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Notre vision de la République Démocratique du Congo

De
382 pages
L'auteur estime de son devoir de rendre compte des actions durant les dernières années en RDC, après des décennies de dictature et seize longues et tragiques années de "transition politique". L'objectif de ce livre est d'entraîner le débat politique congolais sur les sentiers - souvent désertés - des idées. L'auteur essaie de décliner sa vision de la Troisième République.
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Notre vision
de la République Démocratique

du Congo

Bilan d'une action, esquisse d'un projet

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Philémon NGUELE AMOUGOU, Afrique, lève-toi et marche I, 2006. Yitzhak KOULA, Pétrole et violences au Congo-Brazzaville, 2006. Jean-Louis TSHIMBALANGA, L'impératif d'une culture démocratique en République Démocratique du Congo, 2006. Maligui SOUMAH, Guinée: la démocratie sans le peule, 2006. Fodjo Kadjo ABO, Pour un véritable réflexe patriotique en Afrique,2005. Anicet-Maxime DJEHOURY, Marcoussis: les raisons d'un échec. Recommandations pour une médiation, 2005. FODZO Léon, L'exclusion sociale au Cameroun, 2004. J.C. DJEREKE, Fallait-il prendre les armes en Côte d'Ivoire?, 2003. STALON Jean-Luc, Construire une démocratie consensuelle au Rwanda, 2002. EMONGO Lomomba, Le devoir de libération. Esclave, libèretoi toi-même. ÉBOUA Samuel, D'Ahidjo à Biya - Le changement au Cameroun. KUOH Manga, Cameroun un nouveau départ. KISSANGOU Ignace, Une Afrique, un espoir. BEMBET Christian Gilbert, Congo: impostures "souveraines" et crimes "démocratiques ». EMONGO Lomomba, L'esclavage moderne. Le droit de lutter. BABU-ZALE, Le Congo de Lissouba. NKAINFON PEFURA Samuel, Le Cameroun du multipartisme au multipartisme. OKALA Jean-Tobie, La décennie Biya au Cameroun-De la grâce à la disgrâce. NSAFOU Gaspard, Congo de la démocratie à la démocrature. ASSIÉ-LUMUMBA N'DR! Thérèse, Les Africaines dans la Politique -Femmes Baoulé de Côte-d'Ivoire. MOUELLE KOMBI Narcisse, La politique étrangère du Cameroun.

Azarias Ruberwa Manywa

Notre vision
de la République Démocratique

du Congo

Bilan d'une action, esquisse d'un projet

J r Hlt/ fkrnlatta.n
~

Saisies informatiques: Jacques Mahé Conception et réalisation graphiques: Claude Darmon

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechrùque 75 005 Paris, France
httD:/ /www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

2006 ISBN: 2-296-01195-0 EAN : 9782296011953

@ L'Harmattan,

Dédicace Ces pages sont dédiées aux centaines de milliers de Congolais, de toutes les origines, de toutes les provinces du pays, morts pour la paix, pour notre liberté. A ma mère, décédée en 1982, A mon père, décédé en 2004, En souvenir de l'éducation reçue de vous, qui a grandement contribué à ma vie, d'homme et de responsable. . .

Remerciements
Toute ma gratitude et mon affection à ma famille: à mon épouse Chantal et à nos enfants Christian, Ruth et Wilson, auprès de qui je trouve les encouragements nécessaires.. . Je voudrais saisir cette occasion pour dire, du fond du cœur, «merci» à toutes celles, à tous ceux qui m'ont accompagné tout le long de cette Transition difficile. Ils sont malheureusement trop nombreux pour être tous cités, ici. Il me faut néanmoins redire ma gratitude aux camarades du parti, à toutes celles, à tous ceux qui nous soutiennent, aux membres de l'espace présidentiel avec qui nous avons géré cette Transition difficile. A Jésus-Christ, mon Seigneur et Sauveur, ma lumière et mon salut, qui donne le sens à ma vie.

Sommaire
Introduction: Enfin des élections en RD-Congo!. Des plateaux de Minembwe au Barreau de Lubumbashi
1. 2. 3. 4. Les Plateaux de Minembwe 15 La mort précoce de ma mère... .. . ... ...19 Avocat à Lubumbashi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 Etrange cas de conscience .. .. ..29

...9

De l'AFDL au RCD
5. 6. 7. 8. 9. Le calvaire des Banyamulenge ...35 Quand la politique jette son dévolu sur moi. . . . . ...41 La diplomatie comme porte d'entrée ..49 Repli sur Goma ..51 Dans la gestion de la rébellion 55

Dieu, la Bible et la politique
10. La place de la foi dans ma vie 11. La pratique politique selon la Bible 12. Le chrétien etles élections.. .. .. . .. .. .. .. . .. .. 63 71 . .. .79

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du Congo

La Transition en RDC : quel bilan?
13. La Transition en RDC: quel bilan 14. Le rôle catalyseur du RCD . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87 111

Notre vision pour le pays
15. Un parti, un projet.. . .. .. .. .. . .. .. . .. .. .. .. .. .. . .. ....121 16. Notre credo: la bonne gouvernance 125 17. Pour une économie de solidarité.. .. .. ... .. ...137 18. La jeunesse, la formation et l'emploi .141
19. 20. 21. 22. 23. 24. 25. 26. 27. L'enjeu social. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 La place de la femme congolaise. . . . . . . . . . . . . . . . . . ..149 Promouvoir les droits de l'homme.. . . . . . . . . . ...157 La justice, épine dorsale d'une nation... . . . . . . . . . . . .161 Défense nationale et sécurité publique .167 Pour un Etat fédéral, à régime parlementaire... ...169 Quelle diplomatie, quelle géopolitique? .. ... .. 173 Quelle géopolitique pour les Grands Lacs? . . . . ..177 Pour une approche dynamique de la nationalité. . ..181

Conclusion: Dieu cherche des hommes

...185

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Introduction: Enfm des élections en RDC !
Au moment où notre pays se prépare à aller - enfin aux élections, après des décennies de dictature, après seize longues et tragiques années de « Transition politique », il est de notre devoir de rendre compte de notre bilan. Nous devons rendre compte à notre peuple en notre qualité de gestionnaires de la (dernière) tranche de la transition politique (30 juin 2003 - 30 juin 2006) qui a conduit aux élections. L'exercice est indispensable. Je pense même que c'est un devoir, une obligation pour chacun des responsables politiques. De nos jours, c'est une règle morale et démocratique que de rendre compte de sa gestion à la communauté, d'autant plus que nous nous préparons à demander à ce même peuple sa confiance à l'occasion de prochaines échéances électorales. Pour moi, l'obligation de rendre compte s'avère impérieuse dans la mesure où, en tant que VicePrésident de la République en charge de la « Commission Politique, Défense et Sécurité », j'ai eu à gérer la quasi-totalité des objectifs de la «Transition» tels que posés par l'Accord Global et Inclusif de Sun City. Pour mémoire, celui-ci avait permis la mise en place (dès juin 2003) des « Institutions de la Transition» avec des objectifs suivants la réunification, la

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pacification et la reconstruction du pays; la restauration de l'intégrité territoriale et le rétablissement de l'autorité de l'Etat sur l'ensemble du territoire national; la formation d'une Armée nationale, restructurée et intégrée; la tenue des élections amSl que la réconciliation nationale. La « Commission Politique, Défense et Sécurité» a, en quelque sorte, porté sur ses épaules l'essentiel de ces matières, au travers de neuf ministères: l'Intérieur; la Défense nationale; la Justice; les Affaires étrangères; la Coopération régionale; les Droits humains; la Condition féminine et famille; la Presse et Information; la Solidarité et les Affaires humanitaires. Durant ces trois dernières années, notre credo a été la bonne gouvernance. Et la bonne gouvernance signifie aussi la responsabilisation des gouvernants avec l'obligation de rendre compte de la gestion. Mais après le bilan, quel projet pour demain? Je me demande, en effet, souvent, si nous avons bien analysé les causes et les racines des conflits qui rongent notre pays. Par exemple, avons-nous des réponses à la question de savoir comment éviter que l'histoire ne se répète pour la RDC ? Une autre question est de savoir si nous allons concevoir la Transition uniquement en termes d'une compétition électorale, ou si nous allons aussi considérer cette période comme une véritable transition vers une nouvelle société aux plans politique, économique et d'organisation sociétale. En d'autres termes, comment allons-nous consolider cette paix fragile pour favoriser le développement durable?

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Introduction:

Enfin des élections en RDC !

Ma foi en Dieu m'incline naturellement à l'optimisme. Je crois en mon pays. Je m'évertue à penser que l'après-guerre offrira à chacun de nous des meilleures opportunités. Nous devons, pour ce faire, remettre les choses à plat, repenser la société et son fonctionnement. Je rêve, moi, d'une société nouvelle, d'une société régénérée, d'une société fondée sur le mérite et la compétence. Notre pays a besoin de la contribution de toutes ses filles, de tous ses f1ls, sans discrimination, pour réaliser ce rêve: bâtir un pays plus beau qu'avant, réellement démocratique, prospère et digne de ses grandes potentialités, une nation digne de respect grâce au rôle catalyseur du développement qu'elle pourra imprimer à l'ensemble du continent africain. Dans ce livre, avec humilité, j'essaie de décliner ma vision de la Troisième République. Le passé récent de la RDC est ensanglanté. Il n'est point besoin de rappeler ici la situation chaotique dans laquelle se trouve notre peuple. Peut-on imaginer les dimensions d'une honte qui couvre les citoyens d'un pays comme le nôtre parce qu'ils vivent dans une pauvreté infra-humaine, uniquement parce que les richesses nationales sont mal gérées depuis des décennies, que les gestionnaires ne veulent ni changer de méthodes ni accepter leur tort ni encore accepter le moindre contrôle? Quelque soit la longueur de la nuit, le jour finit par apparaître. La population congolaise attend, avec détermination et espoir, le jour de la tenue effective des élections. Ce sera comme un jour de délivrance. La Nation aspire à voir le jour où, du lever au coucher du Soleil, nous serons dirigés par des personnes que nous 11

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aurons élues nous-mêmes. Des personnes pleines de légitimité et conscientes de leurs actes. Nous pouvons considérer avec lucidité que ce jour-là approche... Que le temps est arrivé. . . S'il est vrai que nous attendons ce moment avec espoir et impatience, nous croyons en même temps que les élections en RDC doivent être tenues dans des conditions de crédibilité. Il faut que ces élections soient les plus libres possibles, démocratiques et transparentes. Nous devons éviter les fraudes, les manigances et des opérations d'achat de conscience. C'est dans ces conditions seulement que le fruit des élections ne sera pas amer. Et parce que les dirigeants auront un profù souhaité, alors nous allons vivre dans un Etat véritablement sécurisé, démocratique et prospère au centre de l'Afrique.

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Des Plateaux de Minembwe au Barreau de Lubumbashi
« Fais de l'Eternel tes délices, et il te donnera ce que ton cœur désire» (psaumes 37 :4)

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Les Plateaux de Minembwe
La province congolaise du Sud-Kivu a toujours fasciné par la beauté de son paysage, de sa faune, de sa flore, par son relief fort riche. Décrivant le Sud-Kivu, James TRAUB, un écrivain américain, notait ces phrases pleines de poésie: «Le Sud-Kivu est l'une des régions les plus belles [de la RDC], c'est par surprise un point agréable, plus Hemingway que Conrad: collines vertes se perdant dans des lointaines et sombres vallées; exceptionnellement des vaches bien nourries broutant sur des versants supérieurs; des champs où sont plantés maïs, haricots, manioc et bananes. Le Sud-Kivu a abondamment de l'eau et du bois, l'or et les diamants, cuivre et cohan Coo .)>>1 Je suis merveilleusement attaché au Sud-Kivu pour en être originaire. Je suis en effet né à Minembwe, un certain 20 août 1964. Dans une petite localité qui s'appelle Rugezi. Minembwe se situe au milieu des montagnes surplombant à la fois Fizi et Uvira et proche de la forêt d'ltombwe (forêt équatoriale). La localité relève administrativement du territoire de Mwenga, l'un de huit territoires du Sud-Kivu. Le territoire de
1James TRAUB,« Le Cas Congo », In: New York Times Maga!{jne, N ew York, 3 juillet 2005.

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Mwenga, avec sa forme bien compacte, finit pourtant dans sa partie sud par une pointe avancée dans le territoire de Fizi. Le village de Minembwe dont ma famille est originaire est situé dans cette pointe. La contrée est également habitée par les Babembe, les Bashi, les Bavira, les Bafulero, tribus qui sont géographiquement plus proches du Rwanda que les Banyamulenge du Sud-Kivu qui sont, eux, à près de 200 kilomètres de la frontière avec l'étranger. La communauté Banyamulenge - à laquelle j'appartiens est majoritaire sur les hauts plateaux de Minembwe dits aussi hauts plateaux d'Itombwe. Lorsque notre pays est passé sous le joug de Léopold II - en prenant le nom Congo - mes ancêtres habitaient déjà le territoire. Ils étaient sans doute venus d'ailleurs, du fait des mouvements migratoires en Afrique en territoire qui deviendra le « Rwanda », à la suite de la colonisation belge. Culturellement, linguistiquement, nous sommes donc apparentés aux « Tutsi ». Nous sommes Congolais et Tutsi; une situation qui n'est d'ailleurs pas un cas exceptionnel dans notre pays. En effet, nous avons également des Babemba en Zambie et en RDC, nous avons des Tshokwé en Angola et chez nous, nous avons plusieurs tribus des Bakongo dans divers pays de l'Afrique centrale... Mais je dois noter, pour l'Histoire, que mes ancêtres - qui habitaient au Congo bien avant l'arrivée de la colonisation - ne sont pas à confondre avec les vagues successives d'immigration connues dans l'histoire récente de notre pays. Comme le renseignent, avec pertinence, les sciences ethnologiques et sociologiques

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Les Plateaux de Minembwe

les plus sérieuses l, les rapports et études de nombreuses organisations de droits de l'homme, les Banyamulenge sont présents sur le territoire congolais avant l'arrivée de bien d'autres tribus de notre pays, et bien avant l'avènement de la colonisation (1885) comme les populations dites rwandophones (Hutu et tutsi) de Rutshuru au Nord-Kivu. Il y a eu aussi des banyaruanda amenés par le pouvoir colonial, dès les années 1930, pour des raisons de main-d'œuvre: c'est la fameuse « transplantation» ou les immigrés dits de la « MIB» (Mission d'implantation Banyrwanda...) à Masisi, au N ord- Kivu. Evidemment, à cause de la porosité de nos frontières, de la faiblesse et des incohérences de notre propre Etat, mais aussi des conflits meurtriers dans les pays voisins, de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud de notre pays, il y a eu, au f1l des décennies, des étrangers qui ont traversé les frontières et vécu abusivement en RDC comme des congolais sans l'être sur le plan du droit. Si je donne toutes ces précisions, dès les premières lignes de ce livre, c'est pour dire à quel point je demeure lucide devant la question, fort complexe, de la nationalité dans notre pays. Je pose le décor de ce débat car je suis conscient que, à l'approche des élections,
1 Pour éviter de longs développements théoriques sur un sujet bien connu du grand public, nous suggérons, pour synthèse, ce livre de Jean-Claude WIlLAME: Ba'!Yanvanda et Ba'!Yamulenge, Violences ethniques et gestion de l'identitaire au Kivu, Paris: L'Harmattan, 1997. Ou celui de notre compatriote MAMPUYA KANUNK a-TSHIABO, professeur de Droit,: Le Conflit armé au
Congo-Zaïre, Ses circonstances et sagestion sous l'angle du droit des NationsUnies, Nancy, A.M.A.ED, 2001.

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beaucoup de politiciens qui manquent d'arguments pour nous attaquer du point de vue des valeurs liées au prom d'homme d'Etat, iront plutôt fouiner dans les poubelles de la médiocrité pour brandir, en désespoir de cause, des arguments fallacieux sur nos prétendues « origines ».

* * *

Pourtant, ma vie est d'une étonnante simplicité. Je suis tout simplement Congolais, né au Congo, des parents Congolais et de lignées congolaises. Voici mon arbre généalogique: du côté paternel, je suis Ruberwa ms de Ruhubazi, flis de Manywa, ms de Mushudunzi, ms de Nyamugwera, ms de Macumu du clan Abasita. Du côté de ma mère, je suis ms de Nyiramahoro Catherine, fille de Ruteyi, ms de Nyirikibwari, ms de Kadandari, ms de Sebihimba, ms de Sunzu du clan Abasinzira. J'ai fait toutes mes études, du primaire à l'Université, dans notre pays. Je n'ai jamais travaillé autre part que dans notre pays. Je suis né Congolais, et j'aime mon pays du plus profond de moi-même. Je suis né d'une famille modeste sur les hauts plateaux de Minembwe. J'ai commencé l'école primaire entre l'année 1971 et 1972. Mes parents ont eu six enfants. Trois garçons, trois filles. Ma famille était catholique au départ. Puis, nous sommes devenus protestants méthodistes. Toute notre éducation s'est effectuée à la lumière des principes chrétiens. Le modèle chrétien a influencé ma vie jusqu'à ce jour... *** 18

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La mort précoce de ma mère et la mort récente de mon père.
Je crois que chacun de nous porte en lui une blessure. Une déchirure intérieure, intime, liée à un événement, à une tragédie. Un fait inoubliable que l'on garde en soi, pour soi. Un événement qui construit sa personnalité. Ou qui la déconstruit. .. Selon le cas. . . A l'ordinaire, mon caractère réservé m'incline à la confidentialité. Ce n'est pas tant par méfiance, c'est plutôt une question d'éducation et de pudeur naturelle. Mais, aujourd'hui, je pense de plus en plus que, en tant que dirigeant d'un pays, mon parcours peut servir d'exemple à d'autres enfants plongés dans la détresse qui fut la mienne, pendant longtemps. La mort précoce de ma mère fut, en effet, pour moi une vraie tragédie. C'était en juin 1982. J'étais loin d'elle, pour raisons d'études. La distance rend toujours la douleur plus intense. Parfois, la distance vous culpabilise, en vous rappelant sans cesse que vous n'étiez pas là. Tous ceux qui ont perdu des êtres chers, en étant loin, connaissent ce sentiment terrible. Parfois, par vanité humaine, vous imaginez que si vous étiez là, au moment du drame, celui-ci ne serait pas survenu...

Notre vision de la République Démocratique

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Et le fait d'être très jeune - j'étais en pleine adolescence - me plongeait dans un désarroi indicible. Aucun enfant ne devrait être séparé de ses deux parents, pour quelque raison que ce soit. Si je n'étais pas croyant, j'aurais trouvé son destin injuste: si mon père, décédé récemment (2004), a suivi mon évolution, ma mère n'aura pas vu ma carrière. J'aurais tant aimé qu'elle jouisse du bonheur à côté de moi. J'aurais tant voulu lui offrir une vie plus facile pour lui permettre d'oublier ses souffrances, elle qui m'enfanta en pleine rébellion muleliste en 1964, elle qui a passé toute son existence dans les rudesses des plateaux de Minembwe. * * *

Quand je pense à ma mère, ce sont souvent ses pleurs qui reviennent à la mémoire. Oui, des pleurs d'une forte intensité... Nous sommes en 1980. Je viens de terminer la troisième année des humanités pédagogiques. Je me retrouve du coup devant une impasse: dans mon village, l'école s'arrêtait en effet à la troisième année des Humanités! Tout élève qui veut aller au delà de ce niveau scolaire doit par conséquent quitter le village. Or, étant suffisamment appliqué, ma famille souhaite me voir continuer mes études. Je devais par conséquent quitter les miens pour poursuivre ma scolarité. Après réflexions, mes parents vont fixer leur choix sur des cousins vivant entre les villes de Kalemie et Moba, dans la province voisine du Katanga. Ils étaient en mesure

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La mort précoce de ma mère

matériellement de supporter mes études. La décision est donc prise: je devais poursuivre mes études à Kalemie. La séparation avec ma famille est à la fois triste et affreuse. A cause des pleurs de maman. Des pleurs que je trouvais, sur le champ, disproportionnés. C'était presque traumatisant: savait-elle, par intuition maternelle, que nous ne nous reverrions plus? Ses pleurs vont m'accompagner le long de ce triste voyage pour Kalemie. J'y suis inscrit en quatrième des Humanités, à l'Institut de La Lukuga situé au camp militaire des marines. C'est dans cette école que j'obtiens, en 1984, mon diplôme d'Etat (baccalauréat). Quand, depuis le Nord-Katanga, j'apprends la mort de maman, c'est tout mon univers qui s'écroule. J'ai vraiment eu difficile à le croire. Il fallait que je me rende au village (Sud-Kivu) pour constater qu'elle n'était plus là. Elle est morte suite à une maladie bénigne, dans un dispensaire à Bijombo, un des groupements qui surplombent Uvira. * * *

Dans mes moments les plus personnels, mes pensées vont souvent vers ma mère. Je garde, dans ma mémoire, les traits de son visage fin. Et le souvenir d'une brave ménagère. Grande de taille. Toujours préoccupée par le sort de ses enfants. J'ai toujours pensé que j'étais son f1ls le plus chéri. De tous mes frères et sœurs, je crois que je reste le plus respectueux des principes que nous enseignait maman. Servante chrétienne, elle a beaucoup participé à ma vie d'enfant et d'adolescent. Je lui dois 21

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mes convictions religieuses. Je les ai cultivées, intensément, en voyant comment ma mère tenait à la vie chrétienne. Elle m'a tout légué. Elle a posé, de manière certaine, les fondements de mon avenir. Son œuvre est indissociable à celle de mon père, mort en 2004, une année après la prise de mes fonctions comme Vice-président de la République. Lui aussi est mort d'une maladie bénigne, dans un dispensaire d'IIundu, non loin de notre village nataL Mon père et ma mère avaient des caractères différents. Lui était du type colérique, alors que maman était plutôt flegmatique. Tous deux étaient ancrés dans le christianisme après leur conversion. Et ils sont morts chrétiens avec l'espérance de la résurrection. Mon père a eu l'avantage de suivre mon étonnante ascension. Il a été mon conseiller tant il connaissait les hommes. Mon père est mort, en me laissant un profond regret: si nous étions dans un pays développé, avec des moyens de communication et des soins de santé adéquats, il serait encore en vie. Hélas, malgré mes fonctions, je n'ai pas pu arrêter sa mort. Dieu avait décidé autrement. Ce que je retiens de mes parents, c'est qu'ils m'ont légué quelque chose de plus cher que de l'argent, que de l'or, que les vaches (nous sommes un peuple pasteur): il s'agit des valeurs de la vie, des vraies valeurs. * * *

Aujourd'hui, j'essaie de transmettre les mêmes valeurs à ma propre famille. Pour n'avoir jamais connu une vie mouvementée, mon mariage revêt une
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La mort précoce de ma mère

importance capitale. Chantal et moi nous sommes mariés à Lubumbashi dans la commune portant le même nom, devant le Bourgmestre, le Professeur Kanyinda. C'était le 18 Juillet 1992. La cérémonie religieuse a eu lieu à l'Eglise méthodiste de Lubumbashi sous la bénédiction de l'aumônier universitaire Pasteur Kalombo de l'Université de Lubumbashi où j'ai été consacré diacre. Si je me sens Lushois, je peux dire que mon épouse est plutôt I<inoise. Elle a grandi au quartier communément nommé «Plateau des professeurs» de l'Université de Kinshasa, puis à Lemba, quartier Salongo- Nord. A l'époque, elle habitait chez une de ses sœurs, dont le mari, monsieur Mutambo, était Secrétaire général académique à l'Institut Supérieur Technique Médical (ISTM en sigle), avant d'évoluer dans les affaires et comme leader de notre communauté. Nous nous sommes rencontrés en 1990, après mes études universitaires. Je séjournais pour quelques jours à Kinshasa aux fins d'obtenir le « Certificat de Nationalité ». Pour mémoire, dans notre pays, toute personne désirant exercer comme avocat doit se prémunir du « Certificat de Nationalité ». Après enquêtes minutieuses, le service du Ministère de la Justice délivrait ce document sans lequel vous ne pouvez exercer comme avocat. J'ai obtenu mon certificat en 1990. C'est durant ce séjour kinois que j'ai rencontré Chantal, elle-même orpheline de père. Elle a grandi dans les valeurs chrétiennes. Elle fréquentait aussi l'Aumônerie Protestante de l'Université de Kinshasa, ce qui a toujours facilité notre harmonie malgré les épreuves endurées par notre couple.

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Notre vision de la République Démocratique

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De notre union, trois enfants sont nés. L'aîné a treize ans - il s'appelle Christian Ruberwa. Ensuite, il y a une fille de dix ans: Ruth Ruberwa. Wilson Ruberwa, qui a cinq ans, est notre dernier fils, à ce jour. Les parents de Chantal sont également originaires du Haut Plateau de Minembwe, mais du village de Tulambo. Nos deux villages sont voisins. Mon épouse est aussi une fervente chrétienne. Dès notre rencontre, nous avions confié nos vies dans les mains de Dieu. Nous estimons que le temps qui nous reste à vivre est aussi le temps qui nous reste à continuer à faire du bien. ***

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Avocat à Lubumbashi
Pour avoir passé une bonne partie de ma vie - de 1980 à 1996 - dans la province du Katanga, et de 19841990 à Lubumbashi, je me considère, également, comme un Lushois. Le Katanga est une province que je connais bien, que j'aime beaucoup. Sentimentalement, je suis très lié à cette province qui m'a vu me réaliser en tant qu'homme et en tant qu'Avocat. J'ai fréquenté la faculté de Droit de l'Université de Lubumbashi. Pendant cinq années. J'avais de bonnes notes. J'ai fini mes études en 1989, une année avant 1990, année où commençait la «transition politique» qui a ouvert la période trouble que nous tentons de clore. Si notre pays n'était pas entré dans le cycle de violence qui a perturbé notre vie depuis une décennie, je serais probablement encore à Lubumbashi, comme Avocat. Après mes études universitaires, j'ai séjourné à Kinshasa afin d'obtenir le «Certificat de Nationalité Zaïroise ». C'était et c'est toujours la règle pour tout candidat ou toute personne qui veut devenir avocat dans notre pays car la loi sur le barreau l'exige. La démarche pour obtenir cette pièce était particulièrement difficile. Il fallait obligatoirement être à Kinshasa en vue de passer des interviews fort serrées au Ministère de la Justice. A l'issue d'une série d'interrogatoires, le

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Ministre de la Justice délivrait le précieux certificat. Le mien fut signé, sans peine, par Madame Muyabu N'Kulu, alors ministre de la Justice et Garde des sceaux, en Avril 1990. Au demeurant, je dois préciser que j'ai été parmi les premiers juristes de ma promotion ou de ma génération qui furent admis au barreau. J'ai prêté serment un certain 07 août 1990 devant la Cour d'appel de

Lubumbashi. La séance était présidée par le 1er
Président Bojambwa, actuellement magistrat à la Cour suprême de justice (CSJ), sous la direction du Bâtonnier Ntoto Aley Angu, actuellement avocat près la Cour Suprême de Justice. Me Florent Kabongo Masakay qui venait de l'UNIKIN me précéda de quelques mois, alors que les autres finalistes de l'UNILU, mes collègues, prêtèrent serment après moi. Il s'agit notamment de maîtres Guyindula (yan), Mutumbe, R. Ngoy Kakudji, B. Musale,J. Kalala Mupasa, etc. Mais pendant que mon dossier avançait au barreau et de retour à Lubumbashi, différentes professions juridiques s'offraient à moi. Mais, comme tout le monde, j'ai eu ma petite période de tâtonnements. A l'instar de tout universitaire de la province minière, j'ai rêvé un moment d'une carrière de cadre à la Gécamines. La grande et mythique Gécamines était encore l'entreprise de référence du pays. J'aurais pu aussi finir à la magistrature: je fus même nommé magistrat dans les années 1990, et affecté d'abord au parquet près le tribunal de Grande Instance de Kananga puis, plus tard, à Lubumbashi, au Tribunal de Paix de la commune de Katuba. Dieu merci, j'ai réussi à trouver ma vraie 26

Avocat à Lubumbashi

vocation professionnelle, car, au fond, ni le conseil juridique d'entreprise ni la magistrature ne m'intéressaient vraiment. Je me suis donc inscrit au Barreau de Lubumbashi. Nous avons constitué la première génération des avocats issus de la faculté de droit de Lubumbashi. Pour mémoire, cette faculté fut rouverte en 1984. Il faut savoir que pour les avocats Katangais, le Barreau de Lubumbashi constitue le Barreau de référence. Il y avait une sorte de tradition du fait que l'histoire fit du Barreau de Lubumbashi le premier du pays, avec ses célèbres « revues juridiques» en matière de jurisprudence. Je garde des souvenirs inoubliables du Barreau de Lubumbashi où je suis encore inscrit, m'acquittant de mes cotisations. J'y suis encore avocat. J'ai commencé ma carrière d'avocat dans l'un des cabinets les plus prestigieux de la ville: celui de Me M'Bu Ne Tang. C'est dans ce cabinet que j'ai rencontré Me John Mbuyu, Avocat près la Cour d'Appel, dont j'avais suivi le cours de droit financier à l'Université. Mais, Me Mbuyu ayant quitté ce Cabinet, pour en ouvrir un autre avec Me MusaEri, je me suis retrouvé en quelque sorte contraint de le remplacer. Ce qui était un vrai défi pour moi. A mes yeux, Maitre Mbuyu représentait l'avocat par excellence. L'homme était intelligent, compétent mais également doté de grandes valeurs morales et chrétiennes. Le remplacer était un défi énorme. Je me suis en effet retrouvé responsable de plusieurs dossiers et contentieux, aussi variés que possible. Je forgerais mon expérience d'avocat à la suite de ces circonstances. Au niveau du Droit, j'ai parcouru des contentieux dans tous les domaines: droit maritime, 27

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droit pénal, droit des obligations, droit des affaires, droit aérien, droit du travail,. . . J'étais obligé de travailler jour et nuit parce que, en face de moi, j'avais des avocats de grande renommée du fait que la plupart des clients de Me Mbu avaient pour adversaires les parties dont les avocats conseils étaient aussi anciens que célèbres dans la ville. Or Me Mbu, déjà avocat à la Cour suprême de Justice, en ce tempslà, prestait plus à Kinshasa. Il ne rentrait à Lubumbashi qu'une fois par mois. Me Mbu, par le rythme de travail, la rigueur et le respect de la déontologie, aura été pour moi un maître de stage digne de ce nom malgré l'intermittence entre Kinshasa et Lubumbashi, le reste du temps lui-même m'ayant confié aux bons soins de Me Mbuyu et de feu Me N'Kulu Mwakizyaki très travailleur aussi. Il m'a fallu donc affronter des avocats ou Cabinets de renom tels que Maître Ntoto, Maître Tshibangu, J'ai donc acquis une expérience très consistante en peu de temps. Au bout de deux ans, j'étais en mesure d'ouvrir un cabinet avec un bon potentiel de connaissances, d'expériences, disposant d'une clientèle importante grâce à un minimum de réputation dans la ville. Installé à mon propre compte, j'ai eu à défendre les plus grandes entreprises de la ville. Mais également des personnes démunies. Pour des raisons de déontologie, je m'oblige à ne pas citer leurs noms. Ma carrière d'avocat est un chapitre essentiel dans ma vie, ce qui va d'ailleurs inspirer pour beaucoup ma carrière politique car je reste avocat après tout.

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Etrange cas de conscience
Il m'arrive souvent de penser à un jeune homme
dont je ne me souviens malheureusement plus du nom. Un jeune homme de 17 ans, donc mineur. Il était de la tribu Tabwa de Moba, groupe ethnique bien connu de la province du Katanga. Aujourd'hui, les circonstances de la vie nous ont éloignés l'un de l'autre, de manière inexorable, je crois. A moins qu'il ne lise ce livre... Il m'arrive souvent de penser à lui car son personnage a marqué ma carrière d'avocat. Nous sommes donc à Lubumbashi, au début des années 1990. Je suis essentiellement Avocat d'affaires. Le cabinet marche plutôt bien. Un jour, je suis convoqué aux Greffes de la Cour d'Appel. Où l'on m'apprend que j'étais désigné pour défendre un démuni qui n'avait pas les moyens de payer les honoraires d'un avocat. L'acte commis par de ce curieux client que la pratique judiciaire m'imposait était d'une répugnance indicible. Surtout pour moi qui suis chrétien. Le jeune homme vivait à Sakania, hébergé par sa sœur qui était mariée dans cette ville. Il avait été l'auteur d'un viol qui a entraîné la mort de la victime âgée de 62 ans. Il avait été condamné à 20 ans par le Tribunal de Grande Instance de Kipushi. L'enjeu du procès en appel résidait

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dans le fait que la Cour craignait que le jeune homme qui était quand même mineur et sans moyens de défense, soit condamné à la même peine, ce qui fait qu'il serait encore en prison aujourd'hui. * * *

Dans un premier temps, je fus choqué du fait que la Cour me demande à moi de défendre un tel cas. Comment pouvais-je défendre un homme qui a « sciemment» violé une femme et dont le viol a entraîné la mort de la victime? Ce choix porté sur ma personne, en tant qu'avocat commis d'office, me choquait. J'ai vécu la contradiction - entre ma vie de chrétien pratiquant et cette exigence inhérente à la vie d'avocatde manière tragique. Je finis par en faire part à Maître Mbuyu qui demeurait un modèle pour moi. J'en ai parlé également à Maître N sikulu qui était lui aussi un avocat chrétien. De ces deux aînés, j'apprendrais une sagesse, bien chrétienne. Si, m'ont-ils dit, Jésus tient compte de notre état de pécheur, puisque le Christ est notre Avocat auprès de Dieu, Il ne serait pas venu sur terre, Il ne serait pas mort pour nos péchés. Et si le Fils de l'Homme lui-même est mort sur la croix pour nos pêchés, nous devions, en tant que chrétiens, avoir de la compassion pour les autres pêcheurs. Et, puis, après tout, comme me le rappelait si bien Maître Mbuyu, je pouvais plaider coupable. Je me mis au travail, dans cet état d'esprit. Et mon sérieux prit le dessus sur toute autre considération: j'ai si bien étudié 30

Etrange cas de conscience

le dossier, que j'en arrivais à dégager plus de quinze cas de circonstances atténuantes. Le procès eut lieu. Ma plaidoirie permit une réduction sensible de la sanction du jeune homme assassin. Il a échappé à l'exécution capitale. Il alla tout de même en prison. Au bout de deux années seulement, il obtint la libération conditionnelle du fait d'un bon comportement en prison, ce que j'attribue aux conseils que je lui avais prodigués et même à sa conversion à Christ pendant nos réunions qui préparaient le procès. * * *

A sa sortie de prison, il est venu me voir. Pour me remercier. Je lui ai rappelé le fait qu'au fond, je n'avais fait que mon travail d'avocat. Qu'il fallait plutôt remercier le Ciel. Qu'il fallait beaucoup prier, travailler et rester correct car une nouvelle vie l'attendait... Le jeune homme - devenu quasiment un homme, par l'âge et par une rapide maturité acquise en prison tenait plutôt à me dire, le plus sérieusement du monde, qu'il était prêt à me suivre partout, à faire ce que je voulais... Mon ancien client venait m'apprendre qu'il voulait devenir mon serviteur, mon esclave, parce que sans moi il croupirait vingt ans de vie en prison ou même qu'il allait y mourir... Ma vie professionnelle d'avocat a toujours été une expérience merveilleuse; elle m'a mûri: être à l'écoute des gens, personnes physiques ou morales, suivre religieusement les confidences, donner des conseils appropriés, étudier la psychologie du client pour savoir 31

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s'il vous dit la vérité ou pas, préparer minutieusement le dossier pour ne pas être ridicule aux audiences, accompagner le client qui risque l'arrestation chez le magistrat, assurer une bonne plaidoirie, écouter le verdict du tribunal ou de la Cour. . . Cette vie professionnelle dense faisait de moi un avocat possédant un cabinet émergeant. Parmi mes collaborateurs, il y avait Me Kena wa Tshimanga, alors avocat stagiaire, très appliquée au traitement des dossiers et à la défense des intérêts des clients. Il y avait aussi Me Malala qui prêta serment plus tard et qui tient le cabinet encore aujourd'hui. Dans le personnel, j'ai bénéficié de l'aide de Papa Senga, Pascal, etc. Mes seuls soucis étaient liés aux difficultés rencontrées par ma communauté, les Banyamulenge: rejet, exclusion, contestation d'identité, non intégration, victime d'abus de droits de l'homme et de tueries, etc.

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De l'AFDL au RCD
« Celui qui ferme les yeux sur la violence est simplement aussi coupable que celui qui la commet }) (Martin Luther King)

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Le calvaire des Banyamulenge
Aujourd'hui, une certaine opinion voudrait à tout prix me présenter comme le leader du seul groupe ethnique Banyamulenge. Quand ils sont généreux, mes détracteurs me présentent comme le leader de la population Hutu et Tutsi du Congo. Je trouve cette assertion ridicule et sans fondement. Certes, dans l'espace présidentiel, je suis le seul leader issu de cette communauté. Mais quand on est sincère, on ne peut écrire l'Histoire moderne de la RDCongo sans nous citer parmi les leaders nationaux soucieux du devenir de notre pays. Cependant, la situation vécue par ma communauté1 à cause des régimes dictatoriaux aura précipité mon entrée en politique. Dans des circonstances normales, si notre pays avait disposé d'un Etat cohérent, je serais peut-être encore avocat à Lubumbashi. Avant l'AFDL, les activités politiques que j'ai pu mener sont rares et mineures. Quand, en avril 1990, M. Mobutu annonce la libéralisation politique, j'ai adhéré sans beaucoup d'enthousiasme au PNF (parti des nationalistes fédéralistes) de Maître Kisimba Ngoy, aujourd'hui
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Il faut noter que nous n'avons pas le monopole de la souffrance,

car, dans notre pays, d'autres communautés ont été victimes de l'exclusion: les cas de la communauté kasaïenne, de la communauté Berna, de la communauté Lendu, etc.

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Ministre de la Justice. J'étais membre du comité provincial. J'étais chargé des relations publiques. Aussi je m'intéressais aux questions des droits de l'homme. J'étais membre de la Ligue zaïroise des droits de l'homme, fondée en mai 1990 par Bwana Kabwe, à la suite de l'événement dit «massacre des étudiants de Lubumbashi ». J'ai toujours eu une sensibilité particulière pour les questions des droits de l'homme. Intérêt consciemment ou inconsciemment lié au sort réservé à ma communauté. Comme on le sait, celle-ci avait souvent été victime des exactions et autres abus, tant de la part du pouvoir politique que d'une partie de la population manipulée. En politique, les Banyamulenge n'ont pas eu une forte représentation, hormis quelques rares figures: le député Gisaro, mort en 1980, le député provincial Dugu wa Mulenge, le commissaire de zone d'Uvira, Mutura Mushishi, la commissaire de zone de Fizi, madame Rukemurwa,. . . Des candidatures à la députation nationale dont celles de Mutambo Jondwe (décédé depuis) et Musafiri Mushambara furent rejetées pour « nationalité douteuse ». Bien sûr qu'il faut noter que depuis 1960, nous avions des candidats aux élections locales dont Bishirimbeho (mon cousin), Karojo etc. Quant au Nord-Kivu, leur percée en politique a été remarquable très tôt, qu'il s'agisse des Hutus ou des Tutsis. A titre d'exemple, M. Rwakabuba, qui était ministre dans les années 60 et qui a occupé des fonctions importantes au sein du Comité central du MPR... Mais toutes les fonctions occupées par ce dernier n'avaient pas 36

Le calvaire des Banyamulenge

empêché qu'il soit chassé de la Conférence nationale souveraine. . . Même Monseigneur Kanyamachumbi, Secrétaire général du Comité permanent des évêques du Congo (Zaïre à l'époque) a été victime de l'exclusion. Il y a eu un président de l'Assemblée nationale, des députés (comme Rwiyereka, Gatariki), des ministres (comme Senzeyi)... Le cas le plus connu fut celui de Barthélemy Bisengimana qui exerça les fonctions de Directeur de Cabinet du Président Mobutu. Depuis les années 1980 et plus tard avec la démocratisation, dans les provinces de l'Est, l'idéologie d'exclusion basée sur la question « Qui est Zaïrois, Qui ne l'est pas?)} a pris des proportions incontrôlables. Evidemment, dans un amalgame tragique, on mettait, dans le même sac, les Banyamulenge et les autres tutsi et Hutu du Kivu réellement Congolais, et dans le même sac, ceux qui pouvait être de nationalité rwandaise, ougandaise, kenyane, somalienne, éthiopienne, érythréenne, des peuls de l'Afrique de l'Ouest, pourvu qu'ils aient un phénotype différent. Ceci préparait pour plus tard la commission de crime de faciès que le pays a connu sans épargner d'autres congolais du Kivu, du Kasaï, de la province Orientale, du Bas-congo, dès l'instant qu'ils ressemblent aux « Rwandais )}. Au lieu d'apporter à la communauté nationale de vraies lumières sur la question, les délégués du SudKivu à la Conférence nationale souveraine allaient briller par leur intransigeance et leur amalgame. Dans ce climat social et politique malsain, nous allions être victimes des spoliations, des brimades de toutes sortes. La situation, pourtant tragique, frôlait par moments le risible: la répression visait parfois tout 37

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Tutsi, étranger ou Congolais, en épargnant les Hutus... Parfois, la répression visait Hutus et Tutsi, sans distinction... On était en pleine crise identitaire: ça commençait par des intimidations, des injures dans la rue, pour finir par des arrestations et bien sûr des tueries. Sous la Deuxième République de Mobutu, nous étions parfois interdits de présenter des candidats aux élections, dans nos propres villages! Là encore, on frôlait le ridicule: d'une part, nous n'avions pas le droit d'être éligible, sous prétexte que nous étions « étrangers », mais, d'autre part, nous pouvions voter puisque, de toutes les façons, les autres candidats du Sud-Kivu avaient besoin des voix... Situation juridique ambiguë et contradictoire: on nous rejetait de la main gauche comme candidats et, de la main droite, on avait besoin de nous comme électeurs. Et une fois élu, les députés qui ont bénéficié de nos voix brillaient par leur extrémisme à notre égard. En observant cela, j'ai réalisé combien le monde est injuste. Parfois, nos parents refusaient d'être instrumentalisés en brûlant les urnes (à Bibokoboko-Fizi) en 1982. Pour notre communauté, cette ambiguïté juridique, politique, sociologique, était dramatique. Lassés par tant d'injustices, une vingtaine de chefs coutumiers Banyamulenge victimes des exactions, à titre d'exemple, ont dû exprimer leur désespoir à l'Etat. Résultat: ils ont eu droit à un procès serré! Un vrai interrogatoire, ponctué de menaces. Conduits de Vyura (zone de Moba) à Lubumbashi, traduits devant la Cour d'Appel, défendus par les avocats Ntoto, Kifwabala, que j'assistais, ils furent libérés par la suite. 38