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Les failles de la démocratie

176 pages
L'ethnologue, étranger à notre planète, qui étudierait l'Europe et, plus particulièrement, la France, ne manquerait pas de conclure son enquête par une formule scientifique : "Tout fout le camp". En effet, si l'on additionne le chômage, le mal-être des jeunes, les agressions contre les immigrés, la lente progression du racisme, il ne reste guère d'indices des mérites du libéralisme. Et le tout s'inscrit dans une crise de la représentation qui tend à se muer en crise de la démocratie parlementaire. L'implosion de la première république italienne, le discrédit généralisé du personnel politique belge sont les symptômes les plus éclatants d'un mal qui, avec une intensité variable, touche tous les Etats. Qui plus est, aucune solution de rechange n'est proposée : qui croit aujourd'hui à l'efficacité transformatrice de la gestion social-démocrate ? Quant au communisme réellement subsistant, il lui faudra plusieurs mutations pour espérer redevenir une force de masse. Pour les naïfs que nous sommes, la seule issue est une recréation de la démocratie. Entendons par là son élargissement du politique au social : il s'agit, à tous les niveaux, de l'entreprise à l'école, dans les rapports entre hommes et femmes, de donner à tous les moyens de prendre en main leurs affaires et de contrôler leurs délégués dans les diverses circonstances.
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FUTUR ANTÉRIEUR N° 38

Futur antérieur

Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT

Comité de rédaction:
Eric ALLIEZ Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Luis GOMEZ Laurent GUILLOTEAU Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Eustache KOUVÉLAKIS Maurizio LAZZARATO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LE-STRAT Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT-SARCEY Yves SINTOMER Nicole-Édith THÉVENIN Michel VAKALOULIS Jean-Marie VINCENT

Rédaction: Futur Antérieur, 137 Fbg du Temple, 75010 Paris
Publié avec le concours du Centre National des Lettres

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5391-0

FUTUR ANTÉRIEUR N° 38 1996 I 4

Les Failles de la Démocratie
E. ALLIEZ, D. BERGER, A. BERTHa, J.-C. BONNE, S. CAVELL, T. -L. DUMM, C. IMBERT, S. LAUGIER, T. MARCHAISSE, T. NEGRI, M. REVELLI, Y. SINTOMER, J.-M. VINCENT,

L'Harmattan L'Hannattan 5-7,rue de l'École-polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005PARIS Montréal(Qc) - CANADA H2YlK9

Futur antérieur n038 1996/4 Les failles de la démocratie

Sommaire
La marche du temps: La rédaction, 1997: Une nouvelle formule pour Futur Antérieur J. M. VINCENT, assesse et discrédit B

.....5 9

Denis BERGER,Impasse de la République 11 Jean-Marie VINCENT,Les voies de la démocratie 23 Alain BERTHOet Yves SINTOMER, a démocratie locale en L
ques ti on. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .39

Éclats de voix Thomas L. DUMM,Clinton, les «deux corps du Roi» et la présidentielle-spéctacle .,

..49

Marco REVELLI,Crise de l'Etat-Nation, nouvelles formes du conflit et de «sociabilité» 59 Toni NEGRI,Prémisses pour une définition politique des services publics .81
Dossier philosophique: Stanley CAVELL Eric ALLIEZ, Présentation Sandra LAUGIER, The Claim of reason et l' œuvre de Cavell Stanley CAVELL, Silences Bruits Voix Claude IMBERT, Sur les terres inconnues de l'ordinaire Thierry MARCHAISSE, Wittgenstein et l'argument du langage privé

.99 l 07 125 .137 .145

Lectures Jean-Claude BONNE,Batailler

159

LA MARCHE DU TEMPS
1997 : Une nouvelle formule pour Futur Antérieur

Avec ce numéro 38, nous concluons sept ans de travail. Trente huit numéros plus douze suppléments font cinquante... Niente male, surtout si l'on veut bien tenir compte de la pauvreté des moyens mobilisés, qui n'a pas empêché l'indépendance de la rédaction et la rigueur de la critique. Nous nous sommes constitués comme revue dans les grandes transformations qui, après la Chute du Mur, ont profondément modifié les diagonales du monde et les identités et les passions en Europe et en France. Durant cette période de crise généralisée de tous les n10dèles de prévision, de gestion et d'explication des conflits, la revue aura su maintenir ouverte la recherche autour des nouveaux mouvements sociaux et de leurs perspectives culturelles et politiques.

En 1997, Futur Antérieur changera Mais un changement de formule qui ne modifie en rien la
position politique de la revue. Futur Antérieur restera « engagé» sur le terrain d'une gauche critique, ni réformiste, ni dogmatique, ouverte à la pluralité des approches de la transformation. Un changement dans la fidélité aux thématiques qui ont caractérisé le travail collectif de la revue. Avec, en premier lieu, le thème de la transformation du travail, que nous avons développé comme question du travail immatériel, dans l'hégémonie du travail intellectuel et coopératif qui pose à nouveaux frais le problème de la production de subjec-

5

tîvité. De là que l'entrée dans le post-fordisme et dans la société de communication ne réalise pas seulement, à notre sens, la colonisation post-moderne des consciences et des singularités,. elle permet aussi de nouveaux régimes de liberté et d'auto-organisation. Ce qui a amené la revue à considérer le mouvement social de l'hiver 95 comme paradigme futur de la lutte des classes. En second lieu, nous avons considéré le thème du Hpublic" comme la configuration contemporaine de la multitudo. C'est ainsi que nous avons procédé à l'analyse des temps et des modes sous lesquels le nouveau prolétariat se constitue en communauté productive et se réapproprie lH'administration" dans les espaces politiques de la vie, qui impliquent les rapports de pouvoir entre hommes et femmes. S'est enfin posée la question de l'unité politique européenne dans le cadre de la mondialisation. Nous nous reconnaissons en tant que citoyens européens. Car c'est seulement dans la communauté européenne que peut se constituer un espace politique dans lequel 'la résistance à l'impérialisme néo-libéral sera à même de s'affirmer.

Pourquoi cette nouvelle formule de Futur Antérieur?
Il s'agit de travailler à la mise en place d'une revue généraliste

d'un type nouveau. «Politique, Sociologie, Philosophie, Psychanalyse, Culture» a été dès l'origine le sous-titre de Futur Antérieur. N'y aurait-t-il eu là qu'une intention programmatique jamais réalisée? Certainement pas. Car la revue a compté avec des contributions significatives dans tout ces champs d'investigation. Reste que l'« intégration» n'a pas été à la hauteur de la « différenciation », faute des notions communes et d'un travail de
création des concepts adéquats au projet polyphonique de la revue.

C'est pourquoi nous nous proposons, dans cette «nouvelle formule », d'investir à la fois les nouvelles conditions d'une critique de l'économie politique et les nouvelles expériences d'une philosophie post-structuraliste : une philosophie de l'immanence et de la vie. Nous pensons en effet que c'est sur ces deux terrains, économique et philosophique, que la recomposition du dessein de

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la revue - en tant que revue généraliste
Nous pensons

- peut s'opérer.
politique est al/jour-

que la critique de l'économie

d' hui appelée à construire les nouveaux opérateurs à partir desquels le champs des valeurs bio-politiques peut et doit être reconsidéré. Le néo-libéralisme n'est pas seulement le lieu d'une «horreur économique », mais aussi le temps de la destruction de toute la tradition critique de l'économie politique. Le néo-libéralisme n'a pas seulement subsumé la vie dans le marché global (subsomption ô combien réelle...), mais a aussi désertifié tout principe de raison. C'est pourquoi les économistes critiques, dans la technicité même de leur discipline, sont impliqués dans l'ensemble bio-politique et sont donc porteurs de catégories qui ont prise sur la totalité du savoir: Quant à la philosophie et aux passions qu'elle suscite, il faudrait aujourd'hui oser enfin trancher entre le courant analytique et la tradition phénoménologique : en termes de ni, ni... Car ces deux formes d'analyse sont également aveugles aux enjeux du contemporain en tant que laboratoire du présent et eu égard aux nouveaux dispositifs de subjectivation. D'où la centralité d'une certaine philosophie française contemporaine -qui s'est historiquement (et intempestivement)

constituée comme «pensée 68» -

en tant qu'elle détermine un

processus réel de destruction de toute forme de transcendance politique (Souveraineté, Nation, Forme-État, Forme -valeur...) et induit à penser la résistance comme ontologiquement première, quand le pouvoir n'a plus comme objet et comme sujet que la vie elle-même... Ce qui impose une investigation fine et une critique forte des formes actuelles (et contradictoires) de production philosophique.

C'est dire que la revue que nous nous proposons d'élaborer avec cette nouvelle formule cherche à construire des concepts qui sachent appréhender la trame subversive de l'être dans la relation entre la phénoménologie de l'existant et l'analyse des nouveaux désordres de l'agir. Pour ce faire, la nouvelle formule de Futur Antérieur fera appel à de nouveaux collaborateurs, en privilégiant l'internationalité et la transdisciplinarité des interventions. LA RÉDACTION

7

Bassesse et discrédit

J. M. VINCENT

Il n y a pas à se bercer d'illusions.

La situation en France est en train de se et le front encore

dégrader à très grande vitesse. Chacun à sa façon, le gouvernement plus loin les politiques auteurs» et publications. de ségrégation et de précarisation le représentant

national font tout leur possible pour restreindre les libertés et pousser

sociale. Dans les du pouvoir, le

municipalités tenues par le Front National, on fait la chasse aux « mauvais
A Châteauvallon, préfet du Var, appuie les actions du maire lepéniste de Toulon pour se débarrasser de Gérard Paquet, initiateur de festivals quoi il n'y a pas à s'étonner voter pour le front national lors du deuxième la peur de ceux qui se révoltent ou pourraient de plus en plus inhumain. hommes et des femmes minent la politique, non conformistes. C'est pourde la droite de de voir une partie non négligeable

tour de l'élection municipale

Vitrolles. A droite et à l'extrême droite beaucoup

se retrouvent dans la haine et

se révolter contre un ordre social qui protestent contre la de

Dans l'électorat du front national, il y a bien sûr, des issus des couches populaires

condition qui leur est faite, mais ce ne sont pas eux qui donnent le ton et détervéritable synthèse de tous les courants de type GAS, le catholicisme réactionnaires intégriste. l 'histoire du vingtième siècle, Vichy et sa révolution nationale, pro-nazie de Paris, l'activisme la collaboration

Dans ce contexte, la volonté du gouvernement de faire passer le projet de loi Debré sur le séjour des étrangers qui aggrave la loi Pasqua de 1993 n'est pas une simple manœuvre électorale pour ratisser sur les terres du front national, mais une véritable capitulation devant la xénophobie, la preuve concrète que la lepénisation des esprits fait des ravages dans le RPR et l'UDF. Quand Alain Juppé déclare que la loi Debré est une loi équilibrée, il avoue crûment que la délation devient une méthode « normale» de gouvernement. Quand

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Eric Raoult, déshéritées, faire tenir Français artisans banlieues véritable

ministre tranquilles

de la

ville, invite

les artistes

à venir temps

dans les
il invite

banlieues et à tous les le « clanen les une chose dans

il dit à mots couverts à se faire policiers pour

que la loi Debré à traquer lutte contre

doit servir

à intimider

tous les immigrés. bénévoles,

En même

inlassablement « l'exclusion» surtout

destin », triste privilège d'une apartheid Pour

« petits blancs»

qu'on cherche

à transformer

hypocrite. le pouvoir contre

La

n'est à l'évidence lutte idéologique

plus une priorité, en place,

même si elle n'est pas formelleil s'agit de mener autre que les effets de la

ment abandonnée. mondialisation

tous ceux qui trouvent du travail.

des économies

sont insupportables

et réclament

que la flexibilisation

et la précarisation

Dans rations pouvoir Providence firmes rogner

tout cela il y a beaucoup de fermeté en place et l'Etat et d'incapacité n'a pas de stratégie d'adaptation sociale

de faiblesse à faire pour face

masquée

derrière

des déclaactuels. Le entre l'Etatet des de (pour le jour

aux problèmes la transition au jour des marchés

assurer

à la dictature

financiers

multinationales. la protection

En conséquence, et de colmater les familles tentative étant

il se contente les brèches monoparentales, la réforme le dispute

les plus criantes Juppé

les chômeurs de politique Sociale)

en fin de droit, (la dernière

etc. J. Il n 'y a plus de la Sécurité qui ne se et le mépris et du racisme

et recourt

à l'anti-politique

de la xénophobie la bassesse

dit pas. Dans cette orientation, des masses et des défavorisés Le pouvoir la méfiance officielle catif, s'est produit a toutefois

au cynisme

s'y étale de plus en plus ouvertement. le discrédit

mal mesuré ses faits

dans lequel il est tombé et
l'atonie de la gauche qu'inattendu Fait signifihabiune loi inique et d'un parlene fait d'une l'amorce aussi massif la loi Debré. civile contre

qui accompagne (essentiellement dans les milieux directement les droits comme d'une politique donne ou de prudence C'est une nouvelle

et gestes. Malgré contre

du PS), un soulèvement les plus divers conserver légalité

le mouvement

n'a pas voulu

la méthode

pétitionnaire

tuelle. Il a appelé en se mettant ment qui piétinent, pas le printemps, autre politique, d'opportunité surannés. à la participation

à la désobéissance qu'ils prétendent qui pourrait d'appareils façon

au dessus de la piteuse dirait

d'un gouvernement défendre. être efficace enlisés dans

Une hirondelle contre

Le Pen, mais il y a là nettement

la peste lepépolitiques

niste. Cette nouvelle

n'est, en effet, pas affectée de réclamer

par les considérations des jeux d'empoigne. plus de droit

plus de liberté,

et une société

qui ne soit pas la foire

10

Impasse de la République

Denis BERGER

L'ethnologue, étranger à notre planète, qui étudierait l'Europe et, plus particulièrement, la France ne manquerait pas

de conclure son enquête par une formule scientifique: « Tout
fout le camp». En effet, si l'on additionne le chômage, le malêtre des jeunes, les agressions contre les immigrés, la lente progression du racisme, il ne reste guère d'indices des mérites du libéralisme. Et le tout s'inscrit dans une crise de la représentation qui tend à se muer en crise de la démocratie parlementaire. L'implosion de la première république italienne, le discrédit généralisé du personnel politique belge sont les symptômes les plus éclatants d'un mal qui, avec une intensité variable, touche tous les États. Qui plus est, aucune solution de rechange n'est proposée: qui croit aujourd'hui à l'efficacité transformatrice de la gestion social-démocrate? Quant au communisme réellement subsistant, il lui faudra plusieurs mutations pour espérer redevenir une force de masse. Pour les naïfs que nous sommes, la seule issue est une recréation de la démocratie. Entendons par là son élargissement du politique au social: il s'agit, à tous les niveaux, de l'entreprise à l'école, dans les rapports entre hommes et femmes, de donner à tous les moyens de prendre en main leurs affaires et de contrôler leurs délégués dans les diverses instances. La tâche est difficile car cette démocratie-là n'a jamais existé de façon institutionnelle (tout au plus en a-t-on vu, brièvement, les embryons dans les moments de crise révolutionnaire). Pourtant, seule cette solution est adaptée à l'évolution actuelle du monde tel que le Il

structure le capitalisme. Seule elle est en mesure de faire face aux conséquences de l'exploitation et de l'oppression actuelles, d'apporter enfin une réponse au problème du pouvoir. Cependant, ce n'est pas dans cette direction que s'engagent nombre de femmes et d'hommes qui se situent à gauche. Pour eux, le maître-mot qui ouvre les portes de l'avenir, c'est la République. Plus que jamais, la République nous appelle. Ses « valeurs» restent sûres au milieu du maëlstrom qui emporte toutes les idéologies. Le socialisme est évanescent tandis que la lutte des classes n'est plus ce qu'elle était. Mais qu'importent les illusions perdues: la République et son corollaire, la citoyenneté, nous offrent le cadre irremplaçable de tout progrès politique. Nous ne cacherons pas notre embarras face à cette inflation d'un mot autour duquel se réunissent dans une mêlée virile gaullistes de la tradition, socialistes de tous courants, communistes (auto) critiques et bien d'autres encore dont l'irremplaçable François Léotard. Notre malaise vient moins de cet étrange rassemblement que de ce qu'il révèle du vocable qui l'inspire: la République est une notion floue. La tradition historique française la rattache à la lutte contre la monarchie. Aussi bien; chacun d'entre nous peut-il se dire républicain face aux formes les plus extrêmes de la contre-révolution. Mais la République que l'on peut opposer à cette racaille est une forme qui peut revêtir - et éventuellement masquer - les contenus politiques et sociaux les plus divers, voire les plus opposés. On est donc amené à se demander si la référence à la République, à ses « principes» et à ses « valeurs» contribue au renouvellement démocratique que rend urgent le cours du monde vers la barbarie. Ou si, au contraire, elle ne contribue qu'à brouiller les problèmes.

Gouverner

le peuple

La République est floue en raison des interprétations divergentes que peuvent en donner ceux qui se réclament d'elle. Ce constat n'exclut nullement que l'on puisse présenter de la 12

République une définition générale qui en précise les contours en situant le niveau de réalité sociale où elle se place. D'ordinaire, pour en arriver là, il est habituel de partir d'Aristote pour parvenir à Jean Bodin et à sa postérité. Démarche utile parce qu'elle permet de comprendre comment la modernité politique, ses principes et ses normes se sont constitués, en rupture avec la monarchie de droit divin. De toutes les approches multiples, nourries par les expériences des révolutions des XVIIe et XVIIIe siècles, ressortent quelques éléments. Tentons une synthèse, sans doute hétérodoxe. Si l'on écarte le sens particulier que la Révolution française a donné au mot (nous y reviendrons, bien évidemment) la République, gestion de la « chose publique », implique toute une série de présupposés. Le premier d'entre eux est l'existence d'un bien commun à tous les citoyens, par. ailleurs profondément divisés par leur position sociale. Ce bien commun, qui revêt souvent la forme de l'intérêt national, exige un compromis entre tous les sujets du régime républicain: les affrontements entre particuliers trouvent leur limitation dans les règles juridiques qui fixent les limites à ne pas dépasser. La Constitution ou les lois organiques qui en tiennent lieu, le Code Civil forment la trame de ce que l'on peut appeler le droit politique, devant lequel tous sont égaux. Encore faut-il noter que cette égalité est avant tout, dans nos sociétés solidement inégalitaires, obligation d'obéir aux normes: les droits positifs existent mais leur plein exercice est largement conditionné par la puissance économique, sociale et culturelle des partenaires en présence (et, bien entendu, par les rapports sociaux entre les sexes). Bref, la République est un compromis consenti autour d'un ensemble de valeurs normatives dont l'universalité est proclamée sans être nécessairement fondée et démontrée. Pour obtenir le consentement, pour le maintenir en vie en l'adaptant aux évolutions, une force est nécessaire qui ait aussi l'apparence de l'universalité. Elle ne peut être trouvée à l'intérieur de la société, profondément divisée. Il est est donc nécessaire de chercher le garant et l'exécutant du compromis dans le champ d'une externité relative par rapport au quotidien social. L'État 13

est présent pour cela: il remplit des fonctions d'intérêt collectif qui contribuent à lui conférer l'apparence de l' indépendance; son monopole dans de nombreux domaines est directement dépendant du droit qui légitime ses normes; sa structure hiérarchique, à l'image de celle de la société, lui confère une autorité qui peut passer pour naturelle. Pour toutes ces raisons, l'État apparaît comme le gérant idéal du compromis républicain. Ce qui revient à dire que la définition la plus générale que l'on puisse donner de la République est celle d'une délégation de pouvoir à l'État. Ce qui, soit dit en passant, permet de comprendre la facilité avec laquelle, dans certaines circonstances, s'effectue le passage de la République à un régime totalitaire. A ce stade, il importe de souligner que, dans ses fondements mêmes, la République n'équivaut pas à la démocratie. Celle-ci

est d'ordinaire décrite comme « gouvernement du peuple, pour
le peuple, par le peuple ». Formule idéale dont on chercherait en vain l'application complète en quelque région de la planète que ce soit. Mais formule qui, dans sa dernière partie surtout, peut être stimulante car elle ouvre le champ d'un possible où la souveraineté populaire peut trou ver des formes d'exercice directes, où peut s'exercer le contrôle d'en bas. Rien de semblable du côté de la République qui, dans le meilleur des cas, fonctionne au nom du peuple. En pratique, la liaison indissoluble qu'elle entretient avec l'État, l'oblige à confier la direction des affaires publiques à une minorité éclairée. La République, c'est le gouvernement du peuple par une élite. Le recrutement de cette dernière peut être plus ou moins large, plus ou moins démocratique. Il n'en reste pas moins que ceux qui dirigent le couple Etat-République sont, quels que soient leurs bons sentiments, en position de domination par rapport à la masse des citoyens. Et - quels que soient leurs choix politiques personnels - l'idéologie qui guide leur pratique s' oppose, par son universalisme abstrait, à l'expression des intérêts du peuple - qui n'existe que par le concret de sa diversité. A certaines conditions, la démocratie peut s'épanouir dans le cadre d'une République. Elle n'en est pas le produit.

14

Mémoire glorieuse,

souvenirs

obscurs

Nous avons conscience de piétiner ici la fibre patriotique, présente chez tout bon français, fût-il issu de l'extrême-gauche. Car enfin, la République, en France, a un passé glorieux, forgé dans les luttes. La Constitution de l'an II, les Communards de 1871, sans le sacrifice desquels la Troisième République n'aurait pas vu le jour, le combat des Dreyfusards qui aboutit à une deuxième naissance du régime... La République française est née dans les luttes. Elle a un contenu populaire qui fait d'elle une référence toujours actuelle! Nous nous garderons bien de ternir ce passé. Nous nous abstiendrons même de souligner que 1793 marque une période de dictature révolutionnaire certes, mais imprégnée des ambiguïtés du jacobinisme, de sa distance d'avec les sociétés populaires, de sa méfiance à l'encontre des femmes. Là n'est pas la question. Ces souvenirs ont leur place. Mais comment ne pas voir qu'ils ont été, au fil des ans, sélectionnés, orientés, élaborés pour constituer une mémoire collective dont la fonction était - et demeure - de justifier ce qu'est devenue la République au gré de ses incarnations successives. Car notre République a connu, en même temps que l'État trouvait ses formes modernes, une croissance continue. Ni les crises ni les changements d'étiquettes pour importants et significatifs qu'ils aient été - n'ont altéré cette évolution. Parler de la République, dans la France de 1997, ce n'est pas évoquer ce que souhaitaient Saint-Just ou Blanqui, c'est apprécier le legs de Thiers, de Ferry ou de De Gaulle. En effet, il est, pour une part, abusif de juger de la République à partir des valeurs qu'on lui suppose. La République est d'abord une institution qui tire sa réalité des rapports sociaux et des projets politiques qu'elle autorise. Son régime est le produit d'une série de compromis majeurs qui lui ont donné corps au gré des décennies qui ont suivi la consolidation de la Troisième République. Et l'idée républicaine (ne conviendrait-il pas mieux parler d' idéologie républicaine) reflète ces compromis - que, par ailleurs, elle était sans doute prête à accepter. La République qui a duré le plus et qui, pour cette raison, constitue la base sur laquelle se sont édifiées les suivantes est celle 15

de Gambetta, de Grévy, de Ferry - la troisième du nom. Elle est née d'une victoire sur les tentatives de restauration monarchiste. Le rappeler ne doit pas faire oublier que ce succès n'est pas dû uniquement aux campagnes des républicains déclarés; il résulte tout autant du ralliement de ceux qui, par commodité, on appelle « orléanistes ». Ces représentants de la bonne société et des milieux d'affaires préféraient une monarchie parlementaire, sur le modèle louis-philippard; et ils étaient attachés au suffrage censitaire qui réserve le droit de vote à ceux qui disposent de la fortune et, par là-même, de la culture et des « capacités» qui en découlent. Mais ces hommes pratiques ont vite compris qu'il fallait s'adapter à l'évolution de la société pour permettre la survie de deux fondements essentiels de l'ordre auquel ils étaient attachés: le droit de propriété et l'exercice du pouvoir par une élite. Sur le premier point, l'accord avec les républicains ne soulevait pas de gros problèmes: l'idéal des «couches nouvelles» sur lesquelles s'appuyait le nouveau régime était celui de la petite propriété généralisée. L'acceptation du suffrage universel masculin allait moins de soi. Elle se réalisa pourtant sans trop de mal, dans la mesure où l'extension du droit de vote ne modifia que partiellement l'exercice du gouvernement sur le peuple: tout au plus, la minorité dirigeante fut-elle élargie. Il est facile de comprendre l'ambiguïté de la République fondée dans de telles conditions. Le compromis accepté par les monarchistes modérés impliquait tacitement un compromis plus contraignant pour les masses populaires. Celles-ci pouvaient espérer voir la gauche qui les représentait former une majorité, obtenir des avantages au niveau local, voter des lois sociales; elles allaient apprendre, au XIXe et, plus encore, que l'action de leurs représentants au gouvernement ne sortirait jamais du cadre fixé d'emblée par le ralliement à la République des chevaliers de la domination de l'État sur le peuple.

Quelles valeurs?

Répétons-le: il ne s'agit pas ici d'un événement qui relève du 16

récit historique mais bien d'une trace indélébile sur l'institution et l'idéologie républicaine. En privilégiant la forme politique aux dépens du contenu social, pourtant présent dans le gouvernement et l'État, la République française se place en pratique du côté du maintien de l'ordre existant. Il en va de même dans ses rapports avec la religion. Certes, les républicains ont fortement combattu la hiérarchie catholique qui a mis plusieurs siècles à prendre ses distances avec la contre-révolution. A coup sûr, le modèle français de laïcité, s'il est appliqué intelligemment, a une portée certaine. Et nul ne se plaindra du ralliement progressif des catholiques aux principes démocratiques. Mais, là encore, il faut s'interroger sur les bases idéologiques qui ont permis cette intégration. Notons d'abord qu'un principe commun réunit chrétiens et républicains classiques: celui de la justice sociale. Que signifie cette notion? La lecture attentive des encycliques papales ou du programme de la social-démocratie allemande (ouvrages de référence en la matière) ne permet pas une réponse précise. Il s'agit de tempérer les excès d'inégalité. En d'autres termes, d'organiser la charité - de manière officiellement étatique dans le cas de la République. On est loin des solutions globales qu'envisageaient naguère ceux qui rêvaient d'une
«

République sociale ». Et la présence récurrente de la «justice

sociale» dans le vocabulaire de la gauche, principalement socialiste, témoigne seulement de l'adaptation de celle-ci aux idées dominantes. On ne saurait trouver meilleure démonstration du compromis essentiel sur lequel repose la République française. Mais il faut aller plus loin. Le rapprochement entre religion et république s'est effectué à partir de la reconnaissance de la famille comme cellule de base de la société. Il ne s'agit pas, en l'occurrence, du constat d'une donnée sociologique, mais bien de l'affirmation d'une valeur normative. La famille classique est le lieu à partir duquel s'organise un espace privé où triomphe l'inégalité entre hommes et femmes. Le genre masculin a le monopole (aujourd'hui battu en brèche mais encore agissant sur le conscient et l'inconscient des sujets) de l'action politique. Les femmes sont, « par nature », confinées au cercle familial. Elles ont vocation à être exclues de la communauté politique, essentiellement masculine. Dans de telles conditions, la famille tend à 17