Les milices du XVIè siècle à nos jours

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Français
225 pages
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Description

Depuis une trentaine d'années, le phénomène des milices a pris une ampleur sans précédent et s'impose comme une réalité politique majeure. L'intérêt de cet ouvrage réside dans sa pluralité de points de vue. La mise en perspective historique permet de comprendre le glissement progressif d'une "milice d'Etat" à des milices infra-étatiques ou illégales, voire criminelles. L'analyse comparative des milices actuelles permet, en outre, de révéler les logiques politiques, financières, techniques ou médiatiques qui les sous-tendent.

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Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 235
EAN13 9782296261884
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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!"#$% &'"(#$)&#*'" %#+%(#$)&#*'" +% ,-.#/# 0Ouvrage publié avec leconcours du C.R.I.S.E.S., université Montpellier-3
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-12429-5
EAN: 978229612429-5AVANT-PROPOS
Cet ouvrage se proposed’étudier le phénomène desmilicessurla longue
durée, de lafin du Moyen Âge à nosjours. Sonpoint de vueest également
international, essayant sinon d’atteindre une impossible exhaustivité,du
moins de proposer untableau richeet variédefaçon à souligner les aspects
extrêmement divers pris par le phénomène milicien à traversl’histoire, mais
aussiselonles aires géographiques. Cettedoubleambition – tempslong et
larges espaces –explique le plan de l’ouvrage .
L’introduction étudie l’histoiredu mot « milice », soulignant d’emblée la
grande polysémieduvocableetson caractère le plussouvent négatif .
La première partie les milices légales expose l’évolution historiquedes
emilices jusqu’au seuil du XX siècle. Cette partieest construite selon une
logiquegéographique de façon àfaireémerger,à travers les âges,différents
types de milices:en Occident,en Orient, mais aussi dans le monde
communisteetsans oublierledomainecolonial. Ce premier âge desmilices ,
malgré d’énormes différences, démontre leur caractère légal etleur
participationà laconstruction de l'État .
La seconde partie les milices illégales présente un tableau aussi complet
e eque possible du phénomène milicien contemporain (XX et XXI siècles) .
eDansla mesure où, à partir du début du XX siècle, le phénomène milicien
change de natureet d’étatiquedevient paraétatique ou contre-étatique (même
si,dans certains cas, lesmilicespeuvent participer à la reconstruction d'États
tombés en déshérence),cette partie metl’accent sur lecaractère illégal des
milices contemporaines,du Libanà l’Afrique, de l’Amériquecentrale à
l’exYougoslavie. La tentative de dégager une sériede types communs à ces
milices explique l’organisationrésolument thématiquedecette partie .
L’ouvrage résulte destravaux de plusieurs enseignants-chercheurs ,
chercheurs et doctorants de l’équipede recherche États, Sociétés, Idéologies ,
Défense (E.S.I.D.) UMR 5609 CNRS Montpellier III et auxquels se sont
joints des chercheurs extérieurs et des hommes de terrain ayantparticipéau
séminaire organisé sur ce thème le 11mars 2005. La miseenœuvredecet
ouvragea été coordonnée par les professeurs Jean-François Muracciole
(première partie) et Danielle Domergue-Cloarec (deuxième partie).
7INTRODUCTION
La « milice»du mot à lachose; ou l’aventure d’un vocable
particulièrement polysémique
S’il est difficile de dater avec précisionledébut de l’emploi du mot
« milice»en français,force est de constater que, dèsson origine, il a revêtu
une forte polysémie. Toutefois, uneconstanteémerge :en dépit de cette forte
polysémie, une caractérisationmajoritairement péjorative semble parcourir
les âges. Sile mot « milice»a toujours revêtu dessens divers, il aaussi été
le plusnégativement connoté .
« Milice» ou « milicie », dérivedu latin « miles» (le soldat) et
« militia» (le service militaire, lecorps de troupe),désignent, selonle
contexte etpar extension du latin, l’armée en général, le maniement des
armes, le service militaire, lacampagne militaire ou même l’expédition
militaire. Après le mot « milicie» (1372),« milice»connaît sa première
occurrence en français en 1578 sousla plume de Brantôme dans son
Discourssurles duels dans le sens d’armée en général. En1611, apparaît un
sens voisin – les «arts militaires» en général – puis,en1617, vientle
«corps de troupes armées », enfin, vers 1636, le mottend àdésigner des
contingentslevés dans les communespour renforcerl’armée régulière. Cette
définition se retrouvedans le nouveau dictionnaire de la langue française (fin
eXVII siècle): « troupe composée de bourgeois et de paysans à qui l’on fait
prendre les armes en certainesoccasions.» Le terme« milicien» n’apparaît
qu’en1725 .
La Chesnaye-des-Bois(Dictionnaire militaire…, Lausanne, 1743)
précise: « les premières milices furent levées dans lesprovinces du royaume
pour le servicede nosrois, sous Charles VII,dit le Victorieux en1422. Les
premiers chefs,capitaines et commandants de milices,dits francs archers de
la ville, prévôtéet vicomtéde Paris,furent créés en1440 (…). Aujourd’hui ,
le roi acent bataillons de milice dans les provinces et généralités du
royaume, dont S.M.se sert entemps de guerre, pour fairegardersesplaces.
Chaquegénéralité est obligéedefournir un certain nombre de bataillons de
milice. »
L’Église, de son côté, emploie le mot dans unsens trèsparticulier. En
latin médiéval et moderne, « militia»désigne la« milice céleste» ou
« l’armée des anges ». Par extension,en français,« milice sacrée»est une
métaphorede la croisade sousla plume des clercs ou dans les textes
religieux .
eÀ lafin du XVI siècle, « milice» ne désigne donc pas une troupe
particulière, mais plutôtlefait de faire laguerre. Ce sens premier et général
9e
est très usitéau XVII siècle. Bossuet évoque la« milice admirable»
e(comprenonsl’armée) que Romeentretenait. Le sens perdure au XVIII
siècleet,dans son Histoiredu règne de Charles XII, Voltaireemploieà
plusieurs reprises « milice» pour désigner l’armée régulière. Onretrouve le
même usagechez Fénelonou même chez Rousseau dans sonEssai de
constitutionpour la Pologne. Ce sens très général va peu à peu disparaîtreà
epartir de lafin du XVIII siècle même si, ici ou là, on entrouveencore trace .
Ainsi, on note sousla plume de Joseph de Maistredans Les Soirées de
SaintPétersbourg (1821):« Ce monde est une milice, un combat éternel ». Au
emilieu du XIX siècle, Littré indique quece sens n’est plus guère usité .
Aujourd’hui, il acomplètement disparu .
Toutefois,decette imprécision, vont progressivement émergertrois sens
plusprécis: la milice d’Ancien Régime;laforce de réserve régulièredu
e eXIX siècle; laforce paramilitaire du XX siècle .
I.L’EPOQUEMODERNE : LA « MILICE » COMME SYNONYME DE RESERVE
eÀ partir du XVIII siècle, par un glissementmétonymique très classique
substituant la partieau tout, le terme tendà désigner non plusl’art de la
guerreen généralou l’armée dans son ensemble, mais une force militaire
particulière: une troupe levéeenréserve. L'Encyclopédie (1758) est
révélatrice de ce basculement. En effet,faisant dériverle mot français du
latin miles(soldat) qui viendrait de mille (chaque tribu de Romedevantlever
mille hommes…), l’Encyclopédiecommence par proposerladéfinition
couranteet vague du mot: l’armée romainedes citoyens. Mais, sans
transition, l’Encyclopédie propose uneautredéfinition: la« milice »ce sont
les habitants d’un pays ou d’une ville qui « s’arment soudainement pour leur
propredéfense» et,en ce cas, les « milices» sont opposées aux « troupes
réglées » .
À partir des années 1610,en effet, un usage plusrestrictifa commencé à
apparaître pour désigner « un corps de troupes armées, levées dans les
communespour renforcerl’armée régulière». Ce qui est notable, c’est qu’en
cette circonstance, lefait précède largementle mot. En effet, lespremières
« milices» urbaines(dans le sensrestrictifetmodernedu mot)surgissent
e
dèsle XIII siècleavec le mouvement chartiste. En échange de leur fidélité
au roi, les communes à charte reçoivent ledroit de s’administrerpar
ellesmêmes et,enparticulier,d’assurerleur propre police. Elleslèvent alors des
eforces qu’à partir du XVII siècle on désigne rétrospectivement et
sélectivement par l’expression de « milices urbaines» ou de « milices
bourgeoises ». Historiquement,ces forces ont d’ailleurs davantage joué un
rôlede police qu’un véritable rôle militaire à l’exception des villes d’Italie
du Nordet des Flandres. Ainsi,à Courtrai(1302), lesmilices flamandes
10infligent une sévère défaiteà l’armée du roi de France, les manants des
milices égorgeant à l’armeblanche lafinefleur de lachevaleriefrançaise
tombée à terre. Quelques annéesplustard, la noblessefrançaise se vengera
en écrasantimpitoyablement les mouvementssociaux des villes textiles
flamandes,comme le mouvement des « ongles bleus », dont les animateurs
étaient à la basedesmilices.
e eÀ la mêmeépoque (fin XVI début XVII siècles), le terme s’enrichit
d’un autre sens, trèsprochedu précédent,celui de « milice provinciale »:
troupe temporaire ou permanente recrutée par tirageau sort dans les
paroissespour servir de guet,deforces de réserve ou d’auxiliaires de l’armée
royale régulière. En France, François Ier crée une première milice côtière
pour assurerleguet des côtes. En Angleterre, l’usage semblablede
e« militia» remonteau milieu du XVI siècle. La milice britannique est une
force théorique de 200 000 hommes libres(freelanders)levée par les
landlords provinciaux pourrépondre aux menaces d’invasion. Louis XIV et
Louvois consacrent le termede« milice»enl’employant dans lafameuse
ordonnance de 1688 pour désigner les « milices royales ». Ils’agit de forces
auxiliaires de l’armée régulièrealimentées par tirageau sort dans les
paroisses de tousles hommes valides de 16 ansà 60 ans. Abandonné aprèsla
paix d’Utrecht(1713-1715), le systèmedesmilicesprovincialesou royales
est temporairement tombé en désuétude avant d’être reconstitué en1726. Il
s’agit,à partir de ce moment,de réserves dans lesquellesl’armée régulière
peut théoriquement puiser entemps de guerre. Signe que la réalité de la
milice s’inscrit dans la profondeur sociale du royaume, le mot « milicien »
apparaît en1725. En Angleterre, la milice est réformée en1757 au profit
d’une New Militiafondée surle tirageau sort etsur unservice limitéà
quelques jours d’activité militaire par an, pendant cinq ans. Le systèmedes
milices est également étendu parla France etla Grande-Bretagneà leurs
colonies d’Amérique pour y soutenir lesmaigres forces régulières déployées
surplace .
II.L’EREDES REVOLUTIONS : DE LA MILICE D’ANCIEN REGIMEA LA FORCE
DE RESERVE
Par delà les variations etlesrelatives imprécisions de sonsens, le mot
« milice»a pratiquement toujours été connoté négativement. Plusieurs
e eexpressions des XVIII et XIX siècles témoignent déjà de cette
connotation :
- « Tomber en milice », c'est-à-direêtre tiréau sort pour la milice;par
extension, ne pas avoir de chance ;
- « Soldat de la milice »: personne qui n’aaucun avancement dans sa
profession; un raté .
11Dans Les Paysans (1844), on peut lire sousla plume de Balzac:« Je ne
suis pas déclaré, dit l’enfant, je ne tirerai pas au sort. Ma pauvre mère,
qu’était fille,aaccouchéaux champs. M’manm’a sauvéde la milice »
De la même façon, Sieyès,dans sonpamphlet : Qu'est-ce que le Tiers
État?(1789)),citecomme unprivilège scandaleux de la noblesse lefait
d’être exemptédu tiragede la milice:« Sil’onm’oppose qu’en rendant
communsquelques-uns de ces privilèges, par exemplecelui de ne pastirer à
la milice, on s’interdirait le moyen de remplir un besoin social, je réponds
que tout besoin publicdoit êtreà lacharge de toutle monde, etnon d’une
classe particulière de citoyens ». Le mot etlachose qu’il désigne sont si
eimpopulairesque lorsque la Révolutionou les régimes du XIX sièclecréent
des forces militaires assez proches(c'est-à-diredesréservesterritoriales), ils
segardent bien d’employer le terme« milice»désormais attaché à la
légende noirede l’Ancien Régime. Ilsluipréfèrentl’expression plusneutre
de «garde ». Ainsi, le 13 juillet1789, la milice parisienne devientle
prototype enmême tempsque l’embryon de la« Garde nationale ». Le
eGrand Larousse du XIX siècle (1874) abienpointé le glissement aussi bien
sémantique que politiquede la « milice »à la« garde »: « En 1789, lecorps
des électeurs exprima le désir de la réorganisation desmilices bourgeoises ,
et,en effet,elles furent transforméesla mêmeannée en garde nationale» .
ePar extension,au XIX siècleetjusqu’en 1872 pour la France, la« garde »
désigne désormais une milice bourgeoise urbaine quirenoue, par delà la
Révolution,avec les forces d’autodéfense municipale de l’Ancien Régime .
Ce paradoxe est souligné par Tocquevilledans L'Ancien Régimeetla
Révolutionqui yvoit un bel exemplede permanence desinstitutions
étatiques au-delàde l’épisode révolutionnaire. De même, la loi Niel(1868)
crée une «garde mobile» qui,en dépit de son vocabulaire, tend la main à la
milice royale de Louis XIV: unearmée auxiliairede réserve tirée de
l’ensemblede la population.
Aux États-Unis, uneévolutionsensiblement différente se dessineà lafin
edu XVIII siècle. Les constituants américainss’accordent unanimement pour
condamnerla trèsimpopulaireettrès injuste militiabritannique. Ils lui
substituent le principede la «bonne milice»decitoyens, modèle présenté
comme une alternative aux armées permanentes jugées à lafoistrop
dispendieuses, sources de conflits entre les États ettrop dangereuses pour la
libertédes citoyens. Dans La Déclaration des droits de Virginie (1776), on
peut lireau titre XV:« Une milice bien réglée, issue du corps du peuple, et
accoutumée aux armes,est ladéfense propre, naturelle etsûre d’un État
libre;les armées permanentestoujours sur pied entemps de paix,doivent
êtreévitées,comme dangereuses pour la liberté; et dans tousles cas, le
militaire doit être tenu dans une subordination exacte à l’autoritécivile,et
toujours gouverné par elle». Les articles de la Fédération(1777)reprennent
la même idée, mais,defaçon plusréaliste, ouvrent la possibilitéd’une armée
fédérale non permanente. La Constitution (1787) achève l’évolution en
créant un double système: d’un côté unearmée fédérale permanente réduite
12à sa plussimpleexpression et dont le Président est lechefdedroit; de
l’autrecôté, des « milices »d’État également soumises à son autorité (art. II ,
section 2):« Le Président seracommandant en chefde l’armée et de la
marinedes États-Unis,et de la milice des divers Étatsquand celle-cisera
appelée au service actif des États-Unis ». Dèsles années1790, l’expression
de «garde nationale» se substitue,à l’imitation de la France, àcelle de
« milice d’État »; elledeviendra officielleen1825. L’idée révolutionnaire
d’une« bonne milice », conçue comme une armée populaire non
permanente, contenue dans La Déclaration de Virginie n’a pas été retenue et
la« milice» ou la «garde nationale» n’est qu’une réserve de l’armée
permanente. Seule la Suisseadoptefinalement la proposition virginienne. La
constitution fédérale de 1874 met enplace une «armée de milicess »formée
de l’ensemble des citoyens,astreints àdes périodesrégulières
d’entraînement. La «certification de milice»désigne alors l’attestation
selonlaquelle lecitoyen- milicienabienrempli sesobligations militaires.
Sile mot « milice»disparaît, saufen Suisse,duvocabulaire officiel et
en’est plus assumé parlesrégimes en voiededémocratisation du XIX siècle,
la réalité qu’il décrit demeure. Qu’on l’appelle « milice », «garde »,
« territoriale» ou « landwehr », qu’elle soit générale, volontaire ou tirée au
sort, il s’agit toujours,à côtéde l’armée régulière, d’une réserveau service
long .
eIII. LE XX SIECLE : LA MILICE SYNONYME DE FORCE PARAMILITAIRE
On peut considérerque vers 1870 que le mot mute une nouvelle fois et
acquiert sonsens contemporain dominant:celui d’uneforce supplétive ou
paramilitaire levée par appel ou par enrôlement etquiremplace ou renforce
un État ou une armée régulièredéfaillants. En 1874,dans son Grand
Dictionnaire, Larousse désigne par « milice» uneforce supplétive de police
dans despays où n’existe pas d’armée permanente. Leglissement de la
milice comme instrument légal de l’État à la milice paramilitaire commence
à s’opérer.
En France, on peut dater de la guerrede 1870-1871 le surgissement de ce
nouveau sens de la« milice ». Dès1870, sousle gouvernement de la
Défense nationale, Flaubert notedans Sacorrespondance leglissement de la
force légale de réserve à la formation paramilitaire:« Milice nationale ,
ouvrière, populaire. Je suis lieutenant, j’ai une milice etj’exerce mes
hommes ». Dans ses Contes et Nouvelles (1884), Maupassant place sousle
vocable de « milice» les corps francs de partisans qui harcèlent les arrières
destroupes allemandesrégulières: « Ils avaient acheté des canons et des
fusils,équipé une milice,formé des bataillons et des compagnies,etils
13s’exerçaient toutle joursurla place d’armes. Tous,boulangers,épiciers ,
bouchers, notaires,avoués, menuisiers, libraires, pharmaciens eux-mêmes ,
manœuvraient à tour de rôle». Cinquanteans plustard, dans L’Espoir
(1937) , Malraux décrit la milice fascistecomme « uneformation militaire
remplaçant, pendant laguerrecivile espagnole, les forces régulières ». Dans
Le Bâillon dénoué (1945), Mauriac fait échoà Maupassant en décrivant ainsi
les résistants:« Les soldats de ces milices ont souffert pour restaurer en
France ladémocratie». Sensiblement à la même époque (janvier1944), le
P.C.F. crée en France les « milices patriotiques » pourpréparerl’insurrection
nationalecontre Vichy et l’Occupant.
On peut émettre l’hypothèse que la mutation contemporainedu mot (de
laforce de réserve officielleetlégale à la force supplétive plusou moins
régulière, voire illégale) s’effectue au moment(après 1870)où la
généralisation des armées de conscriptionsurle modèle prussien rend caducs
etlachoseetle sens ancien du mot. Dans l’univers européen des « nations
en arme» des années 1870-1914, la réserve tend àdisparaître, elle sefond
dans l’armée de masse qui englobe désormais toute la nation. En France,
c’est en1872 que disparaît la Garde nationale au même momentqu’est établi
le service militaire universel. Le mot « milice »est alors disponible pour être
utilisédans un sens nouveau désignant des forces paramilitairesqui
surgissent à la marge des armées régulières(ainsi en France en1870-1871 ,
dans les Balkans en1875-1878, lors de laguerredes Boers en1900-1901).
Après1945, ce sens est devenu nettement dominant etona pris l’habitude de
désigner par « milices »ces forces nées surlesruines d’un État défaillant ou
dans un contexte de guerrecivile (les « milices libanaises », les « milices
ivoiriennes », les « milices serbes »)sur une base politique, ethnique,
religieuse ou sociale. Dans un registre voisin, onpourraévoquer des
« milices privées », des « milices patronales» ou des « milices
d’autodéfense» .
Toutefois, la richesse polysémique du mot « milice» n’est pas épuisée .
Commebien souvent quand il s’agit de l’évolution de la langue, la nouvelle
signification d’unmot n’élimine pasla précédente. Jusqu’à nos jours, les
deux acceptions de « milice»cohabitent ettendent ainsi àdésigner des
réalités totalement différentes.
La « milice» peut ainsi continuer àdésigner une force de réserve à
caractère officiel, levée par un État régulier dans lebut de soutenir son
armée ou sa police. Ce sensse retrouve le plussouvent dans des États sans
conscription. La « milice» (ou la «garde »; les expressions étantici
synonymes) conserve une origine légale sinon légitime. Elleémaned’un État
constitué,ellea desstatuts, un uniforme, ses hommes sont soldés etsoumis à
destribunaux réguliers pour jugerleurs délits,etc. Ainsi,en
GrandeBretagne, la militia(force de réserve territoriale) est régulièrement réformée
avant de disparaîtredéfinitivement aprèsla Première Guerre mondiale. Une
14loi de 1882 réglemente le servicedans la« militia reserve »: les
engagements y sont reçus de 17 ans à 35 ans révolusou jusqu’à 45 ans dans
lecas d’anciens soldats de métier. Toutmembre volontairede la milice
(militiaman) doitservir, en échange d’une primed’engagement,d’abord
pour une duréed’instructionpouvant aller jusqu’à six mois,ensuite il est
astreint, tout en conservant son activité professionnelle, àdespériodes
d’entraînement régulières. Ce système n’est pas très éloigné de lagarde
territorialede Niel(1868)ou du systèmedes gardesnationales américaines ,
seullecaractère obligatoire ou pas du service pouvant différencierles
organisations d’un pays à l’autre. L’idée, sinon le mot, se retrouveencore
esousla plume desréformateurs militaires du XX sièclede Jaurès (L’armée
nouvelle, 1910)à De Gaulle (Vers l’armée de métier, 1934)qui fait coexister
la« force mécanisée» servie par desmilitairesprofessionnels àcôtéd’une
massedeconscrits aux frontières,avatarmoderniséde la garde territorialede
Niel ou de la milice de Louvois. Parfois,dessolutions mixtes existent :
pendant laguerredu Vietnam, période durant laquelle laconscription fut
rétablie aux États-Unis, unsystèmecomplexe d’exemptions permettait
d’effectuerson service militaire dans la Garde nationalede son État et ainsi
d’échapper aux unités combattantes infinimentplus exposées de l’armée
régulière. La Garde nationaleaméricaine, ou forme modernisée de la milice
de l’époque moderneest une force de 30 millions de réservistes. « L’armée
de milices»à la Suisse n’est qu’uneextension et enmême temps une
généralisation de ce système: toute la nation(etnon plus des groupes de
volontaires) est ici astreinteà ce systèmede réserve permanente ponctuée
par une formation initiale, puis despériodes d’entraînement. À l’époque
contemporaine, derrière le même mot, se cachent doncdesréalités aussi
fondamentalement opposées que la« milice suisse» etles « milices
libanaises » .
À mi-chemin entre la milice paramilitaire illégale etla milice réserve
étatique à l’anglo-saxonne ou à la Suisse,existent également,à l’époque
contemporaine, des casparticuliers de milices généréspar des états àforte
connotationidéologique. En ce sens, on peut citer la milice fasciste italienne,
la Milice de Vichy, voire les « forces de protection» SA (« Sections
d’assaut ») et SS (« Échelons de protection ») du parti nazi. Ces
organisations ont en commun une ambiguïtéfondamentale quilesplace à
égale distancede l’État et du parti; de la légalité étatique et de l’illégalité
privée ou partisane. Un schéma d’évolution entrois temps deces
organisations peut être proposé: à l’originecréationstrictement privée du
parti ou d’un groupe partisan, elles deviennent desinstruments de terreur
entre lesmains de l’État avant de s’ériger elles-mêmes en État dans l’État
dans un contexte de guerrecivile ou de guerreextérieure. En 1922 ,
Mussolini crée la milice fasciste, destinée àassurerla sécuritéde l’État tout
en étant officiellement rattachée au parti. Par imitation, la plupart despartis
ou desrégimes fascistes ou fascisants de l’Entre-deux-guerres vont
15multiplier les « milices », les « gardes» (en Roumanie)ou les « phalanges »
(en Espagne). Dansses Propos sur lebonheur1928, Alain souligne la
relation à l’ordre et à la violence particulièrement ambivalentedece typede
milice fasciste: « La milice fasciste[…] ne connaît de laforce et de l’ordre
que ce qui est agréable[…] Jouerledouble jeu politiquede la vigilanceet de
laforce, bousculer, bâtonner,fouetter ceux qui se moquent ou quiseulement
refusent de saluer » .
La SA et la SS expriment à la perfectionle schéma d’évolution en trois
temps de la milice fasciste: hors de l’État; dans l’État; contre l’État. À
l’origine (1921 pour la SA; 1925 pour la SS), ilne s’agit que de forces de
protectionprivées du parti nazi qui naissent dans une Allemagne où les
groupes paramilitaires de toutesobédiences prolifèrent. Ces forces
deviennent légales etsont intégrées à l’État aprèsla prisede pouvoirparles
nazis. Elles entrent alors au service desintérêtsidéologiques de l’État nazi ,
enparticulier par lagestion du systèmeconcentrationnaire. Mais,grâce à la
guerre, la SS se constitue peu à peuun véritableempireà lafoismilitaire
(Waffen SS internationalisée), idéologique (contrôledesinstituts de la race) ,
policier (contrôlede toutes les polices du Reich dans lecadrede l’office
centralpour la sécuritédu Reich (R.S.H.A.),concentrationnaire (exclusivité
de lagestion des camps),économique (installation d’usines dans les camps ,
location de la main d’œuvre servile aux grands groupesindustriels,contrôle
des chemins de fer à lafin de laguerre). Comme lefait remarquer Ian
Kershaw,à mesure que l’État allemand disparaît par laguerre, l’État-SS ou ,
plus exactement lecontre-État SS, necessede se fortifier, poursuivant les
buts d’une Internationale fasciste raciste quipeuvent êtredifférents de ceux
de l’État national allemand .
La Milice de Vichy, tout ens’inscrivant dans le même schéma, présente
des caractères propres. Elle constitue d’abord un exemple particulièrement
significatif sur le plan sémantique. Rappelons que cette force supplétive est
créée parl’État français de façon indirecte par une loi du 30 janvier1943 :
« La Milice française, qui groupe des Français résolus à prendre une part
activeau redressement politique, social, économiqueetmoral de la France,
est reconnue d’utilité publique». Le momentn’est pas indifférent: suiteà
l’occupation de la zone sud, les Allemandsprocèdent à la liquidation de
l’armée françaiseetne laissent subsisterqu’un fantomatique« Régiment de
France ». D’une certainefaçon, la Milice remplace l’armée (on aura noté le
saisissant retournement par rapport à la milice de Louvoisqui,elle, devait
soutenir l’armée). Maisla Milice remplace aussila police. En effet,au même
moment, les Allemands réclament l’accentuation de la répression contre les
résistants(des « miliciens»aussi à leur façon, au sens de Maupassant ou de
Mauriac; des « terroristes» pour lesnazis). Dansla mesure où les forces de
police régulièresne paraissent pas enmesurede remplir correctement cette
mission, Laval crée donc une force ad hoc ou, plusprécisément, il légaliseet
renforce une création antérieureà demi privée. La Milice, en effet,est une
16extension du Service d’Ordre Légionnaire (S.O.L.) que Joseph Darnand
avait créé au début de 1941 etqui avait reçu après coup de Darlan un
caractère officiel enjanvier1942. Organisation à l’origineà demi privée ,
puis théoriquement placée dans un cadreétatique, la Milice de Vichy, un peu
à l’imagede la SS, mais à uneéchelle bien moindre, va tenter dedévelopper
un « empire» (contrôlede l’Information,de l’ensembledes forces de police,
desprisons,de la répression) et finir par constituer un État dans l’État, un
« Étatmilicien » pour reprendre l’heureuseexpression de Pascal Ory .
Cela étant, le choix du mot « milice» parles dirigeants vichyssoispose
problème. Pourquoi « milice »? Un autre termeétait disponible et, sans
doute, plusjuste pour désigner la réalité de la Milice vichyssoise, celui de
« légion ». Mais cedernier a fait l’objet,depuis1940, d’un abus
d’utilisation. D’abord parce que Vichy a créé,à l’été 1940, la Légion
françaisedes combattants,force non armée qui réunit autoritairement toutes
les associations d’anciens combattants et ensuite parce que le termea été
utilisé,et discrédité, par les milieux collaborationnistes parisiens qui
fondent,enjuillet1941, la« Légion des volontaires français contre le
bolchevisme» (LVF). Dans ces conditions,« légion »étant inutilisable, reste
« milice» quiprésente le doubleavantage, dans un contexte de basculement
vers laguerrecivile,d’évoquer la« milice fasciste», mais aussi, pourl’État
fondamentalement conservateur qu’est Vichy,defaire un clin d’œil à
l’Ancien Régime. Enfin, pour compliquer le tout, Vichy distingue, au sein
mêmede la Milice, une force armée, fer de lancede l’organisation, qu’il
appelle «franc garde », sorted’évocation, cette fois,des «gardes
enationales » du XIX siècle .
Aussi bien dans sa réalité politique, que dans sonrapport à l’État, son
évolutionou sa dimensionsémantique, la Milice de Vichy synthétise-t-elle la
complexitéetla richessedu phénomène desmilices.
eMême si le mot n’a plus du toutle même sens qu’au XVIII siècle, une
remarque s’impose: celle de laconnotationnégative destermes « milice »
eou « milicien ». Dansle sens commun du début du XXI siècle, une
« milice» n’est pas loin d’être considérée comme une bande armée
dangereuseetillégitimeet un milicien comme un soldatirrégulier, violent et
ne respectant aucune règle. Le «désarmement desmilices» est une
expression qui, depuis une vingtained’années, revient comme un leitmotiv
dans lesrésolutions de l’ONU concernant le règlement de telle ou telle crise
régionale .
17PREMIÈRE PARTIE
LES MILICES ÉTATIQUES OU LÉGALES
À partir de l’époque moderne, au grédes évènements politiques et
militaires, les États d’Europe, d’Amérique ou d’Asie ont eu recours au
systèmedesmilices. Au départ, leslevées furent temporaires et aléatoires ,
e emaisà partir du XV siècle ou du XVII siècle, elles devinrent permanentes et
le systèmefutinstitutionnaliséetlégalisé. Toutefois, une évolutionse
edégage à partir de lafin du XIX siècle. Hormislesrares pays qui, comme la
Suisse, ont fondé leur outilmilitaire sur ce type de troupes, la paix revenue,
les autrespays se sont employés àfairedisparaître un système qui avait
démontré leslimites de son efficacité militaire etqui apparaissait de plus en
plusinsupportableaux yeux despopulations .IL’EXEMPLE FRANÇAIS : HISTOIRE D’UN ECHEC. DELAMILICE ROYALEA
LAGARDE NATIONALE
Ladécision de fonder desmilices vient rarement d’un choix doctrinal ,
mais procède presque toujours d’uneadaptation aux circonstances. Peu à
peu, une législation et une réglementation entrent en vigueurpour faciliter
auprès despopulations, le plussouvent réticentes, la levéed’hommes qui
seront lecas échéant des compléments aux arméesrégulières.
I .1.L’origineetl’organisation desmilices dans la France moderne
I.1.1.L’origineetl’évolution du systèmedesmilices
e eLa France (fin XVII siècle– fin XVIII siècle) vagénéraliserle système
des « milices provinciales» qui, de statut degarantes de l’ordre intérieur
provincial, vont passer àcelui de troupes de réserve desrégiments de lignes.
Les « milices provinciales»constituent en France un corps d’infanterie .
Ellesont ensuite beaucoup évolué, en fonction des besoins de la royauté. Un
bon moyen d’apprécier ces changements est d’examiner la sériedes
ordonnancesroyalesqui fixent leur mode de recrutement et d’organisation
1de 1688 à la Révolution. On découvre ainsi une législation et une
réglementation évolutives qui accompagnent la bureaucratisation de
l’appareil d’Étatmonarchique .
eAu XVII siècle, le recrutement dessoldats de milices était laisséà la
discrétion des communautés villageoises,à qui l’on demandait simplement
de fournir un homme valideet armé. Les consuls tentaient en général de
faireappel àdes volontaires auxquels ils promettaient une prime
d’engagement et la priseen charge de leur habillement et de leur armement .
L’inefficacité avérée de ce processus a conduit l’administrationroyaleà
mettre enplace en1688, à l’époquede la guerrede la Ligued’Augsbourg
(1688-1697), un systèmede tirageau sort dont lesmodalitésseront précisées
lors de laguerrede succession d’Espagne (1703-1714). Les essais enont été
ernombreux,au moins depuis Louis XI et François I ,avant l’exemple
suédois, pour aboutir à l’organisationproposée par Louvois en 1688. Or, la
préoccupation constantede l’administrationmilitaireest de disposer
d’hommessolides etsûrs, peu susceptibles de déserter, la désertion étant le
eprincipalobstacle surlequel bute toutle système. Aussi,au cours du XVIII
siècle, diverses améliorations seront apportées au mode de recrutement. Elles
s’accompagneront de mesurespour parfaire l’équipement de ces soldats ,
dont une partieest à la charge des communautés, pourrendre leurservice
1PELAQUIER (E.),« Les effectifs etl’organisation de la milice provinciale de 1729 à 1778 .
Étude quantitative» ,Histoireet Défense. Les cahiers de Montpellier, 28, 1993, p. 149-170 .
21plus attractif en augmentant leur solde, mais seront aussi assorties de
sanctions en cas d’absence au tirageau sort,defausses déclarations ,
2d’infirmité ou de désertion. En 1724 apparaît la nécessitéd’avoir une
réserve d’où en 1726 l’ordonnance du25février 1726 qui proposedes
bataillons permanents avec une levéede miliciens dans toutle royaume sur
une basegéographique .
La guerrede Sept Ans (1756-1763)marque ledébut de la milice
enrégimentée, surle modèledestroupes royales. Les compagnies de
grenadiers royaux et degrenadierspostichessont détachées de leur corps
d’origine pour former desrégiments à part,et chaque bataillon de milices
doit fournir,enplus des grenadiers,deux compagnies defusiliers à
destination des armées. Avec la paix, une nouvelle réorganisation est
accomplie, toujours sur le modèlede l’infanterie: les bataillons de milices
sont réunis entre eux pour former desrégimentsqui subissent un
entraînement de 12 jours par an.
Enfin, le conflit américain (1778-1783) est l’occasion de réaliserla
dernière réforme par laquelle le processus d’intégration aux troupes
régulières atteintson terme. Une spécialisation desrégiments de milices est
instaurée, avec rattachement aux régiments correspondants destroupes
royales :artillerie, état-majorou infanterie .
Durant le temps de paix intérieure qui court de 1763 à 1789, la milice ,
moinssollicitée, est néanmoinsl’objet de tentatives de réformes et de
critiques: sept propositions sont faites, les unes tendant àfairede la milice
des « régimentsprovinciaux » rattachés à desrégimentsréguliers, les autres ,
à l’instar de Saint Germain, voulant en fairedes « dépôts de recrues »
(1775) .
Il est vrai que, dans l’air du temps, la milice subit les critiques venues de
tousles bords: celle des « philosophes»dénonçant l’injustice du mode
d’enrôlement,celle desphysiocrates pour lesquels elle est une ponction
néfaste privantl’agriculturedebras et désorganisant l’exploitation familiale ,
celle desmilitaires enfin pour lesquels lesmiliciens ne sont souvent que de
piètres etméprisablessoldats .
Malgré destentatives d’adaptations législatives bien connues (1688) ,
ordonnances du 25 février1726, 27 novembre 1765, 19 octobre 1773 ,
errèglement du 1 mars(1778), la milice rencontredesrésistances et des
difficultés dans la miseenplace de ses circuits du recrutement.À la veille de
la Révolution d’ailleurs, les cahiers de doléancestémoignent de la mauvaise
réputation de ces levées d’hommes, tant aux yeux desmilitaires decarrière
3qu’à ceux despopulations .
2PELENC (A.) ,La levée de la milice provinciale dans lediocèse de Nîmes entre 1688et1791 ,
Mémoirede maîtrise, Montpellier III, 2001, p. 77.
3
Voirl’analysedecestentatives in MARROT (S.),« Échec et agoniede la milice provinciale
vers 1759-mars 1791: lacour de Versailles etl’organisation de ladéfensedu royaume» ,
Histoire, Défenseet Sociétés, Hommageà Anne Blanchard, Montpellier, n° 3, 2005 .
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