Une nécessaire relecture du "Printemps arabe"

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120 pages
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Description

Il y a lieu de se réjouir des soulèvements initiés par le monde arabe en 2011. Mais leurs conséquences et évolutions sont aussi à étudier avec beaucoup de recul. La satisfaction devant les exclusions de dictateurs et leaders autoritaires au profit d'une donne politique plus ouverte est légitime. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut voir dans le bouleversement soudain des scènes politiques nationales et régionales un mouvement à encourager sans calcul.
Dans le cas du monde arabe notamment, la récupération politique reste de mise, et avec elle, le développement d'analyses et de perceptions qui passent souvent à côté de ce qu'il convient de réellement comprendre. Le présent ouvrage cherche à souligner que le caractère salvateur des soulèvements arabes n'annule pas la présence de contre-forces et acteurs bien plus intéressés par une récupération opportuniste des événements que par leur inscription à la lumière de réalités et faits objectifs.

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Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de visites sur la page 3
EAN13 9782849242834
Langue Français

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Une nécessaire relecture du « Printemps arabe »
Collection « Recto Verso » (sous la direction de Sébastien Boussois)
À l’image de la collection Reportages chez le même éditeur, il est important de laisser la parole aux professionnels, universitaires et intellectuels qui témoignent d’une réalité sociale, politique ou cultu-relle, signicative des grands enjeux contemporains du monde. Il nous est vite apparu que « Reportages » devait s’accompagner d’une collection connexe et qui poursuivrait les mêmes objectifs, mais non directement liés à l’enquête de terrain journalistique. Il est toujours question ici de rendre compte du travail de l’auteur choisi sur plusieurs années, en sélectionnant avec lui les articles qui reètent le mieux l’évolution du sujet traité. L’idée attenante est de rendre accessible des travaux de recherches, qui sont une ressource inestimable parfois négligée par peur d’être inaccessibles au grand public, à des lecteurs curieux des grandes mutations du monde d’au-jourd’hui. « Recto Verso » vous présente ainsi de manière abordable l’essentiel du sujet, mais également les implications cachées...
Dans la collection :
Israël-Palestine : l’impossible débat, Gullaume Weill-Raynal Shoah, génocides et concurrence des mémoires, Dominique Vidal Voyages au cœur de la planète islam, Wendy Kristianasen La manipulation de l’identité nationale, Saïd Bouamama Les années noires du journalisme en Algérie, Brahim Hadj Slimane Humanitaire, diplomatie et droits de l’homme, Rony Brauman Les classes et quartiers populaires, Saïd Bouamama
© Éditions du Cygne, Paris, 2012
www.editionsducygne.com ISBN : 978-2-84924-283-4
Barah Mikaïl
Une nécessaire relecture du « Printemps arabe »
Éditions du Cygne
du même auteur :
La Syrie en cinquante mots clés, L’Harmattan (collection Comprendre le Moyen-Orient), 2009 L’eau, source de menaces ?, Dalloz, 2008 La politique américaine au Moyen-Orient, Dalloz, 2006
Introduction
e Si en cette deuxième décennie du XXI siècle, le monde arabe est en ébullition, cela ne signie pas pour autant que l’histoire nous permet de parler d’un total basculement révo-lutionnaire pour la région à ce stade. Les décennies d’autori-tarisme qui ont caractérisé le monde arabe ont en effet fait rapidement croire à la possibilité pour les soulèvements popu-laires initiés à partir de l’année 2011 de faire du Moyen-orient un havre de paix évoluant à travers des processus démocra-tiques sereins. Or, la réalité fut toute autre. Certes, Tunisie et Égypte répondent aujourd’hui à des horizons bien moins sclérosés qu’il y a deux ans encore. Pour inquiétante que la poussée islamiste dans ces pays puisse paraître, elle ne demeure pas moins l’expression d’une donne bien plus en phase avec ce que pouvaient souhaiter les populations. Et si les scénarii libyen, yéménite, ou encore syrien paraissent pour leur part beaucoup plus nuancés, la brèche démocratique dans les évolu-tions arabes n’est pas moins revenue sur le devant de la scène. Et ce de manière souhaitée, et souhaitable. Le monde arabe avait raté son tournant démocratique en effet au lendemain des indépendances. Alors qu’une forte activation politique avait caractérisé une grande partie des pays de la région, une série de facteurs, à commencer par la facile réappropriation du conit israélo-arabe par les leaders du Proche-Orient, avait porté un coup d’arrêt à l’évolution possible des processus politiques. Depuis, les institutions régionales se sont engouffrées dans des logiques de sclérose, provoquant pêle-mêle une absence de renouvellement des élites politiques, une généralisation des schémas de corrup-tion, une forte poussée des logiques d’allégeance politique,
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ou encore de fortes restrictions et abus en matière de respect des droits de l’homme. Certes, la focalisation de la dite communauté internationale sur les limites des régimes en place n’a pas moins été présente. Mais ce n’est pas pour autant que les remèdes à ces situations ont pu être trouvés, ou que les déclarations en termes de néces-saire amélioration des perspectives citoyennes se sont traduites par des actes forts. Le plus souvent, les logiques géopolitiques ont pris le dessus, provoquant une consécration de la Realpolitik au détriment des principes afchés. Le résultat logique en sera une frustration croissante de la part de citoyens ne partageant nalement plus ni les orientations politiques et géopolitiques de leurs leaders, ni les conditions de vie qui leurs seront faites. En ce sens, on peut penser que le mouvement de soulèvements populaires apparu en 2011 était prévisible. Prévisible, certes, mais pas pour autant vu ou perçu à l’avance. L’un des grands motifs de frustration pour les observateurs et les chercheurs sur le monde arabe aura résidé dans le fait que peu d’entre eux auront vu venir les événements tunisiens de l’année 2011 et leurs conséquences. Pour une grande part, c’est leur amour-propre qui en prendra un coup. Pourtant, on serait bien en peine d’accuser la majorité de cette communauté scien-tique d’avoir sciemment cherché à revêtir des œillères. Bien des spécialistes de la région ou de certains de ses pays et perspectives sont des experts chevronnés. Mais après des années de dicta-ture et de dissuasions diverses à l’encontre des populations, il devenait difcile de croire en un possible et surtout radical et prometteur sursaut pour elles. On ne peut non plus mettre de côté le fait que, le long de ces dernières années, la cause démocratique régionale a eu de très mauvais serviteurs. C’est très particulièrement sous l’admi-nistration Bush (2001-2009) que les possibles évolutions du monde arabe vers des perspectives de type démocratique ont tôt fait de refroidir les attentes et ambitions de beaucoup des personnes attachées à l’amélioration des perspectives régionales.
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L’Afghanistan, ainsi que l’Irak, ont mis en exergue les obstacles pouvant apparaître dans des pays pour lesquels on souhaitait une avancée démocratique. La notion d’exportation de la démo-cratie vers un pays donné a amplement prouvé ses limites, le chaos s’étant ensuivi en Afghanistan et en Irak montrant que l’accompagnement des populations vers de meilleures perspec-tives répondait aussi à des pré-requis. Parmi ceux-ci, la limitation des modalités d’ingérence. Or, envoi de principes de type démo-cratique à dos de chars, combiné à la mauvaise réputation et la mauvaise image qu’avaient acquis les États-Unis du fait de la trop longue tradition de deux poids deux mesures qu’ils avaient accumulé à travers leur Histoire diplomatique, auront tôt fait de pousser une large part des Arabes à soupçonner que derrière tout projet démocratique pouvait se cacher la théorie du complot. Les temps n’en sont cependant plus là. Les perspectives ont connu leur soudaine évolution, et le fait que les Tunisiens se soient soulevés par eux-mêmes, et pour eux-mêmes, a redonné du corps à l’idée d’une possible avancée des Arabes vers leur franche autodétermination, à tous niveaux. Mais ce n’est pas pour autant que le chemin vers cela sera aisé. Comme le montrent les événements pour l’heure, les risques d’instabilité sont légion dans la région, que ce soit au départ de perspectives internes et socié-tales, ou géopolitiques et régionales. Avant 2011, les pays arabes répondaient à une certaine – ou du moins apparente – stabilité, les zones périphériques de la région ne semblaient pas exagéré-ment menaçantes, les ux nanciers donnaient l’impression de compenser, autant que faire se peut, les possibles débordements des abus de terrain. Cependant qu’aujourd’hui, si la réjouis-sance devant le soulèvement des peuples arabes est de rigueur, et justiée, on ne peut que constater aussi les répercussions du « Printemps arabe » sur la stabilité potentielle de la région. Les mouvements migratoires, le Sahel, la stabilité des pouvoirs en place, les tiraillements idéologiques, l’accroissement des tensions communautaires, sont autant d’éléments qui travaillent la région de manière parfois inquiétante. Si l’on ajoute de surcroît à cela
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les risques découlant au départ de considérations souvent sous-estimées (les risques environnementaux), on ne peut que noter combien désertication, problèmes hydrauliques, sécheresse, pollution, érosion des sols, menaces sur l’agriculture et l’accès à l’eau potable, sont autant d’éléments qui en ajoutent à une possible amplication de la déstabilisation régionale. Les risques sociétaux semblent n’avoir jamais été aussi poussés que de nos jours dans la région. Les soulèvements arabes sont ainsi réjouissants, mais leurs conséquences et évolutions non moins à étudier avec beaucoup de recul. La satisfaction devant les exclusions de dictateurs et leaders autoritaires au prot d’une donne politique plus ouverte ne peut qu’être légitime, justiée, consacrée. Mais ce n’est pas pour autant qu’il convient d’aller jusque voir dans le bouleverse-ment soudain des scènes politiques nationales et régionales un nécessaire mouvement à encourager sans calcul. Même, voire surtout, dans le cas du monde arabe, les calculs politiques ne sont ni n’ont jamais été absents. La récupération politique reste de mise, et avec elle, le développement d’analyses et de percep-tions qui peuvent en venir à passer à côté de ce qu’il convient de réellement comprendre des processus engagés. Ce travers, bien des éléments y afférents l’ont déjà particularisé. Le présent essai n’a pas la prétention d’ériger une réalité absolue et immuable qui ne souffrirait aucune nuance. Il cherche, au contraire, à souli-gner que si les soulèvements du monde arabe sont bienvenus, et justiés, cela n’annule pas moins la présence de contre-forces et acteurs bien plus intéressés par la récupération des événements que par leur inscription à la lumière de réalités et faits objec-tifs. Le monde arabe pourrait être en train de vivre son moment révolutionnaire, chose qui serait dès lors bienvenue. Mais seul le temps nous donnera une réponse certaine à ce fait. Et en attendant, force est de constater que, aussi démocratique puisse être un processus, il n’est jamais exempt pour autant de bien des heurts et douleurs.