Un monde unidimensionnel 2e édition
192 pages
Français

Un monde unidimensionnel 2e édition

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Description

Pendant les vingt premières années qui ont suivi la fin de la guerre froide, l'ordre mondial a été celui d’un « monde unidimensionnel », synonyme de prééminence matérielle des États-Unis et d'hégémonie normative du libéralisme international sur la gouvernance mondiale.
Stratégiquement pacifique parce que composé d'un système interétatique unipolaire sur le plan de la puissance, idéologiquement pacifié parce que constitué d'une société internationale unitive sur le plan de la légitimité, cet ordre est-il menacé par le revivalisme
islamiste, le révisionnisme russe, l’ascension chinoise ? C’est à cette question que tente de répondre
cette deuxième édition, enrichie d’une postface.

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Date de parution 25 septembre 2015
Nombre de lectures 27
EAN13 9782724617771
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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UN MONDE UNIDIMENSIONNEL
e 2 édition augmentée d’une postface
Dario Battistella
Catalogage Électre-Bibliographie (avec le concours de la Bibliothèque de Sciences Po) e Un monde unidimensionnelédition augmentée d’une/ Dario Battistella – 2 postface. – Paris : Presses de Sciences Po, 2015. – (Nouveaux débats ; 23).
ISBN papier 978-2-7246-1775-7
ISBN pdf web 978-2-7246-1776-4
ISBN epub 978-2-7246-1777-1
ISBN xml 978-2-7246-1778-8
RAMEAU : – Relations internationales : 1989-.... – Communauté internationale – Grandes puissances – Hégémonie – Relations internationales : Philosophie
DEWEY : 327 : Relations internationales
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© PRESSES DE LA FONDATION NATIONALE DES SCIENCES POLITIQUES, 2015
Introduction Scénarios d’après-guerre froide
« Fin de l’histoire », « retour vers le futur », « empire et nouveaux barbares », e « moment unipolaire », « désordre des nations », « XXI siècle américain », « choc des civilisations », « demain l’anarchie », « diplomatie »... Représentatif d’une littérature innombrable, cet échantillon de titres de livres et d’articles, autant américains que français, donne une idée des prévisions multiples et contradictoires émises au moment de la chute du mur de Berlin ou dans l’immédiat après-guerre froide : à l’optimisme d’un Francis Fukuyama annonçant le triomphe de l’idéologie libérale répond le pessimisme d’un Samuel Huntington dépeignant les conflits à venir entre l’Ouest et le reste ; l’image rassurante d’un nouveau siècle américain proposée par Alfredo Valladaõ s’oppose à la perspective alarmiste d’un Jean-Christophe Rufin voyant le Nord élever unlimesprotéger sa prospérité des maux du Sud ; censé l’euphorie d’un Charles Krauthammer imbu de l’hégémonie américaine tranche avec la mise en garde d’un John Mearsheimer convaincu d’un retour vers une multipolarité synonyme d’instabilité. Vingt ans après, que sont devenues ces prévisions ? Le chaos à l’œuvre dans les guerres civiles, du Sierra Leone au Kosovo, s’est-il étendu à l’échelle du globe comme prévu par Robert D. Kaplan ? La tendance à la prolifération incontrôlée d’armes de destruction massive pronostiquée entre autres par Pierre Lellouche a-t-elle vraiment eu lieu ? Henry Kissinger a-t-il eu raison de conseiller aux autorités américaines les procédés éprouvés des grandes figures de la diplomatie du passé pour gérer au mieux l’intérêt national américain au regard des conflits engendrés par le retour des rivalités entre grandes puissances ? En bref, où en est l’état du monde e au début du XXI siècle ? Tenter de répondre à cette question exige de prendre un minimum de distance par rapport aux prévisionssupra, dont les auteurs sont autant guidés par des intérêts explicitement pratiques qu’ils ne sont soucieux de rendre compte des réalités politiques internationales. Dans une perspective universitaire, motivée par un intérêt cognitif de compréhension des grandes lignes de structuration à l’œuvre dans la politique mondiale, le recours à la discipline des Relations internationales est utile pour critiquer – au sens étymologique de ce terme – ces scénarios et fructueux pour leur substituer notre propre analyse. Et ce après avoir rapidement résumé les prédictions qui, d’origine américaine, ont eu le plus d’écho médiatico-politique, en procédant par voie chronologique.
Brave New Worlds
Au cours de l’été 1989, Francis Fukuyama, consultant à la Rand Corporation, publie dans la revue néoconservatrice américaineThe National Interestarticle un intitulé «The End of History ?», suivi trois ans plus tard par un livre au titre à la fois élargi et affirmatif : «The End of History and the Last Man ». Dans ces deux publications inspirées par des lectures particulières des philosophies de l’histoire de Friedrich Hegel et d’Emmanuel Kant, il défend l’idée que la fin de la guerre froide est synonyme de fin de l’histoire. D’après F. Fukuyama, le monde est, suite aux révolutions américaine et française, sur la voie de la victoire définitive du libéralisme économique et politique. Cette
e marche en avant de l’histoire avait été interrompue au XX siècle par l’avènement des totalitarismes nazi et communiste. Du fait de l’effondrement du communisme, quarante-cinq ans après la défaite du nazisme, on assiste au point final de l’évolution idéologique de l’humanité, synonyme d’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme ultime du gouvernement humain. Le modèle de la démocratie de marché s’est imposé comme seul modèle idéologico-politique crédible, parce qu’il parvient le mieux à satisfaire les trois revendications de l’être humain que sont ses besoins matériels primaires, son exigence de liberté et sa soif de reconnaissance (thymos) ou de dignité. Reste que si cette victoire du libéralisme s’est produite dans le domaine des idées, elle ne s’est pas encore traduite partout dans la vie réelle. Le monde contemporain est partagé entre la zone post-historique, synonyme de zone de paix, composée des grands États occidentaux caractérisés par la démocratie libérale en politique, l’économie de marché et l’absence de conflits en leur sein et entre eux, et la zone historique, ou zone de troubles, composée d’États encore embourbés dans l’histoire, en proie aux démons des nationalismes politiques et des intégrismes religieux, et en état de guerre les uns par rapport aux autres car privilégiant le recours à la guerre comme moyen de règlement de leurs différends. Dans le monde post-historique, l’économie, la gestion et la technique constituent l’essentiel des enjeux, et non plus le politique, l’idéologique et le militaire, car au stade de l’« État homogène universel » auquel a accédé le monde post-historique, les principales contradictions, qui étaient par le passé à l’origine de conflits violents, ont été résolues dans leur principe : le monde post-historique est peuplé des « derniers hommes » décriés par Friedrich Nietzsche dans son ouvrageAinsi parlait Zarathoustracomme nombrilistes, utilitaristes et matérialistes. À l’inverse, le monde encore englué dans l’histoire est caractérisé par la persistance d’extrémismes idéologiques et de conflits armés de toutes sortes ainsi que par la pauvreté et la misère : c’est le monde des « premiers hommes » tels que décrits par Thomas Hobbes dans sonLéviathan, menant une vie besogneuse, pénible et brève. Quelles seront alors les relations entre ces deux parties du monde ? À long terme, F. Fukuyama estime que le monde post-historique va finir par absorber le monde historique qui, tôt ou tard, accédera aux bienfaits de l’État homogène universel. À court terme cependant, malgré l’existence parallèle, voire séparée, que mènent ces deux mondes la plupart du temps, trois types d’interactions conflictuelles se produiront : dans le domaine du pétrole, dont les réserves vitales pour le bon fonctionnement du monde post-historique sont concentrées dans le monde historique ; dans le domaine de l’immigration, qui risque de poser le plus de problèmes à plus long terme ; et surtout dans le domaine de l’ordre du monde, en raison de la menace particulière que certains pays historiques représentent pour leurs voisins. Confrontées à ces risques, les démocraties post-historiques doivent coopérer entre elles. En attendant de former une ligue susceptible de promouvoir la démocratie et la paix internationale grâce à des actions vigoureuses permettant de protéger la sécurité internationale contre les menaces venant des parties non démocratiques du monde, il va de leur intérêt d’empêcher la diffusion des technologies de destruction dans la zone historique et d’y promouvoir la cause de la démocratie. Un an et demi plus tard, dans le numéro d’hiver 1990-1991 de la revueForeign Affairspar le centre d’expertise bipartisan américain Council on Foreign éditée Relations, l’éditorialiste duWashington Post, Charles Krauthammer, publie la thèse du «Unipolar Moment» dans laquelle il affirme qu’au système bipolaire de la guerre froide succède non pas un système multipolaire, mais un système unipolaire, pour cause de suprématie américaine inégalée. D’après C. Krauthammer, si quelques
puissances de seconde zone subsistent après l’effondrement du mur de Berlin, à l’image des économies dynamiques que sont l’Allemagne et le Japon, de la Grande-Bretagne et de la France disposant d’atouts diplomatiques (siège permanent au Conseil de sécurité) et militaires (arme nucléaire), voire de l’Union soviétique qui garde plusieurs éléments de la puissance malgré son déclin, seuls les États-Unis disposent des atouts à la fois militaires, diplomatiques, politiques et économiques leur permettant d’être un joueur décisif dans tout conflit auquel ils choisissent de s’intéresser, où qu’il se déroule dans le monde. S’interrogeant sur la longévité de ce moment unipolaire, C. Krauthammer est confiant. S’il reconnaît que sans aucun doute la multipolarité finira par revenir un jour – d’où d’ailleurs le terme de « moment » plutôt que de « période » unipolaire –, s’il prévoit même que dans plus ou moins une génération le monde ressemblera, en termes de structure, à la période de l’avant-première guerre mondiale, il n’en reste pas moins persuadé que l’unipolarité devrait durer quelques décennies – à peu près autant que la bipolarité. À condition, précise-t-il immédiatement, que les autorités américaines sachent gérer avec succès les fondements économiques sur lesquels repose leur prépondérance. À condition aussi et surtout qu’elles assument leurs responsabilités dans le maintien de l’ordre mondial. Car en effet, ce n’est pas parce que le système post-guerre froide est unipolaire qu’il est pour autant stable. Tout au contraire, d’après C. Krauthammer, l’histoire montre que la stabilité internationale n’est jamais la norme, mais plutôt le produit d’une action consciente entreprise par les grandes puissances, à commencer par la plus grande d’entre elles. Il appartient donc aux États-Unis de faire face aux menaces inédites qui hypothèquent la paix et la sécurité internationales dans le nouvel environnement stratégique post-guerre froide, caractérisé par l’ascension deweapon statesdotés d’armes de destruction massive et possédant les moyens de les délivrer, de l’Irak à la Corée du Nord et la Libye, jusqu’à l’Argentine, l’Iran, le Pakistan et l’Afrique du Sud. Publié un an avant l’effondrement définitif de l’Union soviétique, l’article de C. Krauthammer a été conçu au moment de l’invasion du Koweït par l’Irak – ainsi que d’une Afrique du Sud en pleine transition vers un régime à majorité noire, d’où sa présence qui,a posteriori, apparaît aussi saugrenue que celle de l’Argentine dans la liste des pays préoccupant le journaliste américain –, ce qui explique sans doute son optimisme relativement moindre par rapport à F. Fukuyama.
Apocalypse Soon
A fortiorien sera-t-il de même avec le troisième grand scénario, celui du choc des civilisations dû à Samuel P. Huntington, publié en 1993. À l’euphorie provoquée par la réunification pacifique de l’Allemagne et l’auto-implosion dans le calme de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) a succédé le désenchantement produit par l’horreur des images en provenance des guerres qui se multiplient en ex-Yougoslavie. Certes, dans l’article «The Clash of Civilizations ?» paru dansForeign Affairs, le point d’interrogation traduit la prudence qui est encore de mise, du moins formellement, dans l’esprit du professeur de Harvard passé par la Commission trilatérale dans les années 1970, mais la forme affirmative l’emportera trois ans plus tard dans le livreThe Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Dans ces deux publications, S. P. Huntington oppose la thèse pessimiste des conflits à venir entre «the West and the rest» à la thèse optimiste de la progressive extension du modèle libéral-démocratique au monde entier. e Dans les détails, S. P. Huntington estime que le XXI siècle va être caractérisé par une multiplication d’affrontements de nature non plus idéologique, ni même
économique, mais culturelle, et mettant aux prises les principales civilisations mondiales plutôt que des États-nations rivaux. Le Rideau de velours de la culture a remplacé le Rideau de fer de l’idéologie, avec une prolifération de conflits le long des lignes de fracture séparant les sept ou huit entités culturelles que sont les civilisations occidentale, slave-orthodoxe, islamique, hindoue, confucéenne, japonaise, latino-américaine et, peut-être, africaine. Portant sur les conceptions que les uns et les autres se font des relations entre l’homme et Dieu, l’individu et le groupe, l’État et le citoyen, la liberté et l’autorité, etc., les différences d’ordre culturel sont le résultat d’une production multiséculaire. Non seulement elles ne vont pas s’estomper de si tôt, mais elles vont reprendre de l’importance du fait de l’effondrement de l’idéologie marxiste et de la fin de la lutte entre libéralisme et socialisme, qui avait temporairement éclipsé les divergences identitaires de nature religieuse ou philosophique. Pour preuve, le déclenchement tous azimuts de conflits armés dans les endroits du monde où se côtoient des civilisations différentes : ainsi en Yougoslavie où sont aux prises Serbes orthodoxes, Croates catholiques et Bosniaques musulmans ; dans les marches de la Russie où s’opposent Baltes indigènes et Russes émigrés ou Arméniens chrétiens et Azéris musulmans ; au Proche-Orient où Israéliens juifs et Arabes musulmans se nient le droit d’exister ; en Asie du Sud où Pakistanais musulmans et Indiens hindous continuent de s’affronter cinquante ans après leur accès à l’indépendance, etc. De tous ces conflits, le plus important sera celui qui opposera l’Ouest et le reste. Simples objets de l’histoire depuis Christophe Colomb, les peuples non occidentaux aspirent dorénavant à en devenir des sujets à part entière, à lui donner forme et mouvement. Soumis aux pressions exercées par l’occidentalisation croissante du monde, ils se replieront sur eux-mêmes et, rejetant les normes que l’Occident croit universelles, réaffirmeront de façon agressive leurs valeurs indigènes. Par ailleurs, les civilisations non occidentales constitueront une menace, à commencer par la civilisation arabo-musulmane qui, seule ou alliée à la civilisation confucéenne, finira par défier ouvertement l’Occident. Soulignant tout d’abord que l’histoire des treize siècles de relations que l’Occident entretient avec l’Orient arabo-musulman est une succession ininterrompue de conflits depuis Poitiers jusqu’à l’opérationTempête du désert ; que, par ailleurs, partout l’islam a des frontières sanglantes, au Sud avec les chrétiens animistes d’Afrique, au Nord avec les orthodoxes, à l’Ouest avec les chrétiens dans les Balkans, à l’Est avec les hindous, au centre avec Israël ; et que, enfin, les relations entre lesweapon states des deux civilisations concernées se multiplient, sous forme notamment d’échanges de technologies d’armement entre la Chine et la Corée du Nord d’un côté, le Pakistan, l’Iran, l’Irak, la Libye et la Syrie de l’autre, S. P. Huntington voit se profiler à l’horizon la naissance d’une connexion confucéano-islamique visant à lancer un défi aux valeurs, aux intérêts et à la puissance du monde occidental. Face à ce défi, S. P. Huntington conseille à l’Occident de renforcer, à court terme, les liens entre l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord, de ne pas tomber dans le piège du désarmement, de maintenir sa supériorité militaire, de combattre la prolifération des armes de destruction massive, en attendant qu’à plus long terme, et conscient qu’il ne pourra plus comme par le passé imposer ses valeurs aux autres civilisations, il finisse par trouver un terrain d’entente avec les autres cultures avec lesquelles il devra nécessairement cohabiter. En d’autres termes, alors que dans la lignée de l’historicisme progressiste de E. Kant et de F. Hegel, F. Fukuyama avait pronostiqué l’extension du modèle libéral-démocratique de facture occidentale à l’ensemble de la planète, S. P. Huntington affirme, dans la tradition de l’historicisme
décliniste de Oswald Spengler et Arnold Toynbee, que la fin de la guerre froide sonne le glas de la domination incontestée du monde occidental. On retrouve l’idée d’une autre forme de déclin chez l’auteur du quatrième scénario, proposé par l’ex-secrétaire d’État américain Henry Kissinger dans sa fresque historico-politique,Diplomacy, publiée en 1994. Faisant allusion sans le nommer à C. Krauthammer, H. Kissinger rappelle que la fin de la guerre froide a débouché sur ce que certains observateurs ont appelé un « monde unipolaire » ou une « superpuissance ». Et il est d’accord pour penser que la puissance militaire américaine a de fortes chances de rester inégalée dans un avenir prévisible, de même que les États-Unis continueront vraisemblablement de jouir de l’économie la plus puissante pendant assez longtemps. Mais le parallélisme avec C. Krauthammer s’arrête là, car c’est à une appréciation parfaitement inversée du rapport court terme-long terme que procède H. Kissinger. Alors que C. Krauthammer estime que la multipolarité finira par revenir un jour mais qu’en attendant l’unipolarité est partie pour durer, H. Kissinger pense au contraire que bien que l’Amérique reste la plus grande nation, elle n’en est pas moins une simple primus inter pares. Autrement dit, l’ordre d’après-guerre froide en voie d’émergence e e ressemblera aux systèmes interétatiques des XVIII et XIX siècles, synonyme de système multipolaire comprenant une demi-douzaine de grandes puissances – les États-Unis, l’Europe emmenée par l’Allemagne, la Chine, le Japon, la Russie et, probablement, l’Inde. Comment expliquer le retour d’une telle multipolarité ? Historien de formation, H. Kissinger invoque le comportement des États dans le passé. Dans l’histoire, dit-il, les États-nations ont davantage été guidés par leur intérêt national qu’ils ont cherché à satisfaire de façon égoïste que par l’application de nobles principes tels que l’amitié qui les aurait liés à d’autres États. Comme il n’y a aucune raison de penser que ces comportements ont changé, on doit s’attendre à ce que les alliés des États-Unis, du fait de la disparition de l’Union soviétique et de l’effondrement du communisme qui ont servi de ciment à l’Alliance atlantique, reprennent leur liberté, n’ayant plus besoin de la protection américaine. Désireux d’aligner leur puissance militaire sur leur dynamisme économique, le Japon et l’Allemagne se poseront tôt ou tard en rivaux des États-Unis, processus qui à son tour renforcera la tentation récurrente de ces derniers à chercher leur salut dans l’isolationnisme.A fortiori, des changements dans la configuration existante de la puissance se produiront du fait que la Russie, quel que soit son régime politique, a des intérêts nationaux qu’elle défendra dès qu’elle aura retrouvé les moyens de ses ambitions, sans parler de l’évolution de la Chine qui, de l’ensemble des grandes puissances potentielles, connaît l’ascension économique la plus rapide. Dans un tel monde multipolaire – et c’est le conseil pratique que préconise H. Kissinger –, les États-Unis ne pourront trouver leur salut ni dans l’isolationnisme vertueux cher aux Pères fondateurs ni dans un wilsonisme de bon aloi tel que sous-jacent au projet de nouvel ordre mondial de George H. Bush. La solution consistera à faire leurs les lois de laRealpolitikont volontiers tendance à refouler pour, en qu’ils concertation avec des hommes d’État issus de cultures différentes, édifier l’ordre du e XXI siècle par la conciliation et l’équilibre entre des intérêts nationaux divergents grâce à une diplomatie menée de sang-froid et guidée par la modération.
— Des prophéties aux théories
Prudence et retenue chez H. Kissinger donc, ainsi que chez S. P. Huntington, qui contrastent avec l’esprit de croisade et le triomphalisme de F. Fukuyama sinon de C. Krauthammer. La plupart du temps, les différents scénarios de l’après-guerre froide
sont présentés autour de cette articulation qui voit succéder les Cassandre que sont S. P. Huntington et H. Kissinger à Mesdames Soleil que sont C. Krauthammer et F. Fukuyama. Un autre regroupement est cependant possible, centré non pas sur la plus ou moins grande harmonie internationale à laquelle ils s’attendent, mais sur les principaux facteurs qu’ils voient façonner les relations internationales à venir. Dans cette perspective, on constate que pour C. Krauthammer et H. Kissinger, les relations post-guerre froide seront en dernière analyse des rapports de puissance matérielle : de la disparition de la guerre froide, perçue fondamentalement en termes d’équilibre de la terreur militaire, le premier déduit la suprématie de la seule superpuissance ayant survécu, les États-Unis, alors que le second conclut au retour d’une pluralité de puissances rivales. Pour F. Fukuyama et S. P. Huntington au contraire, les relations post-guerre froide serontin finerapports de valeurs symboliques : de la des disparition de la guerre froide analysée essentiellement en termes de compétition idéologique, le premier déduit l’extension universelle du modèle de société victorieux qu’est la démocratie libérale, alors que le second conclut à la résurrection d’une multitude de cultures indigènes en quête de reconnaissance identitaire. Ramenée à la discipline des Relations internationales, cette différenciation renvoie à la structuration centrale de l’étude savante de la politique internationale, c’est-à-dire à l’opposition entre l’approche réaliste en termes de système interétatique et l’approche libérale en termes de société internationale. Défini comme l’ensemble durable des unités étatiques impliquées dans des réseaux réguliers d’interactions et placées dans une structure de pouvoir, le concept de système interétatique postule l’importance première des rapports de puissance matérielle entre des États considérés comme des acteurs rationnels cherchant à optimiser leur puissance relative en vue de satisfaire leur intérêt national égoïste dans un environnement anarchique dépourvu d’autorité centrale. En imaginant, le premier un monde unipolaire dominé par les États-Unis, et le second un monde multipolaire composé d’une demi-douzaine de puissances, C. Krauthammer et H. Kissinger projettent dans l’après-guerre froide des modèles de système interétatique différenciés selon le nombre plus ou moins élevé de pôles de puissance matérielle auquel ils s’attendent. Les deux sont réalistes, car même si le premier est implicitement adepte de la théorie des cycles de puissance, et que le second est à l’inverse un défenseur explicite de la théorie de l’équilibre des puissances, ils partagent en commun le postulat du primat de l’externe sur l’interne : le monde de demain sera déterminé par les rapports de force indépendamment de la nature des régimes internes des États-nations concernés. Entendue comme l’ensemble des États-nations d’accord pour établir sur une base concertée des règles et des institutions pour la conduite de leurs interactions, la notion de société internationale part des rapports d’identité symbolique entre des États considérés comme des entités sociales portées à recourir à leurs valeurs culturelles indigènes pour normer un milieu hétérogène traversé par l’altérité. En voyant, le premier un monde post-historique s’étendre progressivement vers le monde encore historique, et le second un choc des civilisations entre entités culturellement incompatibles, F. Fukuyama et S. P. Huntington envisagent l’après-guerre froide selon la plus ou moins grande chance de la société internationale à acculturer les entités non occidentales aux normes libérales-démocratiques d’origine occidentale qui président de nos jours à sa régulation. Les deux sont libéraux, car bien que le premier privilégie le postulat philosophique d’une histoire universelle téléologique, et que le second parte au contraire de l’hypothèse comparatiste d’un pluralisme de cultures sociétales, ils ont en commun le postulat du primat de l’interne