Mon combat pour la parole

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Français
466 pages
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Description

Entre 2003 et 2005, la République du Bénin était en proie à toutes sortes de rumeurs relatives à la modification de la Constitution de décembre 1990 à des fins opportunistes. Une mobilisation citoyenne quasi inattendue a permis de déjouer cette perspective funeste et anti-démocratique. Cet ouvrage procède à une analyse et un décryptage méthodique des tenants et des aboutissants des confrontations militantes et intellectuelles, voire politiques, de cette période.

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Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 642
EAN13 9782336251103
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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MON COMBAT POUR LA PAROLEPoints de vue
Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Raphaël BINDARIYE, Le bonheur d'un couple. De vingt à
quatre-vingts ans, 2008.
André-Bernard ERGO, Congo belge, La Colonie assassinée,
2008.
Diogène BIDERI, Le massacre des Bagogwe. Un prélude au
génocide des Tutsi - Rwanda (1990-1993), 2008.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Quelle refondation pour
le Congo ?, 2008.
Khayar Oumar DEFALLAH, Fils de nomade. Les mémoires du
dromadaire, 2008.
Oumar DIATTA, La Casamance coincée. Essai sur le destin
tumultueux d'une région, 2008.
Georges TOUAL Y, Le modèle de développement ivoirien:
mirage ou utopie partagée ?; 2008.
Mohamed Salem MERZOUG, L'Africanisme solidaire. Sur les
quais de l'espérance, 2008.
Habib DEMBELE GUIMBA, Être... ou ne pas naître, 2008.
Edgard M'FOUMOU-NE, La reconstruction du
CongoBrazzaville: la synthèse, 2008.
Adjo SAABIE, Epouses et concubines de chefs d'Etat africains.
Quand Cendrillon épouse Barbe-Bleue, 2008.
Francine BITEE, La transition démocratique au Cameroun,
2008.
Gérard Bossolasco, L 'Ethiopie des voyageurs, 2008.
Roland Ahouelete Yaovi HOLOU, La Faillite des cadres et
intellectuels africains, 2008.
Pierre Mithra TANG LIKUND, Cameroun: vingt-cinq ans
d'échec,. les promesses manquées, 2008.
Jean-Claude SHANDA TONME, Avancez, ne nous attendez
pas 1,2008.Reckya Madougou
Mon combat pour la parole
Les d~fis d'une mobilisation citoyenne
pour la promotion de la gouvernance démocratique
Préface de Christiane TAUBlRA
Députée de Guyane et militante engagée
L'Harmattan(Ç)
L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://w\\\\.librairieharmattan.com
diffusion. harmattan(âwanadoo. fr
harmattan 1ri/wanadoo. fr
ISBN: 978-2-296-07511-5
EAN : 9782296075 Il 5DEDICACE
Au Tout-Puissant, l'Eternel des armées;
A
ma mère Thérèse Sadia et mon père Malam- Yaya, les souffles
de mes combats, les soldats des valeurs qui me gouvernent;
mon tendre compagnon Fatiou Daguia, mon guide et le
premier admirateur de mes batailles, mon soutien indéfectible
de tous les instants;
mes collèguesfondateurs de l'Association Elan: Loukman
SaniAgata, Fatiou Daguia, Alain Kudzu et Franck Dossa ;
mes fuiÈles compagnons de lutte: Joseph Djogbénou, Roger
Gbégnonv~ Joël Atayi Guédégbé, Honorat Aguessy, Adrien
Ahanhanzo-Glèlè, Maximilien Sossougloh, Œarkmagne Lokossau,
OrdenAlhdatin,AubinAvocètien, Godwin Q;4enum, Francis Lalèyè,
Mathias Hounkpè, Romain Ahouandjinou, Martin Assogba, Julien
Attakla, Etienne Samey, Gustave Assah ;
celles et ceux qui se battent pour la démocratisation des espaces
de prise de parole dans nos sociétés;
tous ceux qui rejettent la pensée unique et le statu quo pour
s'engagerdans l'action libératrice !REMERCIEMENTS
Mes remerciements vont à l'endroit de l'Organisation
Internationale de la Francophonie (OIF) pour son appui à la
vulgarisation du présent ouvrage. Ce faisant, elle participe à
l'immortalisation de grands actes de mobilisation pour
l'enracinement de la démocratie, entrepris par la société civile béninoise,
lesquels pourraient faire école en Afrique, voire dans le monde.
C'est un immense plaisir pour moi de travailler avec les
militants et sympathisants de l'Association Elan, ceux du Front des
Organisations de la Société civile pour le Contrôle citoyen de
l'Action Publique (FORS CAP) ainsi que toutes les associations et
leaders de la société civile engagés à nos côtés. Qu'ils retrouvent ici,
l'expression de toute ma gratitude et l'exhortation à la poursuite de
nos idéaux.
Je tiens à rendre un vibrant hommage à Christiane Taubira, mon
aînée militante qui est l'une de ces courageuses femmes qui
m'inspirent dans mon engagement pour la défense des causes les plus
justes. Ma rencontre avec elle fut, pour moi, mémorable, et encore
plus son acceptation de m'accompagner avec une préface si
émouvante.
Je remercie infiniment les éditions l'Harmattan, pour aVOIr
accepté d'associer leur célèbre label à ce travail.
Je ne saurais occulter le rôle, ô combien salutaire, que les
partenaires au développement jouent dans le cadre des activités de la
société civile béninoise. Grâce à eux, nous arrivons à réaliser nos
utiles actions sur le terrain en sensibilisant des millions de nosles en remerciecompatriotes à travers tout le pays. Je
chaleureusement.
Mes remerciements vont aussi à l'endroit de toute la presse et
des médias béninois ainsi que des médias internationaux, en
particulier RFI, BBC, Africa nOl, TV5, Télé Sud, Voice of America,
Amina Magazine, Jeune Afrique, etc., qui donnent de l'écho à nos
luttes, contribuant ainsi aux succès de nos mobilisations en
conférant de la visibilité à nos activités.
De nombreuses personnalités et des amis nous ont apporté
encouragements, soutiens moral, intellectuel et matériel, dans
l'accomplissement de notre mission; j'adresse ma profonde
gratitude à : Son Eminence Bernardin Cardinal Gantin, Kofi Annan,
Son Excellence Monsieur Wayne E. Neill, Son Excellence Monsieur
Bram van Ojik, Léhady Soglo, Galiou Soglo, Feue Grâce d'Almeida,
Robert Dossou, Bruno Amoussou, Pascal I. Koupaki, G. Désiré
Adadja, Son Excellence Guy Alain Gauze, Albert Tévoédjrè, Eric
Dogo, Pascal Todjinou, Père Julien E. Pénoukou, Edgard Guidibi,
Guy O. Midiohouan, Henri Doutètien, Irène A. Ishola, Julien
Gandonou, Basile Ahossi, Jean-Baptiste Satchivi, Denis
AmoussouYéyé, Moussa Lauriano, Kabirou Latoundji, Ali Houdou, Razaki
Babatundé Ollofindji, Lambert Kérékou-Madougou, Nâ Guézin,
Dah Aligbonon, Falilou Akadirou, Bouriana A. Daguia, Sacca Lafia,
Aristide Djidjoho, Sadikou Alao, Saïd Agbantou, Marie Elise
Gbèdo, André Zèkpa, Laurent Zinsou, Boubacar Issa Abdourahmane,
Allassane Tigry, Huguette Akplogan, Jean-Baptiste Elias, Pierrette
Darboux, Léontine Idohou, Yannick Emmanuel Dossou, Paulette
Agboton, Bernardine do Régo et Juliette Gbètowènonmon.
Maîtres Magloire Yansunu, Julien Togbadja et Joseph
Djogbénou s'étaient spontanément, et à titre gracieux, constitués dès
juin 2004 pendant les temps forts de la lutte que j'ai menée avec
intrépidité contre une révision opportuniste de la Constitution,
alors que j'étais assujettie à des pressions et intimidations policières.
Je loue et remercie sincèrement leur engagement sans compter dans
la défense des intérêts démocratiques du Bénin.
Des responsables et journalistes de la presse locale et de médias
internationaux ainsi que des animateurs de radio ont joué
8personnellement un précieux rôle de relais; je témoigne ma profonde
gratitude à: Ismaël Soumanou, Charles Toko, Vincent Folly, Raman
Kouféridji, Guy Kpakpo, feu Alain Kpakpo, Jérôme Carlos, Père
André Quenum, TLF, Janvier Yahouédéhou, Virgile Ahissou,
Malick Gomina, Wilfried Houngbédji, Fréjus Quenum, Jérôme
Kassa, Honoré Nahum, Charbel Aïhou, Steve Facia, Stéphane
Todomè, Anick Balley, Emilienne Fayomi, Benson Diakité,
Nathalie Amar, Christian Tchiakpè, Jules Akiladé, Ludovic
Guédénon, Ali ldrissou Touré, Firmin Gbèkan, Aubin T owanou,
Amour Gbovi, Etienne Houessou, Nan Adoukonou, Aboubacar
Takou, Serge Ayaka, François Awoudo, Wilfried Adoun, Wilfried
Ahouassou, Eustache Atikpahoun, Thomas Hémadjè et la presse
béninoise dans son ensemble.
Pour la mémoire de l'Histoire, il me plaît de saluer le courage
de Nazaire Dossa et d'Andoche Amégnissè qui, à un moment
donné, étaient des leaders affichés du contre mouvement de la
grande mobilisation populaire que j'ai eu le privilège d'organiser de
2004 à 2006 contre la modification de la Constitution béninoise à
des fins opportunistes. Ils ont ainsi alimenté une contradiction utile
pour la vitalité de la démocratie béninoise. Je les en remercie.
9PREFACE
On n'éradiquera peut-être pas tous les préjugés. Il restera
encore des gens pour croire de bonne foi ou colporter perfidement
que l'Afrique demeure le continent des putschs folkloriques, du
cannibalisme résurgent, du tribalisme récalcitrant et qu'elle
partage avec l'Amérique centrale la manie des campagnes
électorales meurtrières. Il est probable que des morceaux de
tragédie, comme les enfants-soldats, les naufrages d'embarcations,
lesfamines instrumentalisées et les épidémies véloces continueront
à conforter les sans-remords-nostalgiques-de-Ia-colonisation-positive,
et à détourner les bonnes âmes lassées de tant d'obstination dans le
malheur.
Des deux événements majeurs qui ont bouleversé le continent
en 1994 et, dans une certaine mesure, l'ont résumé chacun, il est
plus que troublant que le génocide des Tutsis, hors complicités et
dénégations, soit considéré comme endémique, tandis que le
démantèlement de l'apartheid, l'inégalable clairvoyance et la
puissante générosité de Mandela sont traités comme une exception.
Il est vraisemblable que tous ces malentendus prospèreront.
Tant qu'ils se révèleront si utiles au désordre du monde et si
commodes aux égoïsmes triomphants.
Mais Cheikh Modibo Diarra continuera de se pencher vers les
enfants du Mali pour leur dire, et qu'ils propagent, que ceux qui
rêvent de la Lune pourront, par le savoir et l'effort, atteindre Mars.
Et ainsi, des cordons sont desserrés à mains nues. Des adolescents sefont exigeants. Ils veulent apprendre et étudier. Ils refusent de
crever la gueule ouverte, de se résigner à périr du « cauchemar de
Darwin ». Ils sont prêts à braver lesflots et les humiliations, mais
aussi les baïonnettes made ailleurs et tenues par des mains qui
ressemblent aux leurs. Des femmes inventent chaque jour mille
ruses pour arracher leurs enfants à la mort et au désespoir. Des
amazones investissent les citadelles de la décision et du pouvoir. Il
arrive qu'elles atteignent la plus haute marche.
A regarder, les yeux écarquillés, ce qui bouillonne en cespays
d'Afrique, en ces Etats artificiels qui ont bricolé des Nations
malgré les secousses de ces cultures et modes de vie qui tentent de
s'articuler, à les regarder les yeux écarquillés, on est saisi par la
vitalité et la lucidité de cette nouvelle génération sans tapage et
sans complexe qui empoigne son destin, bien décidée à le pétrir à
son zmage.
Cette génération définit elle-même ses horizons. Elle a grandi
sans enchantement et indocile. Elle ne quémande ni le regard ni le
secours. Son élite a fréquenté les grandes écoles et les grandes villes.
Elle a parfois simplement bataillé sur place et labouré jour après
jour le terrain de la connaissance qui affranchit.
En certaines terres, cette génération s'incarne. Dans un
visage, une voix, une foi, un enthousiasme, une maturité, une
volonté d'airain, il en est ainsi en terre béninoise. Au Bénin, cette
incarnation s'appelle Reckya Madougou.
A ceux qui se croient autorisés à donner des leçons de
démocratie à toute l'Afrique, se permettent de trier entre les bons
pays et les mauvais, chacun étant perçu tout d'un bloc, à ceux qui
délivrent des satisfecit et des blâmes, Reckya Jladougou ne prend
pas le temps de répondre. Elle est occupée ailleurs. A la
mobilisation citoyenne, aventure féconde et déconcertante. A la
promotion de la gouvernance démocratique, sans s'épuiser à
vouloir puiser de chimériques référencesau-delà des océans, mais
12en explorant le patrimoine de valeurs et d'expériences de ce
continent si disparate.
Reckya Madougou est la promesse d'une Afrique qui ne se
démet pas, d'un pays qui ne se renie pas, d'une jeunesse qui ne
renonce pas.
Jeune et femme, elle a bien perçu, d'intuition et
d'engagement, combien jeunes et femmes sont les piliers d'un
avenir qui s'érige autant à coups d'espoir que de courage,
d'enracinement que d'innovations.
Repérée par son dynamisme professionnel, stimulée par ses
audaces citoyennes et par ses exigences morales, Reckya s'est révélée
dans cette belle campagne et cette grande victoire pour faire
respecter la Constitution. « Touche pas ma Constitution », car le
peuple qui laisse triturer sa loi fondamentale pour de mauvaises
raisons et par des manœuvriers, s'engage sur la pente périlleuse de
la décadence. Sans la sacraliser, la Constitution doit être protégée.
Ce fut l'un des premiers grands accomplissements de Reckya
Madougou. Tant d'autres l'attendent!
La route est encore longue. Mais elle s'est élargie et s'embellit.
Que les vents, les dieux, la justice et le droit soient favorables à
.
cette generatzon."
Christiane T aubira
Députée de Guyane
13INTRODUCTION
En République du Bénin, la période de mai 2003 à février 2006
a été marquée par la persistance d'une folle rumeur, ou d'une série
de folles rumeurs. Celles-ci avaient toutes un lien plus ou moins
direct avec la fin du mandat constitutionnel du Président Mathieu
Kérékou. Président atypique en Afrique, pourrait-on être tenté de
dire!
Père de la Révolution marxiste qui a suscité crainte et effroi,
parfois respect et admiration dans les années 70 et 80, son règne
monolithique et autocratique a conduit le pays à un désastre
économique et social sans précédent. Mais contrairement à nombre
de pays où une telle situation a provoqué littéralement des violences
politiques, voire ethniques de toutes sortes, le Bénin a brillé par son
originale Conférence des Forces vives de la Nation. Celle-ci a permis
une grande dédramatisation dont le processus de démocratisation
s'est servi comme rampe de lancement, notamment avec l'alternance
au sommet de l'Etat en 1991.
Mais une autre alternance, paradoxale, est survenue en 1996,
après celle pluraliste de 1991 : Mathieu Kérékou réussissait à battre
son tombeur de 1991, Nicéphore Soglo. Ce dernier, Premier
Ministre de la transition (90-91) avait «capitalisé» les avancées
démocratiques et la reprise des activités socio-économiques à son
profit pour se faire élire en 1991 en battant, au second tour, Mathieu
Kérékou. C'est donc à une véritable revanche que le camp Kérékou
s'est livré en 1996.
Cependant, cette revanche aurait certainement échoué si les
grands leaders politiques, Adrien Houngbédji, Bruno Amoussou,Albert Tévoédjrè et autres, n'avaient pas quasiment tous reporté
leurs voix sur Kérékou au second tour. Et c'est là, ce que beaucoup
d'observateurs et d'analystes politiques ont trouvé difficile à
expliquer et à comprendre. Pourtant, une explication simple et
intelligente s'imposait à tous: le peuple béninois avait atteint une
maturité telle qu'il ne se laisserait plus diriger par des élus
mégalomanes, enclins au népotisme, adeptes du narcissisme et du
nombrilisme effarants et sourds à la souffrance du citoyen...
C'étaient autant de tares que l'on voyait le régime du Président
Soglo engranger maladroitement en dépit des immenses chantiers
engagés par ce dernier.
Réinstallé en 1996, Kérékou réussit à se faire réélire en 2001
pour un second et dernier mandat constitutionnel de cinq ans. Ce
dernier mandat venait à expiration en mars 2006. Il faut reconnahre
que le caractère quelque peu populiste de Mathieu Kérékou a
facilité une certaine interprétation de son élection en 1996 puis de sa
réélection en 2001.
On le disait homme de paix, en allusion directe à son acception
des décisions de la Conférence nationale. Certains courtisans ont
même franchi le Rubicon en lui trouvant une carrure divine dans sa
conduite des destinées du pays.
« Surfant» sur ces différentes interprétations fallacieuses,
certains griots et autres manipulateurs enfourchaient gauchement
trompettes et clairons pour appeler à son maintien au pouvoir
indéfiniment afin, prétendaient-ils, de « préserver la paix» ; mais en
réalité le but inavoué, on le savait, était de sauvegarder des intérêts
égoïstes. La chose se révéla toutefois difficile, eu égard à cette même
«maturité du peuple» qui avait motivé le retour de Kérékou en
1996, et plus encore en vertu de la Constitution dont les articles 42
et 44 limitent clairement le mandat présidentiel impérativement à
deux périodes au maximum, et interdit la candidature des personnes
âgées de plus de 70 ans. Toutes choses qui mettaient Kérékou hors
compétition en 2006.
16C'est dans cette ambiance que tous les nostalgiques du système
déliquescent, véritables ennemis de la démocratie, se sont employés
par des rumeurs aberrantes et autres tentatives plus ou moins avérées
à susciter une révision inopportune et opportuniste de la
Constitution du 11 décembre 1990. De telles velléités ne se
justifiaient que par l'unique souci de poursuivre des habitudes
délétères et de maintenir un système de corruption, de clientélisme
et de prévarication aux tendances mafieuses que Kérékou semblait
couver par sa passivité coupable sur fond d'impunité complice.
Si tant est que Kérékou était le meilleur Président que pouvait
s'offrir le Bénin, pourquoi sous son règne, autant de scandales de
tous genres (notamment politico-financiers) étaient restés impunis?
Pire encore, certains auteurs ou complices de crimes économiques
étaient souvent couverts, voire promus. Le peuple qui ne souhaitait
que son bien-être et une réelle démocratie était-il pour autant
ignorant de ces dérives?
Ce sont là autant d'interrogations qu'on devrait se faire au
moment où des individus bien ou mal intentionnés avaient
commencé à distiller dans l'opinion la nécessité de maintenir
Kérékou au pouvoir, au détour de quelques tripatouillages de la Loi
Fondamentale.
Approchée pour prêter une expertise professionnelle certaine à
la réalisation de ce dessein funeste, j'ai rejeté l'offre pour prendre le
parti citoyen du refus d'une telle imposture. Le vaste mouvement
citoyen que j'ai été amenée, à ma propre grande surprise, à conduire
avait réussi à mobiliser une opinion critique dont le courage et
l'abnégation ont contribué, pour une large part, à faire échouer le
lâche projet de modification de la Constitution. Non pas que cette
intelligente Constitution soit parfaite, mais tout de même sa remise
en cause méritait un meilleur toilettage qu'en ses articles 42 et 44 !
La gestion de ce mouvement, les difficultés rencontrées en
maintenant le cap, les intimidations, les pressions familiales,
professionnelles et amicales, les harcèlements policiers, judiciaires
que le pouvoir avait voulu nous faire subir relèvent aujourd'hui de
17notre parcours du combattant. En partager l'expérience avec une
large frange de personnes est devenu nécessaire. C'est ce qui a inspiré
la rédaction de ce livre. D'autant plus que des centaines de jeunes
m'abordant de plusieurs manières, soit lors de mes conférences, soit
par courrier, ou par un moyen très à la mode, le «SMS »\ me posent
cette fatidique et non moins récurrente question: «Comment en
êtes vous arrivée là? Quel est votre secret pour la réussite de vos
luttes? »
Il s'agit donc d'un livre parti d'abord pour être un
témoignage: celui d'une jeune femme propulsée par le hasard d'un
militantisme citoyen devant une scène qui s'est révélée elle-même
très politique aux facettes parfois politiciennes.
Toutefois, me refusant à de simples chroniques sur les
événements, j'ai poussé mes réflexions vers des analyses pour
confronter les situations vécues aux grandes théories et aux grands
discours sur la démocratie, la citoyenneté et la gouvernance ainsi
qu'aux techniques de la communication. Le constat assez surprenant
est que, en quelques années, la jeune démocratie béninoise présente
les tares des plus vieilles démocraties, sans avoir fini de s'enraciner
réellement. Les résultats m'ont amenée à adopter la structure même
de l'ouvrage.
Dans une répartition en quatre parties, j'ai voulu d'abord
présenter l'ambiance générale qui régnait dans le pays et qui justifiait
la volonté de certains de modifier la Constitution à leur seul profit.
Puis, s'est imposée la nécessité de décrire nos méthodes et
procédés qui ont valu le succès à nos actions dans le souci de rendre
cet ouvrage aussi didactique.
Ensuite, la réflexion m'a conduite à énumérer les atouts que la
démocratie avait offerts ou devrait offrir aux citoyens, dans leur
quête quotidienne de la liberté et du bien-être, pour les rendre
autonomes.
1 Short MessageSystem. Système de mini messagerie écrite, exploité en téléphonie
mobile et très usité par les jeunes.Le « SMS»est encore désigné « texto ».
18Enfin, j'ai voulu jeter les bases des perspectives d'une véritable
«démocratie citoyenne performante» au Bénin, une façon de
contribuer au maintien de la vigie citoyenne pour la prospérité.
D'ou un premier titre: Les mots pour le combat remplacé très
rapidement par Mon combat pour la parole. Un tel intitulé s'est
presque imposé à moi. Car, dans le feu de l'action, j'avais prononcé
,, \
ces mots sans men re ' £erer' a leur portee apparemment devenue
historique. Aujourd'hui, ces mots me renvoient à l'aspect
témoignage de ma réflexion.
Mon combat pour la parole, la parole engagée et agissante!
Celle- là qui nous embarque dans l'action. Car très vite, mon
engagement heurtant des intérêts gigantesques dans divers milieux, la
parole est devenue mon arme magique contre la triple
discrimination dans laquelle les ennemis de la démocratie tentent de
m'enfermer. Ce cumul des discriminations auquel mon être devait
faire face, en même temps que des milliers de mes compatriotes, se
résume comme suit:
être fèmme, dans une société largement machiste au grand
damne des droits humains;
être jeune, dans un pays à tradition fortement marquée par
le droit d'aînesse, n'en déplaise souvent à la notion
qualitative de compétences;
être militante, sur une scène où le militantisme citoyen
relatif à la gouvernance est considéré à tort comme
essentiellement dévolu aux seuls partis politiques; mais la
nécessaire neutralité politique de la société civile en question
ne saurait aucunement être synonyme d'indifférence à la
politique.
C'est cela donc le triptyque de mon « péché» : être une jeune
femme militante. Il s'agit là d'une forme d'exclusion que nous devons
combattre avec la plus grande rigueur intellectuelle. Comment
pouvait-il en être autrement lorsque nos systèmes, majoritairement
dirigés par des hommes et des sexagénaires, ont sombré par manque
de souffle; que plusieurs aînés ont perdu la boussole de la sagesse;
19que la classe politique dans sa grande majorité a échoué par excès de
clientélisme au détriment des idéaux fédérateurs?
Voilà les impulsions et les inspirations de cette coïncidence
entre ma vie citoyenne et les circonstances que j'ai décrites plus
haut. Les résultats que les uns et les autres ont appréciés à travers
l'évolution du pays, masquent certainement les tractations et
harcèlements que le mouvement a subis. Le motif n'est pas
d'assouvir une vengeance. Les objectifs ne sont pas non plus d'attirer
la haine des uns contre les autres, mais de construire pour la
, . ,
postente.
En passant à la plume, je m'impose une réflexion objective qui
voudrait traduire mon désir de partager une expérience singulière et
exaltante. La révision crapuleuse de la Constitution me serait restée
en travers de la gorge; je l'aurais eue toute ma vie sur la conscience.
L'expérience mérite donc d'être relatée, analysée, relayée, voire
critiquée avec le recul et la distance du temps, par rapport au
processus de démocratisation du pays. Car, pour que cette
démocratisation devienne irréversible, il est nécessaire que les
acteurs, et notamment le peuple, en arrivent réellement à porter les
échos de leurs joies et souffrances jusqu'aux oreilles des décideurs et
sans que ceux-ci n'y restent insensibles. Ce serait la seule façon pour
ces derniers de les entendre pour s'efforcer ensuite d'en tenir compte
dans les options et programmes politiques de développement.
C'est à ce noble rêve, et à cette réaliste ambition que cet
ouvrage voudrait contribuer. Les Organisations de la Société Civile
(OSC) béninoises et africaines militant dans les pays assujettis à la
déferlante ignoble des révisions constitutionnelles opportunistes et
en proie à la gabegie ainsi que les étudiants et précisément les
étudiants en Communication y découvriront des outils
indispensables à l'élaboration d'une campagne efficace de Communication
Sociale, de Plaidoyer et de Lobbying. Les universitaires et Hommes
politiques y trouveront matière à réflexion tandis que les citoyens
ordinaires pourront se convaincre que l'engagement citoyen ou le
militantisme associatif ou politique n'est pas la seule affaire des
20élites. Les décideurs également pourront s'y référer pour adapter
leurs actions stratégiques.
Je ne saurais terminer cet avant-propos sans placer cet ouvrage
sous le signe de l'exhortation des maillons vulnérables de notre
société, à savoir les jeunes et les femmes, à l'engagement sans
compter au militantisme, contre vents et marées. N'oublions jamais
que la démocratie est un joyau que chacun doit s'approprier pour le
faire davantage rayonner. La démocratie est un véritable creuset des
paroles engagées au service des opinions constructives dans l'optique
d'une justice sociale et de la prospérité. Et depuis 1990, la dignité et
la fierté de mon peuple sont étroitement liées à cette démocratie.
Nous avons beaucoup à faire pour progresser, afin de nous sortir de
la misère. Mais si nous nous laissions aller dans notre vigilance de
démocrates, nous pourrions tout perdre et réduire à néant les
espérances ainsi que les rêves de plusieurs générations. Nous devons
rester sur nos gardes en vue de gagner à tout jamais notre combat
pour la parole.
21re1 Partie
DU CONSENSUS PIEGE
A LA MOBILISATION CITOYENNEChapitre 1
De l'alternance à la crise morale et politique
La déliquescence morale et la crise de l'autorité politique
Il est symptomatique de relever au Bénin, que ce soit au cours
des années 2000 que les actions et mouvements de lutte contre la
corruption ont été les plus nombreux et les plus visibles. Aussi bien
les structures étatiques que les mouvements associatifs, des
individus anonymes que des personnalités se mobilisent de
plus en plus. La cellule de moralisation de la vie publique du
régime défunt, l'Organisation Non Gouvernementale Transparency
International Bénin (TI-Bénin), le Front des organisations de la
Société civile contre la corruption (FONAC)... auront été les
témoins de ce besoin d'une Société qui a fini par se regarder dans
une sorte de miroir réaliste pour découvrir les ravages de ce fléau
devenu endémique: la corruption et la mal gouvernance.
En réalité, l'ampleur prise par la corruption traduit une perte
des valeurs marquée par le mépris affiché par bien des élites face à
l'éthique. Cette dernière, fonctionnant essentiellement comme un
ensemble de normes, de garde-fous et de limites aux différentes
dérives, devait empêcher ou ralentir les élans vers l'immoralité.
Or, depuis l'historique Conférence Nationale de février 1990
- qui a permis une remise à plat des dissensions politiques dans le
pays, et annoncé des perspectives d'une démocratisation réelle du
système politique - le consensus retrouvé autour des valeurs
englobantes comme les libertés fondamentales, le respect des droitsde l'Homme et la promotion de l'excellence faisait penser à un recul
de la corruption au profit du respect de l'éthique. Surtout qu'un des
credo du premier gouvernement du Renouveau démocratique était la
« réinvention de l'excellence ».
On a assisté plutôt à une sorte de cauchemar dans lequel la
tendance même à transformer en norme les entorses à l'éthique n'a
pas tardé à faire jour. L'impunité a consacré en élite-modèle des
personnalités dont l'opinion savait tout de l'origine illicite de leur
fortune, voire le caractère mafieux de leurs activités. L'analogie de
ces groupes organisés malfaisants avec les célèbres organisations
siciliennes du même nom est à peine exagérée. Nous sommes bien en
face d'associations de criminels (auteurs de crimes économiques aux
mains parfois gantées de sang pour assouvir leur soif effrénée de
richesses, de pouvoir et de règlements de compte), constituées donc
par des personnes qui se soutiennent dans leurs intérêts par toutes
sortes de moyens.
Ainsi, en est-on arrivé à entendre des jeunes (élèves et
étudiants) rétorquer à leurs parents ou enseignants qui les rappellent
à la nécessité du travail et de la persévérance que telle personnalité
politique ou du monde des affaires n'a pas atteint leur niveau
scolaire ou, pire encore n'a pas «d'affaires propres » et pourtant elle
est vénérée dans la cité. Une telle descente dans les abîmes de la
médiocrité devenait si flagrante que les couches de la population
porteuses de sa transformation qualitative et des mutations à venir
donnaient les signes patents de cette déliquescence morale.
Il faut reconnaître que cette procédait d'une crise
de l'Autorité de l'Etat que l'impunité des crimes économiques
confirmait de façon éloquente. En effet, bien des scandales ont
secoué l'opinion ces dernières années. Mais à chaque fois, la gravité
supposée des faits finit toujours par contraster avec les mesures et
dispositions factices prises pour châtier les fautifs, voire l'absence
pure et simple de sanction, si ce n'est le refus affiché de faire une
réelle lumière sur les affaires scabreuses épinglées.
On laissait ainsi à dame rumeur le soin de colporter les
interprétations et versions les plus troubles, quitte à davantage
26scandaliser l'opinion. Parfois même la population subissait des
déclarations désinvoltes d'une rare arrogance venant en soutien à des
gangsters, véritables sangsues de l'économie nationale. Une telle
situation couvait le risque chaque fois plus grand d'une implosion
sociale.
Le dépérissement moral et l'absence de réaction (au sens de
sanctions) qui le couvrait constituaient déjà des atteintes à la
Constitution de la République; car l'essence même et la raison
d'être de cette Loi Fondamentale sont de garantir le respect des
normes et des valeurs, épargnant ainsi au peuple les injustices les
plus graves.
La délinquance économique de certaines personnalités
politiques s'est vite avérée. De plus, la collusion entre Politique et
Affaires, c'est-à-dire l'implication politique en première ligne de
certains opérateurs économiques leur a également vite permis de se
tailler des « parts de lion », communément désignées par le vocable
marché, attribuées en violation de l'orthodoxie et des règles
procédurales de passation des marchés publics.
La cession des actifs de sociétés publiques a été quasiment faite
de façon frauduleuse, pour souvent contenter des affinités politiques
ou familiales obscures. Tout ceci presque sans le moindre respect des
textes et lois en vigueur dans la République.
Il est vrai que la corruption dans l'administration scandalisait
déjà les esprits. Mais ce chevauchement visible des secteurs politique
et économique par certains opérateurs «affairistes» discréditait
fortement le renforcement de la démocratie. Surtout que l'un des
critères d'éligibilité pour certains avantages auprès de la
communauté internationale était la bonne gouvernance. Le gouvernement
même n'a jamais cessé de proclamer son adhésion à cette bonne
gouvernance.
Bien entendu la radicalisation des pratiques illicites trouvait un
terreau favorable dans l'impunité et des complicités dans les plus
hauts arcanes du pouvoir. Cette situation signait clairement la crise
de l'autorité politique.
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, ,i \ \ '\/. ~',t . [1I ' ''"l "t \1" ,f, ,,"t,,.~. ~ l'En effet, «l'autorité requiert toujours obéissance ». On
pourrait ajouter que le rôle de l'autorité consiste à veiller aussi au
respect des normes et des valeurs. Ces deux aspects de l'autorité ont
été largement bafoués et piétinés pendant le dernier mandat du
Président Kérékou. Souvent avec la complicité des instances qui
incarnent cette autorité. Parfois ce sont ces instances mêmes qui se
révèlent coupables de tordre le cou à l'éthique et aux règles établies.
Un grand scandale de frais de justice criminelle a défrayé la
chronique; la condamnation de magistrats reconnus coupables
restera longtemps encore dans les mémoires.
Paradoxalement, toutes ces confusions laissaient la première
autorité de l'Etat béninois de marbre. C'est à peine qu'elle ne se riait
des personnalités qui voulaient solliciter son avis sur ces questions
ou provoquer sa réaction officielle.
On ne saurait vraiment comprendre ni expliquer les dérives
mafieuses des activités économiques et politiques du pays sans s'en
référer à ce contexte déliquescent. Mais en attendant d'étudier cette
dérive dans le détail, il importait d'établir que la crise des valeurs
morales et ce délitement ont profondément perturbé le jeu politique
au Bénin. Les leaders politiques, bénéficiant du délit d'initié ont
confisqué des parts importantes de l'activité économique, au vu et au
su des plus hautes autorités du pays. Des entreprises d'Etat ont été
littéralement resquillées pour servir de caisses noires à des activités
politiques en sous main.
La conséquence d'une telle dégénérescence morale et politique
est que les leaders ont perdu tout crédit auprès des populations. Ces
dernières, pratiquement lassées du jeu politique, subissaient toutes
les formes de manipulation. Quant aux acteurs politiques
euxmêmes, une sorte de contrat du genre tu me tiens, je te tiens les liait et
les obligeait au silence. Un silence et une complicité coupables.
Cette ambiance justifiait le désir de maintien de tous les
intérêts, surtout les plus obscurs, donc le souhait plus ou moins
affiché de modifier la Constitution pour perpétuer le règne du
garant de ces pratiques: le Président Général ou le Général
Président, Mathieu Kérékou.
29Un contexte de dérives mafieuses
Au Bénin, la crise de l'autorité de l'Etat s'est doublée d'une
connivence systématique des instances du pouvoir avec des acteurs
privés pour conduire le pays dans une dérive mafieuse des activités
économiques et politiques. Cette situation se comprend comme une
des conséquences imprévisibles (mais calculées par certaines
instances ou personnalités) de la privatisation de certains secteurs de
l'économie nationale. En effet, en tant que conditionnalité de
réalisation de l'aide extérieure dans le cadre des Programmes
d'Ajustement Structurel (PAS) des années 90, la privatisation était
imposée comme une panacée, au Bénin ainsi qu'à d'autres pays
africains. Le pays a dû sortir du giron public des entreprises à fortes
mobilisations de capitaux. Certaines de ces entreprises présentaient
des signes de fragilité, voire des indices irréfutables de mauvaise
gestion. Cependant, d'autres affichaient des résultats qui
n'autorisaient aucun doute sur leur vitalité financière et sur leur bonne
gestion.
Pourtant, c'est presque sans discernement que ces entreprises
ont été «bradées ». Si les opérations répondaient à ce diktat des
autorités monétaires internationales (Banque Mondiale et Fonds
Monétaire International), la célérité, voire la violence avec laquelle
certaines privatisations ont été réalisées relève d'une farce tragique
dont les dégâts moraux et financiers sont bien palpables aujourd'hui.
Un exemple restera longtemps dans la mémoire du citoyen moyen
du pays: la Société Nationale de Commercialisation des Produits
Pétroliers (SONACOP) cédée à la Continentale de Pétrole et
Investissement (CPI) du Sieur Séfou Fagbohoun.
Après les crises à répétition qui ont secoué la structure, le
malaise a été étalé au grand jour le 18 novembre 2005 devant le
Président Kérékou.
Le N°0871 du Journal La Croix du Bénin en offre, de façon
condensée, le diagnostic cinglant à travers un article de l'Abbé
Joachim Adjovi: «Six ans après sa privatisation, les acteurs de la
gestion de la SONACOP SA se sont retrouvés le 18 novembre
31dernier, au cabinet du chef de l'Etat. Il y avait urgence! La success
story rêvée par les salariés semblait avoir un goût amer au regard des
difficultés financières de leur Société: problèmes de trésorerie et
d'approvisionnement, commandes non livrées, manque de produits
lubrifiants sur le marché, non reversement de la Taxe sur Valeur
Ajoutée (TVA), non distribution de dividendes, etc. Autrement dit,
comme l'a relevé le Secrétaire Général du Syntral SONACOP, ni
l'Etat ni le citoyen n'ont tiré profit de cette privatisation [...J. La
mauvaise gestion est évidente, comme le sont d'ailleurs les clauses
peu orthodoxes de la convention accordant une priorité à
l'actionnaire majoritaire, la Continentale des Pétroles et Investissement
(CPI). ». La suite on le sait: le Président Directeur Général de la CPI
ainsi que des personnalités très proches de lui ont eu des démêlés
avec la justice. De même, la réquisition de la SONACOP par le
Gouvernement s'est enclenchée.
Le cas de la SONACOP illustre bien la confusion installée à
dessein dans bien des structures au profit de la privatisation exigée
par les bailleurs. On se rappelle encore la montée au créneau d'une
certaine presse pour dénoncer le flou dans l'adjudication de la
Société au riche homme d'affaires Séfou Fagbohoun, chef d'un parti
politique, le Mouvement Africain pour la Démocratie et le Progrès
(MADEP), membre de la majorité présidentielle à l'Assemblée
Nationale; personnage influent et proche du pouvoir. La
déconfiture de la société privatisée a semblé confirmer toutes les
critiques et réserves émises par les observateurs sur les procédures de
la privatisation. La proximité du très redoutable homme d'affaires
avec Kérékou lui-même n'a fait qu'apparaître de façon plus précise à
chaque instant, justifiant ainsi les accointances mafieuses qui ont
présidé à la privatisation de ladite Société. Ainsi contre toute attente,
Mathieu Kérékou n' a-t-il pas hésité à apporter publiquement sa
caution à la CPI en désavouant son ministre des finances d'alors qui
s'était prononcé sur les irrégularités de cette cession à tout le moins
curieuse, et ce, en dépit d'un rapport accablant de la Banque
Mondiale sur l'opération.
1Syndicat des Travailleurs de la SONACOP.
32
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~ ~ 'j\ ...,'.~'t _., tA \'
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'1
" t"""):, i"' _I
I,L'attitude de Mathieu Kérékou était alors suspecte dans ce
dossier, lui qui habituellement offrait déjà un mutisme déconcertant
sur sa gestion de l'Etat.
Le cas de la SONACOP restera emblématique d'une sorte de
généralisation de la dérive mafieuse des activités économiques et
politiques.
On aboutit à une illustration pertinente de ce que John
Githongo appelle «la grande corruption et le pillage, dont les
conséquences économiques sont terribles» 1. Pour cet ex secrétaire
permanent de la Gouvernance et de l'Ethique auprès de la
Présidence de la République du Kenya et ancien directeur de
Transparency Kenya, ce pillage «implique la mise en place de
transactions mettant en jeu des fonds publics dans l'objectif
principal d'enrichir un petit nombre et/ou à des fins de népotisme.
Lorsque l'échelle des transactions atteint des proportions
macroéconomiques, elle fait perdre toute crédibilité aux meilleurs
programmes de développement. Ces transactions créent une
atmosphère d'imprévisibilité dont l'impact se révèle souvent plus
néfaste que celui de politiques médiocres, mais prévisible ». Tous les
problèmes de pénurie, d'incapacité à remplir ses engagements, de
trésorerie que la SONACOP a connus après sa privatisation
trouvent bien leur explication à la lumière de la réflexion de
Githongo, avec les complicités plus ou moins avérées dans les hautes
sphères de l'Etat. En tout cas, outre le soutien à peine masqué du
plus grand magistrat de l'Etat, certains hauts responsables du régime
(ministres, directeurs de cabinets, hauts cadres de la police et de
l'administration douanière, Chargés de missions à la Présidence de la
République) étaient devenus de véritables cireurs de babouches du
«richissime» Séfou Fagbohoun, beaucoup moins adroits que nos
vaillants frères ghanéens dont l'activité de cirage au Bénin est un
métier noble en ce sens qu'elle leur permet de gagner dignement leur
vie, voire de rapatrier leurs économies pour contribuer à la
construction de leur pays. A contrario, du fait de la cupidité et de
1 Githongo]., « Lutter contre la corruption: l'éternel combat », in Jeune Afrique
Hors-série N°12. L'Etat de l'Afrique, 2006. p. 139.
34l'opportunisme glouton, les premiers ont troqué leur
professionnalisme et patriotisme contre des billets de banque ou des promesses
de promotion professionnelle, à condition, semble-t-il, de favoriser
et de faciliter dans l'administration publique les affaires de cet
opérateur économique à l'intelligence remarquable nonobstant son
illettrisme.
Dans le même sens, au niveau du secteur des
télécommunications, le dépouillement éhonté de l'opérateur historique, l'Office
des Postes et Télécommunications du Bénin (OPT), de son fond de
commerce au profit d'opérateurs privés prédateurs de la richesse
nationale, dans le cadre de contrats léonins au détriment de ses
intérêts, et ce avec la complicité interne de nombre de ses cadres, la
cession hasardeuse des licences d'exploitation de réseau de
téléphonie mobile auront laissé un même goût amer. La presse et des
personnalités de la société civile ont largement dénoncé le
clientélisme et le népotisme qui ont présidé à la libéralisation des
secteurs.
Des personnalités politiques, ministres et députés continuent
de traîner, aux yeux de l'opinion, des suspicions bien justifiées
d'avoir profité de leur position et de leur proximité avec le régime
Kérékou pour s'approprier, de façon peu orthodoxe, les sociétés, ou
entrer dans un secteur pour lequel ils ne présentaient pas les
meilleurs dossiers dans la concurrence.
En plus de ces cas au relent sulfureux et sur lesquels la justice
devra un jour faire la lumière, la connivence presque affichée de
hauts responsables politiques avec des personnages peu
recommandables a alimenté la rumeur de Cotonou. La plus retentissante
aura été celle de l'affaire dite Amani, du nom d'un «homme
d'affaires », plutôt criminel, aux puissances transfrontalières.
Spécialisé dans la vente de véhicules de luxe volés sur fond de
braquage, il bénéficiait d'amitiés solides dans les branches les plus
insoupçonnées de l'administration, des hiérarchies tant de la police
que de l'armée, sans oublier les hautes sphères politiques.
Les agissements de ce protégé des princes devenu arrogant, ont
porté un coup aux relations de bon voisinage entre le Bénin et son
35puissant VOISIn,le Nigeria. En effet, suite à une infiltration des
agents de sécurité du Nigeria sur le territoire béninois, le célèbre
homme d'affaires est arrêté puis spectaculairement libéré par la
police béninoise. La réaction du Nigeria fut immédiate: fermeture
des frontières terrestres avec le Bénin en rétorsion à la légèreté de
son administration. Puis ce fut une descente sur le territoire du
Bénin de groupes de policiers et de garde-frontières pour procéder à
leurs propres investigations. Les résultats: arrestation de bandits
complices du Réseau Amani, récupération de véhicules volés au
Nigeria et revendus au Bénin, brimades et brutalités diverses ont
marqué les actions de ces hommes nigérians qui se sont comportés
au Bénin comme en terrain conquis.
Les Béninois ont subi cette descente comme une offense
difficile à oublier. Ils ont eu l'humiliation de découvrir que les
autorités nigérianes ne faisaient plus confiance à l'administration du
Bénin. Ils auront compris que le grand voisin reprochait surtout à
notre administration de se faire « mouiller» à tous les niveaux par le
puissant criminel. N'a-t-on pas découvert que ce dernier était
détenteur d'un permis de port d'arme à feu, signé du ministre de
l'intérieur de l'époque, Daniel Tawéma, qu'on tentera gauchement
de disculper en prétendant qu'il l'a signé «consciemment ou
inconsciemment» ? Des officiers de Police, des douaniers n'ont-ils
pas été arrêtés dans les recherches qui ont suivi? Toujours est-il que
les Béninois garderont le souvenir bien triste de ce que le géant
voisin aura maintenu les frontières fermées jusqu'à ce que l'on
rattrape le criminel dans sa cavale et qu'il soit livré aux autorités
. , .
mgenanes.
Au-delà de ce que cette affaire a défrayé la chronique avec de
nombreux rebondissements, elle reste une illustration du degré de
pourrissement qu'avaient atteint les instances concernées. De plus,
elle restera une des preuves les plus patentes des dérives mafieuses au
niveau des activités politiques et économiques dans le pays. Tout a
pris les allures d'une nécessité de complicité entre les «affaires»
(même les plus obscures) et la politique. De tels dérapages
s'installaient simplement parce que des hommes politiques et autres
36responsables, au sommet de l'administration, ont pactisé avec des
milieux criminels pour s'assurer des prébendes qui leur
permettaient de se garantir un trésor de guerre et une certaine influence
dans leurs milieux en cas de concurrence politique.
De toute façon, ces scandales ont sonné chez les citoyens et
chez les organismes de défense des droits de l'Homme le glas des
beaux discours sur la moralisation... La presse, les Organisations
Non Gouvernementales (ONG) et les rumeurs ont pris la place
pour diffuser des informations sur les scandales que ne sanctionnait
pas la justice, qui du reste a été d'une complicité parfois criarde étant
donné qu'elle évitait souvent de s'auto saisir, tantôt active car des
voix s'élevaient de plus en plus pour dénoncer des
ramifications de la mafia politico-économico-criminelle au sein de notre
appareil judiciaire.
Une ambiance de fin de règne sans fin
Les scandales successifs qui ont secoué l'opinion
résonnaient paradoxalement fort dans le contexte par l'impunité qui les
accompagnait. Même les arrestations fracassantes se soldaient aussi
par des relaxes aux échos éloquents. Les nombreuses affaires ont, de
toute évidence, sapé les bases morales du régime. Le citoyen moyen
se refusait à croire à la moindre volonté du pouvoir de faire le
ménage car on assistait plutôt à la promotion d'individus aux
compétences et à la moralité douteuses dans les hautes sphères de
l'administration.
Dans cette ambiance, l'année 2006 qui devrait voir
l'alternance politique au Bénin devenait doublement intéressante.
Premièrement, la fin du règne de Kérékou se dessinait
constitutionnellement pour mars 2006. Et en vertu de la Constitution du
Bénin, en son article 42, Kérékou ne devrait plus postuler à la
présidentielle, puisqu'il avait déjà épuisé un premier mandat en 2001
et succédé à lui-même.
37Deuxièmement, au nom du respect de la même Constitution,
sa candidature ne devrait pas être à l'ordre du jour pour mars 2006
parce qu'il aura dépassé la limite des 70 ans fixée à l'article 44. Or, si
Kérékou lui-même s'est gardé de donner son avis sur la question de
son départ du pouvoir, on a été surpris de commencer à entendre,
distillées dans l'opinion avec le déploiement d'une grosse machine
communicationnelle, des bribes d'informations sur la nécessité de
faire réviser la Constitution pour favoriser sa candidature. Une telle
possibilité sournoise installait dans les esprits, notamment ceux des
acteurs politiques de premier plan, les échafaudages les plus
rocambolesques. Un maintien de Kérékou au pouvoir garantissait la
continuité de la prévarication systématique, la gabegie, les
détournements de deniers publics et les passe-droits divers. C'est la
période où le clientélisme politique et l'impunité qui les couvre ont
atteint des sommets rivalisant avec l'infinie hauteur de l'Himalaya.
On pourrait penser, sans faire une mauvaise analyse, que
l'argent pillé, les influences et autres moyens de pouvoir conquis de
façon indue entreraient en jeu, pour «huiler» et dégripper les
engrenages résistants d'une révision de la Constitution pour laquelle
la manipulation des citoyens paraissait acquise.
On passait du pouvoir sans fin dont jouissaient certains
personnages aux activités frauduleuses gdce à l'enrichissement
illicite, au pouvoir de la fin ou de la faim. Dans ce dernier pouvoir
les repères et les normes devenaient inexistants tant l'immoralité
avait gangrené les mœurs publiques.
La mauvaise gouvernance s'érigeait en règle de gestion de la
cité. Le népotisme devenait le sport quotidien de nombreux hommes
politiques. Même dans l'opposition politique, le Parti la Renaissance
du Bénin, aigri et frustré du pouvoir, affaibli par ce dernier, n'a pu
s'empêcher de devenir un parti littéralement managé par les seuls
membres d'une famille. La Présidente du parti a préféré coopter ses
fils à siéger à l'Assemblée nationale et au Conseil municipal de la
capitale économique du pays, Cotonou. Il est vrai que les valeurs
démocratiques devant guider la gestion des partis politiques
n'excluent pas la participation de la famille, mais tout de même ce
38grand parti regorge de cadres éminents, compétents et pétris
d'expérience.
Dans le camp du pouvoir, la famille Kérékou non plus n'a pas
hésité à mettre un descendant direct du Président sur la liste des
législatives de 2002 et à le faire siéger à l'Assemblée Nationale depuis
lors. Un autre fils du père Président a obtenu, de façon grotesque, le
monopole de la très juteuse affaire de gestion de l'escorte de
véhicules d'occasion importés d'Europe vers les pays de la
sousrégion. La structure au nom faussement social qu'il a créée (Défis
Emplois Jeunes) serait devenue ainsi l'un des instruments criards
d'accumulation de trésor de guerre. Les scandales qui secouaient
l'opinion s'ajoutaient à cette tendance à vouloir garder le pouvoir
indéfiniment. De tels actes donnaient, dans l'opinion, des échos très
défavorables à toute tentative de moralisation. Les fonctionnaires et
autres cadres honnêtes se refusaient de plus en plus à faire montre de
probité. Tout concussionnaire se prenait à croire comme ce
personnage de Marcel Proust que «tous les hommes politiques
(étant) véreux, son crime de concussion paraissait moins grave que le
léger délit de vol ».
L'impunité servait de lit à toutes ces dérives et à tous les abus.
Certes, les plus gros des corrompus pensaient aussi qu'il fallait
profiter de la fin probable d'un règne pour amasser ce qu'ils ne
pourraient peut-être continuer à détourner ou à voler en cas
d'alternance politique des dirigeants. Ainsi, deux cauchemars
hantaient-ils les hommes du système: la crainte d'une alternance qui
les priverait des prébendes auxquelles ils ont pris goût, par la perte
de leur statut ou privilèges, et, le cas échéant, les éventuelles
réprimandes que pourraient organiser les nouveaux mahres. Cette
double crainte motivait alors ce qu'on peut appeler l'ambiance de fin
de règne sans fin. n s'agissait d'une fin de règne qui, laissant voir le
chaos, faisait entendre les soubresauts des acteurs du système.
Ces derniers n'hésitaient pas alors à se battre pour maintenir le
grand désordre dont ils profitaient allègrement en souhaitant que ce
fût plutôt longuement. En effet, on sait que les fins de règne mal
organisées sont toujours chaotiques et dégénèrent souvent en
39situations peu contrôlées. Dans le cas des dernières années de règne
de Mathieu Kérékou, la dégénérescence a été profonde du fait du
silence coupable du premier acteur. Les hommes politiques et
ministres du gouvernement n'ont certainement pas été rappelés à
(comprendre) leur devoir de rendre compte de leur gestion des
affaires publiques. Pire, ils ne croyaient plus à l'échéance même d'en
rendre compte. Du coup, chacun y est allé de son assurance plus ou
moins arrogante dans la prévarication, le détournement et autres
abus de bien sociaux, sans la crainte de l'opinion. La presse et les
ONG lançaient leurs cris dans un vide dont l'écho rapportait
d'autres scandales et rumeurs, tous de plus en plus inquiétants sur le
désir de Kérékou, ou en tout cas de ses proches, de modifier la
Constitution du Bénin pour se maintenir au pouvoir.
La perspective devenait évidente. Tous les profiteurs du
système pourraient y penser pour perpétuer leurs intérêts. Les
observateurs et autres analystes politiques, quant à eux, se devaient
de la comprendre aussi bien dans le contexte du pays qu'en
comparaison avec la vogue de modification de Constitutions qui a
traversé l'Afrique: les cas du Togo et du Tchad avaient déjà réussi.
Au Bénin, les instances officielles ne se sont pas vite
prononcées sur cette possibilité. Toutefois, des personnalités dont les
sympathies avec le pouvoir en place étaient évidentes ont
commencé à claironner cette « nécessité de modification de la Constitution»
comme seule voie de sauvegarde de la paix.
Leurs arguments qui seront étudiés plus loin se résumaient,
entre autres, pour l'essentiel, à la capacité du seul Kérékou à
« garantir la paix». Ce qui reste une manière hypocrite et
frauduleuse d'amener le petit peuple à croire que la paix serait menacée
sans Kérékou. Ainsi un grand doute était-il insidieusement introduit
dans les esprits. Les interrogations sur la fin de règne apocalyptique
justifiaient toutes les prolongations possibles.
Ce faisant, les esprits les plus honnêtes, sans le recul nécessaire
et la réflexion suffisante, pourraient se surprendre à se demander si
l'après Kérékou ne serait pas une descente aux enfers pour le peuple.
Or, la raison qui poussait à toute cette agitation est la volonté de
40maintenir un système dont Kérékou était le garant. En effet, on
retrouve une dénonciation éloquente d'un tel système chez Thabo
M'Beki, Président de la République Sud Africaine:
« La criminalité, la corruption, le népotisme et la recherche des
seuls liens matériels conduisent au mépris de la dignité, de la
personne humaine et de la vie ».1
Dans le cas du Bénin, ce mépris poussait les profiteurs du
système à envisager la modification des règles du jeu démocratique
donc une révision implacable de la Constitution, opportuniste et
inopportune, au grand mépris du peuple dont ils faisaient croire à
l'opinion qu'ils répercutaient la parole.
1
M'Beki Thabo, cité par Annik Rour in Jeune Afrique n °2055, p. 13.
41Chapitre 2
Kérékou : les ruses politiques de l'apprenti sorcier
Dans une remarquable étude bibliographique qu'elle a dirigée,
Geneviève Dewulf en est arrivée à conclure que « le pouvoir requiert
»1Ie secret.
Dans le cadre de cette réflexion sur le système Kérékou, tout
, . IA
pousse a reconnaltre que Ie mystere ' cuItive par Kere' ' kou a' travers
son impassibilité et son silence apparents ont augmenté le culte du
secret recherché par ce stratège et manipulateur hors pair.
Bien des Béninois notamment de la classe politique peuvent se
targuer de lui avoir souvent imposé leur vision ou arraché des
consensus.
Mais la réalité peut être que tout ce qu'il semble avoir cédé
sous la pression l'a été, souvent parce qu'il savait qu'il en tirerait les
retombées avantageuses pour lui-même. Depuis l'organisation de la
Conférence Nationale jusqu'aux échéances électorales des alternances,
et même de l'échec de la révision programmée de la Constitution du
11 décembre 1990.
Le Bénin: « Le bon mauvais exemple»
En 1991, le déroulement sans accroc majeur des premières
consultations démocratiques pluralistes, dans le prolongement de la
1Dewulf, G., Le pouvoir, Paris, Presses Universitaires de Nancy, 1994.conférence nationale inspirait l'hebdomadaire Jeune Afrique pour le
titre d'un article: «le bon mauvais exemple »1. L'auteur voyait dans
l'exemple qui venait du Bénin une sorte de mauvais présage pour les
systèmes de partis uniques encore debout sur le continent. Mais il
prédisait en même temps que ce serait la voie obligée des
gouvernements de bien des pays d'Afrique notamment soumis à une
pression de la rue. D'où le titre antinomique que nous lui
empruntons.
C'est dans les années qui ont suivi ces échéances et dans les
organisations de plusieurs autres échéances électorales que cette
formule aura trouvé illustration et confirmation. En effet, force
restera de constater que le pays aura surpris plus d'un par le
maintien d'un certain cap sur l'océan tumultueux d'une Afrique qui
se fraie difficilement le passage des dictatures monolithiques au
système démocratique et pluraliste.
Déjà, le Bénin a réussi à engager la convocation des
conférences nationales en modèle de règlement du choc des ambitions.
Beaucoup de pays africains ont suivi cet exemple d'une pacification
consensuelle à la manière béninoise.
L'intérêt du cas béninois est que toutes les échéances prévues
par le consensus et la Constitution ont été respectées. Les
institutions installées, elles aussi; même si la diligence souhaitée par les
acteurs n'est pas souvent respectée. On aura évoqué des problèmes
de moyens pour justifier certains retards. Mais toujours est il que les
grands rendez-vous de l'alternance ont été respectés.
Mieux, le génie politique béninois aura réussi à faire perdre la
deuxième élection présidentielle de l'ère du Renouveau
démocratique au Président Nicéphore Soglo. Ce dernier et ses partisans se
prenaient à croire qu'ils avaient un blanc seing pour avoir débarrassé
le pays de l'hydre dictatorial. La classe politique aigrie du pouvoir et
le petit peuple ont mal supporté une certaine suffisance affichée par
ce pouvoir. Résultat: le retour de Kérékou à la tête du Bénin en
1996, à la suite de l'élection présidentielle de mars de cette année.
IJeune Afrique n° 1578, p. 25.
44Bien des réflexions sur l'opportunité ou non et les motifs réels
d'un tel retour restent encore à poursuivre. Mais le débat, ici,
voudrait aller plutôt dans le sens des possibilités de vote sanction
que s'octroie le peuple. Car l'un des slogans de campagne du camp
Soglo à l'époque était «Soglo, 10 ans », une sorte de garantie d'une
décennie de règne par un renouvellement de son mandat. Le
désenchantement de ce camp a provoqué quelques velléités de
résistance vite corrigées par la sagesse des acteurs en compétitions et
l'action de médiateurs subtils.
De cet épisode, il restera que le Bénin venait encore de donner
un autre exemple. Un bon exemple d'alternance démocratique,
certainement. Mais pour les tenants d'une certaine idée facile de
conservation du pouvoir et autres «tripatouillages» de règles
établies, les cellules secrètes d'analyse devraient considérer cet
exemple comme «mauvais» voire «dangereux » : être au pouvoir,
réaliser des performances économiques substantielles, organiser les
élections, et les perdre à la manière du gouvernement Soglo, relevait,
aux yeux de ces analystes, d'une incapacité à maîtriser les rouages
politiciens du pouvoir.
Aujourd'hui, il est plutôt intéressant de considérer une telle
déchéance comme un des signaux forts du refus du peuple d'accepter
de subir des leaders dont il déteste les approches et l'exercice du
pOUVOIr.
On sait qu'à la suite d'une conférence nationale copiée sur le
modèle béninois, un pays comme le Togo s'est lancé dans la même
voie démocratique avec la promesse du Président Gnassingbé
Eyadéma de se retirer, et l'adoption d'une Constitution fixant les
règles de l'alternance...
Mais toutes ces promesses ont été remises en cause:
Constitution révisée, règles et modes de scrutin revus et corrigés à la
satisfaction d'un système.
D'autres pays ont tôt fait de revenir sur les Constitutions qui
mettaient leurs chefs d'Etat à l'étroit, dans l'inconfort d'un vêtement
qui comprime leur volonté et leur rêve de règne à vie: le Tchad, le
45Gabon et d'autres pays passeront vite une éponge sur les articles
« scélérats» de leur Constitution, pour avoir la voie libre pour des
mandats à répétition, avec à la clé des élections à la sincérité
douteuse.
C'est à toutes ces manipulations que le Bénin aura échappé,
grâce aux alternances présidentielles de 1996 et 2001. Mais les dérives
présentées dans les étapes précédentes amèneront avec elles les
réflexions sur le maintien du système mafieux que couvrait le règne
de Kérékou, surtout par le silence du premier acteur.
L'apprenti sorcier dans « l'engrenage démocratique»
L'évolution politique du Bénin de 1991 à ce jour a prouvé que
le processus de démocratisation amorcé en 1990 par la conférence
nationale a pris un cours que bien des acteurs n'ont pas toujours
maîtrisé. Le pays a pu échapper à l'avortement de la
démocratisation, comme on l'a constaté dans bien des pays. Les
élections ont pu se tenir à bonne date. Les alternances successives
ont apporté des leçons de gouvernance politique à tous, opposants
comme hommes du pouvoir...
Tout porte à conclure que cet ensemble d'événements a
renforcé la démocratisation. Mais il reste légitime de penser que bien
des acteurs ont vu certains de ces événements se dérouler à leur
corps défendant. Ils ont dû même les subir, à défaut de les empêcher.
Ils ont certainement tenté de se mettre en travers de leur
accomplissement. Le premier acteur à être personnellement ébranlé
par ces événements pourrait être Kérékou, notamment pour ce qui
est de la conférence nationale d'abord.
En effet, la conférence nationale, dans sa projection initiale,
pouvait en arriver à le déposséder du pouvoir en 1990. On sait
aujourd'hui que cette Conférence a dû lui ménager une porte de
sortie honorable après son émouvant mea culpa de célèbre mémoire.
« Qu'on ne nous dise pas de démissionner... », avait-il déclaré.
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