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Pouvoirs dans la Caraïbe

175 pages
Cet ouvrage est un dossier thématique sur l'identité et la politique dans la Caraïbe insulaire. Plusieurs chapitres rédigés en anglais se mêlent à d'autres écrits en français comme "Fragments d'une Caraïbe en projet" et "Faire la Caraïbe, comme on refait le monde".
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POUVOIRS DANS LA CARAÏBE

IDENTITE ET POLITIQUE DANS LA CARAÏBE INSULAIRE

CRPLC

POUVOIRS DANS LA CARAÏBE

IDENTITE ET POLITIQUE DANS LA CARAÏBE INSULAIRE

PDLC N° 14 - 200312004
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti 15 10124 Torino IT ALlE

cg L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7061-4 EAN : 9782747570619

SOMMAIRE
Editorial par Justin Daniel
DOSSIER THEMATIQUE: IDENTITE ET POLITIQUE DANS LA CARAÏBE INSULAIRE

9

Présentation:

Fragments d'une Caraibe en projet
... Il

par Michel Giraud.

Elections, Identity and Ethnic Conflict in the Caribbean: the Trinidad Case par Ralph R. Premdas Performing Identity: the Politics of Culture in contemporary Rico
par Aaron Gamaliel Ramos

17 Puerto
63

Faire la Caraïbe, comme on refait le monde par Michel Giraud The Extension of French Welfare to overseas Départements par Thierry Michalon Le droit romain et la servitude aux Antilles par Dominique-AiméMignot.
N ote de lecture par Sylvie Calixte

81

109 127
161

Informations bibliographiques
par Just in Dan i el. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 69

DQSSIER

:

IDENTITE ET POLITIQUE DANS LA CARAÏB,E INSULAIRE

PRESENTATION:
FRAGMENTS D'UNE CARAÏBE EN PROJET par Michel GIRAUD Chercheur CNRS Membre du CRPLC Université des Antilles et de la Guyane

Alors que les effets négatifs de la «mondialisation libérale» renforcent leurs traits un peu partout et déstabilisent la vie physique, économique, sociale et politique d'un grand nombre de pays, les sociétés

caraïbéennes dans leur ensemble paraissent - tels des fétus de paille face
à la tornade - bien mal armées pour tenter de relever les défis que constituent ces effets. Elles sont, en effet, de taille très modeste ou même, concernant certaines, minuscule, sont situées à l'écart des grands courants d'échanges mondiaux, n'ont que très peu de ressources naturelles et celles dont elles disposent - notamment la beauté de leurs sites naturels et la douceur de leur climat, sur lesquelles il est tenté depuis plusieurs décennies d'asseoir le développement d'une «industrie»

touristique - les placent dans une grande dépendance vis-à-vis de
puissants intérêts internationaux auxquels elles ne peuvent que difficilement résister. Last but not least, la région du monde que ces sociétés constituent est fragmentée par d'importantes barrières politiques, culturelles et linguistiques qui enferment chacune dans plus encore qu'une insularité, dans un « insularisme ». Il y a dans cette fragmentation l'indication d'un élément à proprement parler tragique: c'est au moment où la promotion des intérêts de la région exige la plus forte coopération et la meilleure intégration possibles des composantes de celle-ci, et alors même que des efforts sont faits en ce sens, que se développent, à l'inverse, des mouvements de repli chauvin sur les identités étroitement définies. Un repli dans lequel ses promoteurs voient probablement la bonne réponse aux menaces apportées par ladite « mondialisation» alors qu'il ne fait, en définitive, 13

Michel GlRA UD

que dresser un obstacle supplémentaire à l'unité régionale, loin d'être acquise, qui pourrait permettre de mieux lutter contre ces menaces. Certes cette tragédie ne se donne pas à connaître dans la seule Caraïbe. Mais c'est une mince consolation qui ne parvient pas à faire oublier, entre autres paradoxes vécus par les Caraïbéens, qu'à l'heure où vient d'être établie une Association des Etats de la Caraïbe des passions xénophobes, allant jusqu'aux pogroms, s'exacerbent en Guadeloupe contre les immigrants dominicais et haïtiens. Ou qu'alors que font florès les discours sur les bienfaits de la coopération scolaire et universitaire régionale, après des décennies d'éloge de l'Antillanité, les communautés éducatives antillaises et guyanaise se séparent en trois académies distinctes et l'unité de l'Université des Antilles et de la Guyane est mise en question. Small is beautiful! Le pire est atteint quand à la fragmentation générale de la région vient s'ajouter le compartimentage ethnique particulier de certains pays qui la composent. Bien sûr, en cette matière, on pense, au premier chef, aux sociétés méridionales de l'arc caraïbe (Trinidad, Guyana et Suriname), que l'on dit «plurales» tant elles sont clivées par une ligne de fracture que définissent les origines diverses de leur population. L'article que Ralph Premdas a donné au dossier qui est ici publié montre de manière très informée et convaincante, en examinant le cas de Trinidad, pays où il vit, à quel point est fondée l'inquiétude qu'il convient de nourrir face aux risques que fait courir à la vie démocratique ce qu'il appelle «la monstruosité d'un antagonisme ethnique prêt à exploser ». Mais on aurait tort de se rassurer à peu de frais en faisant de ces sociétés de radicales exceptions à une tolérance de la diversité ethnique qui serait la règle dans la plupart des formations sociales caraïbéennes. Cela est loin d'être le cas. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler, parmi beaucoup d'autres indices, le sort déplorable réservé en République Dominicaine aux migrants haïtiens (qui, dans un passé pas si lointain, a conduit, sous la dictature de Rafael Trujillo, à leur massacre), le mépris avec lequel sont souvent traités les « Noirs» des îles de colonisation espagnole (Cuba, Porto Rico, République Dominicaine, dont les populations sont dans leur ensemble plus « claires» qu'ailleurs 14

Fragments d'une Caraïbe en projet

dans la Caraïbe), pour ne parler que d'elles, le peu de cas qui est fait, dans ces îles, de I'héritage africain de leur culture, comme Aaron Ramos le signale pour ce qui est de Porto Rico dans sa contribution au dossier ici présenté, l'ostracisme qui frappe traditionnellement les personnes d'origine est-indienne dans les anciennes colonies britanniques et françaises, le rejet dont font fréquemment l'objet les immigrants caraïbéens aussi bien à Porto Rico qu'en Guadeloupe ou en Guyane. L'exclusivisme identitaire tend donc à prévaloir dans les pays de la Caraïbe, comme ailleurs, en prétendant imposer l'alignement des loyautés politiques sur les affiliations culturelles. Et pourtant, la réalité sociale de ces pays continue à ne pas se laisser plier aisément à cette prétention et dans le tréfonds de leurs populations une sorte de volonté ne cesse pas de s'y opposer. Nous tentons de montrer, dans notre propre contribution au présent dossier, que cette volonté vient de loin. C'est qu'elle est nourrie de ce que l'on peut appeler « la leçon créole », celle de l'expérience historique de peuples qui, placés par l'esclavage dans un total dénuement, ont dû réinventer toutes choses en ne pouvant s'appuyer pour ce faire sur les maigres lambeaux de mémoire qui leur restent des civilisations dont ils ont été arrachés et, surtout, s'approprier les savoirs et les valeurs qu'on leur a brutalement imposés pour les retourner à leur profit en « armes miraculeuses ». Des peuples qui n'ont donc pas pu se permettre le luxe de trop sacrifier à l'illusoire recherche d'une prétendue pureté originelle, occupés qu'ils étaient et sont encore à «faire feu de tout bois », de tous les apports qu'ils ont reçus, bon gré ou malgré, pour conquérir leurs droits. Si l'on considère que, comme notre contribution au présent

dossier l'affirme, la Caraïbe est une région à construire - selon des principes et des règles qui sont encore à définir - davantage qu'elle n'est
déjà construite, alors l'on sait sans hésiter que la priorité de cette construction est de remédier à l'insuffisant partage par les Caraïbéens de

toutes origines - à l'intérieur de chacune de leurs sociétés comme entre elles toutes - d'un système de valeurs et de normes qui leur serait
commun, sans lequel, on le sait bien, il n'est ni de citoyenneté véritable ni d'intégration durable. Car, comme l'article de Ralph Premdas et le 15

Michel GlRA UD

nôtre convergent à le souligner dans ce dossier, ces sociétés sont trop diverses pour que les groupes d'origines différentes qui les constituent puissent se tenir ensemble dans l'égalité sans qu'un tel partage soit assuré. C'est dire la nécessité de décrocher, dans toute la Caraïbe, les formes de l'organisation et les modes d'action politiques d'une quelconque soumission aux filiations culturelles et aux allégeances communautaires. A ce titre, «la claire distinction entre les sphères culturelle et politique» dont Aaron Ramos nous rappelle, dans l'article qu'il a donné pour le présent dossier, qu'elle est au centre du projet de

création de l'Etat libre associé de Porto Rico, a - au-delà de l'utilisation
stratégique particulière qu'en a fait sur la scène portoricaine le Parti

Populaire et Démocratique- une portée générale qui concerne tous les
autres Caraïbéens, à commencer par ceux des trois départements français d'Amérique, qui vivent, eux aussi, un divorce marqué entre leur citoyenneté et leur identité culturelle. Un divorce dont la réflexion qu'il nourrit ne doit pas, selon nous, s'arrêter à la seule analyse de l'affrontement entre «deux nationalismes» particuliers, dont se préoccupe justement notre collègue portoricain, mais aller jusqu'à un examen de la problématique nationaliste en général et de la validité de l'idée même de nation en ce qui concerne les pays de la Caraïbe. Nous avions, dans une précédente livraison de cette revuel, présenté une esquisse de cet examen. En lisant le présent dossier, ses lecteurs se convaincront qu'un tel débat est loin d'être achevé.

1

«Après la colonie, la nation? Le devenir politique des départements français
en question », Pouvoirs dans la Caraïbe, na 12, 2001, pp. 79-109.

d'Amérique

16

ELECTIONS, IDENTITY AND ETHNIC CONFLICT IN THE CARIBBEAN: THE TRINIDAD CASE by Ralph R. PREMDAS Department of Government University of the West Indies St. Augustine Trinidad and Tobago

Below the surface of Trinidad's political peace exists an antagonistic ethnic monster waiting its moment of opportunity to explode!. The image of a politically stable and economically prosperous state however conceals powerful internal contradictions in the society. Many critical tensions prowl through the body politic threatening to throw the society into turmoil. Perhaps, the most salient of these tensions derives from the country's multi-ethnic population. Among the one million, two hundred thousand citizens live four distinct ethno-racial groups: Africans, Asian Indians, Europeans and Chinese. For two centuries, these groups co-existed in Trinidad, but failed to evolve a consensus of shared values so as to engender a sense of common citizenship and a shared identity. Below the veneer of inter-communal camaraderie lurks a sense of deep ethnically rooted sectionalism which pervades the society. After the colonial power departed in 1962, the new state found itself preoccupied by the rival political claims of the
1 For general discussions of Trinidad, politics, see: K. Yelvington (ed.), Ethnicity in Trinidad, London, Macmillan, 1992; I. Oxaal, Black Bourgeoisie Come To Power, Massachusetts, Schenkman, 1968; Ralph Premdas, "Political Succession in Trinidad and Tobago", in The Modern Caribbean, edited by P. Sutton and A. Payne, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1992; Percy Hintzen, The Costs of Regime Survival, London, Cambridge University Press, 1989; S.B. MacDonald, Democracy and Development in the Caribbean, New York, Praeger, 1986; Jose Sandoval, "State Capitalism in a Petroleum-Based Economy", in Crisis in the Caribbean, edited by P. Ambursley, London, Heineman, 1983; V. Naipaul, Guerrillas, London, Penguin, 1980; B. Brereton, Race Relations in Colonial Trinidad 1870-1900, London, Cambridge University Press, 1979; D. Wood, Trinidad in Transition, Oxford, 1968; R. Premdas (ed)., The Enigma of Ethnicity, UWI, 1993. 17

Ralph R. PREMDAS

country's two largest ethnic sections constituted of Indians and Africans in antagonistic relationship to each other. This is the basic contradiction in the state coming to occupy center stage in politicallife defining issues and dominating daily discourse.
TableI: . . rlnl Popu lafion an d EthnlC Groups ln ~. 'dad an d ~o bago
African Indian Chinese Syrian/Lebanese White Mixed Others Total 444,804 452,709 4,322 936 7,302 207,280 25,773 1,143,126 38.91 % 39.60 % .38 % .08 % .64 % 18.13 % 2.35 % 100%

(1990 Census: Trinidad and Tobago Statistical Office)

The pivotal problem thrown up by Trinidad's multi-ethnicity in part pertains to collective communal interests and sectional identity. Each ethnic section sees its interests differently not only in relation to its symbolic and cultural life but in relation to claims to economics resources. The unintegrated state subsumes a variety of discrete subcultural communities each bound by a configuration of unique social traits that constitute its identity, if only in the imagination2. Intercommunal conflict is in fact identity politics expressed as assertions for symbolic recognition and material resources. In turn, at the political level, inter-communal competition reverberates on the issue of establishing legitimate rule in a form of government that does not pose a threat to the survival of another group's identity and interests and that ensures that the values of the state can be equity distributed. The governmental system bequeathed by Britain was anything but an arrangement that guaranteed the fulfillment of these political and cultural aims. Indeed the inherited British parliamentary system was erected on a zero-sum competitive party system that tended to inflame ethnic passions
2

See Benedict Anderson, Imagined Communities, London, Verso, 1983; see also Ralph Premdas, Ethnic Identity in the Caribbean, Toronto, University of Toronto, R.F. Harney Monograph Papers and Lectures Series on Multiculturalism and Ethnicity, 1995. 18

Elections, Identity and Ethnic Conflict in the Caribbean: The Trinidad Case

and apportion privileges very unevenly. This internal contradiction in Trinidad's polity stands as its most potent threat to stability of the society. Ethnic dominance in government and identity politics soon became a way of life fraught with an immense undercurrent of sectional alienation for the losers in the competition for recognition and resources.
A. THE SIGNIFICANCE OF THE ELECTIONS

Each election that came tended to raise anew all the unresolved issues of ethnic equity. As it happened in Trinidad, one ethnic group in an essentially ethnically bi-polar state had captured power and in the perception of the other major ethnic community instituted an order that was ethnically repressive and discriminatory. An election campaign assumed the form of identity rivalry expressed in a collective communal struggle in which the claims of each community as a whole were reignited anew and expressed in uncompromising terms. Repeated victory by one sectional community over the other was not accepted by the vanquished group which withdrew its moral support from the state. Elections have served as the critical arbiter in adjudicating the rival claims by the main ethno-cultural communities for power and privilege. In Trinidad's multi-ethnic setting however, the function of the election device had been thrown into question on several counts3. First, as a means of providing representation to citizens, elections seemed instead to have supplied a fractured public will following communal lines. While democracy is not about government by unanimity and is inherently partisan, for it to operate effectively it must be cast within the context of a larger citizen commitment to the general values and beliefs of the system as a whole. Thus, elections in states that are not deeply divided but share a social consensus are rarely about radical restructuring of the underlying social contract but tend to serve as a ritual that affirm citizen commitment to the political system as well as supply decision-makers for the polity. The voting act then serves symbolically to
3 For a discussion of the role of elections in multi-ethnic states, see: R.S. Milne, "Elections in Developing Countries", Parliamentary Affairs, Vol. XVIll, No.1, 19641965; Ralph Premdas, "Elections and Campaigns in a racially Bifurcated state", Journal of Inter-American Studies and World Affairs, 1972. 19