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Les politiques de recrutement militaire britannique et française

De
283 pages
En matière de politiques de recrutement militaire, la tradition britannique et française sont très différentes. Au Royaume-Uni, l'armée est constituée de volontaires et de professionnels. En France, l'essentiel de l'effectif est recruté par le biais du service militaire obligatoire. L'étude comparée du recrutement militaire montre comment les deux pays victorieux de 1918 se sont progressivement tourné le dos jusqu'en 1938, pour finalement constater leur impuissance face à l'Allemagne nazie.
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Les Politiques de recrutement militaire britannique et française
(1920-1939)

Histoire de la défense Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d'étudier les différents aspects qui composent l'histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n'ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L'apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s'adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues. Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d'interrogations demeurent. L' histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l'armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons. Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s'étendent sur le long parcours de l' histoire permettront de le vérifier.

Déjà parus
Jean-Philippe ROUX, L'Europe de la Défense. Il était une fois..., 2005. Marc DEFOURNEAUX, Force des armes, force des hommes, 2005. Olivier POTTIER, État-Nation: divorce et réconciliation? De la loi Debré à la réforme du service national, 1970-2004, 2005. Jean-Paul MAHUAULT, L'épopée marocaine de la légion étrangère, 1903 -1934, ou Trente années au Maroc, 2005. Association nationale pour le souvenir des Dardanelles et Fronts d'Orient, Dardanelles Orient Levant 1915-1921. Ce que les combattants ont écrit, 2005. Jean-Pierre MARTIN, Les aigles du Frioland, 2004. Marie LARROUMET, Mythe et images de la légion étrangère, 2004. Olivier POTTIER, Les bases américaines en France (1950-1967), 2003. Honoré COQUET, Les Alpes, enjeu des puissances européennes. L'union européenne à l'école des Alpes ?,2003. Jacques BAUD, Les forces spéciales de l'Organisation du Traité de Varsovie (1917-2000),2002.

Fabrice SALIBA

Les Politiques de recrutement militaire britannique et française
(1920-1939)
Chronique d'un désastre annoncé

Préface par

William J. Philpott & Frédéric Rousseau

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ~75005 Paris FRANCE
L'Bannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino
IT ALlE

1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

- RDC

www.1ibrairieharmattan.com harmattanl @wanadoo.fr ~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-9074-7 EAN 9782747590747

.il Martin,

Lise

4-MatAi/de

« La guerre, si jamais elle se reproduit, ne ressemblera en rien à celle que nous avons vécue, parce que nous assistons à une évolution militaire complète et que cette vieille formule: "la victoire est aux gros bataillons" ne correspond plus aux réalités des combats modernes ». Colonel Yves Picot à la Chambre, le 19 janvier 1928

RelnercieJuents
Au professeur Jules NIaurin, mon directeur de recherche pour son soutien par delà le présent travail scientifique et au professeur Brian Bond du King 5 College ÙJndon qui a été d'une profonde sollicitude à 171011gard, je souhaite adresser toute ma gratitude. Ces deux chercheurs, spécialistes é éminents, 171ont aidé par leur exigence intellectuelle. '

Je remercierai mon a171i,Frédéric Rousseau pour m'avoir épaulé à la ftis du point de vue scientifique mais aussi moral. Nos longues discussions m'ont aidé à affiner et à nuancer mes jugements. Je le remercieainsi que William James Philpott d'avoir bien voulu rédigerla préface de ce livre. Françoise Brette et Josette Nova/ès par leur sensibilité, leur disponibilité et leur compétence m'ont beaucoup aidé. J'ai été honoré de travailler durant ces onze dernières années au sein de IVMR 5609 du CNRS IESID. Je remercie tous les membres de cette équipe de rechercheet tout particulièrement Danielle Domergue, directrice,pour le soutienfinancier sans lequel cettepublication n'aurait pu voir lejour. A Marcel Bénichou,j'adresse mes meilleurespensées, etje garde en mémoire nos conversations qui m'ont aidé à poser un œil critique sur mon travail. L'émulation fut quasi parfaite avec Patricia Bqyer et Jérôme Dorvidal au cours des premières années de doctorat. Entre
hU1710Ur, inquiétudes etpréoccupations scientifiques, nos échanges ont étéforts. En me recevant chez eux entre 1998 et 2000, Stephane Casassus et Stuart Bourne, ont largement contribué à la sérénité de mes recherches à Londres. Leur amitié m'est chère. Je veux de plus adresser mes remerciements aux personnels du Service Historique de l'Armée de Terre à Vincennes, du Public Record Office à Kew et de la British library à Londres et notamment à John Saliba, chef de service à la British Library. Un grand merci à mon amie Sandrine Hylari- Ferrini, professeur de Lettres, pour son travail de relecture qui a pemlis de réaliser la version corrigée après la soutenance et à Marie-Christine Hadji pour son travail dactYlographique en vue de la publication. Enfin, je remercie tous les membres de ma famille difficultés liées à lafinition de cette thèse. Je dédicace cet ouvrage à mon épouse et à mes enfants. et les amis qui ont éprouvé avec moi les

S011l»luire

Remerciements..
Sommaire.

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9 Il 15 19 29 31 59 79 113 115 137 159 179

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Préface.

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Introduction générale

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Première partie: Retour à la tradition, 1920-1927............................................... Chapitre 1 : Les contrecoups de la Grande Guerre ......................................... Chapitre 2 : Entre tradition et nouveauté ... .........

Chapitre 3 : L'ère de Locarno......................................................................... Seconde partie: Ruptures et tremblements, 1928-1936....................................... Chapitre 4 : Réformes et difficultés .....................................

Chapitre 5 : Désarmement et désunion ........................................................... Chap itre 6 : Do s à dos..................................................................................... Troisièn1e partie: L'orage gronde, 1937-1939..................................................... Chapitre 7 : Des liens fluctuants Chapitre 8 : Vers une alliance franco-britannique........................................... Chapitre 9 : Les derniers préparatifs ............................................................... Conclusion générale.............................................................................................
Index. . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .

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181 207 225 257 267 273 281

SOlJfces et bibliographie
Tab Ie de s matière

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Abréviations
Arch.
BEF:
Nat. :

BAP:
BPESM CID: CNE: :

Archive Nationale British Expeditionary Force - corps expéditionnaire britannique Brevet d'Aptitude Physique Brevet de préparation élémentaire au service militaire Committee of Imperial Defence - comité de défense impériale

Committee on National Expenditure

-

comité sur les Dépenses

CSG:
CSDN : DRC:

EMA: JO:
nd. :

OTC: PME: PMS: PRO:

RAF: SHAT: SDN:

Nationales Conseil supérieur de la Guerre Conseil supérieur de la Défense nationale Defence Requirement Committee comité des exigences de dépenses État-major de l'armée Journal Officiel de la République Française non daté Officer Training Corps - Corps d'entraînement d'officiers préparation militaire élémentaire préparation militaire supérieure Public Record Office - Bureau d'enregistrement public (Archives nationales britanniques) Royal Air Force - armée de l'Air Services historiques de l'armée de terre Société des Nations

Prtiface
Par William J Philpott & Frédéric Rousseau

The Entente Cordiale has now endured one hundred years. Yet over the course oftheir long associatioI4 British and French perceptions of each other have remained uncertain. Close proximity and real affmity have not overcome the divergence born of different languages, contrasting cultures and distinct political traditions. Mutual frustration and incomprehension has resulted. Fabrice Saliba, in comparing the two nations' military recruitment policies between the two world wars, has provided a clear and detailed analysis ofhow such incomprehension influenced one key area of commOI4 yet divergent, interest.

Nations can be defined by their militaries, and the French and British military traditions are diametrically opposed. A maritime power, with a long-held suspicion of stranding armies, Britain remains wedded to the voluntary principle. Yet in the period under consideration here, the mass mobilizations of the twentieth century twice necessitated a temporary abandonment of this ideal in favour of universal conscription. France's democratic traditions and long-standing belief in the virtue and value of the citizen-soldier has enshrined in her the principles of universal national service, only recently abandoned for those of the military professional. This snapshot of the inter-war years, when Britain and France were recovering from one coalition struggle, then preparing for the next, details the distinctiveness of the two nations' policies on military recruitment; parallel, but mutually exclusive. In the 1920s, with memories of conflict receding, and disarmament dominating the international military agenda, careful study of the problems of military recruitment, and the possible solutions, was possible. The answers were different on either sides of the Channel. The British reverted to a long-service imperial force, shying away from a costly - both in fmancial and human term's - continental role. In contrast, France, Europe's policeman and bastion against a resurgent Germany, reinforced her commitment to a powerful standing army and solid national defence. These antithetical approaches persisted after 1936, as storm clouds gathered across the Rhine, and issues of recruitment moved from the theoretical to the practical. A proper British continental commitment, whether of a small but well-equipped expeditionary force, or a larger mass army, dominated debates on both sides of the Channel. In Britain France' s massed ranks seemed enough. 'Thank heaven for the French army', Winston Churchill was wont to exclaim. But, as he was soon to fmd, it could not stand alone. Frustration and incomprehension persisted until the end.

Most studies of Anglo-French relations examine one nation from the perspective of the other. This study, in contrast, examines both sides of the relationship, comparing mutual perceptions and actions. In doing so, it both explains the reasons for frustration and incomprehension, and evaluates their consequences. It makes an important new contribution to our understanding of the international politics and policies of the inter-war years, and of the ways and means of Franco-British interchange. If only statesmen and

16 soldiers at the time had possessed the author' s ability to bridge the gulf of language and culture, there might have been better understanding, and a happier result, for both armies and nations. William James Philpott Department of War Studies, King's College London

Pour de nombreux Français, et sans doute aussi pour de nombreux observateurs étrangers, la déroute des armées françaises de mai-juin 1940 demeure stupéfiante, l'étrange défaite si bien nommée et si bien analysée à chaud par l'ancien poilu et historien Marc Bloch. Avec ce livre, Fabrice Saliba offre à ses lecteurs lUle nouvelle clé de compréhension. Il le fait en évitant le principal écueil sur lequel butent de trop nombreuses tentatives d'histoire comparée dans lesquelles la comparaison annoncée avorte en une simple juxtaposition d'histoires parallèles qui ne se rencontrent pas. Le travail présenté ici est aux antipodes de ces derniers: bien servi par une parfaite maîtrise des sources et des bibliographies nationales, l'auteur sait inscrire son étude de l'évolution des lois et règlements en matière de recrutement militaire non seulement dans l'histoire politique, institutionnelle, sociale et culturelle des deux nations, mais encore dans l'histoire des Relations internationales à un moment crucial de l'histoire européenne contemporaine. Il montre à quel point des deux côtés de la Manche et au-delà de traditions nationales fortement typées, les réflexions, les expériences et les pratiques des uns influent considérablement et durablement sur celles des autres. Lorsque la guerre éclate en août 14, la G.B. fit appel au volontariat et l'on sait avec quels résultats: plus d' 1,5 millions d'hommes se portèrent volontaires et s'engagèrent en quelques mois. Toutefois, cela n'empêcha pas le gouvernement de recourir à la conscription début 1916. Et sUJtout, le R. U. d'après-guerre jugea nécessaire de tirer les leçons de l'expérience de l'armée Kitchener et de se préparer à instaurer, en cas de menace précise, la conscription dès le temps de paix. Le Military Training Act est ainsi adopté au printemps 1939 avant d'être complété le 3 septembre 1939 par le National Service Act. Il ressort également de cette étude que la réflexion britannique fut en partie conditionnée par l'image que l'armée française renvoie à ses alliés à la fm des années 30. L'éventualité d'une défaite française face à l'Allemagne est clairement envisagée à Londres. De leur côté, au lendemain de la douloureuse victoire de 1918, les Français n'ont certes jamais remis en cause la conscription, considérée à tort et à raison, comme le terreau et le ferment de l'unité nationale et de la citoyenneté républicaine. Pour autant, la question fit débat en France entre les tenants d'une modernisation des armées par la création notamment d'une véritable armée de métier et les conservateurs d'une tradition séculaire. De ce point de vue, ce livre apporte un nouvel éclairage sur ce qu'il faut bien appeler l'incapacité des militaires et des politiques français à réorganiser l'effort de défense, à tenir compte des évolutions techniques considérables amorcées durant la Grande Guerre et en fin de compte, à préparer la nation à la guerre qui s'annonce. Un faisceau consternant d'inaptitude, d'incompétence, d'irresponsabilité, et d'inconscience est fort bien pointé par Fabrice Saliba qui rappelle que les dirigeants français, maréchal Pétain en tête, eurent

17 tendance à rejeter sur les Britanniques une part de leurs responsabilités dans la défaite. On sait que les épisodes tragiques de Dunkerque et Mers-el-Kébir n'ont fait qu'alimenter le ressentiment de nombreux Français à l'égard des Britanniques. Pour leur part, ceux-ci ont été profondément marqués par la rapidité et l'ampleur de la défaite française. Le fait de devoir poursuivre seuls la lutte contre le nazisme et le fascisme triomphant a conduit les Britanniques à renverser leur politique étrangère. Ainsi, comme le souligne l'auteur, la victoire allemande en France ne marque pas seulement la défaite de la France, elle contribue aussi à l'arrimage de la G.B. aux États-Unis; pour le meilleur et le pire, depuis 1940 jusqu'à Bagdad- 2003, et si l'on excepte la parenthèse de l'expédition de Suez en 1956, dernier avatar d'une défunte alliance franco-britannique, la politique étrangère de Londres marche à l'ombre de celle de Washington. Ainsi, ce n'est pas le moindre mérite de ce livre que d'ouvrir de nouvelles pistes de réflexion sur la tentation atlantiste persistante du R.U., sur les relations bilatérales francobritanniques, et sur le rapport à l'Europe des deux nations. Frédéric Rousseau UMR 5609 du CNRS, Université Paul Valéry, Montpellier III

Introduction

générale

J'ai toujours été animé d'lIDe grande curiosité pour les choses du passé. Peut-être le dois-je au milieu familial dans lequel j'ai grandi car toute ma famille, française d'Algérie, était issue de l'émigration italienne, espagnole, alsacienne et anglo-maltaise. Nul doute que l'origine multiple de ces ancêtres ait généré chez moi cet intérêt débordant pour 1'histoire. Au gré des discussions avec mes grand-parents je me suis enthousiasmé pour le destin de ces individus quittant leurs pays respectifs pour se retrouver en terre algérienne. Je suis un adepte de l'idée qu'il existe dans l'histoire lIDe part d'éternité que peut toucher celui qui l'étudie. Cette vision romantique ne m'a jamais quitté. Elle est d'ailleurs probablement à l'origine de ma passion. Dès lors, parvenu en troisième cycle, suis-je en mesure de concrétiser mon rêve d'adolescent: traiter de manière fondamentale un sujet d 'histoire et contribuer modestement au savoir historique par une thèse de doctorat. À la fin de ma Maîtrise j'ai éprouvé le désir d'élargir le champ géographique de mon étude sur le recrutement militaire. À mes yeux, la Grande-Bretagnel s'imposait dans le cadre d'une étude d'histoire comparée. En quoi le choix de ce pays est-il judicieux? Pourquoi ne pas avoir choisi des pays comme l'Allemagne ou l'Italie? Ces deux derniers États ont en effet des traditions de recrutement militaire plus proches de celles de la France. La pertinence historique de telles études serait indéniable, et reste d'ailleurs à accomplir. L'intérêt du sujet réside dans le fait que les systèmes de recrutement militaire du Royaume-Uni et de la France pendant l'entre-deux-guerres sont totalement différents: le premier dispose d'une armée professionnelle alors que la seconde fonde son recrutement sur le service militaire obligatoire et universel. Les questions financières soulevées par les questions de recrutement militaire et les modes de traitement sont ainsi fort différentes. Un événement politique de premier plan devait offrir une perspective nouvelle à mon travail: en 1996 le Président Chirac décide d'abandonner la conscription au profit de l'armée de métier. Ce changement rend à présent d'autant plus pertinente la comparaison entre ces deux armées, car les problèmes de recrutement de l'armée française à partir de 2002, sans être identiques, risquent d'être de même nature que ceux de l'armée britannique. Dès lors, par-delà l'intérêt historique, la comparaison entre la France et la Grande-Bretagne offre lIDaspect prospectif, et l'expérience britannique permet d'illustrer les spécificités d'lID tel système de recrutement militaire. Méfiance et suspicion caractérisent peut-être le mieux les relations francobritanniques pendant le xxe siècle, tempérées par des intérêts convergents. Il semble bien qu'aussi proches qu'aient pu être les rapports franco-britanniques, ils n'en ont pas moins été complexes. L'héritage de l'histoire a des racines profondes dans la conscience des deux peuples, conduisant chacun à produire un comportement et des sentiments ambigus, entre admiration et défiance. Language, history, even differences in government strocture, emphasised that British and French were distinct peoples of defmite character. They looked at the world differently. To

1 J'ai pu constater au gré de mes lectures en anglais, que la plupart des historiens britanniques ont tendance à utiliser les termes Britain, Great-Britain et United Kingdom de manière quasi indifférenciée. Sachant pertinemment que le terme Grande-Bretagne a un connotation géographique et le terme Royaume-Uni représente l'entité politique, je me permettrai cependant de les utiliser comme des synonymes pour éviter les répétitions et les lourdeurs.

20 different habits of mind and government, the past added strands of rivalry and co-operation which were revealed in contradictoryfeelings and attitudes in both countries2. Au cours des guerres de la Révolution et de l'Empire, les deux pays se sont opposés. Bien que leurs relations s'améliorent entre 1830 et 1860, elles deviennent à nouveau conflictuelles pour des raisons coloniales, au point de se trouver au bord de la guerre en 1898, lors de l'incident de Fachoda. Néanmoins, Britanniques et Français prennent conscience d'appartenir à une même civilisation: si leurs systèmes politiques sont différents, ils sont tous deux fondés sur des principes démocratiques, parlementaires et libéraux qui contrastent lourdement avec les procédés autoritaires des autres nations européennes. À partir de 1904 les deux États se rapprochent. Ils règlent tout d'abord leurs contentieux coloniaux, puis cette association se mue graduellement en une convergence des points de vue face à l'Allemagne. Cependant, malgré l'entente cordiale, la Grande-Bretagne ne souhaite pas se lier à la France de manière irrévocable. Pourtant, lorsque la guerre éclate en 1914, c'est ensemble qu'ils font face à l'ennemi commun. En 1914, tandis que la France mobilise la quasi-totalité des hommes en âge de défendre le pays, le Royaume-Uni fait appel aux volontaires. En cela, les deux pays suivent leurs propres traditions militaires et institutionnelles. Associé à la tradition républicaine française, issue de la Révolution, le service militaire obligatoire redevient universel en 1872 après quelques vicissitudes3. Progressivement, après les lois de 1905, le service militaire obligatoire semble assez largement accepté par les Français qui le considèrent comme un moment incontournable de leur vie de citoyen4. À ce titre, la mobilisation générale de 1914 offre lm démenti aux prévisions pessimistes du commandement français qui prévoyait un taux d'insoumission de 13%. En fait, « à partir de 1914, et dans leur écrasante majorité, les Français admettent le devoir de défense national comme un devoir naturel à tout citoyen »5. Rien de tout cela au Royaume-Uni, où le recrutement militaire est fondé sur le volontariat; en d'autres termes sur la démarche responsable de chaque citoyen qui répond à l'appel du souverain. La déclaration de guerre en 1914 ne remet pas en cause ce principe qui se fonde sur l'habeas corpus. Le Royaume-Uni continue de rester le pays des libertés individuelles et collectives et la persistance du système volontaire témoigne en partie du respect de ces principes. Les effectifs militaires qui se font face sur le front terrestre en 1914 sont sans précédent. La doctrine stratégique des belligérants est dominée par l'esprit d'offensive. Dans les dix premiers mois de la guerre à l'Ouest, les pertes allemandes, britanniques et françaises atteignent des chiffres considérables. Plus particulièrement, le nombre des tués, blessés, et disparus français s'élève à 995 000, et pour 1915 à 1 430 0006. Cette situation conduit la France à compter de plus en plus sur le Royaume-Uni pour l'épauler. Les
Cité dans J.R. Ferris, The Evolution of British Strategic Policy, 1919-1926, Macmillan, 1989, p. 128: «La langue, I'histoire, même les structures politiques différentes, soulignaient le fait que les peuples britanniques et français étaient distincts et précis. Ils regardaient le monde autrement. Aux différents modes de pensée et de gouvernement, le passé ajouta une fibre de rivalité et de coopération qui fut révélée dans les sentiments et les attitudes contradictoires des deux pays ». 3 B. Schnapper, Le Remplacement militaire en France, et quelques aspects politiques, économiques et sociaux du recrutement auX~ siècle, Paris, SEVPEN, 1968. Co]]ectïf: Recrutement, Mentalité, Société, Colloque d'Histoire militaire, Montpellier, 1974. En 1872, on parle de «service militaire obligatoire universel et personnel ». En 1905, il devient en plus « égalitaire ». 4 G. Gugliotta, La Loi de 1902-1905 sur l'organisation militaire devant le parlement et l'opinion française, Thèse de 3e cycle, Aix en Provence, 1975. 5 F. Rousseau, Service militaire auXK siècle, de la résistance à l'obéissance, Montpe]]ier, ÉSID, 1998, p. 8. 6 D. Porsch, The March to the Marne, The French Army, 1871-1914, Cambridge, 1981, p. 213.
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21 Britanniques doivent prendre IDlepart plus grande dans les cornbats. 1916 est marquée par deux batailles qui sont inscrites dans la mémoire historique des deux pays, et qui représentent encore de nos jours des symboles forts du sacrifice des combattants de la Grande Guerre. Verdun est le tombeau de l'infanterie française, au même titre que la Somme est celui de l'infanterie britannique. À propos de la bataille de VerdIDl Pierre Renouvin a écrit: Nulle part, la ténacité, l'abnégation, la résistance nerveuse du soldat n'ont été mises à plus
rude épreuve. Nulle part, le fantassin n'a connu plus de souffrance 7.

John Bourne écrit quant à lui: The Battle of the Somme was to be a Wlique experiencefor the British people. Never before had they attempted to wage war on this scale. Not since have they wished to do S08.

L'armée britannique connaît alors une situation difficile, face à son allié. Le système de recrutement fondé sur le volontariat est-il suffisant? Peut-on attendre que la France se satisfasse d'un tel effort ? Britannia has come to the parting of the ways, two path now lie before her. As she shades her eyes to read the sign-posts the whole world waits breathlessly to see whether she will continue tojourney on the path of tradition, or whether she will boldly choose the road that leads to Victory? Afin de tenir son rôle, le Royaume-Uni introduit le service militaire obligatoire, et ce, pour la première fois de son histoire. Bien que les bases de la conscription soient totalement étrangères aux principes moraux fondés sur la liberté individuelle, et représentent une entorse flagrante à ces principes, IDle loi est votée en janvier 1916, puis une autre en maiID. La stratégie britannique est calquée sur celle de la France, et la coopération militaire entre les deux états-majors devient de plus en plus effective. En fait, politiciens et militaires britanniques reconnaissent que leur premier objectif stratégique est de conseIVer la France dans le conflit. Car si la coalition devait s'effondrer, si les Français devaient signer IDlepaix séparée, la Grande-Bretagne seule serait incapable de vaincre l'Allemagnell. Britain was faced with a strategic paradox (...), a choice betweenfollowing an independent or an alliance strategy. In choosing a continental in preference to a maritime strategy she seemed to choose the latter. However the paradox persisted in her planning for intervention on the continent12. Lorsque la Grande Guerre prend fin, par-delà le bonheur et la joie de voir le calvaire se terminer, chacun sait que rien ne sera plus comme avant. Dans les tranchées, les civilisations ont connu non seulement une rupture dans les certitudes héritées de leur propre histoire et de leur culture, mais aussi un profond traumatisme causé par les pertes des combattants. Nulle nation européenne, qu'elle ait été victorieuse ou défaite, n'est épargnée

P. Renouvin, la Première Guerre mondiale, Paris, PUF, 1965, p. 42. 8 1. Bourne, Britain and the Great War, London, 1989, p. 51 : "La bataille de la Somme devait être une expérience unique pour le peuple britannique. Ils n'avaient jamais auparavant tenté de mener une guerre à cette échelle. Depuis, ils ne souhaitaient plus le refaire ». 9 AM.B. Meakin, Enlistment or conscription ?, London, 1915, p. 129 : «La Grande-Bretagne est patVenue à la croisée des chemins; deux voies se trouvent devant elle. Tandis qu'elle s'abrite les yeux pour lire le panneau, le monde entier attend haletant de voir si elle continue de voyager sur le chemin de la tradition, ou si elle va vigoureusement choisir la route qui mène à la victoire ». 10 Alors que la première loi ne touche que les hommes célibataires, la suivante étend la conscription aux hommes mariés. 11W.J. Philpott, Anglo-French relations and strategy on the western front, 1914-18, Macmillan, 1996, p. 161. 12Ibid., p. 13: «La Grande-Bretagne devait faire face à un paradoxe stratégique, un choix entre suivre une stratégie indépendante ou d'alliance. En choisissant une stratégie continentale plutôt que maritime, elle semblait avoir choisi la dernière. Cependant ce paradoxe persistait dans ses préparatifs d'intervention sur le continent».

7

22 par ce sentiment de tristesse. Tristesse ressentie au sujet d'un proche décédé. Tristesse rétrospective inspirée par la nostalgie d'une époque à présent révolue. Le RoyalU11e-Uni et la France débutent donc l'après-guerre entre gloire et deuil. Bien que victorieuses, les années françaises et britanniques contemplent l'Après-guerre de manière différente. Si leurs méthodes de recrutement militaire ont été quelque peu similaires pendant le conflit, la question de l'affectation des hommes se pose avec acuité en temps de paix. Tenter de savoir comment sont justifiés les choix adoptés par chacun des deux pays n'est ici pertinent que dans la mesure où la France et la Grande-Bretagne ont connu une certaine convergence dans leurs vues sur la conscription entre 1916 et 1918, tout du moins en pratique. Or chacune des deux nations semble avoir tiré des enseignements totalement différents de la douloureuse expérience de la Grande Guerre. Le sentiment français se trouve résumé dans la fonnule du soldat-citoyen, et malgré les hécatombes, la Grande Guerre a confmné cet état de fait : Il a gagné la guerre, lui le soldat d'occasion. Et pourtant, il condamne l'armée à rester une année de conscription et l 'hécatombe a été trop forte pour que la stratégie ne soit désormais autre que défensive. L'issue de la guerre confirme ainsi le choix de l'armée citoyenne dans une société exsangue13. À l'opposé, les décideurs politiques de Grande-Bretagne jugent qu'en l'absence d'avantages nationaux dérivés du service militaire, il n'est nul besoin de recourir à la conscription tant que les forces armées attirent lU1nombre suffisant d'hommes motivés pour un service à court termeI4. En effet, il semble bien que la nation, les politiciens et l'armée britannique ne croient pas à une invasion soudaine de leur territoire. À l'inverse de la France ou de l'Allemagne, la recherche d'une suprématie numérique terrestre permanente contre un rival est donc difficilement acceptable et compréhensible par les Britanniques. Ils conçoivent plus volontiers que le devoir de défense des intérêts britanniques dans le monde incombe à la Navy. En temps de paix, la conscription ne peut pas être appliquée: What such an act would provoke would be discontent, as conscription invariably has done
wherever applied when the need find innumerable points of attack was not self-evident to the country, in any system we might essay15. and this discontent would

En France, la loi sur le recrutement militaire ne résout pas toutes les questions portant sur l'emploi des personnels, et nécessite tout lU1 corollaire de nouveaux actes juridiques dont la fonction peut être de compléter la législation ou bien de mieux défmir certains aspects spécifiques de son contenu. La loi de recrutement est une loi-règle: elle détermine l'emploi des ressources humaines dans l'armée et le déroulement du service militaire. Elle en fixe la durée, les modalités d'appel, mais elle ignore par son caractère même, les conditions de vie de l'appelé et son instruction. D'où un certain paradoxe: par les choix qu'elle implique, elle dépasse très largement son objet et elle peut être à la fois le départ ou la conséquence d'une politique de personnels, mais en même temps elle ne règle pas et de loin, toutes les questions relatives à l'appelé du contingent16. Notons que les textes de loi ne constituent qu'un élément pennettant l'analyse. La loi indique les dispositions arrêtées au tenne d'un long processus parlementaire. Elle est toujours le résultat d'un débat ayant opposé les élus de la nation concernée. Ainsi, le choix

J. Maurin,Armée Guerre Société, Soldats languedociens (1889-1919), Paris, Sorbonne, 1982, p. 691. 14Voir Capt F.N. Maude, Voluntary versus compulsory service, an essay, Edward Stanford, London, 1897, p. 134. 15Ibid, p. 117-118: «Ce qu'une telle loi provoquerait ne serait que du mécontentement, comme ce fut invariablement le cas ailleurs lorsque la conscription fut appliquée quand la besoin ne s'imposait pas au pays, et ce mécontentement trouverait de très nombreux points d'attaque à tout système que nous essayerions ». 16JO, Documents de l'Assemblée Nationale, annexe n° 1377 par le député Le Theule, séance du 19 mai 1965, deuxième session ordinaire de 1964-65 : p. 757.

13

23 entre la conscription et l'année de métier peut être tout autant un choix militaire qu'un choix de société. Dans le cas de la conscription, c'est bien la société dans son ensemble qui consent à sacrifier les libertés individuelles de certains sur l'autel de la Défense nationale. Ainsi, lors des débats parlementaires, il est possible de percevoir les nuances de conceptions entre les acteurs politiques, et de voir les différentes interprétations que peuvent faire les députés au sujet d'une loi en discussion. Ainsi, en 1927 lors de la préparation de la loi d'un an de service militaire en France, le député communiste RenaudJean déclare: Vousproposez, messieurs les socialistes, l'armée de carrière la plus nombreuse qui aitjamais pesé sur ce pays. (..) Vous n'êtes pas obligés d'augmenter le nombre ck militaires ck carrière, parce que vous diminuez le temps de service. (..) Vous adaptez votre armée à une situation nouvelle, mais vous ne désarmezpas!? Néanmoins, en présentant cette loi, le gouvernement est persuadé de faire acte de désannement. Nous parvenons ici au cœur du sujet de notre étude: le débat entre année de métier et armée de conscription. Je n'étudierai pas les arguments philosophiques et moraux qui concernent le service militaire mais chercherai à évoquer dans quelle mesure le citoyen en arme ou le métier des annes sont perçus différemment de part et d'autre de la Manche. Pour sa part, le Royaume-Uni conçoit la conscription comme une mesure de sauvegarde en temps de guerre. L'envisager en dehors d'un contexte conflictuel semble alors impraticable. Conscription was impossible in the years before the Great war because the Britons customarily reliedupon the Royal Navy protection; because the (British] political parties (...) either for genuinely doubted its value orfeared the unpopularity of the idea; and because the financial and social costs were thought excessive for the questionable possible benefits!8. Étudier les politiques de recrutement militaire de la Grande-Bretagne et de la France entre les deux conflits mondiaux trouve son sens dans la mesure où les deux pays ont adopté la conscription pendant la Grande Guerre. Le premier l'a abandonnée à la fm du conflit alors que le second ne l'a pas voulu ou n'a pas pu. Pourtant en avril 1939, en temps de paix, le Royaume-Uni adopte à nouveau ce mode de recrutement des années. Quelles sont les raisons d'un tel revirement? Est-il simplement me expression du pragmatisme traditionnel que l'on prête à la politique militaire britannique? Le sujet soulève de nombreuses interrogations et demande que certains aspects soient développés. Sur ce point, la question humaine doit être posée, à savoir les rapports qu'entretiennent les militaires français et britanniques avec la société à laquelle ils appartiennent. De même une étude de l'impact du discours militaire et de la propagande sur la société civile paraît nécessaire. Sur le plan international, il serait utile d'examiner les points de vues des attachés militaires des deux pays, de même que - au regard des velléités atlantistes de la Grande-Bretagne depuis
la Seconde Guerre mondiale

- il

importerait

de savoir

ce que pensent

les États-uniens

des

relations franco-britanniques pendant l'entre-deux guerres. L'étude du recrutement militaire britannique et français n'est pas seulement un travail d 'histoire militaire. Les problèmes posés par le recrutement d'une armée sont étroitement liés aux structures de l'État, ce qui pennet d'élargir le débat à des considérations de nature institutionnelles, socio-politiques mais aussi diplomatiques. Les décisions prises en matière
JO, Chambre, Débat, séance du 4 juillet 1927, p. 2257-2258. 18RJ.Q. Adams & P.-P. Poirier, The conscription controversy in Great Britain, 1900-1918, McMillan Press, London, 1987, p. 248 : «Au cours des années qui précédèrent la Grande Guerre, la conscription était impossible parce que les Britanniques comptaient habituellement sur la Navy pour leur protection, parce que originellement les partis politiques doutaient de sa valeur, ou craignaient que l'idée soit impopulaire; et parce qu'il était pensé que les coûts sociaux et financiers seraient excessifs, pour des bénéfices douteux ».
17

24 de personnels militaires ne reflètent pas seulement la tendance dominante des politiques de défense d'un pays, mais s'inscrivent dans un cadre plus large lié aux relations internationales, qui déterminent en partie la fonction que le pouvoir octroie aux forces armées. Au-delà d'une simple réglementation des choix adoptés, me loi sur le recrutement de l'armée permet de dégager des perspectives, de défmir en fait une certaine politique. L'on peut alors se demander dans quelle mesure le recrutement militaire peut influencer la politique de défense globale d'un pays. Le recrutement militaire est-il une conséquence et donc une manifestation pratique de la doctrine militaire, ou cette dernière est-elle profondément influencée par les procédés de recrutement? Dans ce cas quel est le rôle de la tradition? Lorsque je me suis rendu au King 's College pour faire me conférence sur le recrutement militaire français et britannique dans le cadre du séminaire d 'histoire militaire du Professeur Bond, il m'a été dit qu'un tel sujet n'était pas au centre des préoccupations des études militaires de ce pays. D'ailleurs, fort peu de travaux avaient été commis jusqu'à présent sur ce sujet. En fait, la période la plus traitée concerne la Première guelTe mondiale et l'adoption de la conscription en 1916. Si la question du recrutement militaire apparaît en filigrane de tous les travaux sur la politique militaire britannique de l'entre-deux guelTes, seul l'ouvrage de Peter Dennis, Decision by defàultl9, tente d'étudier la question. Mais encore, étant donné le fond qu'il développe, il s'agit bien plus d'une étude de politique militaire traitant du recrutement que d'me étude sur le recrutement proprement dite20. En France, contrairement à la Grande-Bretagne, la conscription est un sujet brûlant depuis plus de deux siècles, conduisant à des polémiques enflammées et récUlTentes. J'ai moi même accompli mon service national dans l'infanterie en 1994-95 alors que le dernier conscrit britannique a rendu son paquetage en 1963. Il résulte de cet état de fait que les travaux sur le recrutement militaire en France sont nombreux21, même si peu d'études spécifiques ont porté sur l'entre-deux guerres. Notons cependant que loin de s'interroger sur les principes ou les fondements du système de conscription, l'ensemble des Français s'intéressent à la loi de recrutement de l'armée parce qu'elle détermine la durée du service militaire, et donc, le poids du devoir militaire pour chaque citoyen. Ainsi, la nouveauté de ce travail réside dans' la comparaison. Il m'a semblé que le plus grand danger aurait été d'apposer ma vision de Français sur
des conceptions britanniques. De long séjours en Angleterre

- huit

mois

au total-,

de

nombreuses entrevues avec le professeur Brian Bond, ainsi que des conversations avec les professeurs Philip Bell et Anthony Clayton, m'ont aidé à mieux appréhender les différences de vues qui existent entre nos deux pays, qu'il s'agisse de politique, de philosophie ou même de vie quotidienne. Je me suis donc imprégné avec beaucoup de plaisir de tout ce qui fait la société britannique, relativisant parfois les opinions excessives des deux nations l'une envers l'autre.
19 P. Dennis, Decision by default, Peacetime Conscription and British Defènce, Routledge and Kegan Paul, London, 1972, 228 p. Restons circonspect sur le choix de ce titre, car bien souvent, les contraintes de l'édition peuvent imposer des titres qui n'illustrent pas le fond des propos de l'auteur. 20En cela, l'ouvrage de Peter Dennis est très complémentaire de celui de Brian Bond sur la politique militaire britannique entre les deux guerres mondiales. 21 Colloque d'Histoire militaire, Recrutement, mentalité et société, Montpellier, 1974, 519 p. ; 1. McCearney, Les lois de recrutement de 1905, 1928 et 1970, lEP. Paris, 1976; J. Maurin, Armée, Guerre et Société: soldat languedocien (1889-1919), centres de recrutement de Béziers et de Mende, Approche quantitative, Thèse d'État, 1979, 4 vol., 1261 p. ; J. Aben, Le Recrutement militaire en Europe depuis 1945, Colloque, Monpellier, 1991, 172 p. ; B. Boëne et M.-L. Martin, Conscription-armée de métier, colloque FEDN, Paris, 1991, 415 p. ; E.-J. Duval, Regards sur la conscription, 1790-1997, FED, Paris, 1997,304 p.

25 Mener à bien une étude d'histoire comparée repose sur le croisement des sources documentaires et bibliographiques. La période de recherche et de collecte proprement dite de ces sources s'étale sur près de quatre ans. Si la plupart ont été exploitées suivant des approches différentes, j'ai eu le plaisir d'accéder aux archives de la Guerre récupérées de Russie et déposées au Service Historique de l'Armée de Terre22. Traitant des politiques de recrutement, je me suis d'abord attardé sur les sources officielles des deux gouvernements (Journal Officiel, Hansard). Le dépouillement de ces sources m'a permis d'appréhender les dispositions légales régissant le recrutement militaire dans les deux pays. De même, afin de définir l'esprit sous-jacent des lois, j'ai dépouillé l'ensemble des débats parlementaires qui se sont tenus dans les deux pays à propos des problèmes de recrutement et d'organisation militaires. Les données chiffrées provenant des statistiques officielles, sujettes à caution et qu'il faut exploiter avec prudence, donnent cependant des indications et des ordres de grandeur forts utiles à l'étude. En ce qui concerne les documents imprimés, la presse représente la source principale. Le nombre de journaux de l'entre deux guerres en Grande-Bretagne et en France est important et rend difficile une étude systématique. Il a donc été nécessaire d'opérer une sélection visant à faire émerger les particularités et les principales tendances politiques. Le débat sur la nature des relations entre la presse et le lectorat semble ici secondaire. La presse est-elle guide ou reflet de l'opinion? Cette question incite à la prudence, et à ne paS" lier trop étroitement presse et opinion. Néanmoins, certains journaux de presse, tels que le Temps, l'Humanité, le Times, ou le Manchester Guardian, m'ont aidé à saisir en partie l'expression des opinions publiques. En fait, la question de l'opinion face aux politiques de recrutement militaire est une thèse en soi. L'opinion publique, parce que la Défense nationale implique des dépenses colossales, pourrait être abordée non plus seulement par l'étude des journaux mais aussi par le biais des correspondances. Pour les questions de politique militaires j'ai consulté, pour la France, les archives du Conseil supérieur de la Défense nationale et du Conseil supérieur de la Guerre et de l'état-major (lN à 14N) déposées au Service historique de l'armée de Terre à Vincennes. Pour le Royamne-Uni, j'ai interrogé les archives du Cabinet, du Committee of Imperial Defence, des Chiefs of Staff (série Cab) et du War Office (série WO) situées au Public Record Office à Kew. L'étude des débats, des docunients des commissions parlementaires et des comités ministériels des deux pays a permis de mettre en évidence la controverse qui s'inscrit en filigrane dans les discours au sujet du recrutement. Il s'agit de la polémique concernant l'armée professionnalisée et l'armée de conscription. L'analyse de tous ces travaux préliminaires à l'adoption d'une loi permet de dégager la philosophie sous-jacente des dispositions fmalement adoptées. Le lien d'interdépendance entre la politique de défense et les relations internationales est important. C'est pourquoi, dans le cadre d'une étude d'histoire comparée sur les politiques de recrutement militaire, une attention particulière doit se porter sur les relations diplomatiques qu'entretiennent la France et le Royaume-Uni, entre eux, et avec les autres États. Pour appréhender cette question, j'ai consulté les archives du Quai d'Orsay et du Foreign Office, m'arrêtant plus particulièrement sur les dépêches et mémorandums publiés dans les séries de Documents Diplomatiques Français et des Documents on British Foreign Policy. Il semble évident qu'il existe de profondes différences institutionnelles entre la République française et la Monarchie parlementaire britannique. Dans ces conditions,
22Ces archives militaires, prises par les Allemands au cours de l'occupation, sont tombées aux mains des soviétiques à la fm de la Seconde guerre mondiale. Après une première période de restitution s'étalant de novembre 1992 à mai 1994, le processus fut brutalement interrompu en juin.

26 effectuer un travail d'histoire comparée entre ces deux pays dans un domaine touchant aux structures de l'État devient extrêmement séduisant. Les deux sociétés sont des démocraties, mais leurs conceptions sont différentes. La France républicaine a Wle forte tradition centralisée qui est fondée entre autres sur le droit romain. Cela implique par exemple que chaque citoyen peut être appelé à la défense du pays. En Grande-Bretagne, «le droit coutumier domine, (...) et il n'est pas obligatoire que chaque citoyen serve sous les drapeaux »23. Les difficultés d'un sujet tel que « Les politiques de recrutement militaire britanniques et françaises entre 1920 et 1939 » résident dans la comparaison. Ces deux nations sont à la fois si proches et si dissemblables! Quelle armature dois-je donner à ce travail? J'ai très vite repoussé une approche thématique du sujet, parce que le contexte politique, diplomatique, et sociologique de l'entre-deux guerres m'aurait trop vite porté à élaborer des jugement moraux sur les rapports qu'entretiennent l'État, l'armée et la nation. Plus neutre à mes yeux, l'approche chronologique du sujet me permet a contrario de prendre une certaine distance avec la controverse sous-jacente portant sur les problèmes du recrutement militaire. C'est alors qu'Wle nouvelle difficulté est apparue sous la forme d'une question: comment concilier dans un propos cohérent des réalités nationales qui ne sont pas identiques au cours de la même période? Car il n'y a pas d'unité de temps historique entre les deux pays, de même qu'il n'y a pas d'homogénéité des sources. Ce constat m'a conduit parfois à dissocier mon propos, de sorte que l'on pourrait me reprocher d'avoir traité épisodiquement les deux approches en parallèle. L'étude spécifique de certaines questions ont imposé ce choix dans la construction du plan de l'étude, et dès lors, des remarques particulières à chaque État sont inévitables. Ainsi au cours de la période 1920-1928, le sujet du recrutement militaire touche plus la France que le Royaume-Uni. La période 1937-39 nous place dans me posture inverse. J'ai ainsi tenté de concilier la nécessité de perpétuellement croiser les sources et les points de vue afin que l'ensemble reste homogène. Les bornes temporelles de cette étude ont été fixées autour de la période de paix proprement dite, s'étalant du 10 janvier 1920, date d'entrée en vigueur du traité de paix avec l'Allemagne, au 3 septembre 1939 qui est le jour où la Grande-Bretagne et la France lui déclarent la guerre. Dans un premier temps, nous étudierons la réadaptation des deux pays et de leur armée au nouveau contexte de paix, et les contrecoups de la Grande Guerre. Nous verrons comment ils ont essayé d'ajuster leur dispositif militaire et leur politique de recrutement militaire à la nouvelle donne internationale manifestée par la Société des nations, tout en conciliant leur tradition. Nous envisagerons ensuite les implications et les conséquences de la loi de 1928 en France, ainsi que les problèmes de recrutement de soldats professionnels dans les deux pays. Par ailleurs, nous verrons de quelle manière le Royaume-Uni et la France se séparent progressivement, à la fois sur le terrain diplomatique et militaire. Les différences de conceptions sur le désarmement et d'attitude à l'égard de l'Allemagne les conduisent à une franche mésentente. Enfm, suite aux initiatives agressives d'Adolf Hitler, nous traiterons du revirement progressif de la politique de recrutement militaire du Royaume-Uni et du rapprochement franco-britannique.
23

A Clayton, « SeIVice militaire en Grande-Bretagne:
de défense en Europe aux XIr et xX siècles,

Appelés et Engagés de 1900 à 1999 », in J.-Ch. Jauffret, Le
Paris, Economica, 2002, p. 81.

Devoir

27 Nous considérerons tout au long de ce travailles différences de doctrine qui existent entre la France et la Royaume-Uni. Car tout autant que la mécanisation, le recrutement militaire se trouve au cœur du débat entre tradition - d'aucuns parleraient même de routine et modernité.