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Les métaphores de l'organisme

De
270 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 294
EAN13 : 9782296302235
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LES MÉTAPHORES

DE L'ORGANISME

Du même auteur

Schelling et la réalité finie P U F, Paris, 1967
Pen,ser la bouche pleine Mouton, La Haye, 1975 2° édition, Fayard, Paris, 1983

Le Co/nique des idées Gallimard, Les Essais, Paris, 1977
L'Enjeu et le débat Gonthier-Denoël, Médiations, Paris, 1979 L'lnven.tion inJellectuelle Fayard,Paris,1983 Les Concepts scientifiques: Invention, et Pouvoir (avec Isabelle Stengers), La Découverte, Paris, 1989 2° édition, Gallimard, Folio, Paris, 1991 Patagonie A.M. Métailié, Paris, 1990 Douleur parfaite Circé, Strasbourg, 1991
La Mé1110ire des oeuvres Nathan, Paris, 1992

Collection « Histoire des sciences humaines»

LES MÉTAPHORES DE L'ORGANISME

Judith SCHLANGER

Éditions L'Harmattan .,
5-7 rue de l'École Polytechnique

75005 Paris

Collection

«Histoire

des Sciences Humaines»

dirigée par Claude BLANCKAERT et Laurent MUCCHIELLI
~A. un Comité de lecture composé de vec Laurent Lot y, Françoise ParoL Nathalie Richard, Malie-Claire Michel Rosier et Jean-Claude Ruano Borbalan Robie,

Fortes dés()rmais de plusieurs sjècles d'histoire.. les sciences humaines ont conquis une solide légitiInité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant télnoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel~ la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclaternent des paradiglnes dans la plupart des discipJines. Au plan cognjtif., les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés post-industrielles renletlenl parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps~ les sciences hUlnaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérenc.e et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de pèlmeltre de mieux cOlnprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques el pratiques. S'appuYé.nf sur un domaine de rechèrche hi5i.Üi-~ÜbldlJLiyu~èl1 pleine expansion en France et à l'étranger.. celte collectjon doil favoriser le déveJoppelllent de ce champ de connaissances. Face à des Inénloires disciplinaires trop souvent oIientœs par des héritages in4uestionnés et par les cont1its du présenL ses animateurs feront prévaloir la rigueur doculTIcntairc et la rétlexivité histolique.

@ Librailie Philosophique J. Vrin, 1971 @ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3218-2

INTRODUCTION

Tout ce qui est de notre nature est piège tant qu'il reste implicite et pouvoir dès qu'il devient explicite. D'où le rôle nécessaire et limité des entreprises réflexives: elles ne peuvent ni fonder ni abolir la complexité, mais elles la déploient. Et par là, sans la simplifier ni la réduire, elles l'éclairent en explorant ses reliefs, ses contours et sa riche confusion. Une figure complexe comme celle de l'idée d'organisme, dans ses différents usages analogiques, dans ses divers domaines d'application, ne se laisse pas réduire à l'univocité d'un concept. Elle demande à être saisie en l'un de ses moments historiques ici, en son centre romantique -; elle demande à être considérée à travers la spatialité du langage dont elle est le centre. Le discours des analogies de l'organisme est un discours mêlé, disparate, impur. Sa confusion lui est essentielle: il trouve son unité dans la tension de ses dénivellations. Dénivellation entre un usage méthodologique indirect de l'analogie, rapprochement épistémologique qui porte sur les caractères du savoir et non pas sur l'objet du savoir, et un usage substantiel direct qui voit dans la réalité à étudier un organisme réel. Dénivellation de niveau analogique: tantôt la métaphore s'attache au détail concret de la naturalité extérieure, tantôt aux caractères abstraits et élaborés d'une organicité métaphysique. Dénivellation enfin de niveau et' de qualité des énoncés. Les uns témoignent du rôle des transferts de schèmes pour la conceptualisation inventive, exprimant ainsi le caractère conventionnel de l'intuition rationnelle. Les autres ont un caractère purement rhétorique, c'est-à-dire visent à persuader et à convaincre plus qu'à prouver, et à gagner l'adhésion plutôt qu'à établir le savoir. Dans un énoncé rhétorique les appuis de l'évidence ne sont pas les reliefs explicites de l'argumentation mais des valeurs préacceptées qui sous-tendent le champ des arguments, si bien que la conviction se gagne par participation. A travers toutes ces dénivellations, la configuration de l'organisme constitue par elle-même un ensemble de schèmes rationnellement surévalués. La conception romantique de l'organisme s'est essentiellement constituée en fonction d'une antithèse: l'organisme se pose comme le contre-pôle d'un refus, il se pose en s'opposant à l'idée d'un agrégat d'atomes ou de rouages ou d'individus isolés dont la liaison aurait un caractère secondaire en fait et en droit. Et l'on pourrait dire que ce sont les différentes représentations romantiques du mécanisme qui

-

8

INTRODUCTION

dessinent, a contrario, les principaux traits de l'organisme. Une première contre-valorisation du mécanisme est typifiée par la mosaïque ou la manufacture: pure juxtaposition d'éléments interchangeables, tous semblables entre eux, indéfinis dans leur nombre et dans leur configuration d'ensemble. Est-il besoin de souligner qu'il ne s'agit pas là d'un modèle abstrait par observation mais bien d'un antitype purement conventionnel? A de tels agrégats informes qui ne constituent pas des ensembles réels, l'organisme s'oppose comme l'organisation définie, douée d'une forme propre et par conséquent d'une limite dont les contours expriment l'unité morphologique. L'organisme est une réalité informée. Mais il est plusieurs vues de la machine. A l'atelier antérieur à la division du travail, pure sommation d'activités artisanales où les cycles individuels du travail se juxtaposent et ne s'interpénètrent pas, succède l'usine, unité complexe intégratrice de ses circuits. Succession historique, mais plutôt ici juxtaposition rhétorique: ces deux images du mécanisme coexistent, se recoupent en partie, ne se distinguent qu'à l'usage. Du reste, la machine se désigne aussi d'un autre nom, ancien et beaucoup plus célèbre: la machine qui ne manque pas de diversifi.. cation interne, qui est douée d'un mouvement propre et dans laquelle les parties différenciées concourent, chacune" à sa place, à la complexe régulation du tout, cette machine est l'horloge. Et si l'horloge est si violemment dénigrée par le romantisme, c'est qu'elle est à maints égards proche de l'organisme. Elle ne serait pas si dangereuse si elle ne le mimait pas. La corrélation interne de ses parties assure le fonctionnement de la montre et leur réciprocité d'action globale la constitue comme un tout. Comment l'organisme s'opposera-t-il à elle? Essentiellement en faisant prévaloir la supériorité de l'être naturel sur l'être artificiel. L'un n'a pour fin que sa présence à travers le plein de ses déterminations, l'autre est l'instrument d'un agent extérieur qui produit en vue d'une fin extérieure. Dans le tout naturel, les parties l'a s'engendrent réciproquement alors que dans le tout artificiel les parties existent bien 'l'une pour l'autre mais ne se produisent pas l'une l'autre. Un être organisé, dit Kant, ne possède pas seulement comme la machine une force motrice, il possède en outre une énergie formatrice. D'où l'idée que l'organisation vivante se comprend génétiquement comme tendance à la réalisation déterminée et comme élan vers la forme propre: la totalité y est totalisation. Cette idée a fait la fortune rationnelle de la notion de totalité. Le XIr siècle hegelien et marxiste fait de la totalité la catégorie rationalisatrice par excellence et par totalité on entend la totalité organique. Lorsqu'on dit qu'expliquer un phénomène est l'intégrer dans la totalité des déterminations auxquelles il se rapporte, le situer au sein de la liaison globale constitutive de sa réalité et de son sens, le tout dont il s'agit est un tout organique, la liaison une liaison organique. Désormais, organisme et totalité sont liés. L'idée de totalité exprime presque à elle seule la logique organique, en s'assimilant l'idée de finalité interne et l'idée de réciprocité d'action et de production des parties dans une liaison déterminée. On ne conçoit plus à proprement parler de totalité

-

INTRODUCTION

9

rationnelle qui ne soit également et motrice et formatrice; qui ne possède en soi la source et la fin de son dynamisme interne. Pas de totalité inerte, monolithique, non structurée, pas de totalité sans différenciation interne, sans autonomie génétique, et sans animation singulière. L'emprise logique de la notion surévaluée de totalité n'est autre qu'un aspect du succès de l'organisme logique. Dans cette perspective apparaîtront d'abord, à travers les problèmes biologiques et les problèmes physiques de la philosophie de la Nature, les traits constitutifs de la figure de l'organisme; puis l'éventail de ses grandes applications: au langage, à la philosophie de l'histoire, à la sociologie, à l'État, et enfin à la personne. Ce qu'on peut espérer gagner par là est double. Historiquement: la consistance d'une figure ou d'un véhicule de rationalité qui a joué un rôle extrêmement important dans l'élaboration de notre paysage d'évidences. Réflexivement: un axe concret d'approche de la pensée, un levier d'interrogations, et pour la maîtrise du connaître quelque chose comme l'ébauche d'un instrument.

CHAPITRE MÉTAPHORE

PREMIER

ET CONCEPTUALISATION

1. DENSITÉ

DU VOCABLE

Nous pensons à travers des mots, à l'aide de mots, et peut-être aussi contre eux; un concept, vu par le petit bout, c'est aussi un vocable. Mais chaque vocable a sa densité propre; il n'est pas seulement le pion net et sans bavure que constitue le symbole mathématique: bien délimité, transparent, exactement ajusté à son usage. Le vocable n'a pas cette perfection bien limée du symbole, il déborde la convention qui l'emploie et autant que possible le fixe. Il la déborde pour la raison simple qu'elle leur termine l'a pas engendré. Les conventions du discours empruntent nologie, contrairement à toutes les conventions symboliques, mathématiques, chimiques, logiques, qui suscitent elles-mêmes la leur. Les savoirs symboliques placent leur effort scientifique dans l'élaboration de leur terminologie spécifique; plus ce vocabulaire se constitue, s'enrichit, se développe, d'autant s'accroît la connaissance. Mais les savoirs discursifs ne quittent pas le plan du langage; leurs résultats ne se formulent pas autrement que leurs problèmes. Le contenu de leur connaissance et les moyens ou les instruments de leur connaissance, tout cela s'exprime en un discours. Discours connexe au discours commun, auquel il demeure fallacieusement semblable. Il y puise ses termes, et sous ce premier aspect déjà il ne dispose que d'une terminologie empruntée. Termes de la langue commune: cause, matière, temps; Aristote s'empare de ces vocables naïfs, qui servent de premiers repères intuitifs et fixent ou orientent l'évidence. Puis il y investit tout un travail d'élaboration qui aboutit à leur gagner un statut dans un firmament abstrait de relations complexes, très loin de leur usage courant. D'où une sorte de dédoublement. La causalité, c'est un concept spécifiquement philosophique, c'est un problème qui n'existe que pour le philosophe. De même, la temporalité, la matérialité, etc. Mais la cause, le temps ou la matière appartiennent aux deux niveaux, au niveau de l'investissement philosophique comme au niveau de la banalité pratique. En fait, si la causalité est la formulation conceptuelle du problème, c'est à la cause que tient le problème dans sa réalité concrète et métaphysique. Aussi, en philo-

12

MÉTAPHORE

ET CONCEPTUALISATION

sophie, les termes de second niveau, les termes de formation abstraite, sont-ils de préférence ceux sur lesquels s'opèrent le plus aisément les résolutions intellectuelles: il est plus facile de traiter de la temporalité que du temps, de même qu'il est plus facile d'intégrer intellectuellement la mortalité que la mort. La mort pourtant, et le temps, et la cause, restent présents en nous dans d'autres langages; tous ces vocables ont une double ou une multiple vie. Toutes ces vies ne sont pas sans communiquer entre elles dans une sorte de continuum psychologique, soit individuel, soit général. Le terme concret s'alourdit et s'enrichit en surimpression de tous ses usages possibles. Ce qui pourrait être dit pèse en silence sur ce qui est dit. A cela tient la densité propre du vocable: l'employer, c'est choisir en lui. Il n'est pas moins signifiant par ce qu'on choisit d'écarter ou d'omettre, que par ce que l'on élit positivement. Une cause, c'est beaucoup de choses, c'est en tout cas beaucoup d'énoncés possibles, c'est un certain espace de dicibilité qui n'est pas parfaitement homogène, bien qu'il demeure de proche en proche cohérent. C'est aussi dans le cadre d'une langue donnée le pivot d'un réseau verbal, qu'il faudrait pouvoir nommer un micro-réseau: il y a des locutions toutes faites; il Y a une certaine manière d'intégrer ce mot et de le relier aux expressions qui lui conviennent, et c'est du génie de la langue que relèvent ces connexités d'usage; il y a enfin des surcharges qui peuvent constituer d'insidieux pataquès logiques: ainsi le fait que cause appartienne également au langage juridique. L'absurdité du rapprochement ne suffit pas à garantir, dans ce cas, que ce point n'ait jamais joué comme un facteur de confusion. Un vocable riche possède ainsi à la fois plusieurs faisceaux de renvoi: au loin une pluralité de niveaux ou de domaines qui lui servent de champ de référence, bref un potentiel d'allusions; et de près un potentiel d'usages, des associations préférentielles avec certains termes ou certaines tournures, bref de manière difficile à analyser, mais très nette à percevoir, un halo lexicologique restreint. Densité des allusions, mécanisme des usages, le vocable se dépouille-t-il vraiment de ce bagage dans ses usages les plus épurés? Même au niveau de l'usage le plus abstrait et.. le plus rigoureux des termes, même au niveau de la pensée scientifique, il reste toujours un cas pour lequel 'l'emprunt des termes en fonction de leur commodité allusive reste permanent et inévitable: c'est le cas de l'invention scientifique et de son expression. Ce cas devrait permettre de parvenir à une vue plus complexe et plus articulée de la puissance du vocable pour l'imagination.

2. UN

EXEMPLE DE TISSU

l\iÉTAPHORIQUE

Délimitons mieux notre propos. Il est certain que les savoirs discursifs, au sens où ils ont été définis plus haut, c'est-à-dire les savoirs qui expriment leurs résultats en paroles et non pas en symboles, empruntent leur terminologie aux divers fonds linguistiques disponibles.

UN EXEMPLE DE TISSU

MÉTAPHORIQUE

13

Notre problème concerne les relations entre l'activité du discours connaissant (qu'il s'agisse du raisonnement philosophique ou du raisonnement scientifique) et le tissu verbal complexe et souvent hétérogène dans lequel il se formule et se réalise. Ce qui est en cause, c'est l'aspect métaphorique de la conceptualisation. Un exemple d'emprunt de métaphores hétérogènes dans l'exposé d'une représentation théorique scientifique fournira ici un point d'appui précis. Il s'agit d'un article 1 consacré à l'exposé des conceptions actuelles des fonctions et des structures de la vie cellulaire. Centré sur la notion de régulation cellulaire et les recherches qui ont valu aux professeurs Lwoff, Monod et Jacob le prix Nobel en 1965, cet article expose en quelque sorte le dernier état d'élaboration des recherches histologiques; c'est le moment où les résultats scientifiques commencent à recevoir l'autorité que leur confère leur consécration officielle toute neuve, sans être encore entrés dans le domaine commun. Ils ne sont pas contestés comme acquis scientifiques en voie de constitution, mais ils ne sont pas encore enseignés dans les manuels scolaires. Pour le public cultivé, ils sont d'avance acceptés sans être encore familiers, pas même au sens où la théorie de la relativité peut être dite familière. Ces résultats sont déjà reçus par une certain conformisme culturel général, sans toutefois être encore assimilés par ce conformisme. D'où l'importance, à ce stade, de l'effort d'expression vers un public. Il est tout à fait relevant à notre propos que le texte que nous prenons comme point de départ soit un article de vulgarisation supérieure. C'est ce qui justifie à notre sens ce qu'à d'inusité le choix d'un tel article. Cet exposé du fonctionnement cellulaire ne contient assurément rien que l'on ne puisse trouver dans les manuels modernes d'histologie et dans les publications scientifiques spécialisées; mais il se caractérise par deux traits qui sont, pour une recherche critique, deux avantages décisifs. En premier lieu, c'est précisément un exposé journalistique, qui s'adresse à un public cultivé en général. Il remplit une fonction transitive. Il s'agit de faire comprendre quelque chose qui n'est pas encore connu à un lecteur qui se considère comme incompétent, tout en souhaitant acquérir un minimum de représentation globale et articulée du problème. Bref, il s'agit pour un article de ce genre de communiquer l'information sommaire et quasi instantanée d'un savoir. Pour y parvenir, y a-t-il dans ce cadre un autre recours que de guider la représentation à l'aide d'un jeu constant d'analogies verbales? Mais, et c'est là pour nous le second avantage que présente ce texte, tous ces rapprochements analogiques qui sont pour la plupart discrets et si l'on peut dire naturels dans la publicistique organiciste, on trouvera un usage de l'analogie bien autrement voyant et agressif -, tous ces rapprochements fort sobres, concentrés trop nombreux sur un trop court espace, donnent à cet article un caractère métaphorique tout à faire remarquable. Et c'est sous ce rapport que nous voudrions ici le résumer et l'analyser.

-

1. Joël DE ROSNAY,Matériaux et dynamique p. 7. Souligné par nous; les guillemets sont

de la vie, in Le Monde dans le texte.

du 7 septembre

1967,

14

MÉTAPHORE

ET CONCEPTUALISATION

Peut-être aussi n'est-il pas mauvais, au seuil d'une recherche sur les spéculations biologico-politiques, d'ouvrir l'étude de tant d'histologies fantasmagoriques par un aperçu rapide des enseignements de la science moderne de la cellule. Mais c'est surtout l'emprunt des termes à divers domaines de la réalité qui nous paraît ici devoir retenir l'attention. Cet article vise à présenter au public cultivé une vue rapide mais complète et assez précise de la vie cellulaire; il cherche à faire comprendre une conception neuve: mais en quels termes ou à travers quels termes? Examinons la très forte densité métaphorique de son langage. Le dynamisme énergétique de la vie suppose un «minimum vital» qui «se résume essentiellement à de l'énergie, des matériaux de construction et à l'information nécessaire à leur assemblage». Dans le noyau cellulaire de tous les êtres vivants se trouve une seule sorte de molécule géante dirigeant la fabrication de toutes les autres; elle contient «le" plan" moléculaire nécessaire à la fois au fonctionnement de l'usine chimique qu'est la cellule et à la fabrication d'une cellule-fille identique». Les protéines sont les «éléments de construction ou agents chimiques contrôlant l'activité cellulaire». L'information nécessaire à leur assemblage et à la reproduction de la cellule se trouve dans l'ADN et l'ARN.

Pour être qualifié de

«

vivant

», un organisme,

aussi petit

soit-il,

doit être capable d'assurer les trois fonctions d'autoconservation (grâce à la transformation de l'énergie puisée dans le monde extérieur), d'autarepraduction (en assemblant suivant un « plan» les pièces détachées fabriquées ou empruntées par l'arganisme) et d'autorégulation «( contrôler et réguler en permanence le fonctionnement de toute cette industrie, de façon à éviter aussi bien les carences que les surproductions»). 1° Autocanservatian: les organismes vivants doivent agir en véritables transformateurs d'énergie, branchés sur une source: le soleil. Par la photosynthèse, puis la respiration, l'énergie solaire est mise en réserves sous forme de sucres qui sont « brûlés» dans les mitochondries, «véritables" chaudières moléculaires" qui dégagent et stockent l'énergie» sous forme d'ATP. 2° Autoreproductian: les enzymes sont les catalyseurs qui contrôlent les principales réactians énergétiques; elles travaillent à la chaîne, et leur diversité relève de la combinataire. L'ADN, qui contient (mémorise) le plan de montage des protéines, renferme également le stock d'informations nécessaire à sa duplication. 3° Autorégulatian: camment la vie parvient-elle à «s'administrer» elle-même? Le contrôle s'exerce par l'intermédiaire des enzymes, dont la présence au l'absence autorise au interdit certaines réactions; «mais quelle partie de la cellule" décide" de mettre en raute ou d'arrêter les chaînes de montage enzymatiques, de déclencher ou de stopper la synthèse des enzymes? ». Les enzymes autorisent la fabrication à la chaîne des malécules, qui peuvent arrêter leur propre fabrication, notamment en coupant par l'intermédiaire d'un véritable «interrupteur» chimique le flux d'informations qui sert à la synthèse des enzymes de la chaîne. «Véritable système cybernétique autorégulé, la cellule peut ainsi, à tout moment, équilibrer sa production en fanction de ses besoins. et de l'énergie dont elle dispase. »

LANGAGES ET NIVEAUX MÉTAPHORIQUES

15

3.

LANGAGES ET NIVEAUX

MÉTAPHORIQUES

Ce qui frappe d'abord, dans l'exposé très dense que nous venons de résumer, c'est la multiplicité des langages métaphoriques auxquels il fait appel. Il emprunte ses notions et ses termes à plusieurs secteurs de la réalité, qui ont tous pour point commun d'appartenir à l'univers de la technologie. On pourrait essayer de rechercher les filières de répartition des phénomènes à expliquer dans les différents modèles technologiques d'explication. Il serait par exemple possible de remarquer que les fonctions d'autoconservation s'expriment plutôt dans le langage de la transformation de l'énergie, les fonctions d'autoreproduction plutôt dans le langage de l'assemblage de pièces détachées selon un plan, et les fonctions d'autorégulation plutôt dans le langage du contrôle cybernétique et chimique d'une fabrication. Mais la brièveté du texte sur lequel nous nous appuyons conduit à préférer une autre direction d'analyse. Disons que toutes les expressions techniques que s'assimile l'exposé du fonctionnement de la cellule se répartissent approximativement en cinq langages différents. Différents plus que vraiment distincts: ils se chevauchent, se superposent quelque peu, en tout cas se juxtaposent dans un continuum métaphorique trop peu stable pour que l'imagination puisse adhérer vraiment à aucune des représentations qui sont esquissées par les termes. Ces cinq langages sont celui de l'administration et de l'économie, celui de la construction mécanique par assemblage, celui de l'énergétique, celui de l'information et de l'électronique, et celui de l'usine, c'est-à-dire de la fabrication et de la production industrielles. Certains termes appartiennent à plusieurs langages. Les divers langages se conjuguent entre eux: le langage de l'administration et celui de l'usine convergent vers l'expression de la gestion d'une production; ceux de l'administration et de l'information, vers l'expression de la décision et du contrôle 2; ceux de l'électronique et de l'usine, vers l'expression d'une installation cybernétique globale en vue d'une production auto régulée ; ceux de l'énergétique et de l'usine,

qui culminent

dans

la notion

des

«

chaudières

moléculaires»

qui

dégagent et stockent l'énergie sous forme de combustible, convergent vers l'expression du traitement industriel de l'énergie; le langage de l'électronique et celui de l'assemblage, enfin, se conjuguent en langage de la combinatoire. La nature et les dimensions de l'article ne permettent pas de chercher à systématiser davantage les complexes techniques dont l'idée est appelée et éveillée par la multiplicité des langages. Ce qui est important ici pour notre propos, c'est la pluralité des secteurs de renvoi des métaphores, ainsi que leur dénominateur commun: ces
2. A noter l'extrême importance de la notion de contrôle (le mot lui-même est présent cinq fois) et du vocabulaire du contrÔle: information, plan, réguler le fonctionnement, contrÔler ses activités, contrôler les réactions énergétiques. Les enzymes, qui sont à la fois catalyseurs et contrôleurs, jouent un rôle énergétique et un rÔle administratif et électronique dans l'usine cellulaire de production.

16

MÉTAPHORE

ET CONCBPTUALISATION

secteurs auxquels sont empruntés les modèles d'intelligibilité du fonctionnement cellulaire appartiennent de manière caractéristique à l'orbite de la civilisation industrielle et technologique. Dans une autre direction, ce texte est également intéressant du point de vue des niveaux d'emploi des termes empruntés. Toutes les métaphores, en effet, n'y sont pas employées de la même manière, et tous les usages métaphoriques du vocabulaire n'y sont pas éprouvés comme également évidents ou comme également neufs. On pourrait y déceler un niveau infra-métaphorique, un niveau métaphorique proprement dit et un niveau supra-métaphorique. Ressortissent du premier niveau les expressions assimilées et banalisées par l'usage, et qui ne sont quasiment plus ressenties comme analogiques: ainsi, dans ce texte, comparer la protéine à un collier de perles est une image banale qui guide la représentation. Expliquer que la molécule géante de l'ADN peut se dédoubler pour se reproduire parce qu'elle est « formée de deux brins enroulés en hélice », c'est une. comparaison d'origine mathématique qui appartient désormais au substrat conventionnel de l'univers technique courant. On écrit sans guillemets que les enzymes sont des catalyseurs, car un grand nombre d'usages a dégagé cette notion de son support spécifique; on n'explique plus ce qu'est un catalyseur, c'est le catalyseur qui sert à expliquer, comme type d'un mode de fonctionnement. Mais on parle avec guillemets d' « interrupteur» chimique, parce que ce modèle n'est pas encore banalisé, et que cette expression électricochimique est encore éprouvée comme risquée. Là où le recours à un rapprochement analogique garde encore conscience de la distance mentale qui sépare les zones de réalité évoquées, la formulation garde trace de cette conscience de la distance: on nous dit que les organismes vivants agissent en véritables transformateurs d'énergie, que le flux d'informations est coupé par un véritable «interrupteur» chimique; que la cellule est un véritable système cybernétique autorégulé. C'est là le niveau des métaphores fonctionnelles à proprement parler. L'emploi d'un adjectif de justification analogique, comme véritable, ou l'emploi abondant des guillemets, traduisent le fait que ce tissu métaphorique est encore perçu comme tel, et n'est pas encore intégré dans l'évidence de l'outillage banal du discours scientifique. Mais à un niveau supérieur, il y a passage à la limite hors de la

métaphore.

La vie

«

s'administre », la cellule «décide»:

la conscience

de la métaphore impose ici des guillemets; ce sont des façons de parler. Par contre, la régulation cellulaire se dit sans guillemets. Ce n'est plus une métaphore, c'est un concept; ce n'est plus une façon de parler, c'est une façon de penser. Bien qu'elle prolonge évidemment la même lignée métaphorique, la notion de régulation clôt et justifie tous les tâtonnements de terminologie par lesquels cherche à s'exprimer la représentation dont elle constitue le concept. L'idée de régulation appliquée à la vie cellulaire, c'est un emprunt, un transfert de modèle d'un domaine à un autre. Mais une fois constitué, c'est-à-dire une fois scientifiquement établi, mesuré, élaboré, cet emprunt est devenu une

COMMUNICATION, EXPRESSION,

INVENTION

17

nouvelle acquisition de la pensée scientifique. Nous pouvons encore saisir sur le vif comment le concept de régulation cellulaire emprunte ses termes et ses formulations dans un ensemble de zones technologiques dont il emploie métaphoriquement les langages pour exprimer une conception nouvelle de la cellule. Mais c'est la façon dont procède tout nouveau concept scientifique. A vrai dire - et c'est le problème que nous voudrions poser ici - la pensée scientifique s'est-elle jamais enrichie d'un nouveau concept dont la formulation, et à travers elle le modèle logique, n'aient été métaphoriquement empruntés?

4.

COMMUNICATION,

EXPRESSION,

INVENTION

Le point de départ du problème épistémologique que pose cet article, c'est qu'effectivement nous avons compris. Ou du moins nous avons l'impression, justifiée ou non, d'avoir compris; une représentation cohérente et articulée du fonctionnement cellulaire nous a été effectivement communiquée. Le problème part de la constatation d'un succès. Soit un lecteur honnête homme, auquel le fonctionnement des hauts fourneaux, des chaînes de montage, des mémoires cybernétiques n'est pas particulièrement familier. Il possède là-dessus quelques notions, peut-être vagues, peut-être un peu plus précises; mais ce n'est pas sur sa compétence dans ces domaines qu'il prend appui pour comprendre. Ces métaphores ne s'adressent pas en lui au spécialiste, au technicien; on ne lui explique pas ce qu'il ne connaît pas sur le modèle de ce qu'il connaît bien: sur les catégories vectrices de la comparaison, il sait qu'il pourrait recevoir avec profit quelques explications ou quelques informations supplémentaires. Ou si par hasard le lecteur est un spécialiste, cet accident n'est pas de nature à favoriser l'acceptation et la communication. Son adhésion à la réalité impliquée risque plutôt de gêner sa participation à l'entité logique; la métaphore «passe» moins bien. Pourquoi, alors, le lecteur honnête homme comprend-il? De quel ordre est sa compréhension? L'inconnu nous a été expliqué par un autre inconnu plus familier, par le détour de références et de repères acceptés. Que vaut une telle explication? Ne nous plonge-t-elle pas, en nous donnant l'illusion de comprendre, dans la plus dangereuse des confusions, dans l'univers mental de la doxa? Ne valait-il pas mieux nous laisser, au sujet des théories cellulaires contemporaines, dans une ignorance consciente d'elle-même, plutôt que de nous donner, entre la science et le silence, cette équivoque impression de comprendre? Obscurum per obscurius... Mais le problème véritable recule encore. Certes, nous savons que cette page d'information ne nous livre pas la possession d'un savoir. Quelque chose nous est présenté, quelque chose est partagé: nous ne sommes pas devenus savants pour autant. Pour avoir pu lire ce discours, nous ne serions pas en mesure de le poursuivre. Mais si ce discours est celui dans lequel le savant peut essayer de nous présenter quelques éléments d'information, c'est qu'il est le discours de la communication 2

18

MÉTAPHORE

BT CONCEPTUALISATION

de la pensée scientifique et, dans une certaine mesure, le discours de son expression. Ce n'est pas seulement pour se rendre intelligible au lecteur honnête homme que la théorie cellulaire emprunte ce clavier disparate d'allusion~ techniques, c'est aussi pour se rendre intelligible à elle-même. Ce langage, qu'est-il pour le savant? Le texte sur lequel nous nous appuyons ici n'est pas un texte scientifique, un texte intérieur à la réflexion scientifique proprement dite. Il présente une rapide synthèse des résultats en dehors de toute assise expérimentale, de toute réflexion méthodologique, de toute justification des perspectives: ce point est naturellement conforme à l'intention et à la nature de cet article, qui du reste remplit excellemment son propos. C'est donc le langage des résultats qui, ainsi ramassé, concentré sur lui-même, donne le sentiment d'une extrême densité métaphorique. Dans les travaux proprement scientifiques, le langage des résultats est beaucoup plus dilué, parcellaire et prudent. L'impression d'ensemble est, de ce fait, en général moins frappante: une théorie s'établit (par écrit) en un certain volume, en un certain espace de paroles, elle demande un livre et non pas une phrase. L'invention d'un savoir passe par un certain circuit de paroles: elle peut rencontrer une formule éclatante, mais la formule à elle seule n'est pas le savoir gagné, elle n'est que le bonheur d'expression d'un dire développé, ou du moins développable. L'invention de la formule se broche sur le tissu du savoir. Une théorie scientifique s'expose à travers l'exposé de son corps vérifiable: observation, expérimentation, calcul. Quelle que soit l'importance quantitative de son langage spéculatif, il n'apparaît pas ainsi isolé et réduit à soi-même. D'une certaine manière, une synthèse des résultats, comme celle de cet article, ne donne qu'une caricature des théories scientifiques qu'elle relate. Ce qui est véhiculé à travers elle, c'est ce qu'il y a de moins scientifique dans la science: vulgariser le savoir scientifique, c'est le rendre dogmatique, et donc le ruiner. Qu'y a-t-il de plus contraire à l'esprit de la science que d'enseigner les résultats sans les méthodes? Ainsi, le langage presque intégralement métaphorique de notre article est-il un langage quasi caricatural. Par rapport à l'activité de la recherche, c'est une croûte, la première mortelle, la première caduque. C'est une crête qu'il ne faut pas isoler. Et c'est pourtant le langage même du sens. Ce n'est pas seulement dans un but transitif, pour se faire comprendre, que le savant cherche ses termes, c'est d'abord pour lui-même. Ce n'est pas seulement une question de terminologie, c'est essentiellement affaire de conceptualisation. Lorsqu'il invente, lorsqu'il innove, il lui faut bien nommer son penser. Ce n'est pas une obligation extérieure, c'est une nécessité interne de la pensée féconde: elle n'acquiert un concept qu'en le nommant. Mauss montre très clairement ce point dans les premières

-

pages de son étude sur les
rapporte-t-il, il était resté

«

techniques du corps» 3. Pendant longtemps,
dans une sorte de confusion.

à ce sujet

3. MAUSS, Sociologie

et Anthropologie,

Paris,

1950, pp. 365-386.

COMMUNICATION, EXPRESSION,

INVENTION

19

Il possédait progressivement les éléments d'un problème, d'une direction à explorer, mais restait incapable de le circonscrire et de l'élucider faute d'un terme qui lui permît de l'énoncer. «Je voyais comment tout pouvait se décrire, mais non s'organiser; je ne savais quel nom, quel titre donner à tout cela.» Incapable de formuler son intuition, il était aussi hors d'état de la concevoir d'une manière satisfaisante pour lui-même. Jusqu'au moment où l'expression «techniques du corps» lui est survenue: autour de cette expression a pu s'organiser alors la notion. Le nom et le contenu du domaine de connaissance, le programme de la recherche, le plan de l'article, tout a surgi ensemble et d'un coup. L'expression «techniques du corps» est le concept; c'est elle qui rend possible le gain d'une organisation nouvelle et d'un savoir neuf. Cet exemple de Mauss a ceci de particulier qu'il raconte le préalable psychologique de l'inspiration du concept que son étude ensuite développe et explicite. Ce préalable psychologique «( les démarches consciemment et inconsciemment faites») est un stade dont le récit se retrouve plus fréquemment dans les autobiographies que dans les publications savantes à proprement parler; à cela près, c'est un stade dont la présence et la conscience n'ont rien d'exceptionnel. Il est caractéristique de tout un type de démarche inventive: celui dans lequel l'intuition d'un problème ou d'une possibilité intellectuelle tâtonne et cherche à s'appréhender, jusqu'au moment où l'inspiration de son nom la fixe, l'éclaire et la gagne au discours. En ce point, l'inspiration scientifique est toute proche de l'inspiration poétique. Il y a entre elles une zone commune exiguë mais profonde dans laquelle elles sont toutes deux des créations verbales. Toutes deux appelleraient le même ordre d'élucidation critique du moment (ou du mystère) de l'apparition de la formule juste. Reconnaissons le schéma du récit de Mauss: une intuition confuse et aveugle qui ne peut s'exprimer parce qu'elle ne trouve aucun langage auquel elle puisse s'identifier; elle est donc dans l'obligation d'inventer; l'inspiration d'un terme neuf lui vient, et elle reconnaît que cette expression est la bonne. C'est une perspective qui appelle, pour ainsi dire, une formulation platonicienne: comment reconnaisssons-nous que la formule qui surgit est juste et adéquate à l'intuition?
Le caractère de la formule en question

-

«techniques

du corps»

-

apparaîtra mieux par rapport à un autre type de démarche inventive. Lorsque Mauss, pour en rester à lui, dans d'autres études du même recueil, élabore la notion de mana ou celle de potlatch, son apport scientifique n'est pas moins neuf ni moins important, mais son procédé est différent. Le phénomène qu'il étudie porte déjà un nom, mais ce nom pour nous n'a aucune signification, c'est simplement la désignation d'un problème. Au départ, ce n'est pas un concept, c'est un sigle. Ces syllabes sont simplement le symbole distinctif de la zone à étudier. Ce nom, transposé tel quel, ne se traduit pas, c'est un nom propre. Il fait l'objet d'un travail d'investissement et d'élaboration notionnels. Il s'agit
pour Mauss, pour l'ethnologue

-

et

l'ethnologie

a employé

volontiers

cette démarche, autour des notions de tabou, de totem, etc. - il s'agit de constituer dans toute sa richesse le réseau de significations, de

20

MÉTAPHORE

ET CONCEPTUALISA TI ON

représentations, de valorisations dont ce nom propre est le centre de référence. Il s'agit d'analyser et d'expliciter le système global d'allusions auquel il renvoie. Ce sont là des concepts d'investissen-zent,. la notion de « techniques du corps », elle, est plutôt, par rapport à celle de mana, un concept d'instauration: le phénomène dont elle traite est découpé et porté à l'existence intellectuelle à partir du moment où il reçoit un nom. La question n'existait pas antérieurement à sa solution intellectuelle. De même, la notion de régulation cellulaire instaure le champ qu'elle délimite et qu'elle coordonne. Dans le cas de ces concepts d'instauration, l'invention du vocable pose en soi un problème distinct, qui ne se confond pas avec les problèmes relatifs à la justification scientifique et théorique du nouveau concept. C'est ici qu'intervient la fonction métaphorique. Tout comme la pensée mythique telle que l'analyse Lévi-Strauss, la pensée rationnelle est à cet égard «bricoleuse ». Elle emprunte ses éléments de construction là où elle les trouve, autour d'elle, dans l'univers hétéroclite de la vie courante, et plus encore dans les secteurs de la vie intellectuelle qui lui apparaisseFI1t comme privilégiés, et qui souvent possèdent le caractère évident de la mode en même temps que le caractère exemplaire de la rationalité.

5.

LA CIRCULATION

DES CONCEPTS

Mais dire qu'un savoir ou qu'une théorie en voie de constitution forge sa terminologie en empruntant les éléments de son vocabulaire ne nous laisserait encore qu'au seuil du problème épistémologique de la métaphore, et en particulier de la métaphore de l'organisme politique et social. Tout d'abord, il est évident que les emprunts de termes sont l'indice et le point de convergence de plusieurs formes d'emprunt. On pourrait distinguer d'une manière générale différents niveaux d'emprunts métaphoriques, l'emprunt des expressions, l'emprunt des modèles, l'emprunt des représentations, l'emprunt des méthodes. Mais d'une manière précise, il serait parfaitement arbitraire de tenter de répartir les cas concrets au sein d'une classification rigide des types d'emprunt. Nous croirons d'autant moins possible de systématiser les divers niveaux selon un étagement typologique, qu'un même langage charrie souvent, par contiguïté ou en surimpression, des perspectives analogiques différentes. Le langage métaphorique est un véhicule dont la confusion ne s'organise qu'à la lumière de sa fonction d'argument, et c'est ce que nous verrons plus loin. Il paraît plus pertinent ici de reconnaître la pluralité et la différence des niveaux d'emprunt sans fixe~ dans des cadres dogmatiques les divers types d'emprunt discernables. C'est souvent au sein d'un même langage, et quelquefois au sein d'un même esprit, qu'un concept se déplace et se transpose, une méthode se transfère, des perspectives et des exigences intellectuelles se calquent d'un domaine à l'autre, des schèmes logiques se reportent, des intuitions s'étendent et se généralisent, et surtout, l'autorité des résultats et des méthodes, l'autorité des succès se réifie en point de départ de l'évidence.

LA CIRCULATION

DES CONCEPTS

21

Entre les sciences, il y a ainsi, tantôt plus raréfiée, tantôt plus abondante, une véritable circulation des concepts. L'étude historique et critique de cette circulation des concepts constituerait à elle seule un vaste champ de recherches. Peut-être permettrait-elle d'apporter les éléments d'une réponse à une question qui ne relève jusqu'ici que du point de Vue personnel et pour ainsi dire local du théoricien qui l'envisage: dans ces phénomènes de vases communicants, d'un domaine à l'autre quelque chose passe, mais qu'est-ce qui passe? Est-ce le centre actif des questions et des méthodes, ou l'écorce purement verbale, la plus dogmatique et la plus tôt périssable? Y a-t-il là, pour l'ensemble de la pensée scientifique, bouture, c'est-à-dire gain, expansion, accroissement, ou mimétisme, c'est-à-dire stérilité et dégradation? 4 Le statut épistémologique des emprunts conceptuels est évidemment fonction de leur niveau; et, tout en se gardant d'établir une hiérarchie stricte et exhaustive des niveaux instrumentaux, on conviendra facilement que s'il peut être stimulant de puiser dans un autre type de savoir un idéal d'intelligibilité (et l'on sait tout ce que la philosophie doit en ce sens aux mathématiques), par contre il n'est guère profitable de prendre pour fondement et pour horizon du raisonnement la terminologie partielle de la physiologie, comme c'est le cas pour certaines formes de l'organicisme sociologique. L'analogie a des usages plats et superficiels tout comme des usages profonds et créateurs. A partir de la notion de circulation des concepts, la métaphore de l'organisme politique et social peut se localiser dans ce qu'on pourrait nommer une nature de la pensée. La question de sa validité ou si l'on préfère de son niveau, lui constitue un premier ordre de problèmes. Mais à s'arrêter là, on n'aurait encore qu'une vue partielle et insuffisante de l'activité métaphorique. Certes, il y a eu des représentations de la société et de l'État pour emprunter leurs images et leurs justifications au domaine de l'individualité biologique. Mais, entre ces deux zones du savoir, la relation de dépendance n'est pas si simplement univoque. Certaines doctrines politiques, certaines théoriques sociologiques se sont placées à l'égard de la biologie dans la perspective explicite de la plus étroite dépendance; mais' cette dépendance n'est pas le fondement dernier de leurs rapports et l'assise simple de notre propos. Cette dépendance elle-même, toute prédominante qu'elle est, doit être resituée au sein d'une complexité des dépendances et des emprunts. D'une part, le politique et le sociologique ont à plusieurs reprises cherché leurs modèles de représentations dans d'autres domaines que le domaine biologique: d'une manière très générale et très évidente, c'est surtout dans les domaines mathématique, physique et cosmologique que se sont aussi cherchées les conceptions de la société et de l'État; par ailleurs, les images musicales et architecturales ne sont pas sans jouer un rôle spécifique dans les argumentations. D'autre part, et c'est surtout ce point qu'il paraît important de souligner pour montrer la complexité des
4. Pour quelques aperçus sur ce problème à propos du rôle historique de la biologie romantique, cf. Marc KLEIN, Sur les résonances de la philosophie de la nature en biologie moderne et contemporaine, in Revue philosophique, nov.-déc. 1954, pp. 514-543.

22

MÉTAPHORE

ET CONCBPTUALISATION

emprunts conceptuels entre le biologique et le politique, la pensée biologique elle-même, lorsqu'elle invente, lorsqu'elle s'accroît, se procure ses concepts dans les domaines voisins, et par exemple dans les sciences économiques. Il existe quelques exemples historiques typiques de concepts biologiques explicitement repris de concepts économiques: ainsi la notion de division du travail physiologique et la notion de lutte pour la vie.

6. DEUX

EMPRUNTS

DE LA BIOLOGIE A L'ÉCONOMIE

C'est à Adam Smith division du travail pour
«

que Milne Edwards emprunte l'appliquer à la différenciation

le concept de physiologique:

Le principe

suivi par la nature

dans le perfectionnement

des êtres

est le même que celui si bien développé par les économistes modernes, et, dans ses œuvres aussi bien que dans les produits de l'art, on voit les avantages immenses de la division dn travail» 5. Comme le note Perrier, le principe de la division du travail physiologique tel que l'emploie Milne Edwards joue le rôle d'une sorte de loi métaphysique qui coordonne la répartition des données et des faits, et non pas le rôle d'une loi généalogique qui expliquerait le perfectionnement des êtres comme un passage réel.. La notion ne désigne pas ici un procédé réellement employé, un acte vraiment effectué, et pour tout dire un progrès dynamique; mais elle fournit le modèle d'intelligibilité d'une hétérogénéité et d'une spécialisation déjà données, que l'on comprend en les rapportant à l'hypothèse d'une homogénéité et d'une indifférenciation primitives. «Que la loi de la division du travail s'applique aux organismes comme aux sociétés », cet acquis constituera le point de départ de Durkheim 6. Durkheim reconnaît très clairement que l'extension et la généralisation de la division du travail modifient qualitativement la nature de cette loi lorsqu'on l'applique à nouveau à l'univers social. «Ce n'est plus seulement une institution sociale qui a sa source dans l'intelligence et dans la volonté des hommes; mais c'est un phénomène de biologie générale dont il faut, semble-t-il, aller chercher les conditions dans les propriétés essentielles de la matière organique. La division du travail social n'apparaît plus que comme une forme particulière de ce processus général, et les sociétés, en se conformant à cette loi, semblent céder à un courant qui est né bien avant elles et qui entraîne dans le même sens le monde vivant tout entier.» Bien que leurs champs d'application soient voisins, la notion de la division du travail social diffère considérablement de la notion de division du travail économique. Leur intermédiaire, la notion de division du travail physiologique, les sépare par un effet de réfraction à la fois logique et qualitative.
5. MILNE EDWARDS,Histoire naturelle des Crustacés, t. I, p. 5; cf. E. PERRIER, La philosophie zoologique avant Darwin, Paris, 1884, pp. 193-194. 6. DURKHEIM,De la division du travail social, Paris, 1893, p. 3.

DEUX

EMPRUNTS

DE LA BIOLOOŒ A L'ÉCONOMIE

23

La notion de sélection naturelle est si communément liée au nom de Darwin qu'il n'est pas facile d'apercevoir que là encore toute l'innovation tient à l'adjectif. La sélection est une donnée et, comme le dit Darwin, un principe très ancien en matière d'élevage et d'horticulture? L'amélioration des races domestiques est un fait, et c'est aussi le résultat d'une volonté: avec la maîtrise volontaire et le contrôle de la reproduction animale, l'homme exerce un pouvoir. Il y a, l'expression est frappante, un pouvoir humain de sélection 8. L'élevage sélectif fournit le modèle réel d'une variabilité gouvernée par des lois complexes, obscure encore dans ses voies mais attestée dans ses succès; c'est, d'autre part, une variabilité volontaire, orientée, dont les fins sont extérieures aux sujets des va;riations et qui n'est pas, ou seulement dans un sens très particulier, une adaptation au milieu. Cette sélection humaine artificielle sert de modèle et de caution argumentative à l'idée d'une sélection naturelle: «Si l'homme peut, à force de patience, choisir les variations qui lui sont utiles, pourquoi, sous l'effet de conditions de vie changeantes et complexes, des variations utiles aux produits vivants de la nature ne surgiraient-elles pas souvent et ne seraient-elles pas préservées ou choisies? » 9 Si le principe de la sélection naturelle s'appuie ainsi dans son expression sur l'univers agronomique, le principe en fonction duquel s'opère la sélection à savoir la ~utte pour la vie est directement. transposé de l'univers économique, et plus précisément de Malthus. La lutte pour l'existence s'ensuit inévitablement du taux de croissance géométrique de

-

-

l'ensemble des êtres vivants:

«

C'est la doctrine de Malthus, appliquée

à l'ensemble des règnes végétal et animal» 10; «avec une force redoublée, car ici il ne peut y avoir ni accroissement artificiel de nourriture, ni abstention volontaire du mariage» 11. Darwin demeure extrêmement conscient du caractère simplement conventionnel de ces deux termes. Au sujet de la lutte pour l'existence: j'emploie ce terme, dit-il, dans un sens large et métaphorique 12; il n'implique pas seulement le conflit direct ou le duel, mais toutes les formes, même indirectes, de concurrence, toutes les relations même lointaines de dépendance. Pour tout cet ensemble d'usages métaphoriques, «j'emploie par commodité le terme général de lutte pour la vie ». De même, au sujet de la sélection naturelle: «Ce principe selon lequel chaque petite variation est préservée si elle est utile, je lui ai donné le nom de sélection naturelle, pour marquer sa relation avec le pouvoir humain de sélection. Mais l'expression dont se sert souvent M. Herbert Spencer, la survivance du plus apte, est plus exacte, et elle est quelquedes objections faites au terme fois aussi commode.» 13 La discussion
7. DARWIN, The under Domestication 8. Ibid., p. 46: 9. DARWIN, The 10. Ibid., p. 19. 11. Ibid., p. 68. 12. Ibid., p. 68. 13. Ibid., p. 67. Origin of Species, ed. Everyman; », pp. 21-49. Man's Power of Selection. Origin of Species, p. 445. cf. le premier chapitre, «Variation

24

MÉTAPHORE

ET CONCBPTUALISATION

de sélection naturelle l'amène à exprimer le sentiment qu'il a du caractère aléatoire et conventionnel de ce type d'expressions en général. «Au sens littéral, sans aucun doute, la sélection naturelle est une expression fausse; mais qui s'est jamais opposé à ce que les chimistes parlent des affinités électives des éléments? - et pourtant on ne peut pas dire d'une manière rigoureuse qu'un acide choisit la base à laquelle il s'allie de préférence. On a dit que je parlais de la sélection naturelle comme d'une puissance active ou d'une divinité; mais qui proteste lorsqu'un auteur parle de l'attraction de la pesanteur qui commande les mouvements des planètes? Tout le monde sait ce qui est visé et impliqué par de telles expressions métaphoriques; ce sont des raccourcis quasiment indispensables. » 14

7. SPÉCIFICITÉ

OU HÉTÉRONOMIE

DE L'INVENTION

SCIENTIFIQUE

Entre les conventions métaphoriques et les emprunts conceptuels, il n'y a guère de terrain fécond de la pensée qui ne se dérobe ou ne se révèle inclure une altérité. La circulation des concepts est aussi une circularité. Si l'on se donne une échelle historique suffisamment longue, on voit se dessiner entre les différents champs du savoir une sorte de va-et-vient des modèles, une sorte d'odyssée des notions. C'est un problème soulevé notamment par Sorel15, à propos de l'origine de l'idée de progrès. Il s'interroge sur Fontenelle et l'idée de la stabilité des lois de la nature: l'idée de cette stabilité est-elle issue directement de la physique, ou a-t-elle des causes historiques liées à l'horizon politique immédiat? Pour Sorel, le spectacle de la majesté royale, celui de la constance et de l'accumulation de l'autorité royale, ont fait que «la conception d'une accélération devait donc s'imposer à eux [les contemporains de Fontenelle] d'une manière à peu près évidente et nécessaire. On peut même se demander si la loi de l'accélération des graves ne s'était pas présentée à Galilée par suite d'analogies politiques; déjà de son temps la puissance des monarques était devenue assez absolue pour qu'on pût y voir un type de force constante». « Il se peut, ajoute-t-il, que l'idée d'accélération, après être descendue de la politique à la physique, ait ensuite parcourue le chemin inverse, en sorte que la théorie de la chute accélérée des graves, due à Galilée, ait contribué à préciser l'idée de progrès. » Il pourrait en être allé de même pour les hypothèses évolutionnistes: nées dans la philosophie de l'histoire, elles ne se sont imposées aux historiens qu'après une excursion à travers la biologie. Alors que le recours à Adam Smith et à Malthus était de fait,

14. DARWIN, The Origin of Species, p. 81. Cf. CoURNOT,Considérations sur la marche idées et des événements dans les temps modernes, Paris, 1872, t. II, p. 197: «N'est-ce aussi par métaphore qu'il est question en physique de forces, d'attraction, d'affinité? qui n'empêche pas les physiciens de les employer... par abstraction plptôt que métaphore... » 15. G. SOREL, Les illusions du progrès, Paris, 1947, 5e éd., pp. 33-35.

des pas Ce par

LA FACILITATION

ANALOGIQUE

25

l'hypothèse de Sorel constitue ici une simple supposition, énoncée et non pas établie. Elle n'est donc pas à considérer sur le même plan. Elle est intéressante dans de multiples directions, dont nous envisagerons les trois suivantes: d'abord l'idée d'une hétéronomie de l'invention scientifique; ensuite, l'idée de la fonction étiologique des analogies; enfin, l'idée de l'analogon, assise première et type de représentations. Supposer que le spectacle du pouvoir royal ait pu fournir à Fontenelle l'assise de l'idée de progrès, à Galilée la loi de l'accélération des graves, c'est impliquer qu'il n'y a pas de spécificité de l'invention scientifique pour chaque discipline ou chaque branche particulière du savoir. C'est admettre qu'un acquis scientifique, comme la loi de l'accélération des graves, se comprend non pas par l'analyse de l'état d'élaboration de la mécanique, de ses problèmes et de ses recherches à un moment donné, c'est-à-dire par l'histoire intellectuelle d'une discipline particulière, mais par la saisie d'une situation d'un tout autre ordre. C'est une appréhension extrêmement psychologiste et culturaliste de l'apparition des idées. Comme Sorel ici superpose simplement la représentation qu'éveille en lui l'idée du pouvoir absolu et celle que lui suggère la loi de Galilée, le rapprochement reste sinon entièrement arbitraire, du moins infondé et stérile. Il pourrait toutefois déboucher sur un problème plus riche. Que des lois scientifiques ou des principes physiques se soient constitués comme des effets seconds à partir d'une réflexion sur l'histoire politique, cette hypothèse n'inciterait certes pas à considérer que n'importe quelle idée puisse susciter son reflet dans n'importe quel autre domaine. La stabilité des lois de la nature, le progrès, la loi de l'accélération des graves, ces notions assurément répondent à une élaboration intellectuelle interne et spécifique; mais, si l'on voulait accorder ici une sorte d'occasionnalisme psychologique des rencontres d'idées, elles ont pu cristalliser par choc avec un autre domaine. La possibilité d'un tel effet de rencontre, liée à la préexistence d'une élaboration forte mais non saturée qui s'empare de ce qui lui convient, ces deux points sont ceux auxquels nous verrons se rattacher la possibilité et le fonctionnement des raisonnements relatifs à l'organisme social et politique.

8. LA FACILITATION

ANALOGIQUE

La principale faiblesse du raisonnement de Sorel, c'est peut-être d'exprimer le rapprochement qu'il fait entre une conception scientifique et l'appréciation d'un état de fait politique, en termes d'origine. Si l'on voulait chercher l'origine d'une conception dans la situation politique qui lui est contemporaine, encore faudrait-il délimiter la période historique d'une manière plus précise que ne le fait Sorel, qui glisse de Fontenelle à Galilée (<<déjà de son temps...») avec une aisance qui est celle de l'essayiste et non pas de l'historien. Le rapprochement est chez lui une mise en relations de dépendance étiologique directe et totale. Il y a une cause (une origine) et un effet. Mais peut-être pourrait-on poser d'autres types de relations et de situations réciproques entre deux

26

MÉTAPHORE

BT

CONCBPTUALISATION

domaines, qu'on supposera cette fois reliés par un emprunt conceptuel attesté et non pas comme ici par un emprunt simplement suggéré. Peut-être faudrait-il en venir à dire, en reprenant le mot de Saussure, que pas plus que le problème de l'origine du langage n'est un problème linguistique, le problème de l'origine d'une idée n'est un problème réflexif. L'interrogation adhéquate, ici, serait celle qui porterait sur le statut et sur la fonction. La fonction de l'emprunt analogique d'un domaine à l'autre, qu'il s'agisse d'un emprunt métaphorique de terminologie ou, plus profondément, de l'emprunt méthodologique d'un procédé intellectuel ou de l'emprunt épistémologique d'une exigence idéale du savoir, la fonction de l'emprunt ne saurait s'interpréter comme une production et une génération. Il n'y a emprunt que là où préexiste un problème. L'analogie fournit des expressions, des arguments, des représentations, des modèles; elle procure à la pensée un support imaginatif; c'est dire qu'elle n'est pas la source ou l'origine du concept. Là où c'est le cas, on a. quitté le plan de la connaissance pour celui de la rhétorique. Pour n'avoir pas de fonction étiologique légitime, l'analogie comme support imaginatif n'en joue pas moins un rôle fécond, un rôle extrême.. ment ambigu, mais dont l'importance historique est certaine. Nommons ce rôle une fonction de facilitation. L'acceptation d'une idée se trouve facilitée lorsque cette idée a déjà été formulée, ou lorsqu'elle est rattachée par analogie à un circuit conceptuel déjà frayé. La fonction de facilitation ne s'épuise pas tout entière dans la simple nécessité didactique de ramener l'inconnu au connu. L'expression ici ne se sépare pas de l'invention. Peut-être pourrait-on avoir recours à l'image d'une pensée paresseuse, qui emprunte de préférence les voies déjà tracées, une pensée conservatrice qui accepte l'innovation à condition de la reconnaître dans ce qu'elle disait déjà auparavant. En matière d'inven.. tion, qu'il s'agisse de physique ou de politique, il y a certainement des phénomènes de facilitation analogique à partir de schèmes connus. Ce qui a déjà été dit est pourvu de ce fait d'un certain crédit; ses énoncés préalables dotent une notion d'une certaine puissance qui la rend mieux apte à être acceptée. Sur un axe temporel, cela se traduit par le prestige et l'autorité des précurseurs, surtout lointains. En coupe, c'est-à-dire par rapport à la complexité du champ scientifique global à un moment donné, cela se traduit par le prestige et l'autorité de la discipline qui se trouve en situation de réussite; et de ce fait de toutes les notions qui peuvent se rattacher à l'élaboration conceptuelle de cette discipline. Ces notions sont généralement valorisées de deux manières à la fois: d'une part, au niveau de la terminologie centre commun de réfé.. rences et d'allusions, le jargon exprime ainsi la participation à un même ordre d'évidence -; d'autre part, au niveau des modèles logiques la discipline dominante fournit un type de l'intelligible, qui peut en venir à être considéré pour l'ensemble du connaissable à la fois comme un idéal et comme un critère. Nous voudrions comprendre le succès du langage de l'organisme politique et social comme un cas particulier et particulièrement frappant de valorisation analogique. Lorsque l'idée même d'organisme est surévaluée, tous les énoncés qui s'y rattachent

-

-

L'ANALOGON EST HISTORIQUE

27

ou qui s'en réclament participent de ce même cadre global de valorisation, et l'alimentent en retour 16. Nous aurons à revenir sur ce point en essayant d'esquisser une critique du raisonnement.

9. L'ANALOGON EST HISTORIQUE

Le raisonnement de Sorel nous conduira encore au seuil d'un troisième problème. Pour Sorel, et c'est là comme on sait sa façon personnelle d'être marxiste, le fondement de ces analogies fécondeuses d'idées se trouve dans la situation politique, ou plus exactement dans l'idée que pourrait se faire du caractère global de la situation politique de son temps un esprit qui partagerait sur ce sujet l'information et le point de vue de l'historien ultérieur. C'est mettre l'accent sur le poids intellectuel de l'histoire politique réelle, en lui accordant non pas un pouvoir de détermination rigoureuse et constante, mais une fonction de simple incitation virtuelle. A partir de la position de Sorel, que nous ne discuterons pas, on peut se demander s'il existe un domaine de connaissance qui soit le fondement auquel se rapporteraient l'invention et la circulation des concepts. Pouvons-nous localiser un analogon ultime de l'invention? D'une manière générale, nous penserions plutôt qu'aucun niveau de réalité ne constitue à cet égard un analogon absolu en droit, un sol stable toujours porteur et jamais dérivé. Si c'était le cas, les analogies ne seraient plus métaphoriques pour la simple raison qu'elles seraient métaphysiques. Ce qu'il y a de métaphorique dans les emprunts conceptuels est la contrepartie ambiguë de l'absence d'une métaphysique. Toutefois, et ce point ne contredit en rien le précédent, les périodes historiques fécondes et novatrices connaissent au moins un analogon privilégié. On discerne même le plus souvent plusieurs terrains de référence de l'invention conceptuelle. Seulement, l'analogon est variable; la pensée en a connu plusieurs successivement: et là même où on pense retrouver un même modèle à plusieurs siècles de distance, les contenus de représentation et les valorisations qui lui sont attachées auront changé. D'où la nécessité méthodologique (sur laquelle nous reviendrons plus loin) de subordonner dans ce cas toute analyse typologique à une analyse historique. Il y aura lieu de préciser ce point pour ce qui concerne les représentations organiques, qui font le sujet de l'ensemble de cette étude; illustrons-le simplement ici pour ce qui concerne les représentations techniques.

16. G. BACHELARD, formation La de l'esprit de la connaissance objective. Paris, 1957.

scientifique.

Contribution

à une psychanalyse

28

MÉTAPHORE

ET CONCBPTUALISATION

10. CYBERNÉTIQUE

ET SOCIÉTÉ

L'exposé

de la théorie

cellulaire

que nous
«

avons

analysé

plus haut

assimilait les mitochondries

à de

véritables chaudières moléculaires ».

Les hauts fourneaux y rendaient intelligible la respiration. Au début du XVIIe siècle déjà, Harvey expliquait la circulation du sang sur le modèle des pompes aspirantes et foulantes. Le recours au technique comme modèle d'explication du non-technique, qu'il s'agisse du vivant ou de l'univers, constitue une des constantes les plus importantes de la pensée. En ce lieu, l'univers mental de la logique occidentale et celui de la civilisation occidentale coincident 17.Plus ce recours est permanent et important, plus ses manifestations sont nombreuses, diverses et liées à leur temps. Les divers langages technologiques que nous avons relevés plus haut dans l'article sur les fonctions cellulaires, non seulement appartiennent à des domaines différents, mais encore ont des âges différents. La «contemporanéité des non-contemporains» 18: cette notion par laquelle Mannheim désigne la coexistence simultanée, dans la vie sociale, de niveaux de maturité rationnelle différents, cette notion pourrait s'appliquer ici à la survie intellectuelle et à l'actualité technique des métaphores. Plusieurs sortes d'usines sont impliquées en surimpression dans ces langages importés; ou du moins plusieurs représentations attachées à divers âges industriels de la production. Ces modèles techniques subsistent tous ensemble, comme du reste dans la réalité; et les plus anciens constituent les réseaux mentaux les plus familiers parce que les plus longuement frayés, jusqu'au moment où ils s'effondrent comme caducs, donc difficiles. Du reste il y a facilement décalage entre le statut scientifique ou technologique d'une réalité et son pouvoir de. facilitation. Celui-ci lui constitue un rôle intellectuel secondaire parfois sans proportion avec son importance directe. Si nous acceptons une perspective pour laquelle les systèmes de valorisations analogiques se succèdent, se modifient dans le temps, fleurissent et dépérissent, s'ouvrira à nous un ensemble de questions d'ordre temporel, relatives au décalage, au succès, à la persistance et à la caducité des modèles. Il n'y a pas seulement succession des modèles, chaque modèle constitue par lui-même une séquence, et sa signification demeure étroitement liée à ses déterminations historiques particulières. Ici, pour reprendre notre exemple de langages techniques d'âges et de secteurs différents mêlés dans une explication technologique de la cellule, le réseau de langage le plus neuf est évidemment celui de l'information cybernétique. La cybernétique est le langage d'un succès dont les fonctions de facilitation analogique commencent à s'explorer. Si elle fournit une mode, c'est bien parce qu'elle fournit la possibilité d'un élargissement conceptuel des types d'explication. La cellule conçue comme un
17. Sur la perspective des rapports entre mécanisme, organisme, finalité et technique, cf. G. CANGUILHEM, connaissance de la vie, Paris, 1965, 2e éd.; «Machine et organisme », La pp. 101-127. 18. MANNHEIM, Man and Society, Londres, 1940, p. 41.

CYBERNÉTIQUE

ET SOCIÉTÉ

29 un exemple

« véritable

système

cybernétique

autorégulé » constitue

d'expansion des modèles de l'information électronique. Un second exemple se rapportera plus directement à notre propos central, puisqu'il considère une tentative de conception cybernétique de la société. K. Deutsch, qui entreprend cet élargissement ou ce défrichement conceptuel19, le situe dans une perspective plus générale. L'homme, pose-t-il, pense en termes de modèles. Il intègre les événements à titre de symboles codés et selon des grilles. Après avoir passé en revue les principaux modèles classiques des représentations politiques et sociales, K. Deutsch propose de généraliser et d'étendre aux sociétés humaines le type d'explication que recèle le modèle cybernétique et ses catégories de communication et de contrôle. Ce qui est intéressant ici, c'est le caractère réfléchi et volontaire de la généralisation analogique. Entre les moyens de communication et les procédés de contrôle dans les machines, le système nerveux et les sociétés humaines, il existe assez d'analogies pour permettre d'établir le concept généralisé d'un réseau de communications qui s'auto-modifie, donc d'un «learning set » 20.C'est-àdire le concept d'un système caractérisé par son degré d'organisation, de communication et de contrôle, qu'il s'agisse du domaine social, biologique ou électronique. Un certain nombre de concepts permettent d'articuler ce système et d'élaborer à partir de lui un savoir: les notions d'interprétation, perception, mémoire, souvenir, conjecture, déception, décision, etc. En fait, on notera que tous ces termes appartiennent au vocabulaire psychologique des opérations mentales, déjà transposé une première fois dans le domaine de l'informatique, généralisé à partir de là, puis transféré dans le domaine social. Une notion comme celle de magnétisme, nous le verrons, parcourra une trajectoire de ce genre pour retomber assez près de son point de départ, mais valorisée par le parcours et en quelque sorte absolutisée par lui. Ce qu'essaie d'ébaucher K. Deutsch dans cet article, c'est en somme une expansion de l'espace logique de la connaissance du social, par le gain de nouvelles catégories et de la nouvelle règle du jeu qu'elles comportent. C'est un accroissement de la connaissance possible par assimilation d'une approche qui fait ses preuves ailleurs. Il essaie de développer le discours de cette approche, abstraite des machines à feedback et reprojetée dans le domaine social, en esquissant l'éclairage de définitions neuves qu'elle permet. C'est une façon de susciter à froid l'enrichissement d'un savoir en empruntant et en adaptant un réseau notionnel déjà constitué. Dans ce cas, c'est la présence de l'analogon cybernétique, son prestige, et aussi sa disponibilité (car il n'est pas encore aussi exploré qu'il pourrait l'être, et pour l'instant, sur le plan intellectuel, il fait bien plus l'objet d'un mimétisme fasciné que d'une véritable reprise rationnelle), c'est la présence de l'analogon cybernétique qui provoque la recherche d'une analogie générale porteuse de l'application. Il est du reste fort possible qu'il y ait prochainement une extension théorique importante du modèle cybernétique aux sciences sociales,
19. Karl S. DEUTSCH, Mechanism, organism, and Society: some models in natural social science, in Philosophy of Science, Baltimore, 1951, vol. XVIII, pp. 230-252. 20. Ibid., p. 240. and