Mon dictionnaire géopolitique

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Alors que la géopolitique est souvent considérée comme une discipline froide et complexe, Frédéric Encel démontre qu’on peut l’appréhender avec humanisme, simplicité et dynamisme.
Construit autour de notions familières à chacun («?alimentation?», «?complotisme?», «?frontière?», «?guerre?», «?humour?», «?islamisme?», «?pétrole?», «?religion?», «?violence?»...), ce dictionnaire original accorde aussi toute sa place à de grands acteurs géopolitiques à travers l’Histoire (Bonaparte, Churchill, De Gaulle, Staline...) et ambitionne de faire aimer cette matière en 175 entrées percutantes.
Passionné depuis toujours par la géopolitique, l’auteur se fait l’avocat d’une démarche intellectuelle devant permettre aux diplomates d’anticiper les crises, aux entrepreneurs de bien évaluer les risques, et à tous les citoyens de mieux comprendre la complexité du monde.

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EAN13 9782130800132
Langue Français

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ISBN 978-2-13-080013-2
re
Dépôt légal – 1 édition : 2017, octobre
© Presses Universitaires de France / Humensis
170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.À la mémoire de JohannePour Léa« Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir
sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie. »
Nicolas Machiavel
« Si Hitler envahissait l’enfer, j’interviendrais au moins une
fois en faveur du Diable à la Chambre des Communes. »
Winston Churchill
« Et puis les adultes sont tellement cons / Qu’ils nous feront
bien une guerre / Alors je viendrai pour de bon / Dormir dans
ton cimetière. »
Jacques Brel, FernandR e m e r c i e m e n t s
Je remercie tout d’abord chaleureusement ma complice Justine Hochemin, jeune
et brillante intellectuelle, dont la relecture minutieuse et intelligente de cet ouvrage
m’aura été fort précieuse.
Remerciements pour leurs conseils et recommandations à mes amis Benoît
Geller, Philippe Moreau-Defarges, Aline Permin, Stephan Silvestre et Gérard Unger.
Toute ma gratitude aussi à Monique Labrune et aux excellentes Presses
Universitaires de France pour leur confiance renouvelée.
Merci enfin et surtout à P’tit Fruit, qui sait pourquoi.P r é a m b u l e
Cet ouvrage présente six caractéristiques principales ; je tiens à les expliciter en
toute complicité avec mon lecteur.
En premier lieu, il est né d’une passion et d’une méthode, ou plutôt de la passion
pour une méthode, celle de la géopolitique telle que théorisée, enseignée et diffusée
par le géographe Yves Lacoste dont l’excellent mensuel L’Histoire disait, voilà plus de
vingt ans déjà, qu’il était le « pape de la géopolitique ». Le lecteur ne s’étonnera donc
pas des références et hommages à mon maître qui jalonnent ce livre, ainsi qu’à la
méthode des représentations par lui élaborée et à l’importance accordée aux rivalités
de pouvoir sur des territoires, au cœur de sa définition de la géopolitique. Déférence
obséquieuse ? Certes pas ; simplement la reconnaissance intellectuelle et la gratitude
pour la confiance accordée. Trop de chercheurs en sciences humaines négligent selon
moi de rendre hommage à ceux qui, avant eux et de manière authentique, ont tracé de
nouveaux chemins et forgé de nouveaux outils qu’eux-mêmes empruntent et utilisent.
Un livre géopolitique donc, qui naturellement ne prétend pas à l’exhaustivité (quel
ouvrage pourrait-il l’incarner ?) mais bien au partage de connaissances, d’impressions
et de réflexions, y compris sur des thématiques rarement traitées ailleurs et pouvant
paraître originales.
En deuxième lieu, j’ai voulu élaborer ce dictionnaire à la manière d’un abécédaire,
c’est-à-dire peut-être moins aride, moins technique, plus ouvert à l’échange et aux
questionnements qu’un dictionnaire classique, conformément à l’esprit qui a animé
mes douze ouvrages précédents et qui caractérise mes enseignements, conférences
et travaux de consultant. Débattre et échanger indirectement avec mon lecteur, lui
transmettre des connaissances, le solliciter, l’inciter à faire, lui aussi, de la géopolitique
– laquelle discipline ne devant pas demeurer confinée à des débats internes et
jargonnants d’experts : telle est ma démarche à travers ce livre.
J’ajoute que pour des questions liées à sa cohérence, j’ai renoncé à inclure des
cartes qui, nécessairement très nombreuses, auraient dénaturé la forme du
dictionnaire ; j’invite bien entendu mon lecteur à consulter, au gré de ses désirs ou
interrogations, d’excellents atlas publiés chez Autrement en particulier. Dans le même
esprit, j’ai décidé de limiter ce dictionnaire à 175 entrées seulement, de ne pas insister
sur des aspects très théoriques des différents courants de la pensée géopolitique (on
en trouvera avec profit dans les remarquables précis d’un Philippe Moreau-Defarges),
d’éviter les détails techniques rébarbatifs afférents à des matériels militaires ou
éléments casuistiques de conventions internationales, de renoncer aux foules de
statistiques ; celles-ci peuvent aisément se trouver en quelques clics, et le lecteur
attend sans doute autre chose d’un ouvrage pédagogique.Troisième caractéristique, précisément : l’humanisme. Le lecteur sera peut-être
surpris, dans un ouvrage géopolitique, des nombreuses entrées, références et prises
de position liées aux droits de l’homme, aux génocides, au négationnisme, ou à
différentes idéologies mortifères. Fi de « géopolitique compassionnelle », il s’agit de ne
jamais céder à l’inéluctabilité du pire, à l’indifférence au malheur des autres infligé par
d’autres encore, ce malheur qui parfois nous frappe comme un retour de bâton quand
on a refusé de le comprendre et de tenter de le combattre alors qu’il sévissait ailleurs,
loin de nos frontières… En outre rien n’impose de bâtir une démarche géopolitique
nécessairement frappée au coin du cynisme, cette posture délétère aux conséquences
géopolitiques souvent funestes, illustrée par ce qu’Arthur Koestler appelait, dans Les
Cavaliers, le « rictus du loup ».
Cette dimension humaniste se traduit, d’une part, par des évocations et
recommandations d’œuvres d’art, et par des engagements citoyens ou philosophiques
en faveur de la défense de telle valeur, sur telle préférence culturelle, ou contre telle
position diplomatique ; d’autre part, par l’expression de questionnements et de doutes
– au sens socratique du terme – en partage avec le lecteur ; lorsqu’on aborde dans un
ouvrage géopolitique Dieu, la religion, la haine ou l’humour, on doit me semble-t-il faire
preuve d’humilité…
En quatrième lieu, cet ouvrage est celui d’un Français. Ni chauvin ni nationaliste,
juste patriote, farouchement républicain, et conscient d’avoir bénéficié à l’école puis en
hypokhâgne, à Sciences Po et enfin à l’Institut français de géopolitique (IFG) de
l’université Paris-8 d’un enseignement quasiment gratuit et de très grande qualité ; tout
comme je suis reconnaissant à la République et à la nation françaises d’avoir accueilli
et intégré trois de mes grands-parents dans les années 1920. Du coup, le regard du
géopolitologue n’est-il pas biaisé ? Si, bien sûr, comme l’est celui de chaque individu au
monde car nul ne naît ni ne se développe hors sol, hors culture, hors langue, hors
contexte familial et sociétal, hors influences ou expériences affectives et spirituelles. Et
rien n’empêche un chercheur de travailler sur des pays ainsi que sur des thèmes, des
lieux, des sensibilités et des temps qui ne sont pas les siens ; ses curiosité et
honnêteté intellectuelles le prémuniront de biais auxquels pourra en revanche parfois
céder un chercheur prétendument internationaliste. Du reste, la question se pose de
savoir si cette posture « universaliste » n’introduit pas elle-même un biais dans
l’analyse… De surcroît, avant d’éventuelles traductions, ce livre s’adressera
majoritairement à des Français, Français dont l’engouement pour leur identité
collective, leur histoire, leur vie politique et institutionnelle (et leur géographie ?) ne
s’est au demeurant jamais démentie.
Cinquièmement, cet ouvrage est écrit par un spécialiste du Proche-Orient et – par
extension, par passion et par nécessité scientifique – du Moyen-Orient et du monde
arabe. Or on n’échappe jamais tout à fait au prisme de ses recherches doctorales et
de son expertise ; en conséquence, le lecteur trouvera beaucoup d’exemples piochés
dans cette région du monde, qui, il en conviendra, offre hélas de toute façon à l’auteur
matière à développer dès qu’il est question de guerre, de fanatisme, de corruption ou
encore d’atteinte aux droits de l’homme.
Si mon lecteur, au sortir de cet ouvrage, se sent intéressé, interpellé ou passionné
par la géopolitique, j’aurai réussi mon humble pari et apporté, à mon tour, une nouvelle
petite pierre à l’édifice…
Trouville-sur-Mer, le 25 août 2017A
AFRIQUE
Comme pour chacun des autres continents, je vais tenter de dégager des
caractéristiques spécifiques à l’Afrique. C’est le continent qui comporte le plus
d’animistes, autrement dit de gens croyant que des esprits saints s’incarnent dans la
nature, les fleuves, les forêts, etc. C’est également celui qui compte le plus grand
nombre d’États – cinquante-quatre (sur cent quatre-vingt-treize) – et de langues
vivantes. L’Afrique, c’est encore la démographie de loin la plus dynamique, avec
environ 3 % de croissance par an, ce qui devrait la mener vers 2050-2060 au niveau
de l’Asie. L’Afrique est en outre ce continent duquel furent arrachés des dizaines de
millions d’esclaves – par des marchands de la péninsule Arabique surtout (17 millions
environ) et, dans une moindre mesure « quantitative » (11 millions environ) mais plus
précocement (la traite atlantique débuta en 1441 par la déportation de captifs africains
vers la péninsule ibérique), par les négriers européens. Sans oublier bien entendu
l’esclavage imposé à des Africains par d’autres Africains (environ 14 millions), soit pour
leur propre service, soit pour celui des esclavagistes arabes ou européens. On lira
avec profit Les Traites négrières – d’où sont tirés ces chiffres – du spécialiste du sujet,
1
Olivier Grenouilleau .
Enfin, la quasi-totalité des sociétés africaines ont été dominées par des pouvoirs
extérieurs au continent, turc ottoman sur une part importante de l’Afrique du Nord
e e
arabo-musulmane du XVI siècle au début du XIX essentiellement, et bien sûr
britannique, français, portugais et plus marginalement belge, allemand, italien et
e e
espagnol, surtout aux XIX et XX siècles. Et aujourd’hui, l’Afrique demeure le
continent comptant le plus de forces « étrangères » sur son territoire, tandis qu’à
l’inverse aucun État africain ne contrôle (ni ne se déploie dans) un État situé hors
d’Afrique…
Enfin pour la France, l’Afrique représente à la fois, culturellement, l’avenir de la
francophonie dans le monde, et, géopolitiquement, le théâtre principal du déploiement
de ses armées.
Mais j’aurais pu consacrer cette entrée à l’Afrique en la titrant Afriques avec un s,
donc au pluriel, car il existe des Afriques nombreuses et différentes. Certes, l’Union
africaine (UA), qui a succédé en 2002 à l’Organisation de l’unité africaine (OUA), est
censée représenter l’ensemble des États d’Afrique, tant continentaux qu’insulaires
(Madagascar, le Cap Vert, Sao Tomé, les Comores). Certes encore, existe-t-il uneseule coupe d’Afrique des nations au football. Mais au niveau géopolitique et si l’on
veut bien échapper à la pesante rhétorique ambiante de « l’Afrique qui décolle » ou de
« l’Afrique qui pense que », cette unicité arbitraire ne tient pas.
C’est d’abord vrai sur les plans culturel, historique et spirituel. Plusieurs centaines
de langues se côtoient – plus de trois cents dans le seul Cameroun ! –, des
représentations identitaires se croisent, se combattent ou se chevauchent, des
traditions ancestrales s’opposent ou s’ignorent, des religions différentes se pratiquent
et souvent des rites au sein d’une même religion, des histoires précoloniales,
coloniales et post-coloniales divergent radicalement tout comme divergent des
rapports à l’espace, au temps, à la guerre et à la paix, à la terre et à l’étranger, à la
nature et à la famille.
Culturellement, l’Afrique du Nord, ou grand Maghreb, s’étend du Maroc à l’Égypte,
et donc de l’Atlantique à la mer Rouge, et se caractérise par des populations de langue
et de culture arabes et de religion musulmane, sunnite en l’espèce. Mais
immédiatement au sud de cette zone, au Sahel, on n’est plus arabes mais encore
musulmans, avec de fortes composantes touaregs au nord (Tchad, Mali…). Plus au
sud encore, autour de l’équateur, la ligne de partage chrétiens/musulmans intervient,
qui bascule en Centrafrique, au sud du Nigeria, au Ghana, au Soudan du Sud en
faveur du christianisme, tandis qu’à l’est la corne de l’Afrique demeure musulmane
jusqu’au sud de la Somalie. Dans tous les cas, une forte subsistance animiste et
maraboutique mâtine la pratique de l’islam et du christianisme (catholique ou
protestant). Le français, l’anglais, le swahili mais aussi quantité de langues et de
dialectes locaux se parlent du Sahel à l’Afrique médiane, avec ici la langue de l’ancien
colonisateur comme lingua franca fédératrice (Sénégal, Centrafrique, Kenya), là le
retour ou le maintien de la langue locale et ancestrale vernaculaire (kinyarwanda,
lingala, somali, etc.).
Économiquement aussi l’Afrique est diverse. Quoi de commun entre des
économies pétrolières mono-exportatrices du golfe de Guinée et celles agricoles et
pastorales du Sahel, entre le PIB par habitant sud-africain et celui centrafricain ?
Démographiquement, la transition a eu lieu au Maghreb avec une chute du taux de
fécondité ces vingt dernières années (entre 2 et 2,5 en 2016 contre 2 par exemple en
France ou aux États-Unis), tandis que l’Afrique des Grands Lacs conserve un taux très
élevé dépassant 5 enfants par femme. Les densités de population s’avèrent fortement
disparates aussi, non seulement à l’échelle du continent – très faibles au Sahel, plus
fortes sur la côte méditerranéenne –, mais aussi au sein de chaque État ou presque :
ainsi l’Égypte concentre-t-elle plus de 90 % de sa population sur moins de 10 % de son
territoire (delta du Nil et rives du fleuve), le Gabon abritant dans sa seule capitale
Libreville la moitié du total de ses habitants.
Enfin et surtout, c’est politiquement et militairement qu’il existe plusieurs Afriques
et, à cet égard, le fameux « choc des civilisations », déjà hérésie géopolitique ailleurs,
devient ridicule pour ce qui concerne cette immense zone faite d’un bloc homogène
selon Samuel Huntington. Dans ces deux domaines, les clivages transcendent
complètement les réalités culturelles, géographiques ou religieuses. Quelques
exemples emblématiques : Maroc et Algérie, deux voisins arabes et musulmans
sunnites (de même tradition rituelle de surcroît), s’opposent depuis fort longtemps
déjà, diplomatiquement de façon frontale, et militairement de longues années durant
par procuration au Sahara occidental. Les fortes rivalités entre « frères africains » ont
parfois donné lieu à des crises gravissimes (guerre interafricaine de 1998 enRépublique démocratique du Congo – RDC, ex-Zaïre –, longue guerre en Angola
entre 1975 et 2002), mais aussi, au sein même de quantité d’États, soit à des
sécessions (l’Érythrée vis-à-vis de l’Éthiopie en 1994, le Soudan du Sud en 2011), soit
à des massacres populaires (Centrafrique, 2014), soit encore à des tueries de masse
perpétrées par les autorités (Soudan au Darfour et au Sud). En général ces faits se
conjuguent…
Au Conseil de sécurité des Nations unies, rarissimes sont les cas de solidarité
explicites entre deux États d’Afrique et, à l’Assemblée générale, on serait bien en peine
de trouver un bloc, un lobby, ou une quelconque forme de fraternité entre les
cinquante-quatre États africains y siégeant. On rappellera d’ailleurs qu’au cours des
débats sur la réforme du Conseil de sécurité, en 2005, l’Afrique affichait trois candidats
à un poste de membre permanent, lesquels États égyptien, nigérian et sud-africain
rivalisaient avec acharnement.
Dernier exemple tragique en date illustrant ces déchirures géopolitiques
fractionnant les Afriques en de multiples failles : le Soudan du Sud qui, à peine après
avoir enfin échappé par l’indépendance aux massacres de masse du pouvoir
islamonationaliste du Nord (Khartoum), a presque instantanément sombré dans une guerre
civile meurtrière entre clans ethniques rivaux.
Plus réjouissant : au Mali où, face à Boko Haram, de premières vraies tentatives
de réaction panafricaines se mettent en place, tant le péril islamiste est commun et
mortel. Mais cette fois, ce sont les finances qui manquent, d’où un engagement
relativement conséquent de l’ONU mais aussi de l’Union européenne (UE) et, ici et là,
de la France. Au Sahel et au Darfour, les forces africaines de maintien de la paix sont
surtout tchadiennes et rwandaises.
On rétorquera peut-être que d’autres continents tels que l’Europe et l’Amérique du
Sud sont également très composites, et qu’eux aussi ont été affectés de clivages
profonds. Mais l’Europe politique s’est reconstruite face à un épouvantail commun que
fut naguère l’URSS (pour l’ouest), qui laisse place aujourd’hui à la Russie (pour l’est du
continent devenu libre et atlantiste), et le continent européen s’inscrit presque
entièrement dans deux alliances économique et militaire extrêmement étroites. En
outre, elle comporte la même religion qui, sauf exceptions de moins en moins
manifestes (Irlande, Pologne, Grèce), est largement sécularisée. Quant à l’Amérique
latine, elle partage presque entièrement une même langue, une même religion, un
même système institutionnel démocratique (sauf Cuba et le Venezuela, pour combien
de temps ?), un même partenariat d’échanges économiques et commerciaux. Au fond,
seule la gigantesque Asie présente peut-être autant de disparités que l’Afrique, mais là
nul observateur ne fait l’erreur de gloser sur « l’Asie » en tant qu’entité géopolitique
globale et cohérente !
Responsabilités occidentales ? Oui, dans le système immoral d’esclavage qui
ponctionna de façon catastrophique des millions d’hommes, dans la déstructuration
des modes de gouvernance et de régulation des rapports de force, avec l’introduction
et l’imposition de la notion d’État-nation là où le clan et la tribu prédominaient. Mais
deux précisions essentielles sont immédiatement à apporter. D’abord, je redis que
l’esclavage fut au moins autant le fait des marchands arabes musulmans du Sahel et
de la péninsule Arabique que celui des États et marchands européens et, en outre, il
ne put s’établir qu’avec la complicité active d’Africains eux-mêmes, généralement des
vainqueurs de guerre asservissant (ou donc vendant à d’autres) les vaincus. Or il
n’apparaît pas que l’Arabie saoudite, le Soudan, la Mauritanie ni le Yémenn’entretiennent le moindre souci moral quant à leur passé (et présent ?) esclavagiste
e
respectif… Ensuite, depuis la fin de l’esclavage occidental au milieu du XIX siècle, de
l’eau a coulé sous les ponts, et le débat sur le retard des Afriques doit à présent porter
sur la période coloniale. Là encore, deux réflexions s’imposent. Moralement – et c’est
naturellement ce qui prédomine –, la colonisation fut bien entendu une entreprise
excessivement négative. Matériellement, les choses sont plus compliquées ; quantité
d’infrastructures ont été bâties au service certes des colons, commerçants et soldats
de la métropole, mais souvent les populations locales purent aussi en bénéficier, y
compris et surtout après le départ définitif des colonisateurs.
Le problème fondamental (que je soulevais dans un précédent ouvrage et au
cours de mes conférences à Sciences Po Paris) est celui de la formation. Que la
puissance coloniale ait ici ou là construit et laissé des infrastructures est indéniable.
Mais en aucun cas une accumulation à un moment M ne suffit à pérenniser la
richesse. C’est la célébrissime allégorie du don du poisson ou de l’apprentissage du
savoir-pêcher. Lorsque partent la France, le Royaume-Uni et la Belgique (avec le
Portugal les choses se passent différemment, l’Espagne, l’Italie étant très marginales)
dans les années 1950-1960, elles ne laissent pas de pôles de formation ; où sont les
écoles d’ingénieur, de commerce, d’administration, de médecine, d’architecture ? Or
sans la formation à l’organisation et à la construction de l’État et de ses infrastructures,
comment progresser, se développer, concurrencer, exporter des produits à haute
valeur ajoutée ?
Bien sûr, des programmes d’aide à l’enseignement supérieur ont été offerts à
Paris, Londres ou Bruxelles et jusqu’à aujourd’hui, mais faute de débouchés, ces
jeunes Africains, formés (parfois à grands frais quand les économies locales sont
fragiles) à l’école et au lycée dans leurs États respectifs, restent en Europe. Pour l’État
d’origine, la perte est double et considérable.
Si l’on ajoute à cette responsabilité extérieure la constance de régimes tout à la
fois répressifs, iniques car claniques ou népotiques, et volontiers rentiers à partir des
années 1970, et le décollage des prix du pétrole et des autres matières premières, on
arrive à un bilan au mieux mitigé dans certaines parcelles de l’Afrique, au pire
catastrophique, et globalement très négatif.
Ces dernières années, des transitions démocratiques, une gouvernance plus
rationnelle, des efforts en termes d’accès à l’éducation et à l’enseignement supérieur
– notamment en faveur des femmes –, et une baisse du taux de fécondité, ont laissé
entrevoir de vrais espoirs de développement et de bien-être pour le plus grand nombre
au sein de plusieurs sociétés africaines. À l’échelle du continent, le phénomène
demeure parcellaire et fragile, mais si la tendance se poursuit et qu’on l’encourage par
des investissements infrastructurels, éducatifs et technologiques pragmatiques en
provenance d’Europe, d’Amérique, d’Inde et de Chine, l’espoir est tout à fait permis de
voir les spectres de la guerre, de la « malédiction (rentière) du pétrole », des famines
et des carnages s’éloigner.
ALIMENTATION
La quête de l’accès aux ressources de subsistance n’est pas nouvelle et a enréalité toujours existé, bien avant l’apparition des graves perturbations climatiques
enregistrées depuis plusieurs décennies, pour partie causées par les différentes
formes de pollution, dont celle atmosphérique. Par définition, les nomades voyagent au
gré des aléas et opportunités du commerce mais aussi des potentialités offertes par
des sols et des climats, ici moins ingrats, là plus cléments. Mais même sédentarisés,
individuellement ou en familles, en clans ou en peuplades entières, les hommes
partent chercher de quoi se nourrir si leur alimentation est rendue insuffisante par la
pénurie, qu’elle soit due à la guerre, à une trop forte densité démographique, aux
intempéries, ou aux trois à la fois.
Cela dit, incriminer les caprices du temps et le réchauffement de la planète n’a
guère de sens en soi. Fondamentalement, si certaines populations dans des zones
précises manquent de ressources alimentaires, c’est généralement pour des raisons
géopolitiques. Telle sécheresse n’est certes pas provoquée par les hommes, mais le
manque d’infrastructures agraires et de politiques agricoles sérieuses aggrave les
effets du phénomène naturel et contraint des populations à l’exil, parfois dans des
conditions lamentables, comme au Soudan du Sud et en Somalie récemment.
Or à mon sens, ni la responsabilité des dieux ni celle des éléments naturels ne
sont engagées dans la création des conditions qui ont conduit à rendre l’intempérie
aussi désastreuse sur le plan humain. Ce sont par contre des seigneurs de la guerre,
des criminels crapuleux locaux, des occupants répressifs et spoliateurs, des
administrateurs régionaux ou nationaux cédant des terres à des États tiers (comme en
Afrique subsaharienne à la Chine ou à l’Arabie saoudite), ou encore des firmes
cherchant à rentabiliser à outrance des terres riches en minerais, qui en portent
l’essentiel de la responsabilité.
Par ailleurs, certains conflits ou carnages sont réputés comme ayant pour cause le
surpeuplement d’une zone et la raréfaction des terres arables conséquente. Ainsi du
professeur de géographie américain Jared Diamond mettant en cause dans son
2
ouvrage Effondrement la trop forte densité de population sur les collines du Rwanda
comme facteur principal du génocide de 1994. Or jamais le Hutu Power génocidaire
n’invoqua oralement ou par écrit ce schéma pour appeler au meurtre de masse des
voisins tutsis qui, pour la majorité d’entre eux, avaient de toute façon déjà abandonné
l’activité pastorale originelle depuis longtemps. L’explication est donc très insuffisante,
et je ne sache pas qu’elle soit convaincante à elle seule dans d’autres cas de figure.
Quant aux émeutes dites (à juste titre, et pour cause !) « du pain » en Tunisie, en
Algérie et en Jordanie dans les années 1980, et à la famine de 2017 en Somalie et au
Yémen, elles furent respectivement dues à des politiques socio-économiques
erratiques chez des gouvernements inconséquents et à des groupes armés fanatiques
prenant en otages des humanitaires ou carrément pour cibles les populations civiles.
D’un point de vue plus culturel, l’alimentation a bien souvent dans l’histoire incarné
un critère d’appartenance sociale, religieuse ou civilisationnelle, parfois pour dénigrer
un adversaire. Mais les échanges et les influences en termes d’habitus et de modes
gastronomiques n’ont jamais cessé. Récemment, dans plusieurs États musulmans, la
stricte prohibition de l’importation et de la consommation de viande porcine ou d’alcool
a correspondu à un marqueur politique, et il en est de même quant au respect imposé
du jeûne du Ramadan, contre lequel se rebiffent courageusement nombre de jeunes
du Maghreb. En Inde, la montée de mouvements hindouistes ultra, et jusqu’au
gouvernement nationaliste, s’est portée, entre autres initiatives, sur l’interditalimentaire lié à la consommation de vaches, et, en Israël, un vrai kulturkampf existe
entre laïcs et orthodoxes autour des règles de la cacherout et l’élevage de porcs sur le
sol national.
ALLIANCE
Parmi les termes géopolitiques les plus galvaudés figure celui d’alliance. On le
confond volontiers avec coopération, volume d’échanges, traité d’amitié et parfois
même simple entente. Or une alliance, dans l’acception la plus courante, autrement dit
militaire, du terme, est un acte juridique sérieux et contraignant. Une alliance entre
États est dûment inscrite dans un traité public – même s’il peut inclure des clauses
secrètes – et engage les deux parties à de très concrètes initiatives de défense
mutuelle en cas d’agression intérieure ou extérieure. Le document est bien entendu
présenté et assumé par les plus hautes autorités exécutives. Un traité d’alliance peut
accompagner un traité de paix – ainsi de celui tripartite de Camp David entre Égypte,
États-Unis et Israël en 1979 –, engager plusieurs parties – ainsi de l’Otan entre ses
vingt-neuf membres – ou encore être établi entre une puissance majeure et un État
faible. Dans presque tous les cas l’assistance mutuelle tient lieu de pilier au traité en
question. Par ailleurs, rarissimes sont les traités d’alliance n’incluant pas une échéance
au-delà de laquelle les parties doivent renouveler implicitement ou explicitement leur
accord mutuel.
Une bonne entente commerciale ne signifie en aucun cas une alliance, pas plus
qu’un traité de non-agression. La preuve cruelle en est qu’en 1913, jamais le
Royaume-Uni, l’Empire allemand et la République française n’avaient autant commercé
ensemble, sachant que l’année suivante ils se livreraient à quatre années de guerre
dévastatrice. Quant au pacte de non-agression germano-soviétique d’août 1939,
Moscou a éprouvé dès juin 1941 quel sort on pouvait lui faire… Même un accord de
libre-échange ne vaut pas alliance. Si la Communauté économique européenne (CEE)
puis l’Union européenne (UE) sont des entités commerciales incluant une dimension
militaire, ce n’est pas le cas du Mercosur ni de la Communauté économique des États
de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), ni de l’Organisation de coopération de Shanghai
(OCS). Du reste, ce volet de protection commune est en réalité assuré par l’Otan,
véritable alliance strictement militaire dépassant l’UE et impliquant la première
puissance mondiale.
Certes, une alliance peut ne pas être honorée – à l’exemple consternant de la
France vis-à-vis de la Tchécoslovaquie en 1938 à Munich, tache indélébile sur l’histoire
de notre pays –, mais en principe un traité d’alliance marque tout de même un tel
niveau préalable de proximité culturelle, d’intérêts convergents ou de crainte commune
d’un même ennemi que, sauf brusque changement de régime politique d’un côté ou de
l’autre, ce type de traités dure relativement longtemps.
Plus éphémères mais non moins solides, il existe des alliances ad hoc, autrement
dit contractées pour des opérations militaires plus ou moins précises et ponctuelles,
ainsi de celle qui unifia Royaume-Uni, France et Israël en 1956 autour de Suez. En
l’occurrence, les deux premières étaient déjà par ailleurs alliées, mais en 2003, par
exemple, quantité des quarante-trois pays qui suivirent les États-Unis dans l’invasion
de l’Irak ne l’étaient pas ; dans ce cas on parlera plutôt de coalitions.En 2017, l’alliance de loin la plus ancienne et la plus puissante est l’Otan. La
Russie a conservé pour sa part des alliances inscrites dans la géographie de la
défunte Union soviétique (Biélorussie, Arménie, Asie centrale…), la France étant alliée
à plusieurs États d’Afrique subsaharienne, la Chine à la Corée du Nord, l’Inde au
Népal, l’Iran à la Syrie, etc. Ces exemples correspondent pour certains à des satellites
gravitant autour de grandes puissances, mais ce n’est pas toujours le cas ; ainsi de
l’alliance politico-militaro-religieuse de la richissime Arabie saoudite avec le déshérité
mais peuplé et nucléarisé Pakistan.
Un système d’alliances croisées peut s’avérer autant stabilisateur que
déstabilisateur. La guerre froide ne dégénéra jamais en guerre mondiale, mais la
double « triple » alliance en Europe en 1914 allait s’avérer désastreuse par l’effet
d’entraînement mécanique qu’elle induisit à partir de l’attentat de Sarajevo.
AMÉRIQUE
Pour les enfants français que nous étions, dans les années 1970, l’Amérique,
c’était naturellement les États-Unis, et les Américains leurs habitants. Je savais pour
ma part qu’un continent entier – et en réalité deux – portait ce nom, mais c’était sans
incidence. Quand le très populaire Joe Dassin chantait L’Amérique, lorsque mon
chanteur favori Jacques Brel promettait à son ami Jef de lui parler de l’Amérique,
quand Kafka écrivait L’Amérique, lorsqu’une comédie musicale célébrissime nous
gratifiait d’un entêtant « I like to be in America » ou quand George Gershwin composait
Un Américain à Paris, c’étaient chaque fois à l’évidence des États-Unis ou de ses
citoyens qu’il était question. Idem dans le champ sémantique politique, quand des
militants dénonçaient l’« impérialisme » des États-Unis au Vietnam ou ailleurs, ils
flétrissaient bien l’impérialisme « américain » et non états-unien ou washingtonien,
parfois aussi, mais plus rarement (et naïvement) « yankee ».
Et non seulement un pays incarnait à lui seul « l’Amérique », mais ses habitants
étaient à mes yeux libres, modernes, et en même temps nos alliés et libérateurs. Plus
tard, de belles œuvres littéraires (Adieu Gary Cooper du grand Romain Gary) et
cinématographiques (Voyage au bout de l’enfer ou Apocalypse Now) consacrées au
Vietnam ou à la crise des années 1970, ainsi qu’une prise de distance avec les
westerns, presque tous excessivement manichéens, atténueraient un peu l’aura
exceptionnelle de ce pays de cocagne ! En tout état de cause, aucun autre État ne se
confond ainsi et aujourd’hui encore avec le continent qui l’abrite.
Et qui se souvient que le nom fut donné non pas par Christophe Colomb – lui qui
croyait avoir découvert l’Inde par l’ouest ! (d’où les termes Indiens d’Amérique, puis
Amérindiens) –, mais bien par Americo Vespucci, navigateur florentin qui fit état du
nouveau monde dans sa lettre de 1503, Mundus Novus, et dont le nom fut repris par
le cartographe Martin Waldseemüller pour nommer le continent, sur des cartes
publiées quelques années plus tard ?
L’Amérique, ce sont donc bien deux continents joints par un isthme, celui de
Panama, traversé par le canal éponyme inauguré en 1914. L’Amérique du Nord prise
géographiquement ne compte que trois grands États ainsi que sept petits États dits
d’Amérique centrale auxquels on ajoute parfois les Antilles. Au sud, un immense cône
quasi exclusivement latin réunit douze autres États.Sur le plan géographique, les Amériques, comme l’Océanie mais infiniment moins
insulaires, sont isolées à l’est et à l’ouest par deux vastes océans, et au nord et au sud
par deux océans ainsi qu’un continent glacial (Antarctique). Ainsi, depuis la conquête
par les explorateurs puis les militaires (et les commerçants) européens, aucune
puissance non américaine n’a jamais attaqué un territoire nord ou sud-américain (sauf
Hawaï par le Japon en 1941).
L’Amérique, c’est cette prédominance des États-Unis, parfaitement assumée
depuis la doctrine Monroe de 1832 qui rejette les ingérences européennes sur
l’ensemble du double continent ; en 1898, l’Espagne sera ainsi tout à fait chassée de
Cuba et, depuis les indépendances du Suriname (ex-néerlandais) et de la Guyana
(exbritannique), seule la France demeure souveraine sur un territoire en Amérique, en
l’espèce en Guyane. Les États-Unis, de loin la première puissance économique et
militaire de la planète, le resteront vraisemblablement de longues décennies durant,
sous l’effet conjugué d’une forte valorisation du savoir (notamment technologique et
ingénieuriale), d’une démographie dynamique, de l’absence d’ennemis potentiels aux
frontières et d’une solide unité fédérale.
Au niveau culturel, les deux Amériques – l’anglo-saxonne au nord et la latine au
e
sud – se sont assez considérablement rapprochées au cours du second XX siècle.
Des millions d’Américains des États-Unis parlent désormais espagnol du fait de
l’immigration mexicaine (et accessoirement caribéenne), en particulier dans la riche
Californie, tandis que partout dans le cône méridional l’anglais est désormais la
première langue étrangère (devant le français et l’italien naguère favoris en Argentine,
l’allemand au Chili et au Paraguay, l’espagnol au Brésil, etc.) ; l’évangélisme
d’extraction surtout états-unienne se répand très rapidement dans la sphère
méridionale ; les économies sont sans cesse plus interdépendantes ; etc.
Double continent traditionnellement très libéral économiquement parlant,
l’Amérique s’est dotée de deux unions douanières, l’Alena au nord et le Mercosur au
sud, qui regroupe cinq États mais dans une structure moins intégrée néanmoins que
ne l’est par exemple l’Union européenne (UE) en Europe.
Autre point important : l’Amérique latine, bien que travaillée par l’évangélisme,
représentera dans les prochaines décennies le principal moteur et vivier du
catholicisme, devant l’Europe, aux populations catholiques sans cesse moins
mobilisées et pratiquantes, et devant l’Afrique subsaharienne dans laquelle
l’évangélisme et l’islam progressent plus vite en nombre d’adeptes.
AMOUR
Les sentiments amoureux ou les liaisons amoureuses ont compté, c’est là un
truisme, dans les affaires nationales et internationales, à maintes reprises et depuis
vraisemblablement la haute Antiquité.
Je ne poserai la question du poids et de l’influence de ce sentiment que sur trois
occurrences récentes choisies en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis ces deux
derniers siècles.
Le général Georges Boulanger, très populaire ancien ministre de la Guerre (1886),
porté par la foule mais aussi élu député dans plusieurs circonscriptions en pleine crisede confiance du régime républicain, renonce à tenter un coup de force sur l’Élysée.
Quel rôle joua sa maîtresse passionnément aimée, Marguerite de Bonnemains, dans
cette décision ? Et dans son exil à Bruxelles, s’il ne tente rien non plus, est-ce à cause
du décès prématuré de sa compagne ? La seule certitude est qu’il se suicidera sur sa
tombe quelques mois plus tard. Se serait-il engagé sans cette histoire d’amour ? Et, s’il
l’avait fait, aurait-il réussi ? Si oui, quelles auraient été les conséquences géopolitiques
pour la France, alors en crise ouverte (1887) avec l’Allemagne ?
Le 10 décembre 1936, le roi d’Angleterre Édouard VIII préfère abdiquer plutôt que
de renoncer à son mariage avec Wallis Simpson, sa compagne américaine deux fois
divorcée. Certes, la monarchie britannique étant constitutionnelle, ce monarque aurait
régné mais pas gouverné, et l’on peut douter que la politique britannique fut modifiée
sous l’influence institutionnellement faible du roi. Sauf que celui-ci était un
sympathisant assumé du nazisme, favorable à un compromis avec Hitler, ce qui, à
cette date, était tout sauf anodin. Son successeur de frère, George VI, ne le serait
heureusement pas.
N’est-ce pas encore par amour et pour préserver la santé fragile de son époux
convalescent que Mrs Wilson, femme du président américain Woodrow Wilson, filtrait
les informations et les visiteurs politiques à l’automne 1919, en plein débat sur la
ratification du traité de Versailles par Washington ? Si celui-ci avait su qu’à quelques
amendements près il obtiendrait la majorité qualifiée au Sénat, il aurait peut-être
accepté d’y consentir et les États-Unis auraient été partie prenante du Traité, au grand
soulagement des alliés français et britanniques. Mais le président devait se reposer et
ne pas subir de contrariétés…
Et quid de Paul Reynaud ? Lors de la débâcle de mai-juin 1940, en pleine déroute
militaire, il est président du Conseil, c’est-à-dire le vrai chef de l’exécutif. Celui-ci prête
depuis longtemps attention aux théories militaires avant-gardistes du colonel Charles
de Gaulle et s’est toujours montré ferme à l’encontre des coups de boutoir nazis. Dans
ces circonstances tragiques, il tient toujours pour la lutte et pense la poursuivre en
Afrique du Nord. Mais sa maîtresse, la comtesse Hélène de Portes, tient au contraire
fortement pour un compromis et milite très activement auprès de son amant, qui
finalement démissionne le 16 juin, en faveur du maréchal Pétain. On connaît la suite.
Que ce serait-il produit si Reynaud avait tenu bon et conservé – ou transmis à
Georges Mandel – le pouvoir qu’il détenait en toute légitimité, appelant à poursuivre le
combat depuis l’Empire ou l’Angleterre ? Pétain serait-il devenu chef de l’État ? Hitler
aurait-il imposé un autre statut à (ce qui restait de) la France ? De Gaulle aurait-il été
renforcé ou handicapé par un Reynaud en exil combattant ? On ne refait pas l’Histoire.
Mais manifestement sa maîtresse, connue pour sa poigne et sa passion politique,
a-telle eu une influence réelle sur l’ultime président du Conseil démocrate et républicain
e
de la III République mourante. Dans les initiatives géopolitiques (et sûrement autres),
tout est question de variables dans la prise de décision. Les sentiments amoureux en
sont parfois une.
Au-delà des hommes et de leurs anecdotes, l’amour comme sentiment n’a pas lieu
d’être dans les rapports entre États et, quand un pouvoir politique entre en guerre,
c’est bien au contraire des sentiments d’hostilité et souvent de haine qu’il diffuse à
l’attention de sa population et de ses soldats. Rien ici que de très logique. Mais même
lorsque c’est au contraire la paix qu’on signe, l’amour n’est toujours pas convoqué au
contraire de l’amitié. Collective, cette « amitié entre les peuples » incarne un slogangénéralement apprécié et sur-employé par les régimes autoritaires, et est au moins
aussi creux voire dangereux que son quasi-équivalent « peuples (ou États) frères ».
À usage domestique, le terme est parfois usité dans les exordes de certains pays
à aimer la patrie, en particulier dans les hymnes nationaux. Ainsi de la France
révolutionnaire, impériale puis républicaine, comme l’illustre La Marseillaise dans son
dernier couplet, tiré de l’oubli par Serge Gainsbourg dans sa version reggae intitulée
Aux armes, et caetera : « Amour sacré de la patrie / Conduis, soutiens nos bras
vengeurs / Liberté, liberté chérie / Combats avec tes défenseurs. »
ANARCHISME
Le monde de la géopolitique est fondamentalement celui du pouvoir. Sa
recherche, sa quête, son renforcement, son utilisation… La vacuité de pouvoir n’existe
qu’au gré des circonstances en termes d’évolution de rapports de force, mais ne
résulte jamais d’une volonté délibérée sauf cas exceptionnels (zone neutre, par
exemple, ou no man’s land). L’anarchie – littéralement sans pouvoir – lui est donc
totalement antinomique, et cela dans ses deux sens. Au sens philosophique du terme,
c’est-à-dire ainsi que des théoriciens comme Michel Bakounine et Pierre Kropotkine
l’ont conceptualisé, l’anarchisme correspond non pas à l’absence de pouvoir, mais à
une forme non étatique, non verticale de pouvoir ; de petites communautés librement
établies géreraient de façon libre et autonome leurs moyens de subsistance et leur
travail, « à chacun selon ses besoins et ses moyens ».
L’anarchisme a eu ses syndicats, ses mouvements politiques, son fameux signe
de ralliement (un A renversé et fixé dans un cercle), ses militants pacifiques, ses
combattants (certains Communards, le POUM de la guerre d’Espagne), ses terroristes
(Ravachol), ses publications. Mais jamais il n’a prévalu, sauf peut-être dans certaines
communautés hippies des années 1970 en Occident (revoir notamment Au long de
rivière Fango, de Romain Bouteille, 1975). Le kibboutz israélien, lui, répondit
davantage à un modèle collectiviste mais sur une base volontaire, et tout de même
dans le cadre d’un État.
Durement combattus à la fois par les autoritarismes nationalistes (bien que
Mussolini fût anarchiste avant de créer le fascisme !) que staliniens, les anarchistes
ont payé un lourd tribut face aux ordres despotiques qui ne haïssent rien de plus que
des groupes rejetant, qui la nation déifiée, qui la dictature du prolétariat tout aussi
sacralisée… Et dans les sociétés démocratiques, ils n’ont jamais réellement percé,
rejetant du reste quasi systématiquement tout exercice électoral.
Leur implication géopolitique a donc toujours été très faible. En France et en
e
Russie au tournant du XX siècle, en Espagne dans les années 1930, un peu en
Turquie aussi, ils ont pu constituer des acteurs politiques et sociaux, mais sans jamais
parvenir à abattre le pouvoir en place, ni à le prendre pour eux-mêmes. Un géographe
accompli, Philippe Pelletier, ancien directeur scientifique du festival de
Saint-Dié-desVosges, s’inscrit dans les pas de son illustre prédécesseur, le grand géographe Élisée
Reclus, résolument anarchiste également.
Quant au terme anarchie, il est trop souvent employé à mauvais escient comme
un synonyme de chaos, en fait dès qu’une situation échappe dans la violence à unpouvoir étatique classique. Or il n’est quasiment jamais de vacuum dans l’exercice et
l’imposition du pouvoir humain sur des territoires ; en d’autres termes, on enregistre
par exemple depuis le Printemps arabe soit une fragmentation clanique et régionale de
type balkanisation (ex. : Libye depuis 2011), soit un repli sur le tribalisme (ex. :
Yémen), soit encore une cristallisation ethno-confessionnelle (ex. : Syrie et Irak), voire
les trois à la fois, mais pas une véritable anarchie qui impliquerait l’absence de tout
pouvoir vertical, coercitif et assumé.
ANCEL JACQUES
Le fondateur de la géopolitique française est hélas aujourd’hui tout à fait oublié.
Découvrant moi-même en DEA (master) de géopolitique grâce à Yves Lacoste son
existence, je décidai de m’y intéresser ; après avoir retrouvé l’un de ses anciens élèves
du lycée Chaptal, Lucien Sergent, et quelques rares éléments biographiques, je publiai
3
quelques lignes dans l’un de mes ouvrages précédents . Jacques Ancel, né en 1882,
passe son agrégation d’histoire-géographie en 1908 – la même année que le futur
grand historien Marc Bloch – et devient enseignant. Blessé à Verdun en 1916, il est
décoré de la Légion d’honneur à titre militaire et cité à l’ordre de son régiment. En
1919, le président du Conseil Georges Clemenceau lui demande, avec d’autres
géographes, de défendre le dossier de réappropriation par la France de l’Alsace et de
la Moselle, ce dont il s’acquitte brillamment. Dans les années 1920, il poursuit un
enseignement géographique consacré aux frontières, en particulier celles de l’Europe
de l’Est et balkanique dont il devient un spécialiste reconnu à travers différents
ouvrages. Mais c’est en 1936 que naît réellement, par son truchement, la géopolitique
4
française. Il publie à cette date Géopolitique et entame un enseignement éponyme
en Sorbonne, dans le cadre de la Fondation Carnegie. Dans les deux cas, il s’agit
d’une première. Né juif, Jacques Ancel est destitué de son enseignement à la suite des
décrets antisémites des 3 et 4 octobre 1940 signés de Pétain, et sera déporté au
camp de concentration de Compiègne-Royallieu où l’occupant nazi regroupe des Juifs
d’origines diverses, notamment des notables et des intellectuels. Il sera libéré quelques
mois plus tard dans un état d’épuisement avancé du fait des privations, avant de
mourir en décembre 1943.
Le parcours de Jacques Ancel est intéressant à plusieurs titres. D’abord parce
que, en tant que scientifique, il défend son pays lorsque son chef le lui demande. En
cela fait-il œuvre d’objectivité, d’honnêteté intellectuelle ? Je n’ai guère de doute que
les terres perdues en 1870 étaient occupées et devaient de plein droit revenir à la
France, mais quid des virulentes critiques d’Ancel vis-à-vis de la Geopolitik allemande
qui, dans les années 1930 derrière le général Karl Haushofer, s’était résolument mise,
aussi, au service d’un État (en l’espèce dominé par une idéologie impérialiste, raciale
et totalitaire) ?
Ensuite, Jacques Ancel se passionne pour les frontières là où l’école française de
géographie privilégie – et pour longtemps encore après lui ! – l’étude de la description
des reliefs ; en cela il est précurseur parmi les géographes français, tandis que
nombre de confrères anglo-saxons et allemands ont déjà entrepris cette démarche
depuis plusieurs décennies.Enfin, le sort d’Ancel illustre celui de ces Français de confession israélite – selon la
qualification de l’époque –, ces patriotes excessivement fervents défendant
intellectuellement et physiquement leur pays – et pourtant abandonnés par le traître à
la patrie Philippe Pétain et les cadres de Vichy, lesquels devancèrent parfois même les
exigences de l’occupant nazi (Marc Bloch sera fusillé par la Milice en 1944 pour faits
de résistance en criant « Vive la France ! »). Épilogue triste mais non définitif de la
géopolitique française puisqu’en 1975 Yves Lacoste reprendra le flambeau en
enrichissant considérablement la géopolitique « ancélienne » de nouveaux concepts et
de réflexions très novatrices.
ANTISÉMITISME
L’hostilité aux Juifs est l’une de celles qui s’inscrivent dans les temps les plus
longs, pour reprendre l’expression du grand historien Fernand Braudel, et les mieux
partagées au monde.
Pour les extrêmes droites européennes et latino-américaines traditionnelles, le Juif
est tout à la fois le membre d’une race (sic) particulière, et particulièrement portée au
cosmopolitisme mondialisé, mais aussi et surtout un double allégeant constant, un faux
patriote voire un espion en puissance. Lorsque le communisme était montant (à la fin
e e
d u XIX siècle et au début du XX siècle), les Juifs étaient considérés comme ses
principaux agents propagateurs. De fait, marginalisés et réprimés, les jeunes Juifs
esteuropéens se laissaient en effet séduire par cette nouvelle idéologie progressiste,
laïciste et universaliste. Des Léon Trotski, des Bela Kun, des Karl Liebnecht et des
Rosa Luxembourg, entre autres révolutionnaires et syndicalistes, constituant des
illustrations vivantes et haïes de ce « constat ».
Pour les extrêmes gauches traditionnelles, le Juif est nécessairement – façon
Proudhon, un fanatique – le grand capital, les banques, l’argent, l’usure, et, à partir du
e
début du XX siècle, les États-Unis honnis. Parce que juif, Dreyfus, pourtant
injustement accusé et condamné, ne sera pas soutenu par une partie de l’extrême
gauche française. Au terme de la Seconde Guerre mondiale, les partis communistes
européens tenteront de minimiser le rôle des Juifs dans les résistances antinazies
respectives, exigeant parfois le changement de patronyme ou de prononciation des
noms des « camarades » juifs (ex. : Fiterman à prononcer Fitermand, etc.), et rejetant
e
toute spécificité génocidaire aux Juifs exterminés par le III Reich. Avec Israël, le Juif
devient de surcroît – horresco referens ! – un petit-bourgeois nationaliste accroché à
une terre, un passé national et des frontières… Staline lui-même fera preuve d’un
authentique antisémitisme.
Pour l’Église catholique conservatrice (d’autrefois), la défiance vis-à-vis des Juifs
tenait au déicide dont ils se seraient rendus coupables vis-à-vis de Jésus de Nazareth.
Châtiment divin : ils auraient depuis été condamnés à errer, sans terre et sans estime.
Cela dit, par un faux paradoxe, les princes catholiques chrétiens ne massacrèrent que
rarement les Juifs (du moins pas autant qu’en terre chrétienne orthodoxe), puisqu’ils
devaient constituer une vitrine de leur propre déchéance et l’illustration vivante que
l’Église – le Verus Israel (le véritable Israël) – avait triomphé. Plus prosaïquement,puisqu’ils étaient les seuls à avoir le droit de prêter à usure (fonction impure laissée
justement aux Juifs), on les spoliait plus souvent qu’on ne les anéantissait, à l’image de
Philippe IV le Bel en France. On retrouve trace de ce vieil antisémitisme papal encore
e e
très récemment, tout au long du XIX siècle puis au XX siècle, avec une
complaisance coupable face aux fascismes roumain ou hongrois, face au nazisme
allemand, grands assassins de Juifs. Il faut attendre Vatican II en 1959-1962 pour
qu’enfin l’« enseignement du mépris » (Jules Isaac) disparaisse officiellement.
Pour les islamistes enfin, le Juif concentre tous les vices dans une sorte de
pandémonium, ainsi interprété dans plusieurs versets de différentes sourates.
On notera que tous les antisémites ne sont pas nécessairement antisionistes et
vice versa. Ainsi, des Français revanchards vis-à-vis du traumatisme algérien ont pu
espérer un franc succès à l’État d’Israël qui, à leurs yeux, infligeait par procuration des
défaites aux Arabes. Certains chrétiens conservateurs de type évangélique, aux
ÉtatsUnis notamment, maugréent à l’idée que leurs enfants épousent des Juifs, mais sont
les plus fervents partisans d’Israël et même de ses courants nationalistes et religieux.
À l’inverse, des antisionistes – hostiles donc à l’existence d’Israël – peuvent entretenir
un vrai philosémitisme au quotidien, ne comprenant pas pourquoi ce groupe (à leurs
yeux) religieux devrait disposer des attributs d’un État, et donc d’une structure
politique. Incompréhension s’appuyant sur une représentation erronée car réductrice
des Juifs, groupe non exclusivement religieux (et pour cause !) mais aussi et peut-être
surtout culturel et populaire, au sens du peuple voire de la nation. Cela dit, dans la
plupart des cas, à l’extrême droite comme chez les islamistes, les antisionistes
s’avèrent de fieffés antisémites, et le président Emmanuel Macron fit fort bien de
rappeler, le 16 juillet 2017, que l’antisionisme était la « forme réinventée de
l’antisémitisme ».
e
Ce racisme spécifique aux Juifs a eu à la fin du XIX siècle et continue d’avoir, en
e
ce début du XXI siècle, des conséquences planétaires. En 1881-1882 puis
19031904, les grands pogromes perpétrés en Russie tsariste poussent plus de deux
millions de Juifs à émigrer vers les États-Unis et, dans une bien moindre mesure, vers
le Canada et l’Europe occidentale. D’autres, quelques dizaines de milliers, partent
rejoindre et construire le foyer national juif situé en Eretz Israel (terre promise), alors
partie de la province ottomane de Syrie-Palestine. Quelques décennies plus tard, les
États-Unis sont devenus de loin la première puissance mondiale, et l’État d’Israël s’est
constitué au Proche-Orient où il va concentrer des enjeux géopolitiques immenses.
Attendons les années 1970 et, pour différentes raisons stratégiques, politiques,
sociétales et philosophiques, le premier aidera considérablement le second. Qu’on ne
s’y trompe toutefois pas : il serait vain de croire à un plan préétabli de montée en force
via les États-Unis et (le futur) Israël, autant qu’à la stratégie de construction d’un État
hébreu bâti grâce à l’antisémitisme européen. D’une part, aucun parmi les pauvres
hères des masses juives déshéritées et conservatrices de l’Empire russe n’imagine le
destin géopolitique des États-Unis (sauf d’une certaine manière Tocqueville, même les
intellectuels européens ne l’envisagent guère !), d’autre part, les commencements du
sionisme sont antérieurs de presque deux décennies à la vague de pogromes de 1881
et, en l’occurrence, les ressorts idéologiques de ce mouvement politique
d’émancipation nationale dépassent largement la question de la menace antisémite.
Autre conséquence non négligeable : la Shoah. Elle ne crée ni même ne renforcele sionisme (bien antérieur) ni l’avènement d’un État juif souverain, mais elle en
accélère la reconnaissance internationale en 1947-1948. Surtout, elle renforce (là
encore, sans le créer) le ciment national du jeune État juif, soudant ses diverses
composantes identitaires juives dans l’expérience du cataclysme et dans la crainte qu’il
ne se reproduise. En Israël, le « complexe d’Auschwitz » n’est toujours pas apaisé et il
influe assez considérablement sur la psyché nationale autant que sur les politiques
sécuritaires et mémorielles de nombreux gouvernements.
Dans des États sans Juifs, comme la Malaisie ou le Japon, la vindicte à leur égard
est profonde, à la tête de l’État pour le premier – de type islamiste –, dans les milieux
d’extrême droite et d’extrême gauche anti-américains, pour le second. En Turquie, où
ne vit qu’une modeste communauté juive (moins de 20 000 âmes en 2017), monte
aussi une forme de complotisme encouragé par des propos hallucinés émanant du
pouvoir en place.
Dans d’autres sociétés naguère extrêmement antisémites, le phénomène tend
manifestement à décroître ; aujourd’hui, en Pologne, en Allemagne ou en Russie, il
n’est plus considéré comme virulent. En outre, contrairement à l’idée reçue,
l’antisémitisme n’est pas l’apanage des États arabes. On rappellera ainsi qu’en Tunisie
et surtout au Maroc, par exemple, les Juifs furent non seulement protégés (cf. le
sultan Mohammed V durant la Seconde Guerre mondiale, sous le régime antisémite
de Vichy), mais aussi épargnés sauf lors de rares épisodes (1967) par l’antisémitisme
populacier virulent sous d’autres latitudes (Yémen, Irak, etc.). Ainsi, les grands
e e
pogromes perpétrés par les Croisés (XII siècle), les Cosaques (XVII siècle) et la
e e
populace ukrainienne (fin XIX siècle-début XX siècle) n’eurent pas lieu en terre
arabo-musulmane mais en terre chrétienne et slave en particulier, pas davantage que
la Shoah ne fut perpétrée par des musulmans.
En France, la quasi-intégralité des délits ou crimes à caractère antisémite commis
ces dernières décennies ont en revanche pour auteurs des gens d’origine musulmane
ou de revendication islamiste, avec pour prétextes à la fois ignobles et fallacieux : la
richesse (le Gang des barbares dirigé par Youssouf Fofana sur Ilan Halimi), le conflit
israélo-palestinien (Mohamed Merah sur les enseignants et les enfants d’Ozar
HaTorah à Toulouse), ou le prétendu complot contre le Prophète (Ahmedy Coulibaly
d’Al-Qaïda et/ou de l’État islamique sur les clients et employés de l’Hyper Cacher).
Fait géopolitique important : face à des cas d’antisémitisme manifeste, l’État
d’Israël s’est présenté comme protecteur ou justicier. On retiendra notamment l’accueil
sur son sol de communautés juives persécutées en Irak et au Yémen, la capture du
grand criminel nazi Adolf Eichmann en Argentine en 1960, son jugement puis son
exécution en Israël, de nombreuses protestations diplomatiques en cas de politiques
jugées laxistes vis-à-vis de citoyens juifs, la participation à des commémorations à
Auschwitz, etc.
ARABE (LIGUE, MOMENT GÉOPOLITIQUE, PRINTEMPS)
Sur le plan culturel, il existe bien un monde arabe, soit environ 300 millions de
personnes dont l’arabe est la langue vernaculaire, dont l’islam (né en terre arabe) estla religion (pour plus de 90 % d’entre eux et la tendance est croissante), dont les
coutumes et la localisation géographique renvoient à l’arabité.
Sur le plan politique, la Ligue des États arabes fut créée en mars 1945 au Caire
avec deux vocations principales. D’une part, se dégager des empires français et
britanniques contrôlant encore alors la plupart des sociétés et régions arabes, d’autre
part, entraver la progression du nationalisme juif en Palestine, le sionisme. Succès sur
le premier objectif (à mettre sur le compte de l’efficacité des luttes arabes ou de la
guerre froide ?) avec l’accession à l’indépendance en moins de deux décennies de
l’ensemble des États encore soumis, échec total sur le second objectif.
Le monde arabe a connu ce que j’appelle un moment géopolitique. Il y eut bien un
moment arabe dans l’histoire récente, au sens où, pour la première fois depuis de
longs siècles, un ensemble de pouvoirs arabes – en l’espèce étatiques à la manière de
l’État moderne européen – pesèrent ensemble d’un véritable poids à l’échelle non
seulement régionale (déjà rare dans l’histoire des bassins méditerranéen,
mésopotamien et péninsulaire arabique) mais mondiale. Je date ce court moment de
1973-1991. Grâce à la capacité de déterminer pour une large part les prix d’un pétrole
devenu tout à fait indispensable aux économies industrialisées du Nord et d’Asie
orientale (et même à celles plus traditionnelles, on l’oublie trop souvent), la Ligue
emmenée par l’Arabie saoudite et l’Organisation des pays arabes exportateurs de
pétrole (Opaep) créée en 1968 devenait enfin acteur primordial. Certes, Nasser l’avait
été moralement dès les années 1950, mais sans réelle capacité de peser
économiquement ou militairement de façon substantielle. Là, la manne pétrolière et
une (très) relative unité arabe permettaient d’influer sur des décisions des Nations
unies, y compris sur l’Occident jusqu’alors soutien presque inconditionnel d’Israël.
Mais dès le contre-choc pétrolier de 1985-1986, l’arme du pétrole s’émoussait
considérablement. Bien pire : les bisbilles et luttes d’influence incessantes, de l’échec
de l’Union du Maghreb arabe (UMA) dû aux agressions et tentatives de déstabilisation
de Mouammar Kadhafi, l’absence de réelle solidarité politique et miliaire au sein de la
Ligue (même face à Israël envahissant le sud-Liban en 1982 !), les concurrences
institutionnelles (monarchies contre républiques), le clivage entre les allégeances
proaméricaines et prosoviétiques, l’absence de création d’une structure commerciale et
économique de libre-échange solide façon CEE ou Alena, enfin un clanisme et un
confessionnalisme jamais tout à fait effacés et qui resurgiraient bien plus tard comme
autant de geysers destructeurs (Libye, Somalie, Syrie, Yémen contemporains),
constituaient autant de freins et d’entraves à la pérennité et à la montée en puissance
d’une force arabe cohérente au niveau planétaire. Le niveau de répression ainsi que la
corruption et la mauvaise gouvernance entretiennent un fort mécontentement au sein
des jeunesses désœuvrées et/ou déshéritées, qui se traduit par les émeutes du pain
en Algérie, Tunisie et Jordanie et, en définitive, à l’explosion du Printemps arabe en
2010-2011, ce soulèvement multiforme participant de l’affaiblissement ou de
l’effondrement des États arabes concernés.
À mes yeux, la fin du moment arabe intervint avec l’invasion du Koweït par l’Irak,
en août 1990, et le désastre qui s’ensuivit non seulement pour l’Irak mais aussi pour
l’ensemble du monde arabe. Fait sans précédent depuis 1945, un État souverain en
annexait purement et simplement un autre, et un État « frère » de surcroît ! Cette
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agression caractérisée, maquillée en libération de la « 19 province perdue » mais en
fait destinée à se rembourser des lourds sacrifices consentis face à l’Iran (guerreIran/Irak de 1980 à 1988) afin de protéger le monde arabe sunnite du nouveau pouvoir
perse chiite khomeyniste, était d’autant plus intolérable pour le monde arabe qu’elle fut
émaillée d’exactions graves à l’encontre des civils koweïtiens.
La coalition internationale fut essentiellement américaine et occidentale, les États
arabes se divisant entre ceux qui y participèrent très marginalement, ceux qui
soutinrent sans participer, enfin ceux qui défendirent carrément Saddam Hussein. Pour
sa part, il démontra en frappant les villes israéliennes avec ses Scud que la « noble
cause palestinienne » ne valait d’être défendue que lorsqu’on lui refusait de conquérir
le pétrole d’un État arabe voisin et ami… Du reste, les Palestiniens y perdirent aussi
puisque leur chef Yasser Arafat se rangea aux côtés du dictateur irakien.
Illustration plus que cause de l’effondrement de la puissance arabe, l’affaire
irakokoweitienne fut dramatique à plusieurs titres. D’abord, elle rappela si besoin en était
qu’au-delà du commode cache-misère de la cause palestinienne, les Arabes étaient
profondément divisés. Ensuite, elle indiqua que sur des problèmes pourtant
interarabes, la Ligue était incapable de s’imposer et que c’est de l’extérieur qu’on le
ferait, comme au temps honni de la domination franco-britannique mais cette fois sous
l’égide américaine. C’est bien à Alger qu’avait été signé en 1975 l’accord frontalier sur
le Chott-el-Arab entre l’Iran et l’Irak, et c’est bien en Arabie saoudite en 1989 qu’avait
été signé celui dit de Taëf réorganisant le Liban d’après la longue guerre civile débutée
en 1975. Mais le moment arabe, cette courte période au cours de laquelle les États
arabes parvenaient plus ou moins à régler leurs affaires internes, était révolu. Un quart
de siècle plus tard, qui sont les parrains des premiers pourparlers censés régler
l’après-guerre en Syrie ? La Russie, la Turquie, et l’Iran. Aucun État arabe donc…
Mais le coup de grâce a sans doute été porté en juin 2017 par la fracture
intervenue au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), c’est-à-dire ces six
États bédouins composant la péninsule Arabique (seul le Yémen n’en est pas) et
ultime pôle arabe encore à la fois stable, riche et (culturellement et politiquement) à
peu près cohérent du monde arabe. L’Arabie saoudite, les Émirats et Bahreïn – ainsi
que leur alliée l’Égypte – rompaient leurs relations diplomatiques avec le Qatar,
imposant à ce confetti gazier de la région un blocus terrestre et aérien.
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Dans ma modeste Géopolitique du Printemps arabe , j’évoquais la balkanisation
du monde arabe, et plus précisément l’éclatement tout à la fois interne à plusieurs de
ses États-membres et externe vis-à-vis de dossiers extérieurs extrêmement clivants.
Je le réaffirme et en rappelle ici les principales étapes.
En 1991, la Somalie sombre dans la guerre civile, deux clans politiquement,
géographiquement et surtout « mafieusement » opposés s’affrontant avec violence.
Puis ce pays pauvre de la Corne de l’Afrique éclate en trois parts, les deux parts
sécessionnistes septentrionales, Puntland et Somaliland, n’étant pas reconnues par
l’ONU. Dès lors, la Somalie unifiée n’existe plus et celle encore officiellement reconnue,
celle dont Mogadiscio fut la capitale, est en guerre civile endémique et livrée à la
barbarie des shebabs, des islamistes radicaux.
En 2003, l’Irak s’effondre à son tour à la suite de l’intervention armée de la
coalition Bush fils ; certes, je le dis plus bas [voir l’entrée « Irak »], cet État était déjà
fragilisé depuis la guerre de libération du Koweït en 1991, mais cette fois les chiites
prendront le pouvoir, et les Kurdes leur indépendance de facto dans leur propre
territoire du nord-est. Depuis, avec l’émergence des barbares de l’État islamique (EI),
l’Irak unifié n’existe plus.En 2011, après de longues décennies en faveur d’une accession à l’indépendance,
le Soudan du Sud s’émancipe du Soudan – dont le régime islamo-nationaliste s’est
livré à des atrocités de masse de type génocidaire au Darfour mais aussi dans ce sud
noir et non musulman – appauvrissant ainsi considérablement Khartoum ; le pétrole,
seule ressource lucrative du pays, est au sud…
Enfin entre 2011 et 2012, le Printemps arabe disloque littéralement la Libye (chute
de Kadhafi), le Yémen (chute d’Abdallah Saleh) et la Syrie, en dépit du maintien – que
j’avais toujours annoncé, oralement et par écrit – de Bachar el-Assad. Dans le premier
d’entre eux, régionalisme et clanisme ont vite eu raison d’un État central aux
institutions à peu près inexistantes et ne tenant qu’à l’ancien dictateur ubuesque, dans
le second le tribalisme omniprésent depuis des siècles a repris tous ses droits, tandis
que dans le troisième la conjugaison du clivage confessionnel religieux réactivé entre
chiites et sunnites d’une part, et de l’opposition entre nationalistes et islamistes d’autre
part, a abouti à une catastrophe humaine quatre fois plus meurtrière en six ans à
peine que tous les conflits israélo-arabes en soixante-dix ans d’existence ! Tous ces
États en déliquescence ou subdivision régionale, confessionnelle et clanique
retrouveront-ils leur unité respective d’antan ? Je ne le crois pas.
Quant aux États arabes qui ont tenu bon, ils ont été affaiblis par l’activation de
clivages internes, d’actes de terrorisme et de séditions (Égypte, Tunisie), ou par la
chute vertigineuse des cours du baril de brut en 2015 (Algérie, pétromonarchies du
Golfe). Et, depuis juin 2017, il convient d’ajouter la fracture intervenue au sein du CCG.
Dans ce marasme, seuls le Maroc et la Jordanie parviennent – et sans une goutte de
pétrole ni un mètre cube de gaz naturel ! – à progresser, d’autres États comme la
Mauritanie, les Comores ou encore Oman ne jouant de toute façon qu’un rôle
géopolitique très marginal. La Ligue arabe, elle, en est par conséquent réduite à jouer
les utilités, naturellement incapable de masquer les divergences béantes (ex. : sur la
Syrie d’Assad) et les effondrements en cascade. Même la cause palestinienne ne
parvient plus à fédérer, l’Égypte et la Jordanie voisines des Israéliens et des
Palestiniens étant littéralement alliées aux premiers contre les islamistes radicaux…
Peut-être y aura-t-il un autre moment arabe. Mais en aucun cas à court ou moyen
terme, tant le désastre géopolitique est pour l’heure entier, sur le plan économique
mais aussi militaire (guerre catastrophique de l’Arabie saoudite au Yémen, dislocation
de l’armée irakienne naguère puissante, incapacité de l’Égypte et de l’Algérie à
contrôler respectivement tout le Sinaï et la frontière méridionale face aux djihadistes,
etc.). Il n’est qu’à lire pour s’en convaincre, de l’historien et journaliste Samir Kassir,
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assassiné à Beyrouth en 2005, les Considérations sur le malheur arabe .
Forte de ces constats objectifs et dans cette perspective sombre, la France a
heureusement cessé sa « politique arabe » façon de Gaulle, celle-là même qui avait pu
ici et là s’avérer fructueuse dans un moment arabe aujourd’hui disparu. Dorénavant,
c’est d’État à État, et ponctuellement, que Paris négocie avec telle ou telle capitale
arabe, pragmatiquement et dans la mesure où elle est à la fois stable, désireuse de
renforcer ses liens, et solvable en cas de négociation commerciale sur la vente
d’infrastructures ou d’armements sophistiqués. C’est-à-dire sans pathos, sans
hypothèque israélo-palestinienne, et sans les pressions de militants d’un monde arabe
qui n’existe plus que dans leur nostalgie.ARGENT
Le rôle et le poids géopolitique des représentations identitaires et religieuses de
l’argent, à travers les continents et les époques, nécessiteraient un ouvrage entier ;
telle n’est pas la vocation de celui-ci. L’argent, c’est le fameux nerf de la guerre. On ne
la fait pas sans en avoir. Autrefois, le chef de guerre devait payer une solde à ses
guerriers – d’où le terme de soldat – et s’assurer d’un minimum d’armes et de
matériels, ainsi que des chevaux et la subsistance. Bonaparte exigeait des puissances
vaincues qu’elles réglassent les frais de présence militaire française sur leur sol. A
posteriori, cela peut sembler scandaleux mais cela faisait des soldats français, sauf
exceptions notoires, notamment lors de la désastreuse campagne d’Espagne, des
militaires réglant leurs achats plutôt que des pilleurs. Jusqu’alors, sans solde fixe ou
régulièrement versée, les soldats se payaient sur la bête, dans les campagnes et les
villes dont ils s’emparaient.
Mais il faut faire un sort à l’idée reçue selon laquelle la plupart des conflits auraient
pour moteur ou racine l’argent et l’accaparement des richesses. La convoitise, les
querelles de partage entre seigneurs autrefois et l’enrichissement personnel se
retrouvent souvent, mais moins que la volonté de pouvoir (pas nécessairement lié aux
ressources commercialisables), les impératifs stratégiques et les considérations
idéologiques.
En outre, les liens entre criminalité de nature mafieuse – autrement dit à but
lucratif – et le fanatisme idéologique sont avérés et déjà bien anciens. Pour ne
e
remonter qu’au XX siècle, le fascisme s’appuya toujours sur la mafia, comme dans
l’Italie mussolinienne des années 1929-1943, en Italie, et le nazisme incarnant
carrément pour sa part un système criminel d’État à base de confiscations, de
spoliations, de placements massifs de biens volés (en Suisse et en Amérique latine
notamment), ainsi que d’une puissante et violente voyoucratie de rue. Dans les années
1970, les groupes terroristes européens d’extrême gauche s’approvisionnaient
abondamment en argent du crime, lorsqu’ils n’en extorquaient pas eux-mêmes
(braquages de banques, etc.), avec la complicité active de régimes est-européens
et/ou arabes nationalistes aux activités économiques opaques et mafieuses
également. Aujourd’hui, l’argent des terroristes islamistes provient le plus souvent de
pseudo-organisations caritatives islamiques soutenues par de grandes familles
ultraconservatrices ressortissantes de pays tels que l’Arabie saoudite et le Qatar.
ARMÉE
La force armée est l’un des trois attributs de la souveraineté, avec les symboles et
la justice, et peut-être le plus fondamental. Celui dont tous les groupes
indépendantistes recherchent ou exigent l’obtention avant ou pendant les négociations
au terme desquelles ils escomptent l’accession à la souveraineté.
Le droit à la légitime défense étant explicitement reconnu par la Charte des
Nations unies (Art. 51), chaque État est naturellement encouragé à développer une
force de défense nationale, et les rares y ayant (partiellement ou pas) renoncé
souverainement ont contracté des accords de défense bilatéraux ou multilatéraux avec