Que sont les humains devenus ?

Que sont les humains devenus ?

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Français
171 pages

Description

Depuis l'aube des temps, entreprise improbable, les humains cherchent à comprendre qui ils sont. Cet ouvrage tente de faire le point sur l'état des connaissances concernant « l'humanité » de notre espèce, tellement mise à mal au cours de l'Histoire, récente notamment, et plus que jamais mise en question aujourd'hui, dans les conditions de vie qui nous sont imposées, à l'échelle de la planète, par une modernité sous l'emprise du néolibéralisme.

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Date de parution 18 juin 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140152115
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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davantage d’intérêt pour réfléchir au « monde d’après » et à
Nicole Péruisset-Fache QUEQSONT LES HUMAINS DEVENUS ?
Questions contemporaines
Que sont les humains devenus ?
Questions contemporaines Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud, Bruno Péquignot et Xavier Richet Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Coralie CAMILLI,La fin de l’innocence, Une relecture du Procèsde Kafka,2020. Mokthar BEN BARKA, John CHANDLER et Daniel GREGORIO,Rencontres religieuses : entre coexistence et cohabitation,2020. Jean-Louis CHISS,De la pédagogie du français à la didactique des langues, 2020. Les disciplines, la linguistique et l’histoire Antoine BAUDON,Les enjeux du désengagement des jihadistes, 2020. Arno MÜNSTER,Émancipation (de Marx à Marcuse), 2020. Mohamad SALHAB, Jean-Claude BEAUNE et Odette BARBERO (dir.),La technologie une et multiple, Réflexions libanaises et françaises,2020. Philippe JOURDAIN,Gilets jaunes, Mai 68, 2020. Michel ADAM,Composer avec la nature.Renaturation et géocitoyenneté, 2020. Jacques BEAUCHARD,Le peuple contre le peuple. Démocratie et Gilets jaunes, 2020. Pierre MORLANNE,Pour en finir avec les religions, 2020. Louise FINES,Enfants au travail : le paradoxe de la nécessité et du choix, 2020. Abdelbaki BELFAKIH, Abdelkader GONEGAÏ, Bruno PÉQUIGNOT (dir.),Art, individu et société, 2020. Alain REDSLOB,Évidences économiques d’hier et d’aujourd’hui. Pensées, innovations, mutations, 2020.
Nicole Péruisset-Fache
Que sont les humains devenus ?
De la même auteure aux éditions L’Harmattan La logique de l’échec scolaire. Du rapport au langage I,1999. L’éducation, droits, devoirs et pouvoirs des parents. Du rapport au langage II,2000. Être mère aujourd’hui : mythes, réalités, enjeux et perspectives, 2001. Professeures, l’État c’est vous !,2002. Capitalisme, nature, cultures, 2003. École en débat, le baroud d’honneur?, 2004. La modernisation de l’école. Appel à la résistance, 2005. L’éducation d’homo sapiens. Du savoir à la sagesse ?, 2007. Aux sources de l’image. Petit traité d’iconopoïetique, 2009L’humanisme et l’espoir, 2012 Pouvoirs, impostures. Du mensonge à l’encontre des peuples, collection « Questions contemporaines », 2014. La bourse ou la vie. Réflexions sur les valeurs contemporaines, collection « Questions contemporaines », 2015. La vraie vie est absente. Regard anthropologique sur notre monde, collection « Questions contemporaines », 2016. Civilisation, j’écris ton nom, collection « Questions contemporaines », 2018. Sacrifices humains. Une histoire de la prédation sociale. Essai anthropologique, collection « Pour comprendre », 2019. © L’Harmattan, 2020 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-20602-8 EAN : 9782343206028
Introduction Une définition de l’humain est-elle possible ? Dès l’aube des temps, des penseurs, que l’on a ultérieurement qualifiés de philosophes, tentent de cerner et de définir l’humain. L’inscription «Connais-toi, toi-même» du temple d’Apollon à Delphes, formule reprise par Socrate au Ve siècle avant Jésus-Christ, en apporte le témoignage, de même que le théâtre grec antique. Un siècle après Socrate, Diogène de Sinope (404-323 av. J.-C.) est célèbre pour avoir déambulé dans les rues de sa ville, une lanterne à la main en plein jour, disant «je cherche un homme» en même temps qu’il approchait la lumière du visage des passants. Il semble que, selon la définition qu’il s’en faisait, l’être qui méritait le nom d’homme devait être vrai, bon et sage, tout un programme. Emile Benveniste (1969) explique que de nombreux peuples à travers le monde s’autoproclament « nous les hommes » comme si, face à eux, l’Autre ne méritait pas le qualificatif d’humain. Par exemple, les Arya se seraient nommés « les hospitaliers » pour opposer leur humanité à la barbarie des peuples qui les entouraient. De même, le linguiste fait observer qu’en partant des Ala-manni germaniques et en suivant la chaîne des peuples, quelle que soit leur langue, jusqu’au Kamchatka ou jusqu’à l’extrémité méridionale de l’Amérique du Sud, on rencontre par dizaines des peuples qui se désignent eux-mêmes par « les hommes » ; chacun d’eux se pose ainsi comme une communauté de même langue et de même ascendance et s’oppose implicitement aux peuples voisins (Benveniste, 1969). L’historien Yuval Noah Harari (2015) note qu’Homo Sapiensdivise d’instinct l’humanité en deux : nous et eux ; il donne également des exemples parlants. Il explique en effet qu’au Soudan, dans la langue du peuple Dinka, « Dinka » signifie « hommes ». Les ennemis de ce peuple sont les « Nuer », or ce mot, chez les Nuer, désigne les «hommes originels ». Très loin de l’Afrique, en Alaska, vivent les Yupiks. Dans leur langue, le mot Yupik signifie les « vrais hommes » (Harari, 2015). Benveniste pour sa part rappelle qu’il a notoirement insisté sur ce caractère propre à maintes sociétés. Dans le nom qu’un peuple
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se donne, il y a, manifeste ou non, l’intention de se distinguer des peuples voisins, d’affirmer cette supériorité qu’est la possession d’une langue commune et intelligible. De là vient, selon le linguiste, que l’ethnique forme souvent un couple antithétique avec l’ethnique opposé (Benveniste, 1969). L’anthropologue Claude Lévi-Strauss, cité par Gérard Noiriel (2018), explique de même que l’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village, à tel point qu’un grand nombre de populations, dites primitives, se désignent d’un nom qui signifie les « hommes », ou parfois les « bons » les « excellents », les « complets », impliquant que les autres tribus, groupes ou villages, ne participent pas des mêmes vertus, ou même de la nature, humaines, mais sont tout au plus composés de « mauvais » de « méchants » de « singes de terre », ou d’ « œufs de pou » (Noiriel, 2018). Rappelons également qu’étymologiquement le mot « humain » et les mots « humus », la terre, « humilité » sont de la même famille. Pour autant, la recherche d’une définition de l’humain est-elle une entreprise à la portée des « roseaux pensants » que nous sommes, pour reprendre la formule de Blaise Pascal (1623-1662)? La démarche vaut, en tout cas, la peine d’être tentée, malgré les difficultés qui font obstacle à une prise en compte satisfaisante de l’extrême diversité de notre espèce. Comment alors mieux se faire une idée de l’humain, de ce dont il est potentiellement porteur, qu’en interrogeant l’Histoire et les faits dont elle est constituée, ou encore l’anthropologie, là aussi par le biais des faits qu’elle rapporte, sans oublier l’éthologie, la psychologie et la psychanalyse, tant la coopération de plusieurs sciences, auxquelles on doit ajouter la littérature, permet d’éclairer ce questionnement ? Car si chacun de nous est unique (au moins par son ADN), chacun de nous est aussi une figure de l’espèce, ce que Albert Jacquard (1991) exprime par cette formule : «L’individu n’est qu’une pierre, l’humanité est la cathédrale ». François Jacob (2000) souligne que pour le groupe et pour l’espèce, ce qui donne à l’individu sa valeur, ce n’est pas la qualité propre de ses gènes, c’est qu’il n’a pas la même collection de gènes que les autres, c’est qu’il est unique. Peut-être ne ferons-nous qu’approcher la définition recherchée en dégageant quelques caractéristiques de l’humain, 8
mais le chantier mérite d’être ouvert, même après que tant de penseurs et de chercheurs s’y sont colletés. Le cours de l’Histoire nous apporte en effet des éclairages divers, souvent nouveaux, et l’anthropologie le bénéfice d’un certain recul. Du reste, Pierre Bourdieu recommande au chercheur d’être en mesure de prendre, sur son propre univers et sa propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue (Bourdieu, 1998), ce que nous allons tenter de faire dans cet ouvrage. Quant à la psychanalyse, elle s’est livrée à bien des révélations sur la part obscure des êtres non transparents à eux-mêmes que nous sommes, à notre insu, et malgré que la doxa néolibérale en ait (Legendre, 1992, 1999 ; Revault d’Allonnes, 2010). L’objectif de ce livre est d’ailleurs de tenter d’analyser la condition humaine de la modernité à l’épreuve de cette doxa. S’il n’est pas nécessaire de préciser ce qu’on entend par « condition humaine », peut-être l’est-il davantage de définir la « modernité ». Georges Balandier (2004) pour qui l’Amérique incarne la modernité, explique que cette dernière doit d’abord être reconnue comme le passage à une époque qui n’a pas de précédent. Aucune des époques passées n’a disposé autant que celle que nous vivons de moyens croissants d’étendre le savoir, la connaissance, le pouvoir-faire, la capacité d’agir sur le monde et sur l’homme. Cependant, la puissance croissante dont l’homme dispose le laisse démuni de ce qui l’aiderait à définir son humanité aujourd’hui, son identité, à être moins aveugle quant au devenir dans lequel il se trouve engagé, et plus civilisé (Balandier, 2004). Pour commencer, il est une certitude : quelle que soit l’origine, quelle que soit la couleur de peau, quelle que soit la culture d’un être humain, d’emblée celui-ci reconnaît son semblable comme être humain, d’emblée il éprouve et partage un sentiment d’appartenance à l’espèce humaine. Et ce ne peut être que par une ruse de la raison, ou plutôt une éclipse de celle-ci, qu’il lui arrive de tomber dans le déni et de se livrer à la réification de l’Autre, expérience tragique, récurrente dans l’Histoire (Péruisset-Fache, 2019), dont les mobiles et les conséquences sont toujours, sans exception, de l’ordre du Mal. Bien sûr, l’expérience immédiate, ainsi que la conçoit Sartre dans L’Être et le néant, fait que« je vise autrui comme un système lié d’expériences hors d’atteinte dans lequel je figure comme un 9
objet parmi les autres» mais aussi que «la négation de moi par autrui appelle la négation d’autrui par moi, c’est-à-dire l’objectivation en retour d’autrui, seule condition pour mon ressaisissement de moi-même en tant que libre ipséité» (Fontaine, 1999). Cette réification de l’autre par et dans la conscience immédiate se heurte d’emblée à la réalité d’autrui en tant qu’ego, conscience subjective objectivante d’autrui à son tour, et constitue donc une illusion, une vue de l’esprit, voire une construction sociale historique, aux conséquences tragiques telles que l’esclavage ou la Shoah, ou encore tous les actes qui visent à réduire l’Autre à un objet. Si en ce monde, «il n’est pas de plus grande merveille que l’homme» au dire de Sophocle (495-406 av. J.-C.), ce vers grec qu’en ce sens, on aurait envie de rapporter à Michel-Ange (1475-1564) ou Mozart (1756-1791), est aussi traduit par «beaucoup de choses sont inquiétantes, mais aucune n’est plus inquiétante que l’homme» (Revault d’Allonnes, 1995) ; il n’est en effet pas non plus de plus grand monstre que l’homme, ne serait-ce qu’à considérer l’Histoire du XXe siècle, les deux guerres mondiales et les totalitarismes nazi et soviétique, ces deux pathologies de l’histoire (Furet, 1995) et leurs deux dictateurs, Hitler et Staline, sans oublier l’histoire chinoise récente sous la conduite de Mao Zedong (1893-1976). Or l’histoire continue, au XXIe siècle, d’être « la chronique des crimes et des folies de l’humanité » (Hobsbawm, 1999). Que l’humain soit capable du meilleur et du pire est une certitude, cela souligne sa condition tragique. Myriam Revault d’Allonnes (1995) observe que l’homme tragique, plutôt que celui de l’ambiguïté est celui de l’oxymore. Nul besoin de remonter plus avant que le sombre XXe siècle pour s’en convaincre ; les siècles qui précèdent ne nous apparaissent pas alors comme des ténèbres dont nous serions sortis grâce à un quelconque progrès de la civilisation, mythe qui a la vie dure, mais comme le prélude aux ténèbres du présent (Péruisset-Fache, 2018). Les sociologues Berger et Luckmann (1992) récusent la notion de « nature humaine » à laquelle ils substituent, avec raison selon nous, le concept de « constantes anthropologiques » telles que l’ouverture au monde ou ce qu’ils appellent un peu 10