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Pour une ambition Francophone

De
168 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 275
EAN13 : 9782296313026
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POUR

UNE AMBITION

FRANCOPHONE

Le désir et l'indifférence

Illustration de couverture: Toile appliquée de Koffi Gahou (Bénin) Photographe: Pascal Sacleux

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3907-1

DOMINIQUE GALLET

POUR UNE AMBITION FRANCOPHONE
Le désir et l'indifférence

Editions L'Harmattan, Paris 5 - 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005

"Jamais las de guetter dans ['ombre la lueur de l'espérance. " Charles de Gaulle
MEMOIRES DE GUERRE

"Si un nouveau sursaut doit se produire, il continuera ce que j'ai fait et non ce qu'on aura fait après moi. " Charles de Gaulle à André MaJraux
LEs CHENES QU'ON ABAT

I
NUIT BLANCHE A BAMAKO

La journée de tournage s'était déroulée dans de bonnes conditions. L'entretien avec le jeune écrivain malien Moussa Konaté que nouS venions de réaliser le long du fleuve Niger et dans le jardin botanique de Bamako nous avait apporté une riche moisson pour le montage de l'émission-portrait que le magazine Espace francophone lui consacrait. J'avais en particulier beaucoup apprécié la déclaration de ce militant du mouvement démocratique malien sur le classicisme de sa langue française, dont il s'excusait presque, sa description de son enfance à Kita, "une des rares villes où il n'y a pas de frontières entre les religions", comme son hommage inattendu et malicieux à Tintin, "un héros qui m'a profondément marqué et qui m'a beaucoup aidé sur le plan de l'imagination" . Nous dînions au restaurant du Grand Hôtel de Bamako en compagnie du réalisateur malien. Repas de travail destiné à régler les derniers détails du tournage du lendemain, consacré à l'éclosion d'une presse satirique dans le pays. Depuis quelques minutes le ton montait à une table voisine où se trouvaient trois Européens et un Africain. Ce dernier disait avec force et colère ce qu'il avait sur le coeur. De notre table nous pouvions entendre distinctement ses propos: "J'en ai 5

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assez de ces Français honteux de leur langue et qui au Bureau international du travail, à la Commission européenne ou ailleurs utilisent systématiquement l'anglais dans leurs rapports, leurs lettres, leurs discours! Alors que le français a un statut d'égalité avec l'anglais, ils contribuent à nous mettre, nous les francophones, en état d'infériorité!" J'allai le féliciter et le remercier chaleureusement pour son combat. Il me répondit: "Nous les Africains, avec quelques Québécois, nous sommes trop souvent seuls pour résister à la volonté hégémonique anglophone et maintenir l'usage du français dans les organisations internationales. La France doit prendre conscience des enjeux et nous rejoindre au plus vite dans cette bataille. Sinon demain il sera trop tard!" Je ne pus cacher à mon interlocuteur ma rage devant cet esprit d'abandon qui dans l'Histoire a trop souvent retardé ou compromis les grands desseins de la France, malgré ses atouts. Et mon espoir d'un sursaut de mes compatriotes. Impossible de trouver le sommeil avec une telle rage aux tripes. Cette nuit-là je revis tous les moments de notre combat pour la francophonie: les difficultés sont souvent venues de l'indifférence ou de l'hostilité des "décideurs" français.

6

II
Du GRAND DESSEIN A LA DEMISSION

Durant plus de deux décennies, les présidents Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba et Hamani Diori ou le prince Norodom Sihanouk réclamèrent avec insistance à la France la mise en place d'une communauté des États francophones. Ces voix illustres n'eurent d'abord en France que des échos limités. Il y avait de la part du général de Gaulle, au lendemain des indépendances africaines, le souhait que la France ne prenne pas la tête d'une entreprise certes nécessaire mais qui ne devait pas être entachée du soupçon de néocolonialisme. Prudent sur le plan institutionnel, le général de Gaulle n'en eut pas moins une influence décisive sur l'avenir du mouvement francophone conçu comme un instrument du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et du refus de l'hégémonie américaine. Ses discours de Montréal et de Pnom-Penh furent des actes fondateurs, de formidables leviers de l'ambition collective francophone. En 1967, Jean de Broglie écrira à propos du "Vive le Québec libre!": "Le sens politique de cette affaire a bien été de donner une dimension nouvelle à la diplomatie française: celle de la francophonie" . Membre du bureau national de l'Union des jeunes pour le 7

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progrès, le mouvement des jeunes gaullistes, plus particulièrement chargé des questions internationales, j'avais à l'époque vingt ans. Gaulliste de gauche, souhaitant avec mes amis infléchir la politique sociale du gouvernement, que nous jugions trop conservatrice, j'adhérais totalement à la diplomatie gaullienne, à tous ses actes et aux perspectives qu'elle ouvrait, notamment en Europe et dans le tiers-monde, pour sortir du partage de la planète en deux hégémonies. "La France ne devra jamais craindre de contester la suprématie des supergrands qui ne sont que des colosses aux pieds d'argile", nous souligne le général de Gaulle lors d'un entretien qu'il accorde le 29 juillet 1968 au bureau national de l'VJP. J'ai toujours étroitement lié cette foi inébranlable que m'a transmise le général de Gaulle au combat pour la langue française, et d'abord à celui, exemplaire, des Québécois. Quelques mois après le discours de Montréal, j'écris dans la revue du mouvement des jeunes gaullistesRenaissance 2000 un article qui aborde la question de l'aspiration des Québécois à la souveraineté: "Qu'y a-t-il d'absurde ou de condamnable à demander l'indépendance du Québec? Alors que la plupart des colonies sont devenues des États souverains (dont de nombreux francophones) le Québec est en droit de songer à se libérer du joug anglo-saxon. (...) Il est devenu illusoire d'espérer que le gouvernement fédéral donne au Canada la nouvelle Constitution que demande le Québec par la voix de son premier ministre Daniel Johnson. En restant sourd aux principales revendications de la nation canadienne-française, le gouvernement d'Ottawa condamne le Canada à l'éclatement." 8

Du

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A LA DEMISSION

Dès les débuts de la Vème République, le gouvernement français, en liaison avec les nouveaux États francophones d'Mrique, imposait l'utilisation effective du français comme langue de travail du secrétariat général de l'ONU. En 1966 est créé le Haut Comité de la langue française. Et quand les premières assises francophones se réunirent en 1969 à Niamey, le général y délégua l'homme qui pouvait le mieux transmettre le grand dessein culturel de la France, André Malraux. Discrète, la conscience linguistique des dirigeants gaullistes n'en était pas moins profonde. Paul Germain, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, le soulignera lors d'un colloque international: "C'est lorsque le général de Gaulle était président de la République que les plus hautes autorités de l'État découvrirent que les mutations scientifiques et lit techniques risquaient d'affecter gravement le rayonnement international de la langue française. Gaston Palewski, chargé au gouvernement des affaires spatiales, répondit à la question que je lui posais sur les raisons qu'avait notre pays de se lancer avec tant de résolution dans une politique spatiale ambitieuse: «Pour préserver le rayonnement de notre langue» "I. "Si nous reculons sur notre langue, nous serons emportés purement et simplement. C'est à travers notre langue que nous existons dans le monde autrement que comme un pays parmi les autres". Cette déclaration de Georges Pompidou montre combien le successeur du fondateur de la Vème République était lui aussi conscient des enjeux linguistiques. C'est sous sa présidence que les pouvoirs publics créaient divers instruments de défense du français: les commissions 9

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ministérielles de terminologie, le secrétariat permanent du langage de l'audiovisuel, etc. À Bruxelles, la France prenait des initiatives pour assurer l'avenir du français dans les institutions européennes. L'arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d'Estaing a constitué une rupture dans ce domaine, comme dans beaucoup d'autres. Les choses furent tout de suite claires: le jour de son élection, reléguant le français au rang d'un patois local, c'est en anglais qu'il commentait sa victoire devant la presse étrangère! Une décennie plus tard, en Louisiane, pendant le tournage d'une émission du magazine Espace francophone, je découvrais avec stupeur les tristes conséquences de ce type de comportement. Un groupe de Cajuns me dit que des milliers d'entre eux étaient venus avec ferveur, quelque fois de très loin, pour voir et entendre "le président de la France" qui devait prendre la parole à la Nouvelle-Orléans à l'occasion d'une visite officielle aux États-Unis. Une amère surprise les attendait: c'est en anglais que Valéry Giscard d'Estaing prononça son discours! Pour ces francophones en perdition, menacés depuis des générations par l'uniformisation anglo-saxonne, mais encore aujourd'hui fiers de leur langue, cet acte faisait l'effet d'une réelle catastrophe, d'une trahison de leur combat désespéré pour la renaissance. Pour la première fois, l'exemple de l'abandon de la langue

française venait du plus haut niveau de l'État 2. Dès le début
du septennat giscardien, je sentais les graves conséquences qu'aurait dans le pays cette évolution. En 1975, pour commencer à sensibiliser l'opinion sur ces dangers, 10

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j'organisais, dans le cadre du mouvement gaulliste de gauche que j'animais, avec le soutien financier d'un pionnier du combat francophone, Philippe Rossillon (qui avait été, au temps du Général de Gaulle et de Georges Pompidou, le premier rapporteur général du Haut Comité de la langue française), un colloque sur "l'impérialisme culturel américain", avec la participation de parlementaires et de personnalités de tendances politiques très diverses. J'y dénonçais le cumul de fonctions qui donne à cet impérialisme une efficacité diabolique: l'anglo-américain est à la fois la langue de communication privilégiée des relations internationales et la langue nationale de la première puissance économique du monde. Cette efficacité est du même ordre que celle que donne à l'impérialisme économique américain la double fonction du dollar: comme instrument des échanges internationaux et comme monnaie nationale des États-Unis. De la même façon que les manipulations du dollar par les États-Unis aggravent en leur faveur le déséquilibre des échanges économiques internationaux, la prédominance de l'anglais dans le système international d'échanges culturels mène à l'appauvrissement et à la disparition des cultures nationales. Cette même année 1975 l'Assemblée nationale et le Sénat adoptaient à l'unanimité la première loi linguistique française, connue sous le nom de loi Bas-Lauriol. Mais le rouleau compresseur de la colonisation culturelle, favorisé par la passivité des technocrates et l'obsession des "décideurs" économiques de plaquer sur notre pays une décalcomanie américaine, sera plus fort que cette loi au champ d'application trop restreint et rie prévoyant pas de sanctions pénales. 11

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En 1979, afin d'alerter l'opinion publique sur les exemples déjà nombreux d'utilisation exclusive de l'anglais sur le territoire national avec la tolérance des pouvoirs publics, je publiais dans Le Monde un article intitulé "L'atlantisme culturel". Je citais notamment un exemple particulièrement lourd de conséquences car il touchait l'éducation des jeunes et impliquait le ministère de l'éducation nationale. La décision venait d'être prise de doter les lycées et les collèges d'un total de dix mille ordinateurs, pour familiariser les jeunes Français avec cet instrument de plus en plus indispensable dans le monde moderne. Jusque là, rien que de tout à fait normal. Mais l'affaire devient incroyable quand j'apprends que les experts du ministère de l'éducation nationale ont constitué une commission mixte "éducationindustrie", présidée par le directeur des lycées M. Saure!, qui doit en particulier déterminer quel langage sera utilisé par les jeunes Français pour dialoguer avec ces ordinateurs! Le français ou... le "basic american"? Informant ses lecteurs sur cette décision Le Matin de Paris va jusqu'à écrire le 12 mars 1979, sous la plume de son journaliste scientifique R. Clarke: "Quel langage utilisera-t-on pour dialoguer avec l'ordinateur? La plupart des machines dans le monde, à ce niveau, utilisent le langage américain "basic" qui s'apprend en quelques jours et fait appel à des notions d'anglais très élémentaires". Plus loin l'article répond à ceux qui tout naturellement veulent utiliser le français simplifié (LSE) mis au point par l'École supérieure d'électricité: "Mais allons-nous ainsi faire cavalier seul, protestent nombre d'experts, alors que le reste du monde utilisera un autre langage? Va-t-on, en matière de 12

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micro-informatique, refaire la désastreuse expérience du "819 lignes" et du procédé SECAM en télévision, certes supérieur aux autres, mais inutiles, à partir du moment où nous étions les seuls ou presque à les utiliser?" Que de mauvaise foi et de contre-vérités dans cet article d'un quotidien se réclamant du socialisme et ne servant, dans cette affaire, que de relais dans l'opinion de gauche à l'atlantisme culturel des "décideurs"! Je dénonçai d'autres exemples. Comme l'utilisation exclusive de l'anglais dans les manuels de vol du Concorde sur les lignes d'Air France. La protestation des pilotes de ligne obligea heureusement la direction de la compagnie nationale à les remplacer par des manuels en français. Ou une grande école d'ingénieurs qui achetait des vidéocassettes en anglo-américain au Massachusetts Institute of Technology pour enseigner à leurs élèves certaines techniques. Autre signe révélateur du phénomène de capitulation linguistique: le Haut Comité de la langue française restait pendant plus de six mois sans rapporteur général, depuis le départ, à l'issue de son mandat, de Michel Bruguière. Des rumeurs de disparition de cet instrument gouvernemental pour la défense et l'expansion de la langue française circulaient ouvertement (il faudra attendre le décret du Il juin 1980 pour que son rôle soit réaffirmé). Alors que le Québec décidait l'utilisation exclusive du français par un vote massif de son Assemblée nationale, que le Japon venait de mettre au point, malgré le caractère très particulier de sa langue, un "japonais simplifié" pour dialoguer avec ses ordinateurs et que l'Italie adoptait une loi rendant obligatoire l'utilisation de l'italien dans l'informatique, fa France des palais nationaux et des conseils 13

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d'administration capitulait sur le front linguistique intérieur et international. Cette démission française commençait à inquiéter les francophones au-delà de nos frontières. Ainsi une journaliste libanaise, Mona Makki, écrit dans la revue Culture française de décembre 1978: "La grande originalité, la richesse de la francophonie, et donc sa chance pour l'avenir, c'est sa diversité; c'est de proposer aux peuples une langue internationale commune qui favorise le développement de leur identité culturelle. (...) La question que nous posons pour le Liban se pose en fait pour l'ensemble de la francophonie: pourrons-nous encore compter sur la France pour réaliser ces objectifs?" Des Français de plus en plus nombreux commençaient aussi à s'interroger sur les conséquences de ce phénomène.

I La confirmation de la conscience linguistique aiguë du général de Gaulle vient de nous être donné dans C'était de Gaulle (Fayard). Alain Peyrefitte y écrit: "ELDO: ce sigle anglais a suffi à mettre le Général de mauvaise humeur. Il s'en plaint à Palewski, avec une acrimonie qu'il se permet vis-àvis de "vieux compagnons", et à laquelle il n'aurait probablement jamais cédé avec un ministre issu de la haute fonction publique: «Vous vous êtes laissé dominé! Comment avez-vous accepté que le sigle ne soit pas composé des initiales du titre français?» (...) Si nous n'exigeons pas que les titres des organisations auxquelles nous appartenons soient en français, comment voulez-vous que nous ne soyons pas noyautés par les Anglais, et colonisés par les Américains? Si nous ne nous battons pas pour le français, qui le fera?" 2 Le mauvais exemple s'est vite transmis chez certains agents de l'État, heureusement de façon relativement marginale, mais aboutissant parfois à des situations révoltantes. Ainsi à l'occasion du voyage officiel du président Giscard d'Estaing au Qatar, la radio qatarie QBS décide d'émettre la 14

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veille, le jour et le lendemain de la visite une heure d'information en langue française, présentée par deux Libanais, sur la France, sa politique étrangère. ses relations avec le monde arabe et notamment le Qatar. L'ambassadeur de France à Doha et son attaché culturel participe le 4 mars à cette émission en répondant en anglais aux questions d'un journaliste de QBS, les deux présentateurs libanais devant traduire simultanément en français pour les auditeurs !!

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