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Une ménagerie était attelée au carosse du bicentenaire

De
176 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296233409
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UNE MÉNAGERIE ÉTAIT ATTELÉE AU CARROSSE DU BICENTENAIRE

DU MÊME AUTEUR

L'enfer des pompiers ou Journal d'un pompier de Paris, Éditions Syros.
Un concierge qui n'est pas dans sa loge est un concierge suspect,

Éditions de la Table Ronde.

Jean-Jacques

LUBRINA

UNE MÉNAGERIE

ÉTAIT

ATTELÉE

CARROSSE

AU DU BICENTENAIRE

Éditions L ~Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan,

1991

ISBN: 2-73X4-0951-2

Ù

mon très grand ami Pierre Jules Jung
Sîto!üguc.

à Anita et aux siens quelque part en Dordogne... où règne peut-être plus de sérénité et de sagesse... à Anne Lise à Pierre DESPINOZA

«Quand nous vous pressions de changer de discours, vous nous avez condamnés au nom de vos slogans tes plus usagés. Et maintenant que vous changez de front, sous la pression d'un réel que vous n'avez jamais été capable de percevoir, vous nous demandez de fournir non la pensée qui vous permettrait de l'affronter mais le discours qui masquerait votre changement» Michel Foucauit s'adressant au pouvoir (Nouvel Observateur Fr juin 1984)

Un drame vient de se produire, rue de Talleyrand à Paris, dans les locaux qui abritent la mission pour la commémoration du bicentenaire de la Révolution... Il Y a trois semaines, Mme Legendre, collaboratrice d'Edgar, décrète que chaque jour à 17 heures, la quinzaine de chargés de mission qui s'activent en ces lieux auront droit à une tasse de thé. Mais elle précise aussitôt que les six secrétaires de la maison, elles feront tintin. Pas de thé pour la roture! Le 27 octobre, au cours de la réunion de cabinet, un chargé de mission s'étonne que, dans un lieu chargé de magnifier la devise révolutionnaire «Liberté, Égalité, Fraternité », le petit personnel ne soit admis qu'à regarder ses chefs siroter leur thé. Réplique immédiate: puisque certains veulent jouer les révolutionnaires, Mme Legendre annonce que désormais, personne ne se tapera plus de thé à 17 heures. Personne, sauf, bien sûr, le président l'Empire Edgar Faure.

Normal et logique:

a succédé à la Révolution!

(La Mare aux Canards) Le Canard Enchaîné 4 Novembre 1987 -

IL ÉTAIT UNE FOIRE AUX VANITÉS...

Chronique d'un Bicentenaire...
Quittant son bureau personnel, le Président. puisqu'on l'appelait ainsi, encerclé d'un quarteron de jeunes femmes en quête de carrière, amorçait avec promptitude le tournant de la rue de Grenelle et de la rue de Talleyrand. Au loin, derrière lui, arpentant sa trace. voûté. docile, avec le meilleur de son essoufflement... le Secrétaire général de la Mission M. Galucha. En observant de loin la scène, on eût dit un insecte, poursuivant un paquebot. Toute l'image de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française était contenue dans cet instant. Mais pour que la fresque soit complète ajoutons que le numéro de téléphone se terminait par 1789 et que les métros les plus proches étaient Varenne et Invalides. Et lorsque le Président rejoignait son deuxième étage, la ruche des utilités bizarres tournait à plein. affairée aux choses de la Révolution. Le Président n'aimait pas son bureau de la rue de Talleyrand. Et pourtant il eut des points communs et des choses à dire à l'homme des multiples tours de vent. Ceux de l'histoire et des fidélités... qui maintenant laissent son nom à cette rue. Quel magnifique face-à-face si l'histoire les avait réunis! Et quel beau sujet de dissertation pour des élèves de terminale en quête de dialectique. Le Président ô'aimait que son bureau de la rue de Grenelle, centre nerveux de la plupart de ses fonctions et cumuls d'activités. Celui de la rue de Talleyrand avait été choisi pour démarquer et donner du relief à la Mission du Bicentenaire. Les 79 ans du Président et une certaine économie de temps avaient imposé cette proximité. Le décor fastueux coûtait à la Mission la bagatelle de 150000 F par mois. Mais pour ne pas mélanger les multiples cumuls rémunérés (présidence de la région de Franche-Comté, mandat de Sénateur, présidence des régions d'Europe...) le Président se faisait un devoir 13

d'occuper ce bureau et d'y recevoir les visiteurs et interlocuteurs du Bicentenaire. Ce Bicentenaire, puisqu'on l'appelait ainsi, se traînait à grands pas grâce à l'agitation des occupants de la ruche qui se faisaient un devoir de présence et de mouvement, lorsque la rue de Grenelle les prévenait de l'arrivée de leur patron. Edgar ne s'intéressait d'ailleurs pas à ce qu'on appelle la commémoration de la Révolution. Cet événement vieux de deux siècles, qui bouleversa la notion des Droits de l'Homme dans le monde, était surtout pour lui l'occasion de dresser, comme un monument dans le ciel de la Défense à Paris une sorte de laboratoire moderne des sciences de l'Humain. L'arche de la Défense serait la grande utilité de ce couronnement. Il lègue rait à son époque «la fondation universelle des Droits de l'Homme et des sciences de l'Humain» qui relancerait ou perpétuerait l'idée ingénieuse des nouvelles Bastilles à prendre. Celles qui engendrent les exclusions en tout genre: chômage, nouvelle pauvreté, drogue, racisme, droits de l'enfance. C'était cela qu'Edgar avait vu d'important et c'est à cette tâche qu'il consacrerait le meilleur du temps que lui laissaient ses multiples charges et fonctionnements. Le Président était un être complexe, d'une intelligence hors du commun, propre à intercepter ce qu'est une époque. Il laissait au «Conseil d'en Haut », les petits chefs, le soin de gérer le quotidien du Bicentenaire et d'ordonner le détail. Ce contrat mis en place permettrait à ces missionnaires, au fil des multiples rencontres et des introductions que donnait la carte de visite du Bicentenaire, les moyens d'une carrière à la hauteur des cheminées du salon qui meublaient ou encombraient le 7 de la rue de Talleyrand. Pendant que l'Arche, le plus grand monument de l'Europe, grandirait sous l'œil du petit bonhomme et de son immense ouverture, les cinq du «Conseil d'en Haut» méditeraient et intrigueraient devant les cheminées dérisoires et inutiles. Car la Mission était un lieu d'intrigues. Et si elle fut cela, c'est précisément parce que convergèrent vers elle des êtres ambitieux et sans moyens qui crurent devenir importants parce que leur rôle allait être de rencontrer des gens importants. Et tout le dérapage du Bicentenaire où naîtrait la plus grande cour de l'Europe n'allait en être que la conséquence. Le Président n'était dupe de rien. Mais détestant les conflits, il laissait les intrigants se déchirer entre eux pensant que, fort de leurs intérêts particuliers, le Bicentenaire en tirerait quelque chose!
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La philçsophie du Bicentenaire voulait que la Mission ne fît rien. Etait-ce à une Mission interministérielle, donc à l'État, de dire et d'ordonner ce qu'il convenait de faire pour commémorer 1789? Certes non! Il revenait aux uns et aux autres, à vous ou à moi, aux associations, aux collectivités territoriales, aux artistes, de trouver de quoi meubler, ou faire vivre 1989. Et comme de toutes façons il se passerait certainement beaucoup de choses en cette grande année, les petites intempéries et les multiples malfaçons seraient noyées dans la tornade des milliers de projets que collectait la rue de Talleyrand. Les grands moments seraient par contre sauvés si on confiait à de grandes stars du Business-Show le soin d'orchestrer les temps forts et les grandes esplanades. Qu'importe alors les comploteurs élevés aux grades de directeurs des programmes et des contrefaçons. Edgar les laisserait se faire les plus efficaces crocs-en-jambe avec la meilleure ironie qui est, on le sait, «la politesse du désespoir ». Le Président laissait donc ces divertissements à ces mauvais joueurs. Car la première ambition de ces condottieri, qui venaient d'horizons différents, était de prendre la place du Secrétaire Général. Chacun d'eux méprisait M. Galucha qui, et ce n'était guère sa faute, ressemblait très exactement à un insecte. On eût cru en l'observant reconnaître une sauterelle. Une sauterelle à la tête minuscule enfermée et verrouillée de tout son long par d'immenses pattes qui lui tenaient lieu de bras et de jambes à la fois. M. Galucha, le tout-puissant Secrétaire général, car il était le seul à avoir la délégation et la signature du Président, était sans audace. Il arpentait vivement le long couloir de la Mission toujours chargé de dossiers ~ous ses bras immenses. Cet encombrement l'aidait à faire bonne figure et à s'affubler d'une contenance. Galucha craignait par-dessus tout qu'on lui demande quelque chose qu'il eût pu donner, car il n'avait pas le caractère de ceux qui tranchent et décident. Toute décision, tout arbitrage à rendre, étaient pour lui une douleur terrible. Cet homme qui avait cheminé toute sa vie dans l'ombre du quai d'Orsay et de ses parapluies s'était construit une carrière méticuleuse et rustique faite de points de détails soigneusement ordonnancés. M. Galucha qui était le reflet de toutes les prudences, était ignoré du courage même le plus sobre, le plus modeste. Ses subordonnés qui en avaient grande conscience ne se privaient
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pas de le mettre devant le choix accablant des détails que la vie quotidienne du chef d'entreprise, qu'il était, oblige à prendre. Il était faible et ambitieux. Jusque dans sa manière de se surveiller, il avait un instinct qui l'obligeait à se retourner fréquemment dans ses longues enjambées répétitives et inutiles pour vérifier qu'on ne lui prenait ni son rôle ni son personnage. Cet arpentement construit et soutenu l'avait quand même conduit à s'approprier le titre et la précieuse fonction de Secrétaire général de la Mission du Bicentenaire dont il avait adroitement dépossédé l'ancien propriétaire, M. Darais. A l'origine, le premier président, Michel Baroin, avait demandé au quai d'Orsay d'adjoindre à la Mission un homme rompu aux relations internationales et à la vie diplomatique. On envoya pour répondre à cette demande un vieux renard en fin de carrière à qui il devenait difficile de trouver un nouveau terrier, car trop proche de la retraite. Et c'est ce renard déguisé en insecte qui s'était tout doucement rendu nécessaire aux yeux du Président bis et avait ainsi poussé M. Darais vers la trappe. Les acolytes du Conseil d'en Haut savaient cela et rêvaient eux aussi à un tel jeu. Mais ils n'en avaient ni le temps ni les moyens. Chacun d'eux régnait sur un secteur dont ils voulaient voir la suprématie affirmée. Quatre registres majeurs verrouillaient. les activités de cette Mission: les relations avec les collectivités locales, la direction des programmes, l'organisation des spectacles et enfin les Droits de l'Homme. Le quarteron d'activistes était épaulé dans sa tâche par le tout-puissant chef de cabinet, M. Phragmite. Un autre personnage complétait le groupe, Mlle Pollenne, une jeune femme délicatement paresseuse qui était sortie de l'E.NA parce qu'elle était une très bonne élève. Elle n'intriguait pas et elle n'était pas née pour les tâches qui usent. Elle occupait le terrain de l'audiovisuel avec une certaine sensualité qu'on lui détectait dans le visage et un caractère inégal et difficile à sUIvre. Tous ces êtres appartenaient à la cour edgarienne. Chacun d'eux représentait une facette de la complexité du personnage central. Le moins encombrant était un homme de la terre. Et ceci dans le sens le plus profond, le plus superficiel, et le plus ridicule à la fois. Profond, car issu d'une vieille noblesse paysanne, la vraie, avec tous les quartiers nécessaires pour
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aimer orner ses cartes de visite d'un «Monsieur le Comte de Montcertain ».

Cet homme que l'on appelait également « le fruit sec» avait
l'intelligence et la ruse de ceux qui connaissent leurs limites mais qui en tirent parti .jusque dans les moindres recoins. Ce Comte, qui enviait ce que sa famille avait été, semblait une pièce rapportée dans sa position de commémorateur d'une Révolution qui avait vu sa famille perdre ses vraies têtes. La sienne dans cet endroit était un objet insolite, qui ne tenait que par le socle de ses contradictions et par le sérieux dont il habillait son malheur. Car, pour parachever le ridicule et une certaine bonne conscience, il s'était fait élire maire socialiste d'une minuscule municipalité dont il était à lui seul le châtelain prestigieux, le maire et l'homme du social... ravi que quelques garçons de ferme dans ses campagnes, ou la concierge de son appartement du 16C arrondissement lui donnent du« Monsieur le Comte ». Le responsable des spectacles, M. Routman, était un homme impénétrable. Un de ces personnages à la Baltasar Gracian; gracianesque, aurait dit le philosophe Jankélévitch. Routman ne faisait pas de mystère. Il était et resterait le mystère jusqu'au bout. On ne percevait ni pourquoi il vivait ni ce qui le faisait vivre. Mais il vivait. Il avait l'allure plutôt sympathique. Olivier Phragmite était de loin l'être le plus haut en couleur. Tout le destin de ce minuscule barbichu tenait entre les mains ou la poigne du président Edgar. Côte à côte Edgar était un Gulliver tenant entre pouce et index Phragmite le lilliputien. Mais du fait que le Président n'aimait ni les conflits, ni donc . insolubles. Phragmite consacrait ses plus longs moments de travail à martyriser ce qu'il est convenu d'appeler dans les milieux de la haute administration le personnel d'exécution. Dans les moments ultimes d'abus de pouvoir, le Président qui n'ignorait rien, se sentait le devoir d'intervenir mais les sanctions qu'il infligeait étaient aussi nuancées que l'étaient ses analyses politiques... Nous en reparlerons. Toujours est-il que selon un rituel bien orchestré, le Conseil d'en Haut se réunissait tous les lundis matin. Rien ne filtrait des complots et des intrigues. Mais il suffisait de voir les têtes et les mines sortir de la grande salle pour savoir qui avait gagné des points dans la manière de gérer une carrière. Le mardi matin était consacré à ce qu'il était convenu d'appeler 17

trancher les affaires conflictuelles,on était devant des situations