130 pages
Français

Pour l'honneur de l'armée

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Cette publication n'est pas un règlement de compte entre un lieutenant colonel et un général. L'auteur pose la question cruciale, étendue à d'autres cas, de savoir si l'honneur de l'armée consiste à masquer et déguiser des actes inexcusables, ou au contraire, afin de ne pas salir l'institution une seconde fois par le mensonge, à dire la Vérité, aussi pénible que ce soit.

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Date de parution 01 juin 2006
Nombre de lectures 314
EAN13 9782296151086
Langue Français

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ISBN : 2-296-00944-1 © 2006
Jai appris à être soldat... Jai appris la grandeur de la discipline et de la subordination de lin dividu au tout. Le don total... Jai appris ce quétait tuer. On mavait, comme à chacun, enseigné le respect de la vie humaine. Puis un jour on ma dit : liberté dassas sinat, pis, obligation dassassinat... Jai pillé, comme tout le monde. Jai appris à incendier... Ma déter mination était prise de sang froid. Jacceptais de faire la guerre comme on accepte une expérimentation. Et layant faite, je savais quil me serait reconnu une sorte de droit imprescriptible den parler comme je lentendrais à la face de nimporte quelle brute ou imbécile de héros. Paul VaillantCouturier,Ce que jai appris à la guerre, Les cahiers contemporains, Editions Montaigne, 1927.
Né en 1892, «dans le corset des poteaux frontières», avocat au barreau de Paris, mobilisé dès le début de la Grande Guerre, blessé en septembre 1915, gazé dans son tank en juillet 1918, le lieutenant VaillantCouturier est décoré de la croix de guerre avec plusieurs citations. Après larmistice, devenu militant pacifiste et internationaliste, il lance avec Henri Barbusse le célèbre slogan «guerre à la guerre». Il séteint en 1937 après avoir transmis son idéal à une partie de la jeunesse, ambition nant de «continuer de vivre dans la racine des blés murs». Extrait dePaul Vaillant Couturier, Dans la racine des blés mûrs, Paul Markidès, ARAC, 2 place du Méridien, 94807 Villejuif.
Préface
Sursitaire, appelé sous les drapeaux en octobre 1955, jarrivai en Algérie le 20 avril 1956. Javais 25 ans. Je sortais de luniver sité, où javais fait des études de lettres dans une ville du sud de la France, dans laquelle javais été pendant un an président de lassociation des étudiants catholiques. Jétais marié. e Je fus affecté au 17 B.C.P.  alors basé à ElMilia, dans la presquîle de Collo (Constantinois) , qui faisait partie de la deuxième demibrigade de chasseurs à pied, dont le capitaine PierreAlban Thomas était le chef du deuxième bureau (en même temps que celui du secteur dElMilia). Placé comme secrétaire auprès de lO.R. (officier de renseignement) du bataillon, je fis assez vite fonction dO.R., en remplacement du lieutenant, puis du sergent qui avaient rempli cette fonction avant moi et qui, probablement du fait dun déficit de cadres dactive, avaient été affectés ailleurs. Par la suite, théoriquement sous les ordres du capitaine adjoint du chef de bataillon e commandant le 17 B.C.P., qui termina sa carrière comme général, je jouissais dune grande autonomie. Javais près de moi un secrétaire et un chauffeur. Chaque jour, jétablissais un B.R.Q. (bulletin de renseignements quotidien) concernant lacti vité de chaque compagnie et les résultats obtenus et, parfois, après un interrogatoire de suspect ou un entretien avec un fellaghaune fiche de renseignements. Remis au chef« rallié », de corps, tous les documents étaient en principe transmis à lau torité supérieure, autrement dit aboutissaient entre les mains du capitaine Thomas. En mai 1957, après un séjour dun peu plus de trois mois à Arris, dans les Aurès, où mon bataillon avait été envoyé, je fus à sa demande détaché auprès de lui pour
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moccuper plus spécialement de laction psychologique, qui faisait partie de ses attributions, le deuxième et le cinquième bureau étant alors couplés. Pendant que mon bataillon restait à Arris, je me retrouvai à Biskra, au début de lété saharien De lAlgérie, jai donc connu successivement ElMilia, Arris, puis Biskra. Cest mon séjour à ElMilia, de loin le plus long, qui ma surtout marqué. La zone était censée avoir été pacifiée par le colonel Bigeard. En fait, la C.C.A.S. (compagnie de comman dement, dappui et des services)  à laquelle jappartenais ayant pris ses quartiers à ElMilia, où il y avait des écoles, une gendarmerie, une justice de paix et qui était le cheflieu de la commune mixte, nous vivions à lintérieur de ce bourg ceint de barbelés comme si nous y étions assiégés. Deux fois par semaine environ, un convoi blindé se rendait à Constantine, essuyant souvent des coups de feu au passage. Au moment où jy étais, sans compter les fonctionnaires, en particulier les enseignants, une quarantaine de civils européens devaient vivre à ElMilia. Les attentats étaient nombreux et souvent meurtriers. Ladministrateur civil qui était à la tête de la commune mixte fut abattu à proximité de son bureau par un terroriste  les coups de feu retentirent à travers toute la bourgade. Notre interprète, un sergentchef musulman, fut grièvement blessé au cours dune ronde quil effectuait à lextérieur des barbelés. Une grenade défensive de fabrication française, amorcée et lancée par un terroriste, tomba devant moi et une belle brochette de militaires gradés et de civils à la sortie de la messe, un dimanche, et foira. Nous lavions échappé belle Quant aux autres compa gnies de notre bataillon, elles étaient basées dans le bled, autour dElMilia. Celui que nous considérions comme notre ennemi direct, que nous combattions, était Si Messaoud. Quelle fut mon expérience dans ce contexte ?
Larmée nétait pas censée faire la guerre mais mettre en uvre la politique de pacification inaugurée par le gouvernement de gauche, à la tête duquel se trouvait le socialiste Guy Mollet. Je ne résiste pas à lenvie de citer leGuide pratique de pacification à lusage des commandants de sousquartier,publié par le e Bureau psychologique de la X région militaire :
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Face à la haine, faites preuve damour. Face au mensonge, imposez la vérité. Face à la terreur, ramenez la confiance.
En fait, contre un ennemi soutenu par une grande majorité de la population, souvent terrorisée et que nos méthodes de guerre, face à cet ennemi insaisissable, révoltaient, cest bien dans une guerre que nous étions engagés. Une « sale guerre », sil en fut, car lAlgérie était française et nous avions souvent en face de nous des F.M.A. (Français musulmans dAlgérie) qui avaient combattu dans larmée française. Un appelé comme moi avait limpression dune guerre sans issue au service dintérêts qui nétaient pas les nôtres. Ce nest que longtemps après que jai reconnu la douleur de ces Français dAlgérie dorigine métropo litaine qui considéraient comme leur la terre sur laquelle ils vivaient, travaillaient, et sur laquelle, pour certains, ils étaient nés. Cette douleur, ils la ressentirent quand ils durent quitter lAlgérie mais déjà, à cette époque, on avait limpression que, dans cette région, les jeux étaient faits. Cadre subalterne et appelé, je neus pas, comme le capitaine 1 Thomas, à désigner des otages , mais jassistai à des séances de torture dhommes, dune femme et même dun adolescent, conduites par deux inspecteurs de la P.J. de Constantine dans les caves de la gendarmerie dElMilia. Il fallait avoir le cur bien accroché pour résister à « ça » (je nai pas dautre mot pour désigner linnommable), mais  je lai dit  javais 25 ans alors et me trouvais donc moins vulnérable que la plupart des jeunes conscrits. Un fait rapporté par Jacques Julliard en 2000 dans sa contribu tion intitulée « Torture » pour le dossier consacré à la guerre dAlgérie dans le numéro 1884 duNouvel Observateurmen a rappelé un autre, presque semblable, qui eut lieu dans le secteur dElMilia. Et pourtant il ne sagit pas dune de ces histoires qui se racontaient dans les popotes, adaptation plus ou moins stéréo typée dun canevas reposant tout entier sur lambiguïté du verbe « descendre », que les circonstances fournissaient maintes
1.Les Désarrois dun officier en Algérie, Paris, Seuil, « LÉpreuve des faits », 2002.
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occasions dillustrer Au cours dune patrouille, un aspirant dune de nos compagnies surprend toute la population  y compris les hommes  de lamechta(village) Dardar dans laquelle, jusquelà, nos soldats navaient jamais trouvé dhommes. Il rassemble ces derniers et demande par radio au capitaine commandant sa compagnie ce quil faut en faire. Réponse de ce dernier : « Descendezles. » Sans se poser de questions sur le sens du mot « descendre », il fait mettre ses fusilsmitrailleurs en batterie et exécute au fond dun ravin toute la population mâle du village. Le commandant de compagnie aurait voulu dire : « Descendezles à la compagnie » Quoi quil en soit des motifs de cette exécution sommaire, nos patrouilles ne purent par la suite plus jamais se rendre dans cettemechta sans essuyer des coups de feu. Il sagit bien là dun fait réel, qui naurait pas été connu si la conversation entre le commandant de compagnie et son chef de section navait pas été entendue par des tiers sur un poste radio portatif. Les hommes tués figurèrent sur le B.R.Q. que je rédigeai comme autant defellaghaabattus au cours dun prétendu accrochage. Une autre fois, je reçois au bureau la visite dun Algérien dont le fils, réquisitionné au moment dun départ en opération pour porter sur son dos le poste SCR 300, lourd dune petite vingtaine de kilos, qui permettait dassurer les liaisons radio, nétait pas revenu chez lui à lissue de cette opération, deux ou trois jours plus tard. La demande de ce père était appuyée par les gendarmes, dont il était un indicateur. Renseignements pris, jap prends que ce jeune homme, qui était tout sauf un suspect, avait été « liquidé » à la fin de lopération, car on lavait choisi au hasard, on ne savait pas qui il était et, quand on navait plus eu besoin de lui, on avait trouvé ce moyen expéditif pour sen débarrasser. Je ne sais si les gendarmes ont été mis au courant mais, pour ma part, je nai jamais osé dire la vérité au père du jeune homme. Je pourrais aussi évoquer le souvenir dun capitaine détaché à 2 la commune mixte dElMilia qui sétait personnellement
2. P.A. Thomas en parle à propos de lassassinat de ladministrateur de la commune mixte dElMilia (op. cit., p. 111).
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