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Une gauche en quête de sens

288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 septembre 1994
Lecture(s) : 290
EAN13 : 9782296291836
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"Conjonctures Politiques"

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CONJONCTURES

POLITIQUES

La critique justifiée de l'histoire événementielle et l'essor de l'histoire des structures sociales et des mentalités doivent maintenant aboutir à la pleine réhabilitation de l'histoire politique, dont l'analyse des conjonctures politiques fait partie. Avec les cahiers de Conjonctures Politiques, les Éditions L'Harmattan veulent offrir dans un esprit pluridisciplinaire un espace à des textes originaux d'analyse de situations présentes. Volontairement souple, ce projet est constitué de cahiers simples, doubles ou triples (de 64 à moins de 200 pages), afin de permettre des publications adaptées et rapides sur des questions diverses. Il n'y a aucune limitation géographique ou thématique pourvu que sur des enjeux actuels il y ait production d'analyse politique. Directeurs de la collection: Michel Cahen (CNRS. Institut d'études politiques de Bordeaux) et Christine Messiant (École des hautes études en sciences sociales, Paris). Autres responsables: Patrick Quantin (FNSP, Institut d'études politiques de Bordeaux). Jacques Palard (CNRS, Centre d'étude et de recherche sur la vie locale.IEP-Bordeaux). René Otayek (CNRS). Conjonctures Politiques / Éditions L'Harm attan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005-Paris.
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Cahiers déjà parus : n° 1 Broué Pierre: Le Brésil de l'affaire Collor ou quand le peuple révoquelePrésident,préfacépar Luis Favre, avec un entretiende
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Lula, 172 p. n02- Filoche Gérard: Edouard Balladur et les 5 millions de chômeurs, préfacé par Raymond Vacheron, 172 p. n03- Heuzé Gérard: Où va l'Inde moderne? L'aggravation des crises politiques et sociales, 190 p. n°4- Samary Catherine: La déchirure yougoslave - Questions pour l'Europe, 174 p. nOS-Jacquin Claude: Une Gauche syndicale en Afrique du Sud (1978-1993), préfacé par Jean Copans, 240 p. n06~Melchior Eric et Jean-Philippe: Une gauche en quite de sens, 280p.

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ERIC MELCHIOR JEAN-PHILIPPE MELCHIOR

UNE GAUCHE EN QUETE DE SENS

L'Harmattan 5- 7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Copyright L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2655-7

A travers le réformisme parlementaire, le cadavre bourgeois a contaminé l'ensemble du Parti socialiste. Les symptômes de décomposition sont les mêmes: on manque au sens de l 'honneur, on manque au respect de la loi écrite. Ni un Etat, ni un parti ne peuvent se maintenir ou gouverner sans avoir de principes, sans respecter les. sentiments dominants de leur groupe social. La mort dans le déshonneur est la punition que l 'Histoire a toujours implacablement appliquée à qui transgresse les lois fondamentales de la vie commune des hommes.
Antonio Gramsci (octobre 1921)

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INTRODUCTION En l'espace de cinq années, le monde a connu le plus formidable bouleversement de ce siècle. L'empire soviétique qui depuis des décennies cristallisait tout à la fois les espérances et les craintes, suscitait la fascination et la répulsion, mais qui, par le jeu d'une paix armée avec les USA, stabilisait les tensions internationales, s'est écroulé comme un château de cartes. Dès lors tout l'équilibre du monde s'est trouvé modifié. L'implosion de l'empire soviétique ressuscita les vieux nationalismes et, dans le chaos d'une transition non maîtrisée de la société bureaucratique à l'économie de marché, se propagèrent de la Baltique à la Mer Noire les incendies des passions chauvines. La fin de cet "empire du mal" que stigmatisait l'ancien président Reagan confère à présent aux USA une totale hégémonie sur les cinq continents. Toutefois, cette omnipotence militaire et politique, ne s'accompagnant plus de la puissance économique nécessaire, n'est pas en mesure, en dépit de la "pédagogie appliquée" de l'imperium que furent la guerre du Golfe ou l'intervention en Somalie, de contrôler un monde qui semble avoir perdu toute raison. La récession économique qui frappe depuis le début de la décennie les pays industrialisés, le naufrage d'un Tiers Monde dont la majeure partie de la population vit dans un total dénuement, les menaces sur les équilibres écologiques que fait peser un productivisme débridé et la multiplication des risques de cataclysme nucléaire due à l'éclatement de l'empire soviétique façonnent un environnement qui impose à l'humanité de cette fin de millénaire de reprendre le contrôle de ce train fou qu'est devenue la planète. Or, les capacités des hommes à définir un projet de simple survie dela "terre patrie" ne sont pas à la hauteur, loin s'en faut, des exigences de ce temps. 7

L'écro\}lement du système soviétique correspond aussi à la fin d'une grande promesse et la manière dont s'est déroulé ce processus atteste que les espoirs placés dans une possible "révolution dans la révolution" étaient depuis des décennies infondés. Mais si le communisme stalinien a cessé, par ce "mensonge permanent" qu'évoquait Ciliga, de barrer l'avenir, le capitalisme aujourd'hui vainqueur par "arrêt du combat" ne semble guère en mesure, sous ses versions libérales voire social-démocrates, de dépasser sa logique interne de concurrence effrénée et de création d'inégalité, pour appréhender les grands problèmes collectifs auxquels l'humanité se trouve confrontée. Faut-il alors par impuissance s'en remettre à cette philosophie de la fin de l'histoire qui nous convie pernicieusement à l'accoutumance à l'inacceptable et renoncer à changer le monde ou tout du moins à le rendre plus supportable? Telle est bien la question qui taraude actuellement la gauche française encore sous le choc de la défaite d'avril 1993, sanction de l'échec de douze années de mitterrandisme, et qui génère en son sein doutes, questionnements mais aussi balbutiements de réflexions novatrices. Il nous a donc semblé utile de saisir, par le biais de ce court essai, ce "moment"charnière de l'histoire de la gauche française où cette dernière tente de surmonter la crise conjointe des modèles stalinien et social-démocrate, en effectuant un retour sur les racines de celle-ci. et en procédant à un recensement des potentialités mais aussi des obstacles existant sur la voie de la refondation d'un projet politique apte à répondre aux exigences de ce nouveau cycle historique.

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PREMIERE PARTIE : BILAN D'UN CYCLE QUI S'ACHEVE

Estimant que celui qui ne tire pas les enseignements du passé est condamné à le revivre, nous ne pouvions étudier la crise d'identité et d'orientation que traverse actuellement la gauche française sans un retour sur le bilan de ce que A Bergouniouxet G. Grunberg ont appelé judicieusement le cycle d'Epinay. Nous nous proposons donc de revenir tout d'abord sur l'évolution du Parti socialiste depuis le début des années soixante puis d'étudier les éléments les plus significatifs de la crise du PCF et, enfin, de tenter de cerner les origines de la crise du syndicalisme. Les causes de la désorientation de chacune des composantes de la gauche syndicale et politique étant évoquées, nous serons ainsi en mesure, dans un dernier chapitre, de mettre en évidence, du fait même de son amplitude, la spécificité de la crise globale d'identité et de stratégie que traverse le mouvement ouvrier depuis le début des années quatre-vingt.

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CHAPITRE I DE L'AGGIORNAMENTO D'EPINAY A lA CHUTE DE lA "MAISON PS"
La décennie soixante marqua sans conteste un tournant dans l'histoire des liens que la gauche française entretenait avec le pouvoir politique. Tout au long de la IVème République, la SFlOav3Ît pu participer à l'exercice du pouvoir dans la mesure où les équilibres sociaux établis à la Libération assurant une certaine reconnaissance au mouvement ouvrier et nécessitant une alliance fluctuante entre divers secteurs de la grande et de la moyenne bourgeoisies le permettaient. Or, le parlementarisme qui était l'expression de ces compromis incertains ne correspondait plus aux ambitions de la grande bourgeoisie financière et industrielle dont les objectifs mondialistes exigeaient la mise en place d'un exécutif fort, stable, apte à permettre la sortie de l'économie française du pré carré colonial et imposaient l'exclusion des partis de gauche de l'appareil d'Etat. La Vème République, par la prééminence de l'exécutif sur le législatif, modifia donc profondément les règles du jeu politique dans notre pays. Le magister de la fonction présidentîeUeconsac.ré par l'élection du Président de la République au suffrage universel interdisait en effet la oontinuation des alliances parlementaires ayant fait les beaux joorsde la IVème République. Désormais, l'élection du Président de la République serait l'événement fondateur d'une majorité parrappod à laquelle l'ensemble des formations devrait se situer. La SFIO, qui avait constitué durant de longues années raxe central des coalitions parlementaires, perdait du fait de cette mutation constitutionnelle ce rôle chamière lui permettant de rompenser par une implication concrète dans les affaires de rEtat l'impossibilité deréatiser son projet historique..Bien que G. Mollet ait apporté son soutienà l'oeuvre constitutionnelle du Général de Gaulle, en estimant avec beaucoupd'iUusions u

qu'une fois la stabilité politique rétablie le jeu parlementaire reprendrait ses droits, la SFIO ne put faire autrement que de retourner dès janvier 1959 dans l'opposition dans la mesure où la politique économique et sociale du pouvoir gaulliste s'attaquait aux acquis du mouvement ouvrier dont, malgré tout, la formation socialiste était l'une des expressions. La fin du moIletisme Ce retour dans l'opposition, après la traversée d'une grave crise d'identité de 1956 à 1958, du fait de la politique algérienne, écarta sans aucun doute la SFIO de la voie du révisionnisme doctrinal que suivait à la même époque OutreRhin le SPD. Ce dernier, écarté du pouvoir depuis la fin de la guerre, entendait débarrasser son programme de ses scories marxistes pour acquérir un profil de parti de gouvernement. La SFIO étant, du fait des institutions, condamnée à l'opposition, elle ne pouvait a contrario que cultiver une "culture d'opposition". Cette culture, dans la mesure où l'exercice du pouvoir, la gestion des affaires apparaissaient depuis la période de la guerre d'Algérie comme la cause de la perte d'identité du Parti, devait se traduire par un réinvestissement de la perspective de la prise du pouvoir, de l'objectif socialiste. La présence d'un puissant Parti communiste lui disputant la représentation du monde du travail et la remontée de la combativité ouvrière à partir de la grève des mineurs de 1963 favorisèrent également le raidissement idéologique de la SFIO. Ce dernier suscita en retour une offensive des tendances modernistes de ce parti qui, autour de la candidature de G. Defferre à la Présidence de la République en 1964, tentèrent de dissoudre l'identité ouvrière de la SFIO dans une vaste alliance interclassiste. Mais l'échec même de cette tentative démontra que le lien de la SFIO au mouvement ouvrier était consubstantiel à son identité. Parallèlement, le dégel international amorcé dès la mort de Staline favorisait en France une détente dans les relations entre la SFIO et le PCF, une certaine volonté de ce dernier de 12

sortir du ghetto dans lequel il se trouvait relégué depuis.1947. La perspective d'une nouvelle alliance entre les deux formationscommença à se dessiner dès 1963. La gauche française, au milieu des années soixante, se trouvait donc structurée autour de deux formations restant fondamentalement imperméables aux influences modernistes. Toutefois, cette persistance de la tradition socialiste ne permettait pas de surmonter l'impuissance stratégique-de la gauche amplifiée parles obstacles institutionnels (scrutin majoritaire à deux tours, élection du Président de la République au suffrage universel) générés par la nouvelle constitution. La préparation de l'élection présidentielle en 1964 refléta cette impuissance. Ni le Parti communiste, du fait de ses liens avec l'URSS et de son idéologie empreinte de stalinisme, ni la SFIO, dont le secrétaire, Guy Mollet, n'avait pas perçu l'importance du "fait" présidentiel, n'étaient en mesure de présenter un candidat susceptible de rassembler, outre l'électorat de gauche traditionnel, une partie de l'électorat modéré. Ce fut F. Mitterrand qui joua ce rôle central. Bien qu'il ait eu partie liée depuis la Libération avec les arcanes des gouvernements successifs et que son approche du colonialisme n'ait pas révélé une' particulière clairvoyance, son opposition ferme au Général de Gaulle et sa dénonciation du "coup d'Etat permanent" en firent à partir de 1958 l'une des principales figures de la gauche républicaine. Il devint ainsi le candidat soutenu par un PCF soucieux de sortir de son !solementet une SFIO dont le secrétaire n'avait pas saisi que cette candidature conférerait à F. Mitterrand un prestige inégalé. En étant capable de cristalliser sur son nom les attentes contradictoires des ouvriers, de la petite. bourgeoisie traditionnelle menacée. par la modernisation de l'économie, des nouvelles couches moyennes désireuses de participer au pouvoir, F. Mitterrand, en mettant en ballottage le Général, devenait pour trente ans le personnage principal de la gauche. La logique présidentialiste générée par les institutions joua donc à partir de décembre 1965 en faveur de F. Mitterrand 13

et permit à ce dernier de surmonter sa situation d~extérioritépar rapport au mouvement ouvrier pour devenir rapidement l'un de ses plus illustres représentants. Par un curieux paradoxe la gauche qui n'était pas en mesure, pour les raisons que nous avons précédemment évoquées, de porter SUrle devant de la scène électorale un candidat crédible et qui devait donc s'en remettre à F. Mitterrand pour défendre ses couleurs, restait néanmoins une force politique,structurant près de la moitié du corps électoral, sur laquelle le même F. Mitterrand n'avait d'autre possibilité que de s'appuyer pour contester le pouvoir gaulliste. Ayant saisi que la logique institutionnelle favoriserait la bipolarisation exigeant l'union des forces de gauche, F. Mitterrand, dès lors qu'il savait que son destin personnel depuis 1958 ne pouvait que passer par une stratégie d'affrontement avec un pouvoir gaulliste qui l'avait chassé des lambris dorés de la République, cherchera à conforter cette image d'homme dè gauche que la campagne de 1965 commençaÏtà lui conférer. Toutefois, les propositions émises par F. Mitterrand tout au long de sa campagne électorale ne différaient.pasdes options traditionnelles de la gauche en matière économique (politique Béo-keynésienne de relance), justice sociale,refus du pouvoir personnel, retour à un certain parlementarisme. Cette thématique ne sortait pasréeUement la gauche de l'éternelle opposition entre le programme minimum et le programme maximum., entre l'exercice et la prise du pouvoirl. Pourtant, parallèlement à ces manoeuvres électorales,au sein de la gauche traditionDene mais surtout dans ce que la presse de l'époque appelait les gauches ~'nouveUe"ou "moderne", c'est-à-dire dans cette myriade de clubs et de sociétés de pensées ou au PSU, se dessinait progressivement une nouvelle approche du pouvoir. Cette recherche, initiée par P. Mendès-France dans son ouvrage La République Modeme~ approfondie par des théoricienscomme André Gorz ou Serge Mallet, reprenait certains thèmesdéveloppés par les "révisionnistes" pianistes des années trente. Pources Béo-révisionnistes, la césure faite par la gauche

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entre l'exercice et la conquête du pouvoir paralysait cette dernière en la condamnant soit à l'impuissance soit à la compromission avec des courants non socialistes dans le cadre de politique de "troisième force". Ils proposaient donc que les forces de gauche occupent le pouvoir à la suite d'une victoire électorale afin, non pas de gérer "loyalement" les affaires, mais d'engager un programme de réformes de structures permettant, pour les plus modérés de ces révisionnistes, de moderniser la société française et, pour les plus radicaux, de créer les conditions économiques et sociales d'une transition ultérieure au socialisme. Soumises à un calendrier établi au préalable, s'inscrivant dans la cadre d'une planification démocratique, ces réformes (nationalisation des grands monopoles, étatisation du crédit, politique planifiée de grands travaux, décentralisation, extension des droits des travailleurs et de leurs organisations syndicales) devaient générer une dynamique de mobilisation des "forces vives de la nation". "Forces vives" que ces néorévisionnistes décelaient parmi les couches moyennes. (employés, cadres, jeunes agriculteurs modernistes, entrepreneurs dynamiques, étudiants) et qui, dans ce processus de transition lente au socialisme, prenaient la place dévolue jusqu'alors à gauche à la classe ouvrière. La mutation que connaissait depuis le début de la décennie le monde du travail sous les effets de la révolution scientifique conduisait en effet ces théoriciens à estimer que la classe ouvrière traditionnelle, dont l'image emblématique restait celle du "métallo parisien", était en déclin et que la Nouvelle classe ouvrière, pour reprendre le titre de l'ouvrage fameux de Serge Malleë, reposait désormais sur les "cols blancs", cadres et techniciens. Cette révolution conceptuelle qui, des actes du Colloque de Grenoble en 1966 aux revues de la nouvelle gauche (Temps Modernes, Arguments, Cahiers du centre d'Etudes socialistes), bouleversa peu à peu l'univers idéologique de la gauche, restait néanmoins inscrite dans une perspective socialiste. Ainsi, à la veille de Mai 68, la gauche était traversée par plusieurs mouvements souterrains qui la conduisirent à modi-

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fier son rapport au pouvoir et les relations qu'entretenaient en son sein idéologie et stratégie. Tout d'abord, la logique institutionnelle provoquait un rapprochement des forces de gauche favorisé par l'apaisement des tensions Est-Ouest et conférait à F. Mitterrand le rôle central de porte-drapeau de cette union, lui permettant ainsi de s'exonérer de la tutelle des partis composant cette dernière. Ensuite, la mutation idéologique que subissait la gauche sOusl'influence des néo-révisionnistes donnait à la perspective à nouvèau crédible de la victoire électorale une finalité autre que celle du simple exercice du pouvoir. Les réformes de structures effectuées dans le cadre du capitalisme pouvaient donc être acceptées par les courants les plus modérés de la gauche comme, du fait de leurs potentialités socialistes, par ses ailes radicales. Enfin, le poids de la tradition, tant à la SFIO qu'au PCF, la structuration du mouvement ouvrier au sein d'organisations syndicales de "luttes de classe,", la transformation de la CFTC en CFDT le démontrait, empêchaient que le révisionnisme n'évacuât totalement la perspective socialiste. Le pouvoir cessait ainsi peu à peu d'être cette cible inaccessible de la République sociale déconnectée des enjeux immédiats du combat politique ou ce lieu de compromission érodant l'identité socialiste pour devenir un objectif crédible, permettant le début d'une transformation sociale.

Mai 68, une déconstruction non créatrice
Les "événements" de mai et juin 68 allaient brouiller les cartes de cette mutation tout en accélérant paradoxalement sa maturation. Comme l'ont relevé avec à propos Capdevielle et Mouriaux, "Mai 68" apparaît comme un "entre-deux" de la modernité. En quelques jours les thèses modernistes laissèrent la place à la rhétorique révolutionnaire des groupes d'e~rême16

gauche. De même, l'agitation violente qui secoua le Quartier Latin, comme la pression du mouvement gréviste, discréditèrent les tractations occultes des appareils de la gauche. Les mobilisations de masse, l'occupation des entreprises, les affrontements. avec la police exigeaient en effet de la part des forces de la gauche non communiste des capacités d'initiative, d'agitation et d'encadrement militant dont ces dernières ne disposaient plus depuis longtemps. Aussi, au milieu de ce maelstrom, l'intervention de F. Mitterrand faisant part de sa candidature à un pouvoir supposé vacant apparut sinon maladroite, tout au moins quelque peu "décalée" par rapport au contexte social et politique. Les événements de Mai 68 démontraient contre tous les théoriciens de la "mort des idéologies" que la société française n'était nullement pacifiée et que la quête du sens qui s'incarnait dans l'aspiration confuse au socialisme mobilisait encore des pans entiers de la classe ouvrière et une grande partie de la jeunesse. Le mouvement gréviste reflétait également contre le mythe de la société de consommation et de sa capacité d'intégration la permanence des clivages sociaux, l'exclusion de millions de travailleurs des retombées de la croissance, en bref la persistance de la lutte des classes... La multiplicité des revendications exprimées par le mouvement de Mai 68, le caractère inventif des slogans et festif des manifestations, la formidable aspiration au dialogue et à la convivialité exprimaient par ailleurs le souhait des couches les plus diverses de la société de rendre celle-ci plus fluide, moins hiérarchisée, moins soumise aux vieilles valeurs issues de la société bourgeoise du XIXème siècle. La petite bourgeoisie intellectuelle et technicienne dont l'essor avait été l'une des conséquences de la phase d'expansion économique, ne pouvait plus accepter, alors qu'elle possédait les instruments de la connaissance et de l'expertise, d'être reléguée par une grande bourgeoisie suffisante dans une éternelle soumission. L'accès des femmes au travail salarié minait également les valeurs machistes, archaïques dont le vieux Général parut en quelques 17

jours être le symbole. Le pouvoir gaulliste, incarnation en 1958 de la modernité, devint symbole de conservatisme voire de réaction. Toutefois, le mouvement de Mai 68 fut loin d'être unidimensionnel. Ce mouvement, tel un tableau en abîme de Van Eyck, présentait au premier plan les aspects traditionnels des mouvements révolutionnaires qui, depuis 1848, ébranlaient périodiquement l'Europe et ce fut sans doute pour cela que nombre de militants y virent la répétition générale, le "1905" de la Révolution d'octobre en gestation. Mais, si le discours et la geste révolutionnaires qui exprimaient sans aucun doute la vieille tradition socialiste toujours agissante au coeur du mouvement ouvrier français, étaient les moyens d'expression dont se dota faute de mieux ce mouvement si contrasté, il ne fait pas de doute qu'en arrière-plan se redessinait une refonte de la société française sur des bases fort éloignées de cette tradition socialiste. La contestation de l'autorité, le refus du tout Etat, l'aspiration à l'autonomie, le rejet de l'Ecole de Jules Ferry minaient bien évidemment au premier chef ce que le marxisme althussérien appelait alors les appareils idéologiques d'Etat et prépa'raient la constitution de ce nouveau "sens commun" qu'Antonio Gramsci considérait être le préalable de la réalisation d~un nouveau bloc hégémonique. A ce titre, le mouvement social était une machine de guerre contre la bourgeoisie française et son pouvoir d'Etat. Toutefois, et les soixante-huitards ne s'en aperçurent pas immédiatement, ces aspirations masquaient également une mise en cause de nombre de paradigmes de la gauche française qui avait fait de l'Etat, depuis le début du siècle, le point nodal de tout processus de transformation sociale et conféré à la République, à la laïcité, à l'intérêt général, le rang de valeurs suprêmes. Sous couvert de "Révolution culturelle", de critique des "bonzes syndicaux" et des bureaucrates, de rejet de la trahison des "stals" et des "révisos", de mépris pour la division du travail intellectueVtravail manuel, du refus des principes délégataires, la "génération" de Mai 68 sapait les assises d'un mouvement ouvrier qui s'était structuré autour et par ses organisations. Il n'est nullement dans notre propos de

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défendre une tradition ouvrière qui reposait souvent sur eexelusion des femmes et des étrangers, sur la manipulation des espoirs, sur la suffisance nationaliste, et que sa conception positiviste avait conduit à manquer à maintes reprises les rendez-vous de l'histoire. Toutefois, cette critique, pour être fondatrice, aurait dû s'enraciner dans une pratique altemativeaux schémas anciens et imposer à l'écbelle de la société denouveUes formes d'organisation sociale, de nouvelles règles démocratiques revivifiant la vieille démocratie délégataire et parlementaire. Or, le mouvement de Mai 68,par sa soudaineté et sa brièveté, ne put féconder que des embryons de pratiques nouvelles, et surtout, ne put les faire passer du stade du local, de la communauté, voire de la famille à celle du corps social dans son expression politique. La dilution des liens anciens d'autorité et des solidarités traditionnelles que les événements de Mai amorcèrent ne fut pas accompagnée par la gestation d'un nouveau modèle d'organisation sociale découlant d'une hégémonie cultureUeet politique de l'alliance travailleurs/intellectuels <Iontse dessinèrent uncoort instant les contours. L'aspect paradoxal des années soixante-dix réside en l'impression d'une gestation inachevée. Il apparut en effet très vitequel'extrême-gaucheétaitdans l'incapacitéd'incarnersur le plan' politique cette nouvelle hégémonie. Plus encore que sa faiblesse organisationnelle (quelques centaines de militants avant Mai68) et son manque d'implantation dans la société, ses divisions entre chapelles revendiquant le monopotede la vérité révolutionnaire, l'archaïsme de nombre <leses analyses et modèles,ce fot son .incapacitéà saisir la place tenue au sein du mouvement ouvrier par tes grandes organisations et les rapports faits de dépendance réciproque noués entre eUeset les travailleurs .qui la conduisirent à s'illusionner sur la possibilité de créer, sur les ruines des ".organisationstraîtres", le parti révolutionnaire. Bien entendu, tout au long des années soixantedix,l'extrême-gaucbe jouera un rôle d'animatrice des mttes sociales les plus novatrices et fut très largement à 1'.origine du

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mouvement des femmes, de la revendication autogestionnaire et de la contestation écologiste ou tiers-mondiste. Mais elle ne put, et la faiblesse de ses scores électoraux l'attesta, se substituer aux grandes organisations ouvrières qui, en dépit de leurs carences, apparaissaient être aux yeux des travailleurs, par leur force militante, leur réseau d'élus, leur implantation dans les organismes sociaux, leur capacité à drainer les suffrages des couches moyennes, des outils de défense autrement plus efficaces que les petites organisations propagandistes. Aussi, lorsque la marée du mouvement de masse se retira, il resta sur la grève ces vieilles épaves -les "appareils"- un peu rouillées, mais qui après une opération de renflouement tiendraient encore la mer. Mais ces "appareils" n'apparaissaient toutefois plus en mesure à eux seuls de prendre le large et de passer les écueils de la bipolarisation. Le PCF, qui structurait alors la majeure partie de classe ouvrière, était encore trop dépendant de cette vision du monde forgée à Yalta pour apparaître comme un parti souhaitant véritablement un changement de société et surtout, les événements de Prague venaient de le rappeler, trop lié au modèle soviétique pour réaliser cette transformation sociale d'une manière authentiquement émancipatrice. De plus, son opposition au gauchisme, qui traduisait son incompréhension et sa crainte des mutations en cours dans la jeunesse étudiante et ouvrière, le mettait en porte-à-faux vis-à-vis de cette dernière. Les lourds bataillons de la CGT et du PCF seraient les fantassins de l'Union de la Gauche mais ne pourraient en être l'aile marchante... A la SFIO, le souvenir de la guerre d'Algérie était trop présent pour une génération politique qui avait fait ses premières armes contre la pacification en Algérie, le souvenir des compromissions de la IVème République trop prégnant pour que la Cité Malesherbes et son inamovible secrétaire, Guy Mollet, puissent apparaître comme les représentants des aspirations du corps social.
Ainsi, une fois encore, l'histoire démontrait que l'incapacité du mouvement social à être à la hauteur des exigences de

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l'histoire, l'impuissance de la gauche traditionnelle à lui offrir une issue politique, laissaient le champ libre à toutes les ambitions. Dans un pays comme la France, où la vie politique trouve son expression dans le jeu des partis, ce vide politique, que ne venait pas combler un mouvement social sans expression autonome, offrait donc un vaste champ d'action à François Mitterrand. Ayant acquis sous les lambris dorés de la IVème République ce pragmatisme "réfléchi" puisé dans le vieux fonds radical-socialiste, F. Mitterrand était le mieux à même, alors qu'il avait compris le caractère indispensable de l'Union de la gauche dans la conquête du pouvoir, de surmonter les vieux clivages, d'apaiser les anciennes polémiques issues d'une tradition à laquelle il était et se sentait complètement étranger. Dès lors,jouant des rancoeurs et des ambitions, nouant des alli~nces contre nature au nom du seul réalisme politique, il put, parce qu'il avait appréhendé les évolutions sociales et politiques de la société française, apparaître comme le rassembleur de la gauche non-socialiste puis de la gauche tout entière.

L'instrumentalisation du projet socialiste au service d'une ambition présidentielle
Le congrès d'Epinay, en juin 1971, paracheva l'unification des diverses formations de la gauche non-communiste et permit à F. Mitterrand, même s'il ne souhaitait sans doute pas en devenir le premier secrétaire, de prendre la direction du nouveau parti, il fut tout à fait symbolique de cette évolution de .4 . 1 conceptIOn du pouvOir. a L'idéologie, la représentation des processus de transformation sociale, qui tout au long des années soixante divisaient les socialistes entre orthodoxes molletistes , modernistes à la Defferre ou révisionnistes radicaux, furent reléguées à une place secondaire par un accord sur la stratégie d'Union de la gauche qui subsuma tous les autres questionnements. Cette préémi21

nence de la stratégie ne fut possible que parce qu'elle conespondait aux attentes des militants socialistes pour lesquels, sous l'influence de mai 68 mais aussi des révisionnistes, le pouvoir n'était plus cette instance lointaine et désincarnée mais un objectif à portée de main qui permettrait l'ouverture d'une période de transition au socialisme. En apparaissant comme celui qui serait le mieux à même de maîtriser le jeu politique inspiré par les institutions, F. Mittenand fut perçu comme le médiateur permettant que les aspirations au changement social des militants socialistes s'intègrent aux contraintes de cette conquête du pouvoir dans les formes nouvelles définies par la constitution (dynamique majoritaire, personnalisation du combat politique, médiatisation des présidentiables...). L'Union de la gauche devint alors la concrétisation de cet "encastrement" en étant àla fois une alliance électorale permettant la définition d'un axe majoritaire susceptible de déjouer le piège de la bipolarisation et la symbolique de l'Unité ouvrière et des p0tentialités transformatrices. Tout le reste, c'est-à~ire la vérification de la posstbilité, de faire vivre cette alliance, et de la "faisabilité" d'une transformation socialiste de la société française, apparut aux congressistes comme autant de questionne~ ments dilatoires reportant àun avenir incertain la victoire des forces de gauche. Conséquence immédiatede cette relativisation de l'idéologie, une alliance contre nature composée des miuerrandistes, des modernistes de G. Defferre, des représentants de la vieille social-démocratie des beffrois du Nord et des jeunes trublions du CERES permit de mettre en minorité les tenants de la tradition socialiste regroupée autour de G. Mollet,A Savary ou J. Poperenet favorisa la "prise du pouvoir"par unF. Mitterrand, socialiste de la dernière heure. Ainsi, se dessina une majorité qui n' était passoudée autour d 'une approcbe commune du processus de transformation sociale, de la société socialiste en devenir, des rapports entre l'action institutionnelle et le mouvement des masses. Autre effet de la contingence de l'idéologie, le débat

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principiel mené depuis plusieurs années par les communistes et les socialistes, avec l'espoir pour ces derniers de ramener un jour le frère apostat dans le giron de la "vieille maison", fut abandonné au profit de l'élaboration d'un programme gouvernemental commun aux deux formations dans lequel ne figureraient que les dispositions acceptables pour celles-ci. Le congrès d'Epinay, par cette relativisation des débats idéologiques et cette centralité accordée à la stratégie, marqua sans conteste un tournant dans l'histoire du socialisme français et ouvrit un nouveau cycle. La conquête du pouvoir devint ainsi le but du Parti; devait lui être subordonnée toute autre considération. Désormais, cette conquête du pouvoir ne serait plus dépendante, comme dans la tradition socialiste, de la conjonction de conditions sociales, politiques, culturelles préalables, mais résulterait de la seule victoire d'une coalition électorale. La transition au socialisme cessait d'être définie comme la résultante de la concordance entre l'incapacité de "ceux d'enhaue' à continuer à gouverner comme avant et le refus de "ceux d'en-bas" à être dominés comme avant pour apparaître comme la finalité de la seule mise en oeuvre de mesures législatives ou administratives. Toutefois, en ce début des années soixante-dix marquées, au sein de la gauche, par une véritable "inflation idéologique", la seule aspiration au pouvoir pour le pouvoir ne pouvait permettre au Parti socialiste de se positionner sur le champ politique. Cette définition identitaire et ce positionnement se concrétisèrent essentiellement par l'adoption d'un programme du Parti, par l'insertion de ce dernier au sein des luttes sociales et par la signature d'un programme commun aux formations socialiste et communiste. L'adoption, en 1972, du programme intitulé, par une référence appuyée à Rimbaud, Changer la vie, résumait à lui seul les ambiguïtés du Parti et ce rapport utilitariste à l'idéologie.
Ce programme, qui se présentait comme le catalogue des 23

mesures que prendrait durant la première législature le Parti socialiste, reprenait à son compte l'essentiel des revendications portées alors par le mouvement social sans véritablement se pencher sur la possibilité de la mise en oeuvre de telles réformes compte tenu du maintien de la société française dans le cadre d'une économie ouverte. Car, si l'objectif de ces réformes, conformément aux préceptes des révisionnistes des années soixante, était bien de créer les conditions d'une rupture avec le capitalisme et de la transition au socialisme, ces dernières devaient respecter les grands équilibres politiques, économiques et institutionnels. Tout d'abord, même s'ils en dénonçaient la dérive monarchique, les socialistes limitaient la révision de la constitution à un abandon de certaines de ses dispositions les plus "gaulliennes" (article 16 ). Ainsi, sous prétexte de ne pas focaliser l'attention des Fiançais sur les problèmes institutionnels, les socialistes évacuaient toute réflexion sur la nature de l'appareil d'Etat et maintenaient ainsi les illusions sur la possibilité de se servir de ce dernier, considéré comme instance neutre, comme levier du processus de transformation sociale. Or, ainsi que nous l'avons déjà évoqué, la constitution de la Vème République répondait aux exigences des secteurs monopolistes de la bourgeoisie française. Par la limitation des prérogatives parlementaires, le poids de l'exécutif, la logique de la constitution de la Vème République, était à l'opposé des aspirations autogestionnaires du mouvement social. Ainsi s'ébauchait dès 1972 le ralliement des socialistes à la constitution dans laquelle ils se couleraient après 1981 avec un zèle inégalé. Ensuite, en dépit de la contestation des secteurs les plus à gauche du Parti (amis de J. Poperen, CERES de Jean-Pierre Chevènement), ce dernier admit que la construction européenne n'était pas antinomique au projet socialiste même si la CEE restait avant tout un cadre de développement libéral.
Enfin, le Parti socialiste estimait qu'un gouvernement de gauche ne devrait pas rompre avec l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord à laquelle la France, même si elle avait quitté

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l'organisation militaire intégrée, appartenait toujours. Ainsi apparaissait en creux une distorsion flagrante entre l'ambition affirmée par le PS de rompre progressivement avec l'économie capitaliste, de rendre le pouvoir aux citoyens, et le respect d'un cadre économique et institutionnel fondant l'ordre social et politique. Le Parti socialiste, afin d'assurer son développement, joua de tous les registres de cette contradiction majeure. L'adoption du Programme commun en 1972 favorisa une lecture volontariste du processus de transformation sociale dans lequel l'Etat jouerait le rôle d'inspirateur et d'agent de ce dernier. En revanche, F. Mitterrand, durant la campagne électorale des présidentielles de 1974, profita de la liberté que lui conférait la dynamique présidentielle vis-à-vis de son parti et des autres formations de gauche et exposa des propositions extrêmement modérées reportant à un futur non déterminé le moment de la rupture. Mais ce "possibilisme" ne pouvait constituer les bases d'un nouveau référentiel idéologique pour le Parti dans la mesure où il aurait conféré à ce dernier un profil réformiste l'instituant comme simple représentant des couches moyennes. Or, et c'était toute l'ambition de F. Mitterrand, le PS entendait contester au PCF et à l'extrême-gauche la représentation de la jeunesse radicalisée et de la classe ouvrière. Aussi, dès 1975, par le biais de l'adoption de thèses sur l'autogestion, le PS renouait avec la thématique réformiste-révolutionnaire et mettait en avant une nouvelle approche du processus de transformation sociale plus radicale que celle il1duitedu programme commun. Ce nouveau radicalisme, qui reconnaissait au mouvement des masses sa légitimité, allait de pair paradoxalement avec un soutien affiché au Parti socialiste portugais. Confronté à partir de mars 1975 à l'essor d'un mouvement révolutionnaire dans lequel les comités d'usine et de quartiers constituaient les embryons d'une légitimité démocratique nouvelle, celui-ci s'efforçait de restaurer l'autorité de l'Etat, que les socialistes 25

français dans leurs textes théoriques continuaient à qualifier de "bourgeois" . Ce curieux syncrétisme alliant volontarisme étatique, spontanéisme autogestionnaire, modérantisme économique et institutionnel ne fut pourtant pas un handicap pour le PS jusqu'en 1978. Dans la mesure où le mouvement social français exprimait parfois de manière contradictoire les aspirations et les revendications de différentes classes de la société, il trouvait dans le programme "chatoyant" du PS, dans son patchwork idéologique, matière à nourrir ses espérances. Des portes des usines en grève, devant lesquelles les dirigeants socialistes affirmaient que l'application du Programme commun constituerait le remède miracle à la crise économique, au Plateau du Larzac, où F. Mitterrand proclamait sa solidarité avec la lutte des paysans, des manifestations de femmes pour le droit à la contraception et à l'avortement aux mobilisations des jeunes contre les "lycées prisons" ou pour les droits des appelés du contingent, le PS embrassa l'ensemble du mouvement social et apparut, entre 1971 et 1981, comme la seule force politique en mesure de débarrasser la société française de ses archaïsmes. Toutefois, cette représentation des aspirations du mouvement social n'était pas univoque. le Parti socialiste, en dépit de ses efforts apparents de recrutement populaire, restait essentiellement une machine à conquérir le pouvoir, un appareil électoral. Constitué majoritairement de "petits bourgeois" (enseignants, cadres), animé par des représentants de cette nouvelle "élite" intellectuelle et technicienne issue des "Trente Glorieuses", influencé par les contributions d'un réseau d'experts, de technocrates échappant au contrôle de ses instances statutaires et "managé" par un premier secrétaire ne souffrant aucune opposition réelle, le Parti socialiste n'était pas en mesure de s'implanter en profondeur dans la société française pour devenir le parti "organique" du monde du travail. Si, en cette période d'inflation idéologique, les slogans doctrinaires pouvaient encore pallier l'absence de cette relation "social-démocrate" à la classe ouvrière, cette dernière favorisait la tendance

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du Parti à subordooner le devenir du mouvement social aux seules échéances électorales. Les grandesjournées d~actiondes salariés tout au long de la décennie se ruent sous la bannière de I~Unionde la gauche et du Programme commun. Ainsi, peu à peu, alOISque le mouvement social perdait de sa vigueur sous les effets de la crise les travailleurs déléguèrent aux partis de gauche,.et en premier lieu au PSt.le rôle d'unique vecteur de la transformation sociale. Il en fut ainsiloISque les restructurations industrienes commencèrent à s'attaquer aux bastions ouvriers. La promesse de la victoire de la gauche servit alors à masquer rincapacité de cette dernière, dans ses dimensions syndicale et politique, à faire pièce aux "plans Barre" et à org~ser la résistance ouvrière à la crise. Le peuple de gauche devint ainsi peu à peu spectateur du combat pour sa propre libération. Par ailleurs~la confluence qui s'opérait au sein du PS entre les revendications diverses du mouvement social se brisa avant la fin des années soixante-dix. La petite bourgeoisie~qui animait nombre de. ces mouvements sociaux, s'était en effet tournée après 68 vers le mouvement ouvrier parce qu'il restait -les dix millions de grévistes l'avaient démontré-la seule force sociale en mesure de contester l'ordre ancien. Le mouvement ouvrier, par l'influence en son sein de la tradition socialiste, conférait aux mouvements sociaux une universalité leur permettantd'éviterde tomberdans lesornièresde l'individualisme et du communautarisme. Or, la crise du mouvement ouvrier, perceptible dès la fin des années soixante-dix, permit à la petite bourgeoisie animatrice de ces mouvements sociaux de s'exonérer des bornes que lui imposait la tradition ouvrière. Ainsi, peu à peu, l'aspiration autogestionnaire céda le pas au culte de l'autonomie, le respect des droits individuels favorisa le repli individualiste, le refus du "tout Etat" fit le lit du libéralisme, l'ouverture de l'école sur la vie cacha une remise en cause de la laïcité républicaine et expérimentation sociale devint l'apprentissage de la culture entrepreneuriale. Le Parti socialiste semble donc avoir été le creuset où s'opéra cette transformation. Certes, le discours ouvriériste

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restait prédominant, l'objectif du socialisme était réaffirmé à chaque congrès du Parti, mais la subordination de toute interrogation sur la nature de la société à construire et sur les obstacles à ce projet à la réunion des conditions de la conquête du pouvoir permit que, sous couvert de socialisme et d'autogestion, s'affirment les ambitions d'une petite bourgeoisie avide de reconnaissance sociale et désireuse de "jouir sans entrave" .

La crise idéologique et stratégique du PS en 1978
La rupture de l'Union de la gauche en septembre 1977 constitua à notre avis le point de départ de la longue crise d'identité et d'orientation qui traverse la gauche depuis près de quinze ans. L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 nous paraît en effet avoir été, non pas une embellie, mais un événement aggravant les tensions internes existant depuis 1977. La crise de l'Union de la gauche invalida effectivement en quelques jours tout le calcul stratégique sur lequel F. Mitterrand s'était fondé pour assurer le renouveau du Parti socialiste. L'attitude à nouveau sectaire et dogmatique du PCF démontrait que l'Union de la gauche reposait dès l'origine sur le pari pascalien d'une déstalinisation et d'une "dérussification" conjointes du PCF. Or, le PCF était, pour des raisons historiques, dans l'incapacité, sauf à perdre totalement son identité, de mener à terme ce processus. La crise de l'Union de la gauche révélait que, pour avoir tout subordonné à la conquête du pouvoir, le PS était dépourvu de stratégie alternative. Ancré à gauche depuis la fin des années soixante, il ne pouvait, au risque d'imploser, nouer de nouvelles alliances avec des formations centristes satellisées par la droite conservatrice. De même, son incapacité à devenir l'expression organique du monde du travail et son électoralisme lui interdisaient de tenter de définir une stratégie dans laquelle lutte sociale et lutte électorale s'épauleraient et pour laquelle la conquête des pouvoirs dans les entreprises et dans les com28