Mai 68 à l

Mai 68 à l'ORTF

-

Livres

Description

C'était il y a quarante ans et cela paraît déjà un autre monde : durant plus d'un mois, la France a été privée de télévision. Du 17 mai au 23 juin 1968, la grève des quelque 12 000 personnes rattachées à l'ORTF, à Paris comme en province, a imposé un service minimum de l'audiovisuel, sous contrôle syndical. Durant ces semaines d'agitation revendicative, les différentes catégories professionnelles, techniciens, cadres, réalisateurs ou producteurs, ont tenté de promouvoir ensemble un projet pluraliste et autonome. Les grévistes se sont efforcés de mobiliser l'opinion publique et les partis politiques avec les artistes à leurs côtés. Les sanctions ont frappé un journaliste sur trois à l'ORTF (et un gréviste sur deux), avec près d'une centaine de licenciements ou de mutations arbitraires. La radio-télévision est ainsi le seul service public à avoir subi l'épuration au lendemain de Mai 68. Malgré son caractère exceptionnel, cette crise a largement disparu des mémoires collectives. L'historiographie de Mai 68 lui accorde au mieux une place marginale, et les grands récits du gaullisme comme de la CGT font peu de cas de ces péripéties. Il est pourtant passionnant de comprendre les mécanismes complexes de cette grève hors norme et d'appréhender l'intensité de la confrontation avec le pouvoir de l'époque. Au-delà du débat sur le statut de l'audiovisuel, cette crise éclaire aussi bien l'état de la France d'alors que les tergiversations de la famille gaulliste ou le processus de décision syndical. Elle constitue un moment historique privilégié, à propos duquel la réflexion reste féconde.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 décembre 2011
Nombre de visites sur la page 61
EAN13 9782365831178
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
e9782847363173_cover.jpg

© Nouveau Monde éditions

24, rue des Grands-Augustins
75006 Paris

9782847363173

Dépôt légal : avril 2008

Mai 68 à l'ORTF

Une radio-télévision en résistance

Jean-Pierre Filiu

« Ce qui se passe a assez duré. Cette fois c’est la chienlit, c’est l’anarchie, ce n’est pas tolérable. Il faut que cela cesse. J’ai pris mes décisions. On évacue aujourd’hui l’Odéon et demain la Sorbonne. Pour l’ORTF, dit-il en se tournant vers Gorse, vous reprenez les choses en main. Vous mettez les trublions à la porte, et puis voilà »


Charles de Gaulle, Élysée, 19 mai 1968


« Tout gouvernement verra toujours dans la télévision une jolie fille qu’il voudra mettre dans son lit. Nous voulons, nous, qu’ils fassent chambre à part, car des amours d’une télévision et d’un gouvernement ne peut naître qu’une information abâtardie ».


François de Closets, Sorbonne, 30 mai 1968


« La moitié des journalistes grévistes de l’ORTF sont gaullistes. Je leur dis bravo d’avoir préféré défendre leur honneur professionnel, et on comprend pourquoi le gouvernement, qui a cédé partout, ne veut pas céder cette forteresse de sa propagande ».


François Mitterrand, Nîmes, 17 juin 1968

Préface

Les anniversaires, confirmons-le sans barguigner, ont du bon. Voici que le quarantenaire de Mai-68 suscite l’émergence d’une étude qu’on regrettait de savoir enfouie dans l’amoncellement des thèses inédites. Celle-ci resurgit, vingt ans après son élaboration, et fort opportunément mise à jour. Je gage que le lecteur saura gré à son auteur, que des aspirations nouvelles ont conduit depuis lors vers d’autres rivages, où d’ailleurs il excelle, d’avoir repris son travail ancien pour en enrichir avec minutie et probité la connaissance de cet important moment de notre histoire nationale.


La méthode est rigoureuse, confrontant le calme d’un regard distancié avec des journées qui virent tourbillonner les passions les plus généreuses et les émotions les plus dérisoires. La documentation est accessible ; les acteurs – dont beaucoup ont disparu depuis lors – ont livré leur témoignage ; les archives de l’audiovisuel, à présent heureusement offertes à la recherche par l’Inathèque, restituent l’atmosphère d’un moment où l’élaboration des images et des sons devint un enjeu du grand psychodrame qui secoua la nation.


Ainsi se dessine une histoire dont le moindre intérêt n’est pas qu’elle se trouve à la rencontre de deux temporalités bien différentes.


Le livre s’organise, dans la précision de ses détails, selon la focale du temps très court, où palpitent les hasards et les réactions individuelles, les phénomènes d’entraînement, les chronologies entrelacées d’heure en heure. Un rendez-vous manqué, un malentendu immédiat, une rumeur répandue à mauvais escient… Certaines rencontres symboliques, telle ou telle crispation, une pulsion imprévisible… La chronique des émissions acceptées ou refusées, des alliances qui se font et se défont, des solidarités provisoires et des divergences d’ambitions se détaille avec pertinence.


On aperçoit mieux pourquoi le monde de l’audiovisuel s’est lancé dans la mêlée avec un temps de décalage par rapport à celui des étudiants puis des ouvriers. Les habitudes étaient plus solides qu’ailleurs, la résignation à une subordination subie et acceptée de longue date était enracinée profondément. Ajoutez que si l’information était asservie, du côté des programmes les réalisateurs de gauche, souvent communistes, avaient noué avec les dirigeants gaullistes une alliance tacite au service d’une ambition noble : la télévision comme institutrice nationale. Ainsi pouvaient-ils hésiter à accepter que cet équilibre fût bousculé.


Mais on comprend aussi, à parcourir ces pages, que la rentrée dans le rang, après le retour victorieux de De Gaulle et des siens, ait été plus lente qu’ailleurs. Un certain air de liberté nouvelle une fois goûté, y compris par ceux qu’on croyait les plus obéissants (Léon Zitrone !), journalistes et producteurs eurent du mal à s’y résigner. Le Général, blessé que « sa » télévision l’ait un moment lâché, – et soupçonnant d’ailleurs, à bon escient, que beaucoup de ceux qu’il avait nommés avaient joué, au cœur de la crise, Pompidou contre lui –, demanda des têtes. La charrette organisée rudement par Yves Guéna, sur ses instructions, fut ainsi le résultat de l’affaire, à court terme. Et ceux surtout qui n’auraient pas songé un instant, deux mois plus tôt, qu’ils se lanceraient à corps perdu dans cette aventure, restèrent plus éberlués que les autres de ce qui leur arrivait.

Tel est le tableau de semaines ardentes et confuses. Mais ces multiples mouvements individuels et collectifs une fois sagacement démêlés, l’auteur nous amène à prendre du recul et à regarder les choses sous la lumière de la longue durée. Bien avant 1968, notre France a nourri avec la radio et la télévision – à vrai dire depuis leur naissance – des rapports marqués par une fascination inquiète, exigeante et passionnelle. Les gouvernements, convaincus d’être investis du droit d’élaborer, devant le peuple, l’image des événements à mesure de leur déroulement, pratiquèrent à leur égard une politique de surveillance irritée par tout ce que la machine pouvait dérober à leurs désirs. La guerre des ondes, entre 1939 et 1944, étant apparue décisive (de façon exagérée, certes, mais ici peu importe) les titulaires du pouvoir exécutif jugèrent constamment légitime d’en avoir la maîtrise. La IVe République en usa contre de Gaulle et celui-ci, une fois revenu aux affaires, considéra à son tour la RTF comme sa chose : la création, en 1964, de l’ORTF n’y changea rien. On constate de quelle tranquille certitude le comportement du chef de l’État s’est nourri à cet égard devant la rébellion des acteurs du milieu.


Pour la suite aussi le long terme offre une lumière indispensable. Le livre de Jean-Pierre Filiu conduira à considérer comment, dans le cours des années qui suivirent, le violent tumulte qui agita l’ORTF en 1968 prépara, après une défaite apparente, les progrès ultérieurs de la liberté des ondes. Un pas en arrière, deux pas en avant : dès l’arrivée de Jacques Chaban-Delmas à Matignon, ses initiatives courageuses commencèrent, malgré l’irritation de Pompidou à l’Élysée, d’ouvrir le jeu. Le premier ministre, conscient de la portée durable de ce qui était arrivé, décida de commencer à rapprocher la France des pratiques d’autonomie de l’information audiovisuelle dont la BBC offrait alors, de l’autre côté du Pas-de-Calais, un exemple un peu mythifié mais fondamentalement stimulant.


La décennie qui suivit, avec tous ses cahots, puis les promesses électorales de François Mitterrand en somme respectées après 1982, aboutirent ainsi peu à peu (de concert, au demeurant, avec les évolutions technologiques), à dessiner un paysage nouveau. Mai-68 eut donc, à retardement, des effets qui rendent les comportements et les réflexes d’avant la révolte presque incompréhensibles aux générations d’aujourd’hui. Il est vrai que la domination inédite du marché, des valeurs marchandes, de l’argent impérieux, en attendant Internet, ont fait surgir depuis lors des problèmes que les grévistes de 68, évoluant dans un autre univers, n’avaient pas pu concevoir. Les défis n’y sont pas moins rudes pour la démocratie. Mais ceci est une autre histoire : la nôtre.


Jean-Noël Jeanneney

C’était il y a quarante ans et cela paraît déjà un autre monde : durant plus d’un mois, la France a été privée de télévision.


En effet, du 17 mai au 23 juin 1968, la grève des quelque douze mille personnels de l’ORTF, à Paris comme en province, a imposé un service minimum de l’audiovisuel, sous contrôle syndical. Durant ces semaines d’agitation revendicative, les différentes catégories professionnelles, techniciens, cadres, réalisateurs ou producteurs, ont tenté de promouvoir ensemble un projet pluraliste et autonome. Les grévistes se sont efforcés de mobiliser l’opinion publique, les partis politiques et les artistes à leurs côtés. Une « opération Jéricho » a même été organisée autour de la maison de la Radio, avec des manifestations quotidiennes pour faire tomber le « mur » de l’intransigeance gouvernementale. Le conflit a eu beau se prolonger longtemps après la reprise du travail à EDF, à la SNCF ou aux PTT, l’Intersyndicale n’a obtenu aucune avancée substantielle. Les journalistes de télévision, isolés mais déterminés, ont poursuivi leur mouvement jusqu’au 12 juillet. Les sanctions ont alors frappé un journaliste sur trois à l’ORTF (et un gréviste sur deux), avec près d’une centaine de licenciements ou de mutations arbitraires. La radio-télévision est ainsi le seul service public à avoir subi l’épuration au lendemain de Mai-68.

Malgré le caractère exceptionnel de cette crise, elle a largement disparu des mémoires collectives. L’historiographie de Mai-68 lui accorde au mieux une place marginale et les grands récits du gaullisme comme de la CGT font peu de cas de ses péripéties. Une explication peut être cherchée du côté de la place tout à fait périphérique du gauchisme dans la grève de l’ORTF, ce qui a contribué à reléguer ce conflit atypique dans les limbes des célébrations de la « génération de Mai ». Les dissensions au sein du gouvernement comme la virulence de la répression, directement dictée par l’Élysée, laissent peu de place à une exaltation de cette crise dans la geste gaullienne. Et les conditions de la reprise du travail à l’ORTF, largement inspirées par un noyau communiste très minoritaire, ne constituent pas la meilleure illustration de l’indépendance syndicale. Les organisations professionnelles se sont d’ailleurs abstenues de tout geste de solidarité lorsque François de Closets, Michel Drucker, Maurice Séveno, Emmanuel de la Taille et plusieurs dizaines d’autres ont été licenciés.

L’étude de la crise de l’ORTF en 1968 demeure dès lors passionnante pour comprendre les mécanismes complexes de cette grève hors-norme et appréhender l’intensité de la confrontation avec le pouvoir de l’époque. Certaines interrogations soulevées par ce mouvement demeurent d’actualité, y compris dans l’opposition de principe à la publicité de marque. Au-delà du débat sur le statut de l’audiovisuel, cette grève éclaire aussi bien l’état de la France de Mai que les tergiversations de la famille gaulliste ou le processus de décision syndical. Elle constitue un moment historique privilégié, à propos duquel la réflexion reste féconde.

Je suis reconnaissant à Denis Maréchal et à l’INA de m’avoir permis de refondre et de mettre à jour ma thèse, consacrée à « La crise de l’ORTF en mai-juillet 1968 », et dirigée par Jean-Noël Jeanneney à l’Institut d’études politiques (Sciences Po) de Paris. Je souhaite dédier ce présent travail à la mémoire de René Rémond, qui m’avait fait l’honneur de présider en 1985 le jury de cette thèse. Je remercie Hélène Duccini d’avoir bien voulu relire le manuscrit de ce livre. Et je renvoie pour l’analyse des sources, le détail de toutes les références, ou le texte des principaux tracts, à cette thèse, consultable à la bibliothèque de Sciences Po comme à l’Inathèque.

LA MARCHE À LA CRISE

Les prémices de la crise

L’Office de Radio-Télévision Française (ORTF) a parachevé en 1968 la couverture télévisuelle du territoire national. La majorité des foyers français est équipée d’un des huit millions de récepteurs, dont la moitié capte la Deuxième chaîne. Les années soixante représentent un certain âge d’or de la télévision française, avec des magazines d’information, des émissions culturelles et des reconstructions historiques qui ont marqué plus d’une génération. Et, malgré la concurrence des radios périphériques, l’ORTF continue d’assurer 42 % d’audience radiophonique.

Pourtant, des conflits localisés, des situations de tension ou des mouvements de protestation sont autant de signes avant-coureurs de la crise de mai-juin 1968 à l’ORTF. Mis en parallèle avec les critiques des parlementaires et les débats au sein du gouvernement sur la structure de l’ORTF, ils éclairent les circonstances du déclenchement de la plus longue grève de la radio-télévision française. Ce conflit n’a pas éclaté à l’ORTF comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais à la faveur de motifs de mécontentement accumulés durant des années et d’un climat social tendu. Le contexte politique va donner à la grève, qui aurait pu être purement revendicative, sa dimension « contestataire ».

L’étroit contrôle du pouvoir sur l’ORTF est consolidé par Alain Peyrefitte, Ministre de l’Information de novembre 1962 à janvier 1966, et la cohérence de la « voix de la France » repose sur deux structures : le SLII (Service de Liaison Interministériel pour l’Information), qui contrôle a priori le contenu du Journal Télévisé ou émet des avis sur celui-ci (d’où la généralisation de l’auto-censure de la part ces journalistes qui ont compris ce qu’« on » attendait d’eux) ; et les BRI (Bureaux Régionaux d’Information), mis en place sous l’autorité de Bernard Gouley, qui se révèlent de fidèles relais des thèses gouvernementales. Yvon Bourges remplace Peyrefitte au Ministère de l’Information, un mois à peine avant une grève majeure des journalistes de l’ORTF.

La grève des journalistes de l’ORTF du 7 au 9 février 1966

Dès le début de janvier 1966, les trois syndicats de journalistes de l’ORTF (CFDT, FO et Syndicat National des Journalistes/SNJ), regroupés en Intersyndicale depuis 1965, vont, mandatés par des assemblées générales, rencontrer la Direction générale pour exposer leurs doléances. Ils critiquent les insuffisances et les imprécisions du statut des journalistes de l’ORTF1 par rapport à la loi de 1935 et aux autres textes régissant la profession de journaliste, ce flou entraînant des situations gênantes, telles que l’absence de représentants des journalistes de l’ORTF au Conseil d’Administration de l’Office, malgré la présentation en temps utile d’une liste à Alain Peyrefitte, le phénomène des « pigistes occasionnels » (selon la terminologie du statut) qui sont en fait plus de 60 à l’Actualité Télévisée 2, 60 pigistes permanents dont le contrat quotidien est renouvelé jour après jour. Ils contestent aussi le fait que de nombreux journalistes de l’ORTF n’ont pas la carte d’identité nationale de journaliste professionnel, l’engorgement des niveaux intermédiaires de classement professionnel des journalistes, la promotion dépendant de « charrettes » ou de décès aux niveaux supérieurs. Enfin, ils protestent contre le retard de près de 15 % pris par les salaires par rapport aux accords conclus dans la presse parisienne.


Le 19 janvier 1966, le Directeur général de l’ORTF, Jacques-Bernard Dupont, propose une augmentation de 5 % pour les salaires de tous les journalistes de l’ORTF (les journalistes de l’ORTF de Paris ayant refusé par solidarité une hausse de 7 % ne concernant pas les journalistes des provinces). « Il fallait faire face et même “faire la guerre” pour citer l’expression employée par le Directeur général. Cette guerre, il fallait la faire seuls, sans la camoufler derrière un conflit généralisé, c’est-à-dire une grève de techniciens. C’est ce qui été fait, et dès le lundi 7 février au matin, la situation était extrêmement claire : 97 % des journalistes de la radio étaient en grève, 98 % des journalistes des émissions vers l’étranger, 90 % des journalistes de télévision, et 40 % des journalistes de province, malgré de scandaleuses pressions et menaces émanant de certains directeurs régionaux. Peu importe que les bulletins d’information de la radio aient tout de même été diffusés, avec l’aide de speakers pour la lecture et de quelques cadres ou “jaunes” pour la rédaction ; peu importe que les éditions du journal télévisé aient été tout de même réalisées dans des conditions à peu près semblables. Tout le monde sait bien que l’on peut faire quelques bulletins d’information ou journaux télévisés d’une qualité douteuse avec quelques personnes. L’homme de la rue finira par le savoir. Le problème n’était pas là. Il fallait que la quasi-totalité des journalistes de l’Office se missent en grève, c’était pour eux le seul moyen d’affirmer à la fois leur existence et leur unité »3.

Le bilan de la grève dressé par Jean-Claude Héberlé, responsable du SNJ, permet de souligner un certain nombre de points sensibles. Les journalistes de l’ORTF (et même, dans le cas présent, un syndicaliste) préfèrent mener leur combat et leurs revendications indépendamment des autres catégories professionnelles de l’Office. Selon les grévistes de la radio comme de la télévision, mieux vaut quitter l’antenne pour faire aboutir leurs revendications. Enfin, Héberlé constate que la grève est pour les journalistes un moment privilégié où ils dépassent l’individualisme inhérent à leur profession dans une « unité d’action ».

Les télégrammes de solidarité reçus par l’Intersyndicale des journalistes de l’ORTF, du 7 au 9 février 1966, proviennent d’autres rédactions de la presse écrite et radiophonique, presque toutes parisiennes, ainsi que des instances nationales SNJ et FO dont les sections sont engagées dans le conflit. Au sein de l’ORTF, seule la CGT, par la voix de son Syndicat national de la Radio et de la Télévision (SNRT), soutient les journalistes en grève. Le 9 février 1966, l’Assemblée Générale (AG) des journalistes de l’ORTF suspend la grève à partir du 10 février à 00 h, et mandate l’Intersyndicale en vue d’entamer la négociation avec « un interlocuteur doté de pouvoir de décision ». Mais l’AG réaffirme aussi la décision unanime de déclencher une nouvelle grève au cas où des sanctions seraient prises, dans l’immédiat ou à terme, contre n’importe quel journaliste ou assimilé qui aurait suivi la grève les 7, 8 et 9 février.

On retrouvera les mêmes subtilités de langage dans les communiqués de l’Intersyndicale annonçant la reprise du travail après le 23 juin 1968 : il s’agit d’insister sur la possibilité d’une reprise immédiate de la grève, alors même que l’on retourne au travail dans un rapport de forces défavorable. Et la menace d’une riposte syndicale en cas de sanctions restera aussi un vœu pieux durant l’été 1968.

En fait, les deux tiers des journalistes de l’ORTF ont suivi le mouvement en février 1966. Sept présentateurs sur huit ont été grévistes, malgré les sollicitations d’Édouard Sablier, directeur de l’Actualité Télévisée. C’est en province que la grève est la moins suivie, à cause du caractère très personnel des relations dans les directions régionales : une rédaction d’une centaine de journalistes se met plus facilement en grève qu’une poignée de journalistes isolés face à leur directeur régional.

Jacques-Bernard Dupont, Directeur général de l’ORTF, a convoqué en vain dans son bureau plusieurs rédacteurs en chef grévistes et les a sommés de reprendre le travail au nom de notes rédigées par son prédécesseur Bordaz en 1964. En effet, les grévistes se savent dans leur bon droit depuis l’arrêt du Conseil d’État du 3 février 1966, spécifiant que la Direction « n’a plus le droit de désigner les personnels qui doivent demeurer en fonction les jours de grève, pour assurer l’exécution du service défini par les instructions du ministre ».

Les journalistes de l’ORTF, même s’ils ont obtenu peu de chose par cette grève, ont créé un précédent en affirmant haut et fort leur droit de grève face à la Direction. C’est moins à la radio, où existe une solide tradition syndicale dans les rédactions, qu’à la télévision que cette grève de février 1966 enclenche un processus irréversible. On peut ajouter que de jeunes journalistes, tels François de Closets et Emmanuel de la Taille, tout juste arrivés à la télévision, apportent de leurs expériences précédentes un regard très critique sur les conditions faites aux journalistes à l’ORTF.

En 1967, une maturation s’opère chez les journalistes de télévision qui les amène à proposer la création d’une association de rédacteurs chargée de négocier l’harmonisation de leur statut particulier avec les textes définissant plus largement la profession de journaliste. Selon l’article 3 de son projet de plate-forme, « l’association a pour but de renforcer la solidarité et la valeur professionnelle des journalistes de la télévision (ORTF) et de les aider à exercer leur métier dans le respect des obligations qui découlent pour eux des principes posés par le statut des journalistes de l’ORTF et, plus généralement, de la qualité de journaliste telle que la loi l’a définie ; de développer les liens de confraternité avec l’ensemble de la profession de journaliste et, enfin, de renforcer le prestige et l’autorité morale de la profession de journaliste à la télévision ».

Une réunion a lieu dans le bureau de Jean-Louis Guillaud, directeur de l’Actualité Télévisée, où Maurice Séveno, Emmanuel de la Taille et François de Closets développent le projet de cette association de rédacteurs. Même si, finalement, cette association n’a jamais vu le jour, la démarche n’en reflète pas moins une évolution importante parmi les journalistes de télévision, qui cherchent à se « désenclaver » par rapport au reste de la profession, et à rehausser le prestige professionnel de leur fonction. En affirmant qu’ils ont droit aux mêmes égards que les autres journalistes, mais qu’ils ont aussi un rôle moral particulier à jouer, les journalistes de la télévision lancent des idées nouvelles, encore bien timides, mais que Mai 68 se chargera d’amplifier.


Au 1er janvier 1967, les journalistes de l’ORTF restent très nombreux : 615, répartis en cinq catégories : 167 à l’Actualité Télévisée, 130 à l’Actualité Radiophonique, 148 aux émissions vers l’étranger, 150 dans les stations régionales et 20 correspondants à l’étranger. Malgré la grève de février 1966, plus d’un millier de pigistes travaillent alors pour l’Office. La Direction générale doit faire face au développement des Actualités Télévisées et à l’ouverture de bureaux régionaux (BRI) en payant des collaborateurs permanents sur le budget des piges (soit en embauchant sans contrat). Ce sont les « popes » (« pigistes occasionnels permanents exclusifs »). Ce personnel doit assurer, chaque jour, un nombre élevé d’heures d’information4 : 47 heures d’information radiophonique et 9 heures d’information télévisée. L’ORTF est donc une véritable « usine d’information », qui a connu une croissance trop rapide et souffre de déséquilibres certains. Son personnel, très nombreux, se plaint d’un statut problématique. Ainsi, même en ne prenant en compte que le secteur de l’information, se trouve-t-on confronté aux conditions d’une crise éventuelle.

Le mouvement revendicatif du personnel de l’ORTF et ses répercussions

Au-delà des journalistes, les manifestations de mécontentement des salariés s’accentuent après l’automne 1967. Les organisations professionnelles, et singulièrement la CGT, insistent sur les problèmes structurels de l’Office, qui résultent, selon elles, de la non-association du personnel à la gestion. Or l’ORTF est une structure particulièrement complexe, à fort engagement syndical. Il faut savoir que 173 catégories professionnelles différentes y travaillent. L’histoire de la radiodiffusion et de la télévision, ainsi que la multiplicité des tâches auxquelles l’Office a dû faire face, sont responsables de cette diversité. On peut distinguer trois grands types de personnels à l’ORTF : les personnels relevant du statut général, les journalistes relevant d’un statut spécial et les personnels « hors-statut ».

Personnel statutaire, « hors-statut » et organisations professionnelles

Les personnels relevant du statut général sont régis par le décret du 27 juillet 1964. Après 1959, la Direction de la RTF s’étant plainte de subir dans l’administration les contraintes de la fonction publique et le personnel ayant critiqué l’inadaptation des règles et de la rémunération de la fonction publique à la spécificité de ses activités, le statut de 1964 a ramené le personnel à une situation de droit privé5. La Direction de l’ORTF conserve de très larges pouvoirs à l’égard du personnel (dans la définition des conditions de recrutement, de sa fonction, de son avancement, de la fin du contrat,…) afin de répondre à l’évolution des besoins de l’Office. La loi du 31 juillet 1963, réglementant la grève dans les services publics, s’applique à l’ORTF : il en résulte l’interdiction des grèves tournantes et l’obligation faite aux syndicats de déposer un préavis à la Direction cinq jours francs avant le début de la grève. Avant sa constitution en établissement public, la RTF dépendait du Ministère des PTT. Aussi une grande partie du personnel technique et du personnel administratif est-elle issue de l’administration des Postes.

En 1967, l’ORTF emploie près de onze mille personnes relevant du statut général, dont 4 360 techniciens, dont 2 640 sont affectés à la Direction de l’équipement et 1 430 aux stations régionales. Souvent recrutés parmi les élèves des grandes écoles, ces techniciens « disposent d’un pouvoir très réel qui a été conquis sur celui dont disposait “l’artistique” plusieurs années auparavant […] (et) ont très clairement conscience d’être les dépositaires d’un instrument qu’ils ont contribué à créer et à améliorer et se sentent responsables de sa sauvegarde, quoi qu’il arrive » 6. 4 035 administratifs travaillent surtout aux centres de redevance (1 534) et à la Direction de l’Administration Générale (643). Les neuf dixièmes des fonctionnaires des PTT à qui on a donné le choix entre le statut et la fonction publique ont opté pour le statut. Néanmoins un certain nombre de fonctionnaires continuent de travailler à l’ORTF. C’est notamment le cas de ceux que l’on désigne par le terme barbare de « cadres d’extinction ». 2 255 « artistiques » sont principalement affectés à la Direction de l’équipement (1 230) et à la Direction de la télévision (429). Ces catégories de personnel sont chargées de la bibliothèque, de la cinémathèque, de la discothèque,…

Au 1er janvier 1967, certains personnels bénéficient d’un statut spécial : 370 musiciens et choristes, 615 journalistes (dont schématiquement un quart travaille pour l’actualité télévisée, un quart pour l’actualité radiophonique, un quart pour les émissions vers l’étranger et un quart pour les directions régionales).

Enfin, le statut des journalistes de l’ORTF est l’objet d’un décret le 27 juillet 1964, qui exclut les « pigistes » (mais nous avons vu que s’est développée l’aberration des collaborateurs « temporaires », en fait employés à plein-temps et payés sur le budget des piges).

En 1967 la structure professionnelle des effectifs du personnel statutaire de l’ORTF (à l’exception des journalistes, musiciens et choristes) est la suivante7 :

e9782847363173_i0002.jpg

À côté des personnels bénéficiant d’un statut, existent des personnels hors-statut. Ce sont les collaborateurs qui signent avec la Direction un contrat temporaire et sont rémunérés au « cachet » ou à la pige. Selon Roger Louis, le nombre des « hors-statut » (aussi bien comédiens, auteurs que journalistes extérieurs ou autres) est d’environ 35 0008. Ce chiffre paraît très exagéré, mais la Direction de l’ORTF pèche sans doute par excès inverse en réduisant le nombre des « hors-statut » à un demi-millier. L’écart entre ces deux chiffres réside sans doute dans le fait que l’administration reproduit le modèle des « pigistes permanents » pour ne comptabiliser que les « hors-statut » au contrat temporaire régulièrement renouvelé. Deux catégories de personnel hors-statut vont être mises en valeur au sein de l’Intersyndicale, à cause de leur organisation professionnelle et de la célébrité de leurs membres : les producteurs et les réalisateurs. Les premiers prennent en charge une émission donnée, apportent les idées, construisent les « maquettes » élaborent les textes, recherchent les participants. Les seconds reçoivent le schéma d’émission des producteurs et le concrétisent en dirigeant l’évolution de l’équipe techniques (cameramen, ingénieurs du son) et des comédiens. À noter que certains producteurs (Jean-Marie Drot, Pierre Tchernia) sont aussi leurs propres réalisateurs.


Le paysage syndical de l’ORTF apparaît très complexe. Il est dominé par quatre organisations : deux « syndicats-maisons » (l’un chez les techniciens, l’autre chez les administratifs), et deux branches de la CGT et de la CFDT.

Fondée en 1960 la FSU (Fédération Syndicale Unifiée) réunit le SUA (Syndicat Unifié des Administratifs), le SUPA (Syndicat Unifié des Personnels Artistiques) et le SUT (Syndicat Unifié des Techniciens). Le SUT tire sa force de son caractère corporatiste ; selon son secrétaire général, le SUT représente 90 % des techniciens de l’ORTF.

Le SNA (Syndicat National Autonome), exclusivement implanté chez les administratifs, y occupe une position dominante, malgré les efforts de la FSU, de la CGT et de la CFDT.

Fondé en 1960, le SNRT (Syndicat National de Radio et de Télévision) est affilié à la CGT et regroupe les trois syndicats cégétistes du personnel statutaire (un pour les techniciens, un pour les administratifs, un pour le personnel artistique).

Affilié à la CFDT, le SIRT (Syndicat Interprofessionnel de Radio et de Télévision) compte trois branches (techniciens, administratifs et journalistes).