Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communistes

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5362-7

François BAFOIL

Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communistes

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur:

1984, Le pouvoir nu (en collaboration avec Nicole Fratellini et Thomas Lowit), Paris, Syros, 263 pages. 1988, Le cas M. La crise des relations professionnelles dans une entreprise polonaise aujourd'hui, Paris, Institut d'Etudes Slaves, 170 pages. 1991, Entreprises et syndicats en RDA. Une histoire de l'émulation socialiste, L'Harmattan, Collection "Pays de l'Est", 239 pages. 1992, L'Allemagne en puissance, (Editeur, avec la collaboration de Ivan Samson), Editions Descartes, 193 pages.

Pour Elisabeth Martin, Caroline et Pierre

Ce travail s'appuie sur plusieurs travaux de recherche empiriques conduits dans le cadre de ma mission à Berlin de 1988 à 1994, à l'Université Libre et à l'Observatoire de Berlin - CNRS, installé au Wissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung. Je remercie les autorités scientifiques de ces différentes institutions pour m'avoir permis de travailler dans des conditions de travail excellentes. Je remercie également les responsables de la revue Politique et Mangement Public ainsi que ceux de la revue Politix de m'avoir laissé reproduire dans cet ouvrage les articles qui forment la trame des chapitres 3 et 5. C'est au au CERA T que j'ai pu réaliser cet ouvrage. A l'intérieur de cette équipe de recherche, j'adresse mes remerciements particulièrement à Claudette Gorodetzky-Costa dont la compétence et "l'acharnement "ont fini par avoir eu raison du manuscrit originel.

INTRODUCTION GENERALE

Introduction générale

L'ouverture du mur de Berlin a conduit à l'unification allemande et la chute du communisme en Pologne, à l'émergence de la Pologne démocratique. On aurait pu penser que cette dernière s'inscrirait radicalement en faux de l'évolution suivie durant les quarante dernières années de la République Populaire de Pologne et que la nouvelle Allemagne serait le prolongement direct de l'ancienne RFA. La dynamique des transformations accomplies depuis 1990 a largement déjoué ces prévisions et donné lieu à des développements complexes et inattendus. L'objet de cet ouvrage vise à analyser certaines formes de l'action collective qui ont conduit à la structuration politique que nous connaissons aujourd'hui dans la région est-allemande et en Pologne, grâce à la mise au jour des processus de formation des règles dans les champs économiques, sociaux et politiques. L'action collective est ici comprise comme la participation aux différentes sphères de la décision de la part d'individus ou de groupes qui en ont été antérieurement privés ou qui ont su conserver leurs marges d'action acquises sous le précédent régime: militants du mouvement social, militants syndicaux, entrepreneurs privés, acteurs politiques du centre et de la périphérie. Les transformations des sociétés anciennement communistes ont mis en valeur non pas la simple imposition des règles exogènes et contraignantes, mais bien la négociation des nouvelles régulations. En ce sens, l'octroi des règles a été limité. Même dans le cas allemand, qui semble singulier à de nombreux égards en raison du transfert intégral des règles ouest-allemandes, l'application de ces dernières a entraîné leur aménagement local. On a pu mesurer l'effet en retour de cette adaptation à l'aune des évolutions dont ont fait preuve plusieurs responsables ouest-allemands en poste en Allemagne de l'est. C'est le cas de la Treuhandanstalt. Il en est allé de même avec le maintien de certaines formes organisationnelles propres à la période précédente à l'image des coopératives agricoles allemandes. La reprise du concept de "dévolution", autrement dit du maintien d'éléments de la tradition au sein des dynamiques de changement, en a été facilitée (Badie, Birbaum, 1979). En Pologne, des inflexions ont été données aux décisions initiales en matière d'ouverture aux investisseurs étrangers ou aux initiatives communales. Les processus de privatisation ont été freinés, la scène politique recomposée. Dans les deux cas, cet aménagement a traduit la mise au point généralisée de procédures de détours pour fournir une réponse que la simple règle émise à partir du sommet était initialement incapable d'apporter. Les processus de construction des états post-communistes 11

Introduction générale

ont ainsi révélé le caractère négocié des règles, reflet des processus d'adaptation des acteurs et de leur capacité de flexibilité. La courte période qui fait suite à la chute du système de type soviétique à compter de 1988/1989 est à cet égard un moment historique privilégié où les règles se sont formées sur les débris des constructions antérieures, grâce à des apprentissages multiples et pour des résultats dont certains demeurent encore largement imprécis. En soulignant cet aspect de recomposition et de bricolage des équilibres sociaux notre ambition est double. D'abord, reprendre à notre compte plusieurs énoncés des approches dites néo-institutionalistes ou "évolutionnistes" pour lesquelles priment le poids des héritages institutionnels dans le choix des trajectoires adoptées nationalement (Chavance, Magnin, 1995, Stark, 1992, 1996), la durée des transformations et l'importance des procédures de détour (North, 1990, Czada, 1994) ainsi que la pluralité des modes de coordination au sein des différents champs d'action (Hollingworth, Schmitter, Streeck, 1993, Grabher, 1992, 1995). Ensuite, insister prioritairement sur les processus d'adaptation des règles par des acteurs disposant de différentes ressources, cognitives ou techniques et témoignant d'attentes particulières vis-à-vis du changement. L'examen des stratégies mises en oeuvre au travers des conflits nombreux et variés nous permet de retrouver les énoncés portant sur l'apprentissage (Crozier, Friedberg, 1977), le bricolage des régulations (Dupuy, Thoenig, 1986, Reynaud, 1989), les développements inattendus (Hirschman, 1967). C'est ce processus d'aménagement des règles que se propose d'analyser cet ouvrage à partir de l'examen de trois champs de l'action collective est-allemands et polonais: celui de la mobilisation sociale et de la modernisation économique, celui de la branche professionnelle et celui de l'échange politique entre le centre et la périphérie. Le premier champ analysé est celui de la mobilisation sociale au tournant des années 90. Une vaste littérature a cherché à corréler les deux phénomènes de la mobilisation et de la modernisation, notamment avec les cas des pays en développement. L'examen des réalités post-communistes a révélé, à l'inverse, l'existence de dés ajustements entre les deux processus. La thèse principale de cette première partie a consisté à montrer qu'entre les deux périodes en 1989 et en 1990 divers types de mobilisation se sont succédés. De nombreux phénomènes de "disjonction" sont apparus. Ils ont tenu à la diversité des acteurs, à la multiplicité des ressources manipulées ou mises inopinément en jeu et aux nombreuses coalitions qui ont vu le jour. Cela a abouti à l'opposition entre les effets des décisions prises au titre de la modernisation économique et les attentes manifestées lors des mouvements sociaux ayant entraîné la chute des régimes communistes. L'interrogation principale a ainsi porté sur l'origine des ressources mobilisées par les groupes d'acteurs à des moments de l'histoire postcommuniste et dans des contextes d'action différents. Fallait-il chercher la source des évolutions futures dans les sphères informelles construites avant 1990 au sein même de l'extrême centralisation communiste? Les sous-systèmes d'action érigés pour se protéger des effets d'un contrôle central pesant, pouvaient-ils fournir matière au développement post-communiste ? Par ailleurs, de quelles capacités de mobilisation étaient susceptibles de se prévaloir les 12

Introduction générale

groupes du mouvement social est-allemand en avançant l'hypothétique identité est-allemande en face de celle prônée par les membres du SED en déroute, et face à celle revendiquée par l'Allemagne de l'Ouest? Enfin, quelle valeur convenait-il d'attacher en 1990 au programme socio-économique élaboré par Solidarité en 1981 ? La question de la validité des ressources accumulées au sein d'une économie de pénurie et de leur éventuel réinvestissement dans des contextes dominés par des contraintes radicalement différentes s'est trouvée posée de différentes manières dans la période post-communiste. L'examen du champ des relations professionnelles a révélé l'importance de la notion de branche. Dans quelle mesure cet espace de jeu pouvait-il réguler les échanges et les conflits, autrement que par la simple décision autoritaire? Ici l'enjeu de la transformation post-communiste a reposé sur la mise en place de règles susceptibles de permettre la meilleure expression des intérêts des acteurs, sans que la disparition de l'arbitraire central ne fournisse matière à un quelconque arbitraire local. Or, dans la période post-communiste plusieurs difficultés sont apparues qui ont largement entravé la construction du système des relations professionnelles. Les organisations patronales ont souvent été défaillantes; les organisations syndicales ont révélé un manque préjudiciable d'expérience de la négociation, reflétant notamment dans le cas polonais leur attachement à des formes d'action périmées. Dans les deux cas est-allemand et polonais, l'espace régulateur représenté par la branche industrielle a été sujet à d'importants dysfonctionnements, en dépit du fait qu'à chaque fois cet espace a été considéré comme une référence pour l'action. Des oppositions d'intérêts ont émergé et de très fortes pressions se sont exercées pour faire jouer d'autres types de règlements des conflits. Les règlements par entreprise l'ont souvent emporté. Dans le cas allemand cela a conduit à la défection de plusieurs membres des organisations patronales et dans le cas polonais à une entrave à la formation d'organisations représentatives. Or, comment penser l'équilibre commun si les lieux de la négociation et des règlements se dispersent en autant de points qu'il y a d'entreprises? La thèse de cette seconde partie s'est concentrée sur les processus de construction des règles professionnelles comme expressives de dynamiques conflictuelles et fragiles, au sein desquelles se sont trouvés mobilisés des ensembles de représentations et d'attentes situées, c'est-à-dire renvoyant à des historicités particulières. Ce qui a succédé au phénomène confus et irrationnel de la centralisation de type communiste, ce n'est pas l'harmonie mais l'inadaptation des acteurs les uns aux autres, le conflit violent, l'apprentissage long et incertain, l'absence de modèle préexistant et surtout le fréquent insuccès des différents transferts de règles. Des compromis inédits ont été mis au point dans les deux cas, ouvrant sur des équilibres sujets à contestation. Le dernier champ examiné a été celui de l'ordre politique. Il s'est joué entre les acteurs du centre et de la périphérie du système. L'objet de cette partie a reposé sur la mise en valeur des différentes formes de détour accomplies par certains acteurs pour structurer le champ politique, qu'il s'agisse du fédéralisme allemand ou du centralisme polonais. Les interactions analysées ont renvoyé à des processus de subordination, à partir de la prise en compte d'attentes différenciées 13

Introduction générale

et renégociées dans le cours des échanges. L'agence allemande de privatisation, la Treuhandanstalt, a illustré un processus de domination par un acteur de l'ensemble des forces sociales et politiques, Uinder, syndicats ou administrations. L'une des caractéristiques essentielles de cet acteur-pivot est d'avoir joué de bout en bout le rôle de fusible pour le gouvernement central de Bonn et qu'en dépit de critiques très nombreuses mettant en question les irrégularités de son fonctionnement, il n'ait pas sauté. On ne peut toutefois pas parler de la construction (ou de la reconstruction) de l'ordre politique allemand sous le seul effet de l'action de l'agence de privatisation. C'est par un échange constant, fût-il largement conflictuel que centre et périphérie se sont constitués en Allemagne. Au contraire, loin de mettre en valeur un acteur unique structurant les différents jeux, le cas polonais a entériné une distinction des champs politiques, économiques et sociaux selon des règles à chaque fois particulières. Cela a renvoyé à un partage des tâches entre plusieurs acteurs à partir de la mise au point de compromis implicites, qui ont laissé partiellement inchangées les positions acquises de longue date et qui ont conféré aux ajustements à la marge le soin d'harmoniser les effets des accords établis silencieusement. Dans ce cadre, le processus de centralisation politique a pu s'accommoder d'ajustements limités. La thèse développée dans la troisième partie consiste à souligner comment un ordre décentralisé requiert une forte dimension centralisée imposatrice de normes homogénéisantes, tandis qu'à l'inverse un ordre centralisé peut reposer sur des pratiques largement divergentes des normes énoncées centralement. On peut s'étonner du choix de traiter de pair le cas est-allemand et le cas polonais. D'abord parce que l'Allemagne de l'Est n'est pas un Etat mais une région de l'Allemagne unifiée. Signalons donc d'emblée que lorsque nous parlons de l'Etat ici, il est seulement question de reconstruction des règles du fédéralisme allemand, étendues à la zone est-allemande. Par ailleurs, l'ancienne République démocratique allemande (RDA) a connu un destin qui n'est pas comparable à celui des anciens "pays frères" du fait de son intégration dans l'ancienne République fédérale d'Allemagne. Ce choix de la comparaison se justifie pourtant car quelle qu'ait été l'ambition des autorités de Bonn de nier toute trace du passé est-allemand, l'imposition des règles ouest-allemandes a soulevé la question de leur adaptation locale. Sur ce point l'Allemagne de l'Est ne diffère pas des autres pays de l'ancien bloc communiste. L'ampleur des problèmes surgis depuis 1990 suffit à le montrer. Aucun pays de l'ancien système soviétique ne s'est offert comme une page blanche sur laquelle se seraient imprimées "naturellement" les règles du marché ou de la démocratie. Ces pays, et la région est-allemande n'y échappe pas, ont mis en avant des histoires, des mémoires, des attentes propres à plusieurs strates historiques dont la confrontation à l'occasion de l'ouverture des frontières a conduit à des heurts, générateurs de processus de différenciation des intérêts et d'individualisation des statuts. Les deux cas, allemand et polonais (mais également tous les autres cas relevant antérieurement du système de type soviétique), se sont trouvés confrontés au problème de la reformulation des principes de l'entente sociale, en y apportant à chaque fois des réponses particulières, parce qu'ancrées dans des expériences historiques irréductibles, dans des comportements mobilisant la 14

Introduction générale

longue durée, dans des représentations nourries d'attentes complexes. A cet égard, les questions portant sur l'adaptation et la combinaison des expériences et des savoirs sont pertinentes. Enfin, ces régions est-allemandes et polonaises ont été longtemps sous domination germanique et l'ouverture des frontières a réactivé la mémoire attachée à ces territoires. Cinq procédures mises en oeuvre pour parvenir à des équilibres nationaux particuliers font ainsi l'objet de la comparaison: les mobilisations sociales, les compromis limités illustrés par les différentes Tables Rondes, les formes de modernisation économique, les processus de négociations professionnelles et enfin, les liens de subordination politique. Trois parties composent cet ouvrage: La première considère les différentes formes de mobilisation sociale et de modernisation économique en s'attachant aux phénomènes de rupture apparus entre le début et la fin des processus analysés. Dans l'ancienne RDA, cela a renvoyé d'abord à l'inadéquation entre le projet politique de transformation du parti communiste SED, et la réalité estallemande durant les quarante années de son existence. La courte période de l'automne 1989 a mis au jour l'inadéquation des attentes d'une minorité active avec celle de la plus grande partie de la population. Enfin, l'examen de la décision d'union monétaire prise le 1er juillet 1990 a révélé l'absence de corrélation entre les préférences affichées, les références mobilisées et la connaissance des effets des choix accomplis (chapitre 1). En Pologne, les désajustements ont concerné les politiques publiques conduites centralement dans la décennie 80 pour aménager le système de type soviétique et les valeurs affichées par le plus grand nombre de citoyens. La Table Ronde a rétabli en 1989 les fondements de l'entente sociale entre les anciens adversaires unis cette fois dans le souci de trouver une sortie acceptable de la domination communiste. Mais la dynamique qu'elle a déclenchée a abouti à la ruine du régime. Les choix accomplis à partir de cette date ont entraîné à leur tour des effets imprévus. D'importantes modifications au niveau des préférences, notamment électorales ont privé les politiques économiques de leur large soutien initial, mais sans que les anciens responsables revenus au pouvoir ne remettent en cause les grandes orientations décidées depuis 1990 (chapitre 2). La deuxième partie s'interroge sur la validité de la branche industrielle comme source de différentes régulations sociales dans la période de crise liée à la chute du communisme. En Allemagne de l'Est, la construction du système des relations professionnelles s'est opérée sur les décombres de l'ancien système dont les traces ont été sensibles à la fois dans les comportements des adhérents aux syndicats de salariés et dans la lente mise au point des organisations patronales. Cela a entraîné de nombreux conflits, des déséquilibres au sein des négociations et 15

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l'établissement de fragiles compromis locaux (chapitre 3). Dans le cas polonais, l'héritage de Solidarité et la transformation interne de l'organisation sociale, l'introduction du pluralisme syndical et l'absence de partenaire patronal organisé ont caractérisé plusieurs niveaux de négociation. Cela a provoqué des clivages en matière de droit social. Les compromis n'ont pas été perçus comme des solutions satisfaisantes mais comme de simples interruptions dans un processus de conflictualité continu (chapitre 4). La dernière partie cherche à analyser les ordres politiques résultant des échanges entre le centre et la périphérie du système, au travers de l'analyse des conflits et des négociations politiques. Dans le cas allemand, la Treuhandanstalt a acquis une place centrale, en raison de son statut la plaçant entre la Fédération et les Landër. Elle a su protéger les plus hautes autorités de l'Etat concentrant sur elle les critiques de la gestion des transformations est-allemandes, et en même temps elle a su associer les Lander en les soumettant à sa propre vision du jeu. En dépit des nombreuses oppositions qui ont dénoncé ses choix, la Treuhandanstalt a montré qu'elle était capable de s'adapter à un environnement incertain. Elle a su innover sur le plan de son organisation interne, sur celui des modes d'association avec ses partenaires institutionnels et en matière de politique industrielle (chapitre 5). Dans le cas polonais, la subordination des intérêts particuliers à la vision centralisée du développement et des échanges politiques a mis en valeur des attentes différenciées de la part du centre et de la périphérie. Les conflits qui se sont noués autour de la frontière Oder-Neisse ont permis l'expression de revendications renvoyant à des niveaux administratifs distincts pour la construction de compromis le plus souvent silencieux (chapitre 6).

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PREMIERE PARTIE

Mobilisations sociales et modernisations économiques

Mouvement social et entrée en politique

INTRODUCTION

Mouvement social et entrée en politique

En 1989 et en 1990, les mouvements sociaux ont été les principaux acteurs du changement. Ils ont regroupé la majorité des citoyens unis contre les représentants du pouvoir communiste. On peut les définir comme des mouvements "classiques" car ils ont renvoyé à des phénomènes de conquête du pouvoir de la part de groupes privés antérieurement de la participation aux responsabilités politiques et soucieux de faire reconnaître leurs aspirations morales. Leur analyse fait davantage appel aux concepts d'organisation, de conflit, de projet et de communauté collective (Chazel, 1975, Tilly, 1978, Obershall, 1982, Jenkins, 1983, Birnbaum, 1983, Segrestin, 1983)1, qu'à ceux de classe ou encore de sociétés post-matérialistes (Touraine, 1983, 1995). En s'attachant à certains traits de leur développement, l'objectif de cette introduction vise à établir un bilan susceptible de rendre compte des conditions de possibilité de l'action collective alternative à celle prônée par le parti communiste avant 1989, et à énoncer les principales distinctions séparant les deux mouvements estallemand et polonais. Précisons d'abord la polysémie du terme de mouvement social. Appliqué à Solidarité, le "mouvement social" renvoie à la notion de société civile organisée en 1980/1981 face à l'Etat-Parti, mobilisant les idéaux nationaux de l'opposition historique (Michnik, 1983, Touraine, 1983, Deppe, Dubiel, Radel, 1991). Une vision plus étroite du mouvement polonais entend le restreindre à l'action syndicale (Fratellini, Lowit, Planche, 1982). Au delà de ces interprétations, ce terme fait référence à une culture politique donnée, dont le sens reste problématique en raison de la multiplicité des intérêts et des représentations qu'elle a recouverte dans le cas polonais. A l'inverse, on a pu parler avant 1989 en Allemagne de l'Est de groupes sociaux et non pas de mouvement social pour souligner des actions relevant prioritairement de la sphère éthique de la part de coalitions d'individus dispersées. C'est à l'automne et à l'hiver 1989 que ces groupes se sont constitués en une nébuleuse plus ou moins coordonnée, à partir
I Pour Jenkins, la mobilisation, "c'est le processus par lequel un groupe s'assure le contrôle collectif sur les ressources requises pour l'action collective" (Jenkins, 1983, p. 532). Quant à Oberschall, ilia pose comme "le processus par lequel les ressources individuelles propres à un groupe sont structurées, assemblées et orientées pour l'obtention de biens communs et la défense des intérêts des groupes", (Oberschall, 1982, p. 308). 19

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de laquelle on a pu parler de mouvement social. Son efficacité en termes de conquête du pouvoir reste, quant à elle, incertaine compte tenu du refus de la majorité de ses membres d'assumer les contraintes liées à l'entrée en politique. Comment définit-on un mouvement social à l'Ouest? Par les acteurs périphériques d'une collectivité, les attentes du changement qu'ils manifestent et pour lesquelles ils mettent en forme des actions collectives (Padioleau, 1982). Deux composantes permettent de préciser le phénomène de mobilisation. D'une part, les aspirations, et plus largement, les valeurs susceptibles de fonder un projet collectif à la base des communautés actives; d'autre part, le type d'organisation, dont la construction reflète les liens tissés horizontalement, par rapport aux autres groupes ou verticalement, par rapport aux instances de pouvoir. L'organisation peut mettre en valeur le rôle des entrepreneurs dont la fonction est de mobiliser les ressources collectives pour l'obtention de certains bénéfices (Lapeyronnie, 1988). Une dimension se révèle dominante, celle du politique. Pour François 'Chazel, elle rend compte de la particularité de cette modalité de l'action collective qu'est un mouvement social, les opportunités qui sont les siennes, la mise sur agenda, en d'autres termes la prise en considération des revendications exprimées, traduites sous forme de décisions publiques (Chazel, 1995). La question synthétique de cette approche des mouvements sociaux peut ainsi être formulée de deux manières: comment un groupe social caractérisé par sa non participation aux processus de décision parvient-il à faire reconnaître ses aspirations comme légitimes et à s'intégrer au jeu collectif? Dès lors qu'il participe au jeu institutionnel, comment satisfait-il ses adhérents en réalisant leurs aspirations initiales? La première question appelle une réponse en termes de transformation d'un état passif à un état actif sous l'effet de la mobilisation des ressources. Reprenons-la maintenant pour l'examen de la mobilisation dans les régimes communistes. La seconde qui renvoie à une analyse en termes de différenciation des intérêts au sein d'organisations variées fera l'objet de la seconde partie lorsque nous examinerons le champ des relations professionnelles. A la différence des mouvements sociaux des sociétés occidentales, ceux des régimes de type soviétique ont mis en avant un trait particulier: la visée non politique de leur action politique, en d'autres termes leur volonté de démarquer l'action sociale d'une vision du politique, entendue dans les termes de la dépendance ou de la manipulation. On peut interpréter cè comportement comme un effet de la domination absolue du parti communiste sur l'ensemble des formes de l'action collective qui conduisit à rejeter dans la sphère des aspirations morales toute pensée alternative. La notion de "centralisme démocratique" fournissait le principe d'organisation sur lequel devait se fonder chaque action organisée et l'absence de conflit reconnu officiellement était sans cesse réaffirmée par la soidisant accession de la classe ouvrière dirigeante aux leviers de la décision et de son nécessaire maintien. La peur de la sanction attachée à la transgression de ces principes se fondait pour la grande majorité des citoyens d'une part sur l'expérience vécue intimement des effets d'un système policier généralisé et d'autre part, sur la représentation du caractère indépassable des contraintes du

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système soviétique, explicitement formulée à chaque période de normalisation violente. La nature du régime communiste contribue à expliquer que l'orientation politique des mouvements sociaux se soit trouvée dissimulée sous la revendication d'une exigence morale normative de la part de certains individus. Les effets de coupure produits par ce contrôle politico-policier omniprésent ont généré des phénomènes de privation se fondant sur la perception des différences entre la règle émise centralement et l'expérience vécue, entre les affirmations des principes de la domination de "la classe dirigeante" et la réalité d'une exclusion du plus grand nombre des sphères de responsabilité. La perception des rapports de force s'est fondée sur des distinctions tranchées entre "eux" et "nous", indicatrices de clivages sociaux entre le "pouvoir" et la "communauté de base", révélateurs de clivages linguistiques (la langue de bois contre la "belle langue") ou moraux (le mensonge contre le respect de soi). Des comportements stéréotypés, analysés dans les termes du conformisme et du passif, et beaucoup plus rarement du révolté, ont contribué à homogénéiser la très grande majorité des individus, retirés dans leur "exil intérieur" et dans leur loyauté de façade manifestée à un régime intimement méprisé. Pour ces raisons, l'action politique a été considérée comme étant soit impossible, soit immorale. Mais dans tous les cas, elle s'est trouvée dévalorisée du point de vue cognitif. La formation de groupes, illustrant d'autres orientations pour l'action que celles revendiquées par le parti, s'est située à l'extérieur de la légalité communiste. Elle est demeurée cantonnée dans la marginalité, voire la clandestinité. Elle a été le propre de petites communautés, mettant en avant les valeurs de la solidarité, de la chaleur, de la fraternité en opposition aux visées réalistes propres à la domination communiste. Le passage de la notion de groupe à celle de mouvement social (quel qu'il soit) a correspondu à la levée progressive du "cadre d'injustice" cimenté par la peur. Il a été concomitant de la perception d'une modification des positions des responsables communistes, contraints eux aussi d'évoluer à la faveur d'une dégradation des conditions extérieures et intérieures, politiques et sociales. La mobilisation a été le moment où s'est actualisée une communauté sociale grâce à la mise en forme explicite d'un projet collectif antérieurement limité à quelques groupes. Au cours des différentes étapes de sa formation, des alliances entre les composantes sociales sont apparues modifiant l'esquisse initiale et cela d'autant plus que des évolutions ont également traversé la sphère dirigeante. Dans ce flux, de nouvelles attentes ont émergé, de nouvelles ressources ont été constituées, et de nouveaux problèmes se sont posés, contraignant à fournir des réponses inédites dont les effets ont été largement imprévus. C'est notamment le cas des négociations engagées pour fixer les règles de l'échange lors des Tables Rondes. Elles ont témoigné de la construction progressive de l'entente sociale. Celle-ci s'est fondée sur la considération communément partagée que l'action collective pouvait reposer sur des comportements prévisibles et acceptables et non pas, comme c'était le cas dans un régime communiste, sur la peur, le contournement de la règle, la défection et la répression. L'entente sociale a ainsi révélé une 21

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moyenne d'attentes, en d'autres termes un compromis. Mais, loin de marquer un terme de la dynamique historique il a entraîné son propre dépassement, en raison des forces mises en oeuvre. Les résolutions signées lors des Tables Rondes de 1989/1990, ont été balayées sous l'effet d'une offre extérieure (comme celle d'union monétaire allemande) ou sous l'effet endogène des résultats des élections polonaises. Les Tables Rondes ont ainsi joué le rôle de "transition dans la transition" pour des résultats complètement divergents d'un cas à l'autre. Cela renvoie aux différences plus fondamentales qui ont séparé les composantes des groupes d'opposition, leur mode d'intervention, les ressources mobilisées, leurs types de coalitions, et finalement leur projet. Relevons deux traits distinctifs: La culture politique des groupes d'opposition est-allemands s'est fondée sur une vision réformiste du communisme allemand, reposant sur la valorisation de l'éthique individuelle et la substitution de la "socialisation" des biens collectifs à "l'étatisation". Il ne s'agissait nullement pour eux d'abandonner complètement le communisme est-allemand mais de l'amender dans le sens d'une plus grande justice sociale. Cette culture ne s'est pas formée dans la sphère productive des entreprises, mais dans des cercles étroits d'intellectuels chrétiens et marxistes, en rupture notamment avec leur milieu universitaire marqué par une très grande loyauté aux autorités communistes. Elle ne s'est pas définie comme un ancrage à l'Ouest. A l'inverse, la culture politique polonaise s'est inscrite dans un mouvement de transformation complète du régime communiste. Elle s'est nourrie des nombreuses révoltes qui ont vu le jour dans l'entreprise depuis 1956, relayées par des cercles intellectuels dissidents, dont on percevait l'ancrage au sein même du parti communiste. Enfin, l'ouverture à l'Ouest a été considérée comme un ancrage historique naturel pour la grande majorité des Polonais. Le développement de l'action politique concrète s'est révélé être un apprentissage de la médiation politique, avec ce que ce terme contient d'institutionnellement contraignant, qu'il s'agisse des connaissances des règles de la négociation et de la construction d'un compromis, en bref, de la participation au jeu collectif conflictuel. Les deux cas, est-allemands et polonais, ont divergé sur ce point du développement de l'action: le premier a témoigné d'un refus marqué du jeu entraînant l'énoncé de revendications fondamentalistes générant tensions dans le mouvement social, ruptures et marginalisation, quelles qu'aient été les alliances qu'il s'est trouvé contraint in fine d'établir pour ne pas disparaître complètement. Trois conséquences en ont résulté: l'absence d'un leader susceptible de structurer le mouvement social et de finaliser les revendications au niveau politique; la compétition de revendications toujours plus basistes, le refus de toute hiérarchie et le rejet brutal de la moindre alliance pouvant mettre en péril la pureté du mouvement; la coupure, enfin, entre les militants actifs des groupes mobilisés et la masse du mouvement. Dans le cas polonais, au contraire, non seulement un leader en la personne de Lech Walesa au sommet de l'organisation, mais de très nombreux autres responsables à des niveaux régionaux et locaux ont structuré l'action collective. Le programme mis au point en 1981 sous le titre de "République Autogérée" a été avancé et largement modifié par la suite et enfin, 22

Mouvement social et entrée en politique

les résultats des élections ont témoigné, en 1989, d'une homogénéité préférences électorales.

des

Ce sont ces particularités nationales que les deux chapitres suivants vont approfondir en insistant sur l'absence de liaison entre les différents moments de mobilisation et de modernisation. Si la mobilisation sociale est le prélude à la modernisation économique, les effets de la modernisation, quant à eux, se sont souvent exercés contre les acteurs de la mobilisation. En Allemagne de l'Est, seul un petit nombre d'entre eux a accepté après 1989 de jouer un rôle dans l'Allemagne unie. Pour ceux qui ont pris l'initiative d'entrer en politique, l'échelon communal a souvent été choisi en réaction à l'échelon national de l'action politique, perçu comme le lieu de débats stériles et mensongers. Quant à la modernisation, elle a été conduite principalement par les Allemands de l'Ouest à partir de l'union monétaire et du transfert consécutif des règles de fonctionnement ouest-allemandes. En Pologne, un processus de différenciation a suivi l'entrée en politique active de nombreux acteurs du mouvement social. Néanmoins, la modernisation qu'ils ont initiée, s'est effectuée contre une grande partie de ceux qui avaient composé le mouvement social dans les années 80. L'examen de la période 1988-1990 révèle le caractère fluide du processus de changement, parce que les acteurs changent, comme changent également les ressources mobilisées et les objectifs affichés.

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CHAPITRE

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De la RDA à l'Allemagne: Les représentations de l'efficacité économique

La période 1988-1990 en Allemagne de l'Est a vu en un temps très court se succéder trois types de mobilisation, illustrant à chaque fois des représentations, des espaces de jeu, des acteurs dominants, des valeurs structurantes, un projet de société, différents. Le premier peut être défini comme "la mobilisation administrée"qui, sous le contrôle étroit du SED, s'est opérée grâce aux institutions politiques-relais: les organisations sociales syndicales, de jeunes, de femmes, voyant dans l'entreprise le lieu privilégié de la valorisation de l'identité communiste. Le second type est celui des groupes sociaux de 1989, pour lesquels la rue a été le lieu principal de l'affirmation de l'action collective et de l'identité alternative à celle recherchée par le SED. Cette seconde forme de mobilisation s'est également opposée à la voie ouestallemande, mais n'a pas réussi à proposer la moindre alternative économique viable. Elle a ainsi illustré un phénomène de "mobilisation sans modernisation". Disjoints bientôt du mouvement de masse qu'ils ont pourtant contribué à structurer, les groupes sociaux ont vite cédé la place devant la coalition conduite par les autorités fédérales de Bonn. En raison des ressources monétaires mobilisées et de la nature de l'offre, à la fois d'union politique et économique, "la modernisation sans mobilisation" l'a emporté et à partir de ce moment, les citoyens est-allemands ont été écartés des processus de décision. Nous examinerons dans ce chapitre le caractère historiquement singulier de la RDA que les autorités est-allemandes entendirent construire à la fois en opposition partielle à la tradition allemande et comme meilleur exemple du système de type soviétique (1); ensuite les différentes composantes du mouvement social est-allemand en 1989 et les fluctuations qui ont caractérisé la mobilisation sociale (II) ; enfin les débats qui ont précédé le choix d'union monétaire le 1er juillet 1990 (III).

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