272 pages
Français

Machiavel ou Campanella

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La lecture de ces deux penseurs de la Renaissance peut nous servir de modèle heuristique pour, d'une part, comprendre la force de l'image dans nos sociétés, dont Machiavel inaugura l'analyse, et, d'autre part, saisir la permanence du millénarisme et de l'utopie, sur laquelle Campanella fonda une politique ancrée dans un imaginaire excédant la conscience humaine.

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Date de parution 01 juillet 2007
Nombre de lectures 106
EAN13 9782296177338
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

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INTRODUCTION
Le terme « politique » renvoie à une multitude de sens allant de l’art de gouverner à l’art de créer des institutions qui permettent aux om-mes de vivre ensemble La politique est indéniablement une action qui vise à établir des liens entre des individualités qui ne souaitent pas nécessairement exister ensemble Qu’est-ce qui peut établir et insti-tuer ces liens ? La religion a longtemps joué ce rôle dans les sociétés occidentales : elle proposait un ordre du monde coérent permettant de justifier le pouvoir royal construit à partir de l’image paternelle C’est sans doute à cause de la perte progressive de l’influence de l’Église que vont se construire lentement l’idée et la forme concrète de l’État comme principe pacificateur Que se passe-t-il pourtant entre le moment qui marque la lente perte de pouvoir de Rome et l’apparition de l’État moderne comme structure juridique et politique imperson-nelle ? L’omme de pouvoir doit justifier sa propre existence et décou-vrir des stratégies pour imposer sa domination ; pour cela, il doit jouer sur l’image qu’il donne de lui-même Il n’est plus légitimé par une transcendance il se retrouve donc face à un vide qu’il doit combler La pensée politique de la Renaissance est issue de ce bouleversement sans précédent des abitudes et de la confiance donnée à un ordre reli-gieux qui allait de soi Maciavel reste le témoin intellectuel privilégié de cette époque rice et troublée Comment le prince conserve-t-il le pouvoir et comment peut-il construire sa légitimité ? La question est en apparence banale pour un moderne abitué à vivre dans l’etosdémo-cratique mais elle ne l’est pas pour un omme de la Renaissance : la problématique de la souveraineté va s’élaborer lentement avec ses lots de ruptures et de continuités L’émancipation du religieux s’impose-t-elle d’ailleurs aux esprits comme une évidence ? Les istoriens nous ont 1 montré que la notion d’incroyance était à manipuler avec précaution 
1  Nous pensons à l’ouvrage essentiel de Lucien Febvre sur l’incroyance à l’époque de e RabelaisLe problème deau XVI sièclel’ incroyance , Paris, Albin Micel, 1968
Contre le maciavélisme va se développer un courant qui tentera de rétablir la toute-puissance de l’Église et des autorités qui en dérivent La pensée politique italienne de Botero à Campanella en défendant le religieux contre la modeste sécularisation entreprise par le Floren-tin construira ainsi la notion de raison d’État en l’appliquant d’abord 2 comme l’ennemi de la tutelle sacrée de l’Église  L’istoire de la pilosopie contrairement aux idées reçues n’est jamais désincarnée : elle porte en elle-même les clefs du présent Pour le dire autrement la Renaissance et le «»tardo rinascimento sont des épo-ques lointaines mais, sans une référence à celles-ci, le monde contem-porain s’avère impensable On comprendra que les études récentes 3 sur Maciavel se multiplient , celui-ci n’ayant pas encore livré toutes les subtilités qui nous aident à comprendre notre présent Maciavel fascine par son analyse du pouvoir et si l’istoire de la pilosopie en France avait, un moment privilégié, les pensées anglaises (de Hob-bes à Hume) pour penser la contractualisation, il y a aujourd’ui un retour évident des études sur Maciavel et sur ce point comme sur bien d’autres la ricesse est aussi difficile à gérer que la pénurie La multiplicité des commentaires et des livres fondamentaux parus ces dernières années sur la pensée du Florentin sont une véritable incita-tion à la modestie Ils posent aussi, pour qui veut écrire sur le sujet, une difficulté de métode : la multiplicité des lectures renvoie au caractère infini de l’interprétation de toute œuvre littéraire ou pilosopique Si cette ampleur de la réflexion sur Maciavel n’est pas contestable, les travaux sur la pensée de Campanella sont plus rares Est-il d’ailleurs un pilosope ? N’est-il pas davantage un téologien de la Renaissance
2  Sur ce point les analyses de Micel Senellart sont particulièrement éclairantes Micel Senellart,Maciavélisme et raison d’État, PUF, 1989 3  Jean-Louis Fournel, Jean-Claude Zancarini,Le Prince, PUF, 2000 Micel Senellart,Maciavélisme et raison d’État, PUF, 1989,Les Arts de gouverner, Seuil, 1995 Gérald Sfez,Maciavel ou la politique du moindre mal, PUF, 2000, Jean-Yves Goffi, Maciavel, Éllipse, 2001 Le regain d’intérêt pour le Florentin concerne bien entendu l’Italie elle-même, parmi les derniers commentaires citons : Giulio Ferroni, Maciavelli odell’ incertezza, Roma, Donzelli, 2003 et Domenico Taranto,Le Virtù della politica,Napoli,Bibliopolis, 2003
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égaré dans la modernité galiléenne ? Il y a certes, la réflexion de Léon 4 Blancet qui garde toute sa valeur d’érudition et de précision et il y a aussi, plus proce de nous, le travail de Micel-Pierre Lerner Mais force est de constater que l’originalité de cet auteur n’a pas encore été perçue à sa juste mesure En France, les traductions desMonarcies d’Espagne et de Franceet de l’Apologie de Galiléemanifestent pourtant 5 un frémissement d’intérêt pour le Stilésien  En Italie, le travail de Germana Ernst donne par ailleurs des clefs pour saisir l’originalité de ce penseur marginal et ors normes Cela correspond sans doute à un 6 regain d’intérêt pour la pensée italienne en général  Il est vrai que tous ces travaux poursuivent une tradition bien établie par des istoriens de la pilosopie comme Luigi Firpo Malgré l’existence de ces sources et de ces travaux le déséquilibre entre Maciavel et Campanella est évident La tentation de faire la part trop belle au Florentin, en posant comme une fausse évidence plus ou moins consciente le peu d’inté-rêt que peut avoir une pensée religieuse aujourd’ui, était un véritable problème Encore faut-il d’ailleurs ne pas confondre pensée religieuse et pensée surlereligieux S’il est possible de voir dans la Renaissance une émancipation par rapport à la puissance de l’Église et d’affirmer que Maciavel est repré-sentatif d’une tendance qui umanise le politique, il n’est pas certain qu’il opère une rupture totale avec la question de la sacralité du pouvoir Alors que tout tournait autour de questions téologiques, le maciavé-lisme présente une sorte de révolution copernicienne en s’interrogeant sur la possibilité d’un pouvoir ors de l’Église Mais le Florentin, en relativisant la place de l’Église, supprime-t-il pour autant la référence
4  Léon Blancet, Campanella, Paris, Félix Alcan, 1920 5 Monarcie d’Espagne et Monarcie de France, textes italiens, traduits par NFabry et SWaldbaum, introduits et annotés par Germana Ernst, Paris, PUF, 1997Monarcie du Messie, édité par PPonzio, traduit par VBourdette, Paris, PUF, 1997Apologie de Galilée, texte, traduction M-P Lerner, Paris, Les Belles Lettres, 2001Sur la mission de la France, traduit par Florence Ploucart-Con, Paris, Éditions rue d’Ulm, 2005 6  La publication sous la direction de Cristiane Menasseyre d’un recueil d’articles sur la pensée italienne est à cet égard révélatriceFigures italiennes de la rationalité, Paris, Kimé, 1997
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au sacré ? Tente-t-il de réduire le religieux à travers le prisme du politi-que ? Comme l’écrit hierry Ménissier, dans un article récent consacré à la conception maciavélienne du propète :
S’il y a ici une reconnaissance de la valeur politique des propètes, elle est donc pour le moins paradoxale : le propète déploie un art de gouverner en tout point concordant avec celui d’ommes d’État qui ne sont en rien des propètes Il n’y a pas pour le secrétaire de supé-riorité intrinsèque de l’autorité propétique par rapport à celle des 7 législateurs-fondateurs
Il y a aussi pour Maciavel une force de la croyance dans la politique, comme si celle-ci devait s’émanciper de la religiosité tout en conservant certains affects liés à la manifestation du sacré Maciavel est, de ce fait, insolite en son temps, car il ébauce une rupture avec la concep-tion médiévale du pouvoir tout en conservant certains aspects de la mytologie crétienne (le prince rédempteur et sauveur) Il comprend la présence nécessaire de la religiosité dans l’action politique sans pour-tant être un téologien Il est ainsi singulier : au sein d’une époque qui 8 reste attacée à un imaginaire messianique et millénariste , il comprend la force de certains modèles religieux sans pour autant construire sa réflexion politique à partir de cette seule tématique religieuse Macia-vel analyse les multiples rôles du propétisme et des sentiments reli-gieux dans la politique, mais n’adopte jamais l’attitude d’un croyant Il reste pour ainsi dire extérieur à l’objet qu’il observe et il montre que la croyance peut être mise au service du politique On comprendra, dès lors, suivant en cela une tradition bien établie dans l’istoire de la pilosopie en Italie, que nous opposions Campa-nella à Maciavel Il est le contradicteur du réalisme du Florentin et il est surtout celui qui incarne le mieux la permanence d’une politique au
7 Les Études pilosopiques3 / 2003, 295, 296, n° 8  Jean-Pierre Sironneau, Jacques Solé par exemple ont montré qu’il y avait, en effet, une permanence de certains tèmes mytiques crétiens au sein de la culture politique de la Renaissance Jacques Solé,Les mytes crétiens de la Renaissance aux Lumières,13Albin Micel, 1979, p  Paris, Jean-Pierre Sironneau,Sécularisation et religions politiques,Paris, Mouton, 1982
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