Races, racisme et antiracisme dans les années 1930

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Français
168 pages
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Cet ouvrage poursuit l'étude de la pensée raciale dans la France des années 1930, initiée par l'auteur dans un ouvrage précédent. Il montre la persistance d'approches différencialistes et inégalitaires de l'altérité dans la communauté savante comme dans le monde colonial. En analysant un certain nombre de mythes, ce livre apporte une importante contribution à l'étude de la culture républicaine.

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EAN13 9782130739401
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Carole Reynaud-Paligot
Races, racisme et antiracisme dans les années 1930
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2007
ISBN papier : 9782130561644 ISBN numérique : 9782130739401
Composition numérique : 2016
http://www.puf.com/
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Présentation
Cet ouvrage poursuit l'étude de la pensée raciale dans la France des années 1930, initiée par l'auteur dans un ouvrage précédent. Il montre la persistance d'approches différencialistes et inégalitaires de l'altérité dans la communauté savante comme dans le monde colonial. En analysant un certain nombre de mythes, ce livre apporte une importante contribution à l'étude de la culture républicaine.
Table des matières
Introduction(Carole Reynaud Paligot) I. L’anthropologie raciale(Carole Reynaud Paligot) Le temps des doutes et le temps des nouveaux espoirs scientifiques Racisme, antiracisme et eugénisme II. La grande vogue de la psychologie des peuples(Carole Reynaud Paligot) La psychologie raciale vue par les scientifiques La psychologie des peuples vue par les « littéraires » III. Indigènes et exotiques(Carole Reynaud Paligot) Psychologie ethnique et politique scolaire dans les colonies Débats sur l’immigration Conclusion(Carole Reynaud Paligot) Sources et bibliographie(Carole Reynaud Paligot) Archives Sources imprimées Index(Carole Reynaud Paligot)
Introduction
Carole Reynaud Paligot
an sLa République raciale[1], nous avons montré l’essor d’une pensée D raciale républicaine dans la France fin de siècle. Portée par des hommes de science aux convictions républicaines, soutenue par les gouvernements de la Troisième République, la science des races s’est inscrite au sein de l’idéologie républicaine. Loin de la pensée raciale des nationalistes, antisémites et pourfendeurs de la République parlementaire, loin de la pensée raciale nazie purificatrice et exterminatrice, une pensée raciale républicaine porteuse d’une vision hiérarchisante et inégalitaire de la différence s’est néanmoins largement imposée au sein de la culture fin de siècle. Au prix d’une contradiction avec les principes universalistes de la République, savants, hommes politiques et administrateurs coloniaux ont partagé, à des degrés divers, ces représentations différencialistes et inégalitaires du genre humain.
Cette pensée raciale s’est affirmée dans un contexte particulier, celui d’une France républicaine engagée dans le grand combat pour installer la République et en lutte contre la puissance de l’Église. L’anthropologie raciale s’est insérée dans ce combat, combat politique, celui de la libre-pensée, de l’opposition à l’Empire, mais aussi combat scientifique, celui de l’évolutionnisme et du darwinisme. L’anthropologie raciale a aussi proposé des réponses à une France partagée entre le sentiment d’une incontestable supériorité, tant économique que politique, sociale et morale, et un sentiment de déclin et de décadence, largement présent dans les milieux nationalistes et avivé par les rivalités entre les sociétés impériales. La supériorité raciale, légitimée par la science des races, permit de conforter le projet impérial de la République[2]. La diffusion de ces représentations inégalitaires de la différence issues du monde savant n’a pas été sans conséquences. Qu’elles aient été à la source de pratiques ségrégationnistes et discriminantes ou qu’elles aient servi à légitimer ces pratiques, elles ont infléchi de manière notable les principes d’égalité, de liberté, d’universalité de la République en faisant primer le droit de civilisation sur l’application des droits de l’homme, en justifiant la mise en place du régime de l’indigénat, d’un système scolaire indigène peu ambitieux ou encore l’absence de droits civils et politiques.
e Les premières décennies duXXont vu certaines évolutions : siècle l’anthropologie raciale fin de siècle – celle du combat républicain, du transformisme, de la libre-pensée – a pris fin lorsque la République s’est définitivement installée, que le darwinisme a triomphé au sein de la
communauté scientifique et qu’un changement de génération s’est opéré ; le primitif ne fut plus considéré comme le chaînon intermédiaire entre le singe et l’homme civilisé, mais comme l’indigène capable de devenir l’auxiliaire subalterne du colonisateur. Dans les années 1920, le paysage de l’anthropologie française s’est recomposé autour d’un pôle socialisant symbolisé par Paul Rivet, et d’un pôle conservateur autour de Louis Marin. Les années 1930, en raison de la richesse du contexte politique et culturel, méritaient une attention particulière. L’essor des mouvements fascistes, le développement de l’anthropologie raciale nazie ont donné une nouvelle dimension à la notion de race. La vigueur de l’antisémitisme qui a submergé les sociétés européennes ne pouvait laisser les savants à l’écart du débat. Cette décennie fut aussi synonyme d’apogée pour l’Empire colonial, temps de mise en valeur mais aussi temps des premières contestations de l’ordre impérial.
Les silences de l’historiographie française face à l’idée de race ont été notamment soulignés par des historiens américains[3]. C’est effectivement la tradition française d’un universalisme républicain qui a fait pendant longtemps obstacle à une histoire de la notion de race et qui a empêché qu’elle ne devienne un sujet à part entière. Un certain nombre de mythes – celui d’une communauté scientifique qui serait restée à l’écart du racisme, le mythe d’un humanisme colonial français triomphant durant l’entre-deux-guerres – ont fait écran et occulté les tensions entre les valeurs universalistes républicaines et les approches différencialistes.
C’est donc l’histoire de la notion de race et de ses usages que ce livre entend poursuivre. L’histoire de la notion de race, comme l’histoire de toute notion, ne prend sens que dans un contexte intellectuel, politique et social spécifique. Parce que cette notion se ressource au gré des avancées scientifiques du moment, parce qu’elle sort du champ purement scientifique pour se diffuser dans d’autres espaces intellectuels, parce que ses usages sont nombreux et variés, parce que d’autres notions y prennent source mais aussi parce qu’elle est porteuse de représentations de l’altérité, son histoire dépasse le champ des disciplines scientifiques ou parascientifiques ; elle nous amène à entreprendre l’histoire d’une « pensée raciale », d’une vision du monde qui s’est largement diffusée au sein de la société française. Cet ouvrage entend poursuivre l’histoire de cette pensée raciale afin d’analyser la permanence des représentations hiérarchiques et inégalitaires dans la communauté savante et ses usages dans le domaine des politiques coloniales et de l’immigration. Il entend mobiliser l’histoire culturelle des représentations collectives au sein de différents espaces (monde colonial, anthropologie, sciences sociales) ainsi que l’histoire des usages sociaux de ces représentations. Parce que cette pensée raciale s’est enracinée dans l’idéologie républicaine de l’époque, cette étude est aussi une contribution à l’histoire de la culture républicaine.
L’élaboration scientifique de la notion de race fut l’œuvre de la communauté anthropologique (première partie). Les années 1930 furent, pour l’anthropologie raciale, à la fois le temps des doutes et le temps des nouveaux espoirs. Le temps des doutes parce que l’anthropométrie n’avait pas tenu toutes ses promesses et parce que sa pratique, sans pour autant avoir été abandonnée, n’avait guère permis d’avancer dans la classification raciale du genre humain. Néanmoins, de nouvelles perspectives apparurent qui s’appuyèrent sur les avancées scientifiques du moment, la sérologie et la génétique. Aborder l’étude de l’anthropologie raciale, c’est aussi soulever la question des représentations de l’altérité. Comment penser la différence fut effectivement une question centrale pour l’anthropologie. Si les savants français se mobilisèrent contre les théories « racistes » de l’anthropologie raciale nazie, ils continuèrent pourtant à concevoir les races de couleur sous le prisme de l’inégalité. La question eugéniste ne leur resta pas étrangère, tandis que, à la fin des années 1930, certains d’entre eux dérivaient vers l’antisémitisme. L’approche psychologique prolongea alors la thématique raciale. La psychologie raciale connut en effet un essor notable tant chez les scientifiques que chez les littéraires (deuxième partie). Les scientifiques étudièrent la question de la transmission des caractères psychologiques des différentes races au regard des nouvelles perspectives scientifiques tandis que philosophes, sociologues, littéraires s’appropriaient le concept qui devint une véritable problématique pour aborder l’étude des sociétés de l’époque, allant même parfois jusqu’à faire de l’antagonisme entre les races le nouveau moteur des relations internationales. La psychologie raciale trouva également un terrain propice au sein du monde colonial et elle fut censée éclairer les politiques coloniales tout comme les politiques de l’immigration (troisième partie). La psychologie ethnique fut appliquée aux indigènes des colonies et permit d’identifier les immigrés désirés et indésirables sur le territoire métropolitain.
Notes du chapitre
[1]Paris, PUF, « Science, histoire et société », 2006. [2]Voir la préface de Christophe Charle. [3]Voir notamment Stovall, 2005 ; Chapman, Frader, 2004.
I. L’anthropologie raciale
Carole Reynaud Paligot
Le temps des doutes et le temps des nouveaux espoirs scientifiques
La communauté anthropologique
a Société d’anthropologie de Paris fut, dès sa création par Paul Broca en L 1859, l’un des hauts lieux de l’anthropologie française. Après une période d’apogée dans les années 1875-1880, ses effectifs diminuèrent ensuite, surtout après la Première Guerre mondiale. D’environ 400 membres avant la guerre, ils se stabilisèrent, dans les années 1930, autour de 200 membres titulaires, dont beaucoup n’étaient pas à jour de leur cotisation, auxquels s’ajoutait une cinquantaine de membres associés étrangers et environ 70 correspondants. Le renouvellement des membres fut néanmoins assuré puisque près d’une centaine, provenant essentiellement des facultés de médecine et de sciences, avaient adhéré dans les années 1920 et 1930[1].
L’enseignement des sciences anthropologiques, dispensé dans plusieurs prestigieux établissements d’enseignement supérieur, assura à l’anthropologie française une grande renommée. Le Muséum d’histoire naturelle fut le premier à mettre en place un enseignement d’anthropologie en transformant, en 1832, la chaire d’anatomie, occupée par Étienne Serres, en chaire d’histoire naturelle de l’homme et d’anthropologie. Cette chaire fut successivement confiée à Armand de Quatrefages (1855), Ernest Hamy (1892), René Verneau (1910), Paul Rivet[2] (1928-1941, 1945-1950), Henri Vallois (1941-1945, 1950-1960), Jacques Millot (1960-1968). Le Muséum rassemblait également d’importantes collections anatomiques consacrées aux populations du monde entier. L’École d’anthropologie de Paris fut le deuxième haut lieu de l’enseignement de l’anthropologie française. Également œuvre de Broca, créée en 1876, l’École avait le statut d’établissement libre d’enseignement supérieur subventionné par le ministère de l’Instruction publique. Après une période difficile durant les années 1920, elle retrouva, dans les années 1930, ses effectifs des années 1890, soit environ 11 000 auditeurs[3] qui pouvaient
assister aux cours dispensés par huit professeurs titulaires et cinq conférenciers. L’École délivra un ou deux diplômes de sciences anthropologiques par an, diplôme qui nécessitait deux années de scolarité et la rédaction d’une thèse « portant sur les sciences anthropologiques ». En tant qu’établissement libre, ni le ministère de l’Instruction publique ni l’Université de Paris n’intervenaient dans la nomination de professeurs ou dans la délivrance du diplôme[4].
Contrairement à ses voisins et notamment à l’Allemagne, la France a peu développé l’enseignement de l’anthropologie au sein des universités[5]. Seuls quelques cours ont été créés : à l’Université de Lyon, Ernest Chantre mit en place un cours d’anthropologie et de paléontologie humaine, qui, rattaché en 1920 à la chaire de géologie, était obligatoire pour les candidats au certificat de géologie. À l’Université de Toulouse, la Faculté des lettres confia à Émile Cartailhac un cours d’archéologie préhistorique, tandis que la Faculté des sciences mettait en place des conférences d’anthropologie préhistorique assurées par un professeur d’anatomie de la Faculté de médecine, Henri V. Vallois. Un certificat d’anthropologie fut ensuite créé à la Faculté des sciences[6].
L’autre originalité française réside dans la création de l’Institut d’ethnologie de l’Université de Paris, en 1925, à l’initiative de Lucien Lévy-Bruhl, Paul Rivet et Marcel Mauss. Les missions de l’Institut étaient de former des ethnologues professionnels et de proposer une formation aux coloniaux (administrateurs, médecins, missionnaires) qui souhaitaient entreprendre des recherches ethnographiques. Il délivrait un diplôme d’ethnographie, certificat d’études supérieures de la Faculté des lettres, dès 1927, puis un certificat de la Faculté des sciences l’année suivante. Des cours d’anthropologie furent alors insérés dans le programme : « Instructions d’anthropologie physique » (confiées à Paul Rivet), « Instructions de préhistoire » (Henri Breuil), « Anthropologie zoologique » (Étienne Rabaud), « Géologie des temps quaternaires et paléontologie humaine » (Léonce Joleaud), « Psycho-physiologie de l’homme et des anthropoïdes » (Paul Guillaume), auxquels s’ajouta la création de travaux pratiques d’anthropologie assurés par Paul Lester, assistant au Muséum[7]. En 1930, est introduit un cours de « Physiologie des races humaines » confié à Jacques Millot à partir de 1932. Ce dernier assurait également les travaux pratiques d’anthropologie zoologique et biologique. L’anthropologie physique trouvait donc une place non négligeable au sein de l’Institut et sa présence se renforça dans les années 1930, grâce à la volonté de ses directeurs[8].
La France possédait encore deux autres prestigieuses structures : le laboratoire d’anthropologie de l’École des hautes études (EHE) fut le premier centre de recherches dédié à l’anthropologie raciale ; fondé en 1857, il fut rattaché par Victor Duruy à l’École pratique des hautes études (EPHE) lors de la