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TCHAD : ÉLECTIONS SOUS CONTRÔLE (1996-1997)

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Description

L'auteur analyse, niveau par niveau, les mécanismes de la fraude électorale ayant permis de légitimer Idriss Déby; il dresse le bilan catastrophique des conditions de vie - survie de la majorité des Tchadiens. Il dénonce la coopération " très spéciale " qui s'est instituée entre la France et ses anciennes colonies depuis 1960.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 1999
Nombre de lectures 330
EAN13 9782296377752
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Collection « Études africaines»Antoine BANGUI-ROMBA YE
TCHAD: ÉLECTIONS SOUS CONTRÔLE
(1996-1997)
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris -FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Toutes photos: dans la Région Lac, des élections référendaires
sous influence... (Agence Tchadienne de Presse).
~ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7331-8Cet ouvrage est dédié à tous les Tchadiens qui espéraient
qu'en votant ils pourraient changer un peu la forme de leur
« gouvernance » et améliorer leur sort.
Mes remerciements vont aux femmes et aux hommes qui se
sont engagés avec nous pour faire évoluer ce monde dans
lequel nous sommes tous embarqués.
Je remercie en particulier les organisations et les amis qui,
en France, cherchent à infléchir le type de coopération
(politique et militaire) officielle avec l'Afrique Noire suivie
aveuglément depuis 1960. Leur action constitue un grand
encouragement pour tous les Africains qui se battent pour faire
avancer le droit des hommes de leurs pays à la liberté, à la
démocratie et à la paix.
A N'Djaména, Juin 1998.REPUBLIQUE DU TCHAD
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Ch.rolin d. p...r...... LIBYEo AOZOU
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I
R.C.A. IIIINTRODUCTION
La Conférence nationale souveraine (CNS) qui s'était tenue
de janvier à avril 1993 aurait dû être pour le Tchad l'occasion
de repartir dans une voie nouvelle et de tirer un trait définitif sur
les dictatures qui l'ont jusque-là gouverné avec leur cortège
d'oppressions, d'assassinats, de guerres, de pillages,
d'injustices, de grande misère pour la majorité,
d'enrichissement pour quelques-uns. Les participants de la CNS, les
hommes et les femmes accrochés à leur radio, le peuple
tchadien tout entier croyait alors dans un grand élan
d'enthousiasme, et sans doute avec beaucoup de naïveté, qu'il
entrerait enfin dans une ère nouvelle où seraient privilégiés
développement et démocratie. Malheureusement, ce
rendezvous de notre histoire a été manqué.
Durant les trois années de transition qui ont suivi la CNS,
en dépit de toutes les dérives du pouvoir Déby, des exactions
constamment perpétrées, de l'insécurité, du pillage de leurs
ressources, les Tchadiens ont persisté à croire au changement, à
la démocratie promise dans un Etat de droit où seraient
respectées leurs libertés. Ils pensaient que les prochaines
élections leur permettraient ce changement. Il était là, à portée
de leur vote, et ils voteraient, en masse, pour l'obtenir! Au
Tchad comme dans beaucoup de pays d'Afrique où on laissait
entrevoir aux populations l'instauration de vraies démocraties,
l'avenir s'éclairait d'une lueur d'espérance. Mais cette lueur a
été très vite éteinte. Que s'est-il réellement passé?
Les trois scrutins qui se sont déroulés au Tchad,
référendaire, présidentiel, législatif, respectivement en mars,
juin, juillet 1996 et janvier 1997, n'ont été que des parodies
7d'élections. Les manipulations de tous ordres ont été
minutieusement préparés par Déby, conseillé et aidé par une
équipe de «spécialistes» français expressément parachutés à
N'Djaména pour la circonstance. Les «spécialistes» en élections
avaient reçu mission de faire gagner «Déby», quel qu'en soit le
prix, pour des raisons de géopolitique, de pétrole, de
considérations néocolonialistes. La fraude a été programmée
parce qu'il paraissait nécessaire et utile de ne rien changer mais
néanmoins de légitimer le choix, non des Tchadiens, mais des
gouvernants français. Là, nous comprenons bien à quel mépris
nous sommes voués!
En effet, au Tchad comme au Niger et au Cameroun, la
France! a prêté main forte aux équipes dirigeantes en place pour
leur permettre de gagner les élections. Elle a par ce fait
contribué à instaurer des dictatures opprimantes dans ces pays
où sont violés délibérément tous les principes de droit.
Ces chances perdues pour la démocratie, pour le pays, pour
son peuple ne reviendront pas de sitôt. Le Tchad, en tournant le
dos à une forme moderne et démocratique de «gouvernance»
s'enlisera encore pendant longtemps, trop longtemps, dans les
querelles et les guérillas ne bénéficiant qu'à une mince minorité
de profiteurs de tous bords.
Espérances volées, populations spoliées, agressées,
humiliées, miséreuses, richesses pillées, mais un Etat
présidentiel fort, capable de toutes les dérives, le Tchad va
entrer dans le troisième millénaire chargé de tous ces handicaps.
Pourtant, cela importe peu à ceux qui déclarent que
l'Afrique dans son ensemble n'est pas prête pour la démocratie.
Pourquoi les responsables français se font-ils les
promoteurs d'une politique aussi aberrante? Quels intérêts
défendent-ils réellement? Ceux de la France ou d'une poignée
de lobbies, militaires, pétroliers ou de la coopération?
1Lire le dossier Agir Ici Survie. Dossiers noirs de la politique africaine de la
France. N° 9. Editions l'Harmattan, 1996.
8Guidés, influencés par les vieux routards de la
«Françafrique», ces politiciens n'ont pas évolué depuis les
indépendances accordées voilà bientôt quarante ans! On leur a
projeté de notre continent une image stéréotypée et figée des
années soixante qu'ils gardent à l'esprit. Pour eux nos
populations, qu'ils jugent certes pittoresques et intéressantes sur
le plan ethnologique, sont peu susceptibles d'analyses et de
jugements politiques et doivent être dirigés fermement, la
démocratie n'étant certainement pas faite pour elles!
Une telle attitude n'est pas nouvelle! De tout temps il a
fallu lutter contre ce conservatisme qui freine toute évolution.
Avant que les dirigeants occidentaux admettent le suffrage
universel chez eux beaucoup d'eau a ainsi coulé sous les ponts
de la Seine! Et les femmes, dans ces pays qui se disent plus
évolués que les nôtres, n'ont acquis le droit de voter comme les
hommes que très tardivement! On est même en droit de penser
que leurs capacités en France sont encore peu ou mal reconnues
puisque seul un petit pourcentage d'entre elles accède à de
hautes responsabilités dans la gestion de l'Etat. Comme nous,
sans aucun doute, elles manquent de maturité! Car c'est bien de
cette façon que nous sommes jugés par une majorité de Français
qui ne nous connaissent guère!
Les responsables français de la politique africaine ont ainsi
des idées préconçues bien ancrées sans jamais être allé faire un
tour au fin fond de nos villages ou écouter les rares Français
qui, travaillant chez nous, au sein des populations, sont capables
de véritables contacts avec les gens de la rue et des campagnes.
Les renseignements glanés ici et là dans le milieu militaire ou
chez certains coopérants, ne quittant guère leur résidence
protégée et n'ayant souvent que des relations épisodiques avec
quelques privilégiés locaux triés sur le volet, ne leur permettent
pas de se doter d'une vision plus juste et réactualisée de la
société africaine. Pour nombre d'entre eux, leur perception de
l' Afriq ue s'est défini ti vement arrêtée aux amitiés
personnalisées nouées dans les années soixante avec certains
chefs d'Etat africains assez fins pour les flatter et parler le
langage qu'ils en attendent. Il leur importe peu que la majorité
9de ces potentats soient des tyrans corrompus et sanguinaires.
Quant aux peuples dominés ils sont ignorés ou pire, méprisés. Il
est alors aisé de prétexter que les Africains ne sont pas encore
mûrs pour accéder aux régimes démocratiques.
Certes, nous n'ignorons pas les apprentissages nécessaires
pour vivre cette nouvelle liberté et surmonter les obstacles qui
se dressent devant les jeunes démocraties. Nous savons
également combien il est facile de monter et d'armer au sein
d'un même pays certains groupes ethniques contre d'autres en
profitant du dénuement des populations et de nos propres
carences en de multiples domaines. Mais c'est en se confrontant
au fil des ans à ces contraintes, en apprenant à gérer leurs
balbutiements, leurs erreurs et leurs handicaps, en luttant pour
les principes de droit, que les jeunes Etats progresseront à tous
les niveaux. Ils connaîtront sans doute des désillusions, des
soubresauts, peut-être même de dangereux chaos. Il n'existe pas
de ligne droite vers le progrès, et la démocratie en est un,
essentiel et fragile dans l'histoire des hommes, plus dur à
conquérir que d'autres et jamais acquis définitivement. Ce que
nous savons encore, c'est que les populations africaines, dont la
misère et les violences subies sont le lot quotidien, aspirent à ce
progrès, à ce changement. Elles en ont assez de ces potentats
qui s'enrichissent à leurs dépens, détruisent leurs vies et leur
pays et entretiennent sans remords des amitiés de circonstance
avec certains milieux européens pour mieux les brimer et les
paupériser. Qu'on leur laisse le choix de leurs dirigeants!
Parallèlement, cette même politique française qui tend à
imposer ses «hommes» en Afrique, veut interdire les
débarquements intempestifs de ces indésirables du tiers-monde.
Ces questions d'émigration, qui agitent tellement les sphères
politiques françaises, deviennent des arguments électoraux et
pas seulement pour le Front National! Les pays occidentaux
tentent de verrouiller leurs frontières pour empêcher la grande
misère tiers-mondiste de faire irruption chez eux. Elle passera
par les toits si portes et fenêtres sont fermées. Ceux qui
s'expatrient le font par nécessité vitale et aucune loi, aussi
10drastique soit-elle, ne pourra les empêcher d'essayer de vivre
ailleurs s'ils ne le peuvent chez eux.
Cette nécessité est directement liée à la forme autoritaire et
centralisée de nos Etats qui engendre les dictatures, donc
injustice, régression économique et extrême pauvreté. De tout
temps ces maux ont provoqué la fuite des populations. C'est la
raison pour laquelle le problème du flux migratoire ne doit pas
être pris à l'arrivée mais en amont. Il faut que les peuples
possèdent les droits élémentaires de liberté pour vivre et se
développer, car il ne peut y avoir développement sans liberté,
sans confiance dans les dirigeants. Il s'intègre dans un tout et
prend racine dans la volonté populaire. Et pour que cette
volonté émerge de la conscience collective, il faut que chaque
individu d'un même peuple puisse espérer des lendemains
meilleurs, croire en l'avenir. Mais il n'y a ni espérance, ni
avenir dans l'oppression des Etats totalitaires. Chacun se
contente de survivre au jour le jour en priant Dieu de l'aider.
Ceci est tellement vrai que dans ces pays sous le joug les
greniers ne sont plus suffisamment remplis pour assurer la
soudure entre deux récoltes. Les économies individuelles
n'existent pas, chaque rentrée d'argent étant sur-le-champ
dépensée, de préférence bue, contrairement à un passé pas si
reculé qu'on pourrait le penser.
Il y a régression à tous les niveaux. Rien ne sert alors de
saupoudrer le dénuement des peuples avec des aides qui
retardent à peine les échéances. La pauvreté gagne et d'année
en année s'installe plus sévère, démobilisante, désespérante,
gangrenant tout le pays et provoquant indubitablement de
graves troubles sociaux et ces émigrations qui constituent
actuellement l'un des problèmes conflictuels de nos sociétés.
Elles sont à double sens. Si les habitants du tiers-monde fuient
leur misère et la violence cœrcitive de leurs maîtres, attirés par
les richesses et les libertés qui brillent comme des leurres dans
les pays occidentaux, en contrepartie nombre de coopérants
viennent travailler en Afrique et ailleurs. Certes, ils font en
général œuvre utile comme il est vrai que les cadres sous-payés
et brimés du tiers-monde s'en échappent dès qu'ils le peuvent!
11L'amitié qui lie encore l'ancienne puissance coloniale et les
peuples d'Afrique ne survivra que s'il y a respect mutuel entre
eux, garantissant les aspirations des populations jusqu'ici
ignorées. Que les tribunaux français condamnent des
personnalités dont les langues s'égarent jusqu'à parler
d'inégalité des races, c'est bien, c'est un premier pas vers le
respect de l'autre. Mais nous aimerions beaucoup, nous les
anciens colonisés, que les relations avec nos pays ne soient
entachées d'aucun mépris et que les responsables occidentaux
mettent en pratique leurs concepts d'égalité des races et les
grands principes des Droits de l'Homme. Le soutien à
n'importe quel prix apporté à des dictateurs sans conscience,
incapables, vénaux et sa~uinaires, induit de violents
ressentiments contre la France et les Français de plus en plus
perceptibles dans tout le continent.
Le moment est venu de repenser la coopération de la
France avec les pays d'Afrique. Celle-ci ne doit plus être laissée
aux «soins» de certains services secrets et de quelques lobbies
attachés à tel ou tel président pour des considérations purement
spécifiques. A long terme peut-être mais sûrement, cette
nouvelle orientation sera payante aussi bien pour régler les
questions migratoires dans la dignité que pour reconstruire sur
un pied d'égalité les rapports économiques, commerciaux et
culturels Nord-Sud.
La découverte de gisements pétroliers au Tchad laisse
présager des lendemains fort sombres si les stratégies
appliquées jusque-là pour l'exploitation de l'or noir ne changent
pas. Nous ne croyons pas que le peuple gabonais profite
largement des revenus tirés de l'exploitation des ressources de
son sous-sol, pas plus que les peuples congolais ou
camerounais. En revanche, nous savons que dans ces pays
quelques individus ont amassé des fortunes colossales pendant
que leurs concitoyens croupissent dans la misère. L'exemple de
l'ancien Zaïre sur lequel régnait Mobutu, soutenu par la France
12pendant plus de trente ans, constitue un cas exemplaire à
méditer.
Actuellement, les échanges commerciaux avec les pays
d'Afrique représentent, nous dit-on, 1% du commerce mondial,
le pétrole en constituant la plus grande partie. Or, les pays
pétroliers de l'Afrique au sud du Sahara appartiennent pour la
plupart à la région de l'Afrique centrale. Il s'agit notamment du
Gabon, du Congo, du Cameroun, de l'Angola et bientôt du
Tchad. Quant à l'actuelle République Démocratique du Congo,
l'ancien Zaïre, ses fabuleux gisements miniers le classent au
même rang que les pays pétroliers. Et c'est précisément en
Afrique centrale, Gabon, Tchad et encore hier R.C.A. que le
déploiement des troupes françaises est le plus important. Le
Sénégal et Djibouti sont les autres points stratégiques d'appui
en Afrique de l'Ouest et dans la corne de l'Afrique.
Au début des années 60, le général de Gaulle avait négocié
avec les pays africains des accords de défense pour les protéger
contre d'éventuelles attaques extérieures qui risquaient de
menacer leur intégralité territoriale et leur souveraineté
internationale. Rappelons que la Libye nourrissait ouvertement
une visée annexionniste sur les régions sahariennes du Tchad,
du Niger, voire de l'Algérie. Par ailleurs, le panarabisme
professé par le colonel Gamal Abdel Nasser pouvait, par
Soudan interposé, faire basculer le Tchad, peuplé d'une forte
communauté musulmane, vers d'autres systèmes politiques. La
France se sentait des responsabilités vis-à-vis de ses anciennes
colonies devenues indépendantes depuis peu et voulait les
protéger des trop gros appétits extérieurs prêts à passer outre la
Charte de l'O.U.A. (Organisation de l'Unité Africaine)
affirmant l'intangibilité des frontières issues du colonialisme.
Malheureusement, ces intentions sans doute louables ont été
détournées de leur objectif initial. Elles ont servi en priorité à la
défense des potentats africains. Ils ont alors été protégés, non
pas à cause de leurs qualités de chefs d'Etat, mais parce qu'une
certaine frange de politiciens français les croyait suffisamment
malléables et aptes à assurer la protection des intérêts français.
13Ce furent les cas de Léon M'Ba au Gabon, François
Tombalbaye au Tchad, avant qu'il n'ait échangé son prénom de
François contre celui de N'Garta2, Hissein Habré dont pourtant
on connaissait les sanglantes exactions et les répressions
exercées contre le peuple tchadien, David Dacko en République
Centrafricaine, le Maréchal Mobutu Sese Seko au Zaïre, pour
ne citer que ceux-là.
Le même soutien a été apporté à Idriss Déby parce que,
affirmait-on, il était le seul capable de maintenir la paix dans ce
pays de peuples belliqueux. Pourtant, personne n'ignorait
l'oppression de son régime, son mépris des droits de l'homme,
sa manière de gérer le Tchad3 au profit de son clan, son
enrichissement personnel.
Nous autres Tchadiens, directement concernés, nous avons
une autre perception des motivations qui ont poussé à maintenir
et légitimer Idriss Déby. Nous pensons que c'est d'abord pour
permettre à Elf et à ses associés d'exploiter tranquillement le
pétrole du bassin de Doba, en quoi ces analyses sont également
erronées car le régime oppressif de Déby génère insécurité,
révoltes et guérillas et que ces bruits de guerre sont gênants
pour l'extraction de l'or noir! Faudra-t-il martyriser,
emprisonner, tuer toutes ces populations méridionales pour y
parvenir?
Le but de cet ouvrage est de démonter, niveau par niveau,
la fraude électorale qui a permis à Idriss Déby, à son clan et à
son parti, le MPS, de se maintenir au pouvoir et de dénoncer
cette politique néocolonialiste de la France dans toutes ses
2
L'abandon de son prénom français et chrétien symbolisait pour Tombalbaye
un «retour aux sources », une révolution culturelle à la Mobutu et une rupture
avec l'ancienne puissance mère, la France. En langue Sara, il signifie: « On
doit me reconnaître d'abord pour chef ». Inutile d'insister sur ce que ce
nouveau prénom-programme nous réservait.
3 Le Temps. N°099 du 3 au 9 décembre 1997, rapporte dans un article de
Séverin Georges Guetta: Sept ans pour rien! : «Ousmane Gam, déclarait en
1993 : «Déby a réussi le tour de force de dilapider en moins de trois ans ce
que HH (Hissein Habré) n'a pu réaliser en huit ans de règne sans partage».
Tout autre commentaire que celui de cet ancien membre du MPS passé depuis
deux ans à l'opposition armée est superflu. »
14anciennes possessions, néfaste pour les peuples d'Afrique et
préjudiciable aussi pour elle.
Quand les responsables politiques français se
compromettent ainsi dans ces magouilles électorales, quand ils
dénient aux peuples africains la liberté de disposer
d'euxmêmes aù nom d'une stabilité géopolitique dépassée, quand ils
contestent l'évidence de la violation quotidienne des Droits de
I'Homme dans la plupart des pays d'Afrique, particulièrement
chez nous4, quand ils croient défendre les intérêts de la France
en se prêtant au jeu des dictateurs et des lobbies, quand ils font
intervenir l'armée française en territoire étranger contre des
civils, quand cette armée en guise de représailles n'hésite pas à
bombarder les quartiers populaires d'une ville, l'image de la
France est entachée et son avenir en Afrique gravement
compromis.
Que les préjudices subis par les populations soient
volontairement ignorés, sur un plan purement moral, cela est
choquant. Mais en outre, cette vision à court terme du rôle de la
France aura dans l'avenir des retombées politiques,
économiques et culturelles incalculables. Quel sera leur poids
sur les relations entre la France et les futures démocraties
africaines qui tôt ou tard émergeront du chaos et des dictatures?
On peut d'ores et déjà prédire sans risque de se tromper
que si la France ne change pas de cap elle perdra cette place
privilégiée qu'elle croyait avoir acquis dans le continent.
L'amertume et l'incompréhension ont fait naître chez ces
peuples humiliés des sentiments de rejet et de colère qui se
manifestent par des actes d'agressivité dont sont victimes des
Français innocents de ces intrigues politiques.
A mes concitoyens, je voudrais par le biais de cet ouvrage
délivrer un message d'espoir: tôt ou tard, nous gagnerons!
Nous gagnerons le droit de vivre, et de relever la tête, nous les
peuples humiliés! Ne nous résignons pas! Comme le paysan
4 Lors de la 37eme séance privée de la Commission des Droits de l'Homme
des Nations Unies qui se tenait à Genève le 12 avril 1995 les représentants de
la France ont persisté à soutenir le régime de Déby en dépit des rapports
accablants déposés contre lui.
15qui travaille durement son champ pour ensemencer, surveiller la
germination des graines, détruire parasites et mauvaises herbes,
chasser les prédateurs afin de s'assurer les prochaines récoltes
de subsistance, travaillons et luttons pour gagner nos droits qui
nous permettront de vivre dans la dignité. Rien ne sera facile
mais dans ce monde qui va entrer en cahotant dans ce troisième
millénaire nous retrouverons notre place parmi les peuples
libres. Et lorsque nous l'aurons reconquise, il nous faudra
encore lutter pour la conserver et la transmettre à nos enfants.
16CHAPITRE I
Bref rappel historique
11 août 1960. A Fort-Lamy, l'actuel N'Djaména, du balcon
du palais des anciens gouverneurs, François Tombalbaye
proclame l'indépendance du Tchad en présence d'André
Malraux, représentant le général de Gaulle, et d'une foule
nombreuse de Lamyfortains.
Notre pays comptera bientôt quatre décennies de
reconnaissance internationale, pourtant, il est encore à la
recherche de son équilibre politique et de sa paix sociale. A la
veille du troisième millénaire, nous continuons à nous y
entretuer, les Droits de 1'Homme y sont bafoués, notre unité
nationale est compromise, notre économie ruinée malgré les
mirages nés de l'exploitation prochaine de notre pétrole. En
outre, les espoirs naissants d'une démocratie promise viennent
d'être balayés avec les dernières élections truquées.
La situation conflictuelle dans laquelle nous nous débattons
pour essayer de survivre nécessite un diagnostic succinct et
circonstancié, susceptible de nous aider à mieux connaître les
sources du mal et les responsabilités nationales aussi bien
qu'international es.
La colonisation du Tchad ne fut officiellement achevée
qu'en 1913, après la défaite des sénoussistes à Aïn-Galaka, dans
la région de Faya-Largeau. Néanmoins beaucoup de zones
demeuraient peu sûres. Ainsi tout le BET fut-il administré
jusqu'en 1966 par des militaires français.
17A l'indépendance, parent pauvre de toute l'A.E.F. (Afrique
Equatoriale Française), notre pays sortait de cinquante ans de
colonisation avec deux médecins, aucun professeur, aucun
administrateur! On se hâta de former quelques cadres sans trop
s'inquiéter de leur niveau et de la qualité de cette formation.
C'est la raison pour laquelle la classe politique a pris naissance
dans le vivier plus important des instituteurs, infirmiers et
commis d'administration.
Au départ de la vie politique tchadienne en 1946, et un peu
plus tard en 1957 avec l'application de la Loi-cadre, on assista à
un bouillonnement des idées et à une prolifération des
mouvements politiques. Mais cela ne devait pas durer.
Dès janvier 1962, François Tombalbaye, le premier
président de la toute nouvelle République du Tchad, dissout
tous les partis politiques, sauf le sien, le PPT-RDA (Parti
Progressiste Tchadien, section locale du Rassemblement
Démocratique Africain) qui, sous sa haute autorité, deviendra
en août 1973 le MNRCS (Mouvement National pour la
Révolution Culturelle et Sociale).
Le Tchad vivra alors pendant trente ans sous la férule de
régimes forts à parti unique. Après le MNRCS de N'Garta
Tombalbaye, nous aurons l'UNIR (Union Nationale pour
l'Indépendance et la Révolution) de Hissein Habré, son
président obligé. Ce furent les belles époques des présidents
Ngarta Tombalbaye et Hissein Habré! Leurs dictatures au fil
des années devinrent de plus en plus féroces et maintinrent le
pays sous un joug de fer et de sang. A la fin de leurs règnes, le
pouvoir délirant qui était devenu le leur avait mis à la torture
tout un pays, tout un peuple.
Comment en étaient-ils arrivés à ces persécutions, à cette
violence, à cet absolutisme? On a souvent incriminé le seul fait
de posséder le pouvoir, mais le pouvoir corrompt d'autant
mieux et davantage que rien ne vient le contrecarrer.
18On peut également se demander pourquoi la France, pays
des Droits de I'Homme, a soutenu de tels dictateurs? Plusieurs
explications peuvent être avancées.
Quand la France avait accordé l'indépendance à ses
anciennes colonies, elle croyait qu'il était nécessaire que
cellesci soient dirigées avec fermeté par le biais de régimes
présidentiels forts, dotés de constitutions adéquates, étayés par
des structures administratives excessivement centralisées. Il
fallait, pensait-on dans les sphères gouvernementales françaises,
assurer stabilité et ordre, non seulement dans chacun des jeunes
Etats récemment souverains, mais également dans toute la
région et les sous-régions.
Par ailleurs, des accords de coopération et de défense
avaient été signés en 1960 entre la France et ses anciennes
colonies permettant pour certaines d'entre elles le maintien de
la présence militaire française sur leur sol ou autorisant un
appui militaire ponctuel en cas de troubles socio-politiques.
Les troupes militaires françaises stationnées au Tchad
devaient donc en premier lieu protéger ce pays des convoitises
territoriales libyennes. Ensuite, l'aide militaire accordée par le
général de Gaulle au gouvernement tchadien en avril 1969 eut
pour but de rétablir la paix sociale en stoppant les activités
rebelles des Toubous. Ceux-ci s'étaient révoltés après des abus
administratifs non sanctionnés et d'inqualifiables humiliations.
Ils avaient alors obtenu l'appui massif du colonel Kadhafi, bien
mal vu des pays occidentaux.
Ces alliances allaient changer considérablement les
données politiques dans cette sous-région du Sahara. Elles
s'inséraient dans un contexte mondial où s'affrontaient pendant
cette période de la guerre froide le bloc communiste et les pays
occidentaux à économie libérale. L'influence des uns et des
autres se retrouvait en Afrique où certains Etats nouvellement
indépendants basculaient du côté communiste. Cela explique en
partie pourquoi ces mêmes forces françaises intervinrent pour
tenter de réduire la guerre généralisée déclenchée par le
Frolinat, vers la fin des années 60 et le début des années 70,
dans le centre et l'Est du Tchad.
19Mais quelles que soient les motivations avouées ou secrètes
de la France, force est de constater que trop souvent, loin de
toutes menaces extérieures, le parapluie français a surtout servi
à maintenir, contre le gré des populations, des potentats
corrompus n'hésitant pas à violer selon leur bon gré les droits et
libertés des populations.
Les constitutions africaines élaborées avec le concours de
juristes français ont permis l'instauration de ces régimes
présidentiels forts, sans aucun contre-pouvoir, pas même celui
de l'Assemblée nationale réduite à une simple chambre
d'enregistrement. Tombalbaye et Hissein Habré avaient été
plébiscités à la magistrature suprême et cumulaient toutes les
charges de l'Etat. Ils étaient à la fois le président de la
République, le chef du gouvernement, le chef des armées.
L'homme qui avait été porté à la tête du nouvel Etat
tchadien au moment de l'indépendance, François Tombalbaye,
qui troqua plus tard son prénom pour celui de N'Garta,
plébiscité par le peuple pour qui il symbolisait le Tchad
indépendant libéré du joug de la colonisation, encensé par une
cour de griots vivant à ses crochets, de surcroît méfiant et
jaloux de son pouvoir, écarta très vite tout ce qui risquait de lui
porter ombrage, aussi bien les partis politiques que les hommes.
Il commença donc par éliminer les anciens leaders de sa
formation politique, en fait ceux qui avaient lutté avec lui pour
l'indépendance du Tchad et l'avaient aidé dans sa montée au
pouvoir. Ainsi en 1960 interdit-il à Gabriel Lisette, fondateur du
PPT-RDA, alors vice-Premier ministre chargé des Affaires
économiques, en mission en Israël, de revenir au Tchad.
L'année suivante, il renouvela l'exploit en expulsant vers le
Cameroun Ahmed Kotoko qui était alors président de
l'Assemblée nationale et l'un des membres influents de son
parti. De même, Allahou Taher, qui l'avait précédé à ce
perchoir après les élections législatives d'avril 1959, dut quitter
le Tchad pour aller poursuivre ses études en Belgique.
Tombalbaye ne s'arrêta pas là et en 1962, poursuivant son
épuration, il fit arrêter et enfermer dans un fort militaire
20d'Ounianga Kébir, en plein Sahara, Pierre Toura Gaba\ qui
avait été pratiquement le dauphin de Gabriel Lisette et était
jusque-là l'un de ses proches collaborateurs.
Après avoir débarrassé le PPT-RDA de ses principaux
rivaux, sur sa lancée, il prononça, par décret du 19 janvier 1962,
la dissolution de tous les autres partis politiques du Tchad,
c'est-à-dire le GIRT (Groupement des Indépendants et
Républicains du Tchad) de Sahoulba, Gon2 de Léré, qui
représentait donc aussi la chefferie traditionnelle; le MSA
(Mouvement Socialiste Africain) de Ahmat Koulamallah ;
l'UDIT (Union des Démocrates et Indépendants du Tchad) de
Jean Baptiste; l'AST (Action Sociale Tchadienne, ex RPF) de
Djibrine Kherallah ; le MESAN (Mouvement pour
l'Emancipation Sociale de l'Afrique Noire) de Kodibri Nagué,
pour ne citer que les plus importants. Le PPT-RDA devenait de
facto le parti-Etat.
Peu après, en janvier 1963, Tombalaye convoqua le
congrès du PPT-RDA à Fort-Archambault, l'actuelle Sarh afin
de s'assurer définitivement la mainmise de son parti.
Face à son absolutisme grandissant, ne restaient comme
adversaires potentiels que les membres de l'Assemblée
nationale. Qu'à cela ne tienne! En 1963, il dissout ce parlement
trop remuant et contestataire à son goût, au sein duquel certains
députés du Logone et du Mayo-Kebbi, notamment André
Mougnan, Jacques Nadingar, Jean Nadji et Djibrine Paul,
s'insurgeaient contre sa façon par trop autoritaire de gouverner
le pays.
Le résultat ne se fit pas attendre. Tombalbaye finit par
traiter pratiquement seul toutes les affaires de l'Etat, trop
exclusif pour déléguer une part réelle de son pouvoir à ses
proches collaborateurs, plus spécialement aux ministres de son
gouvernement. Il préférait d'ailleurs s'entourer de conseillers
étrangers ou de griots plutôt que d'écouter ses experts
nationaux.
1Lire de Pierre Toura Gaba, «Non à Tombalbaye». Editions l'Harmattan.
2 Gon, titre correspondant à celui de roi dans le pays moundang au sud-ouest
du Tchad.
21Le 16 septembre 1963, une fusillade sanglante eut des
répercussions préjudiciables pour l'avenir et la cohésion du
pays. En effet, ce jour-là, Tombalbaye n'hésita pas à donner de
la troupe pour disperser la réunion, au domicile de Djibrine
Kherallah, des chefs de l'opposition dont les partis venaient
d'être dissous. Djibrine Kherallah et Jean-Baptiste furent
grièvement blessés et arrêtés le lendemain avec Ahmat
Koulamallah. Jean Baptiste mourut en prison, dans des
conditions non encore élucidées. Ses compagnons furent
relâchés, à l'occasion du congrès du PPT-RDA de Doyaba3 en
1971, après sept années de détention. Aucun d'eux ne devait
oublier les souffrances et les humiliations subies. Ils en tinrent
responsables, non seulement Tombalbaye, mais tous les sudistes
qui avaient soutenu leur leader. La faille qui tend à couper en
deux le Tchad, le Nord d'un côté, le Sud de l'autre, commençait
à se dessiner, creusée encore un peu plus par la rébellion.
Celle-ci avait commencé de façon inattendue en 1965 par
une jacquerie ayant pris naissance à Bitchotchi, près de
Mangalmé, au nord-est de la préfecture du Guéra4. Les révoltes
se transformèrent en rébellion armée qui se propagea très
rapidement dans toutes les zones Nord et fut récupérée par le
Frolinat.
Je voudrais m'attarder un peu sur cette affaire Mangalmé5
pour montrer comment un pouvoir personnel arbitraire, un
parlement devenu simple chambre d'enregistrement des
décisions présidentielles, des administrateurs mal formés au
service, non de l'Etat mais du Président, les ambitions
sousjacentes des hommes gravitant autour du pouvoir, génèrent des
situations conflictuelles qui finissent par l'embrasement de tout
un pays.
3
L'un des faubourgsde Sarh,l'ancienneFort-Archambault.
4 Le Guéra comme on le voit sur une carte géographie est loin de se situer au
nord du Tchad, mais plutôt au centre-est, pratiquement à la même latitude que
N'Djaména.
5Lire Mangalmé 1965. La révolte des Moubi. Netcho ABBO, Sépia 1996.
22Certes, dans plusieurs monographies publiées sur l'affaire
Mangalmé, on ramène les causes de ces jacqueries en pays
moubi à des problèmes d'impôts, qu'il s'agisse de taxes
civiques ou de taxes sur le bétail, d'emprunt national, du
paiement de la carte d'adhésion au PPT-RDA que tout Tchadien
était tenu d'acquérir sous peine de sanctions graves et enfin de
la brutalité des agents de perception. Cela n'est vrai qu'en
partie. Toutes les populations du Tchad étant soumises aux
mêmes pressions fiscales, on peut se demander pourquoi celles
de cette région s'étaient révoltées et pas les autres? En fait,
outre des impôts trop lourds, qui avaient quadruplé en un an, à
l'origine de cette affaire on découvre des luttes pour le pouvoir,
au niveau de la chefferie de Mangalmé et à celui plus élevé de
la présidence.
Des rivalités sournoises opposaient Tombalbaye à certains
hommes du Sud, dont Silas Selingar, alors ministre des Travaux
publics chargé de l'Intérieur, qui méprisait secrètement
Tombalbaye et nourrissait l'ambition de le remplacer un jour à
la tête de l'Etat. Un dénommé Faki Abdoulaye avait été évincé
de la chefferie de Mangalmé, après des élections pour le moins
suspectes, Tombalbaye ayant apporté son soutien au rival de
celui-ci, Bachar Gadaye. Dans un régime à parti unique, ce que
veut le Président, secrétaire général du parti, devient la volonté
de tous!
Désormais, Faki Abdoulaye, éliminé de la chefferie malgré
sa popularité, ne chercha qu'à creuser des chausse-trappes sous
les pieds de son rival Bachar Gadaye. Sur ce chapitre, il se
trouvait dans la même disposition d'esprit que Silas Sélingar
vis-à-vis de Tombalbaye.
Parmi les clans Zarga et Goz, le sémillant chef de village
de Bitchochi, un dénommé Zagalo, était I'homme de confiance
de Faki Abdoulaye. Celui-ci l'invita à N'Djaména, l'accueillit
et le logea chez lui pendant quelque temps, puis le présenta à
Silas Sélingar, ministre des Travaux publics chargé de
l'Intérieur auquel Zagalo expliqua l'épineux problème des
impôts. Ces prélèvements de plus en plus lourds suscitaient
énormément de mécontements à travers tout le pays moubi. Il
23fallait trouver une solution. Sélingar fut convaincu par les
arguments persuasifs de Zagalo. Sans consulter ni son collègue
des Finances, ni le président de la République, il donna à
l'émissaire de Bitchotchi la consigne d'inviter les Moubi à ne
plus payer leurs impôts de l'année 1965. Faki Abdoulaye n'en
demandait pas plus! Il s'entendit avec Zagalo sur la meilleure
manière d'orchestrer une campagne de désobéissance contre les
prélèvements des diverses taxes et de l'emprunt national. «Si
les gens ne versaient pas leurs impôts, pensait-il, le premier
responsable du canton, Bachar Gadaye, serait mal jugé par ses
supérieurs hiérarchiques, tôt ou tard sanctionné et, pourquoi
pas, relevé de ses fonctions? Pour le remplacer, on devra alors
faire appel à moi, Faki Abdoulaye ! »
Fort de l'appui du ministre Silas Sélingar et de Faki
Abdoulaye, Zagalo, une fois de retour à Bitchotchi, milita avec
zèle contre le paiement des impôts et obtint des résultats
inespérés. Tous ceux qui l'approuvaient devaient jurer sur le
Coran de le suivre jusqu'au bout de son action.
Informé de l'agitation des Moubi, Tombalbaye dépêcha à
Mangalmé une première mission conduite par le ministre des
Finances, Michel Djidingar, qui se solda par un échec.
La détermination des Moubi ne flanchait pas et la situation
sur place se dégradait. Un garde nomade fut tué, son fusil
récupéré par les assassins et le préfet du Batha venu enquêter
sur les lieux reçut un coup de sagaie qui le blessa à la cuisse.
Une deuxième mission n'eut pas davantage de succès.
Dans la délégation figurait Faki Abdoulaye. Tombalbaye
savaitil que celui-ci tirait dans l'ombre les ficelles et poussait les
Moubi à la désobéissance civique? Quoiqu'il en soit, il fallait
en finir avec cette histoire et Tombalbaye demanda alors à son
ministre de l'Intérieur, Silas Sélingar d'aller là-bas, à
Bitchotchi.
Une foule confiante accueillit toute la délégation qui
s'installa sous les ombrages d'un grand arbre à quelques
centaines de mètres du village. Tous étaient persuadés que Silas
Sélingar apportait la solution au problème des impôts. Mais loin
24de les écouter et jouant un incroyable double jeu, Sélingar, sans
même consulter les autres membres de la délégation, fit d'abord
froidement exécuter par deux gardes nationaux de son escorte
son allié de la veille, Faki Abdoulaye. Quand les deux coups de
fusil claquèrent, les gens demeurèrent pétrifiés. Faki Abdoulaye
était l'enfant du pays, celui qu'ils auraient aimé voir à la tête du
canton de Mangalmé. Ils ne comprenaient plus rien. Mais
Sélingar ne s'émut pas pour autant et s'adressant à la foule lui
demanda de se scinder en deux groupes: d'un côté, ceux qui
acceptaient de payer l'impôt, de l'autre, ceux qui refusaient de
le faire.
Dès lors, tout se gâta très vite. Des remous secouèrent la
foule qui tentait de prendre en désordre le chemin du village.
Fou de colère, comprenant que la situation lui échappait,
Sélingar intima l'ordre à la section de gendarmes, dépêchée sur
les lieux pour assurer la protection des autorités, de tirer sur la
foule. Le lieutenant Koïtiga Guélina qui commandait cette unité
refusa d'obtempérer. «Je dépends du ministère de la Défense
nationale, répondit-il à l'injonction, il me faut un ordre écrit
pour agir». Pointant alors son doigt sur l'un des gardes
nationaux qui se trouvait à ses côtés, Sélingar vociféra:
«Tire! »
Dans cette atmosphère d'extrême tension, une rafale de
mitraillette partit, blessant mortellement plusieurs personnes.
S'ensuivit une indescriptible débandade. Le vide se fit sous
l'ombre du grand arbre.
Ne comprenant guère le danger de la situation ainsi créée,
Sélingar invita les autres membres de la délégation à le suivre
au village en disant: «Il faut que je parle à ces gens-là! »
Chaque village moubi regroupe les cases de ses habitants à
l'intérieur d'une enceinte circulaire fermée par d'épais
branchages secs d'épineux. Une seule porte permet d'y entrer
ou d'en sortir. Les autorités venues de N'Djaména
s'engouffrèrent dans cette souricière de Bitchotchi. Une fois
entrés, ils furent reçus par une charge de cavalerie accompagnée
de cris de guerre tandis que des sagaies s'abattaient sur eux.
25Sélingar et les autres ministres s'en sortirent à bon compte,
protégés par les gendarmes du jeune lieutenant Koïtiga qui
parvinrent à les conduire jusqu'à leurs véhicules. Derrière eux,
furent tués le député Bourma Sénoussi, son directeur de cabinet,
François Titinambaye, et quelques gardes nationaux. En outre,
la population était parvenue à s'emparer de plusieurs fusils de
guerre.
Lorsque la nouvelle de ce drame atteignit N'Djaména, on
ne pensa plus qu'à restaurer à tout prix l'autorité de l'Etat et à
récupérer les fusils perdus. La belle histoire que celle des fusils
à récupérer! Comme en 1929 dans le village de Bouna
dépendant de la subdivision de Moïssala au Moyen-Chari, où
pour un seul garde tué et un seul fusil perdu les forces
françaises avaient décimé tous les habitants, le même scénario
allait se répéter à Bitchotchi.
De Mongo et d'Abéché, des colonnes de gendarmes firent
jonction au lieu-dit, brûlèrent le village et pour venger la mort
de leurs compagnons d'armes massacrèrent ceux qui n'avaient
pas eu le temps de fuir.
Le cycle infernal était enclenché.
Les trois principaux catalyseurs de cette révolte moubi
furent donc Silas Sélingar, Faki Abdoulaye et Tombalbaye. A
l'époque, il n'y avait pas de volonté affirmée de s'attaquer plus
particulièrement à des hommes parce qu'ils étaient musulmans
et que le président était chrétien! Mais, ces révoltes prirent une
ampleur incontrôlable parce que les responsables ne furent pas
sanctionnés, parce que l'administration était incapable d'écouter
les doléances de ses administrés, parce que le pouvoir central ne
pensait pas en termes de «négociations» mais d'abord en ceux
d'autorité et de répression.
Quelques mois plus tard le Frolinat, qui s'était organisé en
1966 au Soudan en un mouvement révolutionnaire, infiltra des
éléments dans la région de Mangalmé, récoltant les fruits des
26maladresses d'une administration abusive et d'un pouvoir
central incapable de négocier.
Parallèlement, au début des années 70, le président
Tombalbaye s'enfonça dans une démence sanglante. Sa
révolution culturelle, le «Yondo », devint un prétexte pour
asservir et humilier cadres, intellectuels ou religieux rétifs à sa
dictature et les tuer dans d'atroces conditions. Les protestants
du Sud payèrent un très lourd tribut à ce yondo. Beaucoup
furent enterrés vivants pendant que les jeunes initiés dansaient
sur leurs tombes à grand bruit de tam-tam.
En 1975, à la fin de son règne, les prisons étaient pleines,
on ne comptait plus les Tchadiens assassinés sur son ordre. La
rébellion, loin d'être matée malgré l'aide de l'armée française et
une restructuration de l'administration parrainée par la France,
avait été politisée et récupérée d'abord par Abatcha, puis à la
mort de ce dernier par Goukouni Weddeye, Abba Siddick, et
enfin par Hissein Habré à qui l'on doit tous les épisodes bien
connus de l'affaire Claustre.
Tombalbaye avait prédit le chaos après lui. Ce qui ne
manqua pas de se produire. Mais, ce chaos, il l'avait préparé en
accaparant tout le pouvoir, toutes les initiatives, en verrouillant
toutes les libertés, en ne permettant pas à l'opposition de se
construire légalement au sein d'un Etat, sinon démocratique, au
moins de droit.
Personne, ne sembla s'émouvoir de ses terribles dérives
jusqu'au moment où son délire verbal s'en prit à l'ex
puissancemère, c'est-à-dire la France.
Le 13 avrill975, un coup d'Etat militaire dirigé par Wadal
Abdelkader Kamougué, alors chef du bureau des opérations de
l'armée nationale, le seul officier resté en liberté après
l'arrestation des généraux Doumro, Malloum, Djogo, Djimé,
Kotiga, fut réussi avec la complicité secrète de la France. Il se
solda par l'assassinat de Tombalbaye mais n'entr'ouvrit pas
pour autant les portes de la démocratie, même si les prisons se
27vidèrent de leurs prisonniers politiques, dont j'étais. Il permit
simplement aux militaires d'entrer!
Ceux-ci se hâtèrent de dissoudre toutes les institutions de la
République et, croyant ainsi résoudre le problème complexe de
la rébellion, demandèrent aux chefs rebelles de regagner le
bercail, à la manière dont un bon père de famille aurait parlé à
ses enfants, en leur promettant le pardon de leurs incartades!
De 1975 à 1979 le Tchad fut donc dirigé par les auteurs du
putsch du 13 avril, plus embourgeoisés par les facilités
lénifiantes du pouvoir que conscientisés par les problèmes du
pays. Le général Félix Malloum, sorti de prison et hissé par ses
pairs à la présidence de la République tchadienne, ne s'était
jusque-là guère intéressé aux activités politiques et ne
connaissait pas davantage les subtilités diplomatiques. Le
rebelle Hissein Habré, avec qui il négociait en coulisse, le
manœuvra si habilement qu'il décida brutalement du retrait de
la base militaire française installée au Tchad, la plus importante
en Afrique, ne laissant qu'un mois à ses responsables pour
l'évacuer. Cette décision avait été motivée par le fait que des
armes, des munitions, des moyens de liaison radio et de l'argent
avaient été fournis en grande quantité à Hissein Habré pour
monnayer la libération de Françoise Claustre. Hissein Habré se
trouvait donc en position de force par rapport à l'armée
régulière. On comprend mal comment le général Malloum a pu
ainsi se faire piéger par Habré et la logique de son
raisonnement. Quoiqu'il en soit, il était peu probable que le
gouvernement français passât l'éponge sur un tel camouflet et
l'armée tchadienne dut se débrouiller seule face à la rébellion.
Le pouvoir, les militaires se l'étaient octroyé et ils tenaient
à le conserver, le plus longtemps possible, au moins une bonne
vingtaine d'années, avant de le rétrocéder, peut-être, aux civils.
A leur grand dam, leur régime dura à peine cinq ans. En février
1979, les chefs de la rébellion, laquelle n'avait jamais été aussi
forte et infiltrait ses hommes dans tous les rouages de l'Etat et
des administrations, s'unirent pour la circonstance et n'eurent
aucun mal à faire sauter la marmite tchadienne, dans le fracas
28des armes, kalachnikov et mortiers, les vengeances et les
règlements de comptes sanglants. Le général Malloum, dut
capituler devant les troupes coalisées du Frolinat entrées en
force dans la capitale et prendre le chemin de l'exil vers le
Nigeria.
Wadal Abdelkader Kamougué, l'un de ses officiers de
gendarmerie, celui qui avait orchestré le coup d'Etat du 13 avril
contre Tombalbaye, s'était alors retranché dans le Sud en
emmenant ce qui restait des forces armées tchadiennes, les
FAT. Il y avait créé, avec le concours des cadres réfugiés dans
leur région respective, le Comité permanent. C'était une sorte
de gouvernement qui aurait pu servir d'amorce à la naissance de
la fédération au Tchad si la gestion des hommes et des finances
avait été convenablement tenue. En effet, à cette époque
particulière, les dirigeants du Comité permanent bénéficiaient
de l'aide du gouvernement français. Mais leur jeunesse et leur
inexpérience les avaient davantage poussés vers les plaisirs et
les gains faciles que vers un travail sérieux. Il arriva ce qui
devait arriver en pareilles circonstances. Leur division permit à
Hissein Habré d'envahir le sud, poussant tous les responsables
du Comité permanent à fuir. Ceux d'entre eux qui étaient venus
demander l'aide de Habré pour combattre leurs compagnons
d'hier furent payés de leur trahison en étant ensuite exécutés sur
ordre du tout puissant Habré.
Avec l'irruption violente des troupes du Frolinat à
N'Djaména, un autre type de militaires prenait le relais.
Le Tchad devint alors celui des chefs de guerre. Après les
accords conclus à Lagos entre les différentes tendances rebelles
en conflit, Goukouni Weddeye, que l'on s'accorde à qualifier de
sage, l'un de ces Tchadiens dont la famille a payé un très lourd
tribut pendant ces années de troubles, occupa le fauteuil
présidentiel. Mais bientôt des rivalités l'opposèrent à Hissein
Habré et pendant près de neuf mois ses FAP (Forces Armées
Populaires) se battirent contre les FAN (Forces Armées du
29Nord) de Hissein Habré. Vaincu, Goukouni Weddeye dut
s'exiler et céder la place à son rival.
Ardent nationaliste, Hissein Habré se signala à l'attention
du monde en battant les armées libyennes, qui occupaient
depuis plusieurs années presque toute la préfecture du BET
(Borkou-Ennedi- Tibesti). Les principales localités de cette
région furent récupérées6.
Mais, sept ans après le coup d'Etat du 13 avril 1975, enivré
par un pouvoir sans partage, il gouverna le pays d'une main de
fer, plus méfiant encore, plus jaloux encore de son autorité que
le premier président du Tchad, avec à son actif encore plus
d'exactions, de tortures et de crimes, coupable, lui et ses sbires,
de l'aveugle répression qui s'abattit pendant huit ans sur le
peuple tchadien. Gouvernant seul à la tête de l'Etat, président
d'un parti unique omniprésent, chef de l'armée, détenteur d'un
pouvoir absolu, pervers et sanguinaire, il n'admit aucune
contradiction, aucun semblant de rivalité et fit disparaître plus
de 40 000 personnes pendant son régime de terreur7. Les
prisons s'étaient multipliées et pourtant débordaient. Une
piscine fut transformée en l'une d'elle. Ce trou sans aération
devint tristement célèbre par les tortures qui y furent perpétrées.
Hissein Habré se croyait alors suffisamment fort sur le plan
intérieur et hors de portée de toute menace de déstabilisation
pour narguer le président de la conférence franco-africaine de
La Baule, François Mitterrand, en lui lançant sans ambages qu'il
n'avait de leçon de démocratie à recevoir de personne. Ce fut,
plus que les tortures et les morts dont il était responsable, ce fut
d'abord et surtout ce crime de lèse-majesté qu'il paya lorsque la
6
C'est seulement en 1994 que la Cour Internationale de Justice de la Haye
permit au Tchad d'entrer dans ses droits en lui restituant cette fameuse bande
d'Aouzou que l'on croyait àjamais perdue.
7 Le Rapport de la Commission d'enquête nationale: Les crimes et
détournements de l'ex-président Habré et de ses complices, L'Harmattan,
1993, ne donne qu'une idée imparfaite de la terreur sanguinaire qu'il fit régner
sur le Tchad: 40 000 morts, 54000 arrestations 80 000 orphelins...
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