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Sport et politique en Algérie

De
340 pages
Sport et politique en Algérie restent un couple fort et un invariant historique. A travers cet exemple l'auteur démontre de manière plus générale pourquoi et comment le sport devient politique. Instrumentalisé par le pouvoir (encadrement, éducation, prestige, vitrine internationale) le sport est aussi pour la société civile, et notamment la jeunesse algérienne, un terrain de contestations et de revendications. Le sport est ou réveille toujours du politique.
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Sport et politique en Algérie

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence trans-historique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières parutions
Stéphane MERLE, Politiques et aménagements sportifs en région stéphanoise, 2008. Pascal SERGENT, Edmond Jacquelin. La vie du champion le plus populaire de tous les temps, 2008. Jean-Pierre FAVERa, Immigration et intégration par le sport. Le cas

des immigrés italiens du bassin de Briey (fin du XIX siècle - début des
années 40), 2008. Guy BONa, L'avenir du football européen en question. Golden Goal, 2007. Emmanuel BAYLE et Pascal CHANTELA T, La Gouvernance des organisations sportives, 2007. Pierre-OlafSCHUT, L'exploration souterraine. Une histoire culturelle de la spéléologie, 2007.

y oucef FATES

Sport et politique en Algérie

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.]ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07865-9 EAN : 9782296078659

INTRODUCTION

Parfait produit de la mondialisation, le «mieux réussi», le sport est un phénomène social majeur, voire un des traits caractéristiques ascendants de notre époque, de plus en plus omniprésent et envahissant. Elément substantiel de la culture contemporaine, irréversible et indestructiblel malgré les nombreux scandales qui le secouent (dopage, violence, tricherie, corruption, racisme, paris truqués, fraude, blanchiement d'argent, etc... )2, il est comme un phénix, il renait toujours de ses cendres. Il intéresse non seulement les organisations internationales non gouvernementales (CIO, FSI, Confédérations continentales), les institutions intergouvernementales de nature variée (ONU, UNESCO, UE, CONFEJES, UA, etc...), quant à son organisation, son financement, son encadrement, son maillage, et son contrôle, mais également les médias3 et les firmes multinationales4 car il est un spectacleS, une marchandise et un immense marché très exploité6. Aujourd'hui, l'ensemble des Etats de la planète7l'ont totalement récupéré jusqu'à en faire parfois un facteur de

1 Le mouvement olympique international, n'a jamais été l'objet de remise en cause sérieuse à ce jour, hormis en 1963, à la période des décolonisations, avec la révolte des Non-Alignés qui organisent les Games of New Emerging Forces, (GANEFO), les Jeux des Nouvelles Forces Montantes, à Djakarta, mais sans grand succès. 2 D'aucuns parlent aujourd'hui d'une véritable criminalisation du sport mondialisé. 3 Selon Wladimir ANDREFF, les spectacles sportifs mondiaux qui étaient 20 en 1912 et 315 en 1977 sont 1000 en 2005. Les transmissions sportives télévisées touchent 170 à 220 pays. 4 On peut citer les marques de sport généralistes Puma, Nike, Adidas, Reebook, etc.. mais aussi les marques out-door comme Aigle, Timberland, Quicksilver, Billabourg , etc... 5 Le marché mondial des droits de retransmission TV d'évènements sportifs s'élève à 60 milliards d'euros avec polarisation sur quelques sports en particulier le football. Wladimir ANDREFF. 6 Le marché du sport représente 3% des échanges mondiaux soit 500 milliards d'euros. C'est la 3° activité légale après le marché des armes et de la drogue. Il se place devant celui du pétrole et de l'automobile. Les seules ventes mondiales d'articles de sport sont estimées à 182 milliards d'euros en 2006 et à 278,4 milliards de dollars en 2007. Les USA concentrent 42% du marché mondial du sport. Wladimir ANDREFF donne les estimations suivantes de la mondialisation du sport en 2004 : marché mondial des biens et services sportifs: 550-600 milliards d'euros, marché mondial du football 250 milliards d'euros, marché mondial des articles de sport 150 milliards d'euros 7 Le Vatican, Etat d'Europe à Rome, 0,44 km2, environ 700 habitants, par la voix du pape Jean-Paul Il s'y est lui-même intéressé. Devant la violence déferlante, le souverain pontife n'hésite pas à demander aux joueurs, aux supporters, aux responsables de clubs, aux journalistes, d'éviter toute violence lors des rencontres de football, les rencontres doivent être porteuses de valeurs d'humanité et de fraternité. En avril 1995, à la veille d'un derby entre deux grandes équipes de la capitale italienne, Jean-Paul Il exprime ses voeux aux deux équipes pour que le match soit l'occasion d'un sain divertissement et d'une confrontation loyale. ln La lettre de l'économie du sport, n° 300.

leur visibilité internationale1 et de leurs relations diplomatiques2. Il est devenu un esperanto des hommes3, s'exprimant à travers: - les Jeux Olympiques, le plus grand forum planétaire4, réunissant plus de 190 Etats (197 comités nationaux olympiques reconnus par le CIO) sur le seul critère de la performance et «des minimas» pour participer aux jeux. Contrairement aux premiers Jeux antiques d'Olympie, dédiés aux dieux, panhelléniques et excluant les peuples dits barbares, les JO ne font intervenir aucun critère de race, de religion, d'idéologie, de politique, de sexe ou autres. - la Coupe du Monde de football, dont la première a eu lieu en 1930, organisée par la Fédération Internationale de Football Association (la FIF A), la plus puissante des 34 Fédérations Internationales Olympiques de Sport d'été, totalisant depuis le congrès du 8 juin 1998, 204 membres5 alors que l'ONU plafonne à 186 membres. Cet évènementiel produit un spectacle exceptionnel pour tous les citoyens de la planète en tant que supporters et téléspectateurs (220 pays diffuseurs), pénétrant aujourd'hui des millions de foyers grâce à la télévision par satellite (trois milliards de téléspectateurs environ, 37

1 Le footballeur camerounais Roger MILLA déclare que « le football, c'est ce qui permet à un petit pays de devenir grand ». 2 En 1994, à la suite de l'excellente prestation de l'équipe nationale saoudienne de football, à la phase finale de la Coupe du monde qui se déroule aux Etats Unis d'Amérique, M Liamine ZI~ROUAL, Président de l'Etat algérien adresse au roi Fahd IBN ABDELAZIZ, Serviteur des Lieux saints de l'Islam, un message de félicitations. A cette occasion, le président de l'Etat salue les succès enregistrés par l'équipe saoudienne qui a dignement représenté la jeunesse arabe dans cette compétition. El Watan du Mercredi 6 juillet 1994. En 2006, pour la victoire de l'équipe italienne à la coupe du monde de football, c'est au tour du président de la République, M. Abdelaziz Bouteflika, d'envoyer un message au président du Conseil des ministres italien, M. Romano Prodi, dans lequel il lui présente ses plus chaleureuses félicitations: la brillante et méritée victoire de l'équipe d'Italie lors de la XVIIIe édition de la coupe du Monde defootbal!, m 'ofli'e l'agréable occasion de vous présenter, au nom du peuple algérien et en mon nom personnel. mes félicitations les plus chaleureuses!!, Il rajoute: Lafabuleuse prestation de la Squadra k:::ura témoigne, à n'en point douter. de la pertinence des choix opérés, de longue date, par l'Italie dans le but de promouvoir sa jeunesse par la pratique généralisée du sport, choix qui ont permis d'en faire la digne héritière de la jeunesse romaine qui a tant brillé sur toutes les arènes de l'antiquité. Je suis bien ravi, en cette heureuse circonstance, de vous dire toute l'admiration qu'a suscité, le jeu, particulièrement efficace, déployé par l'ensemble de l'équipe d'Italie. El Moudjahid du mardi l1juillet 2006 3 Pour reprendre une expression de Jean GIRAUDOUX, dans Notes Et Maximes, 1977, p 26.
4 Les premiers jeux olympiques d'Athènes de 1896 n'ont réuni que 13 Etats, 285 athlètes dont 180 Grecs. La participation féminine en général n'a été relativement acceptée que tardivement en 1928 avec l'admission aux jeux olympiques de la gymnastique et de l'athlétisme féminins. On compte alors 290 femmes sur 3015 athlètes. Actuellement, le mouvemcnt olympiquc s'étend aux cinq contincnts, Lcs JO sont le plus grand fcstival dc rassemblcment dcs athlètes du monde. 5 Dont la Palestine non encore reconnue par les Nations Unies.

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milliards en audience cumulée pour les matchs de la Coupe du monde de football du 10 juin au 12 juillet 1998 en France). - et d'autres manifestations internationales, continentales, régionales, nationales et locales. En fait le sport a aussi été récupéré très rapidement, volontairement et consciemment par l'ensemble des Etats des autres aires culturelles non occidentales à des fins propres dès leur indépendance. Dans ces paysl, pour la plupart les derniers à avoir rejoint le mouvement olympique international, le sport fait partie plus que jamais du tissu social de chaque nation2. Sur le plan anthropologique, bien qu'il n'apparaisse pas comme l'expression « d'une conception du monde et de la vie »3, il n'est pas conçu comme une bizarrerie, une étrangeté ou un élément pittoresque, pour paraphraser Gramsci à propos du folklore. Tout comme cette activité, il est une chose très sérieuse et qui a été prise au sérieux. Il n'est pas perçu comme un élément inessentiel ou dénué de valeur4 et ceci malgré cet écart paradoxal entre la futilité et l'improductivité du jeu5 et l'intensité des passions et la ferveur qu'il suscite6, plus prononcées dans ces pays. A ce titre, rappelons que dans cet ensemble

1 Plusieurs de ces pays sont dits du Sud ou du Tiers-Monde. Or aujourd'hui, le monde est unipolaire. Il n'y a plus de Tiers-Monde mais un ensemble hétérogène composé de 130 pays pour 5,5 milliards d'habitants sur les 6,6 milliards que compte notre planète (Africains: 965 millions, Asiatiques; 4,03 milliards, Latina-américains: 572 millions). Certains sont d'anciens pays colonisés, endettés, déshérités, en proie à de nombreux problèmes socio-économiques, mal développés, d'autres sont en décollage économique. On y compte aussi des pays rentiers bénéficiant de la manne pétrolière. Les pays émergents n'ont font plus partie. Youcef FATES, Sport et Tiers- monde, PUF, Paris, p 13. 2 En Iran, la lutte sport national par excellence, a été détrônée par le football qui est devenu, même après la Révolution islamique, une activité de tout un peuple. <,En Asie du Sud Est, presque tout le monde joue au cricket. Des bidonvilles de Bombay en passant par

les quartiers chics de New Delhi ou les terrains des villes de provinces reculées, les enfants de l'Inde et des pays voisins passent leurs temps à se passionner pour ce jeu dont les règles compliquées restent à la seule portée d'un esprit anglo-saxon ou d'un ressortissant d'une ancienne colonie britannique. A l'origine, ce sport était aux Indes, une occupation d'aristocrate. Les deux premiers grands joueurs furent des fils de maharajah. Par la suite le cricket a été popularisé par la riche communauté parsie de Bombay». 3 Contrairement au propos d'Antonio GRAMSCI, à propos de ses Observations sur le folklore in Littérature et vie nationale. Cahiers de prison, Paris, Gallimard, Bibliothèque de philosophie, 1978. 4 Pour MANDELA, «le football aussi bien que le rugby, le cricket et Ics autres sports d'équipe a le pouvoir de guérir les blessures ». 5 Pour Marc AUGE, « le sport est un de ces objets d'apparence triviale et périphérique qui sont en fait au centre contemporain où se projettent la nation, le marché, le spectacle, notre vrai phénomène social total ». ln L'âge du sport, Le Débat, février 1982, n° 19, p 32. 6 Christian BROMBERGER l'a très bien décrit dans son ouvrage, Le match de football. Ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, 1995, une enquête de terrain.

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géopolitique, c'est surtout le sport spectacle, particulièrement le footbalP, universel concret, qui provoque un engouement et exerce une fascination incommensurable sur les jeunes2 car il est très bon support d'identification. Depuis sa médiatisation effrénée à l'échelle mondiale, même les pays musulmans fondamentalistes (la République Islamique d'Iran) pour qui l'islam rigoriste rejette le jeu, ou à population à majorité bédouine, n'ayant aucune tradition sportive (l'Arabie Saoudite, le Qatar, les Emirats arabes unis, le Koweit), ne restent pas indifférents à cette pratique ludique corporelle3. Et ils sont prêts à investir des sommes colossales d'argent pour former une équipe nationale pouvant participer à la Coupe du monde de football, aux Jeux Olympiques ou aux Jeux Régionaux4. Ainsi, en terre d'islam,

les

stades,

« néocathédrales

du

monde

occidentalo-moderne»

diffusant cette nouvelle religion corporelle motrice, bruyante et contraire à la sérénité et l'apaisement des cœurs et des esprits, prolifèrent. D'autre part, dans l'histoire de ces pays, il n'est point besoin de démonstration pour montrer les ponts et les passerelles qui relient le sport à la politique. La vie sociale de ces pays abonde d'événements qui confirment ce truisme. Espace nouveau de confrontation politique entre les Etats et parfois même entre les hommes, il prend souvent l'allure de bataille. Ceci a amené plusieurs auteurs à déclarer péremptoirement que le sport, c'est la guerreS contredisant magistralement les apologistes et Jean Giraudoux qui affirme le contraire: le sport est la paix, le sport est le contraire de la guerre, le sport est le remède à la guerre, le sport décidera de la guerre, le sport

1 En Amérique latine, le football est le sport roi. Le Brésil dont les joueurs sont issus des favelas, des plages de RIO et des territoires de l'intérieur est le seul pays qui a disputé 16 coupes du monde. 2 En Afrique, le football est le pôle de tous les rêves de milliers de jeunes Africains, à l'image du petit africain espérant devenir un grand joueur de football, du film le Ballon d'or de Cheikh Doukouré, réalisé en avril 1994. 3 Mahfoud AMARA, When the Arab World was Jvlobilised around the FIFA 2006 World Cup, The Journal of North African Studies, 12:4,417-438. (2007). 4 Le cas le plus illustratif est celui de l'Arabie Saoudite dont la fédération de football créée en 1959 et qui
compte en 1994, 15.000 licenciés répartis dans environ 160 clubs qui a dépensé des sommes considérables pour » acheter» des entraîneurs et des joueurs. En 1978, Rivelino le meilleur footballeur brésilien a été acquis pour 1 million de dollars. Voir Interview Youcef Fatès, « L'islam tente de récupérer le football », in Libération du samedi 25-dimanche 26 juin 1994. Pour amener l'Arabie Saoudite en quart de finale en France en 1998, le Brésilien Carlos Alberto Parreira, ex-entraîneur des champions du monde, touche un salaire annuel de 18 millions de francs. Le Monde, 23 décembre 1997. 5 Le monde diplomatique, Manière de voir, 30 mai 1996.

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est international, le sport rapproche les nations1. On observe que dans la plupart des Etats dits du Tiers-Monde, dont la nature et la forme, n'a pas permis à la société civile de dépasser le stade embryonnaire pour le prendre en charge, le sport porte souvent d'une manière indélébile la marque du politique. Il en devient un instrument et un médium dans la société interne2 et dans la société internationale3. Pour les auteurs qui se sont situés dans le débat sur la nature du sport, l'apolitism~ sportif n'existe pas. Jean Meynaud remarque qu'il n'y a pas d'indépendance totale de la pratique sportive à l'égard de la politique des Etats. Les athlètes sont des soldats du sport4. Dans ce cas, il s'agit notamment des athlètes de haut niveau qui sont des représentants de la Nation. C'est à juste titre que les gouvernants des Etats, expliquent à leurs sportifs d'élite qu'ils sont avant tout des ambassadeurs de leur pays, les représentants d'une Nation et parfois d'un système économique, social et culturel. Lors d'une visite aux joueurs du club de football d'El Ahly, le président de la République égyptienne Hosni Moubarak affirme péremptoirement que les matchs de football sont certes des confi'ontations sportives honorables, mais ils ont le profil des batailles militaires. Il va récidiver devant les joueurs d'un autre club, Arab Contrators qui accueillait les Togolais d'Agaza Lomé en finale retour de la Coupe d'Afrique des vainqueurs de Coupe en 1984: le foot, c'est une guerre qui répond à nos objectifs...l'Egypte doit être fière de vous, nous devons lui o.ffi'ir vie et sang5. Le langage militaire utilisé, très violent est bien celui de l'ancien général de l'armée égyptienne, devenu président de la République. Pour les autres chefs d'Etat, les sportifs de haut niveau sont des «combattants» pacifiques, des «drapeaux vivants» dont le but

1 Jean GIRAUDOUX, op cit, variations, p 26. 2 Le président du Brésil en 1962, Joa Goulart implore les footballeurs brésiliens de conserver la coupe du monde «qui est l'orgueil du pays. Elle fait oublier aux Brésiliens les difficultés économiques et en cela elle est plus nécessaire que le riz ».

3 Jean MEYNAUD dans Sport et politique, 1966, p. 135, affirme:

«

De nos jours, le nationalisme marque

les rapports sportifs entre les pays comme il affecte tous les compartiments des relations internationales. Les victoires remportées dans les compétitions sportives tendent à être considérées comme des signes d'excellence et de puissance: elles deviennent le critère par lequel on juge la valeur respective des

différents régimes socio-économiques.
4 Ibid, p. 271. 5 Algérie Actualités,

»

semaine du 29 décembre

au 4 janvier 1984.

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est la victoire, l'affirmation et la reconnaissance de l'Etat-Nation1 sur la scène internationale. En conséquence de quoi dans tous les pays du monde, y compris les plus développés, c'est le président de la République en personne ou le premier ministre qui félicite au nom de la Nation, les athlètes vainqueurs. Ils descendent même sur le terrain de sport ou dans les vestiaires des joueurs pour les encourager, et exhibent leurs maillots ou l'écharpe aux couleurs nationales comme les fans populaires. Parfois, ces athlètes sont élevés à des titres honorifiques2. En Algérie, en 2006, le Président A. Bouteflika, prolixe et contrairement à son habitude3, véritable laudateur du footballeur professionnel Zidane dans un très long message n'hésite pas tout d'abord à le féliciter chaleureusement pour le magnifique penalty qu'il a signé lors de la finale de la Coupe du monde de football, le seul but marqué par l'équipe de France, à lui témoigner de sa fierté pour la belle, courageuse, intelligente et exceptionnelle carrière qu'il a su construire avec autant de pugnacité que de sagesse, d'audace que de pondération, avec surtout un immense fair-play4, et à l'inviter en
1 ] P OHL, La guerre olympique, 1977. Tous les quatre ans par champions interposés (gladiateurs modernes), les Nations s'affrontent sur le terrain dit pacifique du sport alors que la Charte olympique

précise en règle 9 que

«

Les jeux sont des compétitions entre athlètes

2 Les footballeurs professionnels, vainqueurs de la Coupe du monde de football 1998. sont nommés, pour prendre rang à compter de la date de réception dans leur grade :ministère de la jeunesse et des sports, au grade de chevalier, par décret du président de la République en date du 24 juillet 1998, pris sur le rapport du Premier ministre et de la ministre de la jeunesse et des sports et visé pour son exécution par le grand chancelier de la Légion d'honneur, vu la déclaration du conseil de l'ordre portant que les présentes nominations sont faites en conformité des lois, décrets et règlements en vigueur, et notamment l'article R. 27 du code de la Légion d'honneur et de la médaille militaire, le conseil des ministres entendu. Le vendredi 28 septembre 2007, le basketteur Tony Parker a reçu des mains du président de la République Nicolas Sarkozy la Légion d'honneur au palais de J'Elysée. Le gouvernement le récompense pour sa carrière exceptionnelle, réalisée aux Etats-Unis. Arrivé aux San Antonio Spurs en 2001, le meneur de jeu a remporté trois titres NBA en 2003, 2005 et 2007. Il a été élu MYP (meilleur joueur) de la finale 2007 et fut également le premier français à être sélectionné pour le Ali-Star Game en 2006 et 2007. 3Avant sa maladie, le Président A. Boutemka était très sévère envers ses ministres, ses collaborateurs, les journalistes et les citoyens qu'il n 'hésitait pas parfois à critiquer autoritairement et à réprimander durement. 4 Il écrit dans une interminable lettre: Vous termine= votre carrière de footballeur professionnel en apothéose, vous entre= dans la légende du football mondial pour la plus grande joie de vos admirateurs et de vos supporters algériens. Il poursuit qu'il est «peiné» de J'incident qui l'a opposé à un joueur de l'équipe d'Italie. Ce faisant, si la voix de la raison est celle du respect des règles sportives faisant enregistrer le carton rouge, il l'assure néanmoins de sa compréhension, en même temps que de son estime inentamée et de son admiration. Face à ce qui ne pouvait être qu'une grave agression, vous ave réagi, d'abord, en homme d'honneur avant de subir, sans sourcil/er, le verdict. Il lui en sait gré et il le félicite. Comme vous n 'ave=jamais oublié le pays de vos origines, l'Algérie et les Algériens sont fiers de vous. Ils ne vous oublient pas. Les Algériens, vos compatriotes, ont toujours suivi attentivement votre carrière et ont soutenu avec enthousiasme les équipes dans lesquelles vous ave= joué, que ce soit à l'AS Cannes, Bordeaux, la Juventus de Turin, au Real de lv/adrid ou naturellement dans le

".

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Algérie avec sa famille. Durant son séjour en Algérie, Zidane est fêté comme un héros national par des dizaines de milliers de fans. Le chef de l'Etat lui remet la médaille athir la plus haute distinction de l'ordre du mérite national, équivalent de la Légion d'honneur française. La décoration de l'ordre du mérite national est attribuée, en conformité avec la loi 84-02 du 2 janvier 1984 instituant le Conseil de l'ordre du mérite national (Article1) pour récompenser les services éminents rendus au pays dans une fonction civile publique ou militaire et les services exceptionnels rendus à la Révolution]. Cette décoration est également décernée pour récompenser des citoyens qui par leur talent créateur ont contribué à rehausser le prestige du pays, (Article 2). Nul ne peut être membre s'il n'est pas citoyen algérien. Toutefois la dignité de athir peut être conférée et les grades décernés respectivement aux chefs d'Etat étrangers et à des personnalités civiles et militaires étrangères2. Leur attribution est prononcée par le président de la République indépendamment des règles normales. Les décorations à titre étranger font l'objet d'un brevet distinct (Article 8). Sur un autre plan, la marque du politique dans le sport se retrouve au niveau du rituel organisationnel. Le cérémonial précédant les matchs, tournois, meetings sportifs avec la levée des couleurs nationales, le jeu des hymnes nationaux, et les tenues de sportifs aux couleurs de l'emblème national, ne sont-ils pas « un condensé du

politique» ? Pour Georges Magnane, le sport se politise, se corrompt
on:::e de France - parce que Zineddine Zidane y était - leurs cœurs ont toujours vibré pour les Bleus auxquels vous ove:::tant apporté. Dithyrambique, le président de la République fait remarquer que le fait d'avoir côtoyé les sommets de la légende n'a pas pour autant affecté votre sens de la modestie ni celui de la dignité et de l 'honneur qui caractérise l 'homme. Il souligne que toutes ces exigences ne peuvent s'effacer devant les codes de déontologie sportifs ou autres. fussent-ils sacrés. Vous n'ove::: aucune raison de baisser la tête. Vous ove::: si souvent porté très haut le flambeau du talent, du génie. de l 'humilité et de la gentillesse qui jhsait la timidité à lafin d'une carrière singulière et mondialement reconnue. Le président de la République conclut qu'il est certain de traduire, en ces moments difficiles pour Zidane, les sentiments des Algériennes et Algériens à son égard, ceux de respect, d'estime, de fierté et de solidarité, Il est trop facile pour les uns ou les autres de se donner vis-à-vis de vous le ((courage)) de vous livrer des leçons de bonne conduite. On peut aujourd 'hui essayer de vous accabler, de vouloir tout valis contester, saLif de valis priver du destin hors série qui est le vôtre. El Moudjahid du mardi 11 juillet 2006. 1 La dignité de athir est décernée à titre posthume à des officiers de l'Armée de Libération Nationale (]954-1962), de l'ANP et à des figures du nationalisme. 2 La dignité de athir a été attribuée à des chefs d'Etat étrangers comme le Brésilien LULA da Silva, le coréen ROH- Moo-hyun, au conseiller aux affaires sécuritaires auprès du chef de l'Etat des Emirats arabes unis (EAU), le Cheikh Hezaa Ben Zayed El Nahiane, au chefde l'AlEA Mohamed El Baradei ainsi qu'à des personnes qualifiées d'« amis de l'Algérie» et à Roger I-Janin en septembre 2000, à l'occasion de la semaine du film français.

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à partir du moment oÙ commence l'arbitrage officiel et quand le résultat importe le plus. Au cours d'un jeu ::.portif les succès et les échecs perdent leur caractère tragique1. Quant à Michel Bouet, il distingue plusieurs niveaux par lesquels une certaine fonction politique pénètre le sport: un niveau de politique interne (locale ou nationale) et un niveau où le sport prend une signification sur le plan de la politique extérieure2 Ces observations générales préalables étant faites, qu'en est-il du sport en l'Algérie? Quelle est la diversité des rapports avec le politique de ce que l'on appelle communément le sport au sens large du terme, c'est-à-dire les pratiques physiques compétitives, codifiées et institutionnalisées des clubs du mouvement sportif national? La densité des liens et les multiples usages faits par les acteurs permettent-ils d'affirmer que le sport est politique? Nicolas Tenzer nous rappelle qu'il est un tableau du peintre français d'origine russe Nicolas de Staël (1914-1955) qui s'appelle Les footballeurs. Nul ne peut y discerner un ballon, mais c'est vers lui que convergent toutes les formes. Invisible, il est le centre du tableau, le seul élément qui y soit absolument nécessaire. Il en est de même de la politique: nul ne l'a jamais vue, mais sans elle, ni l'homme ni la société ne pourraient exister3. C'est pourquoi avant d'aborder cette question centrale, il nous faut donner quelques clarifications terminologiques. Tout d'abord, le terme sport doit être défini afin de dépasser les représentations de sens commun. Il est polysémique et multidimensionnel. Beaucoup de chercheurs l'ont souligné. D'autre part, il renferme des ambiguïtés car il est sans frontières, ou plutôt celles ci ne sont pas définitives et ne constituent pas une muraille de Chine. Cette notion mérite d'être précisée d'autant que notre usage terminologique inclut parfois un nombre important de vocables tels que «gymnastique, activités corporelles, éducation physique, culture physique, pratiques physiques, pratiques corporelles, pratiques motrices, etc... ». Ces termes apparaissent approximativement comme des synonymes aux yeux des non-spécialistes. Pourtant, leur utilisation doit être rigoureuse car ils diffèrent de sens, de contenus, de secteur institutionnel et quelques uns restent empruntés à différentes
1 Georges MAGNANE, Sociologie du sport, ] 964, p. ] 27. 2 Michel BOUET, Signification du sport, ] 968, p. 577. 3 Nicolas TENZER, La politique, 199], p 8.

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disciplines sociales et humaines. Le débat sémantique le précisera. Dans le premier chapitre de son ouvrage sur l'histoire du sportl, Raymond Thomas estime difficile la définition du sport. Pourtant le terme sport semble offrir une signification claire. La grande variété et I'hétérogénéité des multiples pratiques qu'il recouvre risquent d'enlever de la force à toute tentative de définition. C'est Michel Bernard2 qui le caractérise comme un concept surdéterminé donnant ainsi une multiplicité de définitions proposées toutes aussi partielles et partiales les unes que les autres. «Le sport a l'apparence d'un paradoxe: c'est un mot et un phénomène compris par tous mais que personne, même les plus savants spécialistes ne peut correctement définir »3. Dans les années 70, Michel Boutron, tenté de donner une définition, à son tour après des centaines de personnes et pour qui le sport en notre siècle destiné entre autres, à maintenir en activité un corps devenu sans véritable emploi...pense qu'il est un moyen par lequel en toute liberté mais selon des règles établies judicieusement acceptées, l'homme reprend contact et possession de son corps, tentant avec lui de tirer l'essence de ses potentialités. Pratiqué seul soit en équipe, le but à atteindre reste toujours le premier ou le meilleur. La notion de compétition est bien présente dans cette définition; elle se trouve en effet indispensable pour permettre l'exploit, pour tirer l'essence des potentialités. L'esprit de compétition, la recherche du record est unfait de notre temps4. De nombreuses autres définitions plus élaborées du sport, de Jean Marie Brohm, Pierre Parlebas, Georges Vigarello, etc... mettent l'accent sur une approche sociologique, anthropologique, psychologique. Pour notre part, nous ne nous aventurerons pas dans une tentative de définition ou d'analyse sémantique, nous nous contenterons simplement de préciser ce que nous entendons par sport afin de délimiter l'objet de notre étude. Nous ferons le distinguo entre les activités physiques à caractère ludique, hygiénique ou utilitaire et les autres qui sont technocentrées et ont pour objectif la mesure d'un résultat concret, d'une performance, d'une prouesse, d'un exploit. Les premières sont libres. C'est l'exemple de l'individu qui court, nage,
1 Raymond THOMAS, Histoire du sport, Que Sais-je ?, Paris, Puf, ] 99]. 2 Michel BERNARD, Encyclopédia Universalis, t. 15, p. 305, cité par R. Thomas. 3 Idem. 4 Michel BOUTRON, La grande fête du sport, ] 970, p. 16.

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joue un match pour se détendre, améliorer ses qualités physiques, rechercher des sensations de bien-être et de plaisir et un développement corporel. Elles ne se rattachent à aucune institution. Les secondes, en revanche, se pratiquent dans un cadre organisé à l'école, à l'université, dans les associations de quartiers, dans les clubs, etc... Elles passent par l'institution. Les objectifs visés qu'ils soient éducatifs, sanitaires ou cognitifs, affectifs utilisent le résultat mesurable, la performance. Dans notre cas, c'est le lieu de pratique, l'espace institutionnel qui est retenu. Ce sont ces activités qui intéressent notre étude. En définitive nous utilisons le terme de sport pour les pratiques physiques compétitives, codifiées et institutionnalisées: à l'école, à l'université, à l'entreprise et surtout dans les clubs du mouvement sportif national, à l'exception du sport militaire parce que posant des problèmes de «secret défense» et donc inaccessible. C'est pourquoi l'objet de notre étude concerne, les usages politiques du sport par les différents pouvoirs algériens et les acteurs de la société civile après l'indépendance (à quoi sert-il ?). Comment, par quels moyens, de quelle manière, le sport permet-il de faire de la politique? Nous devons donc dépasser l'esprit descriptif et prescriptif des approches des auteurs comme Jean Meynaud, Jean Marie Brohm et d'autres, qui affirment que le sport est politique sur la base d'un recueil de données et d'arguments soulignant la collusion du sport et de la politique et montrer en étant démonstratif et explicatif, non seulement « pourquoi» mais surtout « comment» il devient politique. Cette analyse politique1 du phénomène sportif couvre toute la grande période postindépendance. Elle comprend la phase de 1962 avec «l'option socialiste» et la confiscation du sport par le tout-Etat algérien conduit par le parti FLN jusqu'à la césure d'octobre 19882 et
1 Les systèmes politiques, dans leur rapport avec le sport ne sont discutés que superficiellement. Bien que l'influence du système politique sur le sport soit selon MEYNAUD, le phénomène le plus évident, c'est la question de savoir comment le sport influence le politique ou la fonction qu'il remplit dans un système politique qui a suscité un grand intérêt. La dynamique du groupe et la sociologie du comportement collectif pourront à l'avenir montrer dans quelle mesure et pourquoi le sport favorise la compréhension internationale ou provoque des conflits. Gunther LÜSCHEN, The Sociology of Sport, p. 32. The Hague, Paris 1968, 140 p. D'autre part «l'analyse politique nous aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons, à faire des choix plus intelligents parmi les alternatives auxquelles nous sommes confrontés et à influencer le changement» in Robert A DAHL, L'analyse politique, 1973, p. 20, 2 En 1988, les jeunes d'octobre ont dit non à l'ancien régime. En brûlant les symboles de l'Etat autoritaire (les sièges du parti unique, les souks el fellah (grands magasins d'Etat), Air Algérie, l'OPGI), mais surtout le ministère de la jeunesse et des sports qui fut littéralement détruit, les jeunes ont non seulement posé la

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«l'après octobre» qui entraîne le début de la libéralisation de la société avec l'adoption de la Constitution de 1989, la disparition de la référence révolutionnaire et au socialisme et l'ouverture d'un horizon républicain et démocratique par l'instauration du multipartisme. Dès l'indépendance de l'Algérie, l'Etat manifeste sa volonté de contrôler le sport. Par la suite, en élaborant une politique sportivel, il l'organise, se l'approprie et l'utilise à des fins propres. Il faut rappeler d'emblée que dans l'Algérie souveraine, la pratique du sport va relever exclusivement de l'Etat à l'issue de la semi-liberté conditionnelle dont il jouit les premières années de l'indépendance. Activité sociale interministérielle, c'est pas moins de trois ministères qui s'en occupent: le ministère de la jeunesse et des sports, le ministère de l'Education nationale et le ministère de l'Enseignement supérieur, sans oublier certaines organisations syndicales dont l'Union Nationale de la Jeunesse algérienne (UNJA), l'Union Générale des Travailleurs algériens (UGTA), et les collectivités territoriales (APC, communes). Les institutions sportives officielles et étatiques représentent la quasi totalité du mouvement sportif national. L'ensemble des pratiques sportives d'éducation, de loisir populaire, de spectacle ou de représentation internationale, relève de la responsabilité de l'Etat. Nous avons alors affaire à un «sport monopoliste d'Etat» sur le modèle des pays socialistes (ex.URSS, ex.RDA, Cuba). Localisé institutionnellement, comme dans les organisations de la société civile contrôlées par l'Etat, le sport devient «une constante nationale». N'étant pas autonome du pouvoir politique, nationalisé, géré, réglementé, organisé et financé par l'Etat, il ne peut échapper à la règle de la concentration du politique au niveau de l'Etat. Il se trouve alors organisé en un service public à caractère socioculturel dans l'intérêt des masses, selon le Code de l'EPS, à l'instar d'un service public
question sociale mais politique: ils ne reconnaissaient plus le ministère de la jeunesse et des sports et montraient la faillite totale de tout ce qui a été entrepris jusque là. Cet échec décrié par la jeunesse est symbolisé par cet événement significatif. Le ministre de l'époque, brillant démagogue, ne peut cette fois utiliser cette arme dont il avait si souvent abusé avec les étudiants quand il était ministre de l'enseignement supérieur au moment des temps forts de la contestation à l'université. Au contraire, il dut son salut en se déguisant en pompier pour fuir le ministère afin d'éviter de tomber aux mains des jeunes insurgés. 1 L'analyse des politiques publiques élargit le champ traditionnel de la science politique centré sur l'étude du pouvoir, de l'autorité, de la légitimité: des régimes, des institutions, des élites et sur la prise de décision, à l'analyse de l'action des pouvoirs publics, de ses produits, de ses résultats et à l'évaluation de ces derniers par rapport aux objectifs affichés, élargissement donc du champ et non point de rupture ou replacement de l'objet traditionnel par un autre. ln Revue internationale des sciences sociales. Les politiques publiques, Approches comparatives, le contexte institutionnel et l'application, n° 108, juin 1986, UNESCO-ERES, p. 169.

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classique comme la santé, l'enseignement ou l'éducation. A ce titre, les modalités d'intervention de l'Etat deviennent multiples: politiques, financières, législatives, administratives, policières et judiciaires. L'Etat assure le bon fonctionnement de tout l'appareil sportif. Son interventionnisme est total. Même les organisations et les associations de la société civile ne sont que de simples courroies de transmission. Seuls sont acceptés quelques îlots de libéralisme dans le secteur commercial des sports de combat (boxe, judo, karaté), le culturisme et le secteur de la forme qui font concurrence à l'Etat qui tolère quelques salles privées dans les grandes villes1. Dans notre cas, l'étude porte sur un pays périphérique du TiersMonde, ancien pays colonisé, ayant accédé à l'indépendance à la suite d'une lutte de libération nationale. Pays en voie de développement, arabo-musulman et à option socialiste pendant une longue période, il est différent de ceux étudiés jusque là car ayant d'autres caractéristiques historiques et sociales. En effet, la formation économique et sociale algérienne2 présente des spécificités idéologiques, politiques, culturelles et sociales. Compte tenu de ces caractéristiques dominantes, nous tenons à préciser que cette étude ne se veut pas «périphérique» en opposition à la vision quelque peu «européocentriste» existante de ce phénomène humain. Recherche spécifique sur un phénomène général et mondial contemporain de la Révolution industrielle, elle tente de combler une lacune et de remédier à cette situation de manque d'investigations sur le TiersMonde3. Il reste vrai que le sport reflète très directement les valeurs de la société occidentale libérale et «en représente le symbole». Néanmoins, des auteurs reconnaissent qu'il change car il est une
1 Des années après la promulgation

du Code de l'EpS,
»

ces salles à la tête desquelles

se trouvent"

des

marchands du muscle qui font des affaires

sont décriées par la presse nationale. ln El Moudjahid du 28

février 1982. 2 Que faut-il entendre par formation socio-économique? C'est une réalité historique particulière composée d'un mode de production déterminé et de l'ensemble des rapports sociaux non économiques qui se sont développés sur la base de ce mode de production et lui correspondent. Cette sorte de société, différente de celles jusque là étudiées correspond à une ou diverses manières de s'approprier le sport et de le faire fonctionner pour son propre compte. 3 L'état des lieux en sociologie du sport établi par Raymond THOMAS et qui ouvre son ouvrage Sociologie du sport, PUF, collection Pratiques corporelles, Paris, 1987, p. JO, développement des travaux réalisés en sociologie du sport dont l'essentiel porte sur du sport quotidien dans les sociétés industrialisées occidentales. Peu de choses sur très peu d'investigation sur le Tiers-Monde; cette situation est assurément provisoire «reflète bien l'inégal les fonctions sociales la haute compétition, ».

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structure protéiforme ». Il se transforme en relation avec le contexte social dans lequel il s'insère. Pour les fonctionnalistes comme Raymond Thomas, le sport, «par ses métamorphoses, se découvre de nouvelles fonctions. Il posséderait donc des fonctions immuables et des fonctions variables selon l'environnement culturel». Il faut aussi bien distinguer les fonctions attribuées et les fonctions réelles, les fonctions manifestes et les fonctions latentes. Possédant une multiplicité de fonctions, il n'est pas le même dans les sociétés dominantes et les sociétés dominées. Cependant, la démarche d'intelligibillité de la possession d'une multiplicité de fonctions ou l'attribution excessive de fonctions au sport se décrédibilise. Pour notre part, ne nous situant pas dans cette démarche, nous préférons au concept de fonction celui d'usage car le sport devient un moyen politique au service de ce que l'on veut en dernier ressort et produit des effets politiques pour paraphraser Max Weber à propos des faits économiques. Nous nous sentons plutôt assez proches des «contextualistes» et nous ajoutons un autre facteur qui agit sur la fonction du sport: la notion de temps. Ce facteur, de la transformation de l'histoire culturelle des pays, nous le retrouvons chez Jean Meynaud dans la contestation des thèses de J.M. Brohm. Ce dernier, qui a cristalisé de très nombreuses critiques, en refusant toute l'histoire et toute existence autonome du sport moderne, (ce avec quoi nous ne sommes pas d'accord), considère cette activité comme un simple élément de la structure industrielle capitaliste puisque le sport que l'on ne saurait étudier valablement hors de la totalité des rapports sociaux dans lesquels il est intégré, condense les traits typiques des catégories et des structures du processus capitaliste. En d'autres termes ce sont l'esprit et les techniques du capitalisme qui onfait du sport ce qu'il est aujourd'hui1. A cette critique, se rajoute celle de Joffre Dumazedier faite à Jean Marie Brohm concernant son travail selon laquelle son modèle n'est qu'une construction théorique ne correspondant pas à ce qui se déroule sur le terrain et qu'il s'adresse non pas à la société capitaliste mais à la civilisation technicienne. Pour les autres critiques formulées au courant freudo-reichien-marxiste, on peut se référer au travail récapitulatif de Claude Bayer qui cite C. Pociello, M. Bernard, G. Vigarello, D. Denis, Y. Adam et R. Thomas2 et à celui de Pierre
«
1 Critique de la thèse de Jean Marie BROHM par Jean MEYNAUD in Sport et politique, 2 Claude BAYER, Epistémologie des activités physiques et sportives, 1990, p. 174-175. 1966, p. 267.

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Sansot montrant les limites «d'une approche militante »1 Nous pouvons ajouter à notre tour que Jean-Marie Brohm a effectué une généralisation de la multifonctionalité du sport sans avoir étudié les formations économiques et sociales de la périphérie puisqu'il ignore les sociétés coloniales dominées où le sport est un oxymore. Ainsi, toutes ces postures montrent la nécessité d'autres approches sur le sport dans les sociétés post-coloniales. L'étude du cas algérien dans la relation sport et politique présente un intérêt sur un double plan. Sur le plan de la recherche, si les aspects économiques, politiques et culturels de l'Algérie ont une part substantielle de réflexion universitaire en sciences sociales et chez les intellectuels «libres» parce qu'ils constituent un enjeu capital dans la compréhension de la société, en revanche le phénomène sportif, n'a pas encore été l'objet de recherche prestigieuse sous l'angle de la sociologie politique jusqu'à ce jour. Les universitaires s'en désintéressent parce qu'ils le considèrent comme un petit objet, non sérieux et non valorisant socialement ni sur le plan universitaire. C'est également un point aveugle analytique. Ils n'accordent de sens et d'intelligibilité qu'aux phénomènes purement honorables ou jugés comme tels. Pourtant aujourd'hui se pose la nécessité d'interroger, de décortiquer le sport, de cerner tous les aspects de cette réalité sociale imprégnée de politique. Cette étude peut être également une contribution à la constitution d'un corpus documentaire nécessaire à l'histoire politique du sport. En effet, il existe une littérature technique et de pédagogie sportive et les productions officielles rentrent dans le cadre du processus d'idéologisation du sport. L'historiographie officielle algérienne consacre quelques pages au sport dans l'introduction au code de l'EPS. Un véritable travail sur l'histoire sociopolitique du sport reste donc à faire afin de sortir de l'histoire nationaliste et partisane. A l'université, l'étude parcellaire et atomistique du sport en est à ses premiers pas. Elle mérite d'être poursuivie sérieusement et durablement sous l'angle de la sociologie politique et des sciences sociales. Les travaux de recherche des instituts de sport à Alger et de doctorants algériens à l'étranger, privilégient substantiellement la recherche opérationnelle qui a pour objectif, dans la majorité des cas, un apport immédiat pour une
1 Pierre SANSOT, Les formes sensibles de la vie sociale, 1986, op. cité, p. 63 et s. Vers une sociologie émotions sportives. des

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amélioration

des résultats sportifs, de la performance

dans la logique

du toujours mieux: « Citius, Altius, Fortius », en conformité avec la
devise du CIO. Cet appauvrissement s'est accentué car les grandes tendances de la recherche en Algérie donnent la primauté aux sciences exactes qui rentrent mieux dans la recherche-action ou recherchedéveloppement, reléguant au dernier plan les sciences sociales et encore plus le sport. Notre méthode d'approche s'appuie sur un ensemble de données empiriques!, parfois partielles relatives à différents aspects du phénomène sportif en Algérie, constitué pour l'essentiel pour le palier de la période récente postindépendance, le temps court ou temps présent (une trentaine d'années), de documents officiels du ministère de la jeunesse et des sports2 et la presse écrite3 (journaux quotidiens, hebdomadaires, mensuels et revues) parue de l'indépendance à nos jours. De nombreux entretiens avec les acteurs du sport (sportifs, dirigeants, supporters, responsables du ministère de la jeunesse et des sports) complètent le corpus d'étude. Là aussi il est clair que les témoignages doivent être relativisés car nous avons remarqué une véritable rationalisation a posteriori qui parfois estompe une part du réalisme et de l'objectivité. Notre travail qui utilise les techniques de l'analyse de contenu de ces nombreux documents et des interviews, combine les analyses diachronique et synchronique4 de tout le cheminement du sport algérien depuis sa prise en charge au moment de l'indépendance jusqu'à l'élaboration d'une véritable politique sportive algérienne.
1 A ce jour, nous n'avons pas eu connaissance d'enquêtes d'envergure, fiables, d'études réalisées, et d'articles de revues scientifiques, etc... Les matériaux sont très peu nombreux. 2 Nous avons aussi observé que les statistiques émanant des différents responsables politiques et décideurs du ministère de la jeunesse et des sports sont gonflées. Leur fiabilité doit donc être relativisée. 3 Durant la période du parti unique et de la pensée unique, la presse écrite spécialisée ou non en sport s'est constamment fait l'écho de la pensée politique officielle. C'est la voix de son maître, une presse de connivence. Très rares sont les critiques faites au pouvoir.

4 Paul VEYNE dans La société romaine, s'interroge: « toute recherche est-elle indéfinie par nature et sans jamais aboutir n'est-elle qu'inquiétude et mouvement, négation toujours recommencée, provocation si l'on veut », ou comme l'écrit Richard RORTY, «tendance à toujours poursuivre la conversation autour de l'infinité potentielle des descriptions du monde ». La recherche, elle, se sent moins, j'imagine, encadrée par des règles que sous-tendue par un foisonnement indéfini, quelque chose d'illimité, un chaos de la précision et elle se fait à coup d'imagination. Mais il y aura toujours deux genres d'esprit, ceux qui partent de la fascination de ce chaos et ceux qui en ont peur et partent du souci de nous rappeler qu'il faut les règles. Entre ceux-ci et ceux-là, le dialogue est plus impossible et inutile que fécond. Ne vantez jamais aux historiens l'infinité des descriptions possibles, ne comparez pas l'histoire à la peinture de paysage: ils risquent de croire que vous doutez de leur intégrité professionnelle.

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Le sport est un fait social particulier qui renvoie à l'ensemble d'un système, «au tout d'une société» et qui en révèle les structures profondes1. C'est un système pluriel de relation des différents éléments entre eux. Et comme le dit Edgar Morin, «une connaissance qui isole son objet, le mutile, le trahit. L'erreur la plus grande, c'est d'isoler un objet par rapport à son environnement, d'isoler l'individu par rapport à la société, la croissance économique par rapport à l'environnement, un système par rapport à un écosystème »2. C'est pourquoi, la signification politique3 n'évacue pas totalement les autres aspects. Pour reprendre l'expression de François Furet, «du vagabondage sur tous les terrains », notre champ d'étude a de nombreuses entrées. Nous faisons donc intervenir plusieurs considérations, (historiques, sociologiques, anthropologiques) pour éclairer l'approche politique. D'autre part, si nous convenons que la politique sportive est la traduction et l'expression d'une volonté étatique qui a pour objet la détermination et la réalisation d'objectifs en fonction de données et de moyens disponibles pour les atteindre, nous analyserons le processus de confiscation du sport par l'Etat FLN, les moyens mis en pour atteindre les objectifs programmés, déclarés. A travers les opérations de l'Etat en matière de financement, de moyens humains: de formation des cadres en sport et leurs profils de poste de travail, nous verrons principalement les enjeux politiques, sous-tendant cette pratique politique sportive et qui sont décodés à l'aide de l'analyse de contenu des discours des gouvernants et des documents officiels constituant le cadre de référence (exégèse des textes fondamentaux du pays, Charte nationale, Constitution, Code de l'EPS, instructions officielles, textes règlementaires du MJS). Les objectifs visés par les œœœœœœpouvoirs successifs à travers ces mêmes textes fondamentaux et les rôles qu'on veut faire jouer au sport sont précisés. Les préférences sur lesquelles se fondent ces décisions sont-elles cohérentes? Recherche-t-on réellement ce qu'on énonce, le bien-être social? La compréhension des mobiles de l'Etat (le sous-jacent, ce qui est caché) et de la place de cette activité ludique dans la société
1 Guy BOURDE-Hervé MARTIN, Les écoles historiques, Seuil, Paris, 1983, p. 217. 2 Le Monde du mardi 26 décembre 1991. 3 Marcel MERLE définit le politique comme la dimension qui récapitule toutes les autres. activité de synthèse ou science carrefour.

C'est une

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algérienne, permet de cerner l'utilisation politique qu'on fait de l'intensité des passions collectives et des situations d'effervescence qui portent l'empreinte1, suscitée par le sport de haute compétition, en particulier de l'équipe nationale de football, des équipes et des athlètes de haute performance lors des rencontres internationales et des clubs pendant les finales de coupe et de championnat d'Algérie. Il nous faut dépasser certaines idées communément admises pour mettre à jour les caractéristiques, les modalités de la singularité de cet usage. Dans une autre sous partie, les résultats obtenus par rapport aux objectifs visés sont évalués. D'ailleurs les approches d'évaluation d'impacts et d'évaluation opérationnelle2 ne seront pas utilisées afin de dépasser le jugement, le bien-fondé, l'efficacité, l'efficience des interventions de l'Etat dans la politique sportive. Pour notre part, nous privilégierons ses réelles motivations et les réponses des destinataires. On voit alors le comportement social des citoyens face à cette sollicitation sportive de l'Etat et leur propre usage politique du sport. Cette étude doit déboucher sur l'explication de l'articulation et des rapports d'un secteur particulier de la société civile, le sport et le pouvoir politique dépassant ses frontières. Celles-ci vont sauter visiblement, avec le changement politique de l'Algérie, suite à la mise en place du multipartisme en 1989. Dans les années 90, les partis politiques n'hésitent pas à intègrer le sport dans leur stratégie électorale. Ce puissant médium va intervenir directement dans les campagnes électorales3. Les partis exploitent la notoriété des sportifs
] Selon l'expression de Christian BROMBERGER, op. cité. Cependant cet auteur s'est intéressé à une ethnologie des passions vue principalement du côté des passionnés. 2 Eric MONNIER, Evaluation de l'action des pouvoirs publics. L'évaluation d'impacts. de nombreux ] 992, p. 102-103. La conception artefacts, la plus traditionnelle, probablement la plus rustre de l'évaluation est centrée sur la question simple: dans quelle mesure le programme a t il produit les effets attendus, autrement dit les effets observables sont-ils conformes aux objectifs préétablis? Cette approche qui confronte les résultats aux objectifs initiaux du programme est encore de nos jours fréquemment employée. L'évaluation opérationnelle: le primat de l'efficience. La question centrale se formule ainsi: le choix et la mise en œuvre des moyens ont-ils permis d'atteindre les objectifs programmés. 3 Mais, c'est en France, que de nombreuses études sont faites par les instituts des partis politiques sur cet objet. Colloques, rencontres, journées de réflexion sont organisés sur les enjeux. Le marketing politique l'utilise puisque les hommes politiques développent une certaine image de sportifs. Certains maires par clientélisme et électoralisme, vont jusqu'à financer le déficit des clubs. Deux hommes politiques, Bernard Tapie en France et Berlusconi en Italie, présidents respectifs de deux grands clubs de football, l'Olympique de Marseille (l'OM) et l'AC de Milan, doivent, en partie, au football leur ascension politique fulgurante. Le football est bien un formidable instrument de communication. Dans une interview au journal de 20 heures d'Antenne 2 en date du ]8 janvier 1995, à propos des candidatures à la présidentielle de Lionel Jospin et de Henri Emmanuelli, Bernard Tapie répond péremptoirement: «Jospin croit que les 2,5 mil/ions d'électeurs qui ont voté pour nous, pour le parti radical sont des gens irresponsables qui

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de renom dans leur comité de soutien ou sur leurs listes électorales. Leurs responsables se font voir sur les gradins des stades. Les sportifs de haut niveau, surtout les médaillés, ne craignent pas de manifester leur soutien publique aux hommes politiques. Hassiba Boulmerka, championne olympique du 1500m en 1992 à Barcelone, mène campagne pour le candidat Zeroual en 1995. En 2002, d'aucuns interviennent même dans les meetings des candidats des partis politiques à la députation. On peut citer le cas de Nourredine Morcelli (champion du monde et champion olympique du 1500m), de Noria Benidja-Merah (championne olympique du 1500m) et Mohamed Benguesmia (Champion du monde, champion d'Afrique, médaille d'or aux jeux méditerranéens de Bari, de boxe), qui ont pris part à ceux du FLN et ont soutenu le secrétaire général du FLN, Ali Benflis candidat à la course à la présidentielle de 2002 contre Bouteflika. Même, le candidat du parti islamiste El Islah, Abdallah Djaballah, en octobre 2002 à Skikda, ne craint pas, avant son meeting, de prendre le chemin du stade où se déroule un match. Les supporters du club local la JSMSkikda, des jeunes et des enfants pour l'immense majorité, qui remplissent les tribunes, en pleine disposition psychologique après la victoire de leur club, sont littéralement siphonnés par le leader islamiste et entrainés ensuite à la salle omnisports où se déroule la rencontre politique. Pour le référendum du 29 septembre 2005 sur le projet de Charte pour la paix et la réconciliation nationale initié par le président de la République, le sport est «surimpliqué ». Le 17 septembre 2005, les représentants du mouvement sportif national, les présidents de clubs et d'associatives sportives, réunis au siège du comité olympique algérien, à Ben Aknoun, adoptent une motion dans

laquelle « ils déclarent accueillir avec satisfaction ce projet qui répond
aux profondes aspirations de la famille sportive algérienne et inscrites dans la Charte olympique et dans les différents statuts des fédérations et associations sportives nationales ». «Ils adhèrent pleinement au contenu et à la philosophie du projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale qui vise à l'établissement d'une société pacifique soucieuse de préserver la dignité humaine et appellent l'ensemble du Mouvement sportif national à le soutenir et à contribuer

aiment le football. Emmanuelli lui, pense que c'est pour notre programme )i, En fait cette déclaration de Bernard Tapie qui veut évacuer le football du succès, contient en réalité une part de vérité: le football a contribué pour une grande part à l'élaboration de l'image politique de Tapie.

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avec tous les moyens dont il dispose au succès du référendum du 29 septembre 2005 »1. Le ministre de la Jeunesse et des Sports, M. Yahia Guidoum, demande à la communauté sportive d'y adhérer et souligne l'importance du sport comme «moyen d'affirmer la souveraineté de l'Algérie ». Pour lui, le projet de charte, est « un projet politique important pour l'avenir du pays ». Aussi, il invite

l'assistance à entreprendre « un travail de proximité pour sensibiliser
au mieux les sportifs» à un vote massif en faveur de la Charte. Pour sa part, le président du COA, M. Mustapha Berraf, affirme péremptoirement que «le COA a le devoir de s'impliquer, de toutes ses forces et avec toutes ses capacités, dans le projet de réconciliation nationale ». Pour ce faire, il commande à tous les partisans du sport national «de s'inscrire dans cette démarche et d'y participer activement avec toutes les forces vives qu'il représente»2. Ce faisant, il considère les sportifs comme des citoyens sans libre arbitre, sans couleur politique, sans parti et formant un groupe homogène totalement uni. En conséquence de quoi, il contredit totalement les règles de la charte olympique d'indépendance du sport vis à vis du politique. En effet, parmi les 16 points précisant le rôle du CIO, le 10° point précise qu'il doit s'opposer à toute utilisation abusive politique ou commerciale du sport et des athlètes. Rappelons que les CNO doivent préserver leur autonomie et résister à toutes les pressions, y compris, mais sans s'y restreindre, les pressions politiques, juridiques, religieuses ou économiques qui pourraient les empêcher de se conformer à la charte olympique. Les chefs islamistes ne sont pas en reste de cette implication dans le projet de charte. Le mardi 20 septembre 2005, c'est Madani Mezrag, chef terroriste, ex-émir de l'Armée Islamique du Salut en personne, qui donne, le coup d'envoi du «marathon de la réconciliation », devant l' APC de Jijel, en présence des autorités locales. Les marathoniens devront parcourir la distance Jijel-Alger, où ils seront accueillis au stade du 5 Juillet à l'occasion du dernier meeting du président Bouteflika3 C'est sous la présidence de M. Abdelaziz Bouteflika, que le sport prend une grande dimension et devient un véritable enjeu d'image. Malheureusement, Bouteflika ne lui définit pas de programme comme l'avait fait le
1 El Moudjahid. dimanche 18 septembre 2005. 2 El Moudjahid, samedi 17 septembre 2005. 3 Liberté Algérie, mercredi 21 septembre 2005.

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Général de Gaulle en 1960 à la suite de la défaite française aux JO de Rome lorsqu'il déclare: Le sport, j'en fais mon affaire. Dans cette logique, Abdelaziz Bouteflika va jusqu'à accepter sa nomination par la Fédération internationale de footballeurs professionnels (Fif- Pro)l, en tant qu'ambassadeur des joueurs de football du monde entier contre le racisme, pour l'année 2007, titre pompeux, vide et non officiel car n'ayant aucune existence légale ni légitime, devenant ainsi le défenseur d'un syndicat de joueurs professionnels de football. Dans sa stratégie de communication, le président Bouteflika est ravalé au rang de syndicaliste. Son rôle central au sein de l'Etat algérien ne doit pas être rabaissé à ce rang inférieur. En effet, le 19 novembre 2006, lors d'une cérémonie au Palais du peuple (Alger) à laquelle assistent notamment, M. Yahia Guidoum, ministre de la Jeunesse et des Sports, le président de la Fédération algérienne de football (FAF), le président de la PIF-Pro, le président de l'Union africaine des footballeurs (UAF) M. Mourad Mazar, le vice-président du football club de Barcelone M. Joan Boix, ainsi que, le joueur vedette de cette équipe Samuel Etoo, il reçoit, «la médaille de la paix de la Fédération internationale de footballeurs professionnels) ». Il s'est également vu offrir par M. Boix, un maillot de football du club, frappé en son nom ainsi qu'un autre dédicacé par le joueur Etoo. A cette occasion, M. Piat indique que «sa Fédération, est fière et très honorée de la manière avec laquelle elle a été reçue cette année et l'année précédente par le président Bouteflika qui a une connaissance parfaite du football ». Selon lui, la politique de la PIF-Pro est «le développement du football mais aussi, le développement de la paix et de l'antiracisme ». A ce titre, il exprime le souhait de sa Fédération
« de voir le président Bouteflika à ses cotés dans la lutte contre le

racisme, mise en avec la FIFA, sur tout le continent africain prioritairement et dans le monde entier »2. Cette nouvelle fonction démagogique et banale, découverte par ses courtisans, qui flatte son orgueil, entraîne une grave atteinte portée au plein de superbe et de majesté de la République, mais également à l'image de marque et au respect dus à un président de la République en fonction. Elle ne fait

1 La FIF-Pro a été créée le 15 décembre 1965 pour défendre les droits des footballeurs professionnels. Elle est composée de 42 membres dont cinq d'Afrique: Algérie, Cameroun, Egypte, Nigeria et Afrique du Sud, pour 44 000 joueurs de football professionnels. 2 El Moudjahid, Lundi 20 novembre 2006.

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pas partie de ses attributions telles que définies par la Constitution algériennel. Le président de la République ne peut être nommé ambassadeur car c'est lui qui nomme les ambassadeurs et les envoyés extraordinaires de la République algérienne à l'étranger (article 78 de la constitution algérienne de 1996). Son pouvoir de nomination aux hautes fonctions de l'Etat est donc atteint. C'est une sorte de
« désacralisation du corps politique du roi »2.

1 27 articles (de 70 à 97) sont consacrés au pouvoir Exécutif par la Constitution de 1996. 2 Cependant, l'affiche vantant la Réconciliation nationale et portant comme titre: Football. Fierté et Dignité. Sous le haut patronnage de son excellence le Président de la Répubique Mr Abdelaziz Bouteflika, dans laquelle on voit le Président en costume dans un stade de football vide les mains posées sur un ballon de football qu'un adolescent en survêtement de sport et coiffé d'une casquette lui présente en souriant tout en lui déclarant: «Vous êtes la Réconciliation, Nous sommes l'Avenir, Tous pour l'Algérie» est
moins compromettante.

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PREMIERE PARTIE:
L'ALGERIE INDEPENDANTE ET LA « QUESTION SPORTIVE»

Dans cette partie, il sagit d'analyser la politique sportive de l'Etat algérien, traduction et expression d'une volonté politique et la réaction des citoyens. Nous nous situons alors aussi bien du côté des décideurs que de celui des usagers (pratiquants, encadrement, supporters). Partant de là, nous allons voir à travers la gouvernance du sport, à quoi sert réellement cette intégration-assimilation de la pratique sportive pour l'Etat-FLN nationaliste, aujourd'hui. On remarque tout d'abord que le sport, produit de l'Occident et de la colonisation fait l'objet d'une option totale et irréversible sans aucune contestation, bien que cette filiation soit très souvent occultée. Rappelons cette évidence communément admise par bien des auteurs que le sport est né dans le monde occidental développé. Le Flochmoan comme Jacques Ulmann, dans son étude sur la genèse du sport, ne croit pas à la pérennité du sport bien que les jeux soient communs à tous les hommes, quelles que soient les différences de siècles, de civilisations et qu'ils ne furent en aucune façon un privilège des races et des nations d'Europe occidentale. De plus, on les retrouve aussi bien chez les primitifs que chez les Arabes ou les Japonais des temps les plus reculés ou chez les Aztèques. Et la compétition physique permanente ne permet pas d'affirmer qu'il est « vieux comme le monde» pour reprendre le titre de Vimard1. Pour lui, le sport moderne, tel que nous l'entendons aujourd'hui, est apparu à un moment donné. Il exige autre chose qu'une pratique ou que le simple désir de jouer. Il n'est point de sport sans que l'esprit des sportifs retienne, de façon plus ou moins consciente et élaborée, un certain nombre de motivations ou, s'il on préfère de valeurs spécifiques. En conséquence de quoi intervient la rupture historique. Continuant sa démonstration, et réfutant d'une manière minutieuse toute la filiation avec les jeux, il arrive à l'affirmation suivante: C'est en Angleterre qu'il faut chercher les origines du sport. Après avoir été au 18e siècle un passe-temps de gentleman désireux d'occuper son oisiveté qu'un amusement populaire où quelques uns trouvaient de surcroît leur profit, le sport connaîtra au 1ge siècle une modification profonde2 et se constitue en tant que teP. Cette réfutation du postulat évolutionniste
1 Jacques ULMAN op.cité, p. 321 et suivantes, ouvrage paru en 1965. 2 1dem., p. 322. 3 Pierre BOURDIEU se demande si l'apparition du sport au sens moderne du terme n'est pas corrélative d'une rupture (qui a su s'opérer progressivement) avec des activités qui peuvent apparaître comme les

ou continuité génétique, entraînant une confusion savamment entretenue entre le sport antique et le sport moderne, a d'autre part, la clarté de situer spatialement la naissance du sport moderne, pur produit de la modernisation occidentale et élément substantiel de la culture contemporaine. Ce refus de la vision expéditive affirmant que le sport est de tous les temps se retrouve déjà chez Jean Dauven, dans son ouvrage Le sport publié en 1942. Il réfute cette idée de rattachement du sport moderne avec le sport historique car il est très facile de le faire. Il suffit de chercher pour dénicher n'importe oÙ, soit le goût d'un exercice physique, soit un désir de briller dans les compétitions qu'on pourra toujours assigner comme ancêtre à un jeu moderne ou au sport en général. Ce n'est pas tout. Il refuse la liaison avec les pratiques corporelles des autres cultures, les jeux locaux et les sports régionaux. Cette réfutation de la continuité des jeux traditionnels en sport moderne est également développée par Georges Vigarello et Roger Chartier]. Cette fois les auteurs introduisent d'autres éléments de rupture radicale entre les jeux traditionnels et les sports modernes tels que la neutralité des compétitions, la création d'espaces inédits, la temporalité propre, les règles universelles. Dans sa théorie du centre diffusionniste, Norbert Elias explique que de nombreux sports pratiqués aujourd'hui de manière plus ou moins identique dans le monde entier sont originaires d'Angleterre qui fut le berceau et la mère spirituelle du sport2. Dans un autre ouvrage, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, paru en 1994, Norbert Elias et Eric Dunning récidivent: pour eux le sport moderne n'a rien à voir avec les formes des sociétés anciennes et ils ne le font pas entrer dans une continuité linéaire qui remonterait à l'ère des jeux traditionnels. Ils construisent en revanche un objet dont on peut dater l'apparition, les formes, les règles et la fonction spécifique. En effet, si l'on se réfère à la terminologie arabe qui désigne les quatre sports collectifs, le football, le basket-baIl, le volley-ball et le handball, on trouve le terme générique Koura (la balle) auquel se rajoute un qualificatif désignant
«ancêtres» des sports modernes, rupture corrélative de la constitution d'un champ de pratiques spécifiques qui est doté de ses enjeux propres, de ses règles propres, et où s'engendre et s'investit toute une culture ou une compétence spécifique (qu'il s'agisse de la compétence inséparablement culturelle et physique de l'athlète de haut niveau ou de la compétence culturelle du dirigeant ou du journaliste sportif, etc...). ln Questions de sociologie, p. 175. L'apparition des sports modernes est contemporaine de la constitution d'un champ de production de produits sportifs. ] Trajectoires du sport in Le Débat n° 19 Février] 982. pp. 35-58. 2 Sport et Violence in Actes de la recherche en sciences sociales. 1975.

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