.
Pourtant, à Los Angeles, les habitants des quartiers
dévastés font une chose que la plupart d’entre eux n’ont
jamais faite de leur vie : ils s’inscrivent sur les registres
électoraux. On leur a répété que c’était la seule manière de faire
entendre leur voix. On le leur avait déjà dit à Watts, en 1965.
Impopularité de George Bush, division du vote avec la candidature
indépendante du milliardaire texan Ross Perot qui a fait une campagne
axée sur la question du déficit : les baby-boomers Bill Clinton et Al
Gore, un duo de quadras démocrates du Sud qui étalent leur foi
chrétienne de « born again », gagnent la présidentielle. C’est la fête à Little
Rock, la capitale de l’Arkansas dont Bill Clinton était gouverneur.
15B. Bill Clinton, l’espoir vite évaporé
1. Un mandat pour une troisième voie (3 novembre 1992)
Fin du reaganisme : après douze ans à la Maison-Blanche,
les républicains battent en retraite, amèrement divisés ; les
uns, persuadés que George Bush a trahi l’idéal conservateur,
les autres, convaincus que les zélateurs de la « guerre
culturelle » ont marginalisé leur parti.
Les Américains, lassés de « la politique traditionnelle »,
ont tranché en faveur du changement. Un acte de foi, à bien
des égards : ils ont parié sur un candidat président presque
inconnu ; ils ont élu au Congrès des hommes et des femmes
qui avaient souvent pour seul étendard leur inexpérience.
Mais, ce faisant, les électeurs ont brisé le carcan d’une
cohabitation difficile entre pouvoirs exécutif et législatif, qui
immobilisait Washington : les démocrates dominent
désormais la Maison-Blanche et le Capitole ; ils possèdent les
pleins pouvoirs – et la pleine responsabilité – dans la
conduite du pays vers un redressement tant attendu.
Conscient sans doute de la fragilité de l’espoir qu’il
incarne, Bill Clinton a lancé très vite un appel à l’unité et à
l’engagement. Il y mêlait intimement les valeurs de solidarité
et l’élément de responsabilité individuelle qui caractérise les
« nouveaux démocrates », dont sa victoire est la consécration.
Cette démarche souligne combien il est impérieux, pour le
président élu, de transformer en un véritable mandat ce qui
fut avant tout un vote de rejet, l’expression du malaise de
générations qui voient s’évanouir le rêve américain et qui
s’interrogent sur la destinée des États-Unis après la guerre
froide.
16Bill Clinton leur offre un peu d’espoir, une batterie de
solutions technocratiques et, surtout, l’assurance qu’il est
« l’un d’entre eux », qu’il connaît les difficultés de leur vie et
que, même à la Maison-Blanche, ce sont des réalités qu’il
n’oubliera pas. Cela a suffi pour que les Américains refusent
de s’appesantir sur sa personnalité, de s’arrêter à son
inexpérience, ou encore de détailler le prix des promesses
généreusement distribuées au fil de sa campagne.
La première qualité de Bill Clinton, à leurs yeux, fut qu’il
n’était pas Bush, « l’autre » – cet héritier de Ronald Reagan,
accusé par des pans entiers de l’électorat populaire et
conservateur d’avoir dilapidé le trésor qu’on lui avait confié en garde,
le miracle des années 1980. Triste sort que celui de George
Bush, cet ex-jeune homme de bonne famille qui maîtrisa avec
brio les crises mondiales mais resta paralysé devant la montée
du mécontentement et de la souffrance de ses concitoyens et
qui a du en définitive payer l’addition d’une gestion de
l’économie dont il perçut le premier la nature « vaudoue »
Bill Clinton tirera sans doute les enseignements immédiats
de cette histoire récente : il devra agir vite, avant que les
enthousiasmes ne s’essoufflent, et se soucier autant de la
manière dont les Américains ressentent les événements que
de la réalité statistique de ceux-ci. La reprise sera lente, si l’on
en croit les indicateurs économiques publiés le jour même du
scrutin, et « l’investissement dans l’Amérique », par le biais de
programmes publics et de projets sociaux, sera coûteux. Or,
tout en accordant leurs voix aux démocrates, les électeurs ont
manifesté qu’ils étaient extrêmement préoccupés par la taille
du déficit et qu’ils restaient attachés à l’idée du « moins
d’impôts et moins d’État ».
La quadrature du cercle, pour un jeune président
démocrate ? Bill Clinton avertit déjà, à mots à peine couverts, que
la réussite ne s’obtiendra qu’au prix d’efforts, de sacrifices et
17de choix difficiles. La campagne « de gouvernement » qu’il
entame dès ce mercredi est sans doute aussi importante, et
délicate, que celle dont il célébrait l’issue mardi ; le
dénouement pourrait en effet en être rapidement déterminé, autant
par la définition de ses objectifs que par sa capacité à
mobiliser les Américains en faveur de sa « troisième voie ».
Bill Clinton, à l’évidence, n’a pas été « prêt au premier jour ».
2. Cent jours sans grâce pour Clinton (28 avril 1993)
Bill Clinton voulait que ses cent premiers jours au pouvoir
se déroulent à la Roosevelt, tambour battant. Las, la marque
fatidique est atteinte ce vendredi dans la morosité – avec des
sondages au plus bas pour le président, record absolu depuis
cinquante ans.
Si chacun s’accorde sur le caractère un peu artificiel de
l’étalon des « cent jours », il n’en reste pas moins traditionnel
et, dans le cas de Bill Clinton, un exercice auto imposé,
puisqu’il avait promis un démarrage en trombe. Le plan de
redressement de l’économie devait être lancé ; les équipes
chargées de « renverser la tendance » après douze ans de
pouvoir républicain auraient dû être formées il y a des
semaines et déjà plongées dans les réformes, entraînant dans
leur sillage le Congrès dominé par les démocrates. Enfin, la
création d’une assurance-santé universelle devait couronner
cette période de grâce.
Le président, faut-il le rappeler, avait promis de s’attaquer
avec la concentration d’un rayon laser aux questions
économiques. En dépit de la rapidité avec laquelle sa déclaration
d’intention budgétaire fut adoptée, cette « focalisation » de
l’attention s’est révélée moins serrée que prévu : peu de
détails, encore moins de résultats.
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