Sociologie politique du Maroc
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Description

Les travaux actuels sur le monde arabe font toujours la part belle à la montée de l'islam politique dans le monde arabe et en particulier au Maghreb. Comment, dans ce contexte, le Maroc peut-il s'adapter au vaste bouleversement de la globalisation des révolutions arabes ? L'ouvrage analyse les processus de métissages culturels et politiques à l'oeuvre dans la société marocaine.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2013
Nombre de lectures 48
EAN13 9782296536845
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

¿

Nasser Suleiman Gabryel

Sociologie
politique du Maroc

La raison d’État constitutionnelle

MEDITERRANÉES

Méditerranées
Dirigée par Jacques Bouineau


La nouvelle collection «Méditerranées »a pour objectif de
s’intéresser au dialogue nord-sud en mettant en avant les racines
culturelles méditerranéennes qui portent vers un réel rapprochement
des deux rives.
Les études se feront dans deux directions : d’une part la notion de
romanité, d’autre part celle de culture méditerranéenne. La
romanité est constituée par la formation des modèles juridiques,
politiques, sociaux et artistiques qui composent les assises de
l’empire romain, ainsi que par les créations issues de cet empire. Ce
double mouvement, antérieur et postérieur à Rome, qui a uni autour
dumare nostrumdes terres méditerranéennes, exprime l’ensemble
une des originalités de la Méditerranée et permet de rapprocher des
cultures qui, dans le monde contemporain, oublient souvent ce
qu’elles portent en commun.
Par ailleurs une réflexion en ce sens pousse à considérer sous un
nouvel angle les assises de la construction européenne. L’Europe
est en effet radicalement différente dans les terres méridionales
pétries de romanité et dans les terres septentrionales qui en furent
moins imprégnées.


Déjà parus

Jacques BOUINEAU (sous la dir.),La Laïcité et la construction de
l’Europe, 2012
Laurent REVERSO (sous la dir.),Constitutions, Républiques, Mémoires.
1849 entre Rome et la France, 2011.
Jacques BOUINEAU (sous la dir.), Pouvoir civil et pouvoir religieux entre
conjonction et opposition, 2010.
Laurent HECKETSWEILER,La fonction du peuple dans l’Empire
romain. Réponses du droit de Justinien, 2009.
Jacques BOUINEAU (sous la dir.),Personne et res publica,
Volumes I et II, 2008.
Laurent REVERSO (textes réunis par),La République romaine de
1849 et la France, 2008.
Jacques BOUINEAU (sous la dir.),Enfant et romanité, 2007.
Jacques BOUINEAU (sous la dir.),La famille, 2006.






SOCIOLOGIE POLITIQUE
DU MAROC

























© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00582-9
EAN : 9782343005829

Nasser Suleiman Gabryel




SOCIOLOGIE POLITIQUE
DU MAROC

La raison d’État constitutionnelle












Sommaire


INTRODUCTION
Droit, politique et idéologies...........................................................9

CHAPITRE I
Sociologie au regard des sciences politiques................ 19

AXE I
Sociologie de l’État dans le Monde arabe..................................... 21
AXE II
Sociologie politique du Maroc : de la gouvernance...................... 55

CHAPITRE II
Ordre politique du Maroc ...........................................101

AXE I
Ordre politique et souveraineté................................................... 103
AXE II
Ordre constitutionnel et ordre politique ......................................151
AXE III
La raison d’État constitutionnelle ...............................................183
CONCLUSION
Pourquoi la première forme du libéralisme arabe a échoué ? .....207
INDEX.......................................................................................... 223
BIBLIOGRAPHIE........................................ .... 2 52................................

INTRODUCTION

Droit, politique et idéologies

La représentation (politique, médiatique, intellectuelle) de l’islam
et de l’Occident est souvent de l’ordre de la reconstruction des faits,
des mythes, des histoires à l’aune d’un consensus prétendument
majoritaire. Cette dérive vise à conforter le récit dominant et
narcissique des différents groupes sociaux et politiques. Politiquement,
l’ouverture ostentatoire à une altérité (maitrisable) est le versant de
Gauche du conflit des civilisations à Droite. Culturellement, les
récits culturels entre les traditions portent en soi l’idée fallacieuse
d’une continuité transhistorique. Dans les deux cas se décline un
narcissisme en termes identitaire, épistémologique, et intellectuel.
Afin de déconstruire ces dogmes de l’identité, la sociologie politique
du droit peut être un élément fondamental à la condition, bien
entendu, d’appliquer une archéologie des récits à partir d’une vision
pluridisciplinaire seule susceptible de nous éviter un enfermement
1
scolastique . Bien heureusement, aucune réflexion ne se construitin
abstracto, formée à l’intersection de l’histoire, la science politique et
la sociologie.
Nous n’avions pas moins besoin d’une médiation intellectuelle
susceptible de nous permettre de mieux appréhender le continent
qu’est l’histoire du droit aux contours riches et étendus. Ce cadre
méthodologique opératoire qui a été important à notre maturation
intellectuelle fut l’ouvrage de Jacques Bouineau, Togesdu pouvoir
2
(1789-1799), ou, La révolution de droit antique .Cet ouvrage dans


1
Pierre Bourdieu,Méditation pascalienne, Paris, Edition Seuil, 1997, p. 65.
2
Toulouse: Association des publications de l'Université́Toulouse-Le Mirail et de

une optique foucaldienne permet d’inscrire dans un croisement
fertile, la question de l’archéologie de l’histoire du droit avec
l’histoire des idées et l’histoire politique historique. Une raison
d’affirmer que le droit, en particulier romain, n’est pas une science
morte, il s’inscrit dans la confluence de différents processus que
façonnent les hommes à plusieurs moments donnés de l’histoire. En
outre, de manière plus précise, concernant l’histoire politique et
constitutionnelle du Maroc, nous avons voulu nous écarter d’une
historiographie trop marquée par le post-colonialisme universitaire,
la lecture de l’article d’Augustin Simard,La raison d'État
constitutionnelle Weimar et la défense de la démocratie chez les
3
juristes allemands émigrés ,fut un aliment essentiel de décentrement
afin d’appréhender les récits juridiques historiques sous une forme
de comparatisme.

Dans L’Histoireuniverselle au point de vue cosmopolitique
publié en 1784 par Emmanuel Kant, le philosophe allemand indique
que la cosmopolitique est basée sur le primat de l’homme rationnel
au centre de la cosmologie et le postulat de la liberté et de
l’autonomie en tant qu’horizon politique et anthropologique. Malgré
les événements chaotiques caractéristiques des sociétés humaines, il
est possible pour Kant de distinguer un récit général qui fait du
progrès le sens de l’histoire. Dans cet ordre théorique, la
cosmopolitique est marquée par la reconnaissance de la liberté
d'opinion et de presse, par le droit de constituer des associations, des
partis politiques et elle débouche sur la définition des Droits de
l'Homme. Elle souligne le changement de paradigme d’une
définition collective et holiste des hommes progressivement
privatisée au nom d’une approche de l’émancipation rationnelle et
autonome du sujet.
Le cosmopolitisme est, d’abord, une notion politique qui, avec
Kant, prend une forme juridique moderne. Elle présuppose (en lien
avec la cosmopolitique kantienne) un mouvement d’universalisation
de la civilisation (en termes d’homogénéité et de pacification). Dans
la mondialisation, le cosmopolitisme politico-philosophique se

Edition Eché, 1986.
3
Augustin Simard,Canadian Journal of Political Science, March 2012 45, p.
163184.

10

transforme au sens qu’il s’altère pour devenir soit une philosophie
accompagnatrice légitimant le processus en cours, soit une réponse
critique que l’on peut qualifier de cosmopolitisme pratique. Celui-ci
prend divers aspects souvent contradictoires mais cohérents (ex: la
migration interne). Dans chacune de ces situations, l’appartenance
dans ses différents sens est inscrite de manière paradoxale, d’une
part, dans l’ouverture très souvent techniciste et consumériste et,
d’autre part, rattachée à un projet collectif traduisant d’abord une
résistance face au monde qui va. Dans la configuration actuelle,
notamment Marocaine, la globalisation a induit une coupure entre
l’édification d’un cosmopolitisme pratique pratiqué notamment par
les élites mondialisées (ce qui suppose une adaptation et une
créativité dans un contexte ouvert c'est-à-dire post national) et les
classes urbaines progressivement acquises à un conservatisme
compassionnel dont le PJD n’est qu’un des vocables les plus
manifestes. Ce processus est le produit idéologique d’un nouveau
mode de gestion politique de l'ordre social. Le cadre national étant
dilué par le haut avec la globalisation économique, par le bas avec la
précarisation sociale, la montée des revendications identitaires et
culturelles, que signifie encore le pouvoir de la politique ?
La politique est considérée comme un mode essentiellement de
représentation et d’incarnation d’un pays, d’une compétence, etc.
Elle est allouée, à charge du court terme, de l’événementiel, des faits
divers, des événements sportifs. Elle complète ou thématise la
gestion locale, technique des maires. La politique se situe dans
l'ordre de la géographie, c'est- à- dire celle de la localisation dans
une sociologie donnée, une classe particulière, un discours situé;
alors que le pouvoir s'incarne dans l'histoire et le sens qu'elle est
censée produire. À eux la charge de faire tourner la machine du sens
de l’histoire. Face à une élite mono culturelle qui contrôle les
principaux rouages de la sélection et de la répartition du pouvoir, la
politique est devenue un sous-champ de l’activité des hommes
destiné à produire un récit relevant du consensus majoritaire de la
nation. La politique n’est plus pouvoir, elle est devenue narration
symbolique et sociale formalisant la volonté du pouvoir d’incarner
ses décisions. Nous sommes dans le langage de la postmodernité,
dans la phase historique où l’Europe est en voie de marginalisation
face aux nouveaux géants émergents que sont le Brésil, la Chine et
l’Inde. La politique, au sens majestueux du terme, se construit dans

11

les rapports de forces des nouveaux acteurs de la globalisation avec
le principe de l’affirmation d’un certain pouvoir national comme les
grandes entités avec l’exemple de la Chine ou de l’Inde.
Dans la gestion des choses de la Cité, la politique virtuelle se
veut gestionnaire, désireuse d’ordonner de manière comptable les
finances d’un pays sous souveraineté contrôlée, la réduction des
déficits devenant la motivation et la finalité des mises en place des
politiques publiques. De l’éducation à la retraite, la mathématisation
des hommes et de leurs conditions sert d’orientation du
gouvernement. Entre la politique devenue arithmétique et la globalisation
devenue pouvoir, un processus émergent explicite la montée de
l’islam politique qui traduit,nolens volens,volonté de une
sécurisation du national dans ses différents contours. Cette politique
datant de la chute du mur de Berlin en 1989 provoque l’effacement
de manière progressive du clivage entre la Gauche et la Droite de
gouvernement. La Première Guerre du Golfe (1990-1991) accélère
un nouveau consensus commun dans l’ordre idéologique marocain.
Celui-ci abandonne progressivement le prime occidentaliste pour
s’appuyer de manière précise sur trois principaux accords : un credo
identitaire critique de l’ouverture économique et culturelle né dans
les années 80; un credo national libéral reliant protectionnisme
agricole et monétarisme économique ; enfin un conservatisme social
organisé sur la préservation des appartenances socio-symboliques.
Ce triple programme ne peut être légitime que sous la condition de
définir un Autre négatif susceptible d’homogénéiser la nation. Cet
Autre prend le visage d’un triple rejet: la critique radicale du
néolibéralisme anglo-saxon, l’occidentalisation qu’induit la montée
en puissance de l’impérialisme culturel et les nouvelles élites
mondialisées produites par la globalisation. L’idéologie du
conservatisme compassionnel repose sur des modalités anxiogènes.
Faute de répondre aux questions du politique, il vise à rassurer par
une politique active de compassion et de sécurisation envers les
différentes couches de la population.
Cet aplatissement de représentations au nom d’une vision
instrumentale du politique s’enracine dans une théorie des sciences
sociales, en particulier, celle de Fernand Braudel et surtout de
Norbert Elias et sa sociologie de la civilisation. Celui-ci reprenant la
pensée de Toynbee et de Spengler sur le déclin de l’Occident,
s’inspirant de Freud et sonMalaise de la civilisation, construit le

12

concept non seulement de civilisation, mais aussi de dé-civilisation,
c'est-à-dire d’une progressive décadence des sociétés occidentales.
La civilisation étant à ses yeux, d’abord, de l’ordre de l’histoire
européenne, elle est le produit sociologique et culturel de
«l’organisation de la société en État, la monopolisation et la
centralisation des contributions, l’emploi de la force et la
4
civilisation » .De fait, le processus éliassien de civilisation
«consiste en une modification de la sensibilité et du comportement
5
humain dans un sens bien déterminé » .Il permet de ne pas extraire
la société et la sociologie du processus sociohistorique. Pour en
définir les modalités, Elias pose la question des conditions, des
contraintes qui elles-mêmes se constituent en autocontraintes. Le
sociologue allemand parle d’autocontrôle permanent, ceci au
moment historique où« l’organe central de la société accède à une
6
stabilité et à une force inconnues jusque là» .vise à une Elias
méthode scientifique mesurable à partir des notions de rationalité, de
progrès et de contrôle des pulsions. De ce fait, il se veut en rupture
avec un modèle hégélien desde l’Esprit»« loisselon lequel une
législation en surplomb gouvernerait et les hommes et leur Histoire.
Cette démarche qui semble relever d’un certain chauvinisme de
l’universel fait une homologie entre le progrès, la civilisation et
l’Occident dans un cadre marqué par l’interpénétration entre l’action
des hommes qui donne naissance à un ordre social qui lui-même a
ses propres contraintes: l’universel, c'est-à-dire un système
particulier d’interdépendance qui est à l’origine du processus de
civilisation,« l’heure d’un pouvoir central fort approche […] quand
les centres de gravité se répartissent si également entre [les groupes
fonctionnels] qu’il ne peut y avoir ni compromis, ni combats, ni
7
victoire décisive» .la société, les groupes sociaux sont L’individu,
insérés de manière unilatérale dans une longue durée
anthropologique et sociologique qui renvoie à un certain psychologisme
culturaliste. L’importance de l’étude de la conscience humaine et de
l’appareil psychique dans son rapport individuel et collectif


4
Norbert Elias,La dynamique de l'Occident, Paris, Edition Agora Pocket, 2007, p.
96.
5
Ibid.
6
Ibid., p. 175.
7
Ibid., p. 111.

13

(monopolisation du pouvoir, interdépendance des hommes et
différenciation des fonctions) est vérifiable. Pour autant en
restreindre la portée à l’Occident semble sujet à critique car il induit
aussi un processus binaire de civilisation/dé-civilisation comme
moyen de définir des identités ontologiquement opposées entre
8
occidentalisation/civilisation et altérité /dé-civilisation .

9 10
Pour certains héritiers d’Elias (Senghaas , Muller), le modèle de
la civilisation est organisé par différents critères de définition
contemporaine :monopole de la violence, justice sociale, maîtrise
des émotions, constitutionnalisme, participation démocratique. Ce
que Senghaas définit comme l’hexagone de la civilisation. Un
hexagone qui, d’abord, se situe à partir de l’histoire de l’islam et qui
induit une homologie entre identité (définie en tant qu’essence) et
culture (située en tant qu’enracinement). Ce narcissisme
méthodologique qui fait de l’islam non seulement la matrice, mais
aussi le vecteur de l’évolution des nations, implique une vision
déterministe par rapport à tout modèle identitaire externe ou
extraoccidental. Cela sous-tend un certain défaitisme moral et politique
car il accepte de manière paradoxale l’homologie théorique et
politique entre la Raison (entendue comme paradigme
d’interprétation et de représentation du monde) et la Modernité
(entendue comme rupture avec l’ordre et les cultures traditionnelles)
et l’Histoire (entendue comme sens ou« métarécit »du récit global
et local des sociétés).

Le conservatisme compassionnel repose sur la reconnaissance
d’unedu politique»« impuissance faceà la montée de la
« globalisation »de l’ ettechnocratique ».« Europe L’ordre
symbolique constitue l’ordre par excellence de l’acte politique. Il
consiste à la prétention au monopole de la hiérarchisation et de la

8
Abder-Rahmanibn Khaldoun el hadram, Histoire des Berbères, T I, Uqam,
Bibliothèque des sciences sociales, 1382, p.36-37, 40, 45-46.
9
Dieter senghaas, The civilisation of Conflict : Constructive Pacifism as a Guiding
Notion for Conflict Transformation,
www.berghof-handbook.net/articles/senghaas_handbook.pdf
(consulté le 01.01.2010)
10
Harald muller, Theories of Peace, Letters from Byblos, N°.1, International Centre
for Human Sciences, 2003, p. 67-75.

14

définition des priorités. Il permet de renouvelerad vitamles cadres
symboliques de l’ordre politico-social (souveraineté, ordre public,
identité nationale). Par la loi et le discours,l’homo politicusà vise
construire« lemonde ». Celui-cine repose plus sur les identifiants
classiques (socio-économiques), mais sur une
«de-reterritorialisation symbolique» où la globalisation constitue l’outil de
justification par nécessité, et les migrations l’outil repoussoir par
excellence. La politique se fait compassionnelle à défaut de penser
un nouveau modèle de la construction de l’État et de la nation dans
l’ère des «grands ensembles». Dansce contexte, une nouvelle
forme de pensée identitaire s’est mise à jour. Elle vise à reprendre
les aspects les plus narcissiques et les moins généreux de l’héritage
islamique. Elle prône le retour à une logique de la Guerre froide de
manière comparable aux forces néoconservatrices occidentales pour
qui le Mal n’est plus le communisme, mais ce qui est pour certains la
11
figure éternelle du« tiers monde ». La sécurisation envers l’externe
(les élites mondialisées, les occidentalisés) permet de compléter la
compassion (envers le national, le citoyen) par une politique du« 0
risque » àtous les niveaux de la société. Ce modèle repose sur
l’assignation identitaire entre le« eux » et« nous »le cadre dans
global d’une classification de l’Autre qui, par définition, devient
« l'ennemi ».L’Autre est construit en tant qu’objet de luttes au sein
de l’espace politico-sécuritaire où les notions de sécurité nationale,
de culte et de populations migrantes s’articulent autour d’une
politique globale dépassant le cadre traditionnel entre l’interne et
l’externe. Dans la construction de ce qu’il prénomme la machine
binaire, Deleuze écrit que les conséquences en sont d’abord
physiologiques : «Et ce n’est pas étonnant que le visage ait une telle
importance dans ce système : on doit avoir le visage de son rôle (...)
12
Même le fou doit avoir un visage conforme et qu’on attend de lui» .
La relation physiologique à l’Autre institue «le modèle de base,
premier niveau c’est le visage de l’européen d’aujourd’hui (…) On
déterminera tous les types de visage à partir de ce modèle par
13
dichotomies successives». Par le visage, le langage, sous fond de


11
Dinesh D’Souza, The End of Racism, New York, Free Press, 1995, p. 23-35.
12
GillesDeleuze,Anti Œdipe et mille plateaux, Paris, Édit Université Paris VIII,
Cours Vincennes - 15/02/1977, p. 29.
13
Ibid

15

la guerre contre le terrorisme, le contrôle social et sécuritaire, tend à
focaliser sa perception sur un ennemi intérieur qui ne dit pas son
nom. L’ennemi devient un concept à la fois intérieur (donc intime) et
extérieur (donc étranger)défini par l’origine, le niveau d’études,
l’appartenance à des structures (cultuelles ou associatives). La peur
devient le maître mot, l’outil de légitimation des pratiques politiques
et sécuritaires. Un Autre à la fois déréalisé, lointain et proche,
marqué par différentes représentations, historiques d’idéaux types.
Dans l’analyse sociologique, la politique du conservatisme
compassionnel peut être rattachée à ce que Claude Grignon et
JeanClaude Passeron décrivent comme un ethnocentrisme social entendu
comme« certitudepropre à une classe pour monopoliser la
définition culturelle de l'être humain et donc des hommes qui
méritent d'être pleinement reconnus comme tels».Ils précisent
également que cette certitude« habite de vastes secteurs des classes
dominantes, et pas forcément les plus traditionnelles ou les plus
élitistes ». L’Afrique,à l’aune de cette idéologie, relève de l’aspect
compassionnel de la politique mise en place. Le narcissisme de la
générosité remplace le narcissisme de la culpabilité. Ces deux
tendances organisent et légitiment l’idéologie du conservatisme
14
compassionnel. L’idée motrice, pour reprendre Thomas d’Aquin,
un messianisme ayant perdu sa mission, une théologie
politicomorale dont la morale n’est plus qu’apparence et discours« ayant
15
perdu la substance» . Fautede perspective, l’Autre devient
l’élément de justification ultime qui concentre, malgré lui, la réalité
de celui qui le définit de manière arbitraire. Nous sommes dans la
forme suprême du préjugé devenue politique et immanente. Il n’y a
pas, pour reprendre de nouveau Thomas d’Aquin, un groupe
collectif sur lequel on pourrait de manière arbitraire déterminer non
seulement les bases de la discussion et les conditions du thème, mais
aussi la légitimité des débatteurs; l’humanité est une mais les
convictions rationnelles d’un individu, ou de manière plus


14
ÉtienneGilson,le Thomisme, Introduction à la philosophie de Saint Thomas
d’Aquin,Vrin,Études de philosophie médiévale, 1986, p. 480.
15
Alainde Libera,Thomas d’Aquin. Somme contre les Gentils, Paris, Edition
Gradus philosophique, dir. L. Jaffro et M. Labrune, Flammarion, GF 773, 1995, p.
30.

16

essentielle, son récit historique ne peut être remplacé par celle d’un
autre.

Notre optique consiste à situer dans une approche
pluridisciplinaire la situation contemporaine autour du concept de Raison
d’État Constitutionnelle, concept juridique allemand établi afin de
refonder l’Allemagne démocratique au sortir des tragédies des deux
guerres mondiales. Àpartir de ce concept, nous avons voulu penser
les interactions entre la construction d’un ordre normatif de type
occidental et la nécessaire« nationalisation »dans le contexte de la
culture politique du Maroc, le terme de l’occidentalisation dans le
Monde arabe en général et au Maroc. Pour ce faire, nous avons
subdivisé notre travail en deux aspects. Le premier de type notionnel
essaiera de réfléchir sur la problématique des sciences politiques et
de leur nécessité dans le cadre de l’étude des sociétés en particulier.
Dans une seconde partie, nous réfléchirons à partir du concept de
Raison d’État Constitutionnelle, aux transformations et aux blocages
de l’ordre politique et social marocain, en essayant de définir les
moyens cognitifs et épistémologiques d’une sociologie politique du
contemporain. Ceci s’organise par de multiples aspects:
idéologiques, politiques, intellectuels, culturels, juridiques.
Ainsi, pour appréhender au mieux possible la question de la
globalisation dans le cadre de la société marocaine, il faut penser le
régime spécifique qu’elle induit, les conditions qu’elle suppose et les
schémas de représentations qu’elle traduit.

17

CHAPITRE I

Sociologie au regard des sciences politiques

AXE I

Sociologie de l’État dans le Monde arabe

Si notre étude s’est axée sur la sociologie politique du Maroc,
cela ne relève pas d’un auto-centrement épistémologique, bien au
contraire nous chercherons du mieux possible à pratiquer un certain
comparatisme afin de comprendre les processus complexes reliant à
la fois les logiques de pouvoirs, les facteurs juridiques, les
sociologies locales et les processus de savoirs (en premier lieu
concernant les sciences sociales).

SECTION1. SOCIOLOGIE HISTORIQUE DE L’ÉTAT ARABE:
19601980
Dans cette optique, il nous faut adopter l’échelle
macrosociologique qui permet de considérer dans un premier temps le rôle
des sciences sociales dans les institutions occidentales, pour, dans un
second temps, analyser son impact dans le Monde arabe en
observant l’évolution historique des sociétés orientales avant et après
la colonisation. Ceci a pour but de dessiner les contours de la
fabrication du savoir légitime, sa»« miseen norme, sa circulation
afin d’en définir les modalités pratiques, notamment dans la
construction de ce qui relève bien improprement de la notion
d’ «État arabe» (tant la définition est aléatoire compte tenu des
conditions historiques qui l’ont vu émerger), les catégories utilisées
devenant souvent le paravent confortable d’une certaine
opacification du réel.

§1. La place des sciences sociales dans le gouvernement en
Occident
Une lecture occidentalo-centrée tend à rigidifier les rapports entre
puissance publique et ordre normatif des sciences sociales, la
corrélation entre ces processus, la société et la connaissance érudite
s’organisant autour de l’État qui joue un rôle fondamental
d’institutionnalisation.
Pour une première lecture (Jouvenel), l’État doit d’abord se
comprendre dans une tension entre politique (au sens global) et
politique (au sens exécution dans un axe déterminé),a contrario
Raymond Aaron écrit« ... B. de Jouvenel déduit la « polities » de la
« policy »... Je ne pense pas qu'il soit bon de déduire la politique de
la «policy »(n'importe quel projet, impliquant la coopération de
16
plusieurs, comporte une « policy ».
Ainsi, les processus de construction, consolidation,
décomposition, recomposition des espaces sociaux organisés sont
tributaires des formes politiques les plus diverses. Par exemple,
l’absence relative de l’État dans les sciences sociales américaines
17
coïncide avec l’absence relative de l’État aux États-Unis. Dans
cette optique, la place des sciences sociales dans les instruments du
gouvernement peut être un moyen d’accélération de
l’institutionnalisation des disciplines dans le champ universitaire.
Pour ce qui concerne par exemple le Canada, à partir des années
60, la sociologie Bourdieusiènne (Fournier) identifie la présence
dans les structures de gouvernements de« nouveaux » spécialistes
issus des sciences sociales, pour la plupart (67,0%) formés à
l'Université Laval, occupant des postes importants ou de haute


16
Raymond Aaron,À propos de la théorie politique,R. F. S. P., mars 1962, p. 11.
17
J. P. Nettl,The state as a conceptual variable, World Politics n°20, 1968, p.
559592.
Peter Wagner,Social science and the State in Continental Western Europe: the
political structuration of disciplinary discourse, International Social Science
Review, 1989, p. 41, 122, 509-528.
Peter Wagner, Bjorn Wittrock, Hellmut Wollmann,Social science and the modern
State :policy knowledge in Western Europe and the United States, Cambridge,
Cambridge University Press, 1991, p. 68.
Peter Wagner,The Twentieth Century – The Century of the Social Sciences, in
Kazancigil A., Mankinson D., (dir.), World Social Science Report, Paris,
UnescoElsevier, p. 16- 41.

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