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Un autre regard sur le communisme et son devenir

De
320 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296318311
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UN AUTRE REGARD SUR LE COMMUNISME ET SON DEVENIR

<OL'Harmattan,1996 ISBN: 2-7384-4196-3

Karl NESIC

UN AUTRE REGARD SUR LE COMMUNISME ET SON DEVENIR
Fragments d'analyse à l'usage
des jeunes généra rions

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

AVANT-PROPOS
"G.Debord est mort, A.Minc est toujours vivant. Un double malheur pour l'humanité. " L'auteur. LA FIN D'UN MONDE Pourquoi ce livre? Pourquoi en effet réfléchir et écrire sur le prolétariat, la révolution, la théorie communiste et le marxisme? Non seulement tout semble avoir été dit et tout semble définitivement enterré: la classe ouvrière n'existerait plus, la théorie et la pratique communistes ne seraient au mieux que l'antichambre d'aventures bureaucratiques sanguignolentes et barbares. En effet, le système stalinien affublé pour les besoins de la cause du nom de socialisme, voire de communisme, apparaissait comme inséparable des camps de concentration, de l'exploitation la plus intense et de l'oppression la plus brutale, de la dictature la plus atroce. Une telle organisation sociale était fort utile, elle servait même de repoussoir pour les travailleurs et de justification théorique et pratique pour le capital qui y puisait les ressources nécessaires au maintien de l'exploitation démocratique de la force de travail. Curieuse période où les prolétaires devaient défendre soit les démocraties assiégées, soit le camp du "socialisme et du progrès". Tout un chacun était sommé' de choisir son camp. G.Mollet, jamais avare de quelques bons mots et de crapuleries diverses, lançait cette boutade durant la "Guerre Froide": "Les communistes ne sont ni à droite ni à gauche, ils sont à l'est. ". Par ailleurs, les luttes ouvrières dans les pays de capitalisme bureaucratique étaient simplement comprises comme des luttes pour retrouver le chemin de la démocratie, comme rejet définitif et absolu du communisme. Pourtant la révolte des ouvriers de Berlin-Est en 1953, la crise révolutionnaire en Hongrie en 1956 témoignaient, en dépit de leurs insuffisances et de leurs échecs, de l'exigence toujours vivante de la transformation révolutionnaire du monde, y compris dans ces pays. L'universel capitalisme serait universellement la seule possibilité réelle du monde. Son triomphe apparent, ainsi que 5

celui de son organisation et expression politiques, la démocratie, borneraient l'horizon de tout l'espace humain. Quiconque émettrait quelques réserves à leur sujet ne pourrait et ne devrait être considéré soit comme un dangereux totalitaire qu'il faut abattre sur le champ, soit comme le vestige curieux d'une espèce en voie de disparition, voire disparue, qu'il pourrait être de bon ton de conserver comme on tente aujourd'hui de préserver, ou de mettre en images, les espèces animales menacées ou déjà mortes. Après "Jurassikpark", un réalisateur mettrait en images "JurassikMarx" .

Les chantres de la démocratie et du capitalisme pullulent: c'est à qui hurle et hurlera le plus bruyamment contre les individus qui s'obstinent encore à penser que l'histoire n'est pas close, qu'elle garde son sens, celui de la communauté humaine et de la nécessaire liquidation de tous les archaïsmes qui entravent son développement. Avant toute chose, il faut pointer l'incroyable hypocrisie de ces tristes sires, non seulement ils participèrent à toutes les impostures dont la fonction était de jeter uIi épais voile de fumée et de médiocrité sur les multiples tentatives de libération des hommes par eux-mêmes: ils furent ceux-là même qui, hier, pataugèrent dans les impostures staliniennes, maoïstes et tiers-mondistes, qui confondirent volontairement l'enfer bureaucratique de la réalité communiste, sans doute pour y gagner quelques places de dirigeants bien aimés du prolétariat, mais ils sont aussi, aujourd'hui, ceux qui jettent rageusement aux orties leurs anciennes défroques idéologiques pour défendre la démocratie et le capitalisme à "visage humain", fustigeant les réalités bureaucratiques dont ils furent les plus forcenés laudateurs. Se parant de quelques nouvelles vertus, ils n'ont fait en vérité que changer de maîtres: "A ce dont l'esprit se contente, on peut mesurer l'étendue de sa perte "(Hegel). Couchés hier devant le stalinisme et ses différentes variétés exotiques, ils se sont aplatis maintenant devant la démocratie et le capitalisme. Dans cette triste besogne, se distinguèrent quelques larbins dont certains étaient même "d'ex-guérilléros du Quartier Latin" qui, fatigués de servir des maîtres incapables de les récompenser comme ils semblaient devoir le mériter, se faisaient les serviteurs zélés de nouveaux patrons, escomptant de meilleurs gages qu'avec les précédents. C'était l'époque des révisions déchirantes et apparemment radicales et les "Nouveaux Philosophes" se faisaient déjà 6

remarquer par leur tapage inconsistant. Après avoir soutenu la "Juste lutte du peuple viet-namien", ils finissaient par envoyer des bateaux pour recueillir les malheureux qui fuyaient l'enfer qu'ils avaient eux-mêmes contribué à édifier, et dont ils avaient été les plus frénétiques VRP. Leur rejet du communisme et du marxisme prenait des allures expiatoires dans l'exacte mesure où ils n'avaient jamais compris sa signification fondamentale. Ils finiront bien en d'autres lieux et moments par se coucher à nouveau devant quelque autre dieu et maître; il n'y a pas de raison que leur histoire particulière s'arrête en si bon chemin. Mais ceci est déjà de l'ordre de l'épiphénomène et de l'anecdote, succès personnel et de librairie lié à la mode dominante, simple tempête dans un verre d'eau qui ne peut plaire qu'à des individus qui se contentent de peu et qui pour n'avoir été nulle part sont revenus de tout, avant même que d'avoir fait semblant de partir. Epiphénomènes gesticulatoires, ces tristes sires se font d'ailleurs un peu plus discrets dans leur défense de la déesse démocratique qui devait envelopper de son blanc manteau l'humanité enfin débarrassée, en vrac, du totalitarisme, du marxisme, du prolétariat, de la lutte des classes, et qui devait conduire celle ci sur le chemin de la quiétude, du bonheur et de l'universelle quiétude. Devenus plus prudents, ils se taisent et quand ils ne se taisent pas, ils ne profèrent que de véritables âneries mais fort heureusement plus personne de sensée ou presque ne les écoute, voire ne les entend. Tristes moulins à prières tibétains, leur bilan est totalement négatif: La déesse démocratie, qu'ils feignent d'adorer, a non seulement forces problèmes pour se développer harmonieusement à travers le monde, mais elle n'a même pas pu et su apporter quelques matérialités décentes (-parfois seulement de quoi survi vre-) aux populations qu'elle couvrait de son aile protectrice et bienfaisante. Le résultat le plus immédiatement perceptible de la pensée démocratique a été de contribuer à l'éclatement et à la désagrégation des structures sociales et humaines des pays où elle s'est récemment installée: chômage galopant, paupérisation absolue de larges fractions de la population, liquidation de tout repère politique, philosophique et autre, apparition massifiée des phénomènes de gangs, naissance et développement de la 7

gangrène mafieuse. Elle a accouché, comble de l'ignominie, de ses fils tarés et imbéciles: le nationalisme et le patriotisme qui organisent les ravages, morts et destructions que l'on sait. La démocratie a, aujourd'hui, bien plus encore que par le passé, une odeur de chiottes et de WC bouchés. Elle suppose la haine et l'exclusion des autres peuples et des autres démocraties. Par ailleurs quand cela arrange le capital, la démocratie se transforme sans état d'âme en dictature la plus atroce. Tout le fatras idéologique et démocratique à la mode actuellement, expression du mouvement social réel, tente de masquer une réalité profondément choquante et somme toute assez épouvantable. S'il est vrai que la crise ne date pas des années 90, qu'elle débute dans les années 70 et qu'elle s'aggrave même aujourd'hui, un rapide état des lieux s'impose ici, et sans vouloir sombrer dans un misérabilisme outrancier, il convient de remarquer que: - Cette planète devient une véritable poubelle, les déchets s'accumulent, les risques de catastrophes écologiques se multiplient comme en ont témoigné les récentes inondations qui ont frappé le nord de l'Europe, sans parler même des risques d'accidents nucléaires majeurs. La nature subit des dommages importants et parfois irréversibles, liés à un urbanisme sauvage et à une exploitation sans merci des sols. Les richesses naturelles s'épuisent et sont gaspillées sans le moindre souci du lendemain. L'eau devient imbuvable, l'air irrespirable. La domination capitaliste de la nature ne se maitrise plus et provoque de redoutables malheurs pour les hommes comme lors des tremblements de terre. A cet égard, il faut signaler que les pays capitalistes développés, devant de telles catastrophes, sont aussi démunis que n'importe quel pays en voie de développement comme l'a prouvé récemment celui qui a frappé la ville de Kobé au Japon. - Le développement économique catastrophique de la quasitotalité des pays du tiers monde provoque le délabrement de toutes les relations sociales et conduit au déracinement des masses paysannes qui s'entassent dans les bidonvillles de mégalopoles qui deviennent politiquement et socialement incontrôlables si ce n'est par des mesures aveugles de répression comme les pratiquent, par exemple, les escadrons de la mort au Brésil. A cela il faut ajouter la malnutrition et les famines qui provoquent la mort de plusieurs millions de personnes tous les 8

ans. De surcroit, la démocratie soutient vigoureusement toutes les dicatures de ces pays, et leur fournit la panoplie des armes indispensables à leur pouvoir. totalitaire. - Dans les métropoles impérialistes aussi la situation se dégrade de plus en plus vite et profondément, des ghettos commencent à être réservés aux exclus de la réalité capitaliste. Commence à se mettre en place une contre-société qui a ses propres repères et règles économiques. Le nombre des chômeurs grossit, les villes prennent des aspects sinistrés, et rien pour l'instant ne semble devoir évoluer de manière tant soit peu positive. - Le triomphe promis et annoncé de la démocratie se traduit par une accentuation des moyens de contrôle et de mise en condition de la population. Les discours et les pratiques sécuritaires se multiplient, certes la société devient formellement plus démocratique, mais en réalité elle est devenue beaucoup plus policée et totalitaire que par le passé. Le triomphe promis laisse pantois quand nous pouvons remarquer le déchainement des haines raciales, ethniques de part le monde, comme en exy ougoslavie, en ex-URSS, en Angola, au Soudan ou au Rwanda. Nous pourrions encore multiplier les exemples. - Pour couronner le tout, il faut souligner l'incroyable indigence du débat politique et social. Nos élites auto-proclamées, censées gouverner et penser à notre place, ne font que gesticuler, ils courent toujours au plus pressé et se contentent de mettre des cauthères sur des jambes de bois. Ils ne cessent de commettre, y compris au plan de leur propre logique, erreurs sur erreurs, banalisées par des formules aussi creuses que ronflantes. Tout aussi opposées que puisent apparaître les fausses opinions des différentes catégories du personnel politique, il convient pourtant de noter qu'elles sont d'accord pour tout faire pour maintenir le système en l'état. - Nous ne pouvons passer sous silence le sort réservé à la jeunesse de ce monde, cette remarque prend tout son sens et son importance si l'on se réfère à la formule fameuse de K.Liebknecht: "Lajeunesse est laflamme de la révolution. ". Des enfants de huit ans et moins sont déjà obligés de vendre leur force de travail. A ce niveau pourtant, il n'y a rien de nouveau dans ce monde, cela existait dans les métropoles capitalistes il y a moins d'un siècle. Aujourd'hui, on y reparle même de la possibilité d'apprentissage d'un métier dès l'âge de 14 ans. Il ne faut pas oublier non plus les gamins abondonnés qui vivent en bandes pour survivre et qui sont régulièrement assassinés par des flics. 9

Nous parlerons à peine de la prostitution enfantine dans certains pays sous développés, transformés en véritables bordels de luxe au profit de quelques petits-bourgeois occidentaux qui profitent de l'épouvantable misère de ces pays pour pouvoir y jouir en paix à des prix défiants toute concurrence. - Le capitalisme, dans sa réalité, est redevenu nu, il ne peut plus avoir comme cache-sexe misérable la bureaucratie stalinienne. Il faut pourtant constater que cette réalité redevenue très perceptible n'ouvre pas directement et obligatoirement le chemin à une réacti vation du mouvement communiste tant au plan pratique que théorique.

Pourraient-ils encore, ces tristes sires, raisonnablement argumenter en affirmant qu'il s'agit là de pays sans traditions démocratiques véritables, qu'il faut par ailleurs que jeunesse se passe et que la démocratie se mérite. Que somme toute, on ne saurait faire d'omelettes sans casser d'oeufs. Radeck, un des dirigeants de la IIlème Internationale, répondait à cette formule imbécile: "D'accord avec vous, mais montrez moi d'abord l'omelette. " . R.Luxembourg lui faisait écho en affirmant: "Un monde doit être renversé, mais toute larme versée, alors qu'elle aurait pu être essuyée, est une accusation." Mais même cet argument ne résiste pas à la réalité, de dangereuses dérives se font jour même dans les pays de vieille tradition démocratique. En vérité ce système n'est pas, n'a pas pu être, et ne sera jamais la panacée universelle contre tous les maux qu'il a par ailleurs engendrés, il conduit même à des phénomènes de haine et de rejet, en effet, c'est au nom de l'idéal démocratique que monsieur Major voulait exclure des villes les mendiants et autres pauvres qui font désordre et qui sont sales. Dans les pays où la démocratie s'est récemment installée, en accentuant le chaos et la désintégration sociale, elle a même permis à des nostalgiques et à des gourous de l'ordre noir de pouvoir se faire entendre, parce qu'ils s'affirment plus cohérents et plus efficaces que les autres. A cet égard, Jirinovsky, comme Hitler et quelques autres, est le fils naturel de la démocratie. Ce système a donc provoqué de fortes tendances à un pouvoir totalitaire, encore plus lourd de conséquences que celui que nous subissons aujourd'hui, avec la multiplication possible des contrôles et mises en condition que permet le développement de l'électronique. Contrairement aux apparences, la démocratie devient une coquille vide: désintérêt croissant des individus du pantomime politique, tant ses pratiques 10

et son discours deviennent creux et interchangeables. N'importe qui, n'importe où, fut-il de droite ou de gauche peut reprendre le discours de l'autre sans que nous puissons y déceler de substancielles différences. Le monde démocratique n'intéresse fondamentalement plus personne et le modèle qui se développe actuellement est celui qui s'est exprimé en 1993, lors de l'assaut du parlement russe à Moscou: deux quarterons d'abrutis alcooliques à la tête de leurs milices privées se disputent le pouvoir à coups de canons et de mitrailleuses sous l'oeil effaré et indifférent de l'ensemble de la population. La démocratie n'est donc pas et ne peut pas être le remède général qui nous a été présenté par ces thuriféraires d'un genre nouveau. Elle n'est que le misérable cache sexe de l'organisation systématique de la misère, de l'organisation sociale qui a encore et toujours pour objet l'exploitation de l'homme par l'homme. Elle semble avoir, aujourd'hui, vaincu par défaut, à la fois du stalinisme comme forme particulière de domination et d'exploitation de l'homme, mais aussi et surtout d'une perspective réellement communiste de transformation du monde. Cette victoire par défaut permet actuellement à toute la racaille de l'humanité fut-elle économique, politique, littéraire et autre de tenir le haut du pavé, de continuer à organiser notre mort tout en nous donnant l'illusion mensongère de la liberté qui déferlerait sur le monde. Nous ne donnerons ici qu'un exemple de l'extraordinaire pertinence politique et sociale de ces larbins du capitalisme: il y a quelques temps, Franz-Olivier Giesbert saluait avec enthousiasme le triomphe de la révolution démocratique au Chili, en Algérie et en Yougoslavie. Sans commentaires. Il est vrai qu'il y a quelques années, dans les pays bureaucratiques, on ne pouvait rien dire alors que dans les pays démocratiques, il semblait possible aux minorités communistes de pouvoir tout dire, mais pas de faire beaucoup plus que ce que faisaient les autres prolétaires de part le monde. Les multiples répressions démocratiques contre les travailleurs en lutte en témoignent amplement. Contrairement à ce que l'on pourrait croire le capitalisme même démocratique c'est, in fine, "ferme ta gueule" alors que le communisme ne peut signifier que vouloir parler et faire toujours avec ses semblables. Plus d'un siècle de luttes des classes semble donc aujourd'hui se terminer par une impasse, par une liquidation totale des

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perspectives révolutionnaires qui rendent possibles les bavardages sur la fin de l'histoire, les bavardages sur le caractère immuable et invariant dans sa forme et dans son fond du capitalisme. Cette évolution générale de la situation a aussi provoqué la crise sociale, que nous vivons, avec ses manifestations particulières qui ne sont pas sans influence ni importance sur le développement présent et futur de la société dans son ensemble. Pour certains groupes gauchistes, l'activité générale du prolétariat en faveur de son émancipation, donc en faveur de l'émancipation de l'humanité tout entière, aurait été, dans son apparence immédiate du moins, marquée par une double catastrophe. La première, suite à l'échec de la révolution d'Octobre, aurait été la domination absolue sur le mouvement ouvrier de l'idéologie social-démocrate et stalinienne qui parvenait à bloquer ainsi toutes les aspirations et perspectives révolutionnaires du prolétariat dont les derniers soubressauts se manifestèrent à Barcelone en 1937. Cette longue nuit noire du prolétariat allait de surcroît s'obscurcir encore davantage avec l'apparition du fascisme et du nazisme, par un nouveau conflit impérialiste majeur qui, une fois encore après la première boucherie mondiale, allait jeter des millions de prolétaires les uns contre les autres. Après la fin de ce conflit, le stalinisme notamment gardait intact sa capacité d'encadrement de la classe ouvrière, en brisant ses rares vélléités révolutionnaires. A contrario, la seconde catastrophe aurait été, au plan formel, la disparition de ces formes social-démocrates et staliniennes d'organisation de la classe ouvrière, comprises comme la disparition d'un cadre de références propres au mouvement. Cadre de références obligatoires, que l'on pouvait, que l'on devait certes critiquer dans une dynamique démocratique et révolutionnaire, mais qui était malgré tout constitutif du combat des prolétaires pour son émancipation.. Plus d'un siècle de luttes entre prolétaires et capital se serait donc soldé par un échec retentissant, et au delà même de cet échec, par la disparition de la substantifique moëlle qui était l'aune de cette lutte, son organisateur collectif. Il faut souligner que cette longue nuit s'était trouvée un moment d'embellie dans les années 60, qui culminait avec Mai-Juin 68, moment de joies et d'espoirs intances, à la mesure exacte de la désillusion qui avait frappé le mouvement révolutionnaire pendant des années. En 12

effet, le renouveau communiste, qui culminait avec Mai 68, émergeait donc de plus de trente années de domination sans partage du capitalisme sur les consciences et les pratiques du mouvement ouvrier, il émergeait aussi de l'incroyable idéologie stalinienne, sans parler même de ses différentes variétés maoïstes ou tiers-mondistes qui avaient l'audace de présenter la lutte pour le pouvoir initiée essentiellement par une petite bourgeoisie déclassée et paupérisée encadrant une masse de paysans souvent totalement incultes comme le nec plus ultra de la lutte du prolétariat pour son émancipation et celle de l'humanité toute entière. Il devenait même impossible de compter les différentes variétés de communisme exotique, certains osèrent même parler à propos du Vi et-Nam de "tranchée avancée du prolétariat mondial". Triste tranchée qui devenait, par la suite, le tombeau réel de certaines fausses espérances. L'embellie de Mai 68 était donc l'expression de la renaissance au plan pratique et théorique de la nécessité et de l'urgence du communisme comme seule possibilité, comme seul avenir du monde. Cette renaissance réelle n'avait donc rien à voir fondamentalement avec celle de tous les archaïsmes du mouvement ouvrier exprimés par les multiples organisations gauchistes qui se réclamaient du marxisme, voire de l'anarchisme. Elles allèrent répétant à l'encan ce qu'elles disaient déjà dans les années 30, et comme elles avaient déjà tort à ce moment-là, elles ne pouvaient donc qu'avoir bien davantage tort à la fin des années 60. Le mouvement portait ainsi en lui les contradictions qui allaient hâter sa fin et l'audience de tous ces groupes s'affirmait pour un temps à mesure que le mouvement réel s'épuisait. Cette réelle renaissance se traduisait dans les luttes ouvrières, parfois et plus rarement par des objectifs quantifiés, qui commençaient à mettre radicalement en cause l'activité salariale elle-même. Cette renaissance portait en elle la nécessaire abolition du salariat comme condition siné-qua-non du communisme et non pas la simple réorganisation rationnelle de celui-ci. Elle s'exprimait aussi par la réappropriation par le mouvement révolutionnaire de tout un pan du communisme théorique occulté par plus d'un demi siècle de contre-révolution, avec comme point de départ R.Luxembourg, la Gauche Allemande avec Goerter, Pannekoek notamment, la Gauche Italienne avec Bordiga. Elle réintégrait non la récitation simple de recettes invariantes 13

applicables en tous lieux et tous moments, mais la volonté et l'obligation non seulement de comprendre le passé de notre mouvement, mais aussi la réalité de notre époque, la réalité de ses profondes transformations pour tenter d'être autre chose que des perroquets et des commentateurs passifs de la lutte des classes. Si elle se refusait à l'auto-proclamation avant-gardiste, elle se voulait, par contre, agent actif du bouleversement social, réalisant enfin la dialectique entre critique pratique et critique théorique. Cette réalité du mouvement communiste, même simplement émergeante, renvoyait notamment les vieilles lunes socialdémocrates et léninistes là où elles auraient dû rester, dans les poubelles de l'histoire, avec son incroyable fatras sur le caractère obligatoirement trade-unioniste de la classe ouvrière qui doit donc être nécessairement gavée comme une oie de programmes révolutionnaires par le parti du même nom pour qu'elle puisse enfin se hisser à l'assaut du vieux monde. Ainsi contrairement à quelques idées reçues, c'est l'échec de Mai 68, l'échec des luttes au niveau européen (-Pourquoi, nous le préciserons dans le développement du texte-) qui allait permettre la réapparition un tant soit peu significative des différents archaïsmes cités plus haut. Ils purent même faire illusion quelques temps comme partie intégrante d'une perspective révolutionnaire réelle dont ils monopolisaient l'expression de manière tout à fait médiatique et bureaucratique, laminant parfois autrement que par des paroles la minorité de camarades communistes qui tentaient de poursuivre la lutte non pour un nouvel aménagement, aussi radical qu'il ait pu apparaître, de la vieille société, encore moins pour devenir les nouveaux responsables et dirigeants de la classe ouvrière, mais pour la réalisation de la communauté humaine. Si le film de cette histoire peut avoir quelques relents de vérité, du moins dans la chronologie évènementieIle, il faut prendre garde pourtant à ne pas inverser le propos, prendre garde à ne pas inverser la réalité. Il faut affirmer avec netteté que ce n'est pas l'émergence de la Social-démocratie et du stalinisme au sein du mouvement ouvrier qui a provoqué son incapacité à révolutionner le monde, mais bien au contraire, affirmer que c'est la critique réelle pratique, ses forces et surtout ses faiblesses, bref le comportement concret du prolétariat dans son rapport au capital qui a permis l'émergence 14

massive de ces formes d'encadrement et d'organisation. L'existence détermine la conscience et non l'inverse. L'histoire de la social-démocratie et du stalinisme n'est pas autre chose que l'histoire de la domination, sous des formes particulières, du capital sur les travailleurs. Rien de plus, rien de moins. S'il est exact, en effet, que la situation s'est fortement dégradée du point de vue révolutionnaire, cette évolution ne doit rien à leur disparition. Celle-ci, en effet, n'a pas provoqué de sursaut révolutionnaire, pas plus qu'avant son existence. C'est en dernière analyse, l'incapacité du prolétariat à bouleverser le vieux monde qui a permis l'existence de ces monstruosités, et si nous

pouvons et devons les analyser dans leurs rapports avec la classe
ouvrière, il est faux et erroné de prétendre que cette histoire est avant tout l'histoire propre et interne du prolétariat et de son combat vers l'émancipation totale! Depuis 1848 et la parution du Manifeste Communiste, les prolétaires n'ont pas su, pu ou voulu transformer le monde. Cette possibilité n'a pas été, et n'a pas pu être socialement vécue dans les faits comme une nécessité pour la survie de l'espèce humaine. En particulier, l'atomisation moderne des prolétaires a entraîné l'existence de nouvelles solidarités limitées à un groupe social très particulier, à une ethnie, à un pays, à un état existant ou que l'on cherche à instaurer. Contrairement à ce qu'on a souvent cru au 19 ème siècle, l'expansion universelle du capitalisme n'a pas donné un caractère d'universalité aux luttes des classes. En 1914 tout comme en 1939, les états ont eu raison de l'internationalisme prolétarien. Pire, les organisations, qui s'étaient constituées pour défendre les salariés, se sont presque toujours avérées être des entraves contre-révolutionnaires supplémentaires; partis et syndicats enfermant toujours davantage les salariés dans le salariat, quant à des moments précis de l'histoire, elles n'organisaient pas elles-mêmes la répression sanglante contre les travailleurs communistes en lutte. A cet égard, la formule de Trotsky, qui réduit la crise de l'humanité à la crise de sa direction révolutionnaire, est un non sens. Elle se contente de limiter la crise sociale, pratique de l'humanité et celle de sa transformation possible à la simple crise de la compréhension de celle-ci. Elle évacue le rapport nécessairement dialectique entre critique pratique et critique théorique du vieux monde, elle conduit obligatoirement à des impasses, elle mène dans le mur de la non compréhension du déroulement concret de l'histoire, dans le mur 15

des lamentations, des regrets et du découragement. L'affaire est autrement plus complexe. Cette incapacité réelle, pratique à pouvoir, à vouloir révolutionner la société capitaliste a fini, tout comme elle l'a accompagnée, par avoir des incidences sur la théorie communiste et son contenu, théorie et contenu qui ont fini par avoir en retour de profondes répercussions sur les luttes ellesmêmes. "Ce n'est pas tant la réponse qui était fausse mais aussi la question. " K.Marx. A cette crise générale se surajoute aujourd'hui la crise sociale spécifique que nous connaissons, crise rendue possible dans sa forme et dans son contenu par l'atonie générale de l'activité du prolétariat, et qui accroit encore celle-ci et le fait douter de sa mission historique. Il est une chose d'être battu en combattant, il en est une autre de l'être par la décomposition et la fragmentation sociale organisées par le capital. Conséquences de l'assaut révolutionnaire de 1917, la crise de 1929 et ses prolongements avaient profondément modifié la structure et le comportement du prolétariat qui organisait la critique pratique et théorique de la situation nouvelle, qui lui était faite, dès les années 60. Cette réactivation de l'activité communiste était battue en brèche par l'organisation de ce que nous pouvons appeler une contrerévolution silencieuse et préventive qui se mettait en place dans les années 70 et qui allait bouleverser une fois encore la structuration sociale du prolétariat par la modification en profondeur des techniques productives. Le réel déplacement des activités vers le secteur tertiaire qui se développe alors fortement, l'apparition d'un chômage qui, à son origine, se voulait sélectif et dissuasif, ont eu raison de la composition politique et sociale atteinte par le prolétariat durant ces années. Ils portaient donc atteinte au possible développement révolutionnaire du mouvement dans son ensemble.Ce qui, dans les années 70, pouvait apparaître encore comme conjoncturel, comme une sorte de pause dans le développement des forces et des capacités révolutionnaires, apparaît aujourd'hui pleinement comme l'expression d'une profonde modification structurelle non seulement de la classe ouvrière, mais aussi du capitalisme, comme expression et résultante d'un nouvel échec du mouvement prolétarien. La situation présente se caractérise, en effet, par l'épuisement d'un cycle de production, le difficile accouchement d'un autre que l'on ne voit même pas poindre à l'horizon. Actuellement il n'y a rien de comparable à la maîtrise de la vapeur comme source d'énergie, 16

au développement du chemin de fer qui favorisait les échanges des origines du capitalisme. Rien de comparable non plus à l'explosion, certes relative, de la consommation dite de masse au lendemain de la seconde guerre mondiale. A cette époque certains se sentaient même autoriser à parler de société d'abondance sans fin, de civilisation de l'automoblile. Depuis Mai 68, la situation n'a fait que se dégrader au plan de la critique pratique et théorique. La période se caractérise par un reflux général des luttes de classes dans les grandes métropoles, elle se caractérise aussi par une lente mais réelle dégradation du rapport de force entre prolétariat et capital au profit exclusif de ce dernier. Une aussi longue période de l'histoire, qui pourtant n'est pas aussi exceptionnelle que cela, car le prolétariat en a connu d'autres dans le passé, nous impose de réfléchir pour tenter de savoir s'il s'agit là d'un hiver de luttes certes un peu trop long, ou les signes avant-coureurs d'une rétractation historique qui durera de longues, longues années; rétractation qui porterait en elle le changement du mode de production capitaliste. Une telle réflexion s'impose d'autant plus que cette période fait suite, nous venons de le souligner, à une autre période de profonde régression du mouvement communiste. On peut donc s'interroger à bon droit si cette succession de défaites, de sentiments de défaites ne pèsera pas d'un poids lourd, trop lourd par rapport aux surgissements révolutionnaires à venir, pour que ceux-ci n'en souffrent pas. Ainsi donc, un des propos essentiel de ce texte est de tenter de comprendre les raisons de cette régression, de tenter de saisir si cet effondrement peut et doit être analysé comme définitif, du fait même de l'évolution du système ou s'il reste quelques raisons majeures d'espérer. Pour l'instant, ce monde, où le crétinisme idéologique domine, où la guerre même menace, s'enfonce dans le marasme, la passivité générale, l'ennui et l'incapacité qu'a le capital d'organiser à froid le règlement de la crise sociale qui le secoue depuis des années. La recomposition du mouvement communiste apparaît de prime abord comme devant être longue et difficile. Elle semble même devoir dépendre, en première analyse, du système capitaliste et de sa capacité à pouvoir réorganiser de façon élargie la reproduction et la valorisation du capital. Les esquisses de solutions apparaissent de manière très fragmentaire, les bouleversements technologiques et structurels se dessinent, mais à peine, et ils n'ont pas à ce jour l'effet dynamique sur le développement économique et social tel
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qu'ont pu le connaître les périodes précédentes de croissance du capitalisme.Toutefois, il faut rappeler que jamais le capital n'a pu régler ses problèmes dans le cadre d'une crise profonde mais encore endémique, il l'a toujours fait dans le cadre d'une crise violente et paroxystique. A la fois pour son bonheur, mais aussi pour son malheur, il a réussi, jusqu'à aujourd'hui et dans les pays développés, à éviter à la société le basculement dramatique et rapide dans celle-ci. Le monde dans son ensemble continuera pour l'instant à s'enfoncer dans la désagrégation sociale et le marasme lourds de menaces pour la survie de l'humanité, lourds de menaces pour sa transformation révolutionnaire. Actuellement, la simple reprise de l'activité économique, qui se manifeste timidement, ne peut en aucune façon résoudre le problème social, ne peut résoudre ou même simplement masquer le différend que la société continue d'avoir avec elle-même. ET POURTANT L'histoire de l'humanité moderne ne saurait se résoudre à cette longue suite d'échecs, non l'histoire n'est pas achevée, elle conserve même tout son sens. Si sa possibilité n'en est certes pas garantie -elle ne l'a d'ailleurs jamais été~ le besoin et la nécessité de la révolution communiste se vérifient chaque jour sous nos yeux. Il s'agit donc de réaffirmer cette nouveauté, mais une nouveauté déjà ancienne puisque l'humanité la porte en elle depuis qu'elle est sortie de la préhistoire, et pourtant seule vraie nouveauté de notre monde puisqu'elle n'a jamais existé autrement qu'en négatif. Au delà des bavardages stériles et des différentes variétés de soumission à l'ordre existant, le communisme, la communauté humaine restent à l'ordre du jour. Il nous reste à déterminer de la façon aussi concrète et précise que possible ce qui justement la rend nécessaire, ce qui en fait autre chose qu'une vulgaire abstraction, mais aussi ce qui peut en entraver de

manièredurableou non le développementhistorique.

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La perspective révolutionnaire communiste est partie intégrante de l'histoire de l'humanité. La recherche de sa réalisation lui donne en fait tout son sens et son orientation. Semblant disparaître aujourd'hui du fonctionnement de la société, c'est la société dans son ensemble qui perd la boussole. Les
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hommes, au cours de leur histoire, ont toujours affiché, même de manière négative, la volonté de se libérer premièrement des contraintes que leur impose la nature, deuxièmement des diverses entraves qui lient les hommes entre eux dans une dynamique précise et déterminée: l'exploitation de l'homme par l'homme. C'est là tout le sens de l'affirmation de Marx: "L'histoire de l'humanité se réduit à l'histoire de la lutte des classes". Cette volonté et cette exigence, seules, peuvent expliquer notamment les révoltes d'esclaves, les jacqueries paysannes, les ébauches conceptuelles d'un communisme agraire comme le firent les Munzériens et les Hussites en Bohème, la lutte des Cathares, sans oublier celle des Camisards. Dans l'histoire moderne, elles se manifestent plus fondamentalement et plus radicalement par le fantastique cycle des luttes ouvrières qui commence au 19 ème siècle.
L'humanité s'est donc toujours battue pour se libérer de ses chaînes, cette réalité apparaît même comme une condition essentielle de la survie de l'humanité en ce sens qu'elle intègre le rêve qu'elle porte en elle. Seul le capitalisme permet que cette "utopie", qui s'est exprimée depuis des siècles, puisse devenir une réalité, en ce sens que l'humanité ne peut devenir vériablement humaine qu'en se réappropriant les conditions de vie absorbées par le capital. Transformant tous les hommes en individus, dissolvant les anciennes solidarités, la société capitaliste crée la possibilité d'une communauté humaine véritable, impossible au temps où l'homme était d'abord d'un lieu, d'une terre. Le communisme devient avec le capital une matérialité tangible, mais paradoxe apparent, plus cette matérialité devient possible à mesure que se développe le capital, plus il semble que le prolétariat ne puisse se hisser à l'assaut du vieux monde et que son existence se réduise à une suite d'échecs qui semble assurer le triomphe définitif du capital. Toutefois, chaque médaille peut avoir son revers. La compréhension de l'histoire et de son déroulement montre que les sociétés, qui étouffent la perspective de "l'utopie" et du rêve, se condamnent à terme. De ce point de vue, nous pouvons faire quelques références à l'évolution de la société romaine. L'Empire, qui se crée sur les dépouilles de la République, n'a pu naître que de l'étouffement de la lutte des classes née sous la république. Il va succomber pour avoir 19

refoulé avec encore plus d'efficacité cette exigence. L'Empire
sera ainsi condamné à une longue décadence, à son morcellement, et pour finir à sa liquidation par des peuples appelés barbares. La formule restée célèbre: "Du pain et des jeux." résume d'un trait toute la politique de l'Empire, résume ses rapports avec les citoyens. Il s'est agi d'une société où le différend qui l'oppose à elle même (-le débat entre la vie et la mort-) a été si bien étouffé que ses différentes manifestations ne pouvaient plus être que sauvages, sporadiques et inconsistantes, où la pensée et l'organisation indispensables pour saisir la chance de "l'utopie", à l'occasion des désordres engendrés par les contradictions du système, abondonnaient leur tâche faute de ne rencontrer aucun écho. Toutefois il nous paraît urgent de préciser que pour parlantes qu'elles soient les analogies ne sont que des analogies, la société romaine n'était pas construite sur le salariat, les rapports marchands et en dernière analyse sur la loi de la valeur. Mais point n'est besoin de remonter aussi loin dans l'histoire, car malgré tout, dans la société moderne deux exemples d'apparence contradictoire paraîssent significatifs d'une évolution toujours possible, bien que non inéluctable, vers le déclin. Le premier, l'organisation et le fonctionnement social de l'URSS. La glaciation stalinienne avait bloqué et étouffé toute possibilité de contestation et de critique ouvrières durant des décennies, et la théorie de la libération humaine y était devenue synonyme de l'oppression et de l'exploitation les plu s redoutables. Aujourd'hui cette société a explosé et disparu de la manière que l'on sait. Il est évident qu'il ne s'agit pas de l'unique raison de cette ruine, mais elle me semble expliquer en grande partie la façon originale dont cette explosion a eu lieu. L'exURSS est aujourd'hui un non état, ravagé par des guerres tribales, ethniques, religieuses. Il faut y noter la dislocation du tissu social qui reliait les différentes catégories d'individus, la fin des solidarités et des fraternités élémentaires au sein même du prolétariat. Le centre politique décisionnel ne sert à rien, il est remplacé par une multitude de pouvoirs locaux, parfois même occultes. L'évolution prévisible de ce pays permet de penser que continuera, dans les années qui viennent, de s'organiser la désagrégation de la seule classe capable de sauver l'humanité. Bref la catastrophe menace et cette menace a et aura des répercussions sur l'ensemble du monde. Cette dégradation générale n'est pas, pour l'instant, compensée par la prolétarisation active de la Chine et des quelques pays

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nouvellement industrialisés. Le second exemple: les USA ont développé un cheminement radicalement différend. S'il est exact que l'exigence théorique et pratique de la transformation révolutionnaire a pu s'y exprimer pendant quelques années, du fait notamment des phases de migrations successives qui ont transféré dans ce pays les comportements et pratiques des pays d'origine. Il faut, par contre, se souvenir que cette exigence a été battue en brêche par l'idéologie d'un pays neuf à construire, où chacun avait l'illusion de pouvoir réellement réussir socialement s'il voulait s'en donner la péine et les moyens. La lutte pour la survie, la lutte contre les autres communautés de migrants, contre les "indiens" ont fini par avoir raison de cette exigence que l'on remisait au rayon des souvenirs. La notion même de classes sociales et de leur antagonisme finissait par s'estomper. Pour ainsi dire, la pensée critique communiste a été quasi inexistante dans ce pays. Elle ressurgissait pourtant dans les année 60 pour s'effilocher par la suite encore plus rapidement que dans les pays européens. La multiplication des conflits sociaux, raciaux, qui sont parfois extraordinairement violents, restent sans lendemain et sans perspective réelle comme ce fut encore le cas, tout récemment, à Los-Angelès. La société nord-américaine fonctionne sur le refus affiché de la légalité par les différents pouvoirs, le crime politique est un instrument de gouvernement, le pouvoir réel ici aussi se dilue dans le phénomène des gangs, elle fonctionne encore sur les ravages de la drogue, le développement de l'analphabétisme, le repli égoïste sur sa propre communauté. L'utopie sociale et révolutionnaire a été remplacée par l'utopie individuelle et particulière, donc fondamentalement capitaliste et contre-révolutionnaire. L'évolution de ces sociétés, apparemment contradictoires, bien que totalement identiques par l'organisation de l'exploitation de l'homme par l'homme, ne peut que nous laisser inquiets et nous inciter à une extrême vigilance, d'autant que de façon encore fragmentaire et diluée, des phénomènes de même nature apparaissent dans les pays européens, tels que les révoltes violentes mais sans suite dans les banlieues, la progression des crimes racistes et xénophobes, la restriction planifiée des rares libertés individuelles qui nous restent. L'extrême-droite peut se présenter, sans pour autant prétendre et pouvoir postuler véritablement au pouvoir, comme solution réelle et comme volonté de lutter contre la décadence sociale et la dissolution des 21

moeurs.L'inquiétude exprimée en son temps par Rosa Luxembourg reste encore d'une incroyable pertinence: "Loin d'être par avance inscrit dans le ciel de l'histoire, le socialisme n'est qu'une chance à saisir, s'il n'est pas en temps voulu arraché des flancs de la vieille société par l'action décisive des masses, la société tout entière régressera vers la barbarie." Nous avons déjà vécu au delà de la barbarie quotidienne et permanente du capital, deux formes exacerbées de celle-ci: le stalinisme et le nazisme.
Un tel constat devrait bander toutes les énergies sociales en vue d'organiser le reflux de ce processus de déclin, mais à contrario il semble se dessiner au sein de la représentation idéologique, que la société a d'elle-même, des tendances que nous pourrions qualifier de "mortifères" et de suicidaires: non seulement elle parie parfois sur la fin de l'histoire et à tout le moins sur la fin de l'utopie révolutionnaire, mais elle fait grand cas aussi de toutes les vieilles lunes qui hantent le monde et dont l'idéal démocratique pourrait presque apparaître comme le moins pernicieux, comme un moindre mal. Ce monde se caractérise par un retour en force du goût prononcé pour les différents paradis artificiels, par une religiosité accrue tant par le biais des anciennes que des nouvelles religions, par la multiplication des contrôles individuels psychologiques et autres. Elle a des relations de jeu de mort avec le sida et qu'un Cyril Collard ait pu apparaître comme une des figures emblématiques de notre époque en dit long sur sa profonde dérive. A cet égard nous pouvons mesurer l'étendue du bouleversement qui s'est opéré en quelques années: nous sommes passés de l'image valorisante du capitaine d'industrie fier de sa réussite et de la figure grandiose de l'ouvrier ravi de son labeur écrasant et construisant le socialisme à la figure de ce représentant des couches moyennes préoccuppé essentiellement de sa propre et mesquine jouissance en sautant constamment d'un trou dans un autre. La sinistrose la plus outrancière envahit et submerge la quasitotalité des organisations dites révolutionnaires. Nous avons vu, en effet, plus haut que l'effondrement du stalinisme avait été vécu par eux comme une défaite majeure du prolétariat qui renvoie la possibilité du communisme à des années-lumières. Il importe donc, pour ces groupes, que l'humanité souffrante reparte de zéro, le mouvement ouvrier étant totalement à recréer et à reconstruire. Pour ce faire, il s'agirait dans un premier temps de 22

regrouper toutes les énergies et les bonnes volontés dans une espèce de magma progressiste de gauche, et de cette base minimale surgira nécessairement dans les années à venir l'indispensable parti révolutionnaire. Aujourd'hui, pour paraphraser Lénine qui expliquait que le socialisme était l'électrification plus les soviets, ils pourraient affirmer que la lumière du prolétariat s'est éteinte, et pour qu'il puisse retrouver cette énergie salutaire, il se doit de retrouver les gestes de l'Age de pierre pour maîtriser le feu, passer ensuite par le stade de la machine à vapeur pour retrouver enfin l'âge électrique. Ils témoignent ainsi de leur non-compréhension du processus révolutionnaire qui est rupture, et celle-ci est est provoquée par le développement même du rapport. social qu'est le capital. A.Laguiller, dans un cycle de conférence sur l'avenir du communisme dans le monde, achevait, en 1994, son exposé par ces formules remarquables: "Je ne sais comment notre génération, ni la suivante, retrouvera le chemin de la lutte pour le communisme, mais je suis persuadée que nous y allons. ". Ce même pessimisme, hier encore hautement affiché, s'est mué à la lumière des récents conflits en un optimisme béat propre à faire prèndre des vessies pour des lanternes. Déjà leur optimisme en Mai 68 (-nous étions le matin du grand soir-) était frelaté tout comme l'est actuellement leur pessimisme ou leur gaieté, leurs états d'âme fluctuant suivant les saisons et les modes. Ceci étant, nous avons là quelques raisons supplémentaires d'être optimistes, ces groupes se sont trompés à peu près sur tout depuis qu'ils existent, il n'y a donc pas de raison qu'ils ne se trompent pas actuellement. QUE FAIRE? Certes l'échec de toutes les tentatives de bouleversement révolutionnaire, certes le processus de réification des êtres analysé notamment par G.Lukacs dans son livre:"Histoire et conscience de classe.", analyse développée et amplifiée par la suite par les Situationnistes nous imposent de nous débarrasser de tout optimisme, de tout triomphalisme excessif. S'il est urgent d'analyser les difficultés spécifiques de notre époque et de leur possible évolution, il n'en est pas moins important de comprendre ces échecs et de comprendre aussi ce qui, en dépit 23

des évolutions de la société, reste fondamentalement identique et pose encore et toujours la pertinence de l'exigence révolutionnaire à réaliser. Entre cette démarche générale sensible aux difficultés croissantes de la réalisation du communisme et le fait de vouloir jeter l'enfant de la révolution avec l'eau sale du bain de la réalité pesante et présente, il y a un fossé qu'on ne saurait franchir sans examen sérieux. Il faut souligner que ce qui a provoqué les luttes et les révoltes ouvrières depuis plus d'un siècle reste intact. Cette contradiction fondamentale porte encore et toujours le même nom: le capital et son exploitation. Des millions d'hommes restent dépossédés des fruits de leur travail, ils sont même dépossédés de leur existence sociale et affective, bref dépossédés d'euxmêmes. Nulle part dans le monde, ce système n'a réglé ses contradictions, ni éliminé sa profonde injustice, tout simplement parce qu'il ne peut le faire. Il y a certes déplacement des problèmes, des contradictions, la société devient de plus en plus complexe dans son fonctionnement, mais, sauf à vouloir être aveugle, crétin ou salaud, nul ne peut affirmer qu'ils n'existent plus. L'organisation des sociétés par le capitalisme continue de lancer un véritable défi à la liberté des hommes, défi que l'on peut résumer par quelques interrogations qui n'épuisent pas le sujet: "Pourquoi la liberté du travail signifie-t-elle la dépendance du travailleur sous peine de mort?"... "Pourquoi le développement des capacités de production ici engendre-t-il le sousdéveloppement là-bas? "... "Pourquoi l'essor des techniques s'accompagne-t-il de l'aliénation des travailleurs?"... "Pourquoi l'augmentation du pouvoir d'achat n'affranchit-il pas de l'argent bien au contraire?" ..."Pourquoi la multiplication des moyens de communications va-t-elle de pair avec la ruine des réseaux sociaux, avec la solitude de masse?"..."Pourquoi le développement extraordinaire des richesses dans certains pays conduit ailleurs 20 million.'î d'enfants à mourir de faim? "..."Pourquoi l'essor des connaissances a-t-il pour contre partie la déculturation de l'homme ordinaire?"... "Pourquoi cette société, malgré sa richesse et son incroyable accumulation de capital organise-t-elle le rejet de millions d'individus, leur mort lente par l'exclusion sociale qui leur fait rêver le travail à la fois comme moyen de socialisation et de possible liberté
individuelle? "

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Non seulement cette société n'a pas réglé son différend avec
elle même, mais depuis quelques années, elle en a encore aggravé les manifestations. Le système capitaliste est un rapport social qui se nourrit de la mort programmée de millions d'individus. Ceci a été et reste fondamentalement inacceptable. Contrairement aux affirmations de tous les démagogues, l'exigence du communisme continue de puiser ses racines dans ce différend et cette contradiction fondamentale. La mort réelle de cette exigence ne pourrait donc être affirmée que si nous pouvions prouver que ce différend essentiel n'existe plus, ou qu'il est en voie de résolution. La réalité même de cette société prouve heureusement le contraire. Aujourd'hui, un effort de lucidité s'impose, jamais en effet la rupture entre critique pratique et critique théorique du monde n'aura été aussi importante. Cette situation s'est encore alourdie par l'accentuation de la faiblesse même de ces niveaux de critique qui doivent concourir à la transformation radicale du monde. En outre, la lucidité s'impose du fait des tendances évoquées au déclin qui se manifestent dans le fonctionnement social. Entre l'exigence de la révolution communiste et la possibilité de la "barbarie", le combat sera rude et son issue n'est pas garantie. Toute critique théorique communiste, aussi fragmentaire soit-elle, se perd aujourd'hui dans l'indifférence générale et pourtant elle est plus nécessaire que jamais. A la possibilité du désastre social toujours possible, nous ne pouvons répondre que par notre exigence à ne pas nous laisser aller à notre mort, la mort imagée de la réalité du capital, la mort réelle possible de la catastrophe. Entre le découragement et la lassitude qui frappent actuellement les minorités révolutionnaires et l'optimisme béat de tant de groupes radicaux qui ont affirmé, dans un passé pas aussi lointain que cela, que le vieux monde vivait son dernier quart d'heure, l'examen attentif de la situation et de ses difficultés s'impose donc. Il ne s'agit pourtant pas simplement d'analyser la crise, et de ce fait tenir un simple discours sur celle-ci qui s'intégrerait en définitive au fonctionnement même du système, cette analyse doit nécessairement s'intégrer dans un projet révolutionnaire. Pessimisme de la raison, optmisme du coeur disait-on à une époque. Plus que jamais cette attitude est nécessaire pour ne pas sombrer dans le désarroi, pour ne pas devenir un simple zombie. 25

Il importe en outre de remettre cette formule sur ses rails, car sans optimisme de la raison, il ne peut y avoir d'optimisme du coeur. Pourquoi, alors en effet, continuer à s'obstiner à parler de prolétariat et de révolution communiste, tant l'échec parait patent et pour certains définitifs? Tout simplement parce qu'il s'agit, comme nous venons de le voir, de la seule possibilité réaliste qui nous est offerte, et que nous pouvons et que nous devons nous offrir. La société moderne semble avoir rejeté cette nécessité de sa réalité à cause de ses échecs répétés ou réputés comme tel, mais alors il faudrait reconnaître avec la même lucidité que toutes les autres perspectives de développement humain furent, elles aussi, des échecs et pourquoi donc faudrait-il actuellement les valoriser et les remettre au goût du jour. Le réformisme, par exemple, a amplement témoigné de sa faillite. Jamais la société n'accepté de modifier même simplement les injustices les plus criantes qu'elle génère, sans luttes, parfois même violentes, des prolétaires. Le capitalisme n'est pas une forme sociale qui se régulerait d'ellemême. Le communisme ne se réduit pas et n'est pas le capital sans ses travers et défauts, ainsi donc la révolution n'est pas la continuation de la réforme par d'autres moyens, elle est rupture définitive. Communisme et capitalisme à l'époque moderne sont donc condamnés à vivre ensemble jusqu'à la fin et la disparition du second. Comprendre notre situation actuelle impose alors, en quelque sorte, un examen critique indispensable des pratiques du prolétariat et de ses références théoriques, donc de nos propres pratiques et de nos propres références. C'est aussi vouloir appréhender les modifications du capital qui, par ailleurs, ne peut être compris que comme un rapport politique, économique et social, bref comme une contradiction en procès. La chute tendancielle du taux de profit, par exemple, n'est pas que cette tendance, en effet elle exprime un niveau de rapport social atteint par le capital (-travail mort-) et les prolétaires (-travail vivant-). Cette réflexion théorique implique donc aussi la compréhension des évolutions internes et externes du prolétariat. Elle a donc pour objet fondamental d'envisager les hypothèses possibles d'une transformation radicale du vieux monde. Elle doit aller à l'essentiel et ne pas se perdre dans les apparences. Sinon, elle n'est que bavardage. Cet aspect particulier du débat est abordé dans: "Crise Sociale, mythes et réalités." 26

Tout en étant persuadé qu'en dehors des périodes révolutionnaires la théorie communiste ne peut être que minoritaire, parcellaire et éclatée, j'ai tenté cette réflexion à la suite de tant d'autres, parce que ces problèmes et ces interrogations sont parties intégrantes d'une histoire qui est aussi la mienne. Prolétaire, et je ne tire de cette affirmation ni gloire ni vanité particulières, elle exprime simplement ma réalité sociale, j'ai participé, depuis plus de 30 ans, à bon nombre de luttes, j'ai participé ainsi à tous les espoirs mais aussi à toutes les déceptions, sans pour autant sombrer dans le pessimisme qui est de mode aujourd'hui. 30 années d'activités communistes sous des formes et des structures diverses ne se terminent pas aujourd'hui. Je ne suis pas chez moi dans cet univers qui n'est pas le mien et qui ne le sera jamais, je veux continuer à travailler à sa perte et à sa transformation radicale. Contrairement à tous ceux qui font preuve de réalisme et qui font de nécessité vertu, je persiste à penser que la lutte pour le communisme est la seule chose réellement digne d'intérêt. En dépit des apparences, je ne désarme pas et j'affirme qu'à tout prendre il vaut mieux vivre debout que couché par l'acceptation de cette société et de ce qu'elle tolère même par ailleurs comme critiques normatives. Abondonner l'exigence de la nécessaire transformation révolutionnaire du monde, c'est se condamner à mourir comme membre de la communauté humaine, c'est vouloir le triomphe définif du capital. Je ne suis rien, je veux être tout. DERNIERES PRECISIONS

Il importe ici de souligner un paradoxe apparent: pour se rapprocher de la vie réelle, il convient parfois, dans un premier temps, de s'éloigner de ses manifestations les plus immédiates et les plus concrètes. Si, en effet, l'activité communiste participe de l'activité de la collectivité humaine, cet apparent éloignement des rapports sociaux habituels devient une condition générale pour participer pleinement et efficacement à celle-ci. Aujourd'hui, il est même une condition de survie pour les communistes. Il leur permet d'éviter l'incroyable battage médiatique qui nous assomme, d'avoir le recul nécessaire et les moyens pour parvenir à l'essentiel. Il permet tout autant d'éviter la banalité des bavardages actuels, les réponses sans fin aux arguments stériles 27

qui sont le lieu commun de la quasi-totalité des discussions et débats d'aujourd'hui, de perdre son temps à polémiquer avec toutes les canailles qui peuplent les salons littéraires et autres. Dans une période contre-révolutionnaire, il est urgent de se souvenir que les communistes ne peuvent être que minoritaires et isolés au sein même de la masse des prolétaires. Sortir de cet isolement ne dépend pas que de leur bonne volonté et envie. Tout volontarisme pour échapper à cette réalité ne peut que conduire à un activisme et un practicisme sans principes, totalement inefficaces et stérilisants ou conduire à un opportunisme vague qui ne mènera qu'à des impasses supplémentaires. En outre, avant même d'aborder la problématique de la crise, celle de la place et du rôle du prolétariat dans la réalité de celle-ci, il est nécessaire de se demander avec quels outils conceptuels et catégoriels celle-ci sera et devra être analysée. Il convient d'appréhender cette question au plan historique pour pouvoir rendre compte de la pertinence générale et particulière de ces outils et d'en dégager, si nécessaire, les limites. Il convient d'examiner aussi ce que nous appelons leur concrétisation au plan pratique et social dans le processus de transformation révolutionnaire du vieux monde. Une telle activité devrait nous aider à comprendre notamment les raisons et les causes de la dégradation de la critique théorique de la réalité de cette société. Activité complexe, car l'analyse des outils ne peut se concevoir sans l'analyse conjointe de l'évolution du capitalisme et des multiples fractures qui se sont exprimées en son sein. Il faut éviter l'interprétation idéologique du communisme théorique par lui-même ou par ce qui en tient lieu. Les traités de marxologie remplissent déjà suffisamment de bibliothèques pour vouloir en écrire un de plus. Vu l'ampleur de la tâche et ses difficultés, ce livre ne peut se concevoir que comme une somme d'insuffisances, il en sera ainsi jusqu'à la révolution. Toutefois, la réflexion théorique doit nous permettre de les cerner au mieux, de dégager les pistes d'un approfondissement ultérieur. La totalité de la critique ne se résume pas à la somme des critiques parcellaires, elle ne peut être que leur dépassement dialectique qui culmine dans la révolution, en ce sens qu'elle rompt et brise la séparation fondamentale entre critique pratique et critique théorique de la société. Faire le point sur le passé, même le plus récent, jeter quelques sondes dans 28

l'époque contemporaine pour tenter d'en reconnaître tendances de fond, voilà l'unique ambition de ce livre. Janvier 1995.

les

CHAPITRE 1 MAI 68
Ce chapitre était nécessaire et indispensable, il donne quelques indications sur un mouvement d'ensemble de la classe ouvrière à la limite de deux mondes. Ce mouvement a témoigné de la possibilité du communisme dont il a aidé à réactualiser les perspectives. Très concrètement Mai 68 aura montré l'impossibilité du réformisme dans le capitalisme moderne tout en pointant les difficultés de la transformation révolutionnaire du monde. Mouvement contradictoire, il allait peser sur les consciences et les pratiques, et par là même interdire son dépassement. Mai 68 n'aura pas été simplement cet éclair fulgurant dans un ciel désespérément triste et noir. Il n'aura pas été non plus ce simple chahut d'étudiants que l'on s'est plus à reconnaître pour masquer la réalité de son contenu. Il couronnait un cycle de luttes commencé quelques années auparavant. Certaines grèves de 1960 en Italie annoncent, en effet, les mouvements plus généraux de 1968 et 1969 par une remise en cause non seulement des conditions de travail et de salaire, mais aussi de la réalité de l'entreprise elle-même, comme elles annoncent la tenue de grandes assemblées au sein de l'usine que l'on verra se multiplier dans les années qui vont suivre. La grève des éléctromécaniciens, à Turin, mobilise à cette date des quartiers entiers, tandis que les étudiants se joignent aux ouvriers. En 1962, la grève de Lancia déborde, elle-aussi, de l'entreprise vers la ville. Dans le triangle Milan-Gênes-Turin, les immigrés du Sud, moins encadrés par les syndicats, le PC et le PS que la classe ouvrière du Nord, vont être le fer de lance des grèves du miracle économique. Ces grèves culminent en 1962 à Turin, où les ouvriers se battent pendant trois jours contre la police et détruisent le siège de l'UIL, syndicat comparable à FO. Couche salariée en expansion, les postiers, qui sont soumis à une mécanisation accélérée du travail, lancent des grèves, d'ailleurs fort mal maîtrisées par les syndicats, aux USA et au Canada en 1970, en Grande-Bretagne en 1971 et par la suite en France en 1974. En Allemagne, les étudiants s'agitent en
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1966-67, et sont bientôt suivis par les ouvriers qui feront massivement grève en 1969. En France, les luttes des six mois, qui précèdent Mai 68 comme celles de la Rhodiaceta et de BerHet dans la région lyonnaise et surtout l'émeute ouvrière de Caen, sont le signe d'un début de rébellion chez les OS, et marquent la rupture encore superficielle du consensus social. Par ailleurs, la jeunesse universitaire constatait que son avenir de cadre n'était pas aussi séduisant qu'on le lui promettait, tout comme la jeunesse ouvrière n'acceptait plus la discipline du travail posté aussi facilement que ses aînés mieux intégrés dans le capital. La fin des années 60 marque donc bien un changement radical. La rébellion se radicalise plus vite pour deux raisons fondamentales: la première, parce que le capital est encore dans une phase ascendante, la seconde, parce que cette ascension est perturbée par des ratés économiques et sociaux. Cette situation singulière donnera le caractère particulier qu'a eu ce mouvement, car il permettra ainsi la critique de ce qu'offre véritablement le capital et non, comme en période de récession, de ce qu'il ne peut plus offrir: la même situation qu'avant et si possible en mieux. Mai 68 apparaît alors comme le premier grand mouvement prolétarien de critique pratique globale du vieux monde au lendemain de la seconde guerre mondiale. Il a voulu marquer la fin de l'extraordinaire période de contre-révolution qui avait même commencée déjà dans les années 20. Ce mouvement exprime tout à la fois l'évolution et l'approfondissement de la lutte des classes depuis la période de reconstruction, et le moment même de l'explosion sociale rendue possible par cette évolution. Plus précisément, Mai 68 est le moment où les contradictions sociales du capitalisme, et plus particulièrement celles du capitalisme français se sont exacerbées, tout comme il fut le moment où elles se sont résolues. Nous avons signalé que les pertinences du mouvement communiste et de sa réalité se vérifiaient non seulement par les luttes et leur contenu révolutionnaire, même si celui-ci n'apparaît pas avec toute la clarté désirable, mais aussi par les enseignements théoriques, même fragmentaires et parcellaires que nous pouvons en tirer. A cet égard, ce mouvement a, nous semble-il, validé la réalité de la possibilité du bouleversement révolutionnaire du vieux monde. Nous tâcherons, par la suite, d'en situer et d'en préciser les contours.

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