Mission d'un cryptologue français en Russie (1916)

-

Livres
443 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

En avril 1916, le lieutenant-colonel Henry Olivari est envoyé en Russie pour "enseigner aux Russes certaines méthodes", phrase ambiguë qui lui laisse la latitude "pour parler chiffre avec nos alliés". En 1934, il rédige ses souvenirs : ses rencontres avec des spécialistes du renseignement, ses conversations avec l'ambassadeur, la beauté des paysages. Ses lignes sont empreintes de regrets sur l'échec de cette ébauche de collaboration dû aux querelles intestines au sein de la section du chiffre français...

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 avril 2009
Nombre de lectures 149
EAN13 9782296222120
Langue Français
Signaler un problème

Préface
_______

C’estavecle plus grand plaisirque j’aiaccepté la proposition de
1
me
M Sophie deLastours deBernarde derédiger une préface à ce
livre, à paraître dansla collectionHistoire de ladéfensequ’elle dirige
auxéditionsL’Harmattan.
N’étant pas un grandconnaisseurenquestionsmilitaires, ni en
belleslettresd’ailleurs, j’ai pourtant trouvé cetouvrage extrêmement
intéressantcarcontribuantà comprendrecettesorte d’affinité
spirituellequasi-mystiquequi lie lesRussesetlesFrançaisdepuisdes
siècles.
Je laissevolontairementaux spécialistes toutcequi concerne le
côté militairede lamission ducolonelOlivari,quoique la coopération
russo-françaiseaucoursde lapremière guerre mondialerestera
toujours unbel exemple de lafraternitéd’armesdanslaluttecontre
l’ennemicommun, dontnosdeuxpeuplesontmaintesfoisfaitpreuve
aucoursde l’histoire.
Jecomprendsaussique les souvenirsdecetofficierde l’armée
française,rédigésbeaucoup plus tardsousleurformedéfinitive,
n’aienteucommeambitionque d’intéresser uncercle familial,cequi
en explique lasaveuretlalibertédeton.
Maiscequi m’a attiré etm’a passionné particulièrement,c’est
cetémoignage d’un hommequi partàladécouverte d’un pays
étrangerpourlui, mais qui l’attire etl’intrigue dèsle début.
L’expériencerusse d’HenryOlivari, etil ne manque pasde le
soulignerlui-même, estassez restreintesurle plan de ladurée deson
séjour, desagéographie etaussi ducercle desgens qu’ilapuoueule
tempsderencontrer.C’estpourtantcette idéequ’ilse faitd’un pays,
d’un nouveaumondetotalementinconnupourlui,qui estintéressante.

1
L’arrière-grand-père deson mari était un généralrusse (équivalentd’un général de
corpsd’armée dansl’armée française) et son grand-pèreun jeune diplomateà
l’ambassade de l’Empirerusse,rue deGrenelleà Paris,àpartirde 1916.Il
connaissaitd’ailleursMauricePaléologue depuis1913.

7

Lecolonel Olivariarrive enRussieaumomentcrucial deson
histoire,périoderelativementpeuconnue, même de noscompatriotes.
Il estenvoyéenavril 1916au sein d’une mission militaire française
quiserend officiellementà Petrograd «pourétablirdesliensplus
étroitsavecl’état-major russe »;chefadjointde lasection duchiffre,
il estaussichardgé «’enseignerauxRussescertainesméthodes».La
guerre de 1914-1918bat son plein etla Russie,rongée parlatumeur
révolutionnaire, estau seuil d’une fracture historique décisive.La
maladie estencore latente, etpourtantce nesont quequelquesmois
quiséparentl’auteurdesévénementsde 1917.
Maison n’en estpasencore là.Pourl’instantlaviecontinue et
laguerrecontinue elleaussi.Etlesgens suiventlecourantdeschoses,
et toutcommeaujourd’hui, ilya ceux qui fontleurdevoiretceux qui
font semblant.Etcettevision dupaysetdesgens,que lecolonel
Olivaritrouveàlafoisdifférente et similaireà celle dechezlui,
constitue pourmoi l’intérêtprincipal dulivre.
Untémoignage de l’époque où se dessine le futurdes
bouleversements.
Olivari estentouré,au sein decette mission militaire française,
de personnes quivontjouer unrôle danslaprise de pouvoirdes
a
bolcheviks,comme lecapitaineJacquesSadoul etle lieutenantPierre
b
Pascal .
Sices souvenirs représentent un lapsdetempsfigé dansles
notesd’un hommequi n’ajamaispenséàen faireun livre, il faut se
réjouirde l’intérêt qu’un desesdescendants témoigne enacceptantde
le laisserpublier.C’estbience genre de document quitraduitlavraie
histoire de notrecontinent,cette histoirequi diffère parfoisdecelle
écrite danslesmanuels, mais qui est tissée parlevécu.
L’intérêtdece livre estincontestable, etj’espèrequ’il permettra
auxlecteursde mieuxcomprendrecequ’étaitla Russie de l’époque,
doncd’un peumieuxlasituerdansle mondeactuel.C’estbien parle
passéque nousapprenonsà comprendre le futur, n’est-ce pas ?

2
AlexandreAvdeev
Ministre de la culture etde l’information de lafédération deRussie

2
Ancienambassadeurde lafédération deRussie enFrance.

8

Avant-propos
_______

Le colonel Olivariécrit en 1934 - dateàlaquelle ilachèvece
3
manuscrit-alors queson expérienceaététrèscomplète etdiverse,
polytechnicien, officierd’active, professeuradjointd’artillerieà
l’Écolesupérieurede guerre,spécialistereconnuduchiffre,
administrateurdesociétédecourtage:«Je ne parle plusdemémoire
car,revenudeRussie, j’avaisécritdesnotesdevoyagequi n’étaient
pas toutes spécialementcryptographiques.L’ambassadeuret son
entourageyavaientprisplace, etl’ambassade, etles relations russes,
etles théâtres, etles restaurants, et lasociété françaiseétablie là-bas
4
de longue date, etGuibert, etDarcy,qui enétaient les piliers, etles
5
visitesdes usines, etle passage dePeterhof, etTsarskoïe-Selo, et
l’ambiancede l’Astoria, etc.Parlaforce deschoses, j’avaisintercalé
les questionsdeservice et, parconséquent, je n’ai plusà chercherau
fond de mamémoire... maisl’ambiance estcomme un parfum quand
unévénementmerappellece passé. »
Il évoque là,avecnostalgie:«La Russie -
paysdecontrastessurleterrainartistique, dansle domaine de l’intelligence etde la

3
HenryOlivari (1868-1955) estâgé de 48ans quand il partenRussie.Ila66ans
quand il finitce manuscritdontletitre original estPetrograd- Souvenirs.
4
MarcelBody, dans son livreAu cœurde la Révolution- Mes
annéesdeRussie1917-1927,ÉditionsdeParis,2003, écritp.60:«LecommandantGuibert[il devait
être officierderéserve],un hommeâgéquisousl’AncienRégimea construitdes
kilomètresdevoie ferrée enRussie »etaussi p.130:«LecommandantGuibert
avaitétéchargé deveiller surlesortdeceux quirestaientà Moscou[aprèsla
Révolution].C’était un hommequiavaitdépassé lasoixantaine et qui devait son
grade,autant qu’il mesouvienne,àses qualitésd’ingénieur qu’on disait
remarquables.Avantlaguerre, ilavaithabité longtempsla Russie.Alors que plus
tard, ilauraétéarrêté parla Tcheka» et reprenantdesproposdeGuibert:«J’ai
construit, enaffrontantdesconditionsinouïeset unclimat terrible,une partie du
Transsibérien... oron m’ajeté, malgréces services rendusetmonâge, dans une
prison immonde oùchaque nuitj’entendshurlerlesdétenus qu’on emmèneau
poteaud’exécution.J’enaivud’autresetçane me faitpaspeur. »
5
LeVersailles russe,àsixkilomètresau sud deSaint-Pétersbourg,surplombe le
golfe deFinlande.La constructionaétécommencée en 1714.

9

recherche, très enavance sur la France où tout estbon pour la clientèle
ordinaire des théâtres subventionnésetde genre...Maislethéâtre
Marie jouait,son répertoire étaitassezéclectique… C’estainsique
j’ai pu revoir,au théâtre Marie,Les Contes d’HoffmannetMadame
Butterfly;cettedernièrereprésentationétantdonnée audébut
d’octobre 1916.J’enai gardéunsouvenirextraordinaire. »
Spectacles, maisaussicertainslieux sont restéschers:«Quel
décorderêve !...Leseauxdugolfe deFinlande donnaient une
réverbérationaveuglante,àtraverslaforêtoùdominaientles
bouleaux, etfaisaientcontrasteavecleseauxen fusion, leseaux
calmesdeslacsobscurcisparlesépaisfeuillages sombres ;certains
lacs, danscesîles,semblaientflotter surlalagune...Et, deslocauxdu
Yacht-Club,alors que lesoleilsecouche dansl’estuaire de la Neva,
onalespectacle grandiose dugolfe deFinlandesurlequel flottentdes
vapeursirisées qui deviennentopalineset sembleront, pourfinir, des
voilesde gazeblancs,quand lafaible nuitcommencera às’étendresur
lesîles silencieuses. »
Cesaccentslyriques sontceuxdumême hommeavouantêtre
allergiqueàlalittératurerusse...
Cescontradictions sontexpriméesavecunetellespontanéité,à
6
l’opposé desmémoiresextrêmement travaillésdePaléologue ,
qu’ellesm’ontparud’autantplusintéressantesàpublier.Voiciceque
ditd’ailleursnotre officier surcebrillantambassadeur:«Je le
trouvaiscompréhensif et sympathique…C’estladéformationqu’ila
fait subirdans sesmémoiresàuneambiance etàdesfaits que je
connaissais qui me l’ontfaitfinalementconsidérercommeun homme
flottantet sanscaractère, parailleursbien doué etobsédé parl’idée de
7
se mettre enscène .»LecolonelOlivari n’écritpaslui, on lesait,

6
MauricePaléologue (1859-1944),ambassadeurdeFrance enRussie et
académicien, il estnotammentl’auteurdeLa Russie des tsarspendantlaGrande
Guerre,3 tomes,Plon, 1921-1923.
7
Le grand-duc NicolasMikhaïlovitch, d’ailleurséreinté danslesmémoiresde
MauricePaléologue, ne partageaitpasl’enthousiasme decertains,commecelui du
grand-duc Paul, pourl’ambassadeur:«Je ne dis rien de lui,carce monsieurne fait
quetoutconfondre,raconte desinepties…Il nesongequ’àsaproprecarrière etàsa
peau,cequi fait qu’on ne peutavoirconfiance en lui. »Lettresdesgrands-ducsà
NicolasII,Payot, 1926, p.72.

1

0

pour lapostérité, cequirend letracédeseslignesplus tortueux,
comme estlavie même.Il mêle le militaireàl’anecdotique,un
humourcorrosifàune lancinante etperceptiblemélancolie.Il
s’interroge parexemplesurleretard d’avancementd’uncapitainetrès
compétentde l’armée impérialequi l’a aidé enapportant ses
connaissances techniques.Ils’étonnequeson interlocuteur,un général
russe,soitprêt« enrécompensant unbon officier»à« faire plaisirà
lamission françaisee »tl’informe,avecnaturel, en disant:«J’ai
demandé le dossierdevotrecapitaine,qui esten effet trèsbien noté,
maisest-cequevous saviez qu’il étaitpolonais ?»Olivariconclut:
«Je ne lesavaispasnaturellement, maislesachant, j’aurais toutde
même posé laquestion prouvantmon ignorance de la Russie. »
Lestyle parfois relâchéaétéconservé dans sagrande majorité
pouren garantir tantl’authenticitéque l’illustration desituationsbien
précises.Olivari peutavoir« ladentdure »,parlerlde «amentables
nouilles» pourdésignerdesofficiersfrançais, émettre desjugements
àl’emporte-piècesurnosalliés«cesbrutesd’Anglais», nourrirdes
idéespréconçues,serévéler terriblement vindicatif, maisaussi être
capable des’attendrir:«On nesaurajamaisdireassez quelbrave
type étaitGallaud (l’attaché naval français),quelboncœur,quel
homme exemptde finasserie,quellecharmante femme étaitlasienne,
combiencompréhensive etaccueillante. »
On le litainsi pour toutesces raisonsavecune grandecuriosité.
Il peutécrirecomme l’on parle,utiliserdesphrases
grammaticalementmalconstruites,trop longuesdontlaponctuation
estdifférente de lanôtre,truffer seslignesdetermescommuns
«rombière, poule, pat»,elin, …quisontceuxdesescontemporains
danscetype deregistre.Il luiarrive d’inventerdesmots,telcelui
d’«autogobiste ! »Son humourcynique faitmouche:«Nousfûmes
reçuspar[l’ambassadeur] Paléologuequisoignait sesentrées,ses
attitudeset sesgestes. »
Letexte,certainement tapé par quelqu’unqui déchiffraitmal
son écriture,contenaitdetrèsnombreusesfautes surl’orthographe des
nomspropres, deslieux,tanten français que danslatranscription
fluctuante de lalanguerusse.Précisons que lesgradesdonnéspeuvent
varieraucoursdu texte pour un même officier,selonqu’ils’agit

1

1

d’avant, pendant ouaprès laguerre.Nousconservonsceuxdonnésà
chaque foisdansletexte.
Ceschosesditesexpliquent que, malgréunvéritabletravail de
bénédictin, derecherchesattentives, de l’addition detouteslesnotes,
lecorrecteuretmoi-mêmesommeshélas restés trèséloignésde la
perfection malgré le nombre d’heuresetde modificationseffectuées.
Nousavonschoisi, en général, d’adopterl’orthographe des
noms utiliséeaujourd’hui plutôt quecelletrouvée danslesmémoires
deMauricePaléologue.
HenryOlivari n’a certainementpas reluletextetapé, dumoins
8
danslaversionqui nousestparvenue .Il n’auraitpu querétablir
l’exactitude desnoms, équilibrercertainesphrases.Les raisons se
devinentencernant sapersonnalité, livrée ici:souffrance,amertume,
regretdevantcequiaété?Volonté de ne pasêtretenté deretoucher
aufond parfidélitéaupassé?Manque detemps ?
Cethommecorrespondàuntype d’officierau sein d’une
époque,cequi enrichitnotreconnaissance.Il estaussi le produitde
son milieu.Sa culture grecque etlatine,sesnotations
cinématographiques,artistiques,ses références tantlittéraires que
musicales,sontpourcertainsdémodées, oubliéess ;espositions
conservatrices,son méprisparfoisaffiché despoliticiensouencore de
certainsgénéraux, démontrent qu’ils’est sentitrèsimpliqué dansles
événements,avecparfoisdesjugementsàl’emporte-pièce, maisaussi
des réactionsjustifiées.
9
Laquestionchiffre estprécieuseàétudieràtraversce
manuscrit.Elle estcommeun filrougequi lesous-tend.Elles’inscrit

8
Contrairementàuneversionbeaucoup plus réduite, essentiellement technique,qui
avaitétéremiseauministère.
9
Les termeschiffre etchiffrer sont traditionnellement utilisés:«Sansdoute parce
e
qu’ona, dèsleXIVsiècle,utilisé deschiffresetdesnombrespour représenterles
différentsélémentsdu texte (lettres,syllabes, mots), maisaussi par référence,
peute
être,àl’époquequiaduré duXVIIjusqu’auxannées1960oùces services utilisaient
desdictionnairesetcodesdechiffrementpour transformerlesmessages qu’on leur
confiaitenunesuccession de nombresde3, 4 ou5chiffres, forme d’ailleursexigée
pourles télégrammescodésdéposésauguichetdesPostesetdesTélégraphesàlafin
du siècle dernier. »ColonelCattieuw,La culture française du renseignement,Centre
d’études scientifiquesde défense, 1997-1998, p 5.

1

2

pleinementdanslethème decettecollection d’histoire militaire etde
ladéfense etme permetaussi derendre hommageàl’Arcsi
(Association des réservistesduchiffre etde lasécurité de
l’information) dontje faispartie.Certainsdesesmembres, eten
particulierlecolonelAndréCattieuw, ontaccepté derelire letexte en
m’aidantàéclairer quelquespassages réservésaux spécialistesde la
cryptographie de lapremière guerre mondiale et tropardusàsaisir
pour un lecteurnéophyte en lamatière.Je lesenremercievivement.
Jeremercieaussi le lieutenant-colonelYannickThévenin,
conservateurde l’EspaceFerrié -Musée desTransmissions,quia
inlassablementmisàmadisposition lesfondsd’archivesOlivari et
Painvin.
Attardons-nous surle fait quePaléologueavaitcurieusementeu
plusieursfois, dans sesattributions, laresponsabilité dubureaudes
Affaires réservéesdésignantpareuphémisme lesaffaires secrètesdu
ministère desAffairesétrangères.Danslecontexte particulierde
l’affaireDreyfus, il eutà apporter sontémoignageauprocèsde
Rennes.Ilaécrit un livresurcette période,seulementpublié onzeans
après samort.Ce fameuxbureau très spécialse préoccupaitduchiffre
-alors quePaléologue n’en étaitaucunement un expert-aussi,
Olivari,agacéaprès une de leursconversations,se gaussait-il de le
10
voirconfondre déchiffrementetdécryptement.
Laguerre de 1914-1918agénéré l’arrivée dechiffreurs qualifiés
danslesétats-majorsdesarmées, descorpsd’arméesetmême parfois
desdivisions.Àpartirdunombreréduitexistantàladéclaration de
c
guerre,Cartierauministère etGiviergeauGQGparèrentauplus

Chiffrerconsisteàtransformer untexteclairenunautre,appelécryptogramme,qui
n’a avecle premieraucunerelationapparente etdontle premier sensest
incompréhensibleà celuiqui n’estpaslecorrespondant.
La cryptographie estlascience desécritures secrètes, la cryptologierecouvreun
éventail pluslarge de lascience du secret, grâceaudéveloppementde latechnique.
Ellesontleurproprevocabulaire.
10
Ladifférence dansles termesn’est véritablementfixée, officiellement,qu’en
1929, parcontre, il fallaitpréciserquesi la clef étaitconnue, l’opération pour
prendreconnaissance d’untextese faisaitimmédiatement,alors quesi la clef ne
l’étaitpas, il fallaitlatrouveret se livreràdes recherches qui pouvaient s’avérer
longuesetcompliquées.

1

3

pressé.Les responsablesdes transmissionsetduchiffreétaient très
souventdespolytechniciens.On forma aussi desofficiersderéserve,
d’abord parmi lesinterprètes.
Olivaris’estessayé, avec l’énergie etla consciencequi étaient
les siennes, derenforcerlesliensdesdeuxalliésdansce domaine
devenualorsincontournable dansl’artdeconduirecette guerre oùla
techniqueafaitdetrèsgrosprogrès:téléphone,télégraphiesansfil,
radio,radiogoniométrie, écoutes.Lamultiplication desmessages,
favorisée parlatechnique, l’étendue etlamobilité dufront, oblige
11
alorsà communiqueren langagesecret.Olivari est reconnucomme
un deshommeslespluscompétentsdansle mondesecretde la
cryptographie militaire de l’époque,à côté deGivierge,Cartier,
Painvin,celui-ci étant souventconsidérécomme particulièrement
talentueux,sansdoute parcequ’aussi le plusjeune etcelui dontle
nom estassociéaufameux radiogramme de lavictoire de juin 1918.
Nouspouvonsconstater que la Russie,selon lesfronts surlesquels
elle menaitlaguerre, pouvait se montrerincompétentecommetrès
efficace en matière dechiffre. «EnRussie… on étaitprodigue d’un
côté, prodigieusementhabile de l’autre,si laliaison françaiseavaitété
plusconfiante, nul doutequ’onauraiteudes résultatsd’un intérêt
précieuxpourla causecommune. »Olivaris’interroge,bien des
annéesplus tard, il devine être passéà côté d’une efficace
12
collaboration:«J’avais, enrentrantàla Stavka, faitlevoyageavec
le délégué[russe]desAffairesétrangèresetnousavionslongtemps
parlé duchiffre.Je m’étaisaperçuqu’il était trèscalésurnospropres
méthodesfrançaiseset sur uncertain nombre dequestionsayantfait
l’objetdecorrespondancesaveclamission dePetrograd etle général
13
Janin .

11
Onvapasserduchiffre manuelcrayon-papierde lapremière guerre mondialeaux
machinesde laseconde,Enigma,Red,Purple…
12
GrandQuartierGénéral dansla Russie impériale etenURSS.Olivarisetrouva
d’abordà Baranovitchi enBiélorussie puis,à cause de l’avanceallemande,à
Mohilev surleDniepr.
13
GénéralMauriceJanin (1862-1946), diplômé de l’Académie militaire deMoscou,
ilreçoiten mai 1916lecommandementde lamission militaire françaiseà Moscou.
Le24août1918, il estnommécommandantenchef desforcesalliéesenRussie.Il
jouaunrôle, lorsde laguerrecivilerusse,auprèsde lalégiontchèque etenSibérie

1

4

Parailleurs, jesavais trèsbien qu’il n’yavait rienàespéreravec
luien tant quecollaboration,carilyavait unbureaud’études
cryptographiquesauministère desAffairesétrangèresà Petrograd, et
14
comme ilsavaientpriset reprislalocalitédePrzemysilil ,était
certainque lescodesducolonelvonLaxa [adversaireallemand]
avaientététrouvésetdépouillés.
15
Enfin, ilrestaitlecolonel[russe] Vodar quisavaitdes
quantitésdechosesetm’avaitditassezcrûment que le jouroùnotre
sectionauraitdu rendement-cequi n’étaitpaslecas- ilaurait
beaucoup dechosesànousdire ! »
Olivariaétécapable,àladifférence d’autres spécialistesou
diplomates, de dresser unconstatalarmant surleclimatde fin de
règnequi pesait surcevasteÉtat.
«Je partaispourParis, lesamedi matin.Le jeudi, jevisarriverà
16
l’Astoria, lebravecolonelGyllenbögel ,ce dernier, il fautle dire, ne
rigolaitpas.Il me dit quequittantDvinsk pouraller rejoindre le
17
généralGourko définitivementàl’armée de la Garde, ilavaitappris

oùVladivostokserala basearrière etoùilseraengagéavecunequinzaine
d’officiersfrançais.
14
Ville deGalicie.
15
Il étaitàlatête de l’équivalentdudeuxièmebureau.
16
KarlWalterBorisGyllenbögel (1884-1948) estissud’une famille de lanoblesse
finlandaise,cetterégion faisantalorspartie de l’Empirerusse.Aprèsêtresorti de
l’École descadetsdeHamina, ilapoursuivisaformation dansplusieursacadémies
militaires russeseten juin 1917aquitté l’arméerusse pour servirdansl’armée
finlandaise,aprèsl’indépendance,comme gouverneurd’Uusimaad’aoûtà
septembre 1917.Nommé diplomate en 1919,au sein de lalégation finlandaiseà
Varsovie (Pologne), puisambassadeuren 1920-1921, il estaccréditéà Kieven 1920
etambassadeurdeson paysdansla capitale,à Moscou, en 1921 et1922.Aprèsavoir
quitté le ministère desAffairesétrangèresen 1922, il estdevenudirecteurd’une
école privée enFinlande de 1924 jusqu’àlafin desa carrière.Il estmortà Helsinki
en 1948.Sesmémoires, danslesquelsilrelatesesactivitésdiplomatiqueset
militairesenEurope de l’Est, ontété publiésdans son paysnatal en 1946.
17
GénéralBasileGourko (1864-1937), filsdu vainqueurdePlevnalorsde laguerre
russo-turque en 1877, ilbattitlesarméesdeSouleimanPachaetintensifiala
politique derussificationcomme gouverneurdePologne.Attaché militaireauprès
desBoersen 1899-1900etprisonnierdesAnglais, il eutde nombreux
commandementslorsde lapremière guerre mondiale etfutàlatête de la Stavkade
novembre 1916àmars1917.

1

5

que j’allaisenFrance pour quelquesjourset s’était renduà Petrograd
pourmevoir,ayant une gravecommunicationàme faire.
Aprèsavoirdéjeuné ensemble, nousmontâmesdansma
chambre.Je pris une plume etde l’encre etj’écrivis, presquesous sa
dictée,un mémoirerésumant,àson pointdevue d’hommebien
informé, lasituation de la Russieàl’heure présente. »
Laluciditésansconcession decetofficier russe impressionne
par sonanalyseàlaquelle leHaut-Commandementfrançais,trop
souventaveuglecarimbude lui-même,varester toutaussisourdque
leHaut-Commandement russe l’était.
«LeHaut-Commandement, inférieuràsamission,tiraillé, miné
18
parde minablesintrigues ;le généralAlexeïev,unvieuxmaître
d’écoleau-dessousdesatâche... letsardiscutant, latsarine encore
davantage;lesofficiers sontdécouragés, profondément, non
seulementparleshécatombesdontilsontété les témoins, maisaussi
parlapeurdulendemain. »
Gyllenbögel insistealors surlagravité de lasituation.Le
colonel françaislecite:«Audébutde laguerre, l’augmentation des
soldesavaitpermisà chacun d’êtrerassurésurlesortdesafamille
restéeàl’intérieurdupays, maisavecl’augmentationcontinue des
prix, lequotidienavaitchangé etlesofficiers subalternes, en
particulier,se demandaientcommentleursfemmesetleursenfants
pourraient survivre.Ilyavaitdéjà,à cette date,troisjours sans viande
etlaqueueàlaporte desboulangeriescommençaitlaveilleau soir.

18
GénéralMikhaïlVassilievitchAlexeïev(1857-1918), élève de l’École d’infanterie
deMoscou, il entreàl’AcadémieNicolascomme professeurd’histoire militaire.
Efficace lorsde laguerrerusso-japonaise, il obtientle grade de général.Enaoût
1914, ilcommande le frontSud-Ouestpuisdevientchef d’État-Majorgénéral en
1915.
Olivari nesetrompaitpasen letrouvanten mauvaisesantécariltombe gravement
malade en décembre 1916, ilrevientassumer toutes sesfonctionsen février1917et
estdésigné pourpersuaderletsard’abdiquer.Favorableàdes réformes, il est
d’abordcommandantenchef, maisdémissionne,catastrophé parl’anarchierégnant
au sein de l’armée.Ilrejointl’armée deDenikine etmeurt rapidementd’unecrise
cardiaque.
Considérécommeun excellentofficier,bourreaudetravail,setuantàlatâche, il
n’avaitpasbelleapparence, maisétaitjugé digne de pouvoirêtre misàlatête de
l’armée,àlaplace dugrand-duc, dèsle débutde laguerre.

1

6

Les sous-officiersavaientle mêmeétatd’espritetlamême
inquiétude.»
On peut mesurerce queceladevaitêtrechezles soldats.
Gyllenbögel, l’homme du renseignement,suppliaitOlivari
d’alerterla France etl’Angleterre de lasituation en disant queces
deuxpaysdevaientimposerau sienun plan deravitaillementde
l’intérieuraccompagné d’un plan detransportlerendantcohérent.
Ilconcluaitd’untonsolennel:«Faute de prendre
immédiatementcesmesuresdesalutpublic, la France etl’Angleterre
risquentde perdre le fruitde leurs sacrificespassés. »
On ne pouvaitêtre plusclair.Autantl’attaché militaire français,
le lieutenant-colonelLavergne,qui osahausserlesépaulesau rapport
d’Olivari,que l’ambassadeurPaléologue,que le généralBerthelot, de
passage, enroute pourla Roumanie,tous sansexceptiontrouvèrentla
conversation inutilementalarmiste.À Londres, notre officier,surle
chemin du retour, ne parvintpasdavantageàintéresserl’ambassadeur
PaulCambonqui luirefusauneaudience, pasplus que l’attaché
militaireLa Panouse.
Son désarroi nesemble pasavoir spécialementinquiétéà Paris
le général deCastelnau.D’uncôtéOlivari joue lerôle deCassandre,
de l’autreCastelnauluirépond:«Necroyezpasces sornettes, on
vousamystifié,vousn’auriezpasdû tomberdansce panneau,tousles
renseignements que nousavonsicicontredisentcequevous
rapportez. »
Les querellesintestinesau sein de lasection française du
19
chiffroe ,ùlarétention d’informations vitalesfaitesànosalliésetà
notre proprearmée ontété la cause de mortsinutiles, ne devaientpas
être passées sous silence,ce futparmi de nombreuxautres un des
éléments responsablesde laprolongation duconflit.
Il faut se montrer trèsprudent surle jugementporté parnotre
auteur surle futurgénéralCartier.Il demeureque d’autreschiffreurs
nourrissaientaussiquelquesgriefsenversce dernier.Cartier semble

19
La correspondance échangée de nombreusesannéesplus tard entreOlivari et
Painvin leconfirme.Cartier sembleavoir veilléavecunsoin jaloux sur ses
prérogatives.

1

7

avoirétédavantagecritiqué pour sesfaçonsd’agir que pour ses
qualitésprofessionnelles.Ilétaitd’abordunspécialistedesécoutes,
trèsintroduitdanslesarcanesdu renseignement,ceque notre officier
sembleavoirminoré ouignoré. L’aisanceaveclaquelle,il parait
quelquefoisfaire fi des remarquesdes unsetdesautres,voire de
l’autoritéd’officiers supérieurs, attestequ’il avait ses entréesdansle
20
Saintdes saints.
LecolonelOlivaridéplore «L’absence decollaborationavec
nosalliés[qui] crevaitles yeux, je lesconnaissaisàpeine, jevenaisde
les voiràl’œuvre…Quelsbravesgens!Quel désirdebien faire !Que
n’aurait-on pas réaliséavecunecompréhensionagissante?»Ilsortira
différentdecette missionavortée enayantperdubeaucoup deses
illusions, maisil n’oublierajamaisla Russie.
Envoyé ensuiteà Rome,commeattaché militaireadjointetchef
de lamission militaire française deravitaillementenItalie, ily
exercerades responsabilitésplusimportantes, mais qui ne l’ontpas
21
autantmarqué .
Lechiffre,quis’est révéléàplusieursoccasionsêtre la clef du
22
champ debataille ,a accompagné laguerre de 1914-1918comme les
troisParquesde lamythologiequi l’uneaprèsl’autretisse, dévide,
coupe lasoie de lavie.Ellea commencé,s’estdéroulée etafiniavec
lui.
En juillet1914, lesdépêcheschiffréesdonnantlesinstructions
pourlamobilisation etla concentrationavaientbiensûrétérédigéesà
l’avance etlesclefscorrespondantesmisesen placechezles
destinataires.Le26juillet,aumomentoùonallaitlesenvoyer, le

20
Olivariadonnéauministère de la Guerre desdocuments, ilyexpliquequeselon
lui «sasituationàlasection duchiffre étaitdevenue intenable ».Ilaffirme
d’ailleursavoir remisplusieurscahiers surle déroulementdes travauxauxquelsila
participé et quecescahiers,curieusement, ont rapidementdisparu.Ses soupçons se
portent sur sonsupérieur.Lescahiersmentionnés sont restésintrouvablesdansles
archives.
21
PatrickFacon:La coopérationaéronautique franco-italienne pendantla Grande
Guerre,Revue historique desarmées,2008, n°252, p. 86-95.
22
Lesexemples sechiffrentparmilliers(sansjeude mots),quecesoitlorsde la
bataille deTannenberg enaoût1914 ouavecle fameux radiogramme de la
Victoire…

1

8

gouvernement Vivianidécidadufameux recul des troupesde dix
kilomètresen deçàde lafrontière, espérantarrêterle processusde la
mécanique de laguerre.L’état-majordut réviser sesinstructions, etle
27juillet tousles télégrammesenrésultantdurentêtrerechiffréset
23
portésentemps utile, nonsansmal,auxPTTetàlatourEiffel !Le
11 novembre 1918, lechiffreaurale derniermot.Uncontrôleur
honoraire de lapolice estalors untémoin privilégié despourparlersde
Rethondes, puisqu’ilvoyage, entant qu’attachéaubureaudes services
spéciauxduGQG, dansletrainquiconduitlesplénipotentiaires
allemands.Ila consignétoutes sesinformationsentre le6etle 11
novembre:«Le matin du10novembre, lesdeux trains setrouvent
toujoursimmobilesetparallèles.Deuxnouveauxofficiersde l’armée
impérialesurviennentbientôt, deuxlieutenantschiffreursRohde et
Pistchainsique leurchef, le majorBrinnkramm.Lesplénipotentiaires
doiventêtre misaucourantdecequise passe enAllemagne.Une
dépêche dumaréchalHindenburgvenantde lui êtreremise, la
délégationallemande demande letempsnécessaire pourlafaire
déchiffrer.Lerepasdu soirestle plus triste detous.Lafièvre monteà
nouveau.Nousne dormonsplus. 11 novembr!e 1918Versdeux
heures quinze, lesparlementaires, lecol de leurmanteau relevé,
gagnentletrain dumaréchal.Cinqheuresdix:l’Armisticeaété
24
signé !

Sophie deLastours
Directricede la collectionHistoire de ladéfense

23
GénéralLouisRibadeau-Dumas:Chiffreursetdécrypteursfrançaisde laguerre
1914-1918,Bulletin de l’Arcsi, 1999, n°27, p.33-53.
24
Sophie deLastours:La victoire à la clef,Bulletin de l’Arcsi, 1998, n°26, p.
4956.

1

9

Remerciements
_______

me
Ilyaun peuplus dequatreans, j’ai envoyéSà Mophiede
LastoursdeBernarde,un manuscritdactylographiéde mon
grandpère, lecolonelHenryOlivari.Jevenaisde lireson livreconsacréau
chiffreen 1914-1918 etje m’étaisintéresséà cequ’elleavaitécrit sur
cette période et surmonaïeul.
Elle m’arépondu qu’ellesouhaiterait voir ses souvenirsenrichir
la collection d’Histoire de ladéfensequ’elle dirigeaitauxéditions
l’Harmattan.Proposition,que j’aitoutdesuiteacceptée.Ni elle, ni
moi n’avionsalorsimaginé letravail «titanesque »quecela allait
représenter.
Le manuscritdactylographiécomptait un nombre incalculable
d’erreurs,tantdanslatranscription desnomsde personnes que de
lieux, etmême parfoisdesensàl’intérieurde laphrase.Mon
grandpère n’apas relucetteversion destinéeàsesintimes,certainement
trop investi dansles soucis quotidiensdesesactivités
professionnelles.
Passionné de jeuxd’échecs, ilavaitlaréputationau sein de la
famille d’êtreun homme decaractère entier, d’une intelligence
brillante, maisincomplète,ayant son franc-parler, et que lesépreuves
etles vicissitudesde lavie ont très tôtmarqué.
Polytechnicien, officierd’active,administrateurdesociété,
rappelé en 1914, ilse faitde l’armée, de laguerre,unecertaine idée.Il
exprimesesopinionsdansce manuscritavecune grande franchise,
sans s’auto-censurer,cequi enrichit seslecteurs surlaréalité desa
mission etcelle de lamission militaire française enRussie.
Ons’amuseà comparerleslignesde l’ambassadeurPaléologue
avecles siennes, pourl’année 1916.Touslesprotagonistesdecette
époque ontdisparu ;cetémoignage,tant surle plan de la coopération
techniquequesurl’atmosphèreambiante, n’en est que plus vivant!
En dehorsdudomainecryptographique etmilitaire,ceque j’ai
trouvé de particulièrementintéressant- etd’autantplusd’actualité

2

1

qu’elle se faitdans uncontexte de mondialisation -c’estlarencontre
de deuxmondes, de deuxcultures,quise dessinentet secroisentà
traverslespages, etdéterminentaujourd’hui leséchanges,tant
culturels qu’économiquesoumilitaires.
JeremercieSophie deLastoursdeBernarde d’avoirchoisi de
conserveraumaximum letexte original, desesmultiples recherches
parfoisarduespournourrirlesnotes quisont toutesdeson faitetje
remercieaussitrès vivementGilbertEudes, membre de l’Association
des réservistesduchiffre etde lasécurité de l’information (Arcsi),
pourl’énormetravail fourni, pourlaprésentation etpour tousles
aspects trèsingratsde latâche decorrecteur quiaété lasienne.
e
La cryptologie dansceXXIsièclese développeàunrythme
accéléré en mettantàsonservice les techniqueslesplus sophistiquées,
on parle maintenantderéseaudecryptographiequantique.
«Aujourd’hui, écritle généralJean-LouisDesvignes, président
de l’Arcsi,àlapage3dubulletin numéro34 de l’année2008, la
sécurité des systèmesd’information estentrée dansnosmœurs, la
cryptologie estdevenue d’unusage permanentetaenvahi notrevie
quotidienne.Il nes’agitenaucuncasd’une générationspontanée.
Ainsi,sachons rendre hommageàtousceux qui nousontprécédéset
ont sudéchiffrercescheminsaridesetparfoisingrats. »
Mon grand-pèreaétéun desobscursmaillonsdecettechaîne et
jesuisheureux quesa contribution dansce domainesoit reconnue.

NicolasOlivari -Londres, le6janvier2009

2

2

On necomprend paslaRussieavecl’esprit.
Avecunearchine on ne lamesure pas.
Pour connaître laRussie «Il fautavoirlafoi ! »

Præterithujusmundi figura.
(Lafigure dece monde passe.)

Saint Paul,Cor.I.

25
Tioutchev

Telle estlapensée originalequeM.Paléologuea citéeen têtede
sesmémoires surLaRussie des tsarspendantla GrandeGuerre.
Elle merappelleavecforceHégésippeSimonquiavaitdit:
«Les ténèbresdisparaissent quand lesoleilse lève ! »

26
22avril 1934

25
FéodorTioutchev(1803-1873), grand poète etdiplomate decarrière, estné dans
uneancienne famillerusse.Influencé parleromantisme, il fut unami deSchelling et
deHeine.
26
DateàlaquelleHenryOlivaria achevéson manuscrit.Ànoter:lescitations
reprisesparl’auteur restentapproximatives.

2

3

PREMIER CAHIER

Question

Aumoment d’ouvrircecahier, je me suis poséune question:
«Est-ceque j’aime la Russie?»Celane me paraît pasdouteux.Mais
est-cequecettequestiona bienunsens ?Et si on me demandait:
«Aimez-vousl’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, la France?», le mot
aimer signifierait-il lamêmechose dans touslescasetmême
signifierait-ilquelquechose?
Parailleurs,si je disais:«J’éprouvede l’intérêtpourla Russie
etleschoses russes»,celane seraitpas suffisant ;je doisdoncdire:
«J’aiun goût trèsmarqué pourla Russie etleschoses russes. »
Encore faut-ils’entendre, je n’aiconnuetneveuxconnaîtreque la
Russie d’avant1917, etlesmêmeschoses qui m’auraientpluautrefois
sousl’AncienRégime me gêneraientmaintenant.La Russieque
j’aimaisestdoncmorte, maisil està Parisdes souvenirsdecelle-ci, et
lescoloniesd’émigrés,que jeconnaismal naturellement, mais que je
trouveattachantesdansleursmanifestations, entretiennentmonregret
quequelquechose desi intéressant, desiséduisant,asansdoute
sombrésans retour.
Si onveutdétaillermaintenantcequi peutfaireaimerla Russie,
on netrouveàfaireque des réponsesnégatives.Leclimat ?Il est
affreux.Je ne parle naturellement que deceque jeconnaisetil n’est
pas question ici des rivesde lamerNoire.
La côte mourmane,Arkhangelsk etle golfe deFinlande gelé,
ainsique la Moïka, pour unMéditerranéenqui déteste le froid,cesont
des souvenirspeu sympathiques ;le dégel n’estpasplusagréable:on
éprouve lesentimentinconnujusqu’alorsd’avoirfroidauxos, mais
l’été?Avoirle jourde la Pentecôte lespieds quicollentdansde
l’asphalte fondu,ce n’estpas unesensation d’été.Toutcelaestnetet
brutalalors que nousaimonslesnuances, lesdemi-teintes,
l’atmosphère opaline de l’Île-de-France...Etl’automne?Le 15
octobre, onvient vousfermer vosfenêtrespour sixmois ;donc climat
sans transition,ce n’estpasagréable.
Le pays ?Il n’estpasjoli.Les touristes s’excitent surlesfjords
deNorvège et surleSpitzberg, maiscelane peutdurer quequelque

2

7

temps. La côte mourmanedésolée,c’estencore moinsbien... les
interminablesforêtsd’Arkhangelskà Petrograd,c’estlugubre, les
plainesimmensesaux quelquespauvres villages,c’estdésolant, le lac
Ladogaetles rivesde la Nevaquiyconduisent,c’està
27
Schlisselbourgun lieuderelégation.Lesfleuvesimmensesavec
leurs trainsdeboisdonnentl’impression de lamer,ceux quiy
naviguent,à bord deradeaux qu’ilshabitent, nesontpeut-être jamais
partisetn’arriveront sansdoute jamais...alorsl’océance n’estpas un
pays.
28
Jesaisbienqu’ilyales villes.UnevillecommePskov,cela
nesevoitnulle part, maisce n’estplusle paysqui plaîtou qui étonne,
cesontlesconstructionsetla couleurcrééesparlamain de l’homme.
Lanourriture?Elle estplus que discutable.Lespoissonsfumés,
lesgelinottes, leshachis, le painbis, lesblinis quivous restent sur
l’estomac,ce n’estpasfameux.Lecaviar,ce n’estpasbon, lavodka
c’estmauvais, le kwass quitientla bissectrice entre le poiré etla
limonade gazeuse, l’eauminérale estfabriquée.Bref, il neresteque le
thé.
Leshommes russes ?Peut-onaimerleshommes russes ?En
générals’entend, etil n’estpas question desympathiesparticulières.
Celame paraîtdifficile, parcequ’ilsmesontapparusimpossiblesà
connaître.Ceux qui étaient trèsfrottésd’occidentalisme étaientdes
seigneurs qui enapparencesemblaientaussi français,anglais,
allemands,querusses.Cettesorte d’universalité de leurespritles rend
plusaptesàla confidence,àl’intimité, etparailleurs quand ils’agitde
réalisationsconcrètes,alorsons’aperçoit(oudumoinsje mesuis
aperçu)que levernisestpluslittérairequescientifique, or quand il
s’agitdeschosesde laguerre…
Ceux restés spécifiquement russes,c’est-à-dire peut-être
orientaux,sontimpénétrablespourmoi,ceux que j’aiconnusm’ont
29
parufrustes,renfermés, méfiants:le généralEvert, le général

27
Laville deSchlisselbourgaété fondée parPierre leGrand en 1702, elle est située
surlecontinent, en face de l’île-forteresse.
28
Ville dunord-ouest,situéeàvingtkilomètresde l’Estonie.
29 e
GénéralAlexeïEvert(1857-1918),commandantde laa IVrméerusse enGalicie,
enseptembre 1914.

2

8

Chouraïev, parexemple.Comment fairecommuniquer une
intelligence françaiseavec cesespritsprimitifsd’uncôté, compliqués
de l’autre?Bien entendulecôté morbide esticiécarté :Tolstoï,
Dostoïevski, etc.sontdes sujets surlesquelsonreviendralonguement.
Mais si onse placeà ce pointdevuegénéral, peut-onaimerles
hommesanglais,allemands, italiens ?Assurémentnon,saufqu’on
peutêtre dupe desderniers... et quantauxhommesfrançais ?Je me
demande doncsi je ne m’agite pasdans un examen deconscience
impossibleàfaire.
Etlesfemmes russes ?Peut-onaimerlesfemmes russes ?
Certainementnon, etpeut-être même pas une femmerusse.J’ai
l’impressionconstante d’un félinàgriffes rentrées.
Alors quereste-t-il?Lalittérature?Je la connaismal, elle me
fatigue etjesuisle plus souvent révoltéaunom dubonsensetde la
saineraison devantles tableaux qu’on me présente.
Lesballets russes, lamusique, lecôtéartiste, lebariolage, la
couleurlocale,touscesaccessoires seraient-ils suffisantspourme
faireaimerla Russie?
Maisalors, lescoursesdetaureaux, lesdansesespagnoles, les
30
castagnettes, l’Albaycin ,devraientme faireaimerl’Espagneque je
déteste.
Le problème estdoncfortcomplexe etpourtantje doisle
répéter:«Oui, j’aiun goût trèsmarqué pourla Russie etleschoses
russes. »
Alorscommentcelase fait-il?Il estbien possiblequ’ilyait un
sentimentobscur quisesoitdéveloppé en moisurleterrain
patriotique etmilitaire.Je merappellequ’étantjeune lieutenantà
Versaillesle jouroù,couché dansmon litaveclagrippe, je lusdans
3132
Paulhan lesmots:« lanationamie etallurée »etquecelame
remplitles yeuxde larmesd’émotion.J’ai doncpeut-êtrevu,surce

30
Quartiergitanaupied de l’Alhambra à Grenade.
31
JeanPaulhan (1884-1968), écrivain etacadémicien,rédacteurenchef deLa
NouvelleRevue française.Lesdates rendent suspecte laréférenceà cetauteur.
32
Signifie:quia beaucoup d’allure.

2

9

plan sentimental, dansla Russie,un prolongementde la France.
33
Depuiscetteépoque etdepuisBrest-Litovsk ,peut-être mesuis-je
attachéàl’idéede «quelquechosequiauraitpuêtre» etmesuis-je
rempli l’espritdemélancolieàproposdequelquechosequiadisparu
et qu’on nereverraplus.
C’estpeut-êtreun peu simpliste, maisj’imaginequ’on peut
garderleregretéterneld’une femmequ’ona aimée et qui meurtalors
qu’ellen’avaitdonnéquedechèresespérances... etalors toutce qu’on
aretenud’elle et toutcequi larappelle doitdonner une douloureuse et
âpre jouissance.
C’estprobablement unsentimentdece genrequis’estinscrit
durablementdanslamémoire,sans qu’on s’endoute.
Maisalorscettequestion poséeaudébutpourraitenamenerbien
d’autres.
Est-ceque j’aime l’Allemagne?Au risque de fairesauterbien
desgens, il faut répondre « oui ».Pourquoi?Probablementà cause de
lalongue imprégnationscolaire etmilitaire.Lesentiment seraitdonc
uniquement unequestion intellectuelle, lerésultatd’unecultureassez
3435
poussée,Schiller,Goethe,Hermann etDorothée,L’Hommequia
36 3738
perdu son ombre,Fichte ,Wagner,von derGoltz,von

33
Ville deBiélorussie oùfut signé letraité du 3mars1918 entre lespuissances
centralesetla Russiebolchevique, l’Empireabandonnantalors une partie deson
territoire.Lavictoirealliée de novembre 1918annula cetraité.
34
JohannChristophFriedrichSchiller(1759-1805), poèteallemand,ami deGoethe.
35
Hermann etDorothée:poèmeromantique deGoethe (1749-1832), fondésur une
histoirevraie.
36
Merveilleuse histoire dePeter Schlemihl ou L’Hommequiaperdu son ombre
d’Adelbert vonChamisso.
37
JohannGottlieb Fichte (1762-1814), philosopheallemand.Conceptualisateurde la
théorie de la Nationallemande fondéesurle droitdu sang.
38
ColmarFreiherr von derGoltz(1843-1916), feld-maréchal prussien, étaitaussi
désignésousle nom deGoltzPacha,suiteàson histoire personnelleau sein de
l’Empire ottoman.Il estissud’une famille noble dePrusse orientale, detradition
militaire, maisdésargentée.
Entré dansl’armée prussienne en 1861, puisàl’Académie militaire deBerlin, il
participeàlaguerrecontre l’Autriche et yestblessé.Nomméàl’état-majordu

3

0

39
Bernhardi etautres, leregret quecetesprit systématiquene soitpas
40
cheznous... etparlà-dessusles sentimentalitésduVieil Heidelberg
et unan passéenRhénanie...Évidemmentj’aime l’Allemagne.
Pourl’Italie,c’est tropsimpleàexpliquer.Oui, j’aime l’Italie.
Atavisme peut-être?
Pourl’Angleterre,c’estencore plusfacile.Je déteste enbloc
l’Angleterre, lesAnglais, lesAnglaises, et toutcequiserapporteà
eux.
Maisnous voilàloin de la Russie.Aprèsavoirconstatéque nous
l’aimions sans savoirpourquoi, essayonsde nous remémorerceque
nous yavons vu.
Malheureusement,toujourspasde notes quotidiennesetdix-huit
ansderecul... maisles souvenirsd’ensemblesontasseznets, prenons
notretête entre nosmainsetimaginonsaprès toutesces réflexions que
nouscommençons unvoyage danslesÉtats-Unisd’Europe !

princeFrédéric-Charles, lorsde laguerre de 1870, il participeau siège deMetz, puis
auxbataillesde lavallée de la Loire.Enseignantàl’École militaire dePotsdam, il
futattachéàlasection historique de l’état-majoretécrivitplusieursouvrages surla
dernière guerre.
LesultanAbdülhamidII ayantdemandé l’aide de l’Allemagne pourmoderniser son
armée,après sadéfaitecontre la Russie en 1878,von derGoltz yestenvoyécomme
conseillermilitaire, ily resteradouzeansetobtiendrales titresdePachaetde
Mushir.
Gouverneurmilitaire enBelgique,aucoursde lapremière guerre mondiale, ily
exerceunerépressionbrutale.De nouveauconseillermilitaire dansl’Empire
ottoman en 1915, il prend positioncontre le génocidearménien.
Il meurtdu typhusà Bagdad.
39
FriedrichvonBernhardi (1849-1930), général prussien et théoricien de laguerre.
Ilaparticipé entant que lieutenantàlaguerre de 1870.Son ouvrageL’Allemagne et
laprochaine guerrelui donneune grande notoriété en 1911.
Il estl’adepte des théoriesdeDarwinselon lesquelleslalutte pourlavierend la
guerre incontournable en étant une nécessitébiologiqueconformeàlaloi naturelle
pour survivre.
Il participeàl’offensivecontreBroussiloven 1916.
40
LeVieilHeidelberg:ouvrage deMeyer-Forster représenté lapremière foisau
célèbrethéâtre de larueSaint-Jamesà Londresen 1903.

3

1

Oui, fit-elle,nous rentreronspeut-être un jourenRussie,
peutêtre ?...Cemot si douxprenaitchezelleune intonationsoyeuse,
lointaine.Il n’alourdissaitpasl’avenir, maislesoulignaitd’untraità
peineappuyécomme les sapinsbleus, l’horizon etcréait un mirage
dontil n’étaitpasdupe:les termesconcrets, eux-mêmes subissaient
cette étonnantetransformationque leurimprimentleslèvres russes,
devenaientcomme l’ombre de lavérité.Ilsperdaient toute leurforce.
On envenaità craindrequetoutcequ’elleracontaitn’eûtpasexisté.
Déconcertantlangage oùlagrammaireelle-même,aulieude fixerles
mots, leslibère etcontientplusieurspassésde plusen plusdérobésà
lavérité, oubien même finitparêtre mise en doute...Peut-être…

41
PaulMorand ,La Nuit turque

41
PaulMorand(1888-1976), diplomate et romancier français.

3

2

Lesraisonsd’undépart

J’ai expliqué parailleurscomment masituationétaitdevenue
intenableàlasection duchiffre.Il nes’agissaitpas seulementd’une
incompatibilitédecaractère.Je ne pouvaisplusadmettreque mon
chef, dansdesdocumentsofficielsécritsdesamain,ait revendiqué
42
auprèsduministre, duGQGet desAffairesétrangères, lapaternité
de travauxauxquelsil n’avaitpasparticipé,qu’avecune tranquille
audace ilaitaffirmé être l’initiateurdeméthodes qu’il neconnaissait
pasetpour terminer,ait réclamégradesetdécorations,cequiachevait
de me lerendre méprisable.
Je n’avaisdoncplus qu’àm’enaller, etl’occasions’étant
présentée, je lasaisis.Je ne me doutaispasd’ailleurs que lecolonel
Cartier,ayantfaitle mêmeraisonnement,aitcherchéàse débarrasser
de moi.Je n’en euspaslapreuve, maisdepuisj’airéfléchi, les
facilités que j’airencontréesprovenaient sansdoute de lanécessité,
ressentie de partetd’autre, de mettre finà cettecollaboration.
Quoiqu’il ensoit, fin marsdébutavril 1916,une mission
française étaitentrain deseconstituer souslesordresdugénéral
Janin,aide-majorgénéralauGQG.Elle devait serendre enRussie
43
pour releverle général deLaguiche etle lieutenant-colonelWehrlin ,
organiser un encadrementdes servicesfrançaisinsuffisammentdotés
jusqu’alors, établir une liaisonqui n’avaitpasencore étéréaliséeavec
l’état-major russe…
L’envoi dugénéralJaninavaitété décidé, nonseulementparce
qu’il parlaitcourammentlerusse et qu’audeuxièmebureauilavaitété
spécialisé dansles questions russes, maisaussi parcequ’àlasuite des
attaquesdontilavaitété l’objet,aprèslesaffairesdeVerdun, onavait
décidé de lesacrifier.En le nommantchef de mission etgénéral de
divisionàtitretemporaire, on lui donnaitainsiunecompensation fort
honorable.

42
GrandQuartierGénéral.
43
Lieutenant-colonelWehrlin,attaché militaireadjoint.

3

3

Il emmenaitle lieutenant-colonelLavergne de l’artillerie pour
prendreun poste d’attaché militaireà Petrograd,alors que luiserait
chef de lamission militaire françaiseàla Stavka.Lavergneétaitde
deuxou troisansaprèsmoiàl’École polytechnique, il m’avait
précédé d’unanàl’état-majorà Bordeaux.Il faisaitpartie des
spécialistesde lalanguerussequiavaient travaillé,sanscontrôle,à
l’état-majorde l’armée etauxquelson est redevable detouteslesidées
fausses que nousnousfaisionsde l’armée du tsar.
Lavergne,qui était un excellentgarçon, étaitd’ailleurs un
brouillonbienconnu ;n’ayantaucun espritd’organisation, il était
certainqu’àlatête d’une mission importante, il nesaurait rien
coordonner.Je doisdireque je n’avaispasencore faitces réflexions
un peu sévèresaumomentoùj’envisageaismon départaveclui.Je
considéraisaucontrairequ’étantbien encour, il pourraitm’aiderà
créerà Petrograd lasection duchiffre, émanation decelle deParis,
laquellerendraitauxRussesbeaucoup moinsdeservices
qu’ànousmêmes.
44
Depuis quelquetempsen effet, les radiogrammesde
campagneavaientcomplètementcessésurnotre front ;les quelques
texteschiffrés que nouspossédionsavaientétérecueillisdansles
écoutes téléphoniquesdeReims, d’ailleurs trèsmauvaisesetpleines
de lacunes.Maisils révélaientnéanmoins unsystème nouveau,
identiqueà celuicourammentemployé enRussie, oùilyavait un
échangetrèsactif decorrespondances,comparableà celuirelevé en
France enaoût-septembre 1914.
Or,cequivenaitdeRussie étaitmal pris, maltrié, maltransmis,
cequi n’avait rien d’étonnant,Wehrlin n’étantpas unspécialiste.Il
étaitdoncnécessaire d’organiserlà-bas unservice d’écoutes,surle
modèle deceluiréalisé enFrance, etd’ycréer unesection duchiffre.
Celle-ci déblaieraitletravail pourParis,si elle n’étaitpascapable de
le faire elle-même, eteffectueraitensuitesurplacetoutesles
traductionsnécessairesaumoyen desclefs trouvéesou reçues.De la
sorte, les renseignements recueillis surle front russe pourraientêtre
immédiatement utilisésetnon pas servir seulementde matière de
travail pour unesection historique.

44
Termevenant remplacer«radios» ou«radio-télégrammes» employéspar
l’auteuretayantlamêmesignification.

3

4

En outre, lamission importantequ’ons’apprêtaitàenvoyer
allaitêtrecause d’unecorrespondancebeaucoup plus volumineuse
avec Paris, d’oùnécessité d’unesection duchiffreàhauteurdesa
tâche.
Cequi précèdeconstitueàpeuprèslerésumé d’une
conversationque j’eusavecle lieutenant-colonelLanglois qui était
chargé de laliaison entre leGQGfrançaisetla Stavka.Cette
conversation eutlieuaucoursd’une promenade effectuée de long en
largesurlaplace, devantlePalais-Bourbon, oùj’avaisentraîné
Langloispourêtreàl’écartdesoreillesetdes yeuxindiscretsde larue
45
Saint-Dominique .
Je me méfiais un peudeLanglois.Je fusdoncsurprisde levoir
acquiescerimmédiatementàmon programme etme promettre de
transmettrecesdesiderata augénéralJanin età Lavergne.C’estplus
tardseulement que l’idée d’unaccord entreCartieretlui mevintà
l’esprit.
Quoiqu’il ensoit, iltint sapromesse.Quelquesjoursplus tard,
en effet,Lavergnevintà Parisetme fit voirlerapport qu’ilavait
établi etdanslequel il étaitindiquéque mon envoi enRussie était
considérécommetrès utile.Il était spécifiéque mamission devaitêtre
temporaire,cequi étaitégalementmonavis.
46
Lavergne me fitconnaîtreque le généralPellé étaitacquisà
l’idée de m’envoyerlà-baspour quelquesmoiset que je pouvaisen
conséquence en parleraugénéralRoques, ministre de la Guerre.
J’allaivoirle généralBard,chef decabinet,àqui j’expliquai mon
affaire ne luicachantpas que je ne demanderaispasàm’enaller si
j’étais souslesordresd’unchefayantmon estime;malheureusement
ce n’étaitpaslecas.Il étaitfixé depuislongtemps, il me dit qu’il me
comprenaitet que le généralRoquesne feraitaucune difficulté.

45
Lieuoù setrouvait une partie desbureauxduministère de la Guerre.
46
Majorgénéral duGQGdeJoffreà Chantilly.Pendantlaguerre, de mars1915à
décembre 1916, il futàlatête d’uncorpsd’armée puisau sein duministère ilcoiffa
lasection duchiffre.Il jouaunrôle de premierplan danslanouvelle organisation
militaire de lafutureTchécoslovaquie.Il futaussicommissaire deFranceauprèsdu
Sultan en 1922.

3

5

Sûrdésormaisd’aboutir, j’allai direà Cartier que j’avaisdécidé
de m’enaller ;celane lui fitmanifestementaucune peine, il ne
marquamêmeaucun étonnementd’être prévenule dernier.Que
risquait-il en effet ?Si là-basjeréussissais,tousles renseignements
passantparlui, il enrecueillerait toutle lustre,si je mecoulais, il me
laisseraitlaresponsabilité de mon échec.Ilyavait unetroisième
hypothèse,àlaquelle je n’avaismême paspensé, elleconsistaità
m’empêcherd’aboutir.
Toutle monde étantconsentant, leschosesdevaientaller très
vite.Le projet«Joffre »,comportantcréation de lamission enRussie,
47
futenvoyéauministre de la Guerre etcontresignéRoques.Ilyétait
indiqué d’une manièretrèsexpliciteque je devaisorganiserà
Petrograd,àlamission française,unesection de déchiffrementet que
jeseraischargé «d’enseignerauxRussescertainesméthodes».Cette
phrase n’avaitpasdeux sens, ellesignifiaitclairement que j’auraisà
parlerchiffreaveclesRusseset qualité pourleurcommuniquernos
résultatsdanslaformeconvenable.Étantmieux quequiconqueau
courantdecequiavaitété faità Paris, jesavaisfortbiencequ’il
convenaitde dire etdecacher.Etilyavait une pierre detouche - les
communicationsfaitesauxAnglais, moyennantdécorationsbien
entendu- maisje n’étaispasforcé de faire de même.
Le projetprévoyait que lechef de lasection duchiffreà
Petrogradseraitle lieutenantderéserveRenard.Comme il ignorait
toutde laquestion, il lui fallaitfaire dansnosbureauxlestage
indispensable.Il ne le fitpas seul, on nousenvoyaégalementle
capitaineObled,breveté,que j’avaiseu sousmesordresàl’École de
guerre et quiavaitparticipéauxpremiers travauxcryptographiques.
Tousdeuxdébarquèrent unbeaumatinau18 de
larueSaintDominique,s’installèrentdansmonbureauetfurentmisà
l’entraînement ;il étaitévidentdèsle premierjour queseulObled était
susceptible de faire de larecherche, oril étaitenvoyé enRussie pour
êtreadjointdeLavergne,c’est-à-dire pour toutautrechose.Mais
comme on nesavaitpascommentleschoses s’arrangeraientlà-bas,
qu’il était troptard pourchangerle personnel et qu’on n’avaitaucun

47
Le généralGallieni étaitministre de la Guerre jusqu’au16mars1916, dateà
laquelle ilaétéremplacé parle généralRoques.

3

6

idoineàdésigner, le plus simple étaitdevoirceque donnerait sur
place l’organisation, ony remédieraitensuite.
Mon départdécidé, je fusmisenrapportavecl’officierchargé
detenirlecontrôle desmembresde lamission, de les renseigner, de
leurfaire lesavancesnécessaires...C’étaitlecapitaineSegonne de
l’infanterie, grandblessé, officierde la Légion d’honneur.
Le généralJanin était toujoursà Chantilly.Je lui fusprésenté
entre deuxportesdanslecouloirmenantaubureauduchef
d’ÉtatMajorgénéral,c’était un homme grand,carré,sympathique.
Quelquesjoursfurentnécessairespourlespréparatifs, faire
rajeunirles uniformes, faire faire deseffetsneufs,trierlesobjetset
vêtementsàemporter ;comme je n’envisageais quetroismoisau
maximum, le problème de l’hivernage nese posaitpas ;néanmoins
nousavionsété prévenus, il nousfallaitnousmunirdecequi était
nécessaireàunetraversée dansdes régions que le printempsn’avait
pasencoreatteintes.
Nousavionsencorebeaucoup d’hypothèsesàfaireavantd’être
définitivementfixés surnotre itinéraire.Les uns, prétendant que nous
passerionsparla Suède etla Norvège,affirmaient que nous
embarquerionsà BrestpourBergen, d’autres que nous traverserions
l’Angleterre etpartirionsdeNewcastle.Enfin,ceux qui devaient
finalementavoir raison,assuraient que nouspartirionsd’Angleterre
surlecroiseurauxiliaireLaChampagnepourgagnerAlexandrovsk
d’abord etArkhangelskaprès.Neconnaissant rienàlaquestion,
certainspensaient queLaChampagneétait untransatlantique
désaffecté faisantcommecourrierlanavette entre l’Écosse etla côte
mourmane;nousaurionsdoncunbateau somptueux, descabinesde
luxe, desdistractionsdetoutes sortes.

3

7

Alerte

Le vendredi 21avril,àonze heures du matin, nousétionsàla
gareduNord ;quarante-huitheuresauparavant, on nousavait
prévenusd’une manièrebrusqueque nousdevionsêtreà Boulogne le
vendredisoir,à Londreslesamedisoir,à Glasgowle dimanche matin,
en merle lundi, directionMourmansk.
Letrajetenvitesseétaitdestinéàdépisterlesdonneursde
renseignementsauxBoches.Nousdevions voyagerencivil pourne
pasattirerl’attention, il nousétaitinterditde parleràquiconque de
notrevoyage.
Cesmesuresde précaution pouvaientparaîtreridicules.Jesavais
pertinemment, parlalecturequotidienne des radiogrammes
allemands,quesi lesBochesétaientinformésdudépartd’une mission
importante, ilsne manqueraientpasd’aviserleurs sous-marinsen
promenade danslamerd’Irlande.Cette éventualité parut toutàfait
plaisanteauxofficiersàqui j’en parlai.
Àlagare, il n’yavaitni le généralJanin, ni le lieutenant-colonel
Lavergne,restésà Parisenconférence;ilsdevaient rejoindre
Boulogne le lendemain matin par untrain de nuit.Je neconnaissaisà
peuprèspersonne en dehorsdeRenard,Obled etSegonne;on me
présentaenvrac :lecommandantBerger,unami deBarrès, détaché
duGQG commeaviateur, le maréchal deslogisLabouret, gendre de la
maisonHachette,unebande de lieutenantset sous-lieutenants
aviateursparmi lesquelsle plus voyantétait un grand diable en
48
pardessusnoiretl’airfunèbre,Jean deLubersacet, le plusconnu, le
49
célèbreBonnier.

48
LecomteJean deLubersac,aviateur, membre de lamission militaire françaiseà
Petrograd etMoscou.Ilad’abordcoordonné lareconnaissance photographique pour
leservice derenseignement russe.C’est unvéritable personnage deroman
d’espionnage,carmonarchiste detradition, ilse mettra aussiau service des
bolcheviks, illustrantlaphrase «quiveutlafin,veutlesmoyens», danslebutde
voirladéfaite de l’Allemagne en organisantdes sabotagesdevoiesferrées.Roger
FaligotetRémiKauffercitentlaLettre auxouvriersaméricainsdeLénine, datée du
20août1918, dansleurouvrageHistoire mondiale du renseignement,tomeI,Robert
Laffont, p.387:«Quand en février1918, les rapacesde l’impérialismeallemand

3

9

Levoyage fut rapide et sansintérêt, la chosenouvelleànos
yeuxétaitl’énormecampanglaisd’Étaples que lavoie longeait
pendantdeskilomètres.À Boulogne,c’étaitlapluie, levent, le
brouillard, lanuit, l’entassement.Rien n’étaitpréparé.D’ailleursles
Anglais,comme d’habitude, occupaient toutcequi étaithabitable, on
nousparquadansle froidauhasard des quelquescoinsdisponibles.
J’héritai d’unesoupenteque jeregagnairapidementaprès unaffreux
dîneràlatable d’hôte, dans unesallebondée decesbrutesd’Anglais
etaumilieud’unvacarme étourdissant.
Que faire enunesoupentesice n’est se leverdebonne heure et
s’enaller se promenerenville.J’étais venuà Boulogneau tempsde
majeunesse,aumoisd’août, pendantlasaisonbalnéaire;je n’avais
pasété emballé.Lesamedi22avril,unebourrasque,unventdéchaîné
etdespaquetsde pluie, enlevaient toutlecharmeàune excursion de
plaisirdans uneville d’ailleurshaïssable enraison de l’occupation
anglaise.
Jerentraisdégoûtantetdégoûté, maisavecquelle joie j’aperçus
àl’hôtel le généralDesVallièrespourlequel j’éprouvaislaplus
affectueuseadmiration !Combien d’annéesavions-nous vécuesen
communion d’idées sur tantde points!Etnotreamicalecollaboration
àl’École de guerre.Je ne me doutaisguèreque je ne devaisplusle
revoir.Il était venuà Boulogne pour rencontrerle généralJanin etle
chargerde porterdevivevoixdes renseignementsfraisà Londrescar,
ayant succédéà Huguet, il étaità cette époquechef de lamission
militaire françaiseauprèsde l’arméebritannique.DesVallières
déjeuna avec Lavergne etmoi, il futcharmant,comme d’habitude,
avecsagaietécommunicative et sa belle intelligence.

eurentlancé leurs troupescontre la Russie désarméequi,confiante danslasolidarité
internationale duprolétariat,avaitdémobiliséavant que larévolution internationale
ne fût toutàfaitmûre, je n’hésitai pas unseul instantàm’entendre dans uncertain
sensavecdesmonarchistesfrançais... »LesdeuxouvragesdeJeanBommart:le
Trainblindé nº4etBataillepour Arkhangelskensontdes témoignages romancés
reposant surdesfaits réels.
49
Marc Bonnier, jeune officierfrançais quise destinaitd’abordàladiplomatieavant
dese passionnerpourl’aviation.En 1912, ilavait relié la Franceàl’Égypte.
Volontaire pour servirdanscettearme en 1914, il excellad’abord dansla
reconnaissanceaérienne, puisdansla chassesurleterritoireallemand,avantde faire
partie de lamission militaire enRussie entant qu’instructeur.Ilymourutaucours
d’un essai envol enaoût1916.

4

0

LegénéralJanin,qui étaitd’habitudespirituel etgai, était
morne;laperspective de plusieurs traverséesle déprimaitétantdonné
saphobie de lamer.Curieusechoseque l’on ne puissecommanderà
soi-même danscertainsdomaines.Cethommecalme, maître de lui,
ayant uncerveaubien en place, étaitincapable de mettre lespieds sur
unbateauetl’idéequ’il fallait s’embarquerdans quelquesinstantsle
rendaitmalade d’avance.Ilavaitachetéunarsenal de drogues
préservativesetDesVallièreslui enavaitapportéune, derecette
anglaise, ensurcroît ;en outre il étaitentrain de «s’appuyer»un
déjeunercapable derendre maladeun hommebien équilibré.Le
généralDesVallièreslebalançaitgentimenten lui disant«qu’il fallait
s’abandonneraudestinqui nousentraîne ».Lavergne ne disait rien
comme d’habitude.
Ce déjeunerd’enterrementayantprisfin, nous trouvâmesdes
automobilesàlaporte de l’hôtel,cinqminutesplus tard nousétions
surlebateauanglais qui devaitnous transporterà Folkestone.
Lecapitaine dubord fitaugénéralJanin leshonneursdesa
cabinesituéesurle pont supérieur.Nousfûmes, nous, invitésànous
dépêtreraveclespassagersmoyens, nosbagagesavaientété
embarquésparles soinsdeSegonne etLabouret.
Jecherchaiàmecaser,tempsaffreux.Entrepontet salonsdu
dessousétaientencombrésde femmes, d’enfants, d’officiersdéjà
étendus, latêtesurleurmanteau roulé,atmosphère irrespirable.Surle
pont,rigolade générale,soldatsanglaispermissionnaires,trognes
rubicondes, entassementdeboîteàsardines.Torrentsd’eau.
C’étaitpourtantle mieux.
Lebateau sortitlentementàtraverslesjetées, pluieserrée parle
travers.Dès qu’il futhorsde protection, lasarabandecommença;
alorsarrivaunsous-officieravecune équipe de gensporteursde
ceinturesdesauvetage,qu’on nousmitd’autoritéavecserrageà bloc,
pluspossible derespirer.
Inspection dubateauetprésentationsdiverses:lecapitaine
Pincemin,artilleurcolonialrevenantduCongo oùil était
administrateur, lecommandantDuCastel, ingénieurdesPontset
Chaussées qui devaitêtrechargé du transità Arkhangelsk, le
lieutenantaviateurGaucher, entempsde paixnotaireà Douai, le

4

1

lieutenantaviateurChabert,agent dechangeà Paris,Pascal, interprète
de réserve, etc.
L’und’entre euxétaitmoinsprésentable, lecommandant
50
Cartier,que j’avaisconnuautrefoiscomme officierd’ordonnance de
51
Messimy ;ce protestantappliqué,travailleur,sans envergure, m’a
52
toujours rappeléTaxisduRoiPausole.Il m’expliquaque leseul
moyen de ne pasavoirle mal de merconsistaitàs’appuyerde dosà
un mâtouàune paroiverticalesolide etàfaire desexercices
respiratoirescadencésaveclesmouvementsdubateau.Ilsuffisaitde
voir safigure pourconstater que lesystème ne luiréussissaitpas.
Surle pont supérieur, legénéralJaninavaitdûabandonnerla
cabine ducommandant, il eutétécharitablequequelqu’un le
connaissantbienresteaveclui;il étaiteffondrésur unbanc.On ne
pouvaitpaslui direun mot.
Latraversée fut très rapide,àquelqueskilomètresde
Folkestone, on futgêné parleventde nord-est venude laterre, lamer
s’apaisaetnousentrâmes sagementdansle port ;lesfalaises se
présentaient souslapluie, maisàlafaveurd’une éclaircie,sous un
aspectassezhospitalier.
Opérationsde douane, detransportdebagagesinstantané,
transbordementdans unPullman,wagonspleinsderéclamespourla
sourcePerrier, deuxheuresaprès,Londres-Victoria.
Lecolonel deLa Panouse,attaché militaire, était venu recevoir
le généralJanin, il l’emmenadans sonautoavec Lavergne.Nous
fûmesinvitésàprendre possession de nosbagages,ànousassurer que
toutétaitaucompletetàtransporterletoutàlagare d’Euston d’où
nouspartirionsàvingtheures trente pourGlasgow.On imagine la
facilité d’unesemblable opération pourdesgens qui neconnaissaient
pas un motd’anglais.Enfin elle futmenéeà bien.

50
Homonyme ducolonelCartier,supérieurd’Olivari.
51
AdolpheMessimy(1869-1935), ministre de la Guerre de juin 1911àjanvier1912,
puisde nouveaudu13juinau 26août1914 dansle gouvernementRenéViviani.
52
Les AventuresduRoiPausole, œuvre dePierreLouÿs(1870-1925), poète inspiré
parlesParnassiensetlesSymbolistes.Il écriviten 1901cettesorte deconte
philosophique danslequel le personnageTaxisest un grand eunuquequi passe pour
êtreunecaricature d’AndréGide.

4

2

Il nous restaitdeuxheuresavantle dînercommandé aubuffetde
lagare d’Euston.Obled,DuCastel,Renard etmoi, prîmes untaxi
avecl’intention devoirLondresenune heure etdemie.Nouspartîmes
àtouteallure: Regent’sPark,HydePark,BuckinghamPalace,
TrafalgarSquare,CharingCross,TheStrand,Saint-Paul, le pontde
Londres, le pontde la Tour,retourparle pontdeWaterloo,Covent
Garden,Piccadilly,Euston.
Nousavions un plansurlesgenoux, nousimposâmescet
53
itinéraireàl’automédonquiavaitpeut-être mieuxànous offrir ;à
septheuresetdemie nousétionsàtableavec La Panouse.Il faisait
nuitnoire.
Àhuitheuresetdemie, j’étaisdansmonsleeping,réfléchissant
auxévénementsde lajournée.
L’impression lapluscaractéristique étaitlesérieuxaveclequel
on envisageaitlesbombardementsaériens.Auxenvironsde lagare
d’Euston,aumomentderaccompagnerLa Panouseàsonauto, malgré
lesbordsdetrottoirspeintsenblanc, nousfaillîmesdixfoisnous
allonger surle pavé.À Paris, lecôtébadaud ne perdaitjamais ses
droits.Nousavions vuavantlanuit,surdesmaisons, des sirèneset un
peupartoutdesmitrailleuses.Toutcelasemblait un peuenfantin et
l’insouciance française nous semblait sympathique... etcourageuse.
Aujourlevant, nousétionsen pleinecampagne écossaise, des
prairies, desmaraisparsemésde petitsboqueteauxpelés, perchés sur
des tertresaplatis, des troupeaux,unciel grisetbas, le paysducafard.
Nousarrivâmesà Glasgowdebonne heure etfûmes reçus surle
quai de lagare parlecommandantDuKouedicet son état-major.Le
croiseurauxiliaireLaChampagnenousattendaitaupied d’unbassin,
nous yfûmesincontinent transportéspendant que l’ons’occupaitde
nosbagages.
En faitdetransatlantique,LaChampagne, immédiatement
qualifiée de «Champagne pouilleuse »,cequi ne fitpasplaisirau
commandant, était unvieux rafiot que lesAnglaisavaient transformé
enbateaude guerre moyennant quelquesaménagements sommaires,

53
Danslamythologie grecque,c’estleconducteurduchard’Achille lorsde la
guerre deTroie.On désigne làlechauffeur.

4

3

ilsnousl’avaientensuitevendu.Levieuxbâtiment,quiabattait
royalement sesdouze ou treize nœuds, faisaitautrefoisletrafic avecle
cap deBonne-Espérance.
On nousinvita à choisirnoscabines, ilyenavaitdeux, la
premièreàpeuprèshabitable,avecun hublot, fut réservéeaugénéral
Janin;ladeuxièmeavaitbienune porte, maispasd’autre ouverture,
elle était situéesousle gaillard d’avantetformaitcage derésonance
aveclebruitdes sabotsdesmarinscourant surle pont.Lavergne me la
laissa,cequi étaithéroïque,attendu qu’il lui fallait secontenterd’un
réduitdeuxfoispluspetit, mais qui futàl’usagereconnumoins
bruyant.Quantau reste de lamission, il futparqué dansdesdortoirsà
raison de dixoudouze officiersparcompartiment.Lesplusanciens
purentavoirdescouchettes, lesplusjeunesdurent secontenterde
hamacs.
Cetinconfortgénéral douchaun peul’enthousiasme, d’autant
que nousenavionspour une huitaine de joursavantd’arriverà
Alexandrovsk et que lasuite échappaitàtoute prévision.
Nousn’eûmesdoncrien de pluspressé,une foisinstallés,que de
redescendreàterre pour visiterGlasgow ;notretournée envoiture ne
me laissa aucunsouvenirprécis,toutétaitgris, morne etendormi,
comme le dimanche l’exige enAngleterre.
Nousarrivâmesàneuf heuresetdemie dans une église
catholique.C’étaitle jourdePâquesetilyavait uneanimation
relative.Nousessayâmesensuite de déjeunerdans un hôtel oùnousne
trouvâmes que dubœufàl’eauavecdespommesdeterrebouillies.
Pasdevinbien entendu.
Bref,àune heure nousétions rentrésà bord etàune heure et
demie nouspartions.
Le démarrage fut quelque peudéfectueux.Lebassin,aupied
duquel nousétionsamarrés, était trèsétroitetencombré debateaux.
Pourpasserdanslebassincentral, puispourensortir, il fallutl’aide
de deux remorqueursetdesavantesmanœuvres.
Le piloteanglais,chargé de nousguider, était une espèce de
brutecarrée etmassive, maisilavaitducommandementetil
connaissaitfortbienson métier.

4

4