Un ordre mondial post-clausewitzien?

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La guerre est ontologiquement inhérente à la société humaine. Son questionnement se démarque d'une réflexion relative à l'eschatologie et produit l'entendement dans une dialectique de gestion de la cité. La gouvernance par la guerre impose une vision qui ne s'appesantit pas seulement sur la mort, la souffrance, l'humaine condition et la polémologie. Dès lors, comment la guerre régit-elle l'institutionnalisation d'un ordre politique mondial et/ou interne? Comment s'opérationnalise le dépassement de la guerre en vue de la constitution d'un monde nouveau basé sur l'idéal démocratique? L'intelligibilité d'un monde nouveau peut se concevoir sous le prisme d'une matrice qui reposerait sur une "gouvernementalité démocratique mondialisée". Cette dernière suppose la possibilité de transcender la guerre considérée jusque-là comme une modalité pertinente du politique, de la puissance et de l'ordre international afin de lui opposer un mode de gouvernance tributaire d'une universalité des valeurs fondées sur la démocratie. Pour envisager le futur de notre monde, l'auteur, autour du concept de "gouvernementalité démocratique mondialisée", invite à réfléchir sur la restructuration du système international, l'implémentation d'une cosmopolitique qui interpelle la gouvernance de la cité universelle, la constitution d'une mondialité politique qui s'enchâsse dans la démocratie, la définition et le partage d'un mondialisme commun. Une étude remarquable des relations internationales, alliant rigueur de l'analyse et utopie, questionnements théoriques et réalisme politique.

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Date de parution 17 décembre 2015
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EAN13 9782342045994
Langue Français

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Un ordre mondial
post-clausewitzien ?






Pélagie Chantal Belomo Essono










Un ordre mondial
post-clausewitzien ?

Entre gouvernance par la guerre
et utopie d’une « gouvernementalité
démocratique mondialisée »















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IDDN.FR.010.0120663.000.R.P.2015.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2015


À mon fils Gain Bruno



Introduction générale



La guerre charrie un questionnement sur la production, le
sens, la mise en cohérence du monde, la construction du
politique, le devenir de l’homme et par conséquent celui de
l’humanité. Elle se magnifie dans la perspective de
l’interrogation éternelle du Bien et du Mal. Cette réflexion achoppe non pas
seulement sur la pensée de la mort, mais surtout sur celle de la
religion, de la croyance et in fine de Dieu. Elle conduit ainsi à un
1« conflit des interprétations » consacré par Paul Ricœur qui se
structure autour de la religion imposant Dieu comme référent
principal et de la non-religion ; l’athéisme s’incarnant dans
l’inexistence de cette déité. Plus précisément, les tensions entre
foi et athéisme se conjuguent dans la quête de la connaissance de
l’Être transcendantal ou de ce non-Être. Cette dialectique
subsume la guerre. Le nihilisme nietzschéen prend tout son sens
parce que le dieu chrétien est mort. L’analyse d’une crise aiguë
dont la pensée nihiliste inaugure la pointe extrême de la
moder2nité fait écho à la suppression de l’autre tant la violence extrême
que porte la guerre révèle la concaténation de ce nihilisme. La
guerre doit donc être confrontée à la question du sens et des
valeurs qui configurent la notion de nihilisme. Chez Nietzsche, le
3nihilisme signifie que « les valeurs suprêmes se dévalorisent » .
Ce nihilisme est donc lié à la mort du dieu moral, d’un dieu

1 Pour Paul Ricœur, le double conflit s’institue entre foi et athéisme et
entre foi et religion. La pensée herméneutique doit ainsi donner vie à la
philosophie de la religion telle que fondée par Kant et Hegel. Le conflit
des interprétations, essai d’herméneutique. Paris, Seuil, 1969.
2 Russ (J.), La marche des idées contemporaines. Un panorama de la
modernité, Paris, Armand Colin, 2005.
3 Nietzche, œuvres philosophiques, T.XIII, Paris, Gallimard, 1976.
9 4comme valeur, garant des valeurs et de leur possibilité . Il ne
représente pas une absence de sens qui serait l’absurde, il désigne
5plutôt sa réduction à un modèle unique : celui de l’efficience . Le
parallélisme que l’on peut effectuer avec la guerre inscrit cette
dernière dans une crise de valeurs et de sens qui la magnifie. La
production de la polémologie s’incarne ainsi dans un projet qui
s’ouvre sur le néant en tant que sa téléologie peut s’enraciner sur
une nouvelle construction qui est certes porteuse d’espoir, de
survie ou de vie, mais fondamentalement, le projet de guerre peut
s’enchâsser dans le néant. Paul Valéry présente la Seconde
Guerre mondiale comme le suicide de l’Europe au moyen d’une
dévastation technique d’autant plus radicale qu’elle laisse en
suspens la question de savoir « au nom de quoi » se mène cette lutte.
L’épuisement du sens et la montée en puissance du vide dans la
contemporanéité constituent le creuset de la guerre. Ainsi,
l’idéologie, la quête du pouvoir, celle des ressources ou la recherche de
la puissance qui sont les moteurs de la conflictualité deviennent
des ersatz qui se façonnent dans un monde où la raison
instrumentale contribue à asseoir le vide. On peut également retrouver
la trace du néant, nous dit Foessel, dans une demande
hyperbolique de sens qui sombre dans les théories du complot, le
6fanatisme religieux ou le terrorisme . Le terrorisme qui s’institue
dans un contexte de relativisation et d’éclatement du sens
résonne dans la définition des valeurs propres de chacun. Dans ce
contexte, les terroristes conçoivent et produisent leurs modèles,
leurs axiomes, leur rationalité et leur éthique. La morale
s’ordonne donc autour d’un ethos du thanatos. Il ne s’agit pas
d’objectiver ni de rationaliser le sens et les valeurs parce que
relevant du ressort moral. Cependant, ils s’édifient dans un ordre
hiérarchique en tant que leur effondrement conçoit le nihilisme.
La fin de la guerre froide et la mondialisation précipitent
l’inscription du monde dans le vide ou le rien. L’effondrement du sens
et des valeurs concourt donc à saisir l’intelligibilité du terrorisme
et de la guerre comme ontologiquement inscrite et constituant la

4 Nancy (J-L.), « Quand le sens ne fait plus monde », Esprit, n° 403,
mars-avril 2014, pp. 27-46, p.28.
5 Foessel (M.), « Pourquoi le nihilisme ? », Esprit, n° 403, mars-avril
2014, pp.16-26, p.20.
6 Foessel (M.), « Pourquoi le nihilisme ? », Esprit, op. cit, p.22.
10 résonnance d’une eschatologie dont les contours se dessinent
autour du chaos et du néant.
Au-delà de cette crise se pose en tout état de cause le problème
de la responsabilité de l’homme face à l’humain. Emmanuel
Levinas se base sur le fondement de la pensée de l’Autre à partir
des sources éthiques, bibliques et talmudiques en le consacrant.
Cette altérité nous permet donc de questionner la guerre comme
essence de la négation de cet Autre. Il est aussi indispensable de
mobiliser la notion de responsabilité chez Hans Jonas où on lit le
dépassement de l’Autre inscrit par Levinas pour amorcer une
dimension plus grande à savoir celle de l’humanité. Aussi la
responsabilité chez Hans Jonas représente-t-elle la prise en
charge, non seulement du futur immédiat, mais également du
futur lointain de l’humanité, au-delà des conséquences proches et
directement prévisibles de notre action. Cette responsabilité
induite par la protection de l’Autre et de son humanité que je
perçois au travers du moi ; ou plus précisément l’Autre comme
prolongement de mon être réside au cœur de la question de la
guerre qui tente de procéder à la négation de cette vision et de
cette réalité. Si elle semble sublimer l’un au détriment de l’Autre
du fait de la victoire qu’elle tend à traduire, face à la négation
humaine qu’elle induit, il ne reste au fond aucun vainqueur, car
7en concourant à l’effacement de l’Autre, elle est « humanicide » .
La guerre nous rapproche de la désillusion portée par C.
LéviStrauss qui pense l’« entropologie » plutôt que l’anthropologie
pour signifier l’étude des manifestations les plus hautes du
pro8cessus de désintégration des sociétés et des cultures .
Saisir l’intelligibilité de la guerre revient à l’inscrire dans une
démarche pratique qui consacre la réalité de la chose. Cependant,
le surgissement de ce phénomène dans l’ordre de la réalité ne
contribue pas toujours à mesurer l’indicible, l’horreur, l’insensé,
le non-sens, l’absurde, la barbarie, l’irrationnel qu’elle charrie. À
ce titre, peut-on interpréter ou comprendre la Shoah, le génocide
rwandais ? Quoique réalité ineffable, la Shoah tente de trouver

7 Il s’agit pour nous de confronter la guerre à l’humanité. Cette dernière
se trouve détruite par la première.
8 Lévi-Strauss (C.), Tristes tropiques, Paris, Presses Pocket-Plon, 1955.
11 9une explication dans le métarécit qui s’organise autour de Dieu,
soit en termes d’absence de ce dernier lors de cette « solution
finale », soit en termes de différenciation entre l’Élection et la
10Malédiction . L’expiation et la quête de sacralité que la
postguerre inspire confèrent une attitude humaine et un lien à la
transcendance. Pour Jean Daniel, « Sans la Shoah, pas de culpabilité
chrétienne ni de repentance… Sans la Shoah, une partie de
l’humanité ne se serait pas condamnée à repenser le problème du Mal
11et celui du Progrès » . Il ne s’agit pas de démontrer l’utilité
d’une telle entreprise de destruction de l’humanité, mais de voir
qu’au-delà de la guerre se situe la vie.
La guerre peut également trouver un entendement à partir
d’une compréhension idéelle. L’appréhension par les différentes
pensées qui donnent sens à cette notion participe ainsi de son
dévoilement. Celles-ci ne sont pas comprises dans un cadre
imaginaire, virtuel ou utopique. Elles soumettent cet objet non
pas à sa banalisation ni à sa vulgarisation, mais plutôt à
l’interrogation. Réalité indicible du fait de l’atrocité qu’elle génère, la
mystique de la souffrance humaine contraint au voilement de cet
objet. En revanche, l’éloignement d’une casuistique sur cette
question permet de se prononcer sur une dimension existentielle
de la guerre et, par conséquent, de se saisir de l’objet scientifique
qui se laisse appréhender au-delà des questions d’axiologie.
Deux orientations paradigmatiques de la guerre se dégagent
dont l’une est mécaniciste et l’autre régulatrice. D’après la
première approche, la guerre est le point culminant de dynamiques
12et de forces à l’œuvre dans les collectivités humaines. Hegel
pense par exemple que la guerre permet à l’État d’atteindre son

9 Ce terme est un emprunt que nous faisons à Jean-François Lyotard,
même si pour lui, les métarécits désignent les grands systèmes
totalisants qui organisent la connaissance jusqu’au milieu du XXe siècle. Ils
s’effacent aujourd’hui avec l’avènement du postmodernisme. Il
consiste dans notre contexte à intégrer la problématique de Dieu, que ce
soit sur le plan métaphysique donc philosophique ou sur le plan de la
religion comme une méta-réalité.
10 Daniel (J.), « Rupture dans la civilisation », in Le Nouvel
Observateur, hors série, décembre 2003-janvier 2004, pp. 4-5.
11 Daniel (J.), « Rupture dans la civilisation », op. cit.
12 Hegel (F.), Principes de la philosophie du droit, Paris,
GF-Flammarion, 1998.
12 stade ultime de réalisation. Nietzsche, C. Schmitt et Lénine
épousent la même posture théorique. Pour le premier, l’homme peut
13trouver en la guerre une invitation au dépassement de soi . Pour
le second, les conflits armés déterminent les positions des
socié14tés à se structurer en « amis » et « ennemis » . Lénine par contre
pense la guerre comme une conséquence de la compétition
mondiale à laquelle se livrent les puissances capitalistes en vue du
contrôle de nouveaux marchés et afin d’assujettir les pays les plus
15pauvres . L’approche de la régulation quant à elle conçoit la
guerre comme une modalité parmi d’autres de l’action politique.
La régulation éthique de la guerre entend encadrer son exercice
par des normes morales. On peut citer la théorie chrétienne de la
16guerre juste ou la pensée de Grotius sur le droit des gens.
L’approche de la régulation réaliste de la guerre est défendue par
17Clausewitz et Raymond Aron .
Une étude sur la guerre demeure-t-elle encore pertinente
au18jourd’hui au regard de la « prétendue obsolescence » de
celleci ? Sur le plan théorique, la fin possible de la guerre est héritée
de la pensée post guerre froide. Les idées relatives à la fin de la
guerre se situent dans un processus historique dont le
prolongement et la trame majeure se traduisent par des concepts de crise,
19de déclin, voire de fin . Cette fin se problématise dans une
cer20taine mesure comme une « fin de l’histoire » qui sous-tend le

13 Nietzsche (F.), La volonté de puissance, Paris, Gallimard, 1995.
14 Schmitt (C.), La notion de politique, théorie du partisan, Paris,
Flammarion, 1992.
15 Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Paris, Le
temps des cerises, 2001.
16 Grotius (H.), Le droit de la guerre et de la paix, Paris, PUF, 1999.
17 Sur cette question, se référer également à Colas (D.), Dictionnaire de
la pensée politique, auteurs, œuvres et notions, Paris, Larousse/Bordas,
1997 ; Raynaud (P.), Rials (S.), Dictionnaire de philosophie politique,
PUF, 1998 ; Nay (O.), et al., Dictionnaire de la pensée politique, idées,
doctrines et philosophes, Paris, Armand Colin, 2005.
18Bentegeat (H.), « Sur une prétendue « obsolescence » des guerres
majeures », in Diplomatie, Les grands dossiers, février-mars 2013, p.
1215.
19 Birnbaum (P.), La fin du Politique, Paris, Seuil, 1975.
20 Fukuyama (F.), La fin de l’histoire et le dernier homme, Paris,
Flammarion, 1992.
13 démantèlement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide.
Elle se conçoit à cet effet comme si l’essence de l’histoire était la
bipolarité. Si la guerre froide imprimait un schème
d’intelligibilité du monde, sa fin rend compte de la difficulté à produire des
21cadres d’analyse. John Mueller explique que la guerre est
appelée à disparaître entre les grandes puissances. La contribution de
22Joseph Nye dans cette démarche est tributaire du soft power,
gage de relations pacifiques fondées sur la puissance culturelle.
Les conflits interétatiques sont de moins en moins nombreux au
profit de l’éclosion des guerres civiles. La désorganisation du
système international consécutive à la post-bipolarité va
s’expliquer aussi par la multiplication des conflits de troisième
génération. D’après, l’UCDP Conflict Encyclopedia, réalisée par
l’université d’Uppsala en Suède, il y aurait eu 37 conflits en
2011, dont 27 infra-étatiques, neuf en voie d’internationalisation
23et un conflit interétatique . Assiste-t-on au « bel avenir de la
24guerre » ?
La gouvernance se réfère aux institutions et aux processus par
lesquels une société détermine l’exercice du pouvoir et les
mécanismes de prise de décision dans le but de résoudre des problèmes
communs. Elle s’appuie sur des normes et des principes formels
25ou informels et sur les lois et les règles de droit . Le concept de
gouvernance associé à celui de guerre suppose que les processus
d’administration et d’exercice de pouvoir et des pouvoirs
s’organisent dans un ordre produit par la guerre. Ce principe de
gouvernance peut (ou pas) se structurer autour de la résolution
des problèmes communs en tant qu’il est un ordre de conjoncture
et de crise. Si la gouvernance se base sur les lois et les règles de
droit, la gouvernance par la guerre construit son principe d’ordre,
institue ses valeurs, son ethos et sa rationalité.

21 Mueller, (J.), Retreat from Doomsday : The Obsolescence of Major
War, New York, Basic Books, 1989.
22 Nye (J.), Soft Power, New York, Public Affairs, 2004.
23 Tiré de Mabille (F.), « Guerre et religion : entre enjeu scientifique et
défi diplomatique », in Diplomatie, Les grands dossiers, op. cit. p.
3842, p.39.
24 Delmas (P.), Le bel avenir de la guerre, Paris, Gallimard, 1995.
25 David (C-P.), La guerre et la paix. Approches et enjeux de la sécurité
et de la stratégie, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences
politiques, 2013, p. 377.
14 Ainsi, l’axiome de la guerre en corrélation avec la
gouvernance politique se conçoit à partir d’un élément fondamental à
savoir la consubstantialité de la guerre à la personne humaine. En
tant que l’homme est un animal social ou encore politique, de
manière inéluctable, elle se cristallise dans la société. La guerre
a « des racines à la fois biologiques, psychologiques et
so26ciales » . Les réalistes depuis Héraclite arguent que « la guerre
27(polemos) de tout est père, et de tout est roi » . La théorie
hobbesienne, quant à elle, définit l’état de nature comme un état de
guerre perpétuelle, d’où l’importance d’instituer le Léviathan qui
pour certains réalistes demeure l’acteur principal de la guerre.
Au-delà de la question de l’humain qui se révèle comme
ontologiquement producteur de guerre, une analyse de la
polémologie doit aussi être intégrée dans la société politique. La
guerre n’est point une relation d’homme à homme, mais une
relation d’État à État dans laquelle les particuliers ne sont ennemis
qu’accidentellement non point comme hommes ni même comme
citoyens, mais comme soldats ; non point comme membres de la
28patrie, mais comme ses défenseurs . Cette pensée rousseauiste
consacre l’État comme seul acteur de la guerre. La totalisation de
l’État ou son absolu issu du système westphalien se confirme
dans l’essence du système interétatique. D’après la pensée
aronienne, il est question d’un système dans lequel s’intègrent les
États, chacun d’eux surveillant les autres afin d’assurer sa
sécurité ; étatique puisque la guerre constitue non un rapport entre les
29individus, mais un rapport entre États . La notion de dilemme de
sécurité est ainsi sublimée. Ce dilemme de sécurité est lui-même
issu de la structure anarchique du système international et inscrit
30la guerre dans la permanence .

26 Aron (R.), Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy,
2004.
27 Tiré de Battistella (D.), Théories des relations internationales, Paris,
Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 2006.
28 Rousseau (J-J.), Le contrat social, Paris, Bordas, 1972.
29 Aron (R.), Paix et guerre entre les nations, op. cit., p. II.
30 Pour les réalistes, et notamment H. Morgenthau, « l’histoire montre
que les nations sont en permanence en train de se préparer à la forme de
violence organisée qu’est la guerre, de s’y engager activement, ou d’en
récupérer », Politics Amongs Nations. The Struggle for Power and
Peace (1948) New York, Mac Graw Hill, 2005, p. 50.
15 L’inhérence de la guerre à l’État, consacrée en raison de
l’intégration de ce projet humain (à la fois dévastateur et parfois
constructeur) dont la responsabilité est importante, ne peut être
portée que par l’État. En outre, le post-westphalisme et la
configuration du système interétatique marquaient encore la centralité
de l’État. La pensée aronienne se focalise donc sur le « choc armé
entre les États, ou encore l’épreuve de force entre les troupes plus
31ou moins organisées des Etats » . Elle n’intègre pas encore les
autres formes de conflit telle l’insurrection dans la définition de
la guerre. L’approche interétatique comme seule constitutive de
la guerre est contredite aujourd’hui à partir de la recomposition
du système international qui, s’il présidait à la suprématie de
l’État, relève de nos jours du déploiement d’un « monde
multi32centré » . À ce titre, la pensée de K. V. Clausewitz demeure
pertinente, car la guerre se caractérise par la présence de deux ou
de plusieurs unités combattantes relevant de deux entités
politiques distinctes, que celles-ci soient ou non de nature étatique.
La démarche de K. Waltz concilie tous ces points de vue à savoir
que la clef du mystère de la guerre est à rechercher dans le
comportement des hommes, la structure intérieure des États et
l’anarchie internationale. D’après la « première image », les
guerres sont dues à la nature humaine, au péché originel, aux
instincts, aux passions ou aux préjugés. Selon la « deuxième
image », la source de la guerre doit être appréhendée dans la
nature des États, des nations ou des sociétés particulières. La guerre
peut être due aux prêtres et aux rois, à l’esprit de croisade ou de
conquête. Dans cette perspective, les régimes républicains ou
démocratiques amèneront la paix puisque les peuples, suivant leur
intérêt, ne pourront pas se saborder eux-mêmes. La vision sur
laquelle Waltz insiste est l’opposition entre l’état civil qui règne à
l’intérieur des États et l’état de nature qui règne entre eux. Le
« dilemme de sécurité » est explicite dans ce cas en tant que
l’État se conçoit comme défensif et interprète les actions des
autres comme offensives. C’est donc l’anarchie internationale et

31 Aron (R.), op. cit., p. II, III.
32 Rosenau, (J.), Turbulence in World Politics. A Theory of Change and
Continuity. Princeton, Princeton University Press, 1990.
16 le fait que chaque État s’octroie le droit d’employer la force qui
33sont la condition de possibilité de la guerre .
Par ailleurs, l’usage de la force ne fut pas seulement l’apanage
de la guerre froide qui s’est incarnée dans la dissuasion nucléaire
et l’exterritorialisation des conflits qui s’associaient aux conflits
locaux. La post-bipolarité a vu la diversification de l’emploi de
la force comme une modalité par excellence du politique. L’ordre
international en tant qu’ordre politique se dévoile aujourd’hui au
travers des ruptures telle celle du 11 septembre 2001 qui amène
une nouvelle configuration des rapports de force.
Le terme de la guerre froide révèle une restructuration de la
scène internationale en raison de l’unipolarité et par conséquent
de l’unilatéralisme américain pré-11 septembre. Toutefois, la
conception du multilatéralisme s’impose de plus en plus à
l’administration américaine au regard des défis mondiaux (échec de
« la guerre contre le terrorisme », réchauffement de la
planète, etc.) et de l’émergence des pôles de puissance (Union
européenne, nouveaux pays émergents, etc.). La mondialisation
structure de manière fondamentale aussi bien la vie internationale
qu’elle imprègne les idées. De nos jours, les guerres
asymétriques, les menaces bactériologique, chimique, la prolifération
nucléaire, la transnationalisation des activités illicites, etc.,
constituent de nouveaux défis. Ainsi, si l’ennemi était identifiable
durant la période bipolaire, aujourd’hui il est de plus en plus
diffus. Le terme de la bipolarité et l’annonce d’un nouvel ordre
mondial semblaient traduire une reconfiguration du système
international. Cette nouvelle ère s’ouvrait sur une dynamique
polémologique avec l’intervention américaine en Somalie
démontrant par ce fait la permanence du processus historique porté
par la guerre.
Dès lors, la dialectique entre guerre et gouvernance mondiale
dénote d’une part l’élaboration, voire la routinisation d’une
gouvernementalité par la force, elle-même basée sur l’anarchie
constitutive du système international ; d’autre part la
gouvernance par la guerre redessine les nouveaux contours de partage
du pouvoir dans des contextes de centralisation, de concentration
du pouvoir et de cristallisation des conjonctures politiques.

33 Waltz, (K.), Man, the State and War, New York, Columbia
University Press, 1959.
17 Sur le plan théorique, une réflexion sur la guerre ne peut
s’effectuer aux antipodes d’une théorisation. En d’autres termes,
l’approche qui convient dans ce contexte se veut éclectique. Si
elle souffre d’une généralisation excessive en matière de
non-inscription dans une théorie donnée, en revanche, la complexité de
la guerre et de la sécurité, les enjeux et les stratégies des acteurs
déterminent donc ce pluralisme théorique. Le réalisme dans ce
contexte va contribuer à mettre en relief le caractère
monopolistique de l’État agissant au nom de la sécurité nationale et tous les
États étant les seuls garants de la sécurité internationale. Il est
porté par Thucydide, Machiavel, Clausewitz, Raymond Aron. Ce
paradigme est donc intelligible dans la conception de la guerre
comme garant de la défense de la puissance des États, de l’intérêt
national et de l’ordre international. Plus précisément, le concept
de puissance sur la scène internationale tel que défini par R.
Aron, comme « La capacité d’une unité politique d’imposer sa
34volonté aux autres unités » , est mobilisé dans cette réflexion.
Dans le même temps, cette définition peut être complétée par la
vision de S. Sur pour qui « La puissance est la capacité de faire,
35de faire faire, d’empêcher de faire ou de refuser de faire » . La
notion de puissance renvoie donc à la théorie réaliste. Cette
notion est inhérente à la volonté des États, de manière objective ou
non, de préserver leur survie et leurs capacités militaires et
d’implémenter leurs objectifs de sécurité. À cet effet, la construction
d’une gouvernance mondiale s’effectue dans le cadre de la
production d’une « méta-puissance » par les États-Unis marquée par
un modus operandi qui se déroule entre l’usage de la menace et
la négociation à l’égard de la question nucléaire iranienne et
coréenne. Elle se matérialise dans l’utilisation de la force à propos
de l’Afghanistan, de l’Irak et de Daesh. Si la fabrication de
36l’« omni-puissance » semble être tempérée par l’administration

34 Aron (R.), Paix et guerre entre les nations, op cit., p. 58.
35 Sur (S.), Relations Internationales, Paris, Montchrestien, 1995, pp.
253-254.
36 Le concept d’« omni-puissance » nous est imputable. Il renvoie à
l’omnipotence et l’omniprésence des États-Unis, mieux la projection
planétaire de leur puissance. Toutefois, les limites de cette dernière se
révèlent dans leur incapacité à une praxéologie en termes d’édiction de
la lutte contre le terrorisme et son effectivité. Autrement dit, la débâcle
de la coalition en Irak et l’enlisement en Afghanistan traduisent de ce
18 Obama, l’opération américaine « Enduring Freedom »
déclenchée en octobre 2001 et la constitution de la Force internationale
d’assistance à la sécurité (FIAS) par la résolution 1386 du
Conseil de sécurité ainsi que l’intervention en Irak, n’ont pas produit
des résultats satisfaisants. A contrario, ces interventions ont
davantage creusé le fossé entre les autres nations, les peuples et les
États-Unis. Le départ des troupes américaines de l’Irak le 18
décembre 2011 et le retrait de la Force internationale d’assistance à
la sécurité en 2014 ne sont pas toujours des indicateurs de la
pacification en ce qui concerne les États-Unis. Ces départs se
matérialisent par l’usure ou tout simplement la fin d’un « mandat
de guerre ». Le bilan semble mitigé, car les objectifs n’ont pas
toujours été atteints et ces États se retrouvent aujourd’hui dans la
spirale de la violence avec en toile de fond une recomposition
politique qui pourra déboucher à terme sur d’autres conflits.
L’érection du groupe terroriste État islamique en Irak, en Syrie
et en Libye témoigne de la déconfiture de ces États dont la
causalité est liée aux interventions internationales. La discontinuité
de la politique de puissance et l’exercice de la coercition
demeurent la substantialité de la politique étrangère des États-Unis.
Si la théorie réaliste avec pour fondement la notion de
puissance s’opérationnalise davantage dans le cadre du système
international, en revanche, le positionnement stratégique des
entrepreneurs de la guerre dans la mouvance d’une direction
politique, les acteurs politiques en quête de pérennisation du
pouvoir, l’intelligibilité de leurs actions doivent être saisis à partir de
la conception wébérienne de la puissance. Elle est « la chance de
faire triompher au sein d’une relation sociale sa propre volonté,
même contre des résistances, peu importe sur quoi repose cette
chance ».
Le réalisme s’appuie également sur la conception
clausewitzienne de la guerre. La dyade entre guerre et gouvernance
politique, en tant qu’enchâssement des deux réalités,
s’appréhende d’après la pensée de C. Von Clausewitz. Pour ce dernier
« …La politique est la matrice dans laquelle la guerre se
développe ; ses linéaments déjà formés rudimentairement s’y cachent

fait l’impuissance de l’hyperpuissance, décrite par B. Badie,
L’impuissance de la puissance, essai sur les incertitudes et les espoirs des
relations internationales, Paris, Fayard, 2004.
19 comme les propriétés des créatures vivantes dans leurs
em37 38bryons » . La guerre est donc un instrument de la politique .
Dans ce contexte, l’appréhension de la dialectique guerre et
gouvernance politique s’effectue à partir non seulement du prisme
interétatique, mais aussi de manière plus large à partir de deux
entités politiques distinctes. En d’autres termes, cette conception
permet de saisir les dynamiques de guerre à l’épreuve du
gouvernement politique qui se déroulent au cœur des nations ; les
guerres civiles, ethniques avec pour fondement la compétition
politique, in fine la gestion politique. Dans ce sillage, les
rébellions, les guérillas, les mouvements de libération et les
mouvances terroristes constituent autant d’acteurs insérés dans le
processus de fabrication de la violence.
L’école idéaliste quant à elle postule l’effacement des États
derrière la puissance du droit international et du multilatéralisme
au nom de la sécurité collective. La société civile et les réseaux
concourent également à l’organisation de la paix mondiale. Le
désarmement demeure l’un des instruments de réduction des
tensions. Elle est incarnée par E. Kant, Léon Bourgeois, Antonio
Gramsci, Woodrow Wilson. La concrétisation de cette pensée
dans le cadre de cette réflexion s’observe à partir du
multilatéralisme défendu par l’Europe comme garantie de la sécurité
collective. La réflexion sur la gouvernance démocratique
s’organise ainsi autour d’un idéal de paix consacré par E. Kant.
L’école transnationaliste énonce par contre que les États et les
sociétés civiles cohabitent dans le système mondial au nom de la
sécurité globale. L’interdépendance suppose que l’État ne peut
plus revendiquer le monopole des affaires diplomatiques. Si elle
est au confluent entre l’idéalisme et le réalisme, la branche
libérale érigée par Joseph Nye et Robert Keohane qui dévoile le soft
power et le leadership sans hégémonie incarne ce double
héritage. La branche « intersociale » dont James Rosenau et Bertrand
Badie sont les tenants se décline par des logiques d’inclusion des
sociétés dans le jeu mondial et le multilatéralisme convient à
appréhender les enjeux de la guerre et de la paix mondiale dans le
cadre de ce travail.

37 Von Clausewitz (C.), De la guerre, Paris, Minuit, 1950, p. 45.
38 Vw, op.cit., Paris, Saint Amand, 1965, p. 452.
20 Le constructivisme par contre, avec Peter katzenstein et
Alexander Wendt, repose sur le principe selon lequel le système
international est socialement construit et subjectif. La notion de
« sécuritisation » nous permet de saisir cette logique de
construction de la sécurité au travers des valeurs, des règles et des
identités.
Enfin, l’école critique pose le postulat selon lequel la sécurité
est ce qu’on en fait. Elle ne relève pas de la raison et d’une
rhétorique objective, mais du discours des dominants du moment.
L’État est incapable d’assurer la véritable sécurité physique à ses
populations. L’émancipation des hommes est plus importante
que la survie des États. Ceci suppose le droit d’ingérence
humanitaire.
Ce pluralisme théorique qui se conjugue concomitamment
avec les cinq familles théoriques de la sécurité prouve que la
guerre comme fait et réalité ne peut être intelligible à partir d’une
vision du monde, car les visions et les réalités sont éclatées. La
prise en compte de toutes ces familles pose des problèmes
d’alignement sur un ordre théorique spécifique et donne à lire non pas
simplement un croisement des différentes positions, mais surtout
un flou qui menace l’édifice théorique de cette réflexion.
Cependant, l’originalité d’une telle démarche permet non seulement de
revisiter la guerre, mais surtout de souligner la complexité de ce
phénomène. Le sens de cette démarche recouvre ainsi une
anarchie dont parlent les épistémologues. La démarche poppérienne
prend donc tout son sens dans ce contexte. Si K. Popper a une
aversion contre les théories qui versent dans l’historicisme à
39l’instar du marxisme , la transposition de cette matrice dans le
contexte particulier de la réflexion sur la guerre incite donc au
refus des totalitarismes qui conduisent généralement dans une
problématique de la guerre à faire intervenir le réalisme et dans
une moindre mesure l’idéalisme comme s’ils renfermaient la
seule traduction de l’intelligibilité du réel qui recouvre la
polémologie.
Au demeurant, il n’est pas question dans cette réflexion de
construire un idéal type, une typologie, une praxéologie ou une
phénoménologie de la guerre. L’analyse repose sur le rapport
entre la guerre et la gouvernance politique interne et mondiale.

39 Popper (K..), Misère de l’historicisme, Paris, Presses Pocket, 1991.
21 Le questionnement majeur se construit sur les fondements d’une
gouvernementalité par la guerre. En d’autres termes, comment la
guerre régit-elle l’institutionnalisation d’un ordre politique
mondial assuré par la (les) puissance(s) d’une part et d’autre part,
comment l’ordre politique interne se constitue-t-il au travers de
la guerre ?
La structuration de cette étude se dessine d’après un
ordonnancement qui met en évidence la matrice de la guerre dans la
production de l’ordre politique d’un côté et le dépassement de
cette guerre en vue de la constitution d’une mondialité politique
internationale basée sur la démocratie d’un autre côté.
Primo, la gouvernementalité par la guerre s’inscrit autour de
trois dimensions à savoir la construction de la guerre sur le plan
cognitif, axiologique et normatif. La guerre est l’objet d’une mise
à l’agenda qui suppose la politisation ou la fabrication politique
de la menace qui aboutit ainsi à l’intervention. La «
sécuritisation » et la construction des matrices cognitives par les acteurs
étatiques ou par les acteurs terroristes déterminent l’usage de la
force et de la violence comme caractérisation de la puissance ou
du rejet de l’ordre mondial, de la pensée contradictoire de
production de la paix hégémonique. Penser la guerre comme l’un
des constituants et référents majeurs du système international,
c’est aussi la saisir sous l’angle des politiques publiques
internationales. La guerre s’ordonne d’après un processus de fabrication
et de politisation qui suppose un cadre général et un système
d’actions. Ce cadre s’énonce autour des logiques différenciées
des acteurs dont les schèmes de pensée, les axiomes qui
structurent leurs actions, la définition de l’agenda international et de
l’ordre mondial se traduisent parfois dans une convergence et une
dissonance relatives à la multiplication des schèmes politiques.
Comprendre la gouvernance par la guerre revient à ouvrir les
boîtes noires des différentes institutions, des États, les logiques
qui gouvernent les activités des entrepreneurs de la guerre, des
acteurs des guerres asymétriques afin de saisir le mode de
fonctionnement, les moyens, les finalités qui participent de la
construction de l’ordre international. Cette optique permet
également d’appréhender le cadre cognitif et normatif dans lequel se
déroulent les différentes actions.
La seconde dimension s’articule autour de l’implémentation
de la guerre. Elle éclaire sur la différenciation des modes d’action
22 et des pratiques des différents acteurs. Les logiques d’action et
de sens dans le processus d’élaboration et de mise en œuvre des
politiques de guerre par les acteurs constituent un prisme
permettant de mettre en évidence la cohérence ou les incohérences de
ces dynamiques. Ceci est d’autant plus prégnant que l’ordre
international en construction se dessine en pointillé et se détermine
40d’après une matrice de formation, c’est-à-dire inconsciente et
stochastique. La gouvernance par la guerre dévoile les logiques
des puissances taraudées par la finalité d’une gouvernance
mondiale qui s’opérationnalise à partir du positionnement stratégique
et géostratégique et les défis de la sécurité internationale. On note
d’ailleurs l’accroissement des dépenses militaires qui révèle la
pensée stratégique des puissances militaires. Les doctrines
militaires deviennent ou redeviennent plus offensives et
expansionnistes sous couvert de la défense des intérêts
nationaux. On constate un investissement croissant des États dans les
hautes technologies et dans les systèmes d’armes plus
sophistiqués et plus coûteux. Les dépenses militaires de ces États sont
passées de 839 milliards de dollars en 2001 à 1630 milliards de
41dollars en 2010 . Le 11 septembre 2001 consacre un nouveau
paradigme d’intervention qui va se structurer autour de la
« guerre contre le terrorisme ». Si cette période inaugure un
accroissement exponentiel du budget de la défense américaine,
aujourd’hui on assiste à une certaine hausse. En clair, la
proposition de budget de défense pour 2016 se monte à 585,3 milliards
42de dollars, contre 560 pour 2015, soit une hausse de 4,5 % . Si
l’on observe une baisse du budget entre ces deux périodes, la
signification pourrait être relative au fait de la pluralité des guerres
menées par les États-Unis durant la période post 11 septembre.
Aujourd’hui, la guerre contre l’Organisation de l’État islamique
représente la seule guerre extérieure.
Cette forme de gouvernance met aussi en exergue une autre
typologie de la guerre, notamment la guerre asymétrique dont les

40 Berman, (B.), Longsdale, (J.), Unhappy Valley, Conflict in Kenya and
Africa, Book one : State and Class, Portsmouth, James Carrey, 1992.
41 Boulanger (P.), Géographie militaire et géostratégie. Enjeux et crises
du monde contemporain, Paris, Armand Colin, 2011, p. 9.
42 Défense et Sécurité Internationale, DSI, n°112, mars 2015, p. 14.
23 actions des acteurs brouillent tous les repères et dont les
revendications achoppent sur la volonté d’une institutionnalisation du
fondamentalisme religieux et la réclamation d’un nouvel ordre
international. Ces formes de violence décrivent la recomposition
de la conflictualité. Dans cet ordre d’idées, si elle est génératrice
de désordre, la guerre est inhérente à la construction de l’ordre
international. Autrement dit, si elle est productrice de chaos, elle
représente aussi un mode de régulation coercitive du politique en
décomposition conduisant ainsi à des dynamiques de gestion
politique du conflit et de management politique post conflit.
La dernière vision de la gouvernance par la guerre trace les
modalités politiques inhérentes au conflit en tant que finalité
politique. En d’autres termes, la reconfiguration du champ politique
ou des logiques de distribution des pouvoirs contribue à la
matérialisation du conflit dans le champ politique. L’ouverture
politique induite par les processus de transition démocratique en
Afrique implique de nouveaux enjeux et défis politiques
débouchant sur une détotalisation du champ politique et social qui
amène les gouvernants à mettre en œuvre des règles du jeu visant
au contournement des normes démocratiques à l’instar de la
prorogation du mandat présidentiel au travers de la révision
constitutionnelle, du clientélisme politique, du trucage
électoral… Ceci donne lieu à une restauration autoritaire dont la finalité
43porte sur l’éternisation au pouvoir (Cameroun, Burkina Faso) .

43 La révision constitutionnelle (concernant la loi n° 2008/001 du 14
avril 2008 modifiant certaines dispositions de la loi n°96/06 du 18
janvier 1996 portant révision de la Constitution du 2 juin 1972) relative à
la prorogation du mandat présidentiel au Cameroun institue la
disposition constitutionnelle afférente à l’article 6 alinéa 2 nouveau qui dispose
que « le Président de la République est élu pour un mandat de sept (7)
ans. Il est rééligible ». Cette disposition ne délimite pas le mandat
présidentiel, il est donc indéfini. À la fin du septennat en 2018, si le
président Paul Biya se retire du pouvoir, il y aura passé 36 ans. Dans le
cas contraire, un deuxième septennat post révision constitutionnelle du
14 avril 2008 lui fera passer 43 ans au pouvoir.
Si cette révision constitutionnelle a abouti à une prolongation du
pouvoir au Cameroun, dans le cas du Burkina Faso, elle s’est plutôt soldée
par la fuite du président Blaise Compaoré. En effet, le projet de révision
constitutionnelle relatif à la modification de l’article 37 inhérent au
mandat présidentiel, soumis à l’Assemblée nationale, devant être
24 Le durcissement des mécanismes autoritaires conduit les
dirigeants à rester les maîtres du sens. Dans un contexte de fermeture
politique en temps démocratique conjuguée à la compétition
économique autour de la rente étatique, la guerre constitue un mode
d’accession à la magistrature suprême. Le gouvernement par la
guerre participe donc d’une modalité de partage du pouvoir. En
d’autres termes, les politiques de sortie de crise en Afrique sont
intimement liées à ce partage. Au-delà de la notion d’anarchie
et/ou de la conception hobbesienne de l’état de nature comme
constitutif de l’ordre international, l’imposition de l’imperium, le
rétablissement d’un ordre dans le désordre mondial, la définition
et la capitalisation des enjeux stratégiques et géostratégiques
procèdent d’un appel à une direction mondiale qui s’opère aussi par
la guerre en tant qu’institutionnalisation d’une puissance
mondiale. Dans cette optique, l’action belligène des États-Unis
détermine la suprématie adossée au principe de guerre en tant que
présupposés de la politique de puissance. La guerre participe
d’une révision de la conception wesphalienne de l’interétatisme.
En clair, la révision du monde stato-centré vers un monde
multipolaire avec en prime la volonté de production du sens par les
acteurs de la guerre asymétrique et/ou les nihilistes, marque les
nouveaux contours du système international. La guerre s’institue
ainsi comme un préalable de la gouvernementalité politique. Elle
concourt à la production et à la régulation du politique sur le plan
interne. Elle participe également de la recomposition de l’ordre
politique. Elle suscite quelques fois le renouvellement des élites
politiques. Elle peut aussi déboucher sur une ouverture politique
qui ne représente pas en soi une fenêtre d’opportunité pour les
belligérants ; tant elle contraint plutôt les acteurs au pouvoir à
procéder à la mise en place d’un gouvernement d’union nationale
intégrant les adversaires. L’obligation pour les gouvernants de

adopté le 30 octobre 2014 a conduit à une crise politique. Les
mobilisations sociale et politique se radicalisent et conduisent à une
insurrection qui obligera ce dernier à prendre la fuite le 31 octobre 2014
après 27 ans de pouvoir. Une dissension entre les différentes factions
de l’armée s’organise pour la succession présidentielle. L’issu de
l’insurrection au Burkina Faso s’apparente à celle des révolutions arabes.
Ceux qui ont lutté pour le départ du président Compaoré à savoir la
société civile et les partis d’opposition seront écartés de la délibération
politique relative à la direction du processus de transition politique.
25 former ce gouvernement est fonction des accords de paix et de la
menace imminente ou latente qui pèse sur le pouvoir en cas de
rupture du contrat entre le pouvoir et les forces dissidentes. Le
gouvernement par la guerre se déroule dans le cadre des guerres
internes mettant en lumière des changements politiques et des
manières de redessiner l’ordre politique.
Secundo, la « gouvernementalité démocratique mondialisée »
quant à elle suppose la possibilité de transcender la guerre
comme modalité significative et pertinente du politique et de
l’ordre international afin de lui opposer un mode de gouvernance
tributaire d’une universalité des valeurs fondées sur la
démocratie. Si la guerre est consubstantielle au fondement de l’État
moderne en tant que l’État a fait la guerre et la guerre a fait
44l’État , le dépassement de la guerre ne peut être possible que
suivant une posture idéaliste. La réflexion sur la nature de l’État
moderne et postmoderne présente toute son acuité. L’État
moderne se construit grâce à la guerre, et la revendication du
monopole de la violence légitime en demeure le socle. L’État
postmoderne, continuum de l’État moderne, est concurrencé par
de nombreux acteurs et des phénomènes, telle la mondialisation,
qui fragilisent ses fondements donnant lieu à une réadaptation,
voire à sa réformation comme ordre politique. La construction
45d’une paix perpétuelle peut donc être envisageable. L’utopie

44 Sur la question de la guerre, de la contrainte dans la formation de
l’État, se référer aux socio-historiens Tilly (C.), The Formation of
national state in Western Europe, New York, Princeton University Press,
1975 ; Contrainte et capital dans la formation de l’Europe 990-1990,
Paris, Aubier, 1992 ; Genet (J.P), L’État moderne : genèse, bilan et
perspectives, Paris, actes du colloque du CNRS, 1990 ; « La genèse de
l’État moderne » in Bourdieu (P.), Actes de la recherche en sciences
sociales, n° 31, 1997 ; Elias (N.), La dynamique de l’Occident, Paris,
Calmann-Lévy, 1975.
45 Pour Emmanuel Kant, la paix est nécessaire ou plutôt possible parce
qu’elle est moralement nécessaire. Pour lui, on peut dire que ce pacte
de paix universelle et durable ne constitue pas simplement une partie,
mais la fin ultime tout entière de la doctrine du droit dans les limites de
la simple raison. L’accord de paix perpétuelle consiste en trois articles
1) « La Constitution civile de chaque État doit être républicaine », 2)
« Le droit des gens doit être fondé sur une fédération d’États libres »,
26 consent à transcender cette vision pour introduire d’autres
catégories épistémologiques qui permettent de se concentrer sur une
autre structuration de l’ordre international fondé sur les idéaux
de paix et de démocratie. Cependant, le passage de l’utopie à la
réalité, de l’idéologie à la concrétisation demeure une tâche
considérable. La gouvernance mondiale suscite donc des
interrogations de l’ordre du normatif, de l’axiologique, des sujets
ainsi que des objets de la gouvernance. La seule force et la
puissance permettent-elles de fonder le fait de gouverner ? Comment
délibère-t-on pour procéder à la représentation des États
gouvernants ? Les résolutions de Yalta en termes de partage du monde
et la configuration actuelle de l’ordre international suffisent-elles
à produire de la gouvernance mondiale ? Les sujets de la
gouvernance mondiale légitiment-ils l’action des gouvernants ? Toutes
ces questions permettent de confronter les pratiques
gouvernementales mondiales et une réflexion poussée à ce sujet autorise à
contredire l’existence d’une démocratie mondiale. Tout ceci
oblige à repenser les modalités politiques à l’œuvre en vue de
construire de nouveaux référents et une nouvelle
gouvernementalité politique et démocratique basée sur une démocratie
mondiale.

3) « Le droit cosmopolitique doit se borner aux conditions d’une
hospitalité universelle ». D’après Kant, l’État mondial risquerait d’être
tyrannique et inefficace. Même la fédération pourrait être refusée par
les États. Il se contente plutôt d’une alliance très lâche d’États contre la
guerre sans pouvoir contraignant. Projet de paix perpétuelle, 1796. Sur
cette question, lire Habermas (J.), La paix perpétuelle. Le bicentenaire
d’une idée kantienne, Paris, Le Cerf, 1996.
27





Première partie.
Construction et politisation
de la guerre : entre régulation
et dérégulation politiques



La guerre est saisie d’une part suivant les confrontations
actuelles dont les méandres demeurent flous, parfois inédits à
l’instar de la « guerre contre le terrorisme ». Le fondement, les
belligérants et les visées de la guerre dévoilent la mise en œuvre
de rapports de force. Ces rapports mettent ainsi en évidence
l’incomplétude et la nébuleuse d’un ordre international sui generis
dont la matrice est l’ordre et le désordre.
L’intérêt réside d’autre part dans la prise en compte de
l’approche de la guerre par les terroristes. Se cantonner dans une
posture épistémologique qui mette en évidence la seule vision
stato-centrée de la guerre ne permet pas de rendre compte de la
complexification de l’arène internationale. La portée de la
menace diffuse, les contours imprécis de l’ennemi obligent à
intégrer les dynamiques des autres protagonistes des conflits.
Soumettre le système international à une lisibilité contraint à
comprendre les schèmes cognitifs qui gouvernent les actions des
individus, des organisations terroristes et des terroristes
euxmêmes. L’importance ne porte pas sur une approche
psychologique ou psychanalytique des sujets, mais sur l’appréhension des
modes de pensée, de la praxis politique, des jeux, des enjeux, des
ressorts idéologique, tactique et stratégique qui se déroulent dans
le processus de conflictualité porté par les terroristes.
29 La gouvernance politique par la guerre détermine les contours
d’un hégémon des grandes puissances productrices du droit et de
la dialectique de l’ordre et du désordre. L’imperium actuel doit
être perçu à partir des sphères de puissance et d’influence entre
puissances traditionnelles occidentales et puissances émergentes.
L’ordonnancement normatif du droit de la force et
l’institutionnalisation du pouvoir par la force décrivent l’une des facettes de
la posture impériale des grandes puissances donnant naissance à
des pouvoirs hérités de la guerre. La gouvernance mondiale par
la guerre est sujette à une crise de la gouvernabilité des États et
renforce les mécanismes non démocratiques annihilant ainsi le
pouvoir des peuples. Cette gouvernance s’opère au travers d’une
mise à l’agenda qui présente les contours d’une politisation de la
guerre à partir des matrices cognitives, normatives et
axiologiques. Elle s’énonce également à partir d’une
opérationnalisation de la guerre qui retrace l’éclatement des
modes d’action des acteurs. Elle s’articule enfin autour d’une
recomposition de l’ordre politique qui met en évidence les
mécanismes de reconfiguration politique, les dynamiques de
production des pouvoirs et les stratégies des acteurs.
30


Chapitre I.
Politisation et mise à l’agenda
international de la guerre



L’épistémè qui gouverne la pensée de la guerre suppose qu’à
un moment donné, des nations et des institutions se fondent sur
une rationalité pour penser, dire et faire la guerre. Le fondement
et les objectifs qui sont assignés à la guerre dépendent de la
formulation idéelle de celle-ci et se décline en termes de pacification
de l’ordre international ou d’imposition de la paix par la guerre,
de captation de ressources, de diktat des valeurs, de domination
(démonstration et projection de la puissance, sanction, etc.), de
sauvegarde de la sécurité intérieure des États. Les politiques, les
institutions, les stratégies, les moyens contribuent à produire
cette pensée de guerre. La pensée et l’idée de guerre constituent
des socles qui permettent de donner vie à la chose qu’est le conflit
armé. Si ce dernier ne se limite pas à la pensée du fait de
l’impensé qui se structure autour d’une action non nécessairement
articulée et formalisée, l’idée conditionne néanmoins les actions.
La mise à l’agenda de la guerre renvoie d’abord à
l’environnement international post guerre froide enclin à une
déconstruction politique consécutive au brouillage de repères
induit par le terme de cette guerre. Ensuite, la problématisation de
la guerre est formalisée et formulée en tant qu’absolu et ultime
recours devant assurer la pacification de la vie internationale.
Celle-ci est également appréhendée comme la condition
cardinale après toutes les voies de recours permettant d’assurer la
stabilité de l’ordre mondial. Ainsi, le recours à la force s’établit
dans une dialectique contradictoire où la téléologie assignée à la
guerre revient à pacifier l’ordre international.
Sa conception comme problème public amène à disséquer les
référentiels, les décisions et les moyens qui concourent à la
persuasion, à la séduction, à la médiation ainsi qu’à la contrainte
31 donnant lieu à la compréhension des pensées politiques, aux
matrices cognitives des acteurs, à la prise de décision collégiale ou
non de l’intervention militaire. En d’autres termes, ceci permet
de décliner les politiques étrangères des puissances et les visions
des acteurs non étatiques dans le processus de fabrication de la
guerre et partant de la gouvernance mondiale.
Au demeurant, la construction politique de la guerre
s’appréhende à partir de deux acteurs à géométrie variable, en
l’occurrence les acteurs étatiques et les individus ou groupes
terroristes et/ou révisionnistes. Elle se donne à voir au travers de la
guerre froide et du prolongement historique de la post-bipolarité
dont la centralité est le 11 septembre. Cependant, la question des
autres acteurs sans souveraineté à l’instar des ONG par exemple
dans la compréhension et/ou la fabrication de la guerre reste
résiduelle dans ce contexte du fait surtout de leurs visions qui
s’appesantissent davantage sur une posture idéaliste et normative
du système international. La construction politique de la
conflictualité s’effectue donc sur un triptyque entre idéologie, norme
juridique et fondement politique en temps de guerre froide. Cette
46construction s’opère dans l’optique d’un temps mondial post
guerre froide où on observe l’action prégnante des acteurs et/ou
des individus et groupes dont l’une des composantes est
l’absence de souveraineté. Elle met aussi en évidence les différentes
pensées stratégiques qui conduisent à l’esprit de guerre articulé
autour d’une dialectique entre sécurisation et production de
l’hégémon. Tout ceci se déploie dans un contexte de crise de sens et
de désenchantement du monde inhérents à la postmodernité.
Section I. La puissance et la modernité :
grille de lecture de la guerre
Une analyse sur la gouvernance par la guerre nécessite qu’on
s’appesantisse sur la notion de puissance en tant que celle-ci se
veut la garante du système international en termes d’ordre et de

46 Voir Zaki Laïdi, « Le temps mondial. Enchaînements, disjonctions et
médiations », Les cahiers du CERI, 14, 1996.
32 désordre, de stabilité et d’instabilité. Elle détermine la guerre,
négocie la paix, conçoit les normes, les instruments, les
mécanismes de conflit et de régulation. La puissance est au cœur
des processus de guerre et de paix. Elle contribue au dilemme de
sécurité en fournissant l’armement, la technologie de guerre, la
pensée stratégique et militaire. Sa prépondérance, sa
prééminence et le droit de veto lui permettent de se prononcer sur la
rupture de la paix internationale. La conduite de la gouvernance
mondiale par la puissance est liée à la praxis sécuritaire qui
découle de la production des schèmes stratégiques et de la stratégie
militaire. Cette praxis s’exprime au travers de l’action politique,
diplomatique et militaire. Cependant, ceci ne suppose pas
l’omnipotence ni l’omniscience de la puissance. Le conflit étant
inhérent à l’homme, la puissance ne se rattache pas à un génie
qui ouvrirait la boîte de pandore. Elle est un acteur prépondérant
du système de guerre et de paix par le fait qu’elle intervient dans
le processus à savoir la constatation de la rupture de la paix et de
la sécurité internationales, le déroulement du conflit, les
opérations de prévention, de maintien, de consolidation de la paix, les
politiques de reconstruction et les réformes du secteur de la
sécurité. Elle peut également intervenir dans l’une des étapes du
conflit ou du rétablissement de la paix.
Loin d’un absolutisme dont l’ambition serait de gommer les
formes de puissance, il est important de situer cette notion dans
le cadre d’une domination mondiale constitutive de la
gouvernance mondiale. Cependant, les notions de puissance régionale
ou moyenne, si elles portent une signification importante du fait
que la puissance se définit dans un rapport de force avec d’autres
entités, n’acquièrent cependant pas toute leur opérationnalité
dans ce contexte. Ce qui se joue dans ce cadre, c’est la puissance
de la puissance. Celle-ci s’entend comme la capacité auto
légitimatrice de la puissance, au travers de ses capacités, à s’instituer
comme principal producteur de sens. En revanche, l’entendement
de cette dernière n’est pas non plus conçu dans une perspective
d’un deus ex machina, d’une déité ou d’une immanence. Elle est
possibilité de ressources, capacité de projection et volonté de
régir le monde. Sa domination ne se limite pas sur le plan terrestre
et s’observe également sur le plan spatial. Elle est aussi et surtout
33 impuissance. Celle de définir les ennemis, de produire et de
conduire une pensée et une action cohérentes sur la marche du
monde.
Dès lors, la puissance est d’abord le produit de l’histoire
occidentale. Elle s’incarne dans un triptyque entre rationalité,
modernité et domination. L’essence de la puissance se donne à
voir au travers d’autres référents tels que la force et la violence,
le pouvoir et l’autorité, la légitimité et l’illégitimité. La
domination, sans être totalisante, se rapproche de tous ces référents dans
le sens où elle use de la force, s’incarne dans le pouvoir,
matérialise l’autorité (en tant qu’attribut de légitimité) et s’organise sur
l’illégitimité. Celle-ci est consécutive à la production de la force
et à l’usage de la violence qui n’obéissent pas à la loi, aux
conventions, au consensus et à la délibération.
Concernant la modernité, il est important de mobiliser la
raison cartésienne afin de comprendre les ressorts de sa
matérialisation. La raison d’après Descartes est la seule faculté
qui nous fait véritablement homme et est la puissance de
discerner le vrai du faux. Elle s’inscrit dans l’universalité et « est la
chose du monde la mieux partagée ». Si la raison cherche à
établir une relation entre l’action de l’homme et l’ordre du monde,
elle est au cœur de la science. Au-delà de cet universalisme
cartésien, l’Occident tente de construire sa propre rationalité. Par un
processus de domination, il s’attelle à universaliser cette
rationalité au travers de la force, la séduction, la persuasion, l’influence
et l’axiologie. Cette dernière contribue à fonder la supériorité qui
permet de disqualifier l’Autre. Ainsi, si la raison confère
l’autonomie et la liberté du sujet, la retraduction de cette raison conduit
à l’assimilation des autres. Le projet d’universalisation de la
raison amène à la domination occidentale, à la colonisation et à
l’impérialisme. La non-adhésion à cette rationalité qui est
conférée par des mécanismes de domination symbolique (entendue
dans le sens bourdieusien) et de domination physique concourt à
la survenue d’un malentendu qui s’inscrit dans une logique de
rejet ou d’assimilation. Le rejet peut être dû au refus d’intégration
de cette forme de raison helléniste dictée par la croyance en
l’infaillibilité de sa propre raison, l’assomption du particularisme à
l’universel qu’imprime la volonté d’impérialisme et d’imposition
d’une vérité unique. Ce rejet est donc conforme à une dissidence
34 dont la concaténation est le refus d’un conformisme et
l’opposition à un universalisme totalisant. Le fait de clamer sa
particularité, de convoquer sa différence, de se penser comme
une autonomie fait croire à la dissidence et au rejet de la
puissance dans sa volonté d’assimilation et d’inféodation du singulier
non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante.
La modernité est consubstantielle à la raison. D’ailleurs,
l’Oc47cident, considéré dans une large mesure comme puissance , a
associé la modernité au triomphe de la raison. Cette modernité
s’opère par la destruction des ordres anciens, le triomphe de la
48rationalité objective ou instrumentale . Le passage à la
modernité s’est produit autour de quatre révolutions à savoir la
révolution scientifique, les révolutions politique, culturelle et
industrielle.
Cette conception de la modernité introduit la vision
occidentalo-centriste qui disqualifie les autres cultures et civilisations
dans le projet de lecture, d’interprétation, de transformation et de
production du monde. Elle a rendu inopérable la sacralité et
s’institue dans la désacralisation. Elle se poursuit par la postmodernité
et débouche sur le règne du consumérisme. L’introduction des
autres dans cette Weltanschauung est un processus d’habituation
qui consiste en l’intériorisation des cadres de référence de la
puissance et l’extériorisation des schèmes culturels inhérents à ce
dernier. Si la mondialisation est le lieu de rencontre du local et
du global, elle marque néanmoins le règne d’une culture
dominante, de l’idéologie ultralibérale et aboutit à la consécration d’un
ethos de l’oeconomicus désormais garant de la raison universelle.
La domination consiste pour l’Occident à contraindre les
autres à l’appropriation de ses valeurs. Le refus de la pluralité des
substrats culturels et des civilisations, le bannissement des
histoires et l’ambition d’homogénéisation révèlent le projet de
l’unicité de la pensée. Cette unicité n’est pas un englobement des
autres dans l’unique ou le seul, elle est essentiellement refus
d’inclusion et exclusion de l’Autre dans le projet délibératif de la
conduite de la société humaine. La prétention à la totalisation est

47 La mise en sens de l’Occident et de la puissance ne procède pas d’une
« assimilation réciproque » ; terme emprunté à Jean-François Bayart.
La puissance dérive de l’Occident et l’Occident produit la puissance.
48 Touraine (A.), Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992, p. 14.
35 ainsi perspective individualisante et matérialité de l’un. L’un ne
se rapproche pas du multiple pour se constituer. Il est plutôt
enferré dans sa propre réalité. La puissance s’enferme dans une
49entéléchie en tant qu’état de perfection. La puissance puise
donc dans un ethos de l’individualisme et de l’économique qui
se matérialise par ce que Michel Foucault appelle « la rationalité
politique néolibérale » qui induit la totalisation de l’économique
dans toutes les sphères : politique, sociale et culturelle. Le
mondialisme comme nouvelle idéologie s’offre la prétention de
supplanter l’essence de l’homme prise dans la perspective
heideggérienne.
Dans cet ordre d’idées, Amin Maalouf, en se fondant sur
l’épuisement de nos civilisations, se demande si l’humanité n’a
50pas atteint le « seuil d’incompétence morale » . Le conflit est
donc la résultante de cette volonté occidentale de ne produire que
du soi sans se préoccuper de l’Autre dans l’accomplissement et
la fabrication de la réalité sociale. Le refus d’intériorisation de
l’éthique universelle creuse sans cesse le fossé entre la puissance
51et les « impuissances » . Ce fossé est le terreau de la guerre.
Le déclin de la puissance se révèle dans ce triptyque.
JeanChristophe Rufin revisite l’ordre international à la lumière de
Rome. Il fait ainsi référence à Polybe qui substitue l’idée d’une
responsabilité impériale et d’une mission universelle face au vide
de Rome. Une civilisation ne peut contempler longtemps le vide
52autour d’elle sans être saisie par l’idée de sa propre mort . Le
mondialisme marque aussi de manière plus profonde la crise de

49 Nous empruntons ce concept à Aristote.
50 Maalouf (A.), Le dérèglement du monde. Quand nos civilisations
s’épuisent, Paris, Grasset, 2009.
51Ce terme nous est imputable. Il est à l’opposé de la puissance et est
par conséquent sujet et objet de la domination de la puissance. L’État
impuissant ne se résume pas simplement dans l’accomplissement de la
volonté de la puissance. Il se veut d’abord puissance même si celle-ci
est limitée dans ses capacités. Car la souveraineté lui confère la capacité
de s’autogérer. L’impuissance peut devenir également une puissance ;
tout comme la puissance peut être transcendée par d’autres ou tout
simplement décliner et devenir impuissance.
52 Rufin (J-C.), L’empire et les nouveaux barbares, Paris, JC Lattès,
2001, p. 23.
36 l’Occident et par conséquent celle de la puissance. Cette crise
atteint ses fondements politique, économique et social. D’après Ali
Laïdi,
L’Occident sait que la généralisation de son modèle est
une chimère… Un monde totalement occidentalisé est un
monde épuisé, perdu, mort à court terme. La victoire de
l’occidentalisation du monde signifierait donc sa défaite.
Le modèle occidental ne peut se perpétuer que si une
minorité d’êtres humains l’appliquent… tandis que la
majorité s’en accommode tant bien que mal. C’est
pourquoi le mondialisme est un cauchemar. Pour l’éviter,
l’Occident doit limiter sa puissance. Il doit faire preuve de
tolérance et reconnaître que l’autre possède aussi une
53partie de la vérité .
Section II. Politisation et/ou problématisation de la guerre
par les acteurs étatiques
L’érection de la guerre sur le plan international comme
modalité politique de gouvernance est saisie à partir du processus de
légitimation qui entoure la guerre. Ce processus s’enracine dans
une vision du conflit en tant qu’il est une consubstantialité de la
vie internationale. La conception paradoxale de la guerre la place
dans une dyade qui se traduit par la décomposition qu’elle suscite
et la recomposition du système international. Elle se décline
comme un procédé de pacification des mœurs politiques.
L’objectivation de la guerre contribue à la considérer comme une
méta-réalité par laquelle tout s’explique. Tout prend racine et se

53 Laïdi (A.), « Le mondialisme occidental a ses limites », in Le Monde,
hors série, 2010-2011, pp. 68-69, p. 69. Sur cette question se référer
également à l’entretien avec Tzvetan Todorov « Barbarie et
messianisme occidental », in La revue internationale et stratégique, n° 75,
automne 2009 ; entretien avec Hubert Védrine », « le danger de
l’occidentalisme », in La revue internationale et stratégique, op. cit ; Doudou
Diène, « crise identitaire du monde occidental », in La revue
internationale et stratégique, op. cit.
37 définit au travers d’une dynamique polémologène. Aussi,
l’essence et la téléologie de l’ordre international reposent-elles sur
une césure qui, elle-même, se comprend grâce au conflit. Dans
cette perspective, l’érection des puissances, leur déclin, le
positionnement des États, la constitution des alliances, la
structuration de la scène internationale sont inhérents à la guerre.
La « sécuritisation » s’appréhende comme la fabrication
politique et/ou la problématisation de la question de la sécurité sur le
plan international. Cette fabrication s’articule autour de la
construction de la menace et des ennemis et oblige à la lutte contre
ces phénomènes au travers d’une production de la pensée
stratégique. Cette pensée conduit à l’implémentation d’un complexe
militaro-industriel dont les arsenaux devraient produire une
puissance de feu et contribuer, soit à l’offensive, soit à la dissuasion.
Elle peut aussi conduire à l’augmentation des budgets et des
programmes militaires. Cette formalisation dérive sur la mise sur
agenda international d’une question de sécurité. Ceci se traduit
par son introduction dans l’agenda des Nations unies et des
instances régionales. La guerre est donc l’aboutissement de cette
« sécuritisation », car elle se décline comme un enjeu majeur des
grandes puissances, voire des institutions internationales. Il est à
noter que la « sécuritisation » n’est pas seulement l’apanage des
États. Si elle est ontologiquement de l’ordre de la fabrication, les
logiques des organisations terroristes en termes de production
d’une pensée de guerre, de construction de la menace, des
ennemis et des moyens pour les éradiquer sont aussi constitutives de
cette « sécuritisation » dont l’État n’est pas le seul responsable.
Le changement de paradigme sécuritaire post 11 septembre
situe la dialectique sécurité intérieure et sécurité nationale des
grandes puissances au cœur des enjeux sécuritaires, stratégiques
et géostratégiques qui modèlent désormais l’ordre mondial. En
plus, la conception américaine de la sécurité qui pose comme
préalable l’interdépendance entre la sécurité internationale et la
sécurité intérieure des États-Unis tout en plaçant la guerre au
centre des relations internationales reconfigure les matrices
cognitives et politiques de la guerre.
38 I. Construction politique de la guerre par les acteurs étatiques
En premier lieu, l’indissociation des trois variables à savoir
l’idéologie, la norme juridique et le fondement politique dans le
processus de mise en sens et en cohérence de la philosophie de la
guerre s’exprime à partir de l’harmonie qui préexiste dans le fait
que penser et fabriquer la guerre sur le plan idéologique,
c’est-àdire comme un ensemble structuré de représentations du monde
s’enchâsse dans le socle politique. Ce dernier donne vie à cette
représentation et sur le positivisme juridique qui concourt à la
légitimation de la guerre. Si l’idéologie se donne à voir comme
une réalité totalisante du fait qu’elle conditionne toutes les autres
variables à savoir la norme juridique, elle trouve pourtant son
principe de légitimation dans le droit. En plus, le fondement
politique lui-même s’abreuve de l’idéologie et de la norme
juridique. Ce triptyque pose donc la guerre comme une
méta-réalité constitutive de la guerre froide. L’opposition entre
démocratie libérale et démocratie populaire concourt à la
compréhension de l’antagonisme idéologique, politique et normatif
de la guerre froide.
A contrario, la convergence d’idées, de pratiques, de
mécanismes politique et institutionnel s’explique par la socialisation
et l’institutionnalisation de l’être de la guerre froide dans les
pensées et les ordres politiques. La guerre froide est elle-même
conçue dans une dimension, totalisante, mystique et
apocalyptique. À l’inverse, la post-bipolarité constitue un moment de
trêve, voire de pacification des mœurs.
Le processus d’habituation qui suppose la reproduction des
mécanismes intériorisés s’attache à une production du conflit en
tant que le principe du pouvoir est aussi un principe de guerre.
Ainsi, la manifestation du pouvoir réside dans la force. Les
dirigeants et les peuples ne se laissent pas tout simplement voir dans
le réflexe sécuritaire ou l’instinct de survie que créent la
massification de la force militaire et l’extrême adversité qui converge
vers l’altérité antagoniste. Elle est la traduction du désir des
peuples et des nations à conduire l’historicité au sens d’Alain
54Touraine .

54 Touraine (A.), La voix et le regard, Paris, Seuil, 1978.
39 L’ordre politique de la guerre froide s’abreuve d’une
conflictualité paroxystique et la finalité de l’État en termes de state
building et de recherche du bien commun est substituée par
l’obsession de l’existence du bloc idéologique du fait de la possibilité
d’une élimination imminente par l’autre bloc. La certitude de la
finitude travaille ainsi les schèmes mentaux et conduit toute la
vie politique internationale. L’eschatologie est sublimée par
l’imminence d’une confrontation finale qui contribuerait à une
fin du politique et de la société. L’exemple de la crise des
missiles et les récits des acteurs démontrent comment les schèmes
mentaux sont traversés par l’idée du thanatos.
Ainsi, la politisation de la guerre durant la guerre froide
repose sur la sanctuarisation des superpuissances à savoir les
ÉtatsUnis et l’Union soviétique et leurs alliés d’un côté et sur le
déplacement de l’affrontement militaire dans d’autres sphères d’un
autre côté. L’effacement de l’Autre considéré comme l’ennemi
viscéral s’effectue dans une double dynamique contradictoire.
L’annihilation de l’Autre grâce à la détention de la puissance de
frappe nucléaire inhérente, soit à sa propre offensive, à la riposte
55simultanée, au first use , soit à la première frappe provoquée par
la puissance de feu de l’autre protagoniste qui usera de la seconde
frappe demeure inenvisageable. En outre, politiser la guerre au
travers de l’équilibre de la terreur revient à envisager
l’autodestruction et une guerre de destruction massive, cataclysmique,
voire apocalyptique du fait de la puissance des arsenaux
militaires. Zbigniew Brzezinski, conseiller à la Sécurité nationale de
Jimmy Carter, fait état du processus de l’éventualité d’une
attaque nucléaire.
Une alerte initiale était censée nous parvenir dans la minute
suivant le déclenchement d’une attaque à grande échelle par
l’Union soviétique. Au cours de la minute suivante, nous étions
supposés avoir une idée assez précise de l’ampleur de l’offensive
et des cibles visées. À la troisième minute, le timing des
premières frappes devait nous parvenir et ainsi de suite. En outre,

55 Doctrine de l’OTAN qui institue l’emploi en premier des armes
nucléaires, en cas d’attaque massive au moyen d’armes conventionnelles
en Europe ou comme message dissuasif. Lire Dumoulin (A.), (dir.),
« L’avenir du nucléaire militaire », in Problèmes politiques et sociaux,
n° 854, mars 2001, p. 8.
40 c’est au cours de cette troisième minute que les informations en
notre possession devaient être transmises au président. Entre la
troisième et la septième minute, il lui revenait de décider des
moyens et de l’ampleur de la riposte… A la septième minute,
l’ordre présidentiel devait être transmis et la décision, quelle
qu’elle soit, mise en œuvre… A la vingtième minute ou à peu près
la frappe a lieu. Autrement dit, vous êtes mort, votre famille
aussi. Washington est rayé de la carte. Une bonne partie de vos
ressources militaires sont détruites… Six heures plus tard, 150
56millions d’Américains et de Soviétiques sont morts .
Dans une autre perspective, la construction politique de la
ré57alité de la guerre se définit également autour d’un récit épique
par lequel s’abreuvent des nations. Car la guerre refait l’histoire
des peuples et celle des vainqueurs. Cependant, elle donne lieu à
une permissivité politique génératrice de régimes autoritaires et
totalitaires. À ce titre, sous le couvert de la guerre, les acteurs
politiques africains par exemple vont se servir de la concurrence
idéologique Est-Ouest pour tirer des ressources politiques. Le
parapluie idéologique leur permet de se soustraire à l’imposition
des normes liées à l’État de droit et à l’ethos démocratique. La
vulgate du socialisme, « prolétaires de tous les pays
unissez58vous ! » , représente pour certains dirigeants un capital politique
donnant accès aux revendications politiques et à la stigmatisation
de l’impérialisme. La diabolisation de l’impérialisme doit dans
certains cas ouvrir la voie à la captation des ressources
symbolique, politique et économique sur le plan international.
En second lieu, la perspective de l’historicité du système
international en tant que système mouvant, dynamique et en
constante reconstruction inscrit la guerre froide comme un
évènement majeur de ce système. Le continuum historique du
système international révèle la post-bipolarité comme une trame

56 Zbigniew Brzezinski, Scowcroft (B.), L’Amérique et le monde.
Quelle politique étrangère pour les États-Unis, Paris, Nouveaux
Horizons, 2008, pp. 11-12.
57 Nous empruntons ce concept à Berger (P.) et Luckmann (T.), La
construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986.
58 Marx (K.), Manifeste du parti communiste, Paris, Union générale
d’Éditions, 1962.
41 majeure de l’histoire et le 11 septembre 2001 comme producteur
de sens dans la logique de la polémologie.
Ainsi, en tant que cadre d’intelligibilité du monde, la guerre
froide va faire et donner sens à la vie internationale. La
confrontation idéologique entre le bloc communiste et le monde libre
consacre l’existence de la conflictualité comme modalité
politique de gestion de l’ordre international. L’ordonnancement du
système international trouve son explication, ses racines, sa
rationalité et son mode de fonctionnement dans ce conflit. La
classification des États en tant que superpuissances, puissances
moyennes, États satellites de l’Union soviétique, pays non
alignés ne trouve sa signification que dans la logique inhérente à la
guerre froide. Cette dernière constitue la réalité ineffable de la
vie des nations et représente l’indépassable horizon de la
compréhension de l’ordre mondial.
Le noyau dur de cette dissension s’appuie sur la nucléarisation
de l’armement et la course aux armements donnant lieu à la
concurrence entre les supergrands ; la fabrication des SS20 ou des
Pershing, la création du Pacte de Varsovie du côté de L’URSS et
l’Organisation du traité de l’atlantique nord (OTAN) par les
puissances du monde libre constituent autant d’éléments de
matérialisation de cette conflictualité. L’explosion des bombes
thermonucléaires américaine en 1952 et soviétique en 1955 va
inaugurer l’équilibre de la terreur dont les missiles balistiques
59constituent la composante la plus dissuasive . La détention de
l’arme nucléaire par ces puissances participe donc de la
neutralisation des forces entre elles et leurs alliés et procède de la
construction par défaut de la sécurité collective. À cet égard,
l’arme nucléaire sert d’argument de dissuasion pour les forces en
présence sur la scène internationale. Pour Lucien Poirier :
Ce qui fonde logiquement l’effet dissuasif escompté de la
menace de réaction nucléaire à une initiative adverse,
c’est la combinaison d’une certitude et d’une incertitude :
certitude… quant à l’existence permanente d’un risque

59 Kohler (P.), « Dès 1953, les Russes cherchent un lanceur lourd
capable d’atteindre le territoire des États-Unis », Science et vie, hors série,
pp.24-27, p. 24.
42 prohibitif, d’une possibilité d’action dont l’exécution
soudaine est imparable dès lors que seraient remplies les
conditions politico-stratégiques la justifiant ; incertitude
sur la nature exacte de ces conditions et sur le moment
critique où l’un des adversaires les jugerait remplies et où
60le risque s’actualiserait .
Dès lors, la construction politique de la guerre par les grandes
puissances en temps de guerre froide s’opérationnalise d’un côté
comme de l’autre par l’organisation de la violence politique et de
la conflictualité sur fond d’idéologie en dehors de l’espace
sanctuarisé. La dynamique de guerre externe constitue une catharsis
pour des puissances en confrontation, mais incapables de
s’af61fronter directement .
La concurrence stratégique et géostratégique ne se révèle pas
simplement sur le plan terrestre et maritime, sa manifestation la
plus spectaculaire se déroule au niveau de la conquête spatiale.
On aboutit alors à la « course à l’espace », ensuite à la « course à
la lune ». La guerre d’influence planétaire est amorcée par les
Soviétiques qui, jusqu’en 1965, conservent le monopole sur
l’accession à la lune. Ainsi, le 5 octobre 1957, un objet lancé la veille
par les Soviétiques va effectuer un tour de la Terre toutes les 97
minutes en lançant des signaux monotones. Le 3 octobre 1957, le
satellite Spoutnik est lancé en orbite et permettra à l’Union
soviétique de garder une avance psychologique sur les États-Unis.
Le 3 novembre 1957, une fusée Semioka décolle avec à bord la

60 Poirier (L.), « Dissuasion et puissance moyenne », Revue de Défense
nationale, Paris, mars 1972, pp.362-364, 370-373.
61 Sur la problématique de la dissuasion, se référer à Durand (E.), «
Retour vers le futur : les premiers éléments de la nouvelle doctrine
nucléaire américaine », in Débat nucléaire, Paris, CIRPES, n° 36,
janvier 1998 ; Mc Namara (R.S.) « Discours du 18 septembre 1967 à San
Francisco », in Joxe (A.), Le cycle de la dissuasion (1945-1990). Essai
de stratégie critique, Paris, La Découverte/ Fondation pour les études
de Défense nationale, 1990 ; Dumoulin (A.), « Les arsenaux nucléaires
américains et russes en prospective », in Pascallon (P.), (dir.), Quelle
politique de défense pour la France à l’aube du XXIe siècle ? Paris,
L’Harmattan, coll. « Défense », 2001 ; Dumoulin (A.), (dir.), «
L’avenir du nucléaire militaire », in Problèmes politiques et sociaux, n° 854,
mars 2001.
43 chienne Laïka. Le 12 septembre 1959, une fusée Semiorka réussit
à expédier la petite sonde Luna-2. Le 12 avril 1961, Youri
Gagarine est le premier homme en orbite. Face à cette puissance
spatiale soviétique, le président J. Kennedy décide de faire
rentrer les États-Unis dans la course à l’espace en lançant le
programme Apollo. Dans le cadre de la mission Apollo 11, le 20
juillet 1969, le module Eagle, avec à son bord Neil Armstrong et
62Edwin Aldrin, procède à l’alunissage .
La logique du containment, quant à elle, renvoie à la
configuration de l’affrontement des États-Unis avec l’Union soviétique.
Sur le plan international, la perspective de l’endiguement du
communisme s’articule autour de plusieurs projets politiques à
savoir les différentes interventions américaines au travers
d’affrontements larvés contre l’Union soviétique telle la guerre de
Corée, du Vietnam, d’Angola, etc. Les effets de dissuasion des
63puissances comme la crise des missiles de Cuba avec pour effet
l’engagement pour les États-Unis de ne pas envahir Cuba et de
ne pas le permettre à leurs alliés latino-américains procèdent de
cet affrontement dont l’imminence d’une troisième guerre
mondiale était déclarée. En clair, lors de cette crise, le monde va frôler
64une guerre thermonucléaire mondiale . À ce titre, Khrouchtchev
dira « L’URSS n’est pas ou n’est plus un État à qui on puisse
parler le langage de la force et si les agresseurs déclenchent la
65guerre, elle ripostera en infligeant les coups les plus puissants » .
Les interventions militaires visant à destituer le régime
castriste (en tant que régime communiste au cœur des États-Unis,

62 Kohler (P.), « Dès 1953, les Russes cherchent un lanceur lourd
capable d’atteindre le territoire des États-Unis", Science et vie, hors série,
pp.24-27.
63 L’installation d’armes nucléaires dans l’île de Cuba par les
Soviétiques en 1962 va déclencher cette crise.
64Robert McNamara, secrétaire à la Défense du président Kennedy,
déclarait par la suite le 27 octobre 1962 que lorsqu’il quitta le bureau du
président pour retourner au Pentagone, par une superbe nuit d’automne,
il se mit soudain à penser qu’il ne verrait jamais aucun autre samedi
soir. Tiré de Boniface (P.), Contre le révisionnisme nucléaire, Paris,
Ellipse, 1994.
65 Tiré de Boniface (P.), Contre le révisionnisme nucléaire, Paris,
Ellipse, 1994.
44 Cuba étant distant de la Floride de quelques kilomètres) sont
envisagées à l’instar de l’opération de la baie des Cochons. Les
actions de politique intérieure ayant pour but l’endiguement du
communisme au travers de la destruction de la figure de l’ennemi
intérieur « rouge » se traduisent par le maccarthysme. Le
développement économique constitue un élément important
permettant de produire un arsenal militaire considérable. En plus
de cet arsenal, la conquête de l’espace va conduire également au
« dilemme de sécurité » pour les deux superpuissances.
L’escalade de l’affrontement amène donc à la sophistication des
mécanismes de dissuasion, à la fabrication des arsenaux
militaires chaque fois plus puissants et à la performance des
institutions de renseignements telles que la CIA et le KGB.
Concernant l’Union soviétique, ses interventions militaires à
l’intérieur du glacis, le Printemps de Prague, etc., déterminent ses
enjeux stratégiques en rapport avec le maintien de son
Lebensraum. L’espace vital se construit toujours en opposition avec le
monde libre. Le creuset de l’affrontement repose sur la volonté
d’éradication de l’Autre. Toutefois, l’élimination de l’altérité
n’est pas possible puisque l’existence d’un pôle de puissance
entraîne inéluctablement l’existence de l’autre pôle.
L’essence et la téléologie de cette guerre reposent ainsi sur
l’imposition de l’imperium et sur la définition, la traduction et la
construction de l’ordre mondial. Ceci se déroule sur fond de
guerre permettant d’asseoir une légitimité basée sur la puissance
de feu, la domination, l’impérialisme et l’hégémon. Le
dépassement de la guerre froide par l’unipolarité n’annihile pas la
confrontation, celle-ci se redessine et produit de nouvelles
approches ainsi que de nouveaux acteurs et participe désormais
d’un nouveau management des puissances et des acteurs dans
l’arène internationale.
II. Fin de la guerre froide comme référent majeur de la
conception de la guerre
La fin de la guerre froide met en œuvre de nouveaux rapports
de force sur le plan international. La prolifération des acteurs
asymétriques qu’elle induit et les avatars de la mondialisation qui
produisent de nouvelles formes de conflictualité déterminent les
45 nouveaux cadres de confrontation et de réflexion. S’il est loisible
de penser à une réorganisation du système international par le
droit en l’occurrence l’action de la Cour pénale internationale,
les décisions rendues font croire à l’Afrique qu’il existe une
justice à deux vitesses au regard du nombre pléthorique des
ressortissants africains interpellés. Le jugement international
semble dans ce contexte s’opposer à l’éthique pour ne rendre
finalement compte que des relations de puissance. Car dans le cas
d’espèce, l’inapplicabilité du jugement de cette Cour sur les
citoyens américains tend à saper les fondements d’une justice
internationale. Ce qui complique davantage les rapports
internationaux.
La circulation des armes légères et de petits calibres en
Afrique centrale par exemple s’inscrit dans une mouvance de
délitement des États consécutive à des conflits internes, sous
régionaux et régionaux. Elle se conjugue avec la porosité des
66frontières et la dilatation des territoires nationaux . Elle se
matérialise dans la production d’une économie de guerre.
L’exportation du matériel de guerre et de l’expertise militaire est
la résultante de l’effondrement de l’Union soviétique ou mieux
de la mondialisation qui suppose la circulation des savoirs et des
technologies militaires par certains militaires occidentaux
rompus aux techniques militaires. La reconversion d’anciens
militaires occidentaux et les dynamiques de privatisation de
certains secteurs de la sécurité et de la défense par les grandes
puissances conduisent à la multiplication des acteurs sécuritaires
dans le champ de l’insécurité dans un contexte de dérégulation
internationale. Les conflits armés à répétition laissent derrière
eux un nombre important de soldats qui, souvent soumis à la
militarisation ou à la démilitarisation, parfois non intégrés dans les
armées régulières, se retrouvent sur certains théâtres d’opérations
comme entrepreneurs de l’insécurité. La détention des armes par
les war lords, les coupeurs de routes ou les milices participent des
dynamiques de transnationalisation de l’insécurité.
Aussi la post-bipolarité, associée aux contraintes de la
mondialisation, concourt-elle à la caractérisation du monde en termes

66 Sur la criminalité transnationale, se référer à Maccaglia (F.), « Le
crime organisé tisse-t-il sa toile ? Le Monde, hors série, 2010-2011, pp.
140-141.
46 de désordre mondial. Ce désordre s’identifie à partir d’une dyade.
D’un côté, on assiste à l’érection des guerres de troisième
génération à savoir les guerres civiles. Un certain nombre de facteurs
qui travaillent la survenue de ces conflits résident entre autres
dans la fin de la bipolarité, la faiblesse, voire l’effondrement des
États, l’érection de la problématique de l’ethnicité, etc. Le
génocide rwandais en est une illustration. D’un autre côté, le 11
septembre représente un moment important de la conflictualité
post guerre froide. Il marque une période, une étape dans la
longue durée de la post-bipolarité. Il donne à repenser les
catégories politiques et analytiques en termes d’ennemis, d’acteurs
des relations internationales, de monde stato-centré. À ce titre,
les guerres asymétriques dévoilent toute la complexification dont
est porteuse l’arène internationale en termes de revendication
d’un nouvel ordre mondial par les acteurs « nihilistes ». Ces
derniers trouvent leur principe structurant dans la massification de
la violence et le refus du dialogue politique. En outre, l’ancrage
du fondamentalisme islamiste et le désir d’universalisation des
pratiques politico-religieuses, la diabolisation des valeurs
occidentales, le tout encastré dans une vision eschatologique du
monde constituent les référents des nouveaux conflits.
Tout ceci amène à questionner la gouvernance des entités
étatiques à l’épreuve des désordres transnationaux. Ces désordres
sont englués dans la perspective mondiale d’une gouvernance
globale de la sécurité qui conduit finalement à l’insécurité
mondiale. Cette gouvernance s’enracine davantage sur l’idéologie de
la « guerre contre le terrorisme » qui in fine est à l’origine d’une
conflictualité porteuse de germes d’une « ingouvernabilité »
mondiale.
III. 11 septembre 2001 et nouveau paradigme de la guerre
La construction de la question sécuritaire post 11 septembre
est aussi liée à la fin de la guerre froide. Elle représente de ce fait
le nouveau containment et constitue un enjeu majeur du
poli67tique des États-Unis aujourd’hui. Elle détermine aussi la

67 Sur le politique, lire Morgenthau (H.), La notion du « politique » et
les différends internationaux, Paris, recueil Sirey, 1933 ; Schmitt (C.),
47 configuration de l’ordre international. La politique 11 septembre
est la résultante de la « désécurisation » des États-Unis du fait des
attentats terroristes. La « sécuritisation », ou la fabrication
politique de la question sécuritaire, aboutit en premier lieu à une
production des référents sécuritaires par cette puissance. Ceux-ci
se déclinent à travers des termes tels que les « Rogue states »,
l’axe du mal, les postes avancés de la tyrannie. La conception de
la « guerre contre le terrorisme » comme nécessité existentielle
se révèle dans la pensée du président Bush en tant que défi
idéo68logique de notre époque .
En second lieu, la constitution des schèmes sécuritaires qui
s’articulent autour du référentiel de la sauvegarde de la sécurité
intérieure des États-Unis au travers de la sécurisation du monde
et/ou de l’avènement d’un monde plus sûr conduit à l’imposition
69de la « pensée sécuritaire » , ainsi qu’à son universalisation. Ce
qui tend à produire une indifférenciation entre la sécurité
intérieure de cet État et la sécurité globale, collective, internationale.
La dialectique entre sécurisation du monde et sécurité intérieure
des États-Unis débouche sur une mise sur agenda de cette
ques70tion dans l’espace public international dont l’aboutissement est
la lutte contre le terrorisme.
71La différenciation entre les espaces publics des États d’avec
l’espace international plus ou moins virtuel révèle sur le plan
ontologique l’existence même de la souveraineté, la délimitation du
territoire ; celle du pouvoir politique en rapport avec l’espace et
in fine tout ceci consacre l’existence de l’État. Aussi la
dédifférenciation entre la sphère sécuritaire américaine et la sphère

Der Begriff des Politischen, Berlin, Dunker et Humblot, 1963 ; Freund
(J.), L’essence du politique, Paris, Dalloz, 2004.
68 George W. Bush, Discours sur l’état de l’union, 2008.
69 La pensée sécuritaire renvoie ici à un corps de doctrines qui possède
des concepts, des idées de référence, des cadres d’interprétation et des
penseurs.
70 L’espace public international ne tend pas à dévoiler nécessairement
la dichotomie d’avec les espaces publics des États, mais plutôt à
démontrer l’existence d’une sphère politique internationale considérée ici
comme un espace public.
71 En rapport avec le cadre international, ils peuvent être considérés
comme domestiques. Étant donné que le terme privé prête à confusion,
le terme domestique nous paraît idoine.
48 internationale permet-elle de penser l’internationalisation de la
sécurité. Elle est moins le fait d’un processus de mondialisation
que la volonté d’une universalisation par les États-Unis d’une
pensée politique fondée sur la guerre.
La lutte contre le terrorisme est donc l’émanation d’une
politique publique américaine de sécurité qui s’impose au reste du
monde en tant que la coalition occidentale va s’arrimer à cette
72politique. « Nous sommes tous Américains » garde tout son
sens dans ce contexte. En outre, cette politique se décline par des
politiques sécuritaires redistributives à savoir la mise en œuvre
des programmes de sécurité et des politiques coercitives qui se
déclinent sur le plan conceptuel par la formulation d’un corpus
d’idées ; à l’exemple de la préemption et par la mobilisation des
ressources persuasives, dissuasives et de manière plus forte par
l’effectivité de la contrainte qui se traduit par des guerres
préventives.
Section III. La construction politique de la guerre par les
acteurs hors souveraineté en temps de post-bipolarité
73La « débipolarisation » de l’ordre international et le
désordre mondial entraînent le surgissement de nouvelles instances
et dynamiques de revendications sur la scène internationale. La
construction politique et idéologique de la guerre par les
terroristes consiste en une polarisation de la trilogie institution des
réseaux, production des référentiels de guerre (qui consacre la
formalisation de la cause, cette dernière étant indistincte de
l’implémentation de la violence) et rationalités en tant que finalités.
En d’autres termes, la politisation de la guerre par les acteurs hors
souveraineté s’ordonne autour de trois volets notamment une
institutionnalisation des groupes et des instances terroristes qui
décline une perspective historique. La construction cognitive de

72 Alexandre Adler, chroniqueur politique français argue de
l’universalisation américaine des individus durant les attaques du 11 septembre
2001.
73 Nous entendons par « débipolarisation », la fin de la bipolarité. Ce
que B. Badie appelle d’ailleurs un monde apolaire, Nouveaux mondes,
carnets d’après guerre froide, Paris, CNRS éditions, 2012.
49 la conflictualité traduit la formulation et la formalisation de
l’ennemi qui conduit à porter la cause terroriste. La construction n’est
pas dissociable de la revendication, car si elle est l’aboutissement
de la protestation, elle est en soi l’être de la revendication. La
mise en œuvre de cette cause dont la matérialisation s’appuie
essentiellement sur la massification de la violence est indistincte
des autres volets.
Dès lors, faire une lecture de la politisation de la guerre par
les acteurs terroristes amène à une sociohistoire du terrorisme
servant ainsi à comprendre les processus de formation et de
construction des réseaux ainsi que les dynamiques des acteurs. La
rhétorique politique et la posture eschatologique des acteurs
mettent en lumière les référentiels qui gouvernent les ressorts de la
guerre. La construction politique des acteurs donne à interroger
les finalités qu’ils s’assignent.
I. Diachronie, permanences historiques et institutionnalisation
des réseaux terroristes
Le construit politique de la guerre par les acteurs hors
souveraineté constitue la preuve d’une « multicentralisation » des
pôles de pouvoir. Le terrorisme s’inscrit dans la longue durée de
la contestation et des revendications sociopolitiques. Il faut
remarquer que le terrorisme est un phénomène ancien. Les zélotes
juifs s’investissaient déjà dans l’assassinat programmé des
Romains. Il a existé la secte ismaélienne des assassins, les Thugs en
74Inde, les Kamikazes japonais et les Tigres tamouls . Après la
Seconde Guerre mondiale, les causes de la contestation
s’articulent autour de l’anticolonialisme, l’anti-impérialisme, les guerres
de libération nationale. Par exemple, le futur premier ministre
Israélien Menahem Begin crée l’organisation Irgoun et mène une
campagne terroriste contre les cibles britanniques en Palestine
afin de précipiter le départ des Anglais. L’Official Irish
Republican Army (IRA) est créée en 1969 et mène des actions terroristes
dans le conflit nord-irlandais. La fraction Armée rouge en
Allemagne, les Brigades rouges en Italie et l’Action directe en
France, le mouvement basque Euskadi Ta Askatasuna (ETA)

74 Chaliand (G.), « Nos sociétés sont plus en sécurité que jamais », in
Le Monde, hors série, édition 2010, p. 94, pp.94-95.
50 constituent autant de groupes qui s’investissent dans les prises
d’otages par le biais des détournements d’avions. Le terrorisme
dont il est question s’appesantit sur le mouvement jihadiste, non
qu’il soit le plus pertinent, mais du fait que cette forme de
terrorisme de masse qui se veut planétaire tend à s’imposer. Il existe
aussi une pluralité de groupes terroristes non étatiques qui
mènent une lutte armée contre l’ordre établi telle que la secte Aum
Shinrikyo ou Vérité suprême d’Aum implantée au Japon et en
Chine. Elle est à l’origine de l’attentat au gaz sarin dans un métro
à Tokyo en 1995.
Le 11 septembre 2001 redéfinit donc les contours d’une
nouvelle configuration du terrorisme. Il est constitutif de trois
facteurs à savoir le facteur religieux auquel il s’adosse et qui
détermine son noyau dur. Il se nourrit également de la protestation
et de l’indignation des masses. Enfin, il s’établit à partir de la
mondialisation et de l’effritement de la souveraineté des États. Il
s’inscrit dans une logique de guerre asymétrique qui précise la
rencontre entre le fort et le faible. Si les revendications des autres
75décennies concourent à une demande ou à un besoin d’États ,
d’autodétermination des peuples, le terrorisme de l’ère 11
septembre consacre plus que jamais la capacité des acteurs à
posséder de la puissance. Il procède de la volonté des terroristes
à influer sur la politique. En outre, l’aboutissement de cette forme
de revendication politique repose sur la volonté de changer
l’ordre international. Dans une dynamique d’opposition entre
l’Occident et le reste du monde, voire d’imposition de
l’hégémon, Ali Laïdi pense que « l’OPA de l’Occident sur le reste du
monde s’est heurtée au terrorisme. Contrairement aux thèses sur
le nihilisme et la folie religieuse, les militants d’Al-Qaïda usent
76de la violence à des fins politiques » . Néanmoins, certains
djihadistes estiment que les attentats du 11 septembre 2001 ont
donné lieu à une victoire tactique. En revanche, ils étaient un
désastre stratégique en provoquant la perte de l’Afghanistan comme

75 L’appel d’États s’inscrit dans le sillage de la pensée de Salamé
Ghassan, Appel d’empire : ingérences et résistances à l’âge de la
mondialisation, Paris, Fayard, 1996.
76 Laïdi, (A.), « Le mondialisme occidental a ses limites », Le Monde,
hors série, 2010-2011, pp. 68-.69, p. 69.
51 base et en amorçant la campagne des États-Unis pour faire
incar77cérer les membres djihadistes dans le monde .
Le politique qui est au cœur des réseaux terroristes suppose la
prise en compte des acteurs ainsi que leurs trajectoires
imbriquées à l’histoire des groupes terroristes. Ce volet politique peut
s’appréhender à partir de plusieurs dimensions : idéologique,
militaire, symbolique et celle du leadership.
Sur le plan idéologique, la mystique religieuse,
fondamentaliste et islamiste contribue à asseoir les schèmes fondamentaux
et directeurs des mouvements. On assiste à une mystification de
la doctrine religieuse. La construction des cadres cognitifs n’est
pas indépendante de la constitution des réseaux et de leur
politique. Car ces derniers ne peuvent préexister sans la philosophie
qui sous-tend leur existence. La multiplication de ces
organisations amène certaines franchises à sortir des canaux directeurs de
l’orthodoxie et de la doctrine. Ce sont des groupes hybrides sur
fond de fondamentalisme et de violence dont la mystique et
l’idéologie sont édulcorées au profit d’une autonomisation et
d’une rationalité économiques. En plus, la formulation de la
cause est interdépendante de la construction des schèmes
cognitifs. En clair, elle consiste en la publicisation de ces schèmes. La
disparité des mouvements djihadistes et la parcellarisation des
idées et des revendications déterminent l’hétérogénéité qui les
caractérise. En revanche, les revendications et le socle religieux
semblent différents selon les groupes. Si la tentative d’imposition
et d’universalisation de cette vision du monde par ces
mouvements contribue à typifier leurs actions, les écoles, les idées et les
idéaux sont cependant différenciés. Aqmi, Boko Haram et tous
les autres mouvements se rejoignent sur la spectacularisation et
la production de la violence, de l’effroi et de la terreur comme
principes d’existence de ces mouvements. L’action des
terroristes repose donc sur la violence, l’annihilation totale et
complète de l’adversaire avec des moyens non conventionnels.
On peut noter les attentats suicides souvent organisés par le
Hezbollah. L’attentat de Lockerbie va causer le décès de 270
personnes. D’après le rapport du National Counterterrorism
Center, 11770 attaques sont recensées en 2008, environ 40 % (4600)

77 Bergen (P.), Ben Laden l’insaisissable. Enquête sur le leader
d’AlQaïda, Paris, Michel Lafon, 2006, p. 472.
52 se situent au Proche-Orient et provoquent la mort de 5500
personnes, soit 35 % du total mondial. D’après cet organisme, on
recense en 2005, 14560 personnes tuées dans le monde à la suite
du terrorisme. En 2006, on dénombre 20468, en 2007 on compte
7822508 et en 2008 le nombre est de 15765 . Ce phénomène est
davantage lié aux attaques terroristes entre les communautés
chiites et sunnites, mais également contre les forces
internationales en Irak, en Afghanistan dont la guerre se prolonge au
Pakistan. Les attentats du 11 septembre 2001, quant à eux, se
chiffrent à 2800 morts. La massification de la violence illégitime
se nourrit d’une mystique que procure la violence elle-même
dans un processus de grégarité, de rencontre et de repli de
l’humain dans la bestialité procurant ainsi une passion inextinguible.
Sur le plan militaire, le bagage idéologique qui irrigue ces
institutions a par exemple permis à al-Qaida d’opérationnaliser une
pensée stratégique, la tactique et la stratégie militaires. La pensée
stratégique s’appuie fortement sur la destruction de l’ordre
international gouverné par les États-Unis et l’instauration d’un ordre
nouveau fondé sur le fondamentalisme. L’un des indicateurs de
la stratégie de guerre repose sur la dotation de moyens
financiers ; l’exemple d’Oussama Ben Laden qui va mettre sa fortune
au service de cette cause. La formation des acteurs aux actes de
terrorisme et une formation spirituelle contribuent à la
socialisation dans ces institutions ; les prêches enflammés de certains
imans servant à véhiculer l’idéologie et à capturer des jeunes en
situation de précarité dans les villes occidentales ou ailleurs. La
formation militaro-idéologique des djihadistes en Afghanistan
est lourde de sens. Si ces mouvements ne sont pas dotés de
souveraineté, leurs modes d’action se réfèrent à l’État. Ainsi, il
existe une direction administrative et politique qui revendique le
monopole de la contrainte illégitime selon que l’on se situe dans
un système de significations étatique ou non étatique. Cependant,
ce monopole s’inscrit dans l’ordre du signifié dans le registre de
la violence politique. Si la hiérarchisation relève davantage du
pouvoir spirituel, le pouvoir temporel dans ce cas est
difficilement dissociable du spirituel qui est la base même de l’ordre
politique.

78 Cité par Boulanger (P.), op. cit,, p. 200-201.
53 La symbolique désigne également un aspect majeur de ces
groupes. Le choix d’un jour particulier pour la mise en œuvre des
attentats qui marquent un référent en matière de lutte et
d’affranchissement du système impérialiste à l’instar du 11 septembre
2001, après l’assassinat du commandant Massoud quelques jours
plus tôt est lourd de significations. Les symboles institutionnels
comme le World Trade Center, le Pentagone, le USS Cole
participent de la recherche de l’indicible face à la démystification de
ces institutions américaines. La symbolique tient également de la
fragilisation de l’adversaire. L’élément insidieux est le doute qui
s’insinue dans la confrontation que la puissance peut avoir avec
elle-même et qui l’oblige à opérer un processus de réflexivité.
Cette symbolique la contraint à douter d’elle-même et à se
remettre en cause.
L’inféodation des mouvements à al-Qaida ou l’allégeance des
djihadistes à Ben Laden et aujourd’hui à Daech est le reflet d’un
international djihadiste. Cet international est d’autant plus
célébré que la mondialisation participe de sa facilitation. La question
du leadership s’explique à partir des dynamiques de fractures et
des recompositions de ces mouvements. La course à l’allégeance
à al-Qaida et à son chef ainsi que la revendication et surtout la
célébration du niveau élevé de la destruction, du nombre de morts
et du caractère cataclysmique et apocalyptique de l’acte terroriste
confèrent une légitimité aux acteurs et aux groupes djihadistes.
Le mouvement al-Qaida demeure significatif aujourd’hui
dans le cadre du terrorisme. À cet effet, un détour par l’histoire
du groupe permet de comprendre la portée et l’ampleur des
actions de ce groupe. Oussama Ben Laden fonde le mouvement
al79Qaida en août 1988 dans l’est du Pakistan avec une vocation
planétaire. Cette base dirigeante est implantée au Soudan en 1991
et transférée en Afghanistan en 1996 sous la protection des
talibans jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001. Oussama Ben
Laden se détermine comme le leader spirituel de l’organisation

79 Al-Qaida signifie « la base » en tant que « base » de données des
militants dispersés dans le monde et « base » géographique de la direction
jihadiste, Filiu (J-P.), « Aqmi, Aqi, Aqma… les orphelins de Ben
Laden », Alternatives internationales, hors série, n°10 janvier 2010,
pp.12-13, p. 12.
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