Libéralisme et liberté dans le monde arabo-musulman

-

Livres
174 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Cet essai porte sur la place du libéralisme dans les pays arabo-musulmans, notamment sur la probabilité ou l’improbabilité de son enracinement sur un terrain qui, à première vue, lui est peu coutumier et peu favorable, du moins au regard des spécificités inhérentes à l’histoire, à la religion, à la nature du pouvoir, à la configuration des classes sociales, notamment de la bourgeoisie et des classes moyennes, à l’économie, ainsi qu’à la nature de l’homme arabe lui-même. L’auteur se demande si le libéralisme est dans cette région une illusion ou une réalité. Ce libéralisme est-il interpellé par les fabuleuses révolutions arabes d’aujourd’hui ? Y a-t-il des chances que ces révolutions parviennent à semer la bonne graine dans la conscience des individus, celle qui leur permettra enfin de lutter positivement contre la Tradition et la sujétion millénaire ou même de les écarter, celle qui leur montrera en tout cas la voie de la citoyenneté et de la liberté ?
La place réelle du libéralisme et de la liberté dans le monde arabo-musulman est d’autant plus difficile à situer que les révolutions arabes, aussi foudroyantes que soudaines, remettent en question toute certitude en la matière, même s’il y a quelques lueurs d’espoir. L’individu arabe est à la croisée des chemins. Il a une grande chance à saisir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de visites sur la page 10
EAN13 9782849242339
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Libéralisme et liberté dans le monde arabo-musulman
De l’autoritarisme à la RévolutionCollection « Mémoires du Sud »
dirigée par Elvire Maurouard
(en collaboration avec Annie Verdelet-Lamare pour cet ouvrage)
dans la collection :
Melanholia Africana, Nathalie Etoke
L’Union pour la Méditerranée, Giovanni Dotoli
Le vodou en Haïti, les mythes revisités, Frantz-Antoine Leconte (dir.)
Image de couverture : © morganimation - Fotolia.com
© Éditions du Cygne, Paris, 2011
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-233-9Hatem M’RAD
Libéralisme et liberté dans le monde arabo-musulman
De l’autoritarisme à la Révolution
Éditions du CygneDu même auteur :
Libéralisme et adversité, Tunis, C.P.U, 2008.
L’opinion publique mondiale, Tunis, C.P.U, 2006.
Place de la procédure dans la diplomatie multilatérale, Tunis, Centre de
Publication Universitaire (C.P.U), 2001.
Sous la direction de l’auteur :
Gouvernance et institutions publiques, Presses de l’Université des
Sciences Sociales de Toulouse, 2008.
Le libéralisme et les nouvelles contraintes de l’action politique, Presses de
l’Université de Toulouse 1 Capitole, 2010.À ma fille Aïcha pour sa curiosité scientifique et culturelleINTRODUCTION
En Europe, le libéralisme est issu d’une succession
d’évènements historiques singuliers revêtant un caractère tant politique,
philosophique, économique, sociologique, que moral et
religieux qui ont préparé longuement sa gestation, son avènement
progressif, voire son épanouissement. Le libéralisme est ainsi,
pour remonter assez loin, à la fois le produit de la féodalité –
contre laquelle la bourgeoisie s’est rebellée, puis a préparé un
projet alternatif –, de la Renaissance, de la Réforme
protestante, du mercantilisme, de l’essor de la bourgeoisie, du
1capitalisme .
eLe projet libéral européen, tel qu’il s’est cristallisé au XVIII
siècle, tant au niveau politique qu’au niveau économique, n’est
pas le fruit du hasard. Il était plutôt la résultante d’une longue
chaîne historique qui a rendu possible sa maturation. Il a
d’abord végété au sein de la société européenne, puis est devenu
vivant en tant que projet alternatif au système féodal ancien,
grâce à la classe bourgeoise. Le libéralisme européen et
occidental n’est pas seulement une création des libres penseurs. Il a
été produit historiquement et spontanément dans les sociétés
européennes elles-mêmes. Les philosophes n’ont fait
qu’accompagner le mouvement et réfléchir sur un état de fait, sur les
2sociétés existantes .
Telles sont très schématiquement les sources et les
antécédents lointains de ce libéralisme. Ces sources n’ont toutefois pas
leur pendant hors du contexte occidental et européen, et
spécia3lement dans le monde arabo-musulman , où l’histoire, d’allure
plutôt autoritaire, n’a pas eu l’occasion de faire mûrir à travers
le temps une philosophie de la liberté ou une action politique
libérale profonde. Si le libéralisme occidental paraît bien enraciné
7dans l’histoire, le libéralisme que tentent d’appliquer les pays
earabo-musulmans concernés, depuis le XIX siècle, paraît plutôt
reçu, dénaturé, inachevé ou incomplet. Ce dernier libéralisme est
beaucoup plus politique ou intellectuel que sociologique. Il a été
davantage le fait du volontarisme des dirigeants ou de l’élite au
pouvoir que le fait de la spontanéité des individus, des groupes
ou des classes sociales montantes, même si certains penseurs
arabes, séduits par les valeurs libérales occidentales, ont
participé, eux-aussi, à sa formulation, tout en essayant de l’adapter,
dans la mesure du possible, au contexte arabe. Le libéralisme
occidental est historiquement venu d’en bas, le libéralisme
arabo-musulman plutôt d’en haut.
En effet, le monde arabo-musulman n’a pas eu beaucoup de
difficultés à adopter les institutions libérales et le formalisme
démocratique qui se sont cristallisés, non sans éclat, en
Occident, comme corollaire d’une lutte soutenue de plusieurs
siècles des hommes contre la tyrannie de la religion, de l’État,
des pouvoirs et même de leurs sociétés. Il n’est pas malaisé de
proclamer le libéralisme dans la constitution à travers des
procédures appropriées, il est moins aisé de s’imprégner de la
philosophie de la liberté et des m œ urs libérales. Le libéralisme
est plus qu’une conception politique en Occident, il est une
culture politique. Il est moins culture politique ou sociale que
formalisme institutionnel, sans ancrage profond, dans le monde
arabo-musulman contemporain. La philosophie libérale se
trouve ici péniblement confrontée à l’héritage civilisationnel et
politique en terre d’islam. La liberté se heurte d’abord à la
brutalité de la notion de pouvoir qui découle de la religion et de
son interprétation à travers l’histoire islamique. On ne
disconvient pas que la nature d’un tel pouvoir le porte
davantage à la sacralisation qu’à la sécularisation. La liberté se heurte
encore à la confusion des pouvoirs spirituel et temporel dont la
dissociation en terre chrétienne a contribué à rendre possible la
floraison libérale. La liberté se heurte à la morale de groupe,
tant il est vrai que dans les sociétés musulmanes, le collectif
8l’emporte sur l’individuel, tout comme l’intérêt de la
communauté musulmane prime l’intérêt du musulman pris à titre
individuel. La liberté se heurte enfin à l’absence d’une
bourgeoisie autonome, qui soit en mesure de gérer l’économie par
elle-même, sans la tutelle de l’État et de présenter un projet
alternatif global. La non implication politique de la bourgeoisie
arabe, son indifférence à la nature politique du pouvoir, confère
au libéralisme économique de ces pays un aspect autoritaire.
C’est dire que le libéralisme se heurte ici à un problème de
perception, d’intériorisation et de réalisation.
Cependant, les difficultés culturelles, sociologiques,
économiques, politiques et historiques entravant l’enracinement du
libéralisme dans le monde arabo-musulman ne doivent en
aucune manière occulter ses chances, mêmes relatives,
d’infiltration ou condamner définitivement sa réception par ces sociétés.
D’abord, l’histoire islamique a connu, tant sur le plan
intellectuel que sur le plan politique quelques expériences de
sécularisation de la politique. Il existe, ensuite, quelques pays
arabes, minoritaires, il est vrai, qui ont connu dans leur histoire,
et qui connaissent encore dans leur vie politique et
intellectuelle, et économique, une tradition libérale, quoiqu’incomplète.
exC’est le cas du Liban, de l’Égypte et de la Tunisie, du XIX au
eXXI siècle. Mieux encore, les révoltes démocratiques récentes,
notamment la révolution du peuple tunisien du 14 janvier 2011,
puis celle de l’Égypte du 11 février de la même année, ainsi que
celle en cours de la Libye, qui ont conduit à la chute des régimes
autoritaires de Ben Ali et de Moubarak et de Kadhafi (qui est
pour le moment isolée, mais sa chute semble proche), la
pratique spontanée de la liberté et de la démocratie qui s’en est
suivie, et les révoltes récentes massives des peuples arabes,
peuvent être considérées comme une expérience exceptionnelle
dans le monde arabo-musulman. La révolution tunisienne a
fortement déstabilisé le monde arabe, du Maghreb (Algérie,
Maroc, Libye) au Machrek (Égypte, Bahreïn, Oman, Yémen,
Jordanie, Irak, Gaza). Elle a permis de voir que des
préoccupa9tions politiques et démocratiques peuvent venir se greffer à des
soucis économiques et sociaux sérieux. Enfin, autre élément
favorable à la liberté politique, il n’est pas impossible qu’une
politique éducative éclairée et résolue puisse contribuer à
l’éducation des jeunes et les masses de ces pays dans le sens de la
liberté, par sa philosophie et par sa pratique, tant sur le plan
privé que sur le plan politique. Il faut croire en les vertus de
l’éducation, qui peuvent patiemment porter leurs fruits, comme
l’illustre les effets de la politique de Bourguiba en la matière,
que traduit cette jeunesse révolutionnaire moderne
d’aujourd’hui. Une éducation rationnelle et libérée des préjugés de la
Tradition peut réduire en profondeur, dans la durée, cette
intolérance diffuse, inconsciente et largement intériorisée dans ces
sociétés, en propageant une culture de liberté. En d’autres
termes, si le libéralisme doit s’adapter aux sociétés, ces mêmes
sociétés doivent à leur tour chercher à s’adapter au libéralisme,
notamment par l’éducation, si, du moins, elles aspirent ou
ambitionnent d’emprunter la voie du défi de la liberté et de la
prospérité qui en résulte.
Cet essai, aux dimensions réduites, est à l’évidence, loin
d’être une étude exhaustive sur le libéralisme, ou sur la liberté
qui lui est inhérente, dans les pays arabo-musulmans. Un essai
est d’ailleurs par définition un ouvrage traitant un sujet sans
pour autant en épuiser la matière. Cet essai n’a ainsi pour objet
ni d’étudier en profondeur la pensée libérale arabo-musulmane
en tant que telle, ni de survoler d’une manière complète les
différents courants qui l’animent d’hier à aujourd’hui, des premiers
elibéraux du XIX siècle jusqu’à ceux qui sont apparus ces dernières
années et qu’on appelle « les nouveaux libéraux arabes »
(Al-libi4râlyun al-’arab al-judûd) ou encore « les libéraux musulmans » .
Quoiqu’il ne faudrait pas s’enorgueillir ou s’en glorifier à l’avance.
Ce n’est certainement pas parce qu’il y a des libéraux (arabes)
qu’il y a forcément du libéralisme (en terre arabe).
Notre propos portera plutôt sur la place réelle du libéralisme
dans les pays arabo-musulmans ou sur la probabilité ou
l’impro10babilité de son enracinement sur un terrain qui, à première vue,
lui est peu coutumier et peu favorable, du moins au regard des
spécificités inhérentes à l’histoire, à la religion, à la nature du
pouvoir, à la configuration sociologique, au rôle des classes
sociales et notamment de la bourgeoisie et des classes
moyennes, à l’économie, ainsi qu’à la nature de l’homme arabe
lui-même. Nous nous demanderons si le libéralisme est dans
cette région une illusion ou une réalité. Ce libéralisme est-il
interpellé par les fabuleuses révolutions arabes d’aujourd’hui ?
Y a-t-il des chances que ces révolutions parviennent à semer la
bonne graine dans la conscience des individus, celle qui leur
permettra de lutter positivement contre la tradition et la
sujétion millénaire ou même de les écarter, celle qui leur montrera
la voie de la citoyenneté et de la liberté ?
La place réelle du libéralisme et de la liberté dans le monde
arabo-musulman est, en ce début de 2011, d’autant plus difficile
à situer que les révolutions arabes d’aujourd’hui, aussi
foudroyantes que déroutantes, remettent en question toute
certitude en la matière. Elles semblent pour le moment, sans
préjuger de l’avenir politique de ces nations, opérer une
distinction entre les valeurs du passé et les valeurs de la modernité ou
plutôt indiquer un passage soudain des unes aux autres. Il faut
dire que l’homme ne peut lui-même surmonter les difficultés
qui se posent au savoir scientifique et apporter des éléments de
réponse qu’à partir de la connaissance de deux éléments : la
connaissance de l’hypothèse de base (ce qui doit être), en
l’espèce les principes libéraux, et la connaissance de la réalité (ce
qui existe effectivement), en l’espèce, la réalité libérale dans le
monde arabo-musulman. La concordance de ces deux ordres
de connaissance ne pose pas problème en principe, comme
c’est le cas en Occident. Mais, dès qu’apparaît une quelconque
discordance entre les deux ordres, cela porte à croire que la
situation est problématique et qu’il convient de la discuter. Or,
le libéralisme semble encore problématique dans la sphère
arabo-musulmane. Les deux ordres de connaissance ne se
trou11vent pas, loin s’en faut, dans une situation de superposition. La
philosophie ou les principes en question ne sont pas souvent en
adéquation avec la réalité.
Dans notre esprit, la réalité dont il s’agit emprunte deux
directions qui finissent en fait par se rejoindre. Elle est d’abord
une réalité multidimensionnelle, renvoyant à l’histoire, à la
politique, à la religion, à la sociologie, à l’économie, à la psychologie
de ces peuples. Elle est ensuite un constat, mené à partir d’une
observation ou d’une enquête mettant en balance les obstacles
et les chances d’enracinement du libéralisme dans ces pays, et
tendant à ressortir, au terme du constat, ses perspectives
éventuelles. Dans ce dernier cas, nous chercherons notamment à
savoir si le libéralisme, philosophie de limitation de pouvoir et
de liberté individuelle, fait face à des obstacles insurmontables
(premier chapitre) ou au contraire a des chances réelles de
s’épanouir dans cette contrée où, d’hier à aujourd’hui, le
pouvoir reste toujours réfractaire à ses propres limitations et où
l’individu ne se réalise véritablement, et de la manière la plus
naturelle possible, qu’à l’intérieur du groupe ou de la
communauté, son refuge de prédilection (deuxième chapitre) ?
Enfin nous nous interrogerons sur la possible équation entre
les révolutions et les révoltes récentes des peuples arabes et le
système libéral, dans la mesure où ces révolutions tendent
toutes à mettre un frein à l’abus de pouvoir et à mettre en
oeuvre des réformes démocratiques et constitutionnelles
(troisième chapitre)."CHAPITRE I
Difficultés d’ancrage du libéralisme
dans le monde arabo-musulman
La société arabe a découvert le libéralisme à partir de la fin
e edu XVIII siècle et surtout à partir du XIX siècle, lorsque les
Princes, Sultans et penseurs turcs et arabes, frappés par la
réussite économique, scientifique, culturelle et politique de
l’Europe, ont cherché à réformer leurs sociétés en s’inspirant
des mêmes valeurs libérales modernes européennes. Ils ont pris
5conscience du fossé qui séparait le monde arabe de l’Europe .
eMais la société arabe était au XIX siècle opposée à tous les
niveaux au programme libéral. Elle était une société
traditionnelle marquée par la bédouinité, le tribalisme, le
communautarisme, la dévotion, la piété, le mysticisme. Elle était
non organisée, non affranchie de la religion, non résistante à
l’égard du pouvoir. Elle était aussi une société colonisée par les
États européens.
Or, dans le monde arabo-musulman, les pesanteurs
traditionnelles ont très souvent survécu aux tentatives réformistes,
modernistes et rationalistes. D’hier à aujourd’hui, l’introduction
des théories et valeurs libérales, comme l’ont souhaité les
dirigeants et les élites, sur le plan institutionnel, formel ou
juridique, ne signifie pas pour autant la fabrication d’individus
libéraux ou de mentalités libérales, ni l’établissement de
pratiques libérales concrètes chez les individus, groupes sociaux
et autorités politiques.
C’est pourquoi, au pouvoir libéral limité, les pays arabes
opposent un pouvoir fatalement centralisé, à la séparation
libérale entre la religion et l’État, ils opposent une religion
13islamique omniprésente, à la morale individuelle, les peuples
arabes opposent une morale de groupe transcendante, à la
nécessité d’une bourgeoisie autonome, ils opposent une
bourgeoisie d’État, responsable en partie de la dérive économique
autoritaire.
1. Ininterruption de la centralité du pouvoir
L’histoire européenne, à une certaine époque, notamment au
temps de la féodalité, a bien connu une longue phase
d’effacement, voire d’absence de centralité du pouvoir politique, où le
pouvoir était dispersé et décentralisé, entre les mains de
puissants seigneurs féodaux. Il est vrai, les monarques ont, dès le
eXIV siècle, commencé l’ œ uvre de reconstruction du royaume et
de récupération des pouvoirs éparpillés entre les seigneurs,
jusqu’à devenir d’ailleurs absolutistes. Mais cette œuvre fut
lente, relative et limitée en ce que du passé féodal, plusieurs
6vestiges ont survécu . L’absolutisme a fait naître et réagir à son
tour la résistance libérale contre la tyrannie des monarques.
Cette histoire a, en tout cas, contribué à l’émergence d’une
conscience libérale moderne chez les penseurs qui ont eu
l’audace de poser les conditions du contrat politique à leurs
souverains, arguant du fait que le pouvoir politique n’est pas
une fatalité historique pesant sur les individus. Il relève plutôt
de la contingence. Pour les libéraux, en effet, le pouvoir
politique est issu de la volonté du peuple. Il ne doit exister que pour
protéger les droits et la liberté des individus. D’où les tentatives
de sa limitation.
Ce n’est pas le cas dans l’histoire arabo-musulmane où le
pouvoir n’a jamais cessé d’être central et pesant. Ce pouvoir a
globalement connu trois dominantes ou trois variétés de
centralisation : il était d’abord un pouvoir sacralisé, ensuite un pouvoir
dynastique et enfin un pouvoir néo-patrimonial.
14a) Le premier temps : Un pouvoir sacralisé
En effet, dans l’histoire arabo-musulmane, le pouvoir
politique est ressenti moins comme relevant de la contingence ou
du hasard historique, comme c’est le cas de l’histoire politique
européenne, que comme relevant de la fatalité, voire de la
prédestination, en raison de l’estampille religieuse apposée sur
lui. « Dans l’histoire de ces sociétés, écrit M. Mohamed Nour
Farhat, le pouvoir politique est plus proche des phénomènes
naturels vécus par les citoyens de ces sociétés, semblable au
soleil, à la lune, aux étoiles et aux astres. Depuis les époques des
pharaons, des phéniciens, de l’État de Sumer, d’Assyrie, de
Babylonie, des sassanides et des araméens, le pouvoir politique
ne s’est jamais interrompu. Jamais ne s’est non plus interrompu
son rôle dominant dans le gouvernement des sociétés
confor7mément au système centralisé de l’État unitaire » . Mais,
phénomène naturel, ce pouvoir était perçu par ces peuples
comme étant de l’ordre du surnaturel. Les sujets, puis citoyens
arabo-musulmans, n’ont pratiquement pas, sinon peu, connu de
périodes historiques dans lesquelles ils étaient affranchis de la
tutelle pesante du pouvoir politique et où ils jouissaient de
libertés individuelles. Les rapports « gouvernants-gouvernés »,
surtout lorsque ces gouvernants cumulaient l’autorité politique
et l’autorité religieuse, étaient tranchés de telle sorte que la
vérité était toujours du côté des gouvernants, tandis que le
devoir d’allégeance était du côté des gouvernés. À la vérité
absolue doit correspondre la soumission absolue. L’histoire des
peuples arabo-musulmans n’infirme pas cet état de fait.
La société musulmane, crée et organisée dans les premiers
temps par le prophète était une société religieuse et temporelle
fondée non pas sur la consanguinité ou la solidarité tribale,
comme c’était le cas au temps de la jâhiliya (époque
pré-islamique), mais sur l’unité religieuse. Avant l’islam, les Arabes
étaient dans un état d’effritement, ils étaient loin de former une
8nation . C’est l’islam, par l’intermédiaire du prophète, qui a
15